•     Antoine avait la tête dure des Liégeois, une tête de houille comme on disait. Il décida donc de se rendre au café où se déroulait une séance de spiritisme plutôt que de rentrer. Il marchait de nouveau d’un pas pressé malgré la douleur lancinante. Mille questions encom-braient son esprit. Si le spiritisme Kardéciste influençait et séduisait une forte proportion de gens angoissés par les incertitudes que leur réservait alors la vie, les religieux les contrôlaient agissant même sur le pouvoir politique qu’elle n’hésitait pas à manipuler.

        - Est-ce vraiment impie d’évoquer les morts ? Est-ce vraiment un péché de chercher à comprendre ?… L’Évangile ne parle même pas de ces questions-là… Antoine avait fait un geste de la main comme pour repousser les assauts d’un ennemi invisible.
        - Il n’y a rien à craindre quand on se maintient dans la vérité, s’était-il exclamé d’une voix forte !
        Le curé ne connaissait rien de la vie et encore moins de la mort.
        Arrivés à l’angle de la rue, il remarqua l’enseigne du cabaret. Le bruit confus de la salle enfumée ne leur plaisait pas. Ca ressemblait à une ancienne maison de rapport à part le rez-de-chaussée qui avait été transformé en débit de boisson. Des hommes de tout âge buvaient et discutaient bruyamment avec quelques soldats de la garde civique, d’autres jouaient aux cartes un peu à l’écart.
       Antoine s’adressa discrètement à une dame qui remplissait une série de pintes derrière un comptoir.
        - Nous venons pour la séance.
        Elle leur indiqua du menton une porte vitrée au fond de la salle.
        Il régnait dans cette pièce une atmosphère de paix. Deux chandeliers disposés sur le marbre de la cheminée donnaient aux visages des allures de spectres. Le balancier de la pendule était immobile comme si le temps venait de s’arrêter. De lourdes tentures masquaient les fenêtres et une double porte estompaient complètement la rumeur provenant du café pour mieux se couper du monde. Ils saluèrent le petit comité réuni autour d’une table circulaire, quelques dames sobrement vêtues sans doute accompagnées de leur mari. Tous affichaient un air profondément inspiré.
        - Soyez les bienvenus, dit la médium à voix basse.

    Roland A E Collignon, La Vie tourmentée de Louis Antoine


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  •     Martin était allongé, le visage semblait avoir rétrécit. Il entrouvrit les paupières au moment où Catherine se pencha pour déposer les fleurs sur le chevet. Ses yeux avaient perdu leur éclat.
        Il parlait avec difficulté :
        - Je crois que je vais mieux. Je ne sens plus rien…
        Antoine retira une feuille de sa poche et la déplia devant lui. C’était une gravure illustrant une locomotive, un des derniers modèles. Il avait détaché la page d’un ouvrage spécialisé et en avait soigneusement replié le bord écorné. A ce moment, un train siffla au loin. Les yeux de Martin se remplirent de larmes. Antoine se dirigea lentement vers la fenêtre pour cacher son émotion. Son regard se perdit dans la rue où quelques enfants se poursuivaient en criant. Au loin, la
    locomotive recrachait sa fumée blanche. Quelques instants plus tard, il vint s’asseoir sur le lit. Martin s’était endormi, la gravure dans la main. Alors Antoine quitta la chambre sur la pointe des pieds. Quelques voisins et d’autres membres de la famille s’étaient réunis dans la cuisine. Ils parlaient à voix basse. Une jeune femme servait le café. Catherine retourna au chevet de son fils. La lampe à pétrole posée sur un guéridon éclairait faiblement son visage, un visage immobile à l’expression indéfinissable, le regard désespérément fixé sur Martin. Antoine sentit de nouveau ce courant d’air glacial lui parcourir le dos. Il frissonna et retourna dans la chambre. A ce moment, le garçon ouvrit les yeux. Ils semblaient rouler sur eux même car le regard était désormais trop faible pour se fixer. Il comprit que son fils lui envoyait un dernier message l’avertissant que le moment de se séparer était arrivé et qu’il n’y avait plus rien à espérer.
    Quelques instants plus tard, il rendit son dernier soupir.

    Roland A E Collignon, La Vie tourmentée de Louis Antoine


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  •     Grâce à cette énergie sublime qui s’était éveillée en lui et aux merveilleux accomplissements qui l’attendaient, Antoine décida d’aménager un local supplémentaire. Tout le monde s’y était mis et quand tout fut en place, un petit comité fixa une date d’inauguration. On décida que le 25 décembre à 15 heures, le jour présumé de la naissance du Christ convenait parfaitement...
        C’était une salle très bien éclairée et assez sobrement décorée de portraits et de gravures pieuses. Quelques bancs disposés au fond pouvaient accueillir de nombreuses personnes venues assister aux séances. Beaucoup venaient ainsi puiser chaque dimanche les forces nécessaires ou recevoir les bons conseils des guides spirituels. Le phénomène se développa avec une telle ampleur qu’Antoine décida d’imprimer des fascicules résumant en de brefs comptes rendus les différents messages reçus. Ces petits catéchismes serviront à instruire les enfants.
        - Il nous faut un nom et un emblème, pour nous distinguer des autres, reprit un membre. Toute société aussi petite soit-elle doit avoir un nom. Pourquoi ne pas l’appeler les Véritables Chrétiens ? Après tout, nous respectons l’enseignement de Jésus.
        - Restons humbles, mes amis, avait objecté Antoine. N’oublions pas que nous sommes des ouvriers, des artisans, et que nous nous adressons à nos semblables en phrases simples afin d’être compris de tous.
        - D’accord, mais ceci ne répond toujours pas à notre question.
        - Saviez-vous que jadis, les rives de la Meuse étaient couvertes de vignes et ici, à Jemeppe, on en cultivait sur plusieurs hectares. Or, les prolégomènes placés en tête du Livre des Esprits d’Allan Kardec disent : « Tu placeras en tête du livre le cep de vigne parce qu’il est l’emblème du travail du Créateur… ». Je vous propose d’appeler notre nouveau cercle : Les Vignerons du Seigneur, conclut Antoine.
        C’est ainsi que s’érigea la nouvelle petite société sous l’emblème de deux branches de vigne croisées et d’une inscription brodée en fil d’argent sur un drapeau de velours noir : « Nous sommes les ouvriers de la dernière heure ».

    Roland A E Collignon, La Vie tourmentée de Louis Antoine


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  •     Ces dénégations n'empêchent point, d'ailleurs, les gens convaincus de continuer à croire à la toute-présence de ce bon génis, et d'apprendre à leurs enfants à le révérer, voire même à lui adresser leurs prières. Il ne faut pas oublier que le spiritisme est une religion. Cela explique également la considération mitigée qui entoure souvent les médiums, comme les prêtres. Il arrive que sans se priver le moins du monde d'en médire dès que l'on croit avoir des griefs contre eux, on leur prodique, d'autre part, les mêmes marques de respect qu'à ce que l'humanité a produit de plus sublime. J'ai connu tel salon où sur le meuble central et bien en vue, à la place d'honneur, deux photographies se fasaient endant dans des cadres de choix : d'un côté une tête de Christ d'un grand maître, de l'autre le portrait... de Mlle Hélène Smith. Chez d'autres croyants d'inspirations moins idéales mais plus pratiques, on ne conclut pas une affaire, on ne prend pas une décision grave, sans avoir consulté Léopold par l'intermédiaire d'Hélène, et les cas ne se comptent plus où il a fourni un renseignement important, évité une grosse perte d'argent, donné une prescription médicale efficace, etc.

    Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars (1900), p.77
    source : gallica


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