• André Thérive, Sans âme (L'Humanité, 5 fév. 1928)

        D'une couleur que l'auteur, également, a voulue grise et morne, le roman de M. André Thérive : Sans âme (1). Si ce livre présente de l'intérêt par certains passages, en tout cas le sens général qui l'anime, à en croire la notice de publicité qui – l'accompagne, n'a rien qui puisse nous le rendre sympathique.
        M. André Thérive a voulu, paraît-il, décrire « les peuples des villes à qui on a enlevé toute vie religieuse et morale ». Il paraît que les misères morales et physiques dont Sans âme nous donne l'image viennent de l'abandon des principes religieux et moraux !
        La lecture de ce livre ne nous a pas amené à pareilles conclusions, et nous ne voyons pas en quoi le déclassé Julien Lepers, l'ouvrière Lucette, la danseuse Lydia, qui sont les personnages du roman soient plus particulièrement privés d' « âme ».
        Julien Lepers est préparateur dans un vague laboratoire de « physiologie des religions » sous la direction d'un professeur, M. Comte, sorte de « savant » hypocrite et pince-sans-rire, dont les cours n'ont pas d'auditeurs.
        Julien passe son temps à errer mélancoliquement dans les rues tristes du quartier d'Italie, où il rencontre un soir, dans un cinéma, l'ouvrière Lucette ; les deux jeunes gens, désormais, vivent ensemble ; le frère de Lucette et ses amis forment le monde où vivra désormais Julien qui s'initie ainsi à ce qui, pour M. André Thérive, doit être la « vie populaire » : description littéraire de bars, bistrots, bals musettes, promenades à la campagne.
        Cependant, la tristesse de ces quartiers ouvriers, aux rues d’usines et d'hôpitaux, et de taudis, la vie étrange de certaines… « sectes » comme celle des Antoinistes – est tendue d'une façon assez pénétrante.
        Peu à peu, Julien pénètre dans d'autres milieux, devient l'amant de la danseuse Lydia, l'ami de Lucette, et cela nous vaut une description de « coulisses » de music-hall, où l'on voit le travail exténuant des danseuses et des figurantes, Lydia meurt tragiquement ; seule dans une chambre d'hôtel, tandis que Julien arrive pour assister à ses derniers moments.
        Entre temps, l'on nous présente aussi une famille cagote et bien pensante de province, les de Gouin ; la mère gouverne les deux filles dans la religion, et le père, respectueux des croyances, regarde cette pieuse éducation avec tendresse, et va faire la noce à Paris. Il y a là évidemment une peinture assez vigoureuse de l'hypocrisie des familles bien pensantes – mais est-ce cette religion-là dont M. Thérive déplore l'abandon par le peuple ?
        Bref, on ne voit pas très bien, dans toutes ces images qui se succèdent, où veut en venir M. Thérive. Du peuple, il n'a eu qu'une vision superficielle ; il a voulu représenter le déséquilibre et l'angoisse de certaines âmes jetées dans le tumulte de la vie moderne, et qui traînent leur « mal de vivre » et leur mélancolie dans une vie sans but. Et cela pour nous proposer, vraisemblablement, le refuge douillet et digestif de croyances mortes et de disciplines périmées.

                                               GEORGES ALTMAN.

    (1) Grasset, éditeur.

    L'Humanité, 5 février 1928


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  • OU M. ANDRE THERIVE
    PARLE DU « POPULISME »

        M. Charles Chassé publie dans le Bulletin du livre français, un long article sur André Thérive. Cet article se termine en interview, et André Thérive parle des influences qu’il a subies et des « négatives » doctrines de populisme :
    — Quelles influences littéraires avez-vous conscience d’avoir subies ?
    — Celle des écrivains réalistes : Maupassant, Zola (j’écris pour une collection du Trianon une réception de Zola à l’Académie) mais particulièrement Huysmans. Cette influence de Huysmans est surtout sensible dans l’Expatrié. Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup lu Anatole France et Moréas. Mais je me dois surtout, incontestablement aux écrivains réalistes et naturalistes. Aujourd’hui, parmi les œuvres qui me sont les plus sympathiques, je vous citerai les livres de Duhamel et les Thibaud de Martin du Gard.
    — Ah ! Ah ! nous en venons au populisme !
    — Si vous voulez. Il est certain que beaucoup de livres, parus au cours de ces dernières années ne m’ont pas enthousiasmé et je constate avec plaisir que lecteurs comme auteurs se détachent maintenant de la littérature soi-disant moderniste, celle dont on n’arrive pas à comprendre le sens.
    — Et quelle est la doctrine populiste ?
    — Il n’y a pas de doctrine populiste ou, si vous préférez, la doctrine populiste est purement négative. Nous sommes plusieurs qui pensons que les romans doivent être de préférence sociaux et qu’il est plus sain d’étudier l’homme de la rue que de se livrer à des recherches de psychologie précieuse et morbide. Une chose que je peux vous dire c’est que j’ai horreur de l’homme de lettres héros de roman. Remarquez que je ne tiens pas du tout au mot : populisme, je préférerais, le mot : socialiste, s’il n’avait, pas été accaparé par la politique, s’il était encore vierge. Ce qu’il ne faut pas, c’est que le romancier examine la psychologie d’un individu, sans tenir compte de la profession qu’il exerce, du groupe social auquel il appartient. Le roman d’amour est insupportable s’il n’est que roman d’amour, si l’amour qu’on y dépeint n’est pas lié à des questions sociales ou religieuses. (Tenez ! les petites religions, comme l’Antoinisme, m’ont beaucoup intéressé).

    Comoedia, 12 mai 1932


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  • Daniel-Rops - Pour la Chronique du Populisme (L'Européen, 2 avril 1930)

     

    POUR LA CHRONIQUE DU POPULISME
    par DANIEL-ROPS 

        Il n’y a pas encore un an qu’est né le Populisme, puisque c’est le 27 août dernier que l’Œuvre publia le manifeste de MM. Lemonnier et Thérive. Est-ce là un recul suffisant pour décider si le mot et l’école ont atteint la gloire ? Evidemment non ; il faut attendre que se produise une décantation, après le bouillonnement de l’expérience. Mais qu’il y ait déjà une réussite, cela me paraît certain. Le père du populisme, M. Lemonnier, le constatait récemment dans les Nouvelles Littéraires. « Le mot populiste a fait fortune. Il appartient maintenant au langage de la critique... Son sens s’enrichit et se précise à mesure que les œuvres viennent renforcer le mouvement. Le mot est même en train de s’étendre aux autres arts, et on commence à parler de peinture populiste. Mieux encore, il est presque d’usage courant et s’applique à la vie même ; j’ai entendu parler de scènes populistes. » Voilà qui est parfait ; à ce compte, l’école est lancée. D’ailleurs des discussions qui ne laissent point d’être passionnées ne se sont-elles pas engagées à son sujet ? N’a-t-on pas suspecté le populisme de noirs desseins politiques ? Bon signe de gloire. Toute école littéraire en vedette suscite volontiers, parmi les historiens des lettres, des commentaires : tâche modeste, qui sera la mienne aujourd’hui.

        D’abord une contribution aux sources. En exposant, dans l’Europe centrale, les origines et le programme de la nouvelle école, M. André Thérive a écrit ceci : « Nul ne peut se vanter d’avoir découvert un terme à la fois vierge et frappant. Celui de populisme a été, si je ne me trompe, déniché par Léon Lemonnier dans le vocabulaire politique... ». Ces mots font allusion, sans doute, au parti allemand dit populiste, et dans cette acception le mot est assez récent. Mais l’histoire littéraire pourra découvrir d’autres sources, et plus curieuses. Je ne veux pas dire que M. Lemonnier ait eu connaissance des textes que je vais citer ; quand un mot ou une doctrine réussissent, il se produit un phénomène tout semblable à celui que les géographes appellent « érosion régressive ». Par le mot ou par la doctrine, on interprète des œuvres antérieures, et qui se trouvent éclaircies ainsi d’un jour nouveau. On l’a bien vu quand le Freudisme se répandit dans nos lettres !
        Le hasard, donc, m’a fait retrouver un texte fort ignoré dans lequel le mot populisme figure en toutes lettres et à peu près utilisé dans le sens même que lui accordent nos populistes d’aujourd’hui. Et ce texte date de 1897, époque où MM. Lemonnier et Thérive étaient encore sur les bancs du collège. Il s’agit d’une brochure de M. Paul Crouzet (qui était alors jeune professeur au lycée de Toulouse) intitulée Littérature et conférences populaires (Armand Colin, éditeur). Après avoir exposé comment et pourquoi l’on devait faire des conférences populaires, M. Crouzet envisageait les conséquences que pouvait avoir un vaste mouvement des intellectuels vers le peuple. 1897, Michelet, Tolstoï... Voici comment M. Crouzet définit cette littérature qui, selon lui, exprimerait le génie du Populisme (1) :
        « Pas plus qu’il ne se ravalera aux basses œuvres littéraires, à l’excitation des grossiers instincts ou à la recherche des gros effets l’artiste populaire ne peut prétendre rivaliser avec les virtuosités et les raffinements des dilettanti. Son esprit aussi juste que simple fera bonne et prompte justice des subtiles complexités ou des fictions trop savantes qui sont d’ailleurs les signes d’un art en décadence. L’art populaire, au contraire, vivra en pleine vigueur, guéri des névroses et des neurasthénies, des morbidesses et des « rosseries ». Le peuple n’aura pas le « trop d’esprit qui gâte », mais il en aura assez pour que l’art, confiant en lui, ne soit plus réduit à cette alternative : se galvauder ou se cloîtrer... Son principal souci sera d’être homme et de parler à des hommes. »
        Je ne sais si les populistes d’aujourd’hui contresigneraient volontiers ces déclarations populistes d’hier ; elles portent la marque de leur temps. Au moins dans leurs grandes lignes, ces déclarations coïncident avec celles de M. Lemonnier, mais en mettant l’accent beaucoup plus sur le côté social que sur le côté psychologique de l’expérience ainsi proposée. Si je comprends bien, M. Crouzet incitait à aller au peuple pour en relever la culture, pour l’intégrer au public cultivé ; M. Lemonnier a un dessein beaucoup plus esthétique et cherche surtout à utiliser le peuple comme modèle, comme donnée artistique. Lorsqu’il écrit, par exemple, qu’on doit tenir pour populiste : « toute œuvre traitant du peuple, dans quelque esprit que ce soit, et d’autre part tout livre qui paraît, à certains égards, continuer la tradition réaliste », il limite, socialement parlant, la portée de sa doctrine. Et c’est d’ailleurs un des problèmes essentiels qui se posent à propos de cette nouvelle école que celui de ses rapports avec le peuple.

        Comment peut-on envisager les relations du romancier populiste avec le peuple ? On peut d’abord les nier, en déclarant que le peuple, cela n’existe pas. Soit. Mais que devient le populisme ? Au surplus, il serait vraiment trop simple de tenir Caliban pour un mythe. Le peuple existe, si peu tranchées que soient ses limites. Admettons qu’il y a des échelles, des nuances, mais la notion n’en est pas moins très nette.
        Sera-ce seulement un modèle ? M. Jean Guéhenno, dans Europe, a protesté assez âprement contre cette curiosité qui tend à considérer Caliban comme le monstre, qu’on observe, qu’on dépeint. Les Concourt le disaient nettement : « Le peuple, la canaille, si vous voulez, a pour moi l’attrait de populations inconnues... quelque chose de l’exotique.... » Je crois qu’il y a un peu de cela dans je populisme, non exprimé avec ce cynisme, mais à l’état larvé, et mêlé à une très réelle générosité. Car je ne crois pas du tout, comme on l’a insinué, que les populistes cherchent à donner à leurs livres le piquant de l’exotisme ; je sais que leur but est plus haut et que, dégoûtés des cénacles, ils cherchent surtout à renouveler la matière littéraire en puisant largement dans l’humain, dans ce que l’homme a de plus spontané. Et là M. Jean Guéhenno se trompe quand il imagine là protestation du peuple : « N’aurez-vous pas bientôt fini de me traiter comme un monstre ? » Non, il ne s’agit pas de cela. Mais je crois que déjà la mésentente est établie et que le peuple risque de se méfier du populisme.
        Reste, un autre aspect de la question. La littérature populiste s’adresse-t-elle au peuple ? Autrement dit, modèle des livres populistes, le peuple en sera-t-il le client ? M. Paul Crouzet, dans sa brochure, rapporte une, étonnante page de Faguet où le critiqué annonçait que, vers 1950, il y aurait « comme un divorce entre le petit groupe des intellectuels et la foule. Quelques livres très pensés, très scientifiques et très littéraires, très peu achetés... que la foule ignorera... très loin au-dessous, le journal populaire ». Eh bien ! ce fossé dont s’effrayait Michelet, le populisme pourra-t-il le combler ? J’aimerais qu’un des chefs du populisme nous donnât son avis sur ce point. Pour ma part je suis assez pessimiste. Je ne crois pas que ce fossé puisse être comblé par la volonté des littérateurs. Les expériences faites jusqu’à aujourd’hui sont peu concluantes. Je crois plutôt que ce fossé se trouvera comblé de lui-même le jour où la diminution du travail (conséquence du développement du machinisme, lequel pourra être un remède après avoir été un fléau) permettra à chacun de lire, de réfléchir. Si toutefois le cinéma, parlant ou non, n’a pas d’ici là définitivement gâté les meilleurs cerveaux.
        Un point qui m’intéresse particulièrement dans le populisme tel qu’il se présente aujourd’hui à nos yeux, est le rôle que le mysticisme y joue. M. Lemonnier a dit nettement que les populistes, en cela, auraient à s’écarter des nationalistes. Les romans de M. Thérive : Sans âme, Le Charbon ardent, prouvent assez qu’on peut tirer de beaux livres du mysticisme chez le peuple. Mais je suis très préoccupé de savoir si les cas qui nous sont présentés sont autre chose que des exceptions. Jusqu’ici, aucun populiste ne nous a montré de mysticisme religieux normal : nul n’a traité, par exemple, la situation du catholicisme dans le peuple. Si les populistes procèdent de Huysmans (beaucoup plus que de Zola) c’est surtout à Là-Bas qu’ils se réfèrent, et non aux livres catholiques. Un Jean Soreau — ou des Antoinistes — ce n’est pas la généralité. Que valent alors ces témoignages pour l’ensemble ? J’aimerais qu’un homme ayant l’expérience directe du peuple, un Robert Garric, par exemple, nous en pariât. M. Jean Guéhenno lui, est formel. Tout en louant hautement M. Thérive d’avoir montré l’existence du « secret » dans un cœur populaire, il conclut : « L’esprit du peuple ne rôde plus autour des églises. Sa flamme la plus vive jaillit ailleurs. Les grands drames populaires ne sont pas des drames huysmansiens. Si M. Thérive est vraiment curieux, de l’âme populaire, le sujet qu’il ne pourra manquer de rencontrer, c’est celui même de la Révolution ». Et avec ce mot nous nous heurtons à un autre problème.
        Au fond, si j’estime le populisme et si j’aime cette tentative pour donner de l’air à notre littérature, je ne crois pas du tout que le peuple ait à y gagner. Caliban est muet ; que l’observateur sorte de sa masse ou qu’il vienne du dehors, j’ai toujours la crainte que, par !e seul fait qu’il exprime, il fausse la règle du jeu et déforme le réel, l’inexprimable. 

                                                       DANIEL-ROPS.

    (1) M. Crouzet ajoute en note : « Nous ne sommes pas, en France, habitués à ce mot, très employé en Amérique ; il me paraît avoir l’avantage d’être très expressif et de n’inféoder la littérature populaire à aucun des partis déjà classés en France ». Voilà qui réjouira MM. Thérive et Lemonnier. 

    L'Européen : hebdomadaire économique, artistique et littéraire, 2 avril 1930

     


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  • André Thérive, Sans Ame (Mercure de France 1 avril 1928)

     

        Sous ce titre Sans Ame, M. André Thérive vient de publier un roman d’un caractère réaliste, sinon naturaliste, assez surprenant quand on sait les termes attaches classiques de cet écrivain. Mais voulant rendre sensibles son lecteur les effets du mal produit précisément par le désordre actuel, il a dû se placer au milieu même de l’incohérence consécutive à la rupture des cadres sans lesquels l’élément mystique, nécessaire à la vie des hommes devient un danger. Et c’est dans le peuple, non dans la société bourgeoise et mondaine qui peut encore faire illusion, qu’il est allé étudier la profonde misère morale de notre temps.
        Roman de mœurs autant que roman psychologique, son récit, qui fait à la fois songer à Huysmans et à M. Georges Duhamel, se passe dans les faubourgs parisiens et, dans une louche atmosphère, évoque de bien curieux personnages, à la fois tourmentés d’inquiétudes charnelles et de spirituelles aspirations.
        Julien Lepers, le héros de M. Thérive, un déclassé que ses goûts crapuleux ont entraîné vers la bohème plébéienne, est victime de cette contamination dont je parlais plus haut. Il cherche dans des aventures sans beauté, où il obéit au seul attrait des joies sensuelles, une ivresse qui le trompe sur le néant de sa pensée et de son cœur. Il s’acoquine avec une femme non seulement presque laide, mais dont la vulgarité l’humilie, et auprès d’une autre, qui éveille en lui de pures appétitions, pèche par libertinage contre la tendresse qu’il inspire.
        Remarquons-le, car la chose a son originalité, ce n’est pas tant la disgrâce matérielle des gens qui évoluent autour de Julien que M. Thérive nous montre, et sur laquelle il insiste avec pitié. Si l’antoinisme dont il nous entretient (et qui est à la religion ce que les travaux du laboratoire où il nous introduit sont à la vraie science) recrute ses adeptes parmi des misérables éprouvés par les privations et les maladies, nous voyons que la consolation qu’il leur offre répond à un besoin d’amour et à un désir de certitude. Aussi bien, quoi d’autre que ce besoin et que ce désir dans la curiosité qui pousse Julien à se mêler aux réunions des adeptes du père Antoine, et à parler de l’enseignement de cet apôtre avec l’étrange petite danseuse Lydia qui le fait rêver d’un bonheur inconnu de lui ?
        Naturaliste, le roman de M. Thérivè ne l’est donc qu’en fonction de la spiritualité qui l’inspire. La fleur se dégage ici du fumier, peut-être pas avec assez d’élan, à mon gré et l’on reste, le livre de M. Thérive fermé, sur une impression bien pessimiste – je dirai même désespérée. Mais la sincérité de l’auteur ne fait pas de doute. En elle réside le secret de la sympathie qu’il nous inspire pour ses personnages et pour son héros même, malgré qu’on en ait. Non que celui-ci lui ressemble ! Qu’il soit une manière de projection de son angoisse métaphysique, c’est assez pour qu’on puisse dire qu’il a été conçu sous le signe du lyrisme.

    Mercure de France, 1 avril 1928


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  • André Thérive, Sans Ame (L'Europe nouvelle 28 janvier 1928)

                                                                          Les Lettres.

    Un roman d’André Thérive :
    « Sans âme » (1)

                                     « Périphérie de la ville, périphérie des
                                     sentiments et des croyances, vagabon-
                                     dages excentriques en des lieux que nul
                                     passé n’ennoblit de ses prestiges… »

        Un soir place d’Italie. Un homme est adossé à la grille du square il est venu là sans savoir où ses pas le portaient, désireux seulement de se fuir, de mettre le point final à quelque aventure dérisoire. Il guette, ses sens quêteurs une fois de plus se sont mis en chasse. Il rôde à présent autour de la place, enfile un boulevard désert, puis un autre. Il s’engouffre pour finir dans un cinéma de bas étage qu’achalandé un crime récent ; et c’est là qu’il surprend le gibier espéré. « Une femme en cheveux, assez mal peignée, dont la nuque maigre sortait d’un manteau de peluche, couleur de mousse jaune. » Une lèvre retroussée un menton lourd le signe purement physique du trouble et de la servitude. Il n’en faut pas davantage pour que Julien Lepers succombe cette fois encore à l’obsession charnelle. Il suit cette créature équivoque et sans beauté, il l’aborde. Elle se nomme Lucette, travaille dans une sucrerie ; il est attaché à un obscur laboratoire où un maniaque prend la tension artérielle et enregistre les réactions motrices de pauvres diables atteints de folie mystique. Ces fonctions mal rémunérées ne l’absorbent pas outre mesure, il a un oncle qui lui sert une pension. Quel homme est-ce que ce Julien, et qu’attend-il de cette Lucette dont il ne tarde pas à devenir l’amant ? M. Thérive trace de son héros un portrait d’une admirable vraisemblance. « S’il avait en lui un don singulier, c’était de se renier violemment, de détester ce qu’il était. Du mépris ? bien moins de la désaffection. De l’horreur c’est trop dire, de l’antipathie plutôt l’impression d’un servage mal choisi, au hasard quelque chose comme un mariage imposé par la faiblesse el dont on ne voit plus que la duperie. » Pour un homme de cette sorte, il n’est d’autre ressource que la duplicité et sans doute il n’a point de maître, point de famille, point de Dieu avec qui jouer à cache-cache mais il éprouve malgré tout un plaisir exquis à se cacher, à changer de goûts, de mœurs, de langage, d’âme, s’il se pouvait. Quitte à se ménager toujours une retraite vers le passé, qu’il serait si cruel de noyer de ses mains, d’enterrer à jamais. La conscience de Julien est le siège d’une lutte perpétuelle. Le goût fiévreux du renouvellement s’y allie à une craintive superstition du passé, à l’impossibilité de s’en délivrer jamais par un acte délibéré. Etre, continuer d’être, échapper à ce qui meurt tel est comme le noyau métaphysique d’une hantise qui déborde infiniment l’étroit chenal des sens. Nous touchons ici à ce qui confère au livre son pathétique et son originalité. Le reproche de naturalisme qu’on ne manquera pas de lui adresser porte, selon moi, entièrement à faux. Ce n’est pas parce qu’un écrivain nous promène à sa suite de la Maison-Blanche à la Glacière et à Vaugirard, à travers des quartiers sordides où se presse une foule interlope, qu’il souscrit nécessairement à une esthétique déterminée. Ce serait trop simple. Si l’on veut trouver un parrain à M. Thérive, c’est assurément à M. Duhamel, c’est-à-dire à un lyrique, qu’il convient de penser. J’aperçois chez l’un et l’autre un même souci de spiritualité, une même inquiétude en présence des confuses aspirations de l’homme, et surtout peut-être des réponses qu’une industrie verbale millénaire inventa pour les endormir. Mais peut-être y a-t-il une moindre complaisance, une nouvelle tendance à l’affranchissement chez M. Thérive, une ironie plus âpre et plus triste qui communique à son livre une saveur particulièrement tonique.
        Lucette est « une femme de tête peu maîtresse du reste ». Intéressée sans être à proprement parler vénale, c’est une nerveuse instable qui dispose d’elle-même avec un singulier mélange de sens pratique et d’impulsivité : quelle que soit l’emprise physique qu’elle conserve sur Julien, elle ne saurait accaparer les rêves de cette âme vagabonde. Celle-ci s’évade sans cesse. Il y a autour de Lucette de petites gens qui végètent mélancoliquement et trouvent dans on ne sait quelles dévotions hétérodoxes l’anesthésique qui leur permet d’accepter sans révolte la déchéance physique et la mort. Il y a surtout Lydia, la cousine de Lucette, une petite danseuse au cœur farouche minée par la tuberculose. Une précoce expérience lui a enseigné à se méfier des hommes ; qui sait si les turpitudes qu’elle a frôlées ne sont pour rien dans l’attrait équivoque qu’elle exerce sur Julien ? Insensiblement sa pensée se divise entre ces deux femmes si inégalement marquées par la vie ; mais bien qu’il demeure soumis au magnétisme sexuel de Lucette, insensiblement c’est l’image de Lydia qui l’emporte, l’inconnu confusément pressenti que cette image recouvre. Un jour, cédant au mécanisme, il la somme de se donner à lui. Elle s’insurge contre une telle infraction au pacte tacite qui les liait. « Ecoutez bien, dit-elle, Aussi vrai que nous sommes ici, je jure que si je vous cède je ne vous reverrai jamais plus ensuite. » II s’obstine, non sans prendre, il est vrai, de sa bassesse la plus amère conscience. Elle cède, et s’enfuit au matin en lui disant adieu. « Et c’est alors que, resté seul, il se réveilla tout à fait. Hélas ! il n’avait pas le don des larmes. » D’abord il ne cherche pas à la revoir, il ne s’enquiert pas d’elle. Pourtant elle emplit sa pensée. Il ne fréquente plus que les endroits où elle a vécu et dont elle lui a parlé. Des mois se passent. Un jour, il n’y tient plus, et se rend au Palladium, somptueux music-hall de la rive droite, où Lydia a un engagement. Il apprend que la veille, un commencement d’incendie s’étant déclaré, le pied de Lydia s’est pris entre deux barreaux d’une échelle de sûreté ; elle s’est évanouie et au réveil se plaignait de douleurs internes. Julien court à son hôtel, frappe à la porte de sa chambre ; nulle réponse ; il entre. Elle est à l’agonie. Elle était enceinte et a eu un accident. Tous les jours elle attendait sa venue ; elle l’aimait. Il est trop tard. A peine aura-t-elle la force de murmurer avant de mourir une parole de pardon. Et maintenant qu’elle n’est plus, il s’interroge. « Jamais il ne s’était senti moins seul ; une présence universelle l’entourait, la conscience d’une souffrance humble et nécessaire qui rachetait l’ignominie et l’aveuglement des gens heureux. Cette conscience ne prenait pas de voix ni de nom. Elle ramenait peut-être à l’existence des foules innombrables de femmes avilies, opprimées, des légions de pauvres gens que la mort a vengés de la vie et à qui elle a restitué une âme. » 

        Le livre de M. Thérive a, je le sais, de violents détracteurs, tout ce que je puis dire c’est qu’il m’a profondément remué et que je plains ceux qu’il laisse insensibles. L’odeur qui s’exhale de Sans Ame est celle même de la solitude et de l’angoisse. Un cœur pitoyable se montre ici à nous, se libérant au prix d’un effort des contraintes et des mensonges du respect humain…
        Périphérie de la ville, périphérie des sentiments et des croyances, vagabondages excentriques en des lieux que nul passé n’ennoblit de ses prestiges…, et çà et là entre les pages du roman l’on voit briller les lueurs incertaines qu’allume la ferveur des hommes sur le pourtour misérable des cités sans mémoire.

                                                    Gabriel MARCEL.

     

    (1) Grasset, éd. (Collection Les Ecrits.)

     

    L’Europe nouvelle, 28 janvier 1928


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