• Culte antoiniste, établissement d'utilité publique, à Jemeppe-sur-Meuse. — Statuts.

     

    Devant Me Justin Lapierre, notaire à Jemeppe-sur-Meuse.

     

    A comparu :

     

    Mme Jeanne-Catherine Collon, sans profession, née à Jemeppe-sur-Meuse le vingt-six mai mil huit cent cinquante, veuve de M. Louis-Joseph Antoine, connue sous le nom de Mère Antoine, demeurant à Jemeppe-sur-Meuse.

    Laquelle a déclaré que feu son mari, connu sous le nom de Père Antoine, a fondé en mil neuf cent dix la religion antoiniste.

    Qu'à sa mort, survenue le vingt-cinq juin mil neuf cent douze, il l'a désignée pour le remplacer.

    Que, depuis lors, la religion nouvelle n'a cessé de se développer, que le nombre de temples s'est élevé de deux à seize en Belgique, que le nombre des adeptes est actuellement de plusieurs centaines de milliers.

    Que la comparante, voulant assurer l'existence et la perpétuité du culte antoiniste, a décidé de créer conformément à la loi du vingt-sept juin mil neuf cent vingt et un, un établissement d'utilité publique dont elle a fixé les statuts comme suit :

    Art 1er L'établissement est dénommé : Culte antoiniste, et a son siège à Jemeppe-sur-Meuse.

    Art. 2. L'établissement a pour objet la propagation de la religion antoiniste et l'administration des temples et des biens temporels qui lui sont donnés par le présent acte ou qui lui seront donnés ou légués dans l'avenir.

    Art. 3. La Mère Antoine porte le nom de représentant du Père, elle désignera en temps opportun son successeur, qui portera le même titre.

    Dans le cas ou au décès du représentant du Père, son successeur ne serait pas désigné ou, en tout autre cas de vacances, le conseil d'administration y pourvoira.

    Art. 4. Le représentant du Père est le chef de la religion antoiniste, il en a la direction religieuse et morale, il désigne les desservants et les lecteurs des temples, il reçoit la correspondance.

    Art. 5. Les desservants antoinistes sont chargés de recevoir au nom du Père tous ceux qui ont besoin d'être éclairés et réconfortés par la foi, ils ne peuvent recevoir ni allocations du gouvernement ni rémunérations des visiteurs.

    Art. 6. L'administration de l'établissement est conférée à un conseil d'administration qui se compose du représentant du Père et de huit membres, qui sont actuellement :

    1. M. Nihoul, Narcisse, président, propriétaire, demeurant à Jemeppe-sur-Meuse, de nationalité belge.

    2. M . Delcroix, Ferdinand, secrétaire, professeur, demeurant à Seraing-sur-Meuse, de nationalité belge.

    3. Mme Crèvecœur, Emma, veuve Florian Deregnaucourt, trésorière, sans profession, demeurant à Jemette-sur-Meuse (sic), Belge.

    4. Mme Marie Schouleur, sans profession, épouse de M. Dessart, demeurant à Jemeppe-sur-Meuse, de nationalité belge.

    5. M . Joseph Lejaxhe, surveillant de mines, demeurant à Jemeppe-sur-Meuse, de nationalité belge.

    6. M . Léopold Monet, tourneur, demeurant à Jemeppe-sur-Meuse, de nationalité belge.

    7. M . Julien Musin, demeurant à Jemeppe-sur-Meuse, de nationalité belge, et

    8. M . Gustave Stalmans, chef d'atelier, demeurant à Seraing-sur-Meuse, de nationalité belge.

    Tous ici présents qui acceptent.

    Le conseil d'administration se renouvellera partiellement tous les ans par la sortie d'un membre qu'il pourra réélire ou remplacer. Les conseillers sortiront dans l'ordre indiqué ci-dessus et les nouveaux mandats seront de huit ans.

    Le représentant du Père est inamovible.

    Les décisions seront prises à la majorité des voix; en cas de parité, celle du représentant du Père est prépondérante.

    Art. 7. Le conseil d'administration a les pouvoirs les plus étendus pour la gestion des affaires de l'établissement; il en gère les revenus, il nomme et révoque les employés de la communauté; il décide :

    a) de la construction des temples et de leur entretien; b) de toutes publications et impressions, il administre l'imprimerie, réglemente la vente et la distribution des livres.

    Art. 8. Le conseil se réunit de droit le premier dimanche de janvier après la cérémonie, il statue sur le compte des recettes et dépenses de l'année écoulée et sur le budget de l'année en cours, il procède à l'élection du bureau qui se compose d'un président, d'un secrétaire et d'un trésorier, nommés pour un an et toujours rééligibles.

    Art. 9. Le conseil se réunit sur convocation écrite du président chaque fois que les affaires de la communauté l'exigent.

    Art. 10. Le président est chargé de l'exécution des décisions prises par le conseil d'administration, il agira en justice au nom de la communauté soit en demandant, soit en défendant, il convoque les séances du conseil, les préside, signe les procès-verbaux qui sont inscrits sur un registre, instruit préalablement les affaires qui doivent être soumises au conseil.

    Art. 11. Le secrétaire rédige lès procès-verbaux et les pièces de la correspondance officielle et remplace le président en cas d'absence.

    Art. 12. Le trésorier effectue les recettes de la communauté et acquitte les dépenses ordonnées par le président sur mandats réguliers.

    Il établit annuellement le compte des recettes et des dépenses et le présente au conseil d'administration à la séance du premier dimanche de janvier.

    Il dresse également le projet de budget pour l'exercice suivant et le soumet au conseil, il est tenu de laisser constater l'état de la caisse lorsqu'il y est invité par le conseil ou par le président.

    Art. 13. Le culte antoiniste étant basé sur la foi et le désintéressement ne peut disparaître.

    Toutefois, si l'établissement d'utilité publique, créé par moi, venait à perdre la personnalité civile, ses biens seraient affectés par le gouvernement à une destination se rapprochant autant que possible de l'objet en vue duquel l'institution a été créée.

     

    Affectation de biens.

     

    Voulant assurer l'existence de l'établissement d'utilité publique qui vient d'être créé ci-dessus, ont comparu et sont intervenus aux présentes :

    1. La comparante ci-dessus nommée, dame Jeanne-Catherine Collon, veuve de Louis-Joseph Antoine.

    2. M . Narcisse-Louis-Joseph Nihoul, propriétaire, né à Engis le dix-huit mars mil huit cent soixante-quatre, époux de dame Henriette Demoulin, ménagère, née à Horion-Hozémont le premier février mil huit cent soixante-cinq, demeurant à Jemeppe-sur-Meuse.

    3. Mme Marie-Emma-Louise-Joséphine Crèvecœur, sans profession, née à Orp-le-Grand le quatre juillet mil huit cent soixante-quatre, veuve de M. Jean-Florian Deregnaucourt, demeurant à Jemeppe-sur-Meuse.

    4. M . Emile Duret, ouvrier carrier, né à Silly le vingt-trois février mil huit cent septante-trois, et son épouse qu'il assiste et autorise : dame Julie-Emilie Castermant, ménagère, née à Ecaussinnes-d'Enghien le treize janvier mil huit cent septante-huit, demeurant ensemble à Ecaussinnes-d'Enghien.

    5. Mme Mathilde Maréchal, ménagère, née à Montegnée le treize mars mil huit cent septante-neuf, veuve de M. Emile-Jean-Joseph Elskens, demeurant à Montegnée.

    Et sa fille :

    Dame Marie-Catherine-Joséphine Elskens, ménagère, née à Montegnée le vingt-huit août mil huit cent nonante-six, épouse assistée et autorisée de M. Léon-Louis Daniel, comptable, né à Ans le trois juin mil huit cent quatre-vingt-sept, demeurant ensemble à Montegnée.

    6. A. M. Gilles-Joseph-Alfred Lefebvre, marchand de houille, né à Hermalle-sous-Huy le vingt-un mars mil huit cent septante-neuf, veuf en premières noces de Marie-Anne-Joseph David et époux en secondes noces de dame Joséphine-Marie-Scholastique David, née à Bierset le vingt-huit mai mil uit (sic) cent quatre-vingt-sept, demeurant à Bierset.

    B. M. Noël David, marchand de chevaux, né à Velroux le trois avril mil huit cent cinquante-six, époux de dame Mélanie-Marie-Jeanne Melin, ménagère, née à Bierset le dix-huit décembre mil huit cent cinquante-six, demeurant à Bierset.

    C. M. Jean-Joseph Gysens, ouvrier d'usine, né à Awans le trois août mil huit cent quatre-vingt-un, époux de dame Marie-Catherine David, ménagère, née à Bierset le vingt-quatre décembre mil huit cent quatre-vingt-deux, demeurant à Hollogne-aux-Pierres.

    7. M. Gustave-Joseph Bodson, ouvrier, né à Namur le vingt-cinq septembre mil huit cent soixante-huit, époux de dame Emérence-Martine Briquet, ménagère, née à Dison le vingt-sept septembre mil huit cent septante-deux, demeurant à Verviers.

    8. A. M. Jean-Baptiste-Jacques-Edouard-Joseph Bracard, ébéniste, né à Chaineux le quinze juin mil huit cent septante-sept, demeurant à Dison.

    B. M. Armand-Joseph Gohy-Halleux, cultivateur, né à Stembert, le douze novembre mil huit cent quatre-vingt, demeurant à Stembert.

    Lesquels déclarent affecter à la création du dit établissement, conformément à l'article 27 de la loi du vingt-sept juin mil neuf cent vingt et un, et lui transférer en pleine propriété les biens suivants, savoir :

    Mme veuve Antoine-Collon :

    Commune de Jemeppe-sur-Meuse.

    Une propriété comprenant : maisons, temple, imprimerie, remise, jardins, sise à l'angle des rues du Pois-de-Mont (sic) et des Tomballes, reprise au cadastre section A, nos 292i3, h3, n3, q3, r3, s3, k3, 13, m3, s, a3, f3, g3, p3, pour une contenance de seize ares vingt-cinq centiares joignant les dites rues Hintzen-Longrée, Quitis-Hanusset, Hodeige-Mélon et Hodeige-Dessart, Lheureux-Huskin, Bruneel-Massillon.

    Commune de Jupille.

    Un temple, sis rue Charlemagne, repris au cadastre section A, n° 454t2, pour une contenance de cinq ares treize centiares, joignant Moreau Robert, Gérard Rasquinet, la rue et Moreau Robert, la veuve et enfants.

    Commune de Jumet.

    Un temple, sis rue Destrée, repris au cadastre section D, n° 293v53, mesurant un are soixante-deux centiares, joignant à la dite rue Jules Destrée et Mlle Sylvie Dambremez des trois autres côtés.

    M. Narcisse-Louis-Joseph Nihoul-Demoulin :

    Commune de Seraing-sur-Meuse.

    Une maison et temple, sis rue de Tavier, n° 2, repris au cadastre section B, n° 507s, pour une contenance de trois ares cinquante-cinq centiares, joignant les rues de Tavier et de la Colline dont il forme l'angle et la société coopérative « L'Union coopérative ».

    Commune de Visé.

    Maison et temple, sis rue de l'Allée Verte, repris au cadastre, section A, n° 335t, pour une contenance de cinq ares cinquante centiares, joignant Paquay, Jacques; Mouton, Marie-Emilie-Henri et la rue de Visé, à Liège.

    Commune de Momalle.

    Une maison, temple et jardin, sis en lieu dit Momalle-Village, reprise au cadastre section A, nos 301c et 304k, de quatorze ares trente-cinq centiares, joignant Renkin, le chemin de Momalle à Hodeige, Moermans-Lacomble, Mondy-Hanson et un biez.

    Commune de Villers-le-Bouillet.

    Un temple, sis en lieu dit Cabaintes, repris au cadastre section B, n° 1203k, pour une contenance de deux ares vingt centiares, joignant Lekeu-Botroux et Lekeu-Duchesne, Thion-La-Croix, la rue d'Ampsin à Villers-le-Bouillet.

    Commune de Forest lez-Bruxelles.

    Un temple, sis boulevard Guillaume Vanhaelen, repris au cadastre section A, n° l00k, pour une contenance de trois ares soixante centiares, joignant Deppe-Beaufort, Vanham-Mouton et Mouton-Deman.

    Commune de Souvret.

    Un temple, sis rue de Fontaine, repris au cadastre section B, n° 753n3, pour une contenance de trois ares vingt centiares, joignant Denamur-Basin, Remy-Lapage, Dehon-Stumpart, Leclercq-Debande et le chemin.

    Mme veuve Deregnaucourt-Crèvecceur :

    Ville de Liége (Nord).

    Un temple, sis rue Hors-Château, repris au cadastre section C, n° 300h, pour une contenance de cent quarante mètres carrés, joignant Dumoulin-Delogne, la Montagne de Bueren et la rue Hors-Château, dont il forme l'angle.

    Commune de Herstal.

    Une maison, formant temple, sise rue du Chou, reprise au cadastre section C, n° 905k, pour une contenance de quatre ares trente centiares, joignant la rue Dupont-Sauveur, Pitti-Vercheval et Saroléa-Wilmet.

    M. Emile Duret et son épouse dame Julie-Emile Castermant :

    Commune d'Ecaussinnes-d'Enghien.

    Une maison-temple, sise lieu dit Pavé de Braine, reprise au cadastre section A, n° 562f, pour une contenance de septante mètres carrés, joignant la rue Pavé d'Ecaussinnes, le chemin de fer de l'Etat, Dumonceau-Pourtois.

    Et la nue propriété d'une maison et une terre, sise même lieu, reprise au cadastre section A, nos 562g et 562e, pour une contenance de neuf ares trente centiares, joignant le Pavé d'Ecaussinnes, le temple ci-dessus, le chemin de fer de l'Etat et Dumonceau-Pourtois.

    Les époux Duret se réservant l'usufruit de cet immeuble jusqu'au dernier vivant d'eux.

    Mme veuve Elskens-Maréchal et sa fille Mme Daniel :

    Commune de Montegnée.

    Les parts leur appartenant dans un temple d'une contenance d'environ cent mètres carrés, sis rue des Mavis, repris au cadastre section A, partie des nos 55w et 55x, joignant la rue Massart-Maréchal et la famille Elskens-Maréchal.

    MM. Lefebvre, David et Gysens :

    Un temple, sis à Bierset, en lieu dit rue Chaussée de Liège, repris au cadastre section A, n° 398k, pour une contenance de soixante mètres carrés, joignant Parmentier-Hanson, David-Mélin et Lefebvre-Gilles et le chemin de Waremme à Liège.

    M. Gustave Bodson-Briquet :

    Ville de Verviers.

    Un temple, sis rue des Jardins, repris au cadastre section A, n° 22v4, pour une contenance de quatre ares septante-quatre centiares, joignant Dombret-Laplanche, la rue des Jardins, la rue du Paradis et Hurlet.

    M. Bragard :

    Commune de Stembert.

    Un temple, sis en lieu dit Campagne de Bronde, repris au cadastre section B, n° 164k, pour une contenance de nonante mètres carrés, joignant Gohy-Halleux, le chemin du Cerisier.

    M. Gohy :

    Ce dernier déclare renoncer à tous les droits de propriété quant à la citerne qui est construite sous le temple ci-dessus affecté par M. Bragard, droits qu'il s'était réservé dans l'acte de vente avenu devant Me Jaminet, ci-dessus rappelé.

    Tant que cette citerne existera, M. Gohy aura le droit de puiser l'eau par la pompe existant actuellement pour ses besoins.

    M. Narcisse Nihoul, outre les immeubles qu'il a affectés ci-dessus, affecte les suivants :

    Un temple, sis à Vichy (France), rue Bargoin, d'une superficie de trois cent soixante mètres carrés.

    Et un autre temple, sis à Tours (France), rue d'Ambroise, d'une superficie de trois cent nonante-six mètres carrés.

     

    Situation hypothécaire.

     

    Tous les affectants ci-dessus déclarent que les biens par eux affectés sont entièrement libres de charges.

    Tous les titres de propriété ont été remis à Mme veuve Antoine, comparante, qui le reconnaît, à l'exception toutefois du titre de Mme veuve Elskens-Maréchal et de ses enfants qui l'a conservé à charge d'en aider s'il était besoin le culte antoiniste.

    Dont acte, fait et passé à Jemeppe-sur-Meuse, dans la demeure de Mme veuve Antoine, l'an mil neuf cent vingt-deux, le quinze janvier.

    Vu pour être annexé à Notre arrêté du 3 octobre 1922. N° 10042s.

    (Signé) ALBERT.

     

    Par le Roi :

    Le Ministre de la Justice,

    (Signé) MASSON.

     

     

    (Recueil des actes des associations sans but lucratif, 1922, p. 967.)


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  • Antoinisme : sur les traces du culte des guérisseurs belges

    Publié le 21 octobre 2013 à 10:14 par Christophe Gleizes

    Ill. : Soeur Astrid et Frère Madeleine (Etienne Nappey)

    C’est dans l’anonymat le plus total que le culte antoiniste fête ce mois-ci ses 100 ans d’existence dans l’Hexagone. Loin de ses heures de gloire dans les années 1920, où le mouvement guérisseur né en Belgique revendiquait près de 700 000 adeptes, l’antoinisme conserve aujourd’hui près de 2 000 fidèles et une trentaine de temples en France. Déjà confronté à une crise de foi généralisée, et raillé pour sa grammaire alambiquée, il peine cependant à se défaire de l’image de secte que lui a attribué le rapport Guyard en 1994. De fait, les moins de 50 ans se font rares dans les temples, et l’avenir à moyen terme est sombre pour les responsables du culte, qui continuent pourtant de perpétuer l’enseignement du Père Antoine. Reportage dans les temples français du seul culte belge exporté.

    Tandis qu’il pénètre pour la première fois dans un temple antoiniste, c’est le scepticisme, ou du moins l’étonnement, qui prédomine toujours chez le visiteur non averti. La faible lumière hivernale, qui filtre à travers les larges fenêtres, renforce la dimension solennelle de l’instant. Ce matin, au temple de la rue Vergniaud, ils sont une petite dizaine à assister à l’office. Il y a quelques bourgeoises endimanchées, mais surtout des « malheureux » ; tous trouvent ici portes ouvertes. Dans le fond de la salle, un homme prostré, drapé dans une large robe noire, pose sur les événements un regard concerné et impatient. Il est ce qu’on appelle un membre costumé, un honneur réservé aux adeptes les plus assidus.

    Costumes noirs et fluide divin

    Une brève histoire du culte

    Fondé en 1910 par le Wallon Louis-Joseph Antoine (1846-1912), l’antoinisme est un mouvement religieux guérisseur, né à Jemeppe-sur-Meuse. Élevé dans la foi catholique, celui qui deviendra la Père Antoine travaille d’abord comme mineur puis métallurgiste, avant de s’intéresser au spiritisme.

    En 1893, la mort brutale de son fils marque sa rupture avec le catholicisme. En 1896, il explique ses opinions spirites dans un ouvrage, puis se découvre soudainement des dons de guérison, qui lui permettent de rallier de nombreux disciples. En 1906, il rompt avec le spiritisme et lance sa propre religion, l’antoinisme. Après sa mort en 1912, sa femme Catherine reprend les rênes du culte et établit de nouvelles règles d’organisation. Devenu un véritable phénomène social en Belgique, où il recense plus de 300 000 adeptes dans les années 1920, l’antoinisme s’exporte à l’étranger, et notamment en France, où des temples sont rapidement crées.

    Principalement actif dans l’Hexagone aujourd’hui, le mouvement religieux se caractérise par une structure décentralisée et des rites simples, doublés d’une discrétion absolue et d’une tolérance vis-à-vis des autres croyances. Reconnue fondation d’utilité publique en Belgique et association cultuelle en France, la religion recense encore un total de 64 temples, agrémentés de plus de quarante salles de lecture à travers le monde et des milliers de membres. A ce titre, elle reste la seule religion née en Belgique dont la renommée et le succès ont dépassé les frontières du pays.

    Il est 10 h du matin, et le rituel, immuable, peut commencer. Au son de la clochette, une ombre se lève pour susurrer à la maigre assemblée : « Le Père fait l’opération ». Une porte s’ouvre sur la droite, laissant entrevoir deux sœurs de noir vêtues, qui s’avancent lentement. La première monte les quelques marches d’une chaire en bois, pour mieux dominer la salle clairsemée. Les antoinistes lui donnent le nom de desservante, elle est à la tête du temple et chargée des offices. La seconde se place au pied de la chaire, où est disposée une table de lecture, qui sert à l’énoncé quotidien des dix principes antoinistes. Une fois en place, les deux femmes se figent dans une position symétrique, les yeux clos et la tête inclinée vers le haut.

    Tandis qu’elles demeurent immobiles et silencieuses, le regard se pose sur la chaire, qui sert de socle au triptyque sacré. Au centre est placardé le portrait du fondateur du culte, Louis-Joseph Antoine — dit « le Père » — barbe blanche opulente et posture majestueuse. Né catholique, un temps spiritiste, il a érigé sa propre religion en 1906 en Belgique et doit sa célébrité à ses nombreux « miracles de guérison ». A sa gauche trône le portrait peu amène de sa femme Catherine — dite « la Mère » — qui lui a succédé à la tête du mouvement. Enfin, à sa droite, le triptyque sacré est complété par « l’arbre de la science de la vue du mal », un symbole au nom aussi emberlificoté que sa signification.

    Après quelques secondes de recueillement, l’office tant attendu commence enfin. Observée de tous, la desservante se concentre pour transmettre son « fluide » à la salle. Pour ce faire, elle se connecte au Père par la prière et la méditation, afin de répandre une énergie positive sur les dévots en contrebas. Une atmosphère apaisante et prostrée parcourt alors les travées, et soulage sans un bruit ni un geste les âmes cabossées. Selon Mère, qui a fixé les modalités d’adoration de son défunt mari, l’opération est « vis-à-vis des fluides qui constituent notre atmosphère ce qu’une opération chirurgicale est vis-à-vis d’un organe abîmé ». L’utilité réelle peut-être discutée mais nombreux sont ceux qui avouent venir ici pour être soignés.

    « Les antoinistes m’ont retapé »

    Une fois les dix principes du Père énoncés d’une voix monocorde, les adeptes soulagés se dispersent rapidement. Parmi eux, Michel, un malade de 54 ans, à la démarche mal assurée, accepte de s’arrêter quelques minutes : « Je souffre de troubles bipolaires », explique-t-il en touchant régulièrement le crucifix en aluminium qui pend à son cou, et qu’il a lui même fabriqué. Michel est un des plus assidus au temple ; il vient « une à deux fois par jour » depuis vingt ans pour se confier aux guérisseurs et tenter de trouver la paix spirituelle. « Grâce à leur aide et leurs prières, ma maladie a été guérie aux trois quarts. Avant, je vivais comme une bête coincée dans ma logorrhée. J’étais à la retraite, totalement KO, mais les antoinistes m’ont retapé. »

    Même constat pour Marcel, 61 ans, un ancien chef de chantier qui a découvert le culte il y a vingt ans. « Ce n’est clairement pas une secte », affirme, catégorique, celui qui par le passé s’est fait piéger par « des groupes de prières charismatiques», qui ont essayé de lui piquer « 10% de son salaire ». « Vous êtes libres d’aller et venir comme vous voulez, la religion antoiniste ne demande pas d’argent, ne fait pas de prosélytisme et ne coupe pas les gens de leur famille », poursuit cet homme qui a commencé à consulter dans un processus de double guérison. « Ma femme a eu un cancer des os de la mâchoire, on lui a donné au début un pronostic sombre, mais ça fait vingt-cinq ans qu’elle tient. Moi, j’ai un cancer du poumon et, grâce au culte, je n’ai pas l’impression de donner l’image d’un gars à l’agonie. » S’il admet que le mouvement peut présenter au début un aspect inquiétant, Marcel reste très reconnaissant envers les antoinistes : « Je n’en sais rien si j’y crois à tout ça mais après nos deux guérisons (sic), je me réserve le droit imprescriptible d’ouvrir ma gueule et de témoigner ».

     

    La religion antoiniste

    Les offices du culte sont très simples : il y a tout d’abord la Lecture, quotidienne, des 10 principes édictés par le Père Antoine, et l’Opération, cinq fois par semaine, qui dure une quinzaine de minutes en présence d’un public plus nombreux. La cérémonie se distingue par sa simplicité et son dénuement. « La religion ce n’est pas des rites, mais un degré d’élévation » explique Frère Coulon. Il faut dire que les textes légués par le Père Antoine doivent d’être longuement médités. De l’aveu même des adeptes, le style chaloupé et le dialecte franco-belge utilisé rendent l’Enseignement plutôt ardu à comprendre du premier jet.

    « C’est vrai que l’Enseignement, notre livre sacré, est écrit de manière alambiquée. Il y a quelques tournures un peu vieillottes » avoue Sœur Maryvonne, qui tente de percer les mystères du langage franco-belge en compagnie de quelques sœurs à la robe noire et au sourire édenté. « Je comprends totalement que l’on soit sceptique en rentrant ici, mais l’antoinisme ne s’explique pas, il se pratique ».

    Si le principal enseignement du Père est la supériorité de la conscience sur l’intelligence, l’antoinisme se distingue avant tout pour un amour infini envers son prochain, comme l’explique le fronton au fond de chaque temple : « Ne pas aimer ses ennemis, c’est ne pas aimer Dieu ; car c’est l’amour que nous avons pour nos ennemis qui nous rend dignes de Le servir ». Ainsi, il ne faut voir le mal en personne, explique Sœur Maryvonne, car « Dieu n’est pas une entité indépendante, chacun en a une petite part au fond de lui » . D’inspiration catholique, la religion combine en outre des éléments de guérison et une croyance avérée en la réincarnation. Comme l’indique les murs peints en vert pastel, un antoiniste convaincu ne meurt pas, mais plutôt se désincarne, son âme revenant alors à un autre corps humain.

    « Ici, on ne fait pas de miracles, seulement des prières et des bonnes pensées », se défend Sœur Whart, 82 ans, une guérisseuse de la rue Vergniaud. « Je leur transmets le fluide que le Père nous envoie. On sent une chaleur qui monte, qui monte », explique-t-elle, exaltée, avant de rappeler que le culte n’admet aucune entourloupe : « Nous ne sommes pas un cabinet de voyance mais de clairvoyance ». Mais qu’est ce que le fluide concrètement ? « Le fluide, c’est pas très facile à expliquer », avoue, lucide, Frère Coulon, le desservant du temple de la rue du Pré Saint-Gervais, avant de poursuivre : « En somme, c’est une énergie que chacun de nous dégage, dans sa façon de parler et de se comporter ; c’est comme une émanation de l’aura, ou du karma chez les bouddhistes ». Le but des offices antoinistes serait ainsi d’inverser les fluides néfastes par des « bonnes pensées », puisque, selon le principe du Père, « les plaies du corps ne sont que les plaies de l’âme ».

    « Au creux de la vague »

    Si ces intentions peuvent sembler louables, le culte antoiniste vit pourtant des heures difficiles. « Ce rapport Guyard, qui nous a indentifié comme une secte, nous a fait beaucoup de mal. » Assis dans son bureau au mobilier sommaire, Frère Madeleine, le représentant du Père en France, ne se remet pas de ce coup injuste porté aux antoinistes, pourtant légalement reconnus depuis 1934 comme association cultuelle par le Conseil d’État. « Mais outre ce rapport, de manière générale, la plupart de ce qui se dit sur nous est faux. Nous ne pratiquons pas le végétarisme, et surtout, nous ne déconseillons jamais l’usage de médicaments. Nous pensons seulement que la foi ajoute à leur efficacité. » « Je vais chez le médecin sans problèmes, ça m’est déjà arrivé, confirme en creux Frère Jean-Luc, croisé à Vergniaud. Par contre, ce que je fais, c’est que je prie pour que le docteur soit inspiré et me trouve un bon traitement. »

    En réalité, « les gens essaient toujours de démolir ce qu’ils ne comprennent pas », décrypte la volubile Sœur Astrid, qui officie au temple des Ternes. « Notre religion n’est pourtant basée que sur l’expérience, le désintéressement et le respect des gens, je ne m’explique pas cette défiance. » « Avant de nous traiter de secte, ils feraient bien de venir nous voir », renchérit Sœur Maryvonne, qui est à la tête du comité administratif : « Tous les quatre ans, je fournis les comptes, tout est transparent, nous ne vivons que de bénévolat, de dons et de legs. Le rapport Guyard nous a catalogués. C’est très désagréable. Quand les gens sont convaincus d’une chose, il est très difficile de les faire changer d’avis. »

    Témoin de la portée du rapport, le doute est même allé s’insérer dans l’esprit de quelques adeptes, qui restent malgré tout fidèles au culte. C’est le cas de Corinne, une antillaise de 46 ans croisée au Pré Saint-Gervais :« Je suis incapable de dire si c’est une secte ou non. Je viens depuis vingt ans, mais pour l’instant, je ne me suis pas posée ces questions. Je me suis laissée porter par l’ambiance familiale. » Une ambiance et un accueil unanimement reconnus, qui soulagent des personnes souvent confrontées à de lourds fardeaux : « Ici, il y a quelque chose qui relève de la souffrance populaire, qu’il n’y a pas à la paroisse, fréquentée par des gens au niveau de vie plus confortable. C’est un lieu où on peut parler et trouver une écoute, sans doute meilleure qu’à l’église catholique. »

    Frères costumés comme visiteurs éphémères, tous le reconnaissent, l’antoinisme « change la façon de voir la vie ». Aimer ses ennemis, penser à sa réincarnation, payer le prix de ses vies antérieures ou encore recevoir selon son mérite, autant de concepts qui dessinent un courant de pensée jeune et iconoclaste, authentiquement original et difficile à cerner. Si, après des débuts prometteurs, le culte est actuellement « au creux de la vague », Sœur Maryvonne ne désespère pas de le voir rebondir à l’avenir. « Même si on est une goutte d’eau dans la mer, il faut continuer. Je suis convaincue que c’est quelque chose de si beau qu’un jour nous serons plus connus. »

    Frère Madeleine, secrétaire moral du culte en France

    « Représentant du Père en France », rien de moins, telle est la fonction de Norbert Madeleine, 89 ans, les jambes fatiguées mais la vigueur intellectuelle intacte. « C’est que la religion ça conserve » assure-t-il dans un sourire. Introverti, l’homme se veut un leader discret, et refuse d’emblée l’étiquette de « gourou » : « il n’y a pas de ça chez nous, nous ne sommes pas une secte mais un culte reconnu comme religion depuis 1934 par le Conseil d’État ». Souriant et conciliant, l’homme au regard perçant a gravi un à un les échelons de la hiérarchie spirituelle antoiniste en près de soixante ans de culte. S’il se définit avant tout par « le spirituel », faire le portrait de Norbert revient à faire celui d’une double vie : celle d’un vieillard sans enfant, auparavant préparateur en pharmacie, et celle d’un homme qui a connu « ses propres épreuves », avec la mort de ses deux femmes et un cancer du poumon en 1972 dont il s’est remis « grâce à la Foi ».

    Né à Prouai, un petit village d’Eure-et-Loir, Norbert coule une enfance heureuse quand la guerre éclate. En 1944, à tout juste 20 ans, il s’engage aux côtés des FFI, et participe à la défense de Strasbourg, où périssent 34 de ses camarades. Traumatisé par le souvenir du « sang qui se mêle à la neige » , et en quête de salut, Norbert Madeleine trouve alors sous les conseils de sa femme un échappatoire dans la religion antoiniste. À partir de 1949, il commence à fréquenter les temples, se rend régulièrement aux lectures. « Au temple j’ai trouvé quelque chose de reposant, de réconfortant, un calme qui m’a séduit ». Il fait finalement le choix de prendre la robe en 1951. Sa carrière spirituelle peut commencer.

    Costumé, Norbert devient Frère Madeleine, s’adonne à son « travail moral » à Mantes puis à Rouen, avant de revenir à Paris, où il est nommé desservant en 1994. Cela ne fait en somme que six mois qu’il a été élu « secrétaire moral », « représentant du père » et « délégué du culte » par le collège des desservants de France ; une reconnaissance tardive qu’il n’a pourtant jamais vraiment recherchée. Pestant contre un monde « où le recul de la religion est généralisé », il confie, la voix remplie d’amertume : « Mon principal problème, c’est l’insuffisance d’adeptes en Province, où j’ai du mal à nommer des desservants. Il y a aussi moins de salles de lectures qu’avant, j’essaie d’y remédier ». Difficile mission cependant en raison du manque de moyens et de la règle sacrée de non-prosélytisme chère à la religion antoiniste. « Avant, nos adeptes venaient grâce au bouche à oreilles, le boucher ou la boulangère leur parlait du culte. Seulement, c’est difficile maintenant, car les gens n’ont plus de contact, il n’y a plus d’échange humains ».

    Nostalgique du temps où le Père Antoine savait catalyser le mouvement autour de ses dons de guérisseur — « J’ai vu en photo la foule de 15 000 personnes pour son enterrement à Jemeppe-sur-Meuse en 1912, c’était incroyable »- Frère Madeleine espère ne pas mourir avec le culte. « J’aimerai voir des jeunes à ma place, on manque de relève. Mais je reste optimiste, quand la marée est basse, il faut bien qu’elle remonte. Le mouvement s’est essoufflé mais les épreuves qui nous attendent ramèneront les gens vers la religion ». Un dernier soupir et l’homme prend congé pour satisfaire aux consultations, qui rythment des journées principalement dédiées à la prière, et dans lesquelles il avoue parfois « se sentir un peu seul ». Avant de vite se reprendre, le sourire un peu forcé mais bienveillant : « Ma famille est ici maintenant. Mes enfants, ce sont mes adeptes ».

     

    source : RAGEMAG


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