• Délivrez-nous du mal (Les Nouvelles littéraires 22 février 1936)

    Délivrez-nous du mal - Les Nouvelles littéraires 22 février 1936

     

     LE LIVRE DE LA SEMAINE

    Délivrez-nous du mal 

    N'ayant point coutume de prédire le passé,
    je n'affirmerai pas que Robert Vivier de-
    vait inévitablement se faire le biographe
    d'Antoine le Guérisseur. On n'a pourtant
    pas oublié qu'il débuta par une importante
    étude sur Baudelaire, le poëte catholique
    qui souffrit, comme Antoine, d'avoir ren-
    contré le « prêtre incompetent ». De plus,
    le romancier Robert Vivier, compatriote de
    Louis Antoine et lauréat du Prix Albert Ier,
    est un ami des populistes. Lui-même déclare
    qu'André Thérive, peintre des antoinistes
    parisiens, Tui suggéra d'écrire la vie du
    Père Antoine. Sans parler de prédestinations
    avouons que l'entreprise bénéficiait d'une
    assez rare union de circonstances favora-
    bles.
        Elle offrait aussi des difficultés dont la
    principale consistait à nourrir sans arbi-
    traire une narration continue de la carrière
    d'Antoine pendant ses années obscures. J'i-
    gnore si tous les détails de cette première
    partie sont authentiques, mais je sais qu'ils
    le paraissent. En effet, la tradition rapporte
    que, dès l'enfance, Antoine a reçu de mys-
    térieux avertissements. Que ces épisodes
    significatifs s'inscrivent avec tant de natu-
    rel dans le récit de Vivier, cela prouve que
    tout le reste a été recréé selon un esprit de
    fidèle intelligence.
        Sans impliquer la moindre abdication,
    cette sympathie nous aide à comprendre
    l'évolution humaine de Louis Antoine. Ro-
    bert Vivier en marque finement les étapes :
    la caserne de Bruges où Antoine apprend à
    connaitre « les autres », l'accident qui le
    rend responsable d'un homicide, la mort de

     son fils qui le convaincra du néant de la

    matière. Alors nous sentons comment sa
    suprême joie s'est identifiée à son pouvoir
    d'apaiser la souffrance, qu'elle soit physique
    ou morale. Délivrez-nous du mal (1) : ce
    titre évoque, non moins qu'Antoine le Gué-
    risseur, Antoine le Généreux.
        Car les deux surnoms conviennent à celui
    qui répondait aux médecins : « Je n'exerce
    pas l'art de guérir, c'est le don de guerir
    que j'ai. » L'unité de la vie d'Antoine réside,
    ainsi que Vivier le montre, dans son obéis-
    sance aux voix intérieures qui lui dictaient
    sa conduite. Après l'avoir détaché du catho-
    licisme, elles l'ont fait renoncer au spiri-
    tisme, à une « trop facile idolatrie de l'au-
    delà ». Chaque ancienne foi qu'il rejetait,
    il l'abandonnait pour ce qu'il jugeait être
    « une foi plus pure ». Quand il fonda le
    Nouveau Spiritualisme, il concevait l'aven-
    ture humaine comme l'histoire d'un retour
    à la source primitive de l'Amour. 
       Dans le succès de l'antoinisme verrons-
    nous seulement le triomphe d'une personna-
    lité exceptionnelle ? Croyons-en plutôt Ro-
    bert Vivier qui retrouve dans cette doctrine
    une expression du « pays de Liége où le
    peuple a abandonné l'Eglise parce qu'elle
    ne lui semblait plus sa maison, mais où il
    a gardé des mains prêtes à se joindre ».
    Jusque, dans l'édifice métaphysique d'An-
    toine, dans cette « machine à faire du bon-
    heur avec la vieille misère », reconnaissons
    avec Vivier le travail où un bon ouvrier a
    mis tout son art et son coeur. Alors nous
    unirons dans un même respect une belle
    vie et un beau livre. 
                                René LALOU.

     (1) Aux éditions Grasset.

     


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