• […] La bonté, c'est elle qui règne sur vos quatre romans. Délivrez-nous du mal est le titre caractéristique de l'un d'eux. C'est l'histoire d'Antoine le guérisseur, fondateur de ce culte qui connut quelque importance au pays de Liège et qui s'étendit jusqu'en France. Roman de la foi, car il y a mieux que de la crédulité dans cette réunion des affligés autour d'un être simple qui prétend les guérir en élevant leurs âmes, et qui pour cela leur commande de s'aimer les uns les autres et aussi de ne pas voir le mal. Ne voir nulle part le mal : c'est peut-être à cause de ce précepte que vous vous êtes pris pour l'antoinisme de ce zèle de sympathie. Ni le mal, ni le risible. Pas un personnage méchant dans votre monde romanesque ; et même les ridicules y sont dessinés avec une tendresse qui se défend de trop visiblement sourire. Je n'en veux pour exemple que M. Delcroix. M. Delcroix était un antoiniste lettré, le théoricien du culte, dont il rédigeait les textes ou aidait le Père Antoine à les rédiger. Nous l'avons bien connu, vous et moi, car il fut notre professeur de troisième à tous deux. Je vous confesse que j'avais gardé de cet excellent homme, et du prêche antoiniste qu'il nous faisait au cours, un souvenir caricatural ; je ne pouvais le revoir qu'avec les mêmes égaiements cruels qui furent à ses dépens ceux de ma quinzième année. Or, de cet illuminé méconnu par les jeunes sots dont j'étais, votre livre trace, à petites touches exactes et douces, la plus attendrissante figure. Vous ne dissimulez ni les distractions comiques du personnage, ni les naïvetés de sa foi nouvelle, ni le dommage que fait dans sa famille son accès mystique, mais il y a dans votre manière d'approcher ces déformations d'une foi pure quelque chose de médical, un tact fait d'une connaissance profonde, et toujours, et avant tout, d'une grande bonté. Car vous avez perfectionné l'enseignement de notre professeur de troisième : vous voyez le mal, et vous aimez malgré le mal.

    Délivrez-nous du mal est un des deux romans que vous avez marqués au signe du populisme. Vous avez adhéré à cette école, vous qui pouviez si bien ne vous réclamer que de vous-même. Mais ne sont-ce pas les originaux seuls qui peuvent sans risque accepter une doctrine d'école, parce que seuls ils ont la puissance de la façonner selon leur génie ? Pour m'expliquer le populisme de certains auteurs, j'ai parfois été tenté par cette hypothèse : c'est que pour un esprit pétri de raffinement s'il peut y avoir dans cette élection des milieux simples, d'ouvriers ou de petits bourgeois, quelque chose comme une délectation de dépaysement, une forme de l'exotisme. Mais chez vous en tout cas le populisme n'a pas cette origine esthétique et un peu suspecte. Vous aimez le peuple d'abord parce que vous le connaissez ; n'avez-vous pas vécu, pendant quatre ans, au contact du pauvre qu'était le soldat d'infanterie, n'avez-vous pas vous-même été ce pauvre ? Puis vous l'aimez parce que vous avez courageusement résolu d'aimer les hommes, et que le peuple est fait de l'immense majorité des hommes. Vous n'y apportez d'ailleurs aucun esprit de classe. Sans doute votre populisme est aristocratique, aussi peu populacier que possible ; on n'y voit pas de filles, de mauvais garçons, d'ivrognes ni d'hommes traqués ; on n'y parle pas l'argot, mais un français humble et pur, à la limite de nos patois, un doux français de frontière, d'ailleurs discrètement indiqué et que vous devez peut-être à votre sang de français « de l’intérieur » d'avoir pu si bien discerner et chérir ; et ce français fleurant un peu notre accent qui chante, les gens qui le parlent sont tous des êtres bons, même s'il sont leurs défaillances, et l'on aimerait vivre dans leur humanité. [...]

     

     

    Réception de M. Robert Vivier le 10 mars 1951.

    Discours de M. MARCEL THIRY

    Bulletin de l'Académie Royale de Langue & Littérature Françaises,

    Tome XXIX – N°1, Mars 1951, p.32


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  • VIVIER: LES ARMES DE LA GUERISON

    TORDEUR,JEAN

    Jeudi 15 mars 1990

    AUTOUR de 1890, une information court de bouche à oreille dans la banlieue ouvrière du pays de Liège: il y a, à Jemeppe-sur-Meuse, un homme qui s'entretient avec les esprits et qui guérit les maladies. De semaine en semaine, on se presse plus nombreux, le dimanche, devant sa modeste demeure. A tel point que, renonçant à reçevoir les gens un à un, c'est collectivement qu'il s'adresse à eux. Souvent, on repart de chez lui «guéri» et toujours, à tout le moins, «aidé». Ce peuple de très petites gens lui fait d'autant plus confiance qu'il est un des leurs.

    Louis Antoine, c'est son nom, est entré à la mine à douze ans, en 1858, sans que l'on pût penser - question que ne se posait pas alors une population résignée à son sort - qu'il changeât jamais de métier. Or, à quinze ans, usant d'une liberté exceptionnelle dans son milieu, il ose se poser la question décisive: «est-là une vie?». Et il surprend son entourage en devenant ouvrier métallurgiste puis contremaître en Allemagne, d'abord, en Pologne ensuite. Retrouvant son terroir natal à quarante ans, il fait la connaissance d'un menuisier qui l'initie au spiritisme, participe à quelques séances de tables parlantes et fonde son propre cercle de spirites: «Les Vignerons du Seigneur».

    L'épreuve majeure de sa vie, la mort de son jeune et unique fils, le conduit, le mince pécule constitué à l'étranger aidant, à se vouer exclusivement à son nouvel apostolat. Sobre, apaisant, visiblement doué des dons d'écoute et de clairvoyance, de magnétisme aussi, tenant que la santé est pour chacun mais plus encore pour ces malheureux le premier des biens vitaux, sa renommée devient telle que deux procès, en 1901 et en 1907, qui lui sont intentés pour exercice illégal de la médecine, demeurent sans effets ses juges étant eux-mêmes frappés par la vérité qui habite un homme que des centaines de pauvres en sabots et de femmes en châle sont venus assister de leur présence muette au Palais de Justice.

    Abandonnant alors l'interrogation des esprits, Antoine se consacre totalement aux malades et à la prédication d'une morale, «le nouveau spiritualisme» - qui deviendra l'«antoinisme» - où le catholicisme et la prière gardent leur part bien qu'il ait osé se détacher progressivement de l'Eglise institutionnelle. Prêchant chaque dimanche devant des foules, publiant ses simples livres de doctrine, il est appelé par ses fidèles «le Généreux», «le Guérisseur», et bientôt, tout simplement «le Père».

    On ne peut que s'étonner, déjà, qu'un écrivain prenne le risque majeur de concevoir un roman à partir d'une aventure aussi menacée que celle-ci d'inspirer une oeuvre d'hagiographie. L'étonnement s'accroît considérablement lorsqu'on apprend que cet écrivain est étranger à toute religion constituée, comme l'observe d'emblée, dans un commentaire aussi objectif que sagace, Mme Claudine Gothot-Mersch. Or, l'évidence qui suscite l'adhésion et, au-delà d'elle, l'admiration, est que Robert Vivier, l'auteur de Délivrez-nous du mal semble avoir vécu lui-même, de l'intérieur, l'expérience de Louis Antoine.

    On ne se tromperait guère à le penser. Engagé volontaire à vingt ans, en 1914, Vivier a gardé de la guerre une blessure intérieure qui eût pû le réduire au désespoir. Toute son oeuvre, au contraire - de poète, de romancier, de grand philologue - témoigne d'une volonté exemplaire de reconstruction intime, de généreuse sérénité lentement acquise. Il est sûr que le partage du malheur quotidien avec le peuple misérable des tranchées, qui lui fut si proche aussi dans l'enfance, l'a seul conduit, malgré le mal que secrète le monde, à faire fond sur les ressources infinies de guérison de l'être humain. De là vient, entre tant d'autres que l'on voudrait citer, cette phrase qu'il met dans le bouche d'Antoine, et qui relève d'une confiante pénétration digne des plus grands maîtres de la vie spirituelle: La prière est une chose qui ressemble au travail... Tout travail est une affaire de bon-vouloir, de courage, de patience... Dans celui-ci, il s'agit de n'être plus autre chose que ces paroles... On avance en soi, on descend toujours plus profond... Quelque chose s'ouvre, comme une galerie qu'on suit dans l'obscurité». Déjà, recevant Vivier à l'Académie, en 1949, Marcel Thiry, son ami le plus ancien, voyait juste en discernant en lui «le blessé» et, se portant au secours de celui-ci, «l'infirmier».

    Que fait d'autre Antoine, en vérité, à l'endroit des victimes de la vie qui viennent vers lui - et c'est chacun de nous - sinon les délivrer de leur infirmité originelle, qui est de se réduire à eux-mêmes? Enfin réédité aujourd'hui, un tel livre ne nous fait pas seulement découvrir un de nos très grands écrivains autant qu'une époque et une humanité révolues: seul, ou presque, parmi les tonnes de papier qui célèbrent le mal d'exister ou qui clouent sur la page blanche des mots épars comme des insectes désincarnés, il nous rappelle que l'espérance universelle d'aimer, de demander, de recevoir ne mourra jamais au coeur de l'homme.

    JEAN TORDEUR.

    Robert Vivier: Délivrez-nous du mal - Antoine le guérisseur, préface d'André Sempoux, lecture de Claudine Gothot-Mersch, 378 pp., Edit. Labor, coll. Espace Nord.


    source : http://archives.lesoir.be/vivier-les-armes-de-la-guerison_t-19900315-Z02GFP.html


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  • Robert Vivier Délivrez-nous du mal - critique de la Revue des lectures 15 janvier 1936

    Robert VIVIER, Délivrez-nous du mal, Antoine le guérisseur, in-12 de 376 p., Grasset, 1936, 15 fr.

        Histoire romancée, par Un antoiniste, de l'antoinisme et d'Antoine « le guérisseur ».
        L'auteur, qui a déjà publié des poèmes et des romans, y fait preuve d'un incontestable talent. Mais autant son livre possède de mérite littéraire, autant il laisse à désirer du point de vue proprement historique, et plus il doit être sujet à caution pour les lecteurs catholiques.
        Tous les détails un peu gênants pour les adeptes du « culte » sont habilement déformés, maquillés ou même escamotés.
        D'observances superstitieuses, on tâche à tisser une auréole de surnaturel autour du héros du récit. Dans une chandelle qui s'éteint, on veut, voir un signe providentiel. L'affaire du soldat tué par Antoine est agencée au gré de l'imagination la plus complaisante. La rixe, avec Denis Collon, son beau-frère, les coups, la condamnation, sont pudiquement enveloppés d'une ombré qui ressemble fort à un camouflage.
        La même pudeur eût été, de mise, lorsqu'il s'agit de la séduction par Antoine de sa fiancée. On en a profité, au contraire, pour monter une petite scène un peu trop suggestive, mais qui, du moins, offre l'avantage de donner au lecteur impartial un aperçu des tolérances morales de l'antoinisme, tolérances qui n'ont pas dû nuire à son succès.
    Quant aux guérisons, l'auteur a l'air de les compter par milliers, par centaines de mille. Antoine, dans un accès de lyrisme, les faisait monter jusqu'à plusieurs millions. Un organe de l'antoinisme n'hésitait pas à les comparer à celles de Lourdes.
        On oublie de nous dire que jamais aucune d'entre elles, si tant est qu'il y en eût vraiment, n'a fait l'objet d'un examen médical, qu'aucun diagnostic n'a été porté par d'autres que les intéressés, qu'aucune des maladies prétendument guéries n'a été décrite avec précision même dans les écrits de la secte, que si certains médecins ont admis la réalité des guérisons opérées grâce à la suggestion, d'autres les ont contestées, pour ce qui est d'Antoine, de la manière la plus absolue.
        La moralité de toute cette histoire de l'antoinisme, où foisonne l'absurdité, elle a été tirée, il y a près d'une quinzaine d'années, par le pasteur protestant Paul Wyss (De l'Antoinisme, Bruxelles, 1923, p. 4) : « Les libres-penseurs irréligieux contempleront, avec nous, les résultats de leurs campagnes antichréliennes pendant un demi-siècle : puissent-ils voir, avec La Réveillière, membre du Directoire, « que le peuple veut une religion et que, quand on ne donne pas au peuple une religion, il s'en fait une ».
        Il y a aussi un mot terrible du saint curé d'Ars. Il est assez connu pour que nous n'ayons pas à le citer.

    Revue des lectures du 15 janvier 1936 (p.364-65)
    source : gallica


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  • Délivrez-nous du mal de Robert Vivier
    27 septembre 2009

    Il est rare que naisse une nouvelle religion. C’est ce qui advint pourtant aux environs de Liège, au tournant des XIXe et XXe siècles. Cette religion nouvelle, c’est l’antoinisme (1), du nom de son principal fondateur, Louis Antoine (1846-1912). Enfant, j’ai connu les antoinistes ; on les reconnaissait à l’époque à leurs habits noirs ; et, élevé dans un milieu catholique, j’ai entendu à l’occasion les railleries dont ils étaient quelquefois l’objet.

    Robert Vivier (1884-1989) est un écrivain et poète liégeois un peu oublié. Dans les années 30, il publia un roman, Délivrez-nous du mal (2), dans lequel il retraça à sa manière la vie de Louis Antoine. Je dis bien à sa manière, car je crois que tout tient effectivement à sa manière. Vivier n’est que modestie, douceur, compassion et humour. Et c’est avec sa propre tendresse qu’il imagine rendre compte du parcours de celui qu’on appela le Père Antoine. Ce qui donne un livre d’une très grande humanité, mais aussi un livre qui n’est pas dénué d’intérêt sur le plan anthropologique.

    Il n’est sans doute pas inutile de s’interroger sur les raisons qui ont poussé Robert Vivier à consacrer un livre à l’antoinisme. D’autant que lui-même n’avait pas l’esprit spécialement religieux. Claudine Gothot-Mersch, qui l’a bien connu, écrit ceci de lui :
    « Peu de personnes m’ont paru, plus que Robert Vivier, étrangères à toute religion constituée, à toute idée de culte. Lorsqu’il était professeur à l’Université de Liège, si quelque allusion à l’un des usages – même les plus connus – de la liturgie catholique surgissait au tournant du texte qu’il était en train de commenter, il l’expliquait de seconde main ("Il paraît que…"), non sur le ton sarcastique de l’anticlérical, mais avec une sorte d’ingénuité, et une totale indifférence : comme s’il transmettait à ses élèves une observation rapportée, par un voyageur, d’une terre lointaine. » (3)

    La question que la lecture du livre m’a amené à me poser – et à laquelle je ne puis répondre –, c’est celle de savoir si Robert Vivier avait un tant soit peu lu Marcel Mauss. Car la façon dont il raconte les guérisons opérées par Antoine fait penser à l’approche sociologique de la magie qui fut la sienne. Ainsi, le spiritisme et les guérisons qui fondent la religion d’Antoine – tels que Vivier les relatent – s’inscrivent pleinement dans cette logique (4) que ces deux seules phrases de Hubert et Mauss résument :
    « La magie a une telle autorité, qu’en principe l’expérience contraire n’ébranle pas la croyance. Elle est, en réalité, soustraite à tout contrôle. Même les faits défavorables tournent en sa faveur, car on pense toujours qu’ils sont l’effet d’une contre-magie, de fautes rituelles, et en général de ce que les conditions nécessaires des pratiques n’ont pas été réalisées. » (5)

    Reste que si cette question m’a préoccupé, l’important n’est probablement pas là. J’ai envie de dire que tout est dans le ton dont use Robert Vivier pour faire vivre un personnage, un personnage qui est tout en charité. Au point qu’on eût aimé le rencontrer.

    Je livre ci-dessous trois extraits du livre – parmi tant d’autres possibles – qui témoignent de cette générosité que Vivier confère à son héros, et qui sans doute n’est rien d’autre que la sienne.

    « Les hommes étaient encore dans la grande salle, formant un groupe debout près de la table, au milieu des banquettes et des chaises vides. Ils causaient entre eux. Antoine, assis, était tout occupé à ses pensées, et chacun respectait son recueillement.
    Tout s’était bien passé. Il laissait monter en son cœur la reconnaissance. Lui-même, il le savait, n’était rien. Ce qui était grand, ce n’était pas lui, mais ce qui se faisait par lui. Cependant, s’il s’était trouvé qu’aujourd’hui il ne fût pas digne, rien n’eût pu se réaliser. De là venait ce sentiment d’humble contentement et de reconnaissance. Parfois, même au cours d’une séance heureusement commencée, il percevait tout à coup un fluide hostile, soit qu’il ne se fût pas assez gravement concentré, qu’il se fût laissé distraire, par exemple par une pensée d’orgueil, soit que des assistants fussent occupés en eux-mêmes de moqueries ou de pensées frivoles. Pour que les choses aillent bien, il faut de la foi et de l’accord : rien ne peut être fait par un homme seul. Nous devons être humbles, et ne pas vouloir trop. Étant novice, Antoine avait plus d’une fois échoué par excès de zèle. Il voulait guérir tout le monde, aussi bien ceux qui ne s’adressaient pas à lui que les autres. Il ne savait pas, alors, que la force n’opère que si le malade est préparé, s’il a la foi, s’il est entouré d’un bon fluide.
    Il s’accouda à la table, et, appelant Gony d’un signe de tête :
    ― Vous souvenez-vous, Gony, comme nous nous sommes trompés dans les commencements, quand nous avons voulu faire notre société ? Mais cela nous a été utile de nous tromper. Tout est bien arrangé : quand nous n’agissons pas comme il le faut, l’épreuve nous avertit, et alors, voyant le mal, nous en cherchons la cause. Le mal n’est rien en lui-même, c’est sa cause qu’il faut voir.
    Il rêva un instant. Ainsi, il avait compris ce que signifie l’épreuve et à quoi sert le mal. Et du coup le mal n’apparaissait plus si mauvais : à condition de chercher il y avait toujours moyen de trouver un bien caché en lui. D’avoir découvert cela, toute la vie d’Antoine avait pris un sens nouveau. » (pp. 212-213)

    « Maintenant il comprenait pourquoi, après tous ses voyages, il avait dû revenir dans ce pays de son enfance, et pourquoi aussi, malgré la petite fortune qu’il avait amassée, il n’avait pas cherché à s’élever au-dessus de sa condition première, mais avait repris le train-train d’existence des gens avec qui il avait autrefois commencé la vie. Il s’était fixé entre ces collines de la Meuse, dans cette région d’usines, parmi les petits artisans, les métallurgistes, les mineurs. L’on ne sait aimer à ce point que ce qu’on a appris à aimer pendant ses premières années : or, la tâche qu’il avait à remplir ne pouvait être menée à bien que par l’amour.
    Après avoir vu les hommes des autres pays, comme ils travaillent et comme ils s’amusent et comme ils sont faits, après avoir connu que la vie est partout la même et que c’est une vieille et douce et difficile histoire qui recommence sans cesse sur chaque point de la terre, il était pourtant rentré chez lui, parmi les siens, pour commencer l’œuvre. C’est que, les problèmes de la vie, il pouvait les reconnaître et les retrouver partout, mais ici seulement il pouvait essayer de les résoudre. Ailleurs il était comme un ouvrier à qui l’on a passé l’outil d’un autre, tandis qu’ici il avait son outil à lui, au manche usé par ses mains, et qui faisait pour ainsi dire partie de lui-même. Dieu l’avait mis ici et non ailleurs, il lui avait donné les gens d’ici pour parents et compagnons, et l’amour de la femme et la paternité c’était aussi par quelqu’un d’ici qu’il les avait connus. Aussi, s’il se trouvait en lui quelque force ou quelque façon capable d’aider les hommes, était-ce avant tout à ceux d’ici qu’elle devait profiter : Antoine avait été créé pour eux comme eux avaient été créés pour lui. Quand il était enfant et qu’il commençait à apprendre la religion, qu’était-ce pour lui que le monde, la terre, le ciel, sinon Mons avec le plateau, et les villages qu’on voit de là, et le ciel qui est au-dessus du clocher et que nos pigeons traversent ? Et la bonne route dont il ne faut pas s’écarter, c’était évidemment la route de Flémalle, avec les trois petits buissons à droite, et ses fossés à demi comblés de terre et d’herbe. À jamais c’étaient là la bonne route, la terre et le ciel. Et le petit Louis Antoine, en ces temps-là, avait même découvert tout près de Mons le Paradis Terrestre : un verger un peu à l’écart en contrebas du village, avec des haies épaisses, non taillées, et de larges rayons frais sur l’herbe déjà haute et sur les branches d’un pommier en fleurs. Le gamin, n’osant pas entrer, était resté à la barrière. C’était dans ce temps de l’enfance où les choses pénètrent en nous pour y prendre à jamais leur place et leur figure. Et il avait eu beau voir après cela mille autres choses, ce n’étaient plus que des images : c’est le pays natal seul qui est le vrai monde et son éternité. » (pp. 218-219)

    « Nous, pauvres gens, nous ne demanderions pas mieux que de nourrir notre pensée, de cultiver notre âme, mais le corps est là qui attend sa pitance, et qui, dès qu’il est en danger, appelle à longs cris, s’accroche à l’âme avec la frénésie aveugle d’un homme qui se noie. Et alors l’âme s’alarme à son tour, à la fois effrayée et pitoyable. Elle est habituée au corps. Elle sent ses douleurs comme siennes, il faut qu’elle l’aide, qu’ils se sauvent ensemble pour que cette vie continue. Elle le rassure, cherche pour lui une espérance, un moyen de salut. C’est elle qui le conduit chez Antoine.
    Et Antoine ne s’y trompait pas. Dans ces malades qui se présentaient toujours plus nombreux aux séances, il ne voyait pas les corps, mais les âmes en alarmes qui lui amenaient ces corps souffrants. Et à travers son corps à lui passait l’alerte, l’appel adressé par ces âmes à son âme. Voilà où le médecin est impuissant. Il a sa science et ses recettes, ses livres, ses médicaments matériels, et voit les blessures des corps avec ses yeux de matière. Tandis que chez Antoine, grâce à la force du fluide et à l’assistance des guides, il se produisait un mystérieux colloque d’esprits, celui du guérisseur et celui du patient lui-même, penchés tous deux comme des médecins consultants au chevet du corps qui souffre.
    L’expérience avait plus d’une fois montré à Antoine que ni lui ni les esprits-guides ne pouvaient rien s’ils étaient seulement en présence du corps, et si l’âme du patient ne participait pas à ces colloques, si elle ne les rejoignait pas pour collaborer avec eux. L’esprit du guérisseur ne peut atteindre le corps souffrant par une voie directe, car il ne lui est pas uni par le mystère de la naissance. Combien de fois Antoine n’avait-il pas échoué parce que l’esprit du malade, distrait ou durci par le doute, ne lui permettrait pas de lire dans le corps qu’il avait devant lui…
    ― Vous devez avoir la foi, répétait-il. Venez me voir dès que vous en avez la pensée. Et, pendant que vous êtes ici, travaillez avec moi.
    Sans la foi du malade, le corps reste entouré d’un mur opaque. Avec sa foi tout devient transparent aux yeux du guérisseur. » (pp. 231-232)

    (1) Pour davantage de renseignements sur cette religion, cf. entre autres le site Internet dont l’adresse est http://antoinisme.blogg.org/
    (2) Robert Vivier, Délivrez-nous du mal. Antoine le guérisseur, (1ère éd. 1936) Editions Labor, Bruxelles, 1989.
    (3) Ibid., p. 361.
    (4) Au sujet de cette logique, je souhaite vivement suggérer la lecture d’un des chapitres du livre Anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss (Plon, 1958), à savoir le chapitre IX intitulé "Le sorcier et sa magie" (1ère publication in Les temps modernes, 4e année, n° 41, 1949, pp. 3-24). L’histoire du chaman kwakiutl Quesalid qu’on y trouve illustre merveilleusement bien la puissance des pratiques magiques, puisqu’on y voit un sceptique en devenir un extraordinaire praticien. La grande question de la foi et des preuves… !
    (5) Henri Hubert & Marcel Mauss, "Esquisse d’une théorie générale de la magie" (1ère publication in Année Sociologique, 1902-1903), in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, PUF, Quadrige, 8e éd., 1983, pp. 85-86.


    source : http://jeanjadin.blogspot.com/2009/09/note-de-lecture-robert-vivier.html


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  • DELIVREZ-NOUS DU MAL Roman de Robert Vivier (né en 1899) publié en 1936. Ce récit reconstitue la vie d'Antoine le Guérisseur, pseudonyme de Louis Antoine, né en 1846 près de Liège. Garçon sérieux et très dévot, il travaille dès l'âge de douze ans dans les mines. En 1873, après avoir terminé son service militaire, il épouse Catherine, une jeune fille qu'il connaît déjà depuis longtemps. Le couple déménage successivement en Allemagne et en Russie pour retourner chaque fois en Belgique, à Jemeppe. Les différents métiers qu'Antoine a exercés (machiniste, ouvrier, marchand de légumes) ne lui permettent pas de résoudre ses problèmes financiers.
        Cet échec le plonge dans un malaise continu. Cependant, une séance de spiritisme et le pouvoir guérisseur lié à cette pratique le font sortir de l'impasse : Antoine comprend que la richesse n'est pas forcément source de bonheur et qu'elle ne vaut pas la santé. Devenu médium lui-même, il forme un groupe spirite : les Vignerons du Seigneur. La souffrance qu'il éprouve à la mort de son fils ne fait qu'intensifier ses anbitions caritatives. Le nombre de guérisons augmente et sa popularité croît sans cesse. Le fait que sa pratique est efficace et gratuite le font gagner deux procès engagés contre lui. Stimulé par ses succès, Antoine rédige quelques traîtés dans lesquels il décrit ses expériences. Aussi transforme-t-il sa maison en temple. Quelque temps avant sa "désincarnation", conçue non pas comme une barrière inexorable mais comme un moyen d'accès aux mystères d'outre-tombe, Antoine (surnommé le Guérisseur, le Généreux ou Père par ses adeptes) délégue ses pouvoirs à "Mère" Catherine. Il meurt en juin 1912 et il est enterré selon le rite antoiniste.
        VIVIER fournit au lecteur une description détaillée de l'antoinisme, un mouvement ésotérique qui a connu beaucoup de partisans. Le caractère netement écotérique de ces pages n'empêche à aucun moment leur élaboration romanesque. En effet, on accède continuellement aux idées, aux doutes et aux espoirs du protagoniste. Cette pénétration directe dans la conscience de ce personnage charismatique a permis à l'auteur d'établir un portrait captivant d'un homme dont la renommée dans sa région natale est loin d'être éteinte.

        J. De Caluxé e.a., Hommage à Robert Vivier, Liège, 1965. - R. Vivier, Proses, avec introduction par M. Thiry, Bruxelles, 1965.

    Lettres françaises de Belgique: Le roman (p.126)
    sous la direction de R. Frickx,  R. Trousson,  V. Nachtergale
    source : Google Books


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