•     L'usine haletait dans une fin d'après-midi de juillet. Il y avait une heure à peu près que la dernière coulée, sortie pétillante et rouge du ventre des hauts fourneaux, s'était solidifiée dans les lingotières. A coups de masses, des hommes aux pectoraux nus rompaient à présent cette lave froidie, en empilaient les blocs dans leurs mains munies de paumes de cuir, le torse projeté en arrière, avec la saillie violente des côtes, l'un après l'autre allaient vider leurs charges sur des roulottes qui ensuite prenaient à grand bruit le chemin des laminoirs, cahotant parmi les scories des cours et de rails en rails rebondissant à travers les voies ferrées qui sillonnaient l'aire en tous gens. Tout en haut, dans les flammes pâles du jour, l'énorme gueulard, pareil à un cratère, exhalait des tourbillons de gaz bleus, allumés par moments d'un rose d'incendie plus bas, le long de la ligne des fours à coke, crépitaient des rangs de feux clairs, dans un brouillard de puantes fumées noires; et constamment les longues cheminées grêles des fours à puddler et à chauffer lançaient leurs flottantes spirales grises parmi les jets bouillants éructés des chaudières.
        A la gauche des grilles d'entrée, les forges, la fonderie, l'ajustage, la chaudronnerie, alignés en une suite d'installations parallèles, ronflaient comme une colossale turbine tournoyant dans l'espace. Le anhèlement boréen des souffleries, le battement ininterrompu des enclumes, la retombée à contre-mesure et toujours recommençante des mille marteaux sur le cuivre, le fer et la tôle, l'époumonnement saccadé et rauque des machines, la trépidation bourdonnante des courroies de transmission, le stridemment des scies, des cisailles, des limes et des forets mordant les métaux formaient une tempête de bruits aigus, discords, retentissants et sourds, dominés à intervalles réguliers par le coup de canon émoussé d'un pilon de quatre mille, dont chaque pesée semblait devoir fendre la croûte terrienne dans sa profondeur. Un autre groupe de bâtiments, séparés des premiers par un chantier encombré de baquets, de monceaux d'écrous et de jonchées de ferrailles, réunissait les ateliers de la tôlerie, du montage et de l'essayage, ces deux derniers ouverts à leurs extrémités pour l'entrée et la sortie des locomotives comme les garages des stations de chemin de fer. Là, le tapage grandissait encore dans un roulement affolé de maillets battant la charge sur des panses de générateurs comme sur de monstrueux tambours; par moments tous les marteaux tapant à l'unisson, on avait la sensation d'une multitude de dragueurs déchargeant à la fois leurs godets sur des plaques de tôle; et même pendant les courtes pauses du martelage, l'air demeurait ébranlé par d'effroyables sonorités de gongs et de cloches qui rendaient les monteurs et les chaudronniers sourds au bout de trois ans de métier.
        Cependant, avec des sibilements de peine et d'ahan, la horde farouche des puddleurs, poudreux et noirs dans le fulgurement de leurs fours, de longs ruisseaux de sueur coulant comme des larmes de leurs membres exténués jusque parmi les flots de laitier piétinés par leurs semelles, s'exténuaient aux suprêmes efforts de la manipulation. En vingt endroits, brusquement les portes de fer des cuvettes battirent; des bras armés de tenailles venaient d'entrer dans la fournaise, en avaient extrait d'horribles boules rugueuses, papillées de grains de riz d'un éclat aveuglant, comme des têtes de Méduse à crinières de flammes, et les avaient précipitées sur des véhicules de fer qui les emportaient maintenant crachant le feu par les yeux, la bouche et les narines, du côté des marteaux pilons. De moment en moment, le nombre de ces boules roulantes augmentait; elles décrivaient dans les houles humaines des trajectoires sanglantes qui se croisaient, multipliaient à terre des rais de feu; le sol en tous lieux était éclaboussé d'un déluge de braises fumantes que les pieds écrasaient et qui se rompaient en fusées d'étoiles. Et sans trêve le marteleur, son masque en fil de fer sur la face, les tibias et les pieds protégés d'épaisses lamelles de cuir qui lui donnaient une apparence grotesque et terrible, remuait aux crocs de ses tenailles, sous les chocs d'un pilon s'abattant avec un fracas mou, les informes blocs pétillants desquels, à chaque coup, giclait, comme une sève chaude, toute une pluie d'étincelles. Les passeurs à leur tour s'emparaient des loupes graduellement équarries et les portaient aux laminoirs ébaucheurs. Puis commençait la galopée des crocheteurs, bondissant par bandes de quatre de chaque côté des rouleaux, leurs lourdes pinces en arrêt pour saisir au passage la barre de fer, dès sa sortie des cylindres. Et la barre s'allongeait, finissait par ressembler à un énorme serpent écarlate, se tordant dans la fuite et la bousculade du train.
        De plus en plus, les cris, les appels, les tintements des gongs, le cahotement des véhicules, le sifflement de la vapeur, le bruit des ringards jetés à terre montaient, se mêlaient, dissonaient dans la prodigieuse cacophonie de ce peuple d'hommes et de machines tourbillonnant, beuglant et mugissant à l'égal d'une ménagerie. Chaque fois que la scie à vapeur, décliquant sa grande roue dentelée, mordait un rail, un crissement s'entendait, horrible, comme une décharge de mitraille, en même temps que s'échappait du fer scié un pétillement de rubescentes binettes. Et au loin, un autre monstre, aux roues de fonte perpétuellement bourdonnantes, avec deux colossales mâchoires qui s'ouvraient et se formaient d'un mouvement automatique, les terrifiantes cisailles mécaniques cassaient d'une fois des pièces grosses comme une tête d'homme, sans jamais s'alentir ni s'accélérer, leurs crocs toujours prêts à travers on ne sait quel épouvantable meuglement produit par le toupillement des moules massives. Puis, dominant tout ce pêle-mêle des batailles industrielles, avec une rotation de cent tours à la minute, la vision chimérique des volants, gironnant dans leur cage de fer et touchant presque la voûte, évoquait la pensée de disques solaires désorbités et roulant en des ellipses effrénées à travers l'espace. Et tandis que, dans les flammes dévorantes de l'air, les hommes érénés, pantelants, les côtes trouées de creux profonds à chaque halenée, s'épuisaient aux offres du dernier coup de collier, il semblait qu'une exaspération avait pris tout ce monde ténébreux des machines, par ironie des forces déclinantes de la créature. Cependant puddleurs, chauffeurs, lamineurs, crocheteurs, passeurs, luttaient contre l'action conjurée de l'écrasant soleil et des lassitudes grandissantes. L'un après l'autre ils se plongeaient la tête et le thorax dans des cuves d'eau, près des ouvertures, tout blêmes sous le jour vermeil, avec des taches roses de brûlure à leur peau mordue par les souffles des fours. Des râles sortaient des poitrines, les bouches expiraient des haleines ardentes, et une puanteur chaude de chair humide, comme un faguenas d'hôpital, passait dans les relents de graisse, de houille et d'huile qui saturaient, l'air.


    Camille Lemonnier - Happe-chair (1886), p.2
    source : gallica


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  •     La Révolution industrielle a placé à nouveau la Wallonie dans une position de supériorité relative vis-à-vis de ses voisins, hormis l'Angleterre. Très vite, la région est devenue un centre de diffusion des nouvelles techniques de production et de gestion à travers l'Europe continentale, et au premier chef dans les pays limitrophes. Cockerill, à son habitude, a fait oeuvre de pionnier et déployé une activité débordante qui s'est traduite par la création d'une multitude d'entreprises de Paris à Varsovie en passant par Berlin. La plupart n'ont eu qu'une vie éphémère.

        A sa suite, de nombreux ouvriers spécialisés et entrepreneurs wallons, surtout liégeois, ont contribué à diffuser la Révolution industrielle en Allemagne. En 1831-33, Jacques Piedboeuf, originaire de Jupille près de Liège, fonde la première fabrique de chaudières d'Allemagne à Aix-la-Chapelle. Pour s'approvisionner en tôles, il y joint un premier laminoir en 1845, puis un second à Dusseldorf en 1857. En 1841, les usines de puddlage et laminoirs Michiels et Cie sont bâties à Eschweiler pour fournir  les rails nécessaires à la ligne Cologne-Aix à partir d'une fonte importée de Seraing. Piedboeuf comme Michiels vont développer considérablement leurs activités et seront parmi les créateurs de grandes entreprises qui ont occupé une place marquante dan la métallurgie allemande juqu'au XXe siècle.

        Parallèlement, les ressources minérales de la Ruhr suscitent de grandes convoitises. En 1849 à Dusseldorf, la SA belgo-rhénane des Charbonnages de la Ruhr est formée sous l'impulsion de l'ingénieur des mines montois Joseph Chaudron. Entre la fin des années 1840 et 1855, Charles Detilleux acquiert des concessions près de Gelsenkirchen. En 1853, un consortium mené par le recteur de l'Université de Liège, Jean-Louis Trasenter, obtient la concession de gisement près de Duisbourg. La SA belge des Charbonnages de Herne-Bochum réunit des actionnaires belges et français à la fin des années 1850. Etc... partout dans le bassin de la Ruhr, les techniques d'étançonnages et d'extraction wallonnes se diffusent.

    Wallonie, Atouts et référence d'une Région,
    Les Wallons hors de la Wallonie,
    par Michel Oris et Jean-François Potelle
    II. De la révolution au déclin industriel, p.421
    Région wallonne et Ed. Labor, 1995


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  •     L'aspect social de la Belgique a subi de profondes modifications au cours des cent dernières années. Le développement inouï de l'industrie, la prolétarisation concomitante des masses agricoles, la disparition progressive de certaines classes d'artisans et de travailleurs à domicile ont changé la répartition professionnelle d'une partie importante de la population. Les transformations, lentes d'abord, plus rapides ensuite des conditions de vie de la classe ouvrière et agricole accusent de traits nouveaux la physionomie sociale de notre pays.
        Au début de XIXe siècle, la classe ouvrière était surtout agricole et particulièrement miseérable. Ducpétiaux, le statisticien et économiste réputé, dans ses enquêtes sur la situation des classe sociales vers le milieu du siècle dernier, constate qu'alors que, pour 100 hectares de terre mise en culture, on ne compte en Angleterre que 25 cultivateurs, y compris les femmes et les enfants, et 36 en France, il y en a 65 dans le Flandre Orientale ; dans la Flandre Occidentale cette proportion est encore dépassée. Ailleurs, il considère que "loin d'être à même de recevoir un surcroît de population, les communes rurales devraient, au contraire, pouvoir déverser ailleurs une partie de leurs habitants". Le même auteur ajoute que "si cette population se multiplie, sa dégénérescence se révèle à tous les yeux clairvoyants et que l'on essayerait vainement de nier qu'il faut l'attribuer à l'insuffisance de l'alimentation, conséquence de la disproportion des ressources de la classe ouvrière et de ses besoins les plus indispensables".
        Les besoins croissants en main-d'oeuvre de l'industrie attirèrent d'ailleurs vers les villes les populations campagnardes. L'industrie à domicile, très répandue dans les villages, périclitait très fort en raison de la concurrence que lui faisait la grande industrie. Les enfants et les femmes se présentèrent dans les usines au même titre que les hommes. Les conditions de travail y étaient cependant loin d'être brillantes. Elles n'étaient même pas humaines. "Si l'on interroge les relevés du recensement de 1846, - dit Dupectiaux, - on voit que près d'un tiers des ouvriers du pays étaient, à cette époque, inscrits sur les registres des bureau de bienfaisance."
        Dix ans plus tard, la situation avait encore empiré ; le même auteur signale qu'il y aurait sur 5 ouvriers plus de 2 individus inscrits sur les listes des bureaux de bienfaisance. Ce n'est pas lentement, très lentement d'abord, que les conditions de vie s'améliorent, pour progresser ensuite à une rythme plus rapide, qui ira en s'accélérant. L'allure de ce mouvement est corrélatif à la prise de conscience de la force que trouve la classe ouvrière dans une organisation qui, inexistante au début, va aller en se développant.

    Encyclopédie Belge, Notre vie sociale, p.256


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  • Après sa réouverture en janvier 2008, le Haut-Fourneau n°6 de Seraing ferme au bout de même pas un an d'une nouvelle activité qui semblait plein de promesse.

    Des images du métallurgiste Pierre Machiroux sur http://haut-fourneau06.skyrock.com/ et le film sur http://www.far.be/hf6/

    Les articles du Vif.be :

    http://www.levif.be/actualite/belgique/72-56-9550/seraing-va-redemarrer-le-haut-fourneau-6-.html
    http://www.levif.be/actualite/belgique/72-56-24504/fermeture-du-haut-fourneau-6-chez-arcelormittal-.html

     


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  • Belles photographies de Jim Sumkay, photographe belge qui posa son objectif avec tendresse sur la commune d'origine de Louis Antoine : un aperçu de Jemeppe-sur-Meuse maintenant.

    www.museepla.ulg.ac.be


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