• Père Dor (L’Egalité de Roubaix-Tourcoing, 4 mai 1914)

    COMPTES DU LUNDI

    UN NOUVEAU DIEU

        Surtout, ne tombez pas frappé d'apoplexie à la lecture de la nouvelle que je vais vous annoncer. Le Père Eternel est sur terre.
        Et à deux pas d'ici : à Roux, petit village du Hainaut Belge. Le Père Eternel délaisse la Terre Sainte qui est envahie par les touristes anglais, les guides allemands et les capucins internationaux. Il a préféré venir villégiaturer dans la patrie de Beulemans.
        Il habite une bonne maisonnette ou il y a le chauffage à la vapeur et toutes sortes de commodités, car le Père Eternel aime avoir ses aises et il est sujet en hiver, aux rhumes de cerveau.
        On appelle sa maisonnette le « Temple de la Vertu ». Le Père Eternel se fait désigner tout simplement sous le nom de Père Dor, professeur de l'Ecole Morale de Roux.
        Il guérit les malades, sans médicaments, il console Ies affligés, donne des conseils pour vivre vertueux, pour avoir les enfants, pour soigner les panaris et pout raccommoder les ménages.
        Ça vaut mieux que d'aller au café, bien sûr.

        Pour expliquer plus commodément sa doctrine le Père a fait un petit catéchisme. Aujourd'hui, même le Bon Dieu est obligé de passer par l'imprimerie pour se faire connaitre. Ça fera sûrement du tort à ces Messieurs du clergé. La concurrence directe de Dieu, c'est comme qui dirait la suppression des intermédiaires et, dame, les intermédiaires : MM. le Pape, les évêques et autres, vont la trouver mauvaise.
        D'autant plus que le Père leur dit leurs quatre vérités, avec sa franchise bien connue :

        – « Je dois vous dire que le Christianisme tel qu'on l'a enseigne jusqu'à ce jour est souillé de toutes sortes d'absurdités, Mais j'espère que les faibles idées inculquées dans l’âme, l'ignorante du Vrai, du Beau, du Juste, s'évanouiront bientôt par la Connaissance de la Morale moderne, car celle-ci démolit la prière, la foi et le Dieu tourmenté.
        On doit avoir que le christianisme est de résultat de la prédication de l'Evangile, fait par les apôtres aux juifs et aux gentils (païens) après la mort de Jésus. (Ici je ne dirai pas la mort du Christ, parce que celui-ci n'est pas mort).
        « Ces résultats, ces révélations sont des fables, inventées par les hommes sectaires, religionnaires, c'est-à-dire par les hommes matériels. La preuve est qu'ils se contredisent les uns les autres. Le christianisme doit sa propagation à quelques rois fanatiques et il est reste debout grâce à leurs efforts et leur opiniâtreté à combattre et à détruire l'hérésie secondés aussi par leur Dieu : l'argent.
        « Et ces dirigeants sectaires, ces dignes de la foi, c'est-à-dire les chrétiens qui prétendaient enseigner une religion de paix, de pardon et de mansuétude, n'hésitèrent pas, pour assurer la prépondérance de leur croyance, d'immoler des milliers d'hérétiques en les vouant à des tortures atroces, n'épargnant ni vieux ni jeunes, pas même les enfants qui tétaient… »

        Il n'est pas si bête qu'on aurait pu le croire, ce vieux Père Eternel et quand la « Croix » prétendait le séquestrer dans le Paradis, c'est bien parce qu'elle redoutait cet accès de vérité, un jour ou l'autre.

        Mais dans sa retraite de Roux, le Père prépare désormais toute une série de révélations. Moyennant 2 fr. 75 en mandat-poste (0 fr. 25 en plus pour envoi recommandé) il vous envoie son « livre précieux » : Christ parle à nouveau.
        Le prospectus ajoute : « L'Administration n'est pas responsable des envois non recommandés ». Dieu peut tout, sauf s'y retrouver dans le gâchis des bureaux de poste !
        L'Administration du Nouveau Christ a bien raison de faire toutes réserves. La vie divine serait infernale s'il fallait que le Bon Dieu aille lui-même se chamailler avec les employés des postes qui sont souvent athées et l'enverraient au Diable…

        Réjouissons-nous.
        Il n'y aura bientôt plus d'athées, ni de faux prophètes, ni de faux dieux...
        Les apôtres du Père le proclament dans une brochure (0 fr. 30 par la poste) qu'ils ont eu la délicate pensée d'éditer « à l’occasion de la Toussaint jour de la Grande Opération pour les vivants et les morts » – ? –

        – Vous le dites, mon père : dans la morale comme dans l'art, dire n'est rien, faire est tout. Concevoir le bien, en effet ne suffit pas, il faut le faire réussir parmi les hommes. C'est là votre mission, mon Père et c'est de vos exemples que nous reconnaissons la grandeur de votre travail. Vous avez dû, mon Père, passer par bien des filières pour acquérir seul cette puissance qui fait reconnaitre en Vous, le Conducteur de ce Monde, ce qui veut dire : le Messie du XXe siècle...
        « Oui, cher et vénéré Père, Vous voulez nous cacher votre essence surnaturelle, c’est-à-dire qui vous êtes, mais vos enfants Vous ont reconnu et vous le crient bien haut : Vous êtes le Christ !
        Ah ! ouf, elles nous éclairent maintenant les paroles que vous avez prêchées, il y a deux mille ans et notamment celles-ci : Je m'en vais vous préparer le lieu et après que Je m’en serai allé et que je vous aurez préparé le lieu, Je reviendrai et Je vous retirerai à moi, afin que là où Je serais, vous puissiez y venir aussi ».

        Il y a deux mille ans qu'il dit cela, l'Eternel Père Dor, de Roux (Hainaut belge) ? Après tout, c'est bien possible. Je ne m'en souviens pas.
        Cette phrase biblique sans embrouille n’évoque en mes souvenirs que cette maxime analogue : « On est prié de toujours laisser le lieu comme on voudrait le trouver soi-même en y venant ».
        Et ce n'est pas dans l'Evangile que j'ai lu ça.

        Tout cela est bel et bien : il ne faut pourtant pas oublier l'essentiel.
        Le Nouveau Christ, le Père Eternel réincarné, le Père Dor, pour tout dire, est un spécialiste guérisseur pour toute maladie. Il nous dit dans son prospectus :

        « Je veux faire comprendre à l'Humanité que par le calme, la patience, la simplicité, la sobriété et la mise en pratique des instructions que renferme mon livre précieux intitulé : Christ parle à nouveau, on peut arriver à se guérir de tous ses maux, maladies, peines, embarras, etc., etc., à moins qu'on ne me consulte trop tard, car si le cas est mortel je ne peux malgré tout que donner un soulagement à seule fin que le moribond s'éteigne sans douleur et courageusement ».

        Le Père Eternel du Hainaut Belge empêche donc de trépasser, à moins qu'on ne meure. Il avait eu un précurseur dans la personne de M. de la Palisse.
        Son système curatif est simple : s'abstenir de viande, de beurre, d'œufs, de graisse, etc., et se vouer au végétarisme ou à la diète, et à l'eau sucrée. Par dessus le marché : croire au fluide du Père.
        D'innombrables attestations proclament les miracles accomplis.
        Un brave homme était asthmatique et poitrinaire. Le médecin se déclara impuissant. Les curés se mirent de la partie :

        « Le clergé ayant appris que ma mort était proche, écrit le miraculé de Roux, délégua un vicaire. Deux jours de suite j'eus à subir ses instances pour remplir les devoirs religieux, c'est-à-dire pour me confesser. Consulté à ce sujet par ma femme, vous (le Père Dor) lui dites que je ne pouvais recevoir absolument personne contre l'amour de bien faire, si je voulais guérir. Quand ces personnes se présentèrent de nouveau, ma compagne eut une lutte à soutenir pour les empêcher de se rendre à mon chevet : victoire fut pour elle, ils se retirèrent en la menaçant... »

        Le miraculé est tiré d'affaire, grâce au système du Père Eternel Dor. Celui-ci, qui connaît l’étendue de la puissance divine, déclare que son disciple « pourrait très bien commettre une infraction à la loi morale et de ce fait me pas farder à se désincarner ». L'avenir est ainsi garanti contre toute surprise fâcheuse.
        Les infirmes et affligés sauront désormais ou s'adresser.
        Surtout, insiste le Père Dor, qu'ils ne se trompent point : près de Roux, dans le Hainaut belge, il y a Jemmeppes : et à Jemmeppes, il y a le Temple du Père Antoine, de célèbre mémoire ; ne confondons pas : l'Antoinisme, c'est de la camelotte ; seul le culte du Père Dor, le « Nouveau Christ, le sauveur du Monde et le Créateur du Vrai, du Bon, du Juste, du Bien », est efficace.
        La maison est au coin du quai.

        Il y a un dieu de plus. Les derniers chiffres de statistique en recensaient trente-trois mille six cent dix-neuf qui tous se proclamaient le seul et l'Unique.
        Le Père Eternel de Roux proclame qu'il ne veut recevoir « ni cadeaux, ni argent ».
        Par là du moins il ne va ressembler à aucun de ses trente-trois mille six cent dix-neuf confrères !

                                                                                ALEX WILL

    L’Egalité de Roubaix-Tourcoing, 4 mai 1914


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  • Un nouveau prophète, le Père Dor (Le Radical 14 jan 1913)

    UN NOUVEAU PROPHÈTE

    Le Père Dor – A l'instar du Père Antoine
    Le « Messager de l'Amour-Dieu »
    Les fluides

        BRUXELLES, 11 janvier. – De notre correspondant particulier. – Un nouveau prophète nous est né. On l'appelle le Père Dor et il prêche la bonne nouvelle au pays de Charleroi. Il prétend guérir les maux physiques comme les peines morales par la seule vertu de sa parole. Chose curieuse, ce personnage opère surtout au pays noir, dans ces grandes régions industrielles de la Wallonie qui offrent une si puissante image de notre civilisation moderne. Il correspond au rebouteux, au berger magicien de la campagne, qui est légion.
        Toujours, en Wallonie, se sont développées, en marge des religions ancestrales, en marge du catholicisme et du protestantisme, de curieuses croyances qui se traduisent par des manifestations impressionnantes ou... baroques. Ce n'est ni le lieu ni le moment de parler ici des associations spirites du pays de Charleroi, des darbistes du Borinage, ou de cette explosion de foi farouche qui précipite aux calvaires du pays de Mons, dans la nuit du réveillon, des centaines de pauvres gens à des cérémonies au cours desquelles on « étrenne » le bon Dieu et d'où les prêtres sont rigoureusement bannis. (La même coutume se retrouve sur notre littoral.)
        Qu'il nous suffise aujourd'hui de rappeler brièvement le règne éphémère de Jules Buisseret, dit Baguette, le bon Dieu de Ressaix, dont la divinité se compromit lamentablement dans les aventures amoureuses et les ennuis de la correctionnelle ; Antoine le Guérisseur, le Père Antoine, de Jemeppe-sur-Meuse, créateur d'une religion, d'un culte organisés, dont la presse a parlé dans le monde entier. L'antoinisme n'est pas mort avec son créateur ; l'influence de celui-ci persiste, sa réelle autorité morale, son incontestable puissance de suggestion agissent encore. Mais son enseignement, que professent encore la mère Antoine et quelques lieutenants fidèles, est fortement concurrencé par celui du Père Dor.
        Le nouveau thaumaturge publie un journal mensuel, le Messager de l'Amour Dieu, directeur de la fraternité universelle.
        A l'aide de cette publication, on parvient à formuler la doctrine – pour autant qu'on puisse employer ce grand mot – du Père Dor.
        C'est un mélange de tolstoïsme et de spiritisme, la croyance à la loi d'amour total, à la charité chrétienne, poussée au suprême degré, et aux fluides.
        Les idées actuelles du nouveau prophète ont mis du temps à se préciser. Au début, dans les premiers numéros du Messager, on parle souvent de l'enseignement du Christ, on cite des passages de l'Evangile. Aujourd'hui, il n'est plus question de cela. On trouve même dans les instructions du Père des opinions qui témoignent de l'influence qu'a exercée la propagande rationaliste au pays de Charleroi. Le Père Dor ne croit pas à un Dieu créateur. Dieu, pour lui, c'est un mot, une entité morale : « J'ai déjà dit et je répète que Dieu n'est qu'un mot. Je ne veux pas par là détruire la loi qui conduit à lui. Mais, au lieu de dire Dieu, je dis : Amour, Charité, Désintéressement. »
        Et, ailleurs : « De tout ceci, tâchez de vous convaincre que Dieu n'est qu'un mot et non le créateur de toutes choses. Ce problème est à résoudre, mais la solution ne se trouve que dans son amélioration. S'il ne dépendait que de Dieu pour notre bonheur, nous aurions le droit de le traiter de cruel, de laisser ainsi ses rejetons dans la souffrance, malgré le grand désir qu'ils ont de ne plus souffrir.
        « On ne comprend pas le pourquoi de cette vie, parce qu'on ignore qu'une seule chose est nécessaire pour être sauvé : l'amour du bien, sentiment de justice et de progrès de l'être pensant. »
        Le Père Dor croit aux fluides bons et mauvais. Il fait agir les bons pour guérir les maux et les peines morales. Dans son esprit, fluide est parfois synonyme d'âme.
        Et il croit non pas à l'immortalité, mais, comme les colinsiens, à l'éternité de l'âme.
        « J'ai déjà pu dire que l'homme existe depuis toujours. Quand je dis homme, comprenez-moi bien, je veux dire âme ou plutôt fluide-homme. »
        Voilà ce qu'on lit dans les instructions du Père Dor, reproduites dans le Messager, et l'on avouera qu'il y a là-dedans une certaine élévation de pensée.
        C'est à Roux, une grosse commune industrielle du bassin de Charleroi, que se trouve le temple du Père Dor, inauguré il y a quelques semaines. Au-dessus de la porte d'entrée, on lit cette inscription : L'Ecole morale.
        Toute la semaine, les fidèles y affluent : pauvres paysans de l'Entre Sambre-et-Meuse et même du Nord de la France, vieux ouvriers du Centre et du pays de Charleroi, rongés par la tuberculose, femmes de mineurs atteintes de maladies nerveuses.
        Tous viennent voir le Père dans l'espoir de trouver la guérison que n'ont pu leur donner les médecins.
        Le Père Dor est âgé de quelque quarante ans. Il est originaire de Mons-Crotteux, près de Liége, se dit le neveu d'Antoine le Guérisseur, a exercé plusieurs métiers, dont celui de terrassier, a séjourné trois fois en Russie, où les guérisseurs de son genre pullulent, a bâti, il y a quatre ans, à Roux, avec ses économies, le premier temple, puis le vaste temple inauguré à la Toussaint. On vient le voir de partout. Il travaille même par correspondance. « Non seulement, dit-il, je guéris les hommes, mais aussi les bêtes : cochons, vaches, chevaux. »
         Non frères inférieurs, sans avoir la foi, sont touchés par le fluide.
        Dès à présent, il existe des succursales de l'Ecole morale de Roux dans un grand nombre de communes belges, dans l'Aisne et jusqu'à Porto Felice, au Brésil...
        Tous les dimanches, en gare de Roux, les trains déversent de nombreux pèlerins.

    Le Radical, 14 janvier 1913


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  • Père Dor dans la foule

    "Quant au Père Dor il assistera, en 1912, aux funérailles du prophète de Jemeppe-sur-Meuse." 

    Jacques Cecius, Spa, Une dissidence de l'antoinisme : le dorisme
    source : http://prolib.net/pierre_bailleux/libresens/208.014.antoinisme.htm


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  • Antoine, Dor et Cie (Le XXe siècle 02 07 1917)

     

    HISTOIRES DE RELIGION...

    ANTOINE, DOR & Cie

        Nous recevons d’un ecclésiastique de nos amis la piquante lettre ci-dessous :

                       Monsieur le Directeur.

        J’ai lu avec infiniment de plaisir les chroniques précises, pittoresques et ironiques à souhait de votre collaborateur J. Flament sur les aventures judiciaires du Père Dor.
        J’ai vécu plusieurs années dans le pays de La Louvière et dans le pays de Charleroi, qui comptent beaucoup d’adeptes de l’Antoinisme et des succédanés de l’Antoinisme. J’ai interviewé nombre de personnes et lu nombre de brochures. Vous estimerez sans doute intéressant que je rappelle l’essentiel de ces « religions ».
        Le Père Antoine et ses disciples professent que tous le mal vient de la chair.
        Pour combattre le mal, il faut donc, prêchent-ils, se désincarner.
        On se désincarne, dès cette vie, en se privant d’aliments qui proviennent du genre animal : la viande et le beurre : oui, le beurre – Et pour faciliter la tâche de ses fidèles, l’apôtre – ou sa femme – débitait de l’« axa » – beurre végétal – à la porte du temple. Vous imaginez sans peine les scènes qui se passaient dans les ménages dont un des membres seulement adhérait à l’Antoinisme ; il prétendait, celui-là, contraindre au végétarisme – et par les plus ingénieuses raisons, des raisons de conscience – toute la maisonnée.
        Mais la désincarnation essentielle, totale, ne s’obtenait – faut-il le dire ? — que par la mort.
        Aussi la mort ne causait-elle pas le deuil. Le père décédé, la mère décédée, pourquoi, je vous le demande, pourquoi s’endeuiller ? On n’endeuillait ni ses habits, ni sa maison, ni les lettres de faire-part. On godaillait même un peu...
        Et cette désincarnation suprême accomplie, que devenait-on ?
        Eh ! bien, on se réincarnait ; les braves gens, souvenez-vous que les Antoinistes se recrutaient presque exclusivement dans les classes ouvrières, les braves gens se réincarnaient, eux, dans des hommes soustraits aux fatigues du travail manuel : inspecteurs d’enseignement ou inspecteurs d’assurance, par exemple. Les autres se réincarnaient, mais dans des conditions qui les condamnaient à mener une misérable vie. Ainsi, les curés et les vicaires – méchantes gens s’il en est – se réincarnaient d’ordinaire dans des chevaux de halage !... Tel curé que j’ai connu, le curé de M..., s’était réincarné dans un cheval de halage qui trimait le long du canal de Charleroi à Bruxelles. Et l’ahan du cheval n’était autre chose que les mélancoliques soupirs du pauvre curé passant et repassant à proximité de son presbytère, à proximité de sa cave, disaient les Antoinistes les mieux informés...
        Enfantillages, sottises et rancunes ! Enfantillages surtout, et qui venaient de Russie. Le Père Antoine, houilleur presque illettré, avait travaillé dans le bassin du Donetz ; il y avait reçu les éléments de sa religion. Bref, une sorte de Raspoutinerie.
        Mais peut-être ne savez-vous pas que deux personnalités politiques de Belgique prétendirent, en 1914, obtenir de la Chambre et du Sénat la reconnaissance de l’Antoinisme par l’Etat ? Ainsi, cette farce religieuse, cette église burlesque se serait vu reconnaître l’existence légale tout comme le catholicisme ! Le Père Antoine aurait marché l’égal de l’archevêque Mercier !
        Les auteurs de ce projet saugrenu cherchaient-ils à organiser une concurrence au catholicisme, fût-ce par la plus ridicule des contre-Eglises ? N’exagéraient-ils pas plutôt la logique du libéralisme doctrinal, qui reconnait les mêmes droits, comme on sait, à toutes les doctrines, sans aucun souci de leur valeur intrinsèque et de leur utilité, par la seule raison qu’elles existent ?
        Je n’en sais rien, mais le fait doit laisser rêveur tout homme qui réfléchit.
        N’êtes-vous pas de cet avis ?

    Nous sommes aussi d’avis que ces deux « honorables », éclairés par l’expérience, ne pousseraient plus aujourd’hui à ce point la logique de leurs principes. Pour eux non plus, l’union sacrée n’est pas un vain mot, et ils ont appris par expérience qu’il y a religion et religion, comme il y a fagot et fagot...

    Le XXe siècle, 02 septembre 1917


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  • Le procès Dor (Le bruxellois 07 04 1917)

     

             PALAIS DE JUSTICE
    COUR D’APPEL DE BRUXELLES

                Le Procès Dor

        Audience du 3 avril 1917. - Pour le cas Solms, Dor a eu plusieurs petites condamnations à 8 jours de prison, ce sont les faits les moins graves.
        Pour les époux Chartier, le tribunal de Charleroi a condamné à 4 mois de prison et 200 fr. d’amende. Ces victimes ont été sous une dépendance telle de Dor, qu’elles prenaient qu’elles se seraient jetées au feu s’il l’avait ordonné.
        Dor leur faisait prendre ses brochures, les engageait à lui payer du charbon, à mettre 100 fr. dans le tronc. La fille Chartier dont les parents voulaient faire une adepte, déclara à l’audience de Charleroi, que sa première visite chez le père fut pour elle une déconvenue et qu’elle ne put s’empêcher de le qualifier de cochon.
        Le cas Delisée est plus caractéristique encore. Cette femme fut à ce point subjuguée par Dor qu’elle déclara ne plus pouvoir vivre loin de lui. Elle se fit bâtir une maison proche de l’église doriste, installa à la demande de Dor le chauffage central dans le Temple moral et fit un grand nombre d’autres frais.
        Elle aussi eut un jour les yeux dessillés et c’est son cas qui valut à Dor, en première instance, 8 mois de prison et 17,000 fr. de dommages et intérêts.
        Après cet exposé général l’audience est levée à 5 heures.
        La Cour reprend audience à 10 heures. M. Smits continue la lecture de son interminable rapport. Il en vient aux audiences correctionnelles de novembre dernier à Charleroi. Ce sont les faits repris dans la prévention qui retiennent surtout l’honorable rapporteur.
        Quatrième audience : mercredi matin. – Beaucoup de monde ce matin. L’enceinte du public se garnit rapidement. M. et Mme Dor s’entretiennent amicalement, avec leurs adeptes.
        On apporte un banc pour les invités, des dames de magistrats qui, elles aussi, veulent voir le fondateur du Dorisme.
         A 10 heures, l’audience est ouverte. On entend encore quatre témoins cités par la défense. Ce sont des fanatiques du père. Ils ont été guéris. Le président les interroge avec adresse pour leur faire dire ou qu’ils ont payé les soins du faux médecin, ou que celui-ci s’est livré à des pratiques réprouvées par la morale des lois. Mais il a affaire à des témoins bien stylés qui répondent ce qu’ils veulent mais auxquels on ne fait pas dire autre chose. L’un d’eux avait même apporté un discours écrit. On le lui fait rengainer, l’audience devant être exclusivement orale.
        Au demeurant, rien de nouveau dans tout cela. A 10 heures, M. le président passe à
        L’interrogatoire du Père Dor. – Celui-ci s’avance très posément vers la Cour. Son ton est calme, fortement nasillard, il a l’accent wallon fort prononcé.
        D. – Le Parquet vous reproche d’exercer l’art de guérir.
        R. – Je ne donne que des conseils moraux. Nos maux proviennent de nos excès. Je remonte à la cause.
        D. – Vous déconseillez d’aller chez les médecins.
        R. – Ceux qui me consultent n’ont plus besoin du médecin, puisque je les aide à supprimer la source des maladies.
        D. – Vous avez donné des recettes directes. Vous avez fait supprimer des bandages, du lait des enfants ?
        R. – Je n’ai jamais donné que des conseils, et ceux qui les ont suivis s’en sont trouvés bien.
        D. – Vous avez ordonné du thé Chambard, des lavements salés, des potions sucrées.
        R. – C’est faux. Ceux qui qui disent cela sont des personnes achetées.
        D. – Il y a des maladies qui n’ont aucun rapport avec la morale : l’asthme, la pneumonie, la hernie. Vous avez exercé pour ces cas-là aussi.
        R. – Non ! Je me borne à conseiller l’énergie, la confiance.
        D. – Vous aviez des pratiques, des gestes spécieux pour en imposer.
        R. – Du tout. Je suis chez moi comme ici. Tout le monde fait des gestes en parlant.
        D. – On n’a pas toujours le geste solennel du serment, les bras levés, les yeux au ciel.
        R. – Ceux que je guéris le sont par la foi qu’ils ont en moi ; ceux qui n’entendent pas se corriger, je les renvoie aux médecins.
        D. – Vous avez fait déshabiller des malades ?
        R. – C’est faux.
        D. – Le Parquet vous reproche d’avoir par vos manœuvres extorqué pas mal d’argent à Solens, Chartier, Delisée.
        Le prévenu nie.
        D. – Vous vous faisiez appeler le Christ.
        R. – Non ! On m’appelait ainsi.
        D. – Vous laissiez faire.
        R. – Je ne pouvais empêcher cela. (Puis se recueillant et montant la marche qui le sépare de la Cour) D’ailleurs je suis le Christ ! Oui je le suis, non pas le faux, mais le vrai. (Mouvement prolongé et curiosité dans la salle.)
        D. – Vous admettez donc ce que vous contestiez hier ?
        R. – Oui. C’est la première fois que je me donne mon vrai titre.
        On attend anxieux. On suppose que le président va réclamer des preuves, une démonstration. Mais pas du tout ; il ramène de suite l’inculpé aux faits de la prévention.
        D. – Vous faisiez des grimaces sur vos malades ; vous mettiez la main sur leur tête.
        R. – Jamais, jamais.
        Dor s’explique avec chaleur au sujet des divers faits d’escroquerie. Il reconnait certains faits matériels, mais dit que les dépenses des Chartier et des Delisée ne lui ont jamais donné personnellement le moindre avantage.
        « Madame Delisée a fait pour moi un testament. Je n’ai connu la chose qu’après la descente du Parquet. Mais sapristi, malheureuse, lui ai-je dit, vous allez me compromettre. Courez vite à la gare, allez au coffre-fort du Crédit Général et déchirez cette pièce. – Voilà comment je suis intéressé, moi !
        « Quant aux attentats à la pudeur, c’est encore elle qui m’a devancé. Elle sait que le Père est innocent. Elle sait que j’ai sa confession et qu’il ne suffirait de la révéler pour la confondre. Mais qu’elle se rassure : je ne commettrai pas le crime de la dévoiler, elle est brulée. »
        Dor conclut en affirmant que s’il est condamné, il sera victime de son désintéressement et de son honnêteté.
        Toujours tranquillement, solennellement, ramenant ses bras en un geste bénisseur, le Christ retourne au banc d’infamie.
        Les plaidoiries. – M. le président : « La parole est donnée à la partie civile et d’abord à l’avocat de la Société de Médecine de l’arrondissement de Charleroi.
        Mtre Gérard rappelle la vocation de Dor, qui avait très bien pu vivre de son métier d’ajusteur, mais fut hypnotisé par les succès d’Antoine le guérisseur, qui était son oncle. Dor aurait pu s’installer prophète à Jemeppe, mais en bon neveu et en madré exploiteur, il préféra ne pas faire concurrence sur place au Père Antoine. Il choisit un milieu du même genre que Jemeppe et jeta son dévolu sur Roux-Wilbeauroux où il vint s’installer en 1909. Ses clients furent immédiatement nombreux. La justice en a entendu un certain nombre. Elle a entendu quelques victimes, quoique ces personnes préfèrent souvent se taire que de révéler leur crédulité et de provoquer des railleries. On a surtout entendu des fervents, des adeptes et la Cour a désiré se rendre compte par elle-même de la mentalité de ces malheureux que le charlatan est parvenu à subjuguer complètement, auxquels il impose de venir conter ses louanges jusque dans le prétoire de la Justice. Il se laissait appeler le Christ. Aujourd’hui dans le prétoire de la Justice, il a été plus outrecuidant encore : Le vrai Christ, s’est-il écrié, c’est moi ! (Rires.) Qui dira les méfaits des conseils de cet homme ? Ses principes végétariens, ses ordonnances de lavement au sel, ses conseils sur la nourriture des enfants constituent bel et bien l’exercice illégal de l’art de guérir. Ses manœuvres, impositions de main et le reste sont le corollaire du délit. Dor se faisait passer pour le Christ réincarné : il se prétendait capable de guérir toutes les maladies par son fluide. Ce fluide existe-t-il ? Y a-t-il des fluides particuliers, des rayons X, des rayons rouges ? C’est incontestable. Mais on ne peut s’en servir sans titres ni diplômes, et ces moyens sont un danger entre les mains des rebouteux. Dor proteste contre la prévention d’exercice illégal de guérir ; il n’aurait donné que des conseils moraux. Les médecins, dit-il très injustement, ne voient pas les causes du mal, ils ne s’occupent que des effets. Non, Dor ne se borne pas à donner des conseils d’hygiène, des conseils moraux. Il veut guérir toutes les maladies, il s’occupe du cancer aussi bien que des maladies d’enfant, des maladies d’estomac. Sa compétence est universelle. Il fait jeter le bandage des hernieux, il met des malades affaiblis au régime de l’eau, il commet ce crime de s’en prendre même à l’alimentation du nouveau-né.

    Le bruxellois, 7 avril 1917


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