• L'Antoinisme (Le XIXe siècle, 16-01-1911 (N14920))

    TRIBUNE LIBRE L'ANTOINISME L'antoinisme existe. C'est une religion. Qu'on ne s'y trompe pas, sur la foi d'une homonymie. Je ne viens pas de dire que les Parisiens aient voué un culte à l'éminent directeur de l'Odéon. S'ils lui ont de la reconnaissance, en raison de toutes les tentatives généreuses et heureuses aussi, très souvent, qu'il fait pour les doter d'un second Théâtre-Français qui ne soit pas l'inutile succédané de l'autre, leur enthousiasme ne va pas jusqu'à lui élever des autels. C'est d'un autre Antoine qu'il s'agit. Celui-ci vit à Jemeppe-sur-Meuse, petit bourg belge de quelque six mille âmes. Et c'est un messie. On s'attend que j'en vais railler. Prophète belge ! Une contrefaçon, cela va de soi, dira-t-on, et qui droit prêter à rire. Je ne le pense pas. Le lecteur ne le pensera pas non plus, quand il saura que cet homme a suscité 160.000 pétitionnaires qui adressent à la Chambre belge une requête très sérieuse, très digne, pour lui demander la consécration officielle de la nouvelle religion. Les adeptes d'Antoine ont, en effet, édifié, à leurs frais, une église. Ils ne réclament de l'Etat nulle subvention. ils veulent seulement l'affectation légale au culte antoiniste de ce temple bâti de leurs deniers. Voilà, n'est-il pas vrai ? un phénomène social du plus haut intérêt. Il appelle réflexion, on en conviendra. Mais d'abord, quel est cet Antoine ? un vieillard de soixante-sept ans, ancien mineur, qui se dit inspiré de Dieu pour apporter à nouveau à ceux qui souffrent, à ceux qui peinent, à tous les malheureux de l'âme et du corps, le réconfort d'un évangile d'amour. Non plus que le Galiléen, le Messie belge n'est un docteur de la Loi. Il parle selon le cœur et ne s'adresse qu'au cœur. Mais sa voix en trouve le chemin avec une merveilleuse facilité, et sa parole a le don de toucher, d'exalter. Il semble permis de supposer que c'est un génie moral. Si Tolstoï l'eût connu, sans doute eût-il incliné devant lui sa magnifique intelligence. Car Tolstoï accordait plus de prix au pouvoir d'enfanter le bien qu'à celui de créer le beau, ou de constituer le savoir. Cette vertu, efficace à moraliser le monde, le grand Russe l'avait cru trouver, ou plutôt retrouver, dans le christianisme ramené à la simplicité de l'origine et débarrassé des superféations catholiques. On sait cependant qu'il ne s'était pas tenu à la morale, dans sa restitution du christianisme. Je veux dire que le précepte fondamental : « Aimez-vous les uns les autres, comme des frères », s'il lui avait paru suffisant à régler toutes les relations humaines, ne l'avait pas enpêché de se poser, comme toute l'humanité pensante, la question proprement religieuse du rapport de l'homme avec l'univers. Et force lui avait donc été, faute d'expresse révélation, de faire de la métaphysique. Elle est, cette métaphysique de Tolstoï, singulièrement profonde et témoigne de la plus grande force spéculative. Mais d'abord elle passe la compréhension de la foule, et, près des intellectuels eux-mêmes, elle peut trouver crédit, elle ne saurait emporter la certitude. Antoine, pour cause, ne s'embarrasse pas de métaphysique. La question religieuse, il la résout ainsi que fit le Christ, et chez les humbles, avec le même succès : il affirme Dieu et l'âme. Voilà tout. Il affirme, mais prouve-t-il ? demandera-t-on. Oui, il prouve. Comment ? Par le miracle. Antoine, comme Jésus-Christ, est thaumaturge. Ses adeptes l'appellent Antoine le Guérisseur. Guérisseur aussi était Jésus. Rien de plus, probablement. Par là s'exlique l'étrange fortune de l'antoinisme : comment douter du caractère surnaturel d'un homme qui, par la simple imposition des mains et l'union en esprit du patient avec lui, délivre les malades de leurs maux ? Et si ce pouvoir miraculaire, il dit le tenir de Dieu, comment nier ce Dieu qui fait se lever pour ses créatures misérables un sauveur, et ainsi se prouve non par les raisons des doctes qu'on peut ne pas comprendre, ou que d'autres raisons contraires peuvent réfuter, mais par les actes de celui qu'il envoie ? Enfin, ce n'est point aux corps seulement qu'Antoine le Guérisseur fait du bien, c'est aux âmes aussi. Comprenez-vous, alors, que les âmes obscures des ignorants et des simples sont toutes réconfortées et réjouies de cette ardente lumière de l'amour qui entre en elles, comme le soleil dans un galetas, et les éclaire et les réchauffe ? La douceur de s'oublier soi-même, de se donner tout à tous, elles l'éprouvent, ô joie ! Et cette pureté qu'ils revêtent, le humbles, comme la fraîcheur éclatante d'un linge neuf, ah ! qu'elle les fait enfin heureux, ces malheureux ! Le bonheur, c'est le vœu incoercible, c'est l'espérance éternelle des hommes, et qui le donne est dieu, car c'est le grand miracle. Mais je ne crois guère à la durée de l'antoinisme. Les sycophantes s'en mêleront et gâteront tout. ou bien même les pauvres gens perdront foi : Leur naïveté ne sera pas assez forte contre le siècle. Puissent-ils au moins se souvenir du bienfait de leur beau rêve fraternitaire ! Eugène HOLLANDE. Eugène Hollande (1866 – 1931), "C'est à sa mère, à cette mère bourguignonne morte si jeune, qu'il dut sans doute, comme tant de poètes, le don de la poésie. Mais peut-être la foi religieuse dont il eut toujours la nostalgie, alors même qu'il s'en croyait absolument détaché, et qui finira par le reprendre doucement, lui vient-elle aussi bien de ses ancêtres des Flandres que de ses ancêtres bourguignons. En tout cas, au temps ou il écrivait Beauté, les uns et les autres s'accordaient à le pousser tantôt vers les kermesses, tantôt vers les divines solitudes. C'était un rêveur fortement musclé et qui prolongeait avec une magnifique insouciance la vie d'étudiant. Très distrait, très flâneur, le moins géomètre des hommes, il ne s'orientait sûrement qu'en poésie." (La Revue Bleue, La Revue politique et littéraire, Année 62, 1924)


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