• L'Antoinisme après Louis Antoine

        Voilà comment Louis Antoine, bien avant sa désincarnation, envisage son "oeuvre" après lui :

        Seront apôtres celles [les personnes] qui se dévoueront pour le travail moral, qui prêcheront d'exemple l'amour et le désintéressement, qui feront comprendre, par leur manière d'agir, que l'enseignement n'a d'autre base que la foi.
        Rien ne portera obstacle à leur mission ; elles pourront donc continuer l'oeuvre, s'acquérant de plus en plus à la foi qui donne le savoir de toute chose, qui convainc que la mort est la vie, car au point de vue de l'être, on devrait appeler celle d'ici-bas la mort et sa rentrée dans l'autre, la naissance.
                La Révélation, L'efficacité des lois morales, p.127

        C'est pour cette raison que bien des adeptes que l'on a pu croire très attachés au Père Antoine, deviendront peut-être ses adversaires les plus acharnés. Tout dépend de la manière dont ils vont entreprendre la tâche ; qui a compris l'enseignement et en est satisfait n'a plus le mérite, s'il néglige, d'y participer ; personne n'aura besoin de le lui dire, il se retirera de son plein gré parce qu'il aura trouvé ailleurs des fluides plus assimilables à sa compréhension. Des contradictions pourront surgir entre les personnes qui croiront avoir compris et qui taxeront d'ignorance d'autres qui agissent différemment ; mais n'oublions pas que le mal n'existe pas et que discuter, ce serait prétendre qu'il existe.
                La Révélation, L'efficacité des lois morales, p.125

        On le voit, Louis Antoine envisageait la suite le plus simplement possible. Des personnes discuterons de leur compréhension (on le voit maintenant avec les deux tendances de l'antoinisme, avec photos ou sans photos), mais on peut aussi comprendre que certaines personnes continuerons l'oeuvre sans participer au "culte", mais simplement en faisant bien selon sa conscience.

  • Le Guérisseur

     Traitement par l'esprit

         « Si l'on ne veut pas périr, il ne faut jamais appeler le médecin, ni prendre de remède. » Ceci n'est pas une boutade de Molière. C'est un des principes d'Antoine le Guérisseur. Et on le commente ainsi : « Il faut croire au Père, la foi en lui vous guérira quand médications et remèdes seront impuissants à assurer votre soulagement. » Ce culte antoniste est détestable et on ne saurait le juger avec trop de sévérité. Ces maximes, sur des cerveaux faibles ou en déséquilibre, ont la plus dangereuse influence. On en connait les résultats et la lamentable histoire de ce chiffonnier qui laissa mourir sa fillette en est une preuve nouvelle. Combien d'autres cas analogues se produisirent, qui équivalent, en somme, à des meurtres ou à des suicides !
        Il conviendrait pourtant de signaler la néfaste influence de ces thaumaturges, de ces sectes mettant en désarroi tant de mentalités en perpétuelle instance de détraquement. Ces traitements par la foi, ces espoirs de guérison par la seule opération de l'esprit du Père Antoine sont signature d'états mentaux très proches de l'aliénation.

         L'antonisme, en prêchant le renoncement, l'acceptation de la douleur comme le plus grand bien, en s'en remettant en toute autre chose à l'intervention du guérisseur, est, par la passivité qu'il impose à l'être humain, par ce fatalisme qui l'énerve, la doctrine la plus dissolvante à une époque où l'homme a déjà trop de tendances à l'aboulisme, à une époque d'âpres luttes où l'homme a besoin de toutes ses forces, de toute sa volonté pour combattre sa vie. Et, d'ailleurs, à quoi bon, ce culte nouveau, qui n'est qu'un reflet pâle et déformé des enseignements du Christ ?
        Sans doute, les antonistes prudents s'en tiennent au proverbe « Aide-toi, le ciel t'aidera » et, s'ils invoquent le Père dans la maladie, ils se montrent avisés en appelant le docteur. Mais les individus simplistes – qui sont le plus grand nombre – se soucient peu du médecin et se contentent de la prière. On connait les résultats d'un tel traitement. Assurément, il ne convient pas de dénier tout pouvoir à la prière, qui n'est que la plus intense expression d'un désir précis, non plus qu'à la foi, qui accomplit parfois d'extraordinaires guérisons. On en a, chaque année, à Lourdes, assez d'exemples certains pour qu'il soit permis d'affirmer leur puissance.
        Il arrive aussi que certains caractères, par leur maîtrise de soi, par un entraînement continu de leur volonté, arrivent à dominer leurs souffrances, à modifier même partiellement quelques états morbides. Il y a là une auto-suggestion assez puissante pour supprimer la douleur dans des cas où, d'ailleurs, une suggestion étrangère, hypnotique ou à l'état de veille, agirait identiquement. Mais c'est une action absolument individuelle n'ayant son plein effet que dans des circonstances déterminées, et il n'est pas besoin d'antonisme pour accomplir ces prétendus miracles, d'ordre très naturel.

          Ce qui est aussi déplorable, c'est la rage de prosélytisme de ces illuminés, c'est leur manie cultuelle. Qu'il s'agisse des scientistes, de certains cercles spirites ou des antonistes, le but poursuivi et les résultats sont les mêmes. Les uns croient agir sur les événements, les autres sur les hommes ; la plupart ont en vue, par des moyens empiriques, la guérison des innombrables maux dont souffre l'humanité. On veut croire – sans pouvoir absolument l'affirmer – que ces fondateurs ou ces rénovateurs sont désintéressés. Leur influence n'en est pas moins néfaste, car il n'est pas indifférent, qu'ils aient et qu'ils mettent les cervelles à l'envers par leurs pratiques mystérieuses et hors du sens commun. On peut, sans doute, leur accorder les circonstances atténuantes quand ils déterminent des pseudo-guérisons ou des améliorations d'états pathologiques fort guérissables tout seuls ou par d'autres moyens. Mais, quand ils cessent d'opérer discrètement et organisent une habile réclame, quand ils peuvent devenir une menace réelle pour la santé publique, – car le plus grand nombre va toujours aux charlatans qui font le plus grand bruit – il convient de mettre en garde contre le danger. Et ce ne sont pas les promoteurs conscients ou non de telles erreurs qui sont les moins coupables.

                                                                               XAVIER PELLETIER

     L'Intransigeant, 10 septembre 1912


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  •  Fortschritte Der Medizin - V. 30-n°. 45-7 Nov. 1912 (p.1437-Referate und Besprechung)

    Allgemeines.

            Buttersack, Zur Psychologie der Massen.
            Zu den „interessanten Fällen“ gehört zweifellos der soeben verstorbene Heilkünstler  A n t o i n e  l e  g u é r i s s e u r  oder  Antoine le généreux. Der Mann war Arbeiter in einem Walzwerk gewesen und stand kulturell auf einer ziemlich niederen Stufe. Allein er übte auf seine Mitmenschen einen geradezu unheimlichen Zauber aus und vermochte ihnen die unglaublichsten Beschwerden hinwegzusuggerieren. Man konnte von ihm wirklich sagen: er machte die Blinden sehend und die Lahmen gehend. Das Eisen, meinte er, wird im Feuer schmiedbar, und er verglich das heiße Verlangen mit dem Feuer und den Glauben mit dem Schmiedehammer.
            Man schleppte ihn wegen unlauteren Wettbewerbs vors Gericht. Allein da er keinerlei Honorar annahm, mußte er freigesprochen werden. Die Gloriole dieses Prozesses machte einen Heiligen aus ihm. Man baute ihm einen Tempel in Jemmappes, und allerorten scharten sich seine Gläubigen zusammen. Ihre Zahl kam in Belgien jener der Katholiken bedenklich Nun ist er gestorben, und der Antoinisme wird sich allmählich wieder verlaufen. Für den Kulturhistoriker aber bleibt seine Erscheinung gleichwohl interessant. Sie fügt sich der langen Reihe ähnlicher nichtapprobierter Heilkünstler an, welche die Welt mit ihrem Ruhme erfüllten und sogar in Palästen Eingang fanden. Indessen, sie stehen keineswegs unvermittelt und vereinzelt in der Geschichte, stellen vielmehr nur besonders vom Glück emporgehobene Figuren aus dem Milieu der Okkultisten dar. Wenn es in Frankreich dermalen mehr als 10 000 Wahrsager und Wahrsagerinnen gibt, so mag das den aufgeklärten Schichten bedauerlich erscheinen; aber die bloße Tatsache, daß sie existieren und sich immer wieder ergänzen, beweist, wie sehr solche Persönlichkeiten dem Bedürfnis der Menge entsprechen.
            Die sogenannten Gebildeten sind nur eine dünne Schicht auf der Masse der Menschheit, und die wirklich Gebildeten eine noch viel, viel dünnere Oberschicht. Der geistige Horizont ist hier und dort so verschieden, die Standpunkte so gänzlich anders aufgebaut, daß eine Verständigung hinüber und herüber kaum möglich erscheint. Nur ganz gewaltige nationale und kulturelle Wellen machen sich durch die ganze Masse hindurch bemerklich, so die Kreuzzüge, die Religionskämpfe des Mittelalters, die Befreiungskriege von 1813 und 1870/71. Auch die naturwissenschaftlichen Fortschritte der zweiten Hälfte des XIX. Jahrhunderts sind allmählich in die breiten Schichten gedrungen und haben da allerlei Hoffnungen geweckt. Aber weil nicht alle Blütenträume reiften, so erfolgt die Rückkehr zu den dem Milieu angemessenen, weil aus ihm entsprossenen Heilkünstlern. Wundern wir uns deshalb nicht, wenn wir nach und nach Vertreter der Magie, des Mystizismus und Okkultismus in größerer Zahl und mit wachsendem äußerem Erfolg auftauchen sehen. Damit geht nur eine Prophezeiung von Balzac in Erfüllung.
    Im übrigen trifft das Urteil Napoleons I. noch immer zu: „La masse des hommes est faible, mobile parce qu'elle est faible, cherche fortune ou elle peut, fait son bien sans vouloir faire mal d'autrui, et mérite plus de compassion que de haine. *)

              *) Oeuvres littéraires de Napoléon Bonaparte. T. IV. Paris 1888. S. 496 ff. Maximes et Pensées.

    Fortschritte Der Medizin (V. 30-n°. 45), 7 Nov. 1912
    (p.1437-Referate und Besprechung)

     

    Traduction :

     Faits généraux

            Buttersack, Sur la psychologie des masses.

            Parmi les "cas intéressants" figure sans aucun doute le guérisseur Antoine le guérisseur ou Antoine le généreux, récemment décédé. L'homme avait été ouvrier dans un laminoir et était culturellement de niveau assez bas. Lui seul a jeté un sort presque mystérieux à ses semblables, et a pu leur dé-suggérer les maux les plus incroyables. On pourrait vraiment dire de lui : il a fait voir les aveugles et marcher les boiteux. Le fer, pensait-il, devient malléable dans le feu, et il comparait la prière chaude au feu et la foi au marteau de forge.
            Il a été poursuivi en justice pour concurrence déloyale. Le simple fait qu'il n'ait pas accepté d'honoraires, il dût être acquitté. La gloire de ce procès a fait de lui un saint. Un temple a été construit pour lui à Jemmappes [lire Jemeppe], et ses fidèles s’y sont rassemblés venant partout. En Belgique, le nombre de ses fidèles était alarmant par rapport à celui des catholiques. Aujourd'hui, il est mort, et l'antoinisme va progressivement disparaître à nouveau. Pour l'historien de la culture, cependant, son apparition reste intéressante. Il s'ajoute à la longue lignée de guérisseurs similaires non approuvés qui ont rempli le monde de leur renommée et ont même trouvé leur chemin dans les palais. Cependant, elles ne sont en aucun cas soudaines et isolées dans l'histoire, mais représentent plutôt des figures, particulièrement chanceuses, du milieu des occultistes. Le fait qu'il y ait plus de 10 000 diseuses de bonne aventure en France peut paraître regrettable aux yeux des classes éclairées, mais le simple fait qu'elles existent et se renouvellent prouve combien ces personnalités répondent aux besoins des masses.
            Les personnes dites instruites ne représentent qu'une mince couche de la masse de l'humanité, et les personnes réellement instruites sont une classe supérieure bien plus mince encore. L'horizon spirituel est si divers ici et là, les points de vue si complètement différents qu'une compréhension mutuelle semble difficilement possible. Seules des vagues nationales et culturelles assez énormes se font sentir à travers les masses, comme les Croisades, les batailles religieuses du Moyen-Âge, les guerres de libération de 1813 et 1870/71. Le progrès scientifique de la seconde moitié du XIXe siècle a également progressivement pénétré les larges couches de la société et suscité toutes sortes d'espoirs. Cependant, comme tous les rêves d'épanouissement n'ont pas mûri, le retour aux artistes guérisseurs appropriés à un certain milieu a été garanti, car de là ont germé des guérisseurs. Ne soyons donc pas surpris de voir les représentants de la magie, du mysticisme et de l'occultisme apparaître en plus grand nombre et avec un succès extérieur croissant. Une seule des prophéties de Balzac s'est ainsi bien réalisée. D'ailleurs, l'avis de Napoléon Ier est toujours vrai : "La masse des hommes est faible, mobile parce qu'elle est faible, cherche fortune ou elle peut, fait son bien sans vouloir faire mal d'autrui, et mérite plus de compassion que de haine."*)

             *) Œuvres littéraires de Napoléon Bonaparte. T. IV. Paris 1888. P. 496 et suivantes. Maximes et Pensées.

    Les progrès de la médecine (V. 30-n°. 45), 7 Nov. 1912
    (p.1437-Lectures et débats)


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  • La robe révélée (Le Midi socialiste, 9 novembre 1913)

    La Robe révélée !

        Allons-nous avoir une polémique entre antoinistes ?
        Peut-être bien.
        Nous avons l'autre jour donné écho aux lamentations d'un correspondant occasionnel qui trouvait que ça se gâtait déjà chez les disciples du Père.
        En voici un autre qui nous écrit pour contester les dires du premier. Et à preuve, il cite les manifestations triomphales de l'antoinisme ces derniers temps : inauguration d'une salle à Spa, le 7 septembre, route Torrent ; consécration du temple de Souvret, le 21 septembre, avec le concours de la bonne Mère ; consécration du temple de Paris, le 27 octobre, toujours avec la bonne Mère.
        Notre premier correspondant affirmait que plus le culte antoiniste s'étendrait, plus l'anarchie l'envahirait puisqu'il n'admet ni discipline ni organisation intérieures.
        C'est une erreur à ce qu'il parait. Le culte antoiniste est parfaitement organisé. Il a un conseil d'administration « qui gère les affaires matérielles ».
        Quant à la question de la robe (entendez par là, l'espèce de redingote qu'endossent les antoinistes), « oui, le Père a dit qu'elle maintenait les frères et sœurs dans le bon fluide, confirme le contradicteur, mais il en est de même pour ceux qui ne la portent pas et qui pratiquent l'enseignement du Père ».
        Et il ajoute : « La barque ne va pas à la dérive, car la robe a été révélée par le Père, uniquement pour consacrer l'unité de l'ensemble. »
        Si la robe a, en effet, été révélée, on aurait tort d'insister sur cette histoire de barque !

    Le Midi socialiste, 9 novembre 1913


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  • Un fonctionnaire antoiniste (Paris-midi, 25 juillet 1912)        UN FONCTIONNAIRE ANTOINISTE

        Un ancien président du conseil municipal, avec qui nous causions hier de ces antoinistes qui laissèrent mourir, faute de soins, un de leurs enfants malade, nous déclara avoir connu un haut fonctionnaire de la Ville, qui devait appartenir à cette secte.
        Un jour, en effet, que l'assemblée discutait des mesures les plus propres à enrayer une grave épidémie qui désolait la capitale, un des conseillers s'adressa à l'ingénieur en chef de la salubrité et lui demanda quel était son avis.
        Et le haut fonctionnaire de faire cette réponse inattendue :
        – Messieurs, toutes les mesures de prophylaxie que nous pourrons prendre ne seront que des palliatifs insuffisants. Car, si vous voulez connaître mon sentiment intime, les épidémies sont des manifestations du courroux céleste. Contre le microbe, il n'y a rien à faire, parce qu'il vient de Dieu...
        Il doit y avoir de nombreux fonctionnaires antoinistes...

    Paris-midi, 25 juillet 1912


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  • De la superstition (La Petite République, 19 novembre 1913)Contes et Variétés

     Le coin des Paradoxes

     DE LA SUPERSTITION

         L'autre semaine, il fut question ici de cette érection à Paris d'un temple consacré à un dieu belge, le Père Antoine. C'est déjà bien loin, cette histoire-là. Il est advenu tant d'événements depuis l'autre semaine ! Chaque jour est un torrent écumant d'événements qui tombe sur le monde, le mouille copieusement, et puis va se jeter à l'Océan sans rives du Temps. Après chaque douche, d'aucuns restent éclaboussés plusieurs jours, et d'autres sont noyés, d'autres sont emportés par les nappes liquides, jonglés, déchiquetés dans le tourbillon des eaux, d'autres se sèchent et restent secs jusqu'à la chute du torrent suivant. L'érection du temple Antoiniste ne mouilla pas beaucoup de monde. A Paris, tout au moins. (Parce qu'en Belgique, ils sont cent vingt mille, qui croient à la divinité et aux pouvoirs miraculeux de l'ancien mineur de Jemmappe-sur-Meuse, devenu illuminé, puis apôtre, puis Dieu...) A Paris, il y eut un millier de fidèles à la cérémonie inaugurale. Et il y eut trois ou quatre miracles, à cette cérémonie. En multipliant le nombre des miracles par celui des fidèles (4 pour 1,000) on arrive à un total sérieux pour la Belgique (4 pour 120). Mais à quel total, sinon de miracles, tout au moins de fidèles, et sinon du père Antoine, tout au moins de saints, de fétiches, et de dieux, arriverions-nous, en vérité, si nous nous mettons à compter, tant en Belgique que par tout le reste du monde, ceux et celles qui attendent de la Providence, du Hasard, d'une salière renversée, d'un vendredi 13, ou d'un 13 tout court, d'un fer à cheval trouvé par terre, d'une roue de loterie, d'un pas fait sur une crotte de chien ou de chat, d'un trèfle à quatre feuilles, des pétales d'une marguerite, le bonheur ou le malheur, la réussite ou la guérison de la migraine ou du cancer, ou le succès d'un examen...
        La croyance au miracle est aussi vive et nombreuse de nos jours qu'aux temps préhistoriques, qu'en l'An mil. Elle revêt peut-être des formes plus discrètes. Sauf Lourdes, et cette cérémonie antoiniste, sauf les grandes fêtes religieuses des Arabes, des Indiens, et celles des tribus nègres, il n'y a plus beaucoup de manifestations collectives. Mais si l'on pouvait considérer l'humanité, de Mars, ou de la Lune, en y cherchant, dans le fouillis des allées et venues, les signes visibles des croyances et des superstitions, ah ! sapristi ! quel panorama que celui de tous ceux sur la planète qui attachent la destinée aux petits événements dits plus haut, salières, trèfles, crottes, médailles, et au fameux : « Touchons du bois » que les gens les plus cultivés et les plus distingués ne craignent point plus de dire et de mettre en pratique qu'un Botucudos n'hésite à baiser le pied de son dieu de bois peinturluré.
        Mais ce ton quelque peu sarcastique est-il de mise ? N'est-ce pas d'un esprit borné que de s'arrêter et de rire aux superstitions, les plus petites, même, et les plus niaises ? N'y a-t-il pas, derrière toutes, quelque chose d'éternel et d'invincible ? La croyance aux miracles, menus ou grands, de la salière renversée à la prière au Dieu dans son église, n'est-elle pas une disposition irrésistible de notre nature, et aussi, et surtout, le sentiment que nous ignorons tant de choses – sinon tout – qu'il est bien possible d'attendre l'imprévu, l'impossible... L’impossibilité d'hier étant parfois le tout à fait possible et le réalisé d'aujourd'hui.
        Certainement, c'est ce sentiment de l'inconnu, et de l'impossible devenu possible qui est consciemment au fond de la superstition des esprits distingués, et inconsciemment derrière les implorations des autres. Et ce serait tâche bien inutile que d'aller contre. La raison impuissante démonter les rouages de la vie et de la destinée est bien obligée de faire un petit coin dans les cerveaux les plus lucides, les mieux organisés, à l'espérance du prodige...
        Ce qui, seulement, semble possible, serait de répandre un peu plus le sentiment de nos puissances réelles, de nos richesses, et aussi que tous les pères Antoine du monde ne feraient pas de miracles plus grands et plus prestigieux que n'en peut faire l'homme lui-même s'il lui plaît. Entendons-nous. Il y a quelques années, un de mes amis fut atteint de diphtérie. Le médecin accourut, fit une piqure, en cinq minutes sauva de la mort le malade. Je me souvins alors avoir vu dix années avant mourir l'enfant d'un de mes voisins du même mal. Mais le sérum sauveur n'était point découvert alors. Je me souvins des prières lamentables de la mère, et de son poing levé au Ciel, à ce Ciel qui laissait son enfant se refroidir entre ses bras ! Il parut, il y a quelques années, un admirable livre du docteur Metchnikoff, en lequel ce savant disait – parmi cent autres choses grandes et surprenantes – que l'homme pourrait vivre cent cinquante ans de vie normale, moyennant un régime alimentaire mieux compris, et, je crois bien, l'ablation du gros intestin... Et nous n'ignorons pas toutes les guérisons qui seraient possibles, si les savants et les laboratoires avaient un peu de l'or qu'on dépense à entretenir des armées... C'est du côté de l'organisation humaine qu'il faudrait chercher la possibilité des vraies guérisons miraculeuses. Seulement, c'est un problème si vaste et si compliqué, et l'on a tant à faire, qu'il est plus expéditif de nier tout, ou de brûler un cierge, ou de s'en remettre aux pères Antoine de toutes dimensions. Nos superstitions et nos croyances sont moins le sentiment de notre impuissance devant l'inconnu ou devant la fatalité, que notre faiblesse ou notre paresse à chercher le salut possible dans le connu et dans le réel. N'en discutons pas. Il est manifeste que c'est infiniment plus simple de « toucher de bois » ou d'aller chez la tireuse de cartes que de retrousser ses manches, et sur l'enclume sociale, et de ses propres mains, par l'étude, l'action, le labeur et la tenace volonté, forger son propre miracle avec le fer terrestre.

                                                                                ANDRE ARNYVELDE.

    La Petite République, 19 novembre 1913


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