• LES BORDS DE LA MEUSE.–HUY.–LIEGE - Le Rhin
    Oeuvres complètes de Victor Hugo. Le Rhin 1 (1880-1926)
    p.99-100

    Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flemalle, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent 'derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles; d'autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d'un groupe d'édifices. On croirait qu'une armée ennemie vient de traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases de l'incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres flamboyants.

    Ce spectacle de guerre est donné par la paix; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de M. Cockerill.

    Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de travailleurs. J'ai eu la curiosité de mettre pied à terre et de m'approcher d'un de ces antres. Là, j'ai admiré véritablement l'industrie. C'est un beau. et prodigieux spectacle, qui, la nuit, semble emprunter à la tristesse solennelle de l'heure quelque chose de surnaturel. Les roues, les scies, les chaudières, les laminoirs, les cylindres, les balanciers, tous ces monstres de cuivre, de tôle et d'airain que nous nommons des machines et que la vapeur fait vivre d'une vie effrayante et terrible, mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent, aboient, glapissent, déchirent le bronze, tordent le fer, mâchent le granit, et, par moments, au milieu des ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent, hurlent avec douleur dans l'atmosphère ardente de l'usine, comme des hydres et des dragons tourmentés par des démons dans un enfer.

    source : gallica2


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  •     Il partait maintenant pour Seraing, à la fine pointe du jour, et rentrait tard le soir, avec sa musette de toile brune et son bidon. Ses jambes de quinze ans faisaient aisément le chemin. Il reconnaissait, suivant la saison, les indices qui montraient s'il était à temps ou en retard : à cette maison isolée, en avril, il devait seulement commencer à faire clair.
        Parfois, ce qui le mettait en retard, c'était ses prières. [...]

        Louis Antoine resta chez Cockerill jusqu'à ses vingt ans, âge où il fut pris par la milice. Il fut employé comme marteleur, c'est-à-dire qu'à l'aide d'une longue et lourde pince il maintenant et tournait le lingot incandescent sur lequel il maintenant par à-coups l'énorme pilon d'acier. Le bloc chauffé à blanc devenait rose, puis rouge. Les contacts de la pince y marquaient des taches sombres, aussitôt effacées, et le pilon en faisait jaillir constamment des étincelles blanches, vertes et bleues. Cela éblouissait les yeux et brûlait le visages. Nus jusqu'à la ceinture, les marteleurs attentifs commandaient de la voix la manaoeuvre du pilon. Et peu à peu, sous les coups assénés d'en haut, le bloc tout d'abord si dur se faisait malléable. Comme s'il avait été un être vivant, il obéissait, il changeait de forme. Il devenait utilise aux hommes. C'est le feu tout-puissant qui amollit la dureté du métal. L'humble marteleur admirait cette puissance du feu.

    Robert Vivier - Délivrez-nous du mal
    Ed. Labor - Espace Nord, p.36


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  •     Arcelor-Mittal était l'entreprise Cockerill : Louis Antoine fut encore un temps machiniste au charbonnage des Kessales qui travaillait à approvisionner en charbon l'acirie.


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  •     La trépidation de la grue couvrit un instant mille bruits de la ville qui chantait ou s'amusait, la benne bascula et apparut comme la gueule rouge du monstre mécanique au-dessus du terril. Les scories en fusion dévalèrent, illuminèrent le versant, le ciel, les maisons et le fleuve, puis s'étirèrent comme un insecte de feu. Et, dans le nuage de fumée qui montait, Pierre Lardinois bourra sa pipe et ranima l'appareil : les chaînes, le moteur et la charpente métallique vibrèrent, la bac se releva et glissa docilement vers l'usine.
        Il vivait là-haut depuis longtemps Pierre Lardinois, et depuis longtemps il ignorait tout des hauts-fourneaux, de leurs flammes colorées, de leurs gaz qui pressaient le cerveau amollissaient les jambes, du tintamarre des bâtisses métalliques et bizarres, des feux sournois qui pelaient les torses nus et des gouttes de métal qui vrillaient de temps en temps un main, une joue ou un oeil. Il connaissait l'usine par le dessus, c'est-à-dire par ses cheminées géantes qui marquaient le temps aux gens du bassin noir et rouge, par les langues pourpres que tiraient les gueulards vivant dans la nuit, et, par les images de tous les pays, de toutes les saisons et de toutes les heures, par les météores fugitifs nés des mains suantes des hommes et jaillis des fours. Elle n'était plus pour lui qu'un fragment du paysage quotidien, comme un filet de lune s'accrochant à un arbre, un orage qu'il voyait venir de très loin, les petites maisons qui prennent, la nuit, des visages humains et familiers et les clochers décapités, coupés en deux par les fumées vagabondes et joueuses. [...]
        Et les hommes l'aimaient bien parce que, grâce à lui, les nuits lourdes d'été et le nuits froides d'hiver s'illuminaient à deux lieues à la ronde et que la gueule rouge de la benne basculée éclairait les amours des époux enlacés dans leur lit, la fièvre des malades éveillés et l'angoisse des femmes qui attendaient leurs maris ivrognes. [...]
        Parce que Pierre Lardinois guérissait les maux de ventre, les plaies et les brûlures, quil prédisait le temps qu'il ferit pendant la journée - puisqu'il l'avait vu venir par-delà la cité fumeuse - et qu'il disait en passant une de ces histoires que Christ racontait autrefois aux hommes qui le clouèrent sur une croix.

    Jean Tousseul - L'homme de la grue, in La Cellule 158
    Ed. Labor - Espace Nord, 1924 (p.51-53)


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