• Chaque soir, les adeptes du culte antoiniste (Paris-midi, 21 sept 1937)

    Chaque soir, les adeptes
    du culte antoiniste écoutent
    l’enseignement du Père
    dans un quartier
    déshérité de Paris

        C'est une triste rue qui sent la suie et le caoutchouc brûlé, une rue bordée d'usines où, aux heures de travail, les fraiseuses font entendre leur ronron irrité, une rue sans joie du treizième arrondissement.
        C'est là que s'élève, au confluent de deux autres voies, la minuscule chapelle du culte antoiniste.
        Dès qu'on y pénètre, après avoir franchi un étroit portail, on est frappé par le silence et la blancheur qui y règnent. Quel havre dans ce quartier laid, bruyant, sans grâce !
        Si vous voulez vous recueillir d'avance, vous obtiendrez encore plus, nous avait dit une « sœur » coiffée d'un béguin noir.
        Il était 7 heures 20. La « lecture de l'enseignement du Père » ne commençait qu'à 7 heures 30, comme chaque jour. Nous entrâmes quand même.

        Il est hors de doute que ceux qui ont conçu le temple antoiniste connaissent leur métier. Sur les murs d'une nudité monastique et passés à la chaux, des écriteaux sont accrochés : « Défense de parler dans le temple ». Les bancs de bois et la galerie qui entoure le chœur peuvent asseoir trois cents personnes peut-être. L'autel consiste en un pupitre surmonté d'une chaire sur laquelle est attache le tableau, emblème du culte antoiniste : l'arbre de la science de la vue du mal. Au-dessus de cette chaire, la philosophie de cette religion se détache en lettres blanches sur fond vert : Un seul remède peut guérir l'humanité : la foi, car c'est de la foi que naît l'amour. D'étroites fenêtres, en forme de tables de la loi, dispensent une lumière laiteuse et douce. Tout à l'heure, pendant la lecture, on allumera une lampe fixée au pupitre, qui éclairera un côté de l'officiant et laissera les fidèles plongés dans une ombre propice à la méditation.
        Ils sont peu nombreux, les fidèles, et surtout féminins. Ils arrivent, se recueillent un instant, debout, les mains jointes, et attendent.
        Un « frère » vient d'arriver, vêtu comme les pasteurs anglais. Il s'est assis au premier rang. Lorsque les aiguilles de la pendule électrique – le temple comporte aussi un ventilateur – marquent 7 heures 30, il monte au pupitre et, silencieusement, fait une courte prière. Les assistants se sont levés et l'imitent.
        Puis, ouvrant un livre, le « frère » nous lit quelques passages de l'enseignement du Père. Il y est question de préceptes simples : amour du prochain, même de ses ennemis – surtout de ceux-ci – acceptation de toutes les religions, désintéressement absolu, et d'axiomes comme celui-ci : « C'est le malheur qui fait apprécier le bonheur comme la maladie fait apprécier la santé. »
        Cette lecture, débitée d'une voix monocorde, dure exactement un quart d'heure. Alors, le « frère » se lève et déclare : « Au nom du Père, merci mes frères. »
        C'est tout, un à un les fidèles se perdent dans la rue qui sent la suie et le caoutchouc brûlé, apaisés, réconfortés peut-être.

                                                        René Brest.

    Paris-midi, 21 septembre 1937


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  • Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris 1 janv 1955

    Demandes d'autorisation de construite.

        Du 18 février au 1er mars 1955.

    13e arr. – 34, rue Vergniaud. – Pét., Union des associations culturelles antoinistes. – Construction de deux bâtiments à rez-de-chaussée pour dépôt.

    Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 1 janvier 1955


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  • 34 Rue Vergniaud, 75013 Paris, France (GoogleMaps)


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  • Guérison des malades (L'Humanité 11 jan 1937)#1Guérison des malades (L'Humanité 11 jan 1937)#2

     

    Trafiquants de mystère

    VII. — Guérison des maladies

        Je ne veux pas faire ici une étude de la question des guérisseurs : il m'eût fallu parcourir les campagnes et recueillir pendant des mois des témoignages... Mais cette enquête m'a conduite pourtant chez quelques guérisseurs parisiens.
        Le guérisseur René habite près des Tuileries un appartement charmant, meublé dans le goût ancien. Je suis allée le voir sur la foi des annonces : il exerce tout à fait publiquement son métier de guérisseur, c'est dont qu'il ne craint guère d'être poursuivi pour exercice illégal de la médecine, c'est donc qu'il est médecin... Il y a ainsi des médecins, sans grands titres médicaux, qui ne pouvant faire, graver sur leurs cartes : « Ancien interne des hôpitaux », ont jugé qu'ils se feraient plus promptement une clientèle en faisant appel au goût de l'occulte. Qui donc, plus qu'un homme qui souffre est disposé à avoir la foi ?
        Le guérisseur : René pratique le magnétisme. Du moins le dit-il. Peut-être se souvient-il quelquefois, mais avec habileté, qu'il est aussi médecin. Cette médecine guérit peut-être parfois ses malades. Dans une ville comme Paris, il ne serait sans doute qu'un médiocre docteur : un peu de cynisme, un certain manque de scrupules lui permettent d'être un assez grand guérisseur...

        Il a entre 35 et 40 ans, l'air désinvolte et sournois d'un fils de famille élevé chez les Pères, les oreilles décollées, le teint pâle, une courte moustache. Il y a dans toute son apparence un petit air Croix de Feu : suis-je influencée par la présence dans sa bibliothèque des livres de Louis Bertrand ?
        Le guérisseur m'examine, me palpe, comme il se doit. Il s'empresse de reconnaître en moi les maux dont je lui ai dit les symptômes, bien que je me sois parée pour éprouver sa science, de souffrances qui ne sont pas les miennes. Il me met en garde contre les médicaments que les pharmaciens vendent : c'est qu'il ne croit qu'aux plantes. Il me recommande de manger tous les jours quelques dattes : je n'en mourrai pas. Il s'offre, à me magnétiser l'épine dorsale au cours de prochaines séances.
        « J'ai impressionné à distance, madame, des plaques photographiques, par ma seule puissance magnétique. Ça s'est fait dans des expériences publiques et contrôlées... »
        Il me raconte l'histoire d'un monsieur endormi à son insu, à qui il fit accomplir, sans qu'il s'en doutât, toute une série de gestes. Il joue enfin le grand jeu du charlatan, il me dit que dans le salon voisin attend une dame qui ne veut point être vue et se cache le visage. Je feins d'être troublée par ces images à la Cagliostco, je lui demande conseil pour une feinte maladie de mon mari.
        Il faut qu'il vienne me voir, dit-il.
        Mais mon mari est un esprit fort, il n'a pas confiance dans les guérisseurs, dans le magnétisme. Comment le convaincre, l'amener à vous consulter ?
       
    M. René, voyant s'échapper un possible client, cligne de l'ail, et me fait cet aveu :
        Mais voyons, entre nous, croyez-vous que je n'aie pas fait mes études de médecine ?
        C'est bien ce que je pensais. Le docteur Knock peut revêtir parfois les habits du docteur Miracle.

    *
    *      *

        « Si vous voulez consulter pour votre enfant, m'a dit un cristallomancien, allez donc voir M. B., prêtre du culte antoiniste, rue Vergniaud. Par simple concentration de pensée, il a fait murir et vider un abcès à la main qui me faisait souffrir depuis des jours. »
        Par cette chaude journée de juin, la calme rue Vergniaud était seulement animée par un petit groupe d'hommes et de femmes devant le portail fermé d'un atelier de mécanique en grève.
        Le Temple antoiniste avait un petit air protestant ; il sentait le bois neuf et le plâtre frais. Il était désert, décoré seulement de grandes sentences bien obscures, et de deux photographies monumentales, représentant le Père Antoine, chevelu et barbu comme un Burgrave, et la Mère Antoine, ridée et Ronde comme une vieille pomme.
        Le Père Antoine naquit à Mons Crotteux, près de Liége en 1840 ; il fut d'abord un ouvrier mineur, très pieux. Catholique jusqu'à 42 ans, il pratiqua ensuite le spiritisme.
        Il savait à peine lire et écrire, mais il prêchait la confiance en Dieu et guérissait. Il a toujours des adeptes et des églises antoinistes en divers endroits de France.
        J'attendais M. B., continuateur de ce culte et guérisseur comme son Maître, assise sur un banc de cet oratoire désert. Les coups de marteau des menuisiers qui réparaient le portail retentissaient.
        Une vieille femme entra dans le temple, elle prit tour à tour le visage de la contemplation, puis l'extase. Puis elle eut l'envie de bavarder. Elle s'approcha de moi, et dans un chuchotement, me dit :
        – Ce que je me sens mieux, depuis que je suis antoiniste. Ça va bien, ça va tout à fait bien. »
        Je compris alors l'origine de sa joie spirituelle. Son haleine empestait l'alcool à brûler…
        M. B. entra et me fit signe de venir à lui. Nous entrâmes dans un étroit réduit où j'exposai mon cas. M. B. a le visage inquiétant d'un personnage de Gogol, une redingote verdâtre, des joues mal rasées, des yeux glauques de lapin. C'est un prêtre défroqué : son langage et son ton sont d'une grande vulgarité. Comme je ne suis pas superstitieuse, je lui ai raconté que mon petit garçon était hémophilique. Le guérisseur B. ne sait pas ce que c'est que l'hémophilie. Il m'a demandé les symptômes de ce mal, il m'a dit :
        – Je puis par la prière écarter les dangers de cet enfant. Prions, ma sœur.
        J'ai fait mine de prier, en l'observant du coin de l'œil. Il m'observait aussi et faisait mine de prier.
        Il me dit encore :
        – N'allez jamais chez les médecins, Ne conduisez pas votre enfant à l'hôpital. Les médecins sont des empiriques.
       
    Comme je lui disais que l'on fait à mon fils des piqûres, il a éclaté avec violence :
        – Ne faites jamais de piqûres à cet enfant, vous le ferez mourir.
        J'ai quitté le Temple de la rue Vergniaud, épouvantée à la pensée que cet illuminé inculte a le droit, non seulement de conseiller à des mères de ne pas mener leurs enfants malades chez des médecins, mais de les menacer de mort si elles ont recours à la médecine moderne. Sans même avoir vu le malade.
        Entre les charlatans et les illuminés, entre les mystiques et les magnétiseurs, les radiesthésistes et les sorciers, combien y a-t-il de morts ?
        Il y a des cas où la foi du guérisseur doit s'appeler assassinat.

                                           Henriette NIZAN

    L'Humanité, 11 janvier 1937


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