• Une Nouvelle Religion

        C’est Mistral, je crois, qui pleurait sur le manque d’enthousiasme, sur la banalité, sur le prosaïsme de l’époque.
        L’excuse des grands poètes – de certains grands poètes – c’est qu’ils ressemblent à l’astrologue de la fable. Ils regardent si haut si loin, qu’ils ne voient point ce qui se passe près d’eux, en bas, chez nous.
        Quelle est la marque la plus authentique de l’enthousiasme poètique dans une société ? C’est incontestablement que des prophètes, que des fondateurs de religion puissent trouver des disciples dans une société.
        Or, si j’en crois le Temps, car, de Cannes, je n’ai pu voir cela, Paris posséderait depuis hier une nouvelle Eglise, un nouveau culte, un nouveau Messie. Une brave femme de Jemeppe-sur-Meuse, en Belgique, est venue, suivie de six cent fidèles, tout de noir habillés propager en France le culte d’Antoine : non point du saint personnage dont Flaubert, après Téniers et Jacques Callot, immortalisa les tentations, mais d’un bon vieillard qui mourut l’an dernier, entouré du respect et de la reconnaissance d’un peuple entier.
        Qu’était le père Antoine ? Un jour, un obscur ouvrier reconnut en lui la vertu qui fait les prophètes. Il s’en alla vaticinant, et comme il était convaincu, il persuada les hommes qui l’entendaient. Il y avait parmi ceux-ci des malades, des infirmes. A la voix du nouveau Messie, les paralytiques se levèrent, les aveugles virent : ils l’assurent du moins. Car des six cent fidèles qui, un petit sac à la main, vêtus, les hommes d’une lévite noire et coiffés d’un chapeau mat à bords plats, les femmes d’une robe noire et couverte d’un voile, débarquaient hier à Paris, au grand émoi des badauds, il n’en est guère qui ne soient prêts à témoigner du miraculeux pouvoir du père Antoine.
        Miraculeux en effet, le culte antoiniste dédaigne les formes extérieures qui sollicitent l’admiration des foules. Il suffit de posséder la foi pour être guéri des maux du corps et de ceux de l’âme. Foin des drogues, des thérapeutiques grossières, des chirurgies sanglantes ! La mère Antoine, dépositaire après décès du pouvoir spirituel de son mari, étend la main sur la foule recueillie et chacun s’en retourne guéri ou amélioré selon la ferveur de sa foi ; le mécréant seul s’en va comme il était venu, car les dieux ne prennent soin que de leurs fidèles.
        Pour les croyants français, on a donc institué, au fond de la Glacière, rue Vergniaud, un temple que la mère Antoine inaugurait ce matin. C’est un vilain petit monument de style indéterminé, surmonté d’un clocheton minuscule et possédant pour tout mobilier une manière de chaire adossée au chevet, devant laquelle est un panneau portant l’image sommaire d’un arbre avec cette inscription : « L’arbre de la science de la vue du mal ». Langage hermétique évidemment. Le plus grand miracle de la foi antoiniste est sans doute de le rendre clair aux sectateurs du vieil ouvrier guérisseur.
        D’autres inscriptions ornent le chevet : ce sont des formules dogmatiques : L’enseignement du père, c’est l’enseignement du Christ révélé à cette époque par la foi... Un seul remède peut guérir l’humanité : la Foi ; c’est de la foi que nait l’amour, qui nous montre dans nos ennemis Dieu lui-même.
        Le rédacteur du Temps qui est allé voir cela et nous conte ces détails a profité du voyage pour interroger un des prêtres de la religion nouvelle, un frère antoiniste.
        Celui-ci lui a dit :
        – « Le Christ venant après les prophètes, marquait une étape nouvelle dans l’évolution morale : à la rigoureuse loi du talion, il substituait le pardon des offenses. Le Père (c’est Antoine) a fait mieux : comme nos ennemis sont les meilleurs auxiliaires et les seuls guides de notre progrès, en nous révélant à nous-mêmes les défauts qui ternissent la netteté de notre conscience, ils sont les véritables instruments de notre épuration. Il ne suffit plus de leur pardonner ; nous devons reconnaître en eux nos fidèles amis et les aimer comme tels.
        « Il faut, ajoutait notre interlocuteur, retourner à l’essence même, au principe initial des religions : à la loi de la conscience ; il faut dégager cette loi de toutes les formes extérieures, de tous les rites, de toutes les liturgies qui en obscurcissent la notion. Puisque nous vivons entourés d’un fluide fait de tous les actes et de toutes les pensées commis ou conçues pendant nos existences antérieures – fluide que le Père maniait à sa volonté et d’où il tirait ses guérisons, – il faut l’exalter au cours de l’existence actuelle en pratiquant le désintéressement le plus absolu. La douleur, les épreuves nous sont envoyées pour nous permettre de nous élever successivement jusqu’à la quasi-perfection morale et à l’amour universel...
        – Mais dit notre confrère, inquiet, ce dogme des réincarnations n’est-il point hérétique. Ne sentez-vous pas quelque peu le soufre ?
        – Nullement, cher monsieur, nous respectons toutes les religions : nous remontons seulement à leur principe commun.
        – Mais vous ne les pratiquez pas ?
        – Nous sommes les fidèles du Père. Il est pour nous la réincarnation du prophète qui parut plusieurs fois pour révéler au monde la loi de la conscience…
        – Et votre foi justifie vos miracles ?
        – Assurément.
        – Et vos miracles justifient votre foi ?
        – Sans doute... comme dans toutes les religions, ajoute le frère antoiniste.
        Et voilà, pour le moment, ce que je puis vous répéter sur le propos de cette religion nouvelle.
        Je dis « pour le moment ».
        Il est en effet plus que probable que les antoinistes viendront quelque jour nous apporter la bonne parole sur la Côte d’Azur.

                         NICOLAS JOSEPH.

    Littoral, 06/11/1913 - Page 02
    (archivesjournaux.ville-cannes.fr)


    votre commentaire
  • Antoine le Guérisseur (Le Midi Socialiste N°1236 Mercredi 14 août 1912)

     

    CHRONIQUE LITTERAIRE

    Antoine “le Guérisseur”

        Il y a peu de temps un enfant mourait faute de soins. La justice émue de se fait poursuivit le père qui déclara avoir perdu un autre enfant dans les mêmes circonstances, mais qu’il n’était pas même coupable de négligence puisqu’il avait traité sa progéniture suivant les rites antoinistes.
        Qu’est-ce que l’Antoinisme ? C’est la religion d’Antoine le guérisseur.
        Cette religion nouvelle ne nous vient pas d’Amérique, la terre classique de pullulantes sectes protestantes. C’est en Wallonie que vivait, il y a peu de temps encore, un type curieux, créateur d’un culte nouveau, mélange cocasse de christianisme et de théosophie. Come tous les fondateurs de religions, il guérissait par la prière et l’imposition des mains, comme le font les « christian scientists » d’Angleterre et d’Amérique – come faisait Jésus lui-même.
        Antoine, qui est mort le 25 Juin dernier possédait une réputation qui amenait des foule dans le petit coin de Belgique qu’il habitait ; de loin venaient à lui les malades et les désespérés et des miracles s’accomplissaient.
        C’était en petit le spectacle de Lourdes et de tous les lieux de pèlerinages. Ses fervents l’appelaient « le Guérisseur ».
        Les antoinistes, il y a quelques mois, avaient adressé à lu Chambre belge une pétition recouverte de cent mille signatures demandant que la religion nouvelle soit reconnue par l’Etat. On le voit, les détraqués sont nombreux !
        Le prophète possédait une imprimerie adjointe à son temple et publiait un journal populaire qui tirait à 20.000 exemplaires.
        Cette feuille religieuse n’était pas moins ridicule que les « Croix » ou les publications de l’Armée du Salut.
        Avant d’être apôtre, Antoine avait été employé à la division des forges et martelages de la Société Cockerill. Il devint ensuite encaisseur à la Société anonyme des tôleries liégeoises, puis il s’occupa d’assurances.
        Ces petits métiers ne l’enrichiront pas beaucoup. Quand il fut touché par la grâce, quand il s’adonna à la prédication, il vit affluer vers lui les fidèles et sa fortune s’arrondit ; il construisit un temple et devint propriétaire des maisons ouvrières qui l’entourent.
        Le prêtre doit vivre de l’autel, à plus forte raison un fondateur de religion doit-il exploiter les gogos.
        Ceux-ci accouraient à Jemmapes écouter la parole de l’homme de Dieu et cracher au bassin, en reconnaissance des grâces obtenues.
        Voici en quels termes l’ « Eclaireur de l’Est » racontait en son temps la mort de ce singulier personnage :
        « Il y a quelques jours santé d’Antoine était devenue précaire et lundi matin un incident inattendu a encore accru les craintes de son entourage.
        « Vers lix heures trente, comme il se trouvait dans son temple, il s’affaissa subitement frappé apoplexie.
        « On dut le transporter chez lui où il reprit peu à peu ses sens.
        « Sur ces entrefaites, un grand nombre de ses disciples vêtus de soutanelles d’une coupe spéciale et coiffés d’immenses chapeaux, étaient accourus auprès du lit de leur maître.
         « Antoine alors proféra :
        « Demain quelque chose de sérieux se produira. »
        « Puis il ajouta d’une voix sourde :
        « Je désire que ma femme me succède dans mon enseignement religieux. »
        Le vœu du bonhomme a été accompli et sa veuve éplorée continue son commerce.
        On exposa le corps du défunt dans le temple et les fidèles ont pu lire l’affiche suivante :

                    CULTE ANTOINISTE

            Frère,
        Le conseil d’administration du culte antoiniste porte à votre connaissance que le Père vient de se désincarner aujourd’hui mardi matin 25 juin. Avant de quitter sin corps, il a tenu à revoir une dernière fois ses adeptes pour leur dire que Mère le remplacera dans sa mission, qu’elle suivra toujours son exemple. Il n’y a donc rien de changé, le Père sera toujours avec nous, Mère montera à la tribune pour les opérations générales les quatre premiers jours de la semaine à dix heures.
        L’enterrement du Père aura lieu dimanche prochain, 30 juin, à trois heures.

                          Le conseil d’administration.

        Et les obsèques d’Antoine furent un évènement dans le pays par le concours immense d’assistants qu’elles y amenèrent.
        Ces choses étranges se passent au début du vingtième siècle, non point dans une province reculée, mais en Wallonie où tout le monde parle français, où le nombre des illettrés est rare.
        La médecine religieuse d’Antoine attrait les déséquilibrés, les malades abandonnés par les médecins, les chercheurs d’étrangetés et le nombre de ces gens est considérable.
        Ne voit-on pas tous les grandes villes des somnambules extra-lucides faire des affaires d’or en renseignant les crédules sur le passé et l’avenir et les guérissant de leurs maux plus ou moins imaginaires ? Un charlatan fait le même métier en joignant à ses simagrées médicales des boniments sur les évangiles, il double, il triple le chiffre de ses affaires, il bâtit une église avec une tribune, du haut de laquelle il peut divaguer à son aise.
        L’antoinisme existe et cela nous fait songer que, malgré tout, l’esprit humain n’est pas près d’être émancipé. Il y en a pour longtemps encore avant que disparaisse toute survivance religieuse.
        Les spirites ne sont-ils pas des religieux à leur façon ?

                                                 P. F.

    Le Midi Socialiste, N°1236, Mercredi 14 août 1912


    votre commentaire
  • La religion du Père Antoine

        Vous avez sans doute rencontré des hommes graves et onctueux, à l’allure ecclésiastique vêtus comme des clergymen, sauf un grand chapeau en forme de tromblon ? Ou de vieilles dames portant grands voiles de deuil et capotes noires bavolet ! Et vous vous êtes demandes à quelle congrégation religieuse ils appartenaient.
        Ne cherchez pas plus longtemps : ce sont des Antoinistes, des sectateurs du Père Antoine et de la mère Antoine. Le père Antoine était un mineur de Jemmeppes (Belgique), vaguement guérisseur, vaguement illuminé. Il laisse des écrits à peu près incompréhensibles et fondé une religion nouvelle qui se répand avec une surprenante rapidité.
        J’ai eu l’occasion de voyager toute une nuit avec des antoinistes, gens simples, d’origine ouvrière ou petite bourgeoise, pour la plupart d’entre eux. De leur aspect, de leurs conversations, on recueillait une impression de véritable fanatisme, de croyance totale, absolue, inconditionnée, et de terrible bigoterie, infiniment supérieure à celle de nos dévotes de village. Et quel vocabulaire : fluide éthéré, moi conscient, vie antérieure, etc. Il fallait entendre ces pauvres femmes parler de leurs expériences mystiques !...
        Et pourtant, on ne pouvait se défendre d’une sympathie pour ces misérables abandonnés qui s’accrochaient, avec tant d’ardeur, à leur fragment de vérité.
        Jusques à quand laisserons-nous les faux prophètes décevoir cette foule dont le Christ eut pitié ?

    Sept : l’hebdomadaire du temps présent, vendredi 14 juin 1935 (A2,N68)


    votre commentaire
  • ...La prière et l'incantation font référence à la connaissance de la magie du verbe et de son efficience. Les formule sinantatoires, remèdes magiques par excellence, sont léguées de génération en généraltion chez les guérisseurs. La prière est utilisée comme moyen thérapeutique dans la pratique de la neuvaine ainsi que dans l'antoinisme, "religion de guérison" répandue en Wallonie et dans le nord de la France.


    votre commentaire
  • Buste du Père Antoine
    Plâtre peint
    Liège, 1952

    On aurait aimé trouver autre chose pour illustrer le mouvement dans ce musée... L'antoinisme, le seul mouvement religieux né en Wallonie et néanmoins son parent pauvre...


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique