• Nous avions à Neuville, entre les deux guerres, un personnage comme on n’en avait sûrement pas vu depuis longtemps, un poison : c’était Gustine, la grosse de chez Bruyère. Le vieux Bruyère avait perdu ses deux premières femmes, et il était tout seul avec deux fils, Julien et Albert. Il fallait une femme dans la maison, et il eut l’idée de mettre une annonce dans un journal pour demander une gouvernante. Je pense qu’il ne s’en présenta qu’une, Gustine, et il la prit. C’était une belle grande forte femme, qui était veuve aussi. Elle venait du côté de Verviers ; elle parlait comme par là, et l’a fait toute sa vie. Elle avait travaillé dans une ferme et connaissait le métier de fermier. Mais ce qui était le plus extraordinaire, c’est qu’elle était antoiniste.
    Il y avait des antoiniste s à Stavelot. On en rencontrait parfois avec leur costume noir et leur grand chapeau noir ; les femmes étaient habillées tout en noir, comme les hommes, avec une robe longue et une cornette. Gustine convertit les Bruyère. Il se tint des réunions dans leur maison. Il y avait un Lecoq de Stavelot qui venait prêcher les idées du père Antoine chez Bruyère – dans l’étable de cochons, disait-on. Il y eut des jeunes gens de Francorchamps, qui ne croyaient à rien, qui venaient épier et écouter à la porte et qui se moquaient des gens. Julien Bruyère avait le costume et il le mit un jour pour aller prendre le train. On parla même de faire un temple à Neuville, à la grande haie sous le Briyeû, sur un terrain des Bruyère ; mais, une fois qu’ils trayaient justement là, comme il y avait une de leurs vaches qui avait une chute du rectum et comme Gustine voulait lui lancer un seau de lait au derrière, le vieux Bruyère se fâcha : « Va au diable avec ton père Antoine !» lui cria-t-il. Avec le temps, le nouveau culte s’éteignit petit à petit ; on ne parla plus des antoinistes, et, quand Alfred Balin mourut, qui était revenu malade de la guerre de quatorze, des gens du village qui étaient partis prier auprès du mort furent bien étonnés de voir Albert Bruyère qui disait son chapelet.
    Francorchamps, 19.8.1992

    Louis REMACLE, Proses wallonnes & Poèmes wallons (compléments), édités par Jean LECHANTEUR.
    Collection littéraire wallonne n° 12. Liège,
    Société de Langue et de Littérature wallonnes, 2011, p.98


    votre commentaire
  • La preuve par neuf de mon ignorance universelle
    Paul Colinet

    Volume 55, Collection Les Poquettes Volantes.

    Ouvrage imprimé de 28 pages comptant 2 chapitres sous-divisés.

    Date de création : 1976
    Le Daily-Bul. Éditeur


    Paul Colinet (1898-1957) est un membre du groupe surréaliste belge.

    En conclusion de ce texte, l'auteur indique : Les lecteurs qui désirent des preuves supplémentaires peuvent m'en faire la demande par écrit (Raoul Pok, Professeur d'ignorance, 340, Boulevard des Antoinistes, à Lodelinsart) en joignant un tim bre pour la réponse.

    À notre connaissance, il n'y a jamais eu de Boulevard des Antoinistes à Lodelinsart, il s'agit donc d'un clin d'oeil. Lodelinsart est situé à moins de 2 km de Jumet.

    Voici un extrait qui fera preuve du lien avec les Antoinistes :
    Ma troisième preuve
    (à l'intention des esprits pratiques)
    Je ne sais pas ce que c'est qu'une table.
    Je suppose que c'est un morceau de bois avec lequel il est possible de maintenir une bouteille au-dessus du sol.


    votre commentaire
  • […] La bonté, c'est elle qui règne sur vos quatre romans. Délivrez-nous du mal est le titre caractéristique de l'un d'eux. C'est l'histoire d'Antoine le guérisseur, fondateur de ce culte qui connut quelque importance au pays de Liège et qui s'étendit jusqu'en France. Roman de la foi, car il y a mieux que de la crédulité dans cette réunion des affligés autour d'un être simple qui prétend les guérir en élevant leurs âmes, et qui pour cela leur commande de s'aimer les uns les autres et aussi de ne pas voir le mal. Ne voir nulle part le mal : c'est peut-être à cause de ce précepte que vous vous êtes pris pour l'antoinisme de ce zèle de sympathie. Ni le mal, ni le risible. Pas un personnage méchant dans votre monde romanesque ; et même les ridicules y sont dessinés avec une tendresse qui se défend de trop visiblement sourire. Je n'en veux pour exemple que M. Delcroix. M. Delcroix était un antoiniste lettré, le théoricien du culte, dont il rédigeait les textes ou aidait le Père Antoine à les rédiger. Nous l'avons bien connu, vous et moi, car il fut notre professeur de troisième à tous deux. Je vous confesse que j'avais gardé de cet excellent homme, et du prêche antoiniste qu'il nous faisait au cours, un souvenir caricatural ; je ne pouvais le revoir qu'avec les mêmes égaiements cruels qui furent à ses dépens ceux de ma quinzième année. Or, de cet illuminé méconnu par les jeunes sots dont j'étais, votre livre trace, à petites touches exactes et douces, la plus attendrissante figure. Vous ne dissimulez ni les distractions comiques du personnage, ni les naïvetés de sa foi nouvelle, ni le dommage que fait dans sa famille son accès mystique, mais il y a dans votre manière d'approcher ces déformations d'une foi pure quelque chose de médical, un tact fait d'une connaissance profonde, et toujours, et avant tout, d'une grande bonté. Car vous avez perfectionné l'enseignement de notre professeur de troisième : vous voyez le mal, et vous aimez malgré le mal.

    Délivrez-nous du mal est un des deux romans que vous avez marqués au signe du populisme. Vous avez adhéré à cette école, vous qui pouviez si bien ne vous réclamer que de vous-même. Mais ne sont-ce pas les originaux seuls qui peuvent sans risque accepter une doctrine d'école, parce que seuls ils ont la puissance de la façonner selon leur génie ? Pour m'expliquer le populisme de certains auteurs, j'ai parfois été tenté par cette hypothèse : c'est que pour un esprit pétri de raffinement s'il peut y avoir dans cette élection des milieux simples, d'ouvriers ou de petits bourgeois, quelque chose comme une délectation de dépaysement, une forme de l'exotisme. Mais chez vous en tout cas le populisme n'a pas cette origine esthétique et un peu suspecte. Vous aimez le peuple d'abord parce que vous le connaissez ; n'avez-vous pas vécu, pendant quatre ans, au contact du pauvre qu'était le soldat d'infanterie, n'avez-vous pas vous-même été ce pauvre ? Puis vous l'aimez parce que vous avez courageusement résolu d'aimer les hommes, et que le peuple est fait de l'immense majorité des hommes. Vous n'y apportez d'ailleurs aucun esprit de classe. Sans doute votre populisme est aristocratique, aussi peu populacier que possible ; on n'y voit pas de filles, de mauvais garçons, d'ivrognes ni d'hommes traqués ; on n'y parle pas l'argot, mais un français humble et pur, à la limite de nos patois, un doux français de frontière, d'ailleurs discrètement indiqué et que vous devez peut-être à votre sang de français « de l’intérieur » d'avoir pu si bien discerner et chérir ; et ce français fleurant un peu notre accent qui chante, les gens qui le parlent sont tous des êtres bons, même s'il sont leurs défaillances, et l'on aimerait vivre dans leur humanité. [...]

     

     

    Réception de M. Robert Vivier le 10 mars 1951.

    Discours de M. MARCEL THIRY

    Bulletin de l'Académie Royale de Langue & Littérature Françaises,

    Tome XXIX – N°1, Mars 1951, p.32


    votre commentaire
  • Des pratiques cultuelles réinventées
    A l’ère de la déterritorialisation du religieux, de son individualisation et de son éloignement des institutions, il semble à nouveau opportun de s’interroger sur la pertinence de nos outils pour penser les pratiques cultuelles. Quant au dynamisme des cultes, le moyen considéré comme le plus objectif est encore généralement de type statistique : combien de baptisés ? Combien d’individus présents dans les lieux de culte les jours de cérémonie ? L’activité religieuse des internautes remet cette perspective en cause. Un exemple concret en est donné par le culte antoiniste.
    Fondé en Wallonie au début du XXème siècle par un ancien ouvrier métallurgiste devenu médium et guérisseur, l’Antoinisme a connu son heure de gloire, spectaculairement manifestée par l’érection d’un grand nombre de temples jusque dans les années cinquante. Aujourd’hui, il fait figure de culte en voie d’extinction, si l’on considère l’état de décrépitude et d’abandon des lieux de culte antoinistes, et l’âge avancé des quelques fidèles qui rendent encore grâce à la figure sacrée du fondateur, le père Antoine. Toutefois, sur Internet, force est de constater que le répertoire symbolique antoiniste continue de faire sens pour un certain nombre d’internautes en recherche spirituelle.
    Ce répertoire a été intégré à la sphère New Age, mouvement typique de la postmodernité que l’Antoinisme, lequel puisait à différentes traditions culturelles et religieuses et n’exigeait pas d’exclusivité d’appartenance de la part de ses membres, semblait préfigurer. Sur le Net, les frontières identitaires de l’Antoinisme semblent toutefois se dissoudre partiellement, tant la confusion du culte avec le spiritisme, mouvement avec lequel le père Antoine avait pourtant rompu, paraît évidente dans le chef de certains internautes. Par ailleurs, le refus de monétarisation des services religieux, règle essentielle pour les Antoinistes, est parfois mis à mal par des personnes qui se présentent à la fois comme fidèles du père Antoine d’une part, et médiums ou guérisseurs d’autre part.
    Comme le soulignent Miller et Slater, deux anthropologues des nouveaux médias, Internet n’est pas le «
    cyberespace virtuel » que l’on a longtemps voulu y voir [The Internet. An ethnographic approach, Oxford, Berg, 2000]. Les individus et les groupes qui y évoluent ont des liens avec la vie « off line ». Leur activité sur Internet a des conséquences concrètes sur leur vie sociale et quotidienne, comme le montre le fait qu’une internaute très fidèle au cercle de Samsara, un forum New Age, ait décidé après concertation avec d’autres internautes, dont plusieurs Antoinistes, de demander à son médecin de ne pas procéder à l’ablation de son sein cancéreux. Voilà donc une conséquence on ne peut plus physique d’une activité religieuse en ligne.
    D’une manière générale, il faut souligner le dynamisme de l’activité religieuse en ligne, même si les pratiques qui la constituent ne répondent plus nécessairement aux anciens critères de définition du religieux. Si les autorités ecclésiastiques, notamment dans le monde catholique, investissent Internet —
    nouvelle « terre de mission religieuse » [C. Vanderpelen-Diagre et J.-Ph. Schreiber : « Internet, terre de mission religieuse ? » analyse sur ORELA, 16.2.2013] et s’emparent des nouveaux outils de communication, et si les forces religieuses les plus conservatrices ont su s’adapter à l’ère des réseaux sociaux, la Toile regorge également d’une multitude d’espaces où des individus construisent des pratiques et représentations dans une liberté relative par rapport aux dogmes et traditions des différents cultes, contribuant dès lors à une certaine innovation religieuse.


    Religions et Laïcité en Belgique. Rapport ORELA (Observatoire des Religions et de la Laïcitéé) 2013, p.53
    Caroline Sägesser, Jean-Philippe Schreiber, Cécile Vanderpelen-Diagre
    CIERL Centre Interdisciplinaire d'Etude des Religions et de la Laïcité
    source : http://www.egale.eu/uploads/fichiers_PDF/orela_rapport_2013.pdf


    votre commentaire
  • Liège impertinente
    de Christian Libens,
    Weyrich Edition   
    illustrations René Cabodi et Martin Georis, Weyrich Editions Neufchâteau, 2011.
    ISBN : 9782874891250 ; EUR 19,00 ; 2011-10-15 ; Reliure inconnue


    La grande et la petite histoire s’entrechoquent dans "Liège impertinente" (1), un petit guide subjectif de la Cité ardente. Les textes sont de Christian Libens, les illustrations de René Cabodi et Martin Georis. L’ouvrage s’ouvre sur un abécédaire où l’auteur passe à la moulinette quelques spécificités liégeoises. Du culte antoiniste à la gréviculture ou encore les liens franco-liégeois, Christian Libens remet quelques pendules à l’heure et exhume au passage des personnages hors du commun tels que Frère Alfred, un orateur illuminé qui se présenta aux élections communales. La seconde partie du livre reprend six nouvelles de Christian Libens, certaines déjà publiées précédemment. Impertinent mais pas toujours, un peu court et finalement pas bien méchant, "Liège impertinent" laisse sur sa faim. Pour 19 euros, on en aurait souhaité davantage.
    Gazette de Liège
    Isabelle Lemaire Publié le jeudi 24 novembre 2011
    http://www.lalibre.be/regions/liege/la-province-revisitee-51b8e031e4b0de6db9c46321


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique