• Le Guérisseur (L'Intransigeant 10 sept 1912)

    Le Guérisseur

     Traitement par l'esprit

         « Si l'on ne veut pas périr, il ne faut jamais appeler le médecin, ni prendre de remède. » Ceci n'est pas une boutade de Molière. C'est un des principes d'Antoine le Guérisseur. Et on le commente ainsi : « Il faut croire au Père, la foi en lui vous guérira quand médications et remèdes seront impuissants à assurer votre soulagement. » Ce culte antoniste est détestable et on ne saurait le juger avec trop de sévérité. Ces maximes, sur des cerveaux faibles ou en déséquilibre, ont la plus dangereuse influence. On en connait les résultats et la lamentable histoire de ce chiffonnier qui laissa mourir sa fillette en est une preuve nouvelle. Combien d'autres cas analogues se produisirent, qui équivalent, en somme, à des meurtres ou à des suicides !
        Il conviendrait pourtant de signaler la néfaste influence de ces thaumaturges, de ces sectes mettant en désarroi tant de mentalités en perpétuelle instance de détraquement. Ces traitements par la foi, ces espoirs de guérison par la seule opération de l'esprit du Père Antoine sont signature d'états mentaux très proches de l'aliénation.

         L'antonisme, en prêchant le renoncement, l'acceptation de la douleur comme le plus grand bien, en s'en remettant en toute autre chose à l'intervention du guérisseur, est, par la passivité qu'il impose à l'être humain, par ce fatalisme qui l'énerve, la doctrine la plus dissolvante à une époque où l'homme a déjà trop de tendances à l'aboulisme, à une époque d'âpres luttes où l'homme a besoin de toutes ses forces, de toute sa volonté pour combattre sa vie. Et, d'ailleurs, à quoi bon, ce culte nouveau, qui n'est qu'un reflet pâle et déformé des enseignements du Christ ?
        Sans doute, les antonistes prudents s'en tiennent au proverbe « Aide-toi, le ciel t'aidera » et, s'ils invoquent le Père dans la maladie, ils se montrent avisés en appelant le docteur. Mais les individus simplistes – qui sont le plus grand nombre – se soucient peu du médecin et se contentent de la prière. On connait les résultats d'un tel traitement. Assurément, il ne convient pas de dénier tout pouvoir à la prière, qui n'est que la plus intense expression d'un désir précis, non plus qu'à la foi, qui accomplit parfois d'extraordinaires guérisons. On en a, chaque année, à Lourdes, assez d'exemples certains pour qu'il soit permis d'affirmer leur puissance.
        Il arrive aussi que certains caractères, par leur maîtrise de soi, par un entraînement continu de leur volonté, arrivent à dominer leurs souffrances, à modifier même partiellement quelques états morbides. Il y a là une auto-suggestion assez puissante pour supprimer la douleur dans des cas où, d'ailleurs, une suggestion étrangère, hypnotique ou à l'état de veille, agirait identiquement. Mais c'est une action absolument individuelle n'ayant son plein effet que dans des circonstances déterminées, et il n'est pas besoin d'antonisme pour accomplir ces prétendus miracles, d'ordre très naturel.

          Ce qui est aussi déplorable, c'est la rage de prosélytisme de ces illuminés, c'est leur manie cultuelle. Qu'il s'agisse des scientistes, de certains cercles spirites ou des antonistes, le but poursuivi et les résultats sont les mêmes. Les uns croient agir sur les événements, les autres sur les hommes ; la plupart ont en vue, par des moyens empiriques, la guérison des innombrables maux dont souffre l'humanité. On veut croire – sans pouvoir absolument l'affirmer – que ces fondateurs ou ces rénovateurs sont désintéressés. Leur influence n'en est pas moins néfaste, car il n'est pas indifférent, qu'ils aient et qu'ils mettent les cervelles à l'envers par leurs pratiques mystérieuses et hors du sens commun. On peut, sans doute, leur accorder les circonstances atténuantes quand ils déterminent des pseudo-guérisons ou des améliorations d'états pathologiques fort guérissables tout seuls ou par d'autres moyens. Mais, quand ils cessent d'opérer discrètement et organisent une habile réclame, quand ils peuvent devenir une menace réelle pour la santé publique, – car le plus grand nombre va toujours aux charlatans qui font le plus grand bruit – il convient de mettre en garde contre le danger. Et ce ne sont pas les promoteurs conscients ou non de telles erreurs qui sont les moins coupables.

                                                                               XAVIER PELLETIER

     L'Intransigeant, 10 septembre 1912


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