• Les Propos du Lanternier (La Lanterne 23 juillet 1912)

    Leclerc (La Lanterne 23 juillet 1912)

     

    Les Propos
                du Lanternier

        Hier, nous rapportions en quelques mots que deux miséreux, Joseph Leclerc et Mathilde Brossard, avaient été envoyés au Dépôt parce qu'après la mort de leur enfant, le médecin avait refusé le permis d'inhumer. Les mauvais traitements peut-être, le manque de soins en tout cas, avaient déterminé le décès. Il convient de revenir sur cette affaire, car le couple bizarre semble bien avoir été victime d'une forme particulière de fanatisme.
        Lorsque le commissaire de police, en effet, pénétra dans le taudis qu'occupent rue de la Parcheminerie, Leclerc et sa compagne, et que le médecin eut constaté la saleté repoussante qui régnait dans la demeure et sur la personne de ses habitants, ils interrogèrent les parents sur les raisons de leur criminelle insouciance.
        On leur répondit ceci :
        – A quoi bon chercher un médecin pour guérir les malades ? Il suffit de prier. Si le Père veut, le malade sera sauvé. Si le Père veut le rappeler à lui, que sa sainte volonté soit faite.
        Le commissaire et le médecin, si accoutumés qu'ils puissent être, de par leur profession, au spectacle des faiblesses humaines, s'étonnèrent. Comment ces idées saugrenues avaient-elles pu germer dans la tête des deux pauvres hères ?
        C'est que Leclerc et Mathilde Brossard étaient de fidèles disciples du père Antoine. Vous savez bien, le père Antoine qui promettait aux malades la guérison par la prière, le père Antoine, qui commença son apostolat en Belgique et dont nous parlions il y a quelques semaines, à l'occasion de sa mort. Malheureusement, l'antoinisme ne réussit pas à Leclerc. Si la foi peut soulever des montagnes, elle se révéla incapable de sauver la petite fille. Le plus triste est que, il y a deux mois, les deux antoinistes avaient déjà perdu, dans les mêmes conditions, une autre fille. Cela ne leur avait pas suffi : la foi est tenace.
        Elle est surtout tenace chez les gens de l'espèce de Leclerc et de Mathilde Brossard. Aux abords de la place Maubert, ils passaient pour un couple de malades, d'hallucinés, d'alcooliques : bon terrain pour les superstitions de toutes sortes. Les voici maintenant au Dépôt. Que la volonté d'Allah, dont Antoine est le prophète, soit accomplie ! Après tout, il ne s'agit que d'une « retraite ». C'est encore de la religion.

    La Lanterne, 23 juillet 1912


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