• Interrogatoire de Dor le Messie (Le bruxellois 19 11 1916)

    Interrogatoire de Dor le Messie (Le bruxellois 19 11 1916)

     

                      PALAIS DE JUSTICE

        TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI. – Audience du 16 nov. – Interrogatoire de Dor « le Messie ». – Le Père Dor, interrogé, fait une profession de foi : « Je soulageais, je ne suis pas guérisseur ! » « Nos maladies proviennent de nos imperfections. Les médecins ne peuvent découvrir la cause des maladies. » « Mes adeptes deviennent leur propre médecin. » « Je suis le Messie du XXe siècle, à condition que l’on m’écoute », ajoute-t-il. Il aurait guéri Mme Beauvois, atteinte d’un cancer (et décédée d’inanition) (?)
        « C’est le fluide qui opéra alors encore, continue-t-il, et Mme Wéry n’a point failli mourir à la suite de traitement prescrit, non, mais elle parle, instiguée par un parent docteur, déclare-t-il. » Dor poursuit :
        « En 6 ans, avant de venir s’installer à Roux, il a récolté 24,000 fr. de bénéfices, avoue-t-il.
        « Antoine, de Jemeppe-sur-Meuse, était son oncle, et il « initie à la véritable vie », lui, Dor. Tout le monde peut devenir des Christ. »....
        Parlant de « la nature », de cet individu, qui, parcourant les rues, vendait des brochures, préconisant le régime végétarien (en un accoutrement bizarre). M. le Président dit : « Il est mort en prison, ce malheureux-là. »
        « C’est qu’il n’était point sincère », répond Dor. « Je vous comprends bien », M. le Président, « mais vous, vous ne me comprenez pas. » « Je suis tout puissant pour ceux qui sont dans la loi », ajoute-t-il.
        Dor nie presque tout ce dont les époux Chartier l’accusent. Il admet qu’ils ont distribué des brochures pour une somme de 1,200 fr. et pas de 1,500, puis il se pose en victime protestant de sa sincérité et de l’intégrité de ses mœurs, en dépit de ce qui est formulé contre lui.
        Il conteste la subornation des témoins appelés à la barre.
        Réquisitoire. – D’abord M. Mahause, substitut du Procureur du Roi, souligne l’ahurissement qui se dégage des débats. Il stigmatise les agissements du prévenu « danger social », qui a déjà produit maints malheurs et rappelle quelques-uns de ces incidents déplorables.
        – Dor, dit-il, use de manœuvres magnétiques, et il a prescrit, notamment, à des mères de ne donner aux nouveau-nés que de l’eau non bouillie et sucrée simplement, acte de criminel, sinistre farceur.
        En outre, Dor a encouru la haine du docteur et du pharmacien, et la jurisprudence constante incrimine ce qui lui est reproché, explique M. Mahause, au point de vue droit, judicieusement.
        La doctrine est irréfutable en ce sens-là. Dor achetait, par exemple, des brochures 0 fr. 80, et il les revendait 2 fr. 50, continue-t-il. Le tronc s’emplissait rapidement aussi. Restaurateur, mécanicien, Christ ; Dor réussit, à l’aide de mensonges et de fausses qualités. Il a fait usage d’une pompeuse mise en scène, de nature à troubler les esprits faibles. Une réclame tapageuse intervenait en faveur de ce « désintéressé », qui remplaça les troncs par un plateau. Quant aux dons volontairement donnés, en l’occurrence, ils peuvent être considérés comme délictueux en quelque sorte.
        « La philosophie de Dor est fondée sur le désintéressement des autres, ajoute l’honorable organe de la loi, en examinant tous ses exploits. Dor répudia publiquement une désabusée, après l’avoir déclarée cause d’un décès certifié irréalisable par lui, Sublime charité prêchée ! oui, et il n’est certes point l’auteur de ses brochures. »
        Mtre Bonnehil riposte à Mtre Lebeau : « Je vous le dirai demain. »
        Terminant, M. Mahaux fait état de la luxure qui régnait au « temple de la Vertu », où Dor se livrait à des actes immoraux. Enfin il montre Mme Delisée conspuée par les partisans de l’inculpé, ayant agi sous l’influence néfaste de Dor. Mtre Mahaux considère comme des « anémiés » ceux-là qui déposèrent par ordre. Il y a lieu de s’en défier sans oublier que beaucoup n’osent s’avouer trompés. M. Mahaux insiste sur la perversité de Dor, et réclame sa condamnation. La 13e heure approche, l’auditoire esquisse des mouvements d’approbation, et la foule, qui emplit jusqu’à la salle des pas-perdus, poursuit Dor. Elle se grossit de tous ceux qui n’ont pu entrer au palais et les coups de sifflets assourdissants retentissent longtemps. La séance est levée. (R. N.)

    Le bruxellois, 19 novembre 1916 (journal publié pendant l’occupation sous la censure ennemie)


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