• Une victime d'Antoine le Guérisseur

     

    Une victime d’Antoine
                                  le guérisseur

        Un petit enfant vient de mourir à Paris dont on a envoyé le père et la mère au Dépôt. C’étaient des adeptes d’Antoine le Guérisseur, cet illuminé belge qui, lui-même, illuminait son temple avec des vessies que ses fidèles étaient priés de prendre pour des lanternes. L’enfant était malade. Que faire ? Dans la religion antoiniste, on ne fait rien. Quand on est malade, on pense à Antoine et on attend la guérison. Cent mille adeptes, dans une pétition fameuse adressée au Parlement belge, et demandant la reconnaissance officielle du culte antoiniste, ont proclamé que c’était efficace ; mais voilà un petit enfant qui leur donne un démenti. Il était malade et quoique les siens fussent antoinistes, ce n’est pas la guérison qui est venue, mais la mort. Une mort affreuse, lente, la mort faute des soins les plus élémentaires, la mort par les souffrances physiques et par la faim.
        Les parents n’en reviennent pas. « Mais Monsieur, disaient-ils au commissaire de police, nous avons tout fait pour le sauver ». Et ils expliquaient que par là ils voulaient dire qu’ils n’avaient rien fait ; car ne rien faire, c’est ce qu’il y a à faire quand on est antoiniste.
        Le créateur de cette doctrine, qui vient de mourir en passant sa succession à sa femme, la Mère Antoine, ne savait ni a ni ; il était ouvrier lamineur et spirite quand il découvrit qu’il était venu sur la terre pour apprendre aux hommes cette merveille : que pour voir cesser son mal, il suffisait de croire qu’il avait cessé. Il ne savait pas pourquoi, mais c’était comme ça. Il ne demandait rien pour la consultation – on donnait ce qu’on voulait. Et il y eut une foule de gens pour se presser sur les pas de cette contrefaçon belge du Zouave Jacob et le proclamer prophète.
        Bien longtemps avant Antoine, « Aide-toi, le Ciel t’aidera », disait la sagesse chrétienne des nations. Et Ambroise Paré, avec une humilité admirable : «Je le pansai, Dieu le guérit ». L’antoinisme ne s’aide ni ne panse. Je ne sais ce que ce mysticisme charlatanesque vaut pour les grandes personnes ; mais les pères de famille feront bien de se rappeler qu’il ne vaut rien du tout pour les petits enfants. – (L’« Eclair».)

    Le Messin, 24 juillet 1912


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  • Affaire Leclercq - Le Petit Parisien (21 juillet 1912)

     

    IGNORANCE ET SUPERSTITION

    Un couple d’« antoinistes »
       laisse mourir son enfant

        M. Melin, commissaire du quartier de la Sorbonne, s’occupe d’une affaire qui sort de la banalité. Il vient de découvrir deux « antoinistes » qui, disciples rigoureux de leur dogme, ont préféré laisser mourir leur jeune enfant, âgé de quatre mois, plutôt que de le confier aux soins d’un médecin.
        La mort récente d’Antoine le Guérisseur avait déjà révélé au grand public les étrangetés de cette religion nouvelle.
        On n’aurait cependant pas cru que l’orthodoxie de ses adeptes put aller jusqu’au crime. Le cas qui s’est présente, hier, en plein Paris, peut ne pas demeurer unique. Rien qu’à ce point de vue, il mérite d’attirer l’attention des pouvoirs publics.
        C’est dans la rue de la Parcheminerie qu’habitait le couple d’« antoinistes ». Ils occupaient, au numéro 4, une sorte de baraque en planches, au-dessus de laquelle on pouvait lire cette enseigne : « Sacs et bâches, Jules Leclercq. »
        L’homme était âgé de quarante-deux ans. Sa compagne, avec qui il vivait maritalement, une femme Mathilde Sautel, âgée de trente-sept ans, le secondait dans son industrie. Ils étaient venus là, il y a environ un mois, en sortant de la rue Saint-Julien-le-Pauvre, où, dans la maison portant le n° 8, ils avaient demeuré pendant près d’un an.
        Quoiqu’ils fussent renfermés, Leclercq et sa compagne n’avaient pas manqué, par leurs allures mystérieuses et leur mine austère, de piquer la curiosité de leurs voisins.
        Des gens qui avaient pu pénétrer chez eux avaient remarqué que les murs de leur chambre étaient tapissés de gravures et d’emblèmes religieux. On les croyait dévots : mais dans ce milieu de travailleurs parisiens on ne supposait pas qu’ils fussent les adeptes d’une croyance bizarre.
        Dimanche dernier, leur petite Antoinette, une fillette de quatre mois, tombait malade. On le sut vaguement dans le voisinage ; mais comme les Leclercq n’étaient pas d’humeur sociable, on s’abstint de leur venir en aide.
        Hier matin, l’enfant succombait. Force fut à Leclercq d’aller au bureau de l’état civil déclarer le décès. Quelques heures plus tard, le médecin de la mairie venait, dans la bicoque de la rue de la Parcheminerie, examiner le corps du bébé. Frappé de certaines circonstances, le praticien interrogea le fabricant de sacs et lui demanda quel médecin avait soigné la petite Antoinette.
        – Je n’ai pas appelé de médecin, lui répondit Leclercq. Ma femme et moi nous avons prié sur elle. Dieu n’a pas voulu la guérir. Nous acceptons sa volonté.
        Surpris, comme on le pense, par cette réponse, le médecin avisa aussitôt le commissaire de police. Celui-ci se rendit à son tour auprès de Leclercq et de la femme Sautel.
        Les deux « antoinistes » lui répétèrent que c’était délibérément qu’ils avaient négligé de procurer à la fillette les soins d’un homme de science. Ils étaient « antoinistes », c’est dire qu’ils n’admettaient aucune autre intervention que celle de la Providence pour la guérison des maux du corps.
        Comme la loi pénale française ne reconnait pas encore aux parents le droit de priver leurs enfants des soins médicaux, M. Melin ne put faire autrement que d’inculper Leclercq et la femme Sautel et de les envoyer au dépôt.
        Ajoutons qu’au cours de son enquête, le magistrat a appris qu’alors qu’ils habitaient rue Saint-Julien-le-Pauvre, les deux « antoinistes » avaient déjà perdu un premier enfant, âgé de vingt-six mois. Bien que le permis d’inhumer leur eût été alors accordé, M. Melin n’est pas éloigné de croire que le pauvre petit dut succomber dans les mêmes circonstances que la petite Antoinette.

    Le Petit Parisien, 21 juillet 1912


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  • Leclerc (La Lanterne 23 juillet 1912)

     

    Les Propos
                du Lanternier

        Hier, nous rapportions en quelques mots que deux miséreux, Joseph Leclerc et Mathilde Brossard, avaient été envoyés au Dépôt parce qu'après la mort de leur enfant, le médecin avait refusé le permis d'inhumer. Les mauvais traitements peut-être, le manque de soins en tout cas, avaient déterminé le décès. Il convient de revenir sur cette affaire, car le couple bizarre semble bien avoir été victime d'une forme particulière de fanatisme.
        Lorsque le commissaire de police, en effet, pénétra dans le taudis qu'occupent rue de la Parcheminerie, Leclerc et sa compagne, et que le médecin eut constaté la saleté repoussante qui régnait dans la demeure et sur la personne de ses habitants, ils interrogèrent les parents sur les raisons de leur criminelle insouciance.
        On leur répondit ceci :
        – A quoi bon chercher un médecin pour guérir les malades ? Il suffit de prier. Si le Père veut, le malade sera sauvé. Si le Père veut le rappeler à lui, que sa sainte volonté soit faite.
        Le commissaire et le médecin, si accoutumés qu'ils puissent être, de par leur profession, au spectacle des faiblesses humaines, s'étonnèrent. Comment ces idées saugrenues avaient-elles pu germer dans la tête des deux pauvres hères ?
        C'est que Leclerc et Mathilde Brossard étaient de fidèles disciples du père Antoine. Vous savez bien, le père Antoine qui promettait aux malades la guérison par la prière, le père Antoine, qui commença son apostolat en Belgique et dont nous parlions il y a quelques semaines, à l'occasion de sa mort. Malheureusement, l'antoinisme ne réussit pas à Leclerc. Si la foi peut soulever des montagnes, elle se révéla incapable de sauver la petite fille. Le plus triste est que, il y a deux mois, les deux antoinistes avaient déjà perdu, dans les mêmes conditions, une autre fille. Cela ne leur avait pas suffi : la foi est tenace.
        Elle est surtout tenace chez les gens de l'espèce de Leclerc et de Mathilde Brossard. Aux abords de la place Maubert, ils passaient pour un couple de malades, d'hallucinés, d'alcooliques : bon terrain pour les superstitions de toutes sortes. Les voici maintenant au Dépôt. Que la volonté d'Allah, dont Antoine est le prophète, soit accomplie ! Après tout, il ne s'agit que d'une « retraite ». C'est encore de la religion.

    La Lanterne, 23 juillet 1912


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  • L'antoiniste Leclerc & Marie Camus

     

        L’« antoiniste » Leclerc. – L’antoiniste Leclerc a comparu hier devant M. Kastler, juge d’instruction. On sait qu’il est inculpé d’avoir laissé périr, faute de soins, sa fille Antoinette, âgée de quatre mois. L’article 312 du Code pénal prévoit pour ce crime les travaux forcés. Leclerc a expliqué à M. Kastler ce qu’était le culte « antoiniste ». Il a rappelé les révélations d’Antoine le Généreux. Il a cité l’Uniteb [sic pour l’Unitif], qui est le bulletin des adeptes. Il a déclaré que la foi en le père Antoine était capable de guérir toutes les maladies ; il a dit qu’un « antoiniste » devait repousser les remèdes et se contenter de prier le père Antoine.
        Lorsque Leclerc fut arrêté, il porta plainte auprès du procureur de la République contre la sœur Marie Camus qu’il considère comme l’apôtre de l’« antoinisme » en France. Hier, il a retiré sa plainte.
        Leclerc a d’ailleurs fait observer qu’il n’était pas fanatique. Il y a quelques mois, lorsque l’enfant de son amie tomba malade, il ne s’opposa point à ce qu’on appelât un médecin. Cet enfant n’était pas de lui, il ne se reconnaissait pas le droit de l’enrôler de force dans « l’antoinisme ». Du reste l’enfant mourut.
        La compagne de Leclerc, la veuve Sarret, née Brossard, a été ensuite interrogée. Elle n’est pas « antoiniste » et, devant le juge, elle a déclaré nettement qu’elle se refusait à épouser Leclerc.
        Le 15 juillet, elle fit une promenade à Montmartre avec Leclerc et la petite Antoinette. L’enfant tomba malade quatre jours après. L’autopsie a prouvé qu’elle avait succombé à une broncho-pneumonie. La mère appliqua des linges chauds et des cataplasmes ; elle voulait aller chercher un médecin, mais Leclerc s’y opposa. Elle attendit que Leclerc fût parti aux Halles, mais le décès se produisit presque aussitôt.

    Journal des débats politiques et littéraires, 29 juillet 1912


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