• Emile Verhaeren - Textes de délivrance et de salut

    Puis, l'ébauche, lente à naître, de la cité :
    Forces qu'on veut dans le droit seul planter ;
    Ongles du peuple et mâchoires de rois ;
    Mufles crispés dans l'ombre et souterrains abois
    Vers on ne sait quel idéal au fond des nues ;
    Tocsins brassant, le soir, des rages inconnues ;
    Textes de délivrance et de salut, debout
    Dans l'atmosphère énorme où la révolte bout ;
    Livres dont les pages, soudain intelligibles,
    Brûlent de vérité, comme jadis les Bibles ;
    Hommes divins et clairs, tels des monuments d'or
    D'où les événements sortent armés et forts ;
    Vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles
    Et l'espoir fou, dans toutes les cervelles,
    Malgré les échafauds, malgré les incendies
    Et les tètes en sang au bout des poings brandies

    Elle a mille ans la ville,
    La ville âpre et profonde ;
    Et sans cesse, malgré l'assaut des jours,
    Et les peuples minant son orgueil lourd,
    Elle résiste à l'usure du monde.
    Quel océan, ses coeurs ! quel orage, ses nerfs !
    Quels noeuds de volontés serrés en son mystère !

    Victorieuse, elle absorbe la terre ;
    Vaincue, elle est l'offre de l'univers :
    Toujours, en son triomphe ou ses défaites,
    Elle apparaît géante, et son cri sonne et son nom luit,
    Et la clarté que font ses feux dans la nuit
    Rayonne au loin, jusqu'aux planètes !

    O les siècles et les siècles sur elle !
    Son âme, en ces matins hagards,
    Circule en chaque atome
    De vapeur lourde et de voiles épars ;
    Son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes
    Qui s'estompent dans le brouillard ;
    Son âme, errante, en chacune des ombres
    Qui traversent ses quartiers sombres.
    Avec une ardeur neuve au bout de leur pensée ;
    Son âme formidable et convulsée :
    Son âme, où le passé ébauche
    Avec le présent net l'avenir encor gauche.

    O ce monde de fièvre et d'inlassable essor
    Rué, à poumons lourds et haletants,
    Vers on ne sait quels buts inquiétants ?
    Monde promis pourtant à des lois d'or,
    A des lois douces, qu'il ignore encore
    Mais qu'il faut, un jour, qu'on exhume,
    Une à une, du fond des brumes.
    Monde aujourd'hui têtu, tragique et blême
    Qui met sa vie et son âme dans l'effort même
    Qu'il projette, le jour, la nuit,
    A chaque heure, vers l'infini.

    O les siècles et les siècles sur cette ville !
    Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge.
    Il est fumant dans la pensée et la sueur
    Des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs,
    Et la ville l'entend monter du fond des gorges
    De ceux qui le portent en eux
    Et le veulent crier et sangloter aux cieux.
    Et de partout on vient vers elle,
    Les uns des bourgs et les autres des champs,
    Depuis toujours, du fond des loins ;

    Et les routes éternelles sont les témoins
    De ces marches, à travers temps,
    Qui se rythment comme le sang
    Et s'avivent, continuelles.

    Le rêve ! il est plus haut que les fumées
    Qu'elle renvoie envenimées
    Autour d'elle, vers l'horizon;
    Même dans la peur ou dans l'ennui,
    Il est là-bas, qui domine, les nuits,
    Pareil à ces buissons
    D'étoiles d'or et de couronnes noires,
    Qui s'allument, le soir, évocatoires.

    Et qu'importent les maux et les heures démentes,
    Et les cuves de vice où la cité fermente,
    Si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles,
    Surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,
    Qui soulève vers lui l'humanité
    Et la baptise au feu de nouvelles étoiles.

    Emile Verhaeren, L'âme de la ville, p.115
    Les Villes tentaculaires (1895)
    source : archive.org


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