•       CHEZ LES MYSTIQUES

                 Une visite
    au berceau de l'Antoinisme

        Au moment où les regrettables incidents dont fut victime le curé de Bombon attirent de nouveau l'attention sur les petites religions qui vivent à côté des grandes, peut-être est-il curieux de s'initier à d'autres sectes organisées, en un temps de plus en plus propice au miracle mystique. Parmi les plus suggestives pour le psychologue se trouve la secte antoiniste, d'abord à cause de l'humilité de ses origines : Antoine, ouvrier mineur, n'avait qu'une instruction rudimentaire, et sa femme ne sait ni lire ni écrire ; à cause aussi de son développement insolite et de la prétention d'un certain nombre de ses membres à faire reconnaitre l'antoinisme à l'instar d'un culte officiel par le gouvernement belge.
        Aussi, me trouvant à Liège ces jours passés, une naturelle curiosité m'a incité à un court déplacement pour aller à Jemeppe-sur-Meuse, berceau de l'antoinisme, retrouver les traces de la prédication d'Antoine le guérisseur, et assister à la cérémonie qu'accomplit en personne, les trois premiers jours de la semaine, la mère, dépositaire des rites et du pouvoir du père, depuis que ce dernier a quitté notre terrestre séjour, tout en conservant d'ailleurs pour ses fidèles la direction spirituelle de son culte. Je ne puis en cet aperçu rapide que noter aussi la progression rapide desdits pouvoirs spirituels : d'Antoine le guérisseur à Antoine le saint, puis le prophète, messager d'une révélation définitive, l'ascension s'est faite normalement, par l'enthousiasme progressif et organisé des premiers disciples.
        Intéressante à étudier serait encore l'évolution intellectuelle, si l'on peut dire, d'Antoine, d'abord féru d'hypnotisme et de spiritisme, dont il exploitera tout d'abord la soi-disant mystérieuse puissance, pour renier plus tard ces mêmes croyances, le jour où il a découvert et organisé en doctrine sa théorie des fluides, dont l'influence bienfaisante ou malfaisante réside au même titre dans les objets de la nature comme dans nos actes personnels. De ces fluides, Antoine a reconnu la merveilleuse puissance ; il s'est, en autre, reconnu le pouvoir de la capter pour la répandre généreusement et gratuitement sur les infortunés, de plus en plus nombreux, qui lui demandaient aide, et que longtemps, affirme-t-il, il reçut et soigna individuellement. Leur nombre s'accroissant chaque jour avec sa propre renommée, il s'avisa que le fluide, étant immatériel et d'ailleurs d'essence divine, ne pouvait épuiser sa force en se prodiguant en même temps à des collectivités. Il suffisait que les croyants s'assemblassent à la même heure, dans un même lieu consacré. De là, l'idée du premier temple antoiniste, édifié à Jemeppe, et bientôt suivi de beaucoup d'autres : leur nombre en Belgique et en France atteint, m'a-t-on dit, la trentaine. Dès ce moment aussi naquit le rite qu'Antoine avait fixé, et dont les antoinistes observent scrupuleusement le cérémonial.
        Pendant que je me hâte moi-même vers le temple antoiniste, car l'opération est à dix heures précises, et le fluide transmis par le père ne peut attendre, je coudoie une foule hétéroclite qui se presse en remontant la grand'rue du petit village minier : ménagères portant leur panier au bras ou traînant après elles leur marmaille : antoinistes hommes et femmes, reconnaissables au costume bizarre qu'ils arborent et qui, paraît-il, fut adopté par le père ; les hommes vêtus d'une lévite noire, le chef recouvert d'un tuyau de poêle étrange, fortement évasé par le haut ; les femmes, vouées au noir elles aussi, manteau noir, petit bonnet à ruches de même couleur, d'où tombe parfois un grand voile qui leur donne l'apparence de religieuses d'un tiers-ordre, à moins que ce ne soit d'une troupe éplorée de veuves !
        Dans le temple nu, sur les murs duquel sont placés de nombreux rappels au silence, la même symphonie de deuil se perpétue : une longue tenture de cette couleur pend de la tribune où tout à l'heure apparaîtra la mère : une figure symbolique y est brodée en fils d'argent : c'est l'arbre de la science de la vue du mal (!) avec de nombreuses ramifications s'échappant du tronc.
        Un silence lourd d'attente, et comme angoissé du miracle qui se prépare, et que, mue comme par un ressort, annonce l'une des veuves qui s'est levée au premier banc : « L'opération va se faire ; ranimez votre foi ; ceux qui auront la foi seront guéris. »
        A peine s'est-elle rassise que, par une porte basse masquée dans la muraille et de plain-pied avec la tribune surélevée, la mère elle-même a fait son apparition : figure osseuse de paysanne matoise et obstinée, le front barré d'une ride volontaire, encore très alerte malgré ses 74 ans bien sonnés ; elle s'est mise en prières, les yeux levés vers le ciel, ses mains noueuses repliées l'une sur l'autre massivement. Que marmonne-t-elle entre ses dents ? Seuls les initiés pourraient y reconnaitre un appel au père, sous l'invocation duquel toute la cérémonie est pratiquée. Un seul mot m'en parvient à peu près distinctement : Miséricorde ! Il annonce que le moment est venu de lancer l'influx libérateur, qu'attendent à la même minute, je pourrais dire à la même seconde, car le fluide ne connait pas les misérables obligations de nos lois physiques, les antoinistes croyants, réunis dans leurs temples. Le visage maintenant crispé et douloureux, les mains noueuses ramenées vers le corps et rejetées en avant par un mouvement contraire, il semble que l'opératrice veuille, en ce geste symbolique, attirer sur elle toute la misère du monde et insuffler à l'assistance la force primordiale capable d'assurer de triomphe sur le mal, physique ou moral, cet éternel ennemi de l'humanité douloureuse. « Ranimez votre foi ! » Les antoinistes courbent la tête pour mieux recevoir l'influx libérateur. Quand ils la relèvent, la vieille femme a disparu comme par enchantement par la même porte dérobée et l'assistance a déjà commencé sur un ton de mélopée les dix principes du père, ou plutôt la révélation des dix principes de Dieu par le père. Dieu parle ! annonce l'opuscule que j'ai acheté et qui les contient, et, sans, vouloir accuser Antoine de blasphémer, disons seulement que le dieu qu'il fait parler n'a rien de la majesté redoutable de Jéhovah dictant à Moïse les dix commandements parmi les éclats de tonnerre et des épouvantements du mont Sinaï.
        Le dieu qui parle ici est un dieu familier créé à l'image de celui qui l'interprète et qui lui prête son langage quelque peu obscur, parfois même incorrect. Ce dieu qui s'exprime par la bouche du père prêche à coup sûr une morale utile à tous les hommes, puisqu'il recommande la charité, y compris la gratuité de tous les services divins et humains, qu'il insiste sur la tolérance, blâme tout prosélytisme de paroles, et insinue fort justement qu'il est bon de nous efforcer de le voir dans celui que nous croyons être notre ennemi, car c'est notre propre image que nous renvoie celui à qui nous prêtons nos mauvaises pensées personnelles. La leçon est souvent profitable.
        Mais c'est certainement à Antoine que revient en propre cette défiance de l'intelligence, mise en conflit avec la conscience qu'elle obnubile par son orgueil et sa vision toute matérielle ? D'où nécessité d'abaisser la Superbe et d'accepter sans jeu de mots la simple foi du charbonnier.
        Tel était le cours de mes pensées en quittant le temple de Jemeppe, non sans avoir demandé à notre petit frère musin, lecteur des principes le jour et mineur la nuit, pour accomplir le précepte antoiniste, le viatique de foi et d'espérance que lui-même ou une adepte féminine distribuent généreusement et cordialement à tous ceux qui demandent audience.
        A la sortie du temple, dans un café-restaurant d'apparence modeste, mais qu'achalandent les grands jours de l'antoinisme, j'achète les portraits du père et de la mère officiant ; on me presse d'y joindre des reproductions de foules assemblées : à Schaerbeck, faubourg de Bruxelles, inauguration d'un temple antoiniste par la mère ; fête annuelle du 20 juin, jour anniversaire de la désincarnation du père, où l'on procède sous la direction de la mère à la visite de la demeure du père, suivie d'un pèlerinage aux lieux voisins qui abritèrent sa méditation et le virent se rafraîchir à une petite fontaine consacrée désormais par le zèle des antoinistes. Plus de 20 000 personnes sont, paraît-il, venues cette année magnifier la gloire du père !
        Ai-je dit que la mère Antoine ou ses représentants consacrent des mariages et des baptêmes et que les obsèques antoinistes se pratiquent très simplement ? On y lit quelques pages du père sur la réincarnation. C'est ainsi, me murmure une vieille antoiniste, que le petit ruisseau est devenu grande rivière ! – Maurice Wolff.

    Le Journal, 18 janvier 1926


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  • Wij genezen alle ziekten (Limburger koerier 20-03-1929)

    UIT ZUID-LIMBURG
    MAASTRICHT.

    „WIJ GENEZEN ALLE ZIEKTEN.”
    Een Waalsche sekte propageert
              haar leer en leven.

    EEN WAARSCHUWING.

    –||– Een onzer stadgenooten heeft Maandag een merkwaardig bezoek gehad. Daar hij niet de eenige zal zijn geweest, en er wellicht anderen zijn die het bezoek nog zullen ontvangen, meenen we goed te doen, hier een en ander van zijn be vindingen mede te deelen.
        Toen hij dan aan de deur geroepen werd, vond hij daar een dame van middelbaren leeftijd van beschaafd uiterlijk en met beschaafde stem, gekleed in een soort zwart uniform als verpleegsters wel plegen te dragen.
        Zij begon direct met te vertellen dat in België een man geleefd had ,,père Antoine”, die alle ziekten genezen kon en deze eigenschap belangeloos aanwendde tot heil van zijn naaste.
        Toen hij stierf, had hij reeds volgelingen gemaakt, die zich Antoinisten noemen. Zij hebben hun hoofdtempel in Jemeppe en een bijtempel in Visé.
        Op de vraag van onzen zegsman, wat eigenlijk haar bedoeling was, zei de dame, dat haar eenig doel was, mededeeling te doen van het bestaan der Antoinisten, wier leer liefde is, liefde voor den evenmensch. Ook zijzelt kon ziekten genezen, maar alleen in den tempel.
        Bij een andere ondervraging zeide de dame, te gelooven in de zielsverhuizing.
        – Bent u dan theosofe ? luidde de vraag.
        – Neen, was het antwoord, alle godsdiensten zijn ons gelijk. U kunt bij ons komen, als u in uw geloof geen hulp vindt. Wij genezen alle ziekten.
        Op de herhaalde vraag, wat haar bedoeling met het bezoek was, luidde het antwoord: – Geen andere, dan u mededeeling te doen van ons bestaan. Ik vraag u niet om steun, noch om feitelijken noch om geldelijken.
       Onze zegsman deelde haar mede, met belangstel. ling te hebben kennis genomen van wat zij zeide en voegde daaraan toe, dat hij in zijn Katholiek Geloof alles vond, wat bij noodig had.
        De dame vroeg tenslotte, of zij hem een hand mocht geven, waarna zij met een handdruk af. scheid namn.
        Het komt ons voor, dat het antwoord van onzen stadgenoot geheel en al juist was. Een overtuigd Katholiek vindt in zijn Godsdienst kracht en moed voor alle wederwaardigheden des levens.
        Het is hem bovendien verboden in te gaan op aanbiedingen als deze weer van de Antoinisten, die – ondanks de ontkenning – een theosofischen inslag hebben in hun leer.
        Men zij daarom ingelicht en late zich niet in de wat brengen door de welsprekendheid van deze en andere ,, Antoinisten”.

    Limburger koerier, 20 Maart 1929

     

    Traduction :

    DU SUD-LIMBOURG
    MAASTRICHT.

    "NOUS GUÉRISSONS TOUTES LES MALADIES."
    Une secte wallonne se propage
        son enseignement et sa vie.

    UN AVERTISSEMENT.

    –||– La première étape du processus consiste à en savoir plus sur les effets de la méthode et sur son fonctionnement. La première étape du processus consiste à trouver un moyen de mieux comprendre la situation et d'en apprendre davantage à ce sujet.
        Lorsqu'on l'a appelé à la porte, il a trouvé une dame d'âge moyen, d'apparence civilisée et d'une voix civilisée, vêtue d'une sorte d'uniforme noir, comme les infirmières ont tendance à le porter.
        Elle commença tout de suite par dire qu'en Belgique un homme avait vécu "père Antoine", qui pouvait guérir toutes les maladies et utiliser cette qualité pour le bien de son voisin, gratuitement.
        A sa mort, il avait déjà fait des adeptes, qui se disent Antoinistes. Ils ont leur temple principal à Jemeppe et un temple auxiliaire à Visé.
        A la demande de notre porte-parole, quelle était en fait son intention, la dame, qui était son seul but, a dit qu'elle voulait faire connaître l'existence des Antoinistes, dont la doctrine est amour, amour pour son prochain. Elle aussi pouvait guérir les maladies, mais seulement dans le temple.
        Dans un autre interrogatoire, la dame a dit croire à la migration des âmes.
        – Vous êtes théosophe alors ?
        – Non, fut la réponse, toutes les religions sont égales à nous. Vous pouvez venir à nous, si vous ne trouvez pas d'aide dans votre foi. Nous guérissons toutes les maladies.
        En réponse à la question répétée de savoir ce qu'elle avait l'intention de faire de cette visite, la réponse a été : "Nul autre que de vous informer de notre existence. Je ne demande pas votre soutien, ni factuel, ni financier.
       Notre porte-parole lui a dit qu'il avait pris note de ce qu'elle avait dit et qu'il avait trouvé dans sa foi catholique tout ce qui était nécessaire.
        La dame a finalement demandé si elle pouvait lui serrer la main, après quoi elle est partie avec une poignée de main.
        Il nous semble que la réponse de nos concitoyens était tout à fait correcte. Un catholique convaincu trouve dans sa religion force et courage pour toutes les épreuves de la vie.
        Il lui est également interdit d'accepter des offres comme celle-ci de la part des Antoinistes, qui – malgré le déni – ont une approche théosophique dans leurs enseignements.
        Nous sommes donc informés et ne serons pas influencés par l'éloquence de l'un ou l'autre de ces "Antoinistes".


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  • Dessin humoristique (Le Grand écho du Nord de la France 23 août 1912)

    LA VIE CHÈRE

         Les Antoinistes refusent les soins des
    médecins et des pharmaciens. Ils se con-
    tentent d'invoquer le père Antoine, fon-
    dateur de leur secte.

      – Il demande quinze mille francs pour l'opérer...
      – Bigre !... et si on essayait de l'Antoinisme ?...


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  • Light, A Journal of Psychical, Occult, and Mystical Research ( 14 mars 1914)

        The disciples of the late Antoine, the healer, seem to be spreading rapidly. I had scarcely read of an “Antoine Temple” having been opened at Paris, when I found in “Le Fraterniste” a full account of the opening ceremony at Monaco of a similar temple, erected to satisfy the demands of the numerous “Antoinists” living thereabouts. After the death of Antoine, his wife became the leader of this primitive sect. She is apparently endowed with the same magnetic and mediumistic powers as her late husband, and has already effected many remarkable cures.

                                                                                     F. D.

    Light, A Journal of Psychical, Occult, and Mystical Research, 14 mars 1914

     

    Traduction :

        Les disciples de feu Antoine, le guérisseur, semblent se répandre rapidement. J'avais à peine lu l'existence d'un "Temple d'Antoine" ouvert à Paris que j'ai trouvé dans "Le Fraterniste" le récit complet de la cérémonie d'ouverture à Monaco d'un temple similaire, érigé pour satisfaire les exigences des nombreux "Antoinistes" qui y vivent. Après la mort d'Antoine, sa femme devint le chef de cette secte primitive. Elle est apparemment dotée des mêmes pouvoirs magnétiques et médiumniques que son défunt mari, et elle a déjà réalisé de nombreuses guérisons remarquables.

                                                                                     F. D.


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  • Les fervents adeptes (Le Grand écho du Nord de la France 10 déc 1931)Les fervents adeptes (Le Grand écho du Nord de la France 10 déc 1931)

                  Mystiques, charlatans et malades

                        LES FERVENTS ADEPTES
                     D'ANTOINE-LE-GUÉRISSEUR

        Dans une rue calme d'un quartier populeux. En face d'un mur d'usine, la façade grise d'un édifice qui pourrait être une chapelle si le fronton s'ornait d'une croix. Sur ce fronton, deux mots gravés : Culte Antoiniste.
        J'ai poussé la porte verte sur laquelle est écrit :
        Le temple est ouvert jour et nuit aux personnes souffrantes. Tout le monde est reçu gratuitement.
        J'étais dans un vestibule aux murs couverts de pancartes. Une sonnerie discrète avait signalé ma présence.
        Une porte latérale s'ouvrit. Un homme jeune en longue redingote noire fermée jusqu'en haut par un col de vareuse s'approcha, les mains jointes, me salua de la tête avec beaucoup d'aménité et me demanda si j'étais venu pour une consultation...
        Il y a près de six ans déjà, j'avais assisté à la consécration du Temple par Mère Antoine. J'avais vu, alors, de nombreux adeptes : les hommes semblables à des Quakers avec leurs lévites et leurs gibus plats, les femmes, même les jeunes, vêtues de pèlerines et coiffées de bonnets noirs garnis de petits tuyautés de tulle. Et l'on m'avait expliqué ce qu'était ce culte, né en Belgique où il est assez répandu et, du reste, reconnu d'utilité publique par décret royal.

                        Le Père

        Voici à peu près :
        Les Antoinistes sont des chrétiens, Moïse, disent-ils, reçut de Dieu les dix commandements. Quelque deux mille ans plus tard, Jésus-Christ incarna la divinité. Et près de vingt siècles après, le père Antoine – qu'on appelle maintenant le Père, tout court – à son tour a porté en lui la Révélation divine.
        Des centaines de milliers de malades ont afflué jusqu'en 1912 chez Antoine-le-Guérisseur, à Jemeppe, près de Liége, d'où il était originaire.
        C'était un humble ouvrier métallurgiste qui savait à peine lire et écrire. Mais on trouve une surprenante philosophie dans sa Révélation, sténographiée au jour le jour pendant trois ans.
        Cet homme simple, qui avait pratiqué la religion catholique jusqu'à 42 ans et qui rentrait d'Allemagne et de Russie où il avait travaillé, se mit à vivre dans le recueillement, absolument seul.
        Sa femme, qui est, dit-on, une âme d'élite, habitait avec deux orphelines et partageait sa mission. Depuis qu'il n'est plus, elle a développé la nouvelle religion qui compte aujourd'hui une quarantaine de temples dont deux dans le Nord de la France : à Hellemmes et à Caudry, en attendant qu'un troisième s'ouvre à Valenciennes.
        Cette religion, l'adepte qui m'accueillait, lorsqu'il sut que je ne venais pas pour une consultation, mais pour de simples renseignements, me la définit en trois mots : la Foi, l'Amour et le Désintéressement.
        Il me désigna des pancartes affirmant que le visiteur n'a rien à payer.
        – Excusez-moi, dit-il, en me montrant des doigts tachés. Nous nous livrons à des travaux domestiques.
        » Nous ne demandons rien à personne. Notre société cultuelle subvient à ses besoins par les cotisations de ses membres et les adeptes portent le costume volontairement ».
        Mon regard se posa sur le portrait du Père – grosses moustaches, longs cheveux blancs et barbe qui ne laissent voir que des yeux vifs sous un vaste front – dans un cadre portant en exergue : « Le grand guérisseur de l'Humanité pour celui qui a la Foi. »

                        Le fluide

        Je savais déjà qu'Antoine avait 66 ans quand il s'était « désincarné ». Car les Antoinistes ne parlent pas de la Mort. Selon eux notre esprit a eu des milliers d'existences et il en aura encore d'innombrables, dans d'autres corps, jusqu'à ce qu'il soit devenu meilleur, parfait : C'est pourquoi ils placent un drap vert, couleur d'espérance, sur les cercueils...

                                                          Jean-Serge DEBUS.

    (La suite en quatrième page)

     

     

    (Suite de la première page)

        La théorie de la réincarnation est une explication troublante qui peut en valoir une autre !
        J'avais aussi souvenance de la foule recueillie lorsque j'avais vu, le jour de la consécration, porter derrière la Mère l'emblème du culte : « L'arbre de la science de la vue du mal » et j'entendais encore un adepte me parler avec conviction des guérisons que l'on constatait très fréquemment dans les temples antoinistes.
        Aussi me bornai-je à demander si les guérisons avaient été nombreuses depuis ces six dernières années et s'il s'en produisait encore présentement.
        – Mais oui ! me répondit le desservant qui gardait toujours ses mains croisées dans une attitude de pieuse réserve. Des quantités de personnes souffrantes ont été soulagées et nous apprenons très souvent de nouvelles guérisons.
        Il me tendit un imprimé : « l'Unitif », puis une brochure.
        – Avez-vous lu ceci : l'auréole de la conscience ? »
        Je jetai un coup d'œil et je lus :
        L'amour que nous avons pour nos ennemis est le seul qui nous fait vraiment aimer, parce qu'il est pur et de vérité.
        – Aimer nos ennemis ? Le Christ, dis-je, avait enseigné le pardon...
       – Oui, mais l'enseignement du Père va plus loin. »
        La porte étant ouverte, je voulais pénétrer dans le Temple. J'en fus doucement empêché.
        – Il n'y a aucun ornement, vous le voyez. On n'y entre pas en dehors de l'Opération pour ne pas couper le bon fluide... »
        Je n'ai nulle envie de couper le fluide.
        – Je reviendrai pour l'Opération.
        Dans les dix principes et la Révélation, j'ai lu que nous souffrons par notre imagination de la souffrance.
        La méthode Coué ne s'inspire-t-elle pas d'une idée semblable pour agir sur notre subconscient ?...

                        L'opération

        Dimanche, à 10 heures moins cinq, on m'a remis un jeton numéroté, bien que je n'eusse nulle canne à mettre au vestiaire et un adepte, à travers le Temple aux murs nus, peints en vert, m'a conduit à une chaise, près de la chaire sur laquelle est pendu un portrait du Père.
        Il y avait une centaine de personnes assises. Quelques bonnets noirs, quelques lévites et des gens modestes. Pas un chuchotement. Un grincement de chaise ou une toux rompait seul le recueillement.
        Au premier rang, des visages clos qui paraissaient en proie à une résorption. Ou des expressions de piété extatique comme je ne me souvenais en avoir vues qu'en Pologne sur les visages des paysans prosternés sur les dalles dans le clair-obscur des églises...
        Sur le mur du fond, en grandes lettres : « Ne pas aimer ses ennemis c'est ne pas aimer Dieu... »
        Pas loin de moi, une fillette de douze ans à peine portait la robe et le bonnet antoinistes qui lui donnaient déjà un air de vieille demoiselle.
        10 heures. Un adepte annonce qu'un frère, au nom du Père, va faire l'Opération.
        On se lève.
        Alors un homme âgé à barbiche blanche, arrive silencieux, les mains jointes sur sa redingote, et monte en chaire.
        Le regard au plafond, les mains s'étreignant toujours, il adresse une muette prière, qui s'accompagne de mouvement des lèvres et d'une discrète mimique. Puis il étend les bras comme s'il cherchait à manier des fluides.
        Aucune parole. Un coup de sonnette, C'est tout.
        Il s'en va.
        Et l'autre frère lit d'une voix décolorée, en détachant chaque syllabe, un passage de l'enseignement du Père dont la forme est quelque peu hermétique.
        Il dit notamment que les plaies du corps ne sont toujours que la conséquence des plaies de l'âme...
        Il dit aussi, que la prière est dans l'acte dicté par la conscience, qu'elle est dans le fond et non dans la forme.
        Il dit encore que nous baignons dans la vie et les fluides comme le poisson dans l'eau et que nous souffrons par l'esprit et non par le corps. La preuve : quand l'esprit a quitté le corps on peut briser les membres sans faire souffrir...
        – Mes frères, je vous remercie !
        La lecture, sans aucun commentaire, n'a duré que dix minutes. On n'a pas fait la quête. Les adeptes sortent. J'ai cherché des yeux les malades.
        Où sont-ils ?
        De nombreuses personnes restent. Je reste. On appelle alors un numéro, toutes les deux minutes, et quelqu'un part. Je retrouve mon jeton : 46.
        C'est sans doute pour la consultation : J'attendrai.

                        Des guérisons miraculeuses

        Mon tour venu, on m'introduit dans une petite pièce. Je reconnais un des adeptes si recueillis du premier rang.
        – Avez-vous entendu l'Enseignement? commence-t-il par me demander.
        » Ce que le Christ a dit ne compte plus. Le Père a révélé qu'il ne faut pas confondre la foi avec la croyance, que l'intelligence est opposée à la conscience et qu'il faut s'en défier.
        Je précise que je ne sollicite pas une consultation. Mais que j'ai cherché les malades.
        Il me parle donc des guérisons à commencer par la sienne (une maladie d'estomac qui l'avait considérablement vieilli à 25 ans et qui s'est évanouie comme un cauchemar).
        Deux nouvelles cures viennent d'être connues, un rhumatisme et une paralysie.
        – Tenez ! Il y a cinq semaines, dit-il, à la consécration du Temple de Nice par Mère – qui, à 83 ans, a fait ce long voyage sur une banquette de troisième – un aveugle de Lyon, privé de la vue depuis 17 ans a vu l'heure en retournant à la gare et un muet a été guéri.
        ». Et c'est toujours, toujours des cas nouveaux ! »
        Je n'ai pas vu d'« ex-voto », comme dans certaines chapelles. Les malades n'ont-ils pas de reconnaissance ?
         Bien souvent, paraît-il, on ne le revoit plus, Comment être sûr qu'ils sont bien guéris ?
        Mais certains reviennent.
        – Vous avez remarqué, me dit mon interlocuteur, cette petite fille qui porte le costume antoiniste ? Il y a quelques années, elle venait prier seul pour sa maman tuberculeuse qui habite le quartier. Elle avait promis de porter le costume en cas de guérison. Maintenant, la maman fait sa lessive.
        » On peut être guéri quand on a foi.
        – Et sans être antoiniste ?
        – Absolument ! N'importe qui per venir ici...
        » Retenez bien ceci : Nous sommes les seuls auteurs de nos souffrances...
        Le disciple d'Antoine m'a présenté sa femme. Ce visage empreint d'enthousiaste bonté, je le verrais aussi bien sous le chapeau enrubanne l'Armée du Salut que sous le bonichon noir.
        Puis il m'a prié d'inscrire sur liste des visiteurs, mon prénom sel à la suite de Tobie, Jeanne, Alphonse…
        En m'en allant je songeais, ma foi, que s'ils se préoccupaient, même avec le plus pur prosaïsme, des souffrances qui peuvent naître de leurs actions les hommes seraient peut-être meilleurs...

                                                          J.-S. D

     

    Le Grand écho du Nord de la France, 10 décembre 1931


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