• LOUIS GUILLOUX, Grimaces (Europe 15-07-1936 (N163))

         Hier, est arrivé chez la sage-femme un homme d'une quarantaine d'années, blond-roux, avec des yeux bleus, des joues creuses, et l'air un peu fou. Mais il était si ému ! Sa petite voiture l'attendait devant la porte.
         — Partons, partons tout de suite, disait-il. Il ne tenait pas en place.
         Le mari de la sage-femme le regardait avec sympathie « Encore un piqué ! »
         Bref, les voilà partis.
         Une heure plus tard, la sage-femme revient. L'enfant n'est pas encore près de naître. Ce sera pour cette nuit.
         — Je m'en doutais, dit le mari.
         Le soir, vers six heures, l'homme blond-roux reparaît, toujours en auto. Sa femme souffre. Ce sera bientôt le moment. Et la sage-femme repart avec lui.
         Elle rentre dans la nuit, vers deux heures. Son mari, mal réveillé, demande :
         — Ça c'est bien passé ?
         — L'enfant est mort...
         Quoique n'en pouvant plus de fatigue, elle raconte :
         — C'est des Antoinistes.
         Il y avait un portrait du P. Antoine au-dessus du lit. Tout le temps qu'elle souffrait, elle disait à son mari :
         — Élève ta pensée, Marcel, élève ta pensée !
         — ...m'en doutais, répond le mari.
         — Elle a pleuré au moins pendant une heure.
         Là-dessus ils s'endorment.
         Ce matin, la sage-femme retourne soigner sa malade. L'homme blond-roux la ramène chez elle en auto, et là qu'apprend-elle ? Que le cadavre du petit est dans le spider.
         — Vous êtes fou ? Pourquoi avez-vous fait cela ? Il ne répond rien. Elle appelle son mari.
         — Marcel ! Il a mis le... le petit dans le spider !
         — Il est fou ?
         — Mais c'est pour que ma femme ne le voie pas, dit-il.
         Marcel est furieux.
         — Vous vous rendez pas compte ? Et s'il vous arrivait un accident ? Hein, sans blagues... Vous êtes malade ?
         L'autre convient qu'il n'avait pas pensé à cela.
         — N'importe qui pourrait ouvrir le spider, dit la sage-femme.
         — Écoutez : rentrez chez vous tout de suite. Remettez ce... petit, dans un lit, dans un berceau... Sortez-le de là, bon Dieu !
         L'homme blond-roux a l'air complètement idiot.
         — Je sais bien que ce que je fais là est mal, dit-il, mais c'était pour que ma femme ne voie pas. Je vais suivre votre conseil.
         Et il s'en va.
         Il s'en va, mais il veut passer chez un menuisier commander le petit cercueil, et mettre tout de suite l'enfant dedans.
         — Ne faites pas ça... Rentrez chez vous.
         Il part enfin.
         — En voilà un drôle de coco ! dit le mari. Il pourrait nous faire avoir des histoires. Qu'est-ce qu'on penserait, si...
         — C'est à frémir.
         La matinée passe. Ils déjeunent, mais ils sont inquiets Avec un pareil... quoi ?
         — Y a pas de noms, pour des types comme ça. Allons chez lui.
         Il habite dans un faubourg. Sa maison est en bordure de route. La route de Paris. Et l'auto est arrêtée devant la porte.
         Ils sonnent, L'homme blond-roux apparaît.
         — Où est l'enfant ?
        Toujours dans le spider !
         — Je ne veux pas que ma femme le voie. Je ne veux pas que la femme de ménage le voie...
         — Rentrez l'auto au garage tout de suite ! Sortez l'enfant de là.!
         — Oui.
         Toute la matinée, il s'est baladé en ville, avec l'enfant mort dans le spider. Il est allé à la mairie, au cimetière, voir le fossoyeur, chez un menuisier.
         — En voilà une histoire, dit Marcel...
         Tant pis, il ne quittera plus son client que l'enfant ne soit enterré...

    LOUIS GUILLOUX, Grimaces
    Fragments d'un livre à paraître aux E.S.I. (Editions sociales internationales) sous le titre : Histoire de Brigands.
    in Europe, 15/07/1936 (N°163).


    Description
    Ajouté par bettyboop17 le 11-03
    Un officier sanguinaire, un vieux paysan philosophe, un enfant moqueur, une gueule cassée... Les Histoires de brigands fourmillent de ces figures contrastées, personnages fugitifs et prosaïques qui peuplent le théâtre grotesque de la vie. Croquant " sur le vif " ceux qui l'entourent et plaçant l'observation sociale au cœur de son art, Louis Guilloux dénonce, sans faire de concession, l'avarice et l'ignorance tant bourgeoises qu'ouvrières. Epuisées depuis 1936, les Histoires de brigands recèlent tout l'univers des grands romans de Louis Guilloux, de La Maison du peuple au jeu de patience, sans oublier son chefs-d'œuvre, Le Sang noir : Cette nouvelle édition, augmentée d'une trentaine d'histoires dont certaines sont publiées pour la première fois en livre, se clôt sur une correspondance inédite de l'auteur avec Jean Paulhan.


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