•     La comparaison s'impose à l'historien entre le soulèvement des Iconoclastes en 1566 et les grandes émeutes ouvrières du mois de mars 1886. Des deux côtés, même soudaineté, même violence, même surprise du gouvernement, même absence d'organisation chez les insurgés. L'exaspération sociale longuement accumulée se déchaîne tout à coup, comme s'était déchaîné trois cents ans plus tôt le fanatisme religieux. C'est un sursaut de fureur collective, sans plan préconçu, sans direction, sans but précis, n'obéissant qu'à la contagion de l'exemple sur des masses ulcérées.
        La dépression économique qui se fit sentir dans toute l'Europe à partir de 1884, avait atteint deux ans plus tard son point culminant. Avec la crise agricole provoquée par l'invasion soudaine des céréales d'Amérique avait coïncidé une crise industrielle due à la surproduction et qu'avait aggravée encore la diminution du pouvoir d'achat des classes rurales. Les conséquences en retentirent d'autant plus cruellement sur le pays qu'il était plus industrialisé. L'exportation qui se chiffrait par 1,337 millions en 1883, est tombée à 1,182. Les prix s'avilissent, les salaires diminuent, les fabriques ferment ou restreignent la production et le chômage sévit.
        On comprend sans peine combien une telle situation dut augmenter et aigrir la fermentation qui depuis quelques années
    travaillait sourdement le prolétariat. Il ne semble pas cependant que les pouvoirs publics aient attaché grande importance aux grèves qui éclatèrent dans le Hainaut en février 1885, ou aux manifestations des sans-travail qui parcoururent les rues de Bruxelles et d'Anvers. La constitution du parti ouvrier belge la même année, pour significative qu'elle fût, ne paraît pas avoir alarmé davantage la bourgeoisie absorbée par l'agitation déchaînée autour de la loi scolaire.
        Le 18 mars 1886, un meeting convoqué à Liège sur la place Saint-Lambert, à l'initiative d'un groupe d'anarchistes, pour
    commémorer l'anniversaire de la Commune de Paris, n'avait causé aucune inquiétude aux autorités. C'est à peine si la population y avait pris garde. Mais la réunion n'avait pas tardé à tourner au tapage. Le soir tombant, des bandes envahissaient tout à coup les rues de la ville, brisaient les glaces des magasins, arrachaient les enseignes, éteignaient les réverbères. Le lendemain on apprenait que le travail avait cessé dans la
    banlieue, puis se propageant de proche en proche comme un incendie de prairie, la grève s'étendait le long de la Meuse pour atteindre les bassins industriels du Hainaut. Le 25 mars, un charbonnage de Fleurus donnait le signal. Le mouvement se généralisait aussitôt parmi les houilleurs, se communiquait aux laminoirs, gagnait les verreries. Partout le chômage était imposé de force. Malgré les efforts des piquets de gendarmes, les cours des usines étaient envahies par une foule se surexcitant à mesure qu'elle grossissait, se grisant de bruit, se grisant plus encore de bière et d'alcool, s'enhardissant de ne rencontrer aucune résistance sérieuse et s'abandonnant au vertige du désordre. Comme toujours des vagabonds et des malfaiteurs s'associent au mouvement et en prennent la tête. A Roux, le feu est mis à une verrerie puis au château du propriétaire. La grève tourne en jacquerie. Des troupes de sans-travail parcourent les villages, mendiant la menace à la bouche. Tout le bassin de Charleroi vit dans l'angoisse, et bientôt il n'est plus dans le pays un seul centre industriel, d'Arlon à Ostende, où la classe ouvrière ne frémisse. A Gand, le Vooruit exhorte les soldats à ne pas tirer sur le peuple et traite le roi d'assassin.
        Il fallut presque une campagne militaire pour venir à bout du soulèvement. Pendant quelques jours le Hainaut donna le spectacle de la guerre avec ses communes soumises à l'état de siège, les hôtels de ville occupés par la troupe, les soldats campant dans les cours des usines et sur les carrés des charbonnages, les routes parcourues par des patrouilles de cavalerie. Des fusillades — celles de Roux sont demeurées tristement célèbres — mirent fin à l'émeute par la terreur. Dès le 30 mars, le général van der Smissen en avait raison. Elle retomba sur elle-même, comme une vague contre le rivage. Puis ce fut la répression judiciaire, la condamnation des « meneurs », les perquisitions et les enquêtes en vue de prouver l'organisation d'un complot.
        Mais, on ne trouva ni complot ni mot d'ordre. Quelques anarchistes sans doute avaient attisé les colères, et le Catéchisme du peuple, publié par Alfred Defuisseaux, avait vanté aux ouvriers la république et la révolution. Ce qu'on découvrit, c'était des violences, des efforts sans suite, aucune participation du parti ouvrier dans la révolte, aucune immixtion ni aucun secours de l'étranger. L'émeute avait surgi à l'improviste, simple réflexe d'une colère trop longtemps amassée et d'autant plus violente qu'elle avait été plus spontanée.
        Atterrée tout d'abord, la bourgeoisie s'était vite reprise. Partout la garde-civique et l'armée avaient fait leur devoir. L'ordre social avait victorieusement résisté au furieux assaut. Mais n'en triomphant que par la force, n'avait-il pas dévoilé la faiblesse des principes qu'il avait toujours invoqués pour sa défense ou, pour mieux dire, pour sa justification? Le libéralisme économique ne venait-il pas de recevoir des faits une réfutation tragique ? Était-il encore permis de croire que les travailleurs ne se plaignaient pas, que c'était la situation des propriétaires et des capitalistes qui était devenue moins bonne et que la crise industrielle avait eu pour résultat un rapprochement des conditions? Pourrait-on continuer d'affirmer que c'est une « utopie » que de vouloir protéger l'ouvrier contre la loi de l'offre et de la demande, et que la grande industrie « propage le bien-être au sein des classes les moins favorisées de la société » ? Tant d'inventions admirables, tant de progrès techniques, tant de mesures même prises pour développer chez les travailleurs le sentiment de la dignité, le goût de l'épargne et l'instruction, avaient donc manqué leur but puisque ceux-là mêmes qui en devaient profiter se soulevaient contre la société qui les leur avait donnés. Et la charité chrétienne avec ses patronages, ses « hommes d'oeuvres », ses cercles ouvriers ne s'était pas montrée plus efficace. Le mal était donc trop grand pour que l'initiative individuelle pût en venir à bout. Dire, comme le faisait Eudore Pirmez, que la Belgique s'honorait en restant en tous points fidèle à la liberté, n'était-ce pas, après ce qui venait de se passer, faire preuve d'une incompréhension aussi fatale que l'avait été cent ans plus tôt celle des défenseurs de l'Ancien Régime à la veille de la Révolution ? [...]
    Les régions industrielles des contrées wallonnes, le Borinage et le Hainaut surtout, donnent un spectacle analogue à celui de la propagande calviniste au milieu du XVI° siècle. C'est la même fougue de propagande et ce sont presque les mêmes procédés. Les « meetings noirs » font penser aux prêches des pasteurs le soir au fond d'une cour ou dans quelque bois écarté. Les orateurs y parlent cachés par la nuit à leur auditoire invisible, car le renvoi de son usine atteint quiconque aura participé à l'assemblée. Mais bientôt, à mesure que le mouvement se propage, il s'enhardit. Des grèves politiques éclatent tantôt ici, tantôt là, souvent, en vertu d'un mot d'ordre, dans plusieurs localités en même temps. Des démonstrations s'organisent, des cortèges défilent derrière le drapeau rouge dont, par prudence, les autorités tolèrent l'exhibition. Le 15 août 1887, treize mille mineurs parcourent les rues de Bruxelles réclamant le suffrage universel et l'amnistie. Le 26 septembre Liège, le 13 octobre Charleroi assistent à des démonstrations aussi significatives. Une véritable fièvre s'empare des populations, que les républicains et les anarchistes ne manquent pas de mettre à profit. A Liège, au printemps de 1887, c'est une pétarade continuelle de bombes, de fusées, de capsules de dynamite. Dans le Hainaut, sous l'impulsion d'Alfred Defuisseaux, bourgeois demeuré fidèle aux idées de 1848, se fonde le parti républicain socialiste qui, considérant la république comme la panacée universelle, rompt avec le parti ouvrier et prône la révolution. On parle de recourir à la « grève noire », de marcher en masse sur Bruxelles. En 1889, la police croit enfin avoir découvert les fils d'un « grand complot ». Un procès retentissant est entamé en cour d'assises contre quantité d'agitateurs et, pour augmenter encore la confusion, les libéraux accusent Beernaert d'avoir compromis la dignité du gouvernement dans de louches entrevues avec des agents provocateurs.

    Henri Pirenne, Histoire de Belgique,
    volume 7. De la Révolution de 1830 à la guerre de 1914, p.303
    source : archive.org


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  •     Comment ce canular a-t-il pu connaître un tel retentissement ? La réponse réside dans le fait que le spiritisme était un parfait enfant de son temps - un enfant excentrique, peut-être, mais au XIXe siècle l'excentricité courait les rues. Si l'on peut douter que Leah Fish [une des soeurs Fox, initiatrice du spiritisme en faisant claquer leur articulation pour simuler des bruits dans la maison familiale] ait voulu créer un mouvement social ou une nouvelle religion, il est fort possible, en revanche, que cette femme perspicace ait senti l'heure propice à un tel courant.
        En 1848, quand les soeurs Fox apprirent à faire craquer leurs orteils, le monde occidental était le théâtre de maints remous. L'Europe voyait ses anciens empires menacés. La révolution industrielle plongeait dans une misère croissante, les classes laborieuses, engendrant la montée du socialisme. L'Amérique était déchirée par la honte de l'esclavage. Même la religion était malmenée, compte tenu notamment de son incapacité à suivre l'évolution de la société. En Angleterre, les réformistes prêchaient que le christianisme, historiquement parlant, s'était au mieux montré indifférent à la souffrance humaine et, au pire, l'avait nourrie. Aux Etats-Unis, la rigide hierrachie cléricale représentait une sorte d'affront pour la démocratie jacksonienne. Le fait d'imposer un dogme  et de placer des intermédiaires entre Dieu et l'homme froissait l'esprit individualiste des Américains, après avoir en son temps scandalisé Martin Luther ; or, l'essentiel de l'action déployée au cours de ce siècle par le renouveau religieux visait à démocratiser l'Eglise. En un sens, le spiritisme prolongeait la réforme.

    Les Mystères de l'inconnu, L'invocation des esprits, p.23


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  • source : www.spaarnestadphoto.nl


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  • De nombreuses personnalités furent séduites par le spiritisme, tels Théophile Gautier, Victorien Sardou, Camille Flammarion ou Conan Doyle. Ils étaient convaincus que le spiritisme pouvait apporter la preuve scientifique de la vie après la mort.

    À sa mort, son œuvre fut poursuivie par Léon Denis (1846-1926) ou encore Gabriel Delanne (1857-1926).

    Allan Kardec est l'un des auteurs sociologiques français le plus lu au Brésil avec 30 millions d'ouvrages vendus.

    Les principales villes brésiliennes ont toutes une rue Allan Kardec et même souvent plusieurs comme Sao Paulo qui en compte six, ainsi qu'un collège Allan Kardec.

    Depuis 2006, Allan Kardec a donné son nom à une radio de l'Internet consacrée à sa doctrine.

    Aujourd'hui plusieurs centaines de centres spirites et d'associations à travers le monde portent le nom d'Allan Kardec et perpétuent son enseignement.

    L'Antoinisme est actuellement un petit mouvement religieux qui s'inspire grandement de la philosophie spirite de Kardec.

    source : wikipedia


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