• Quelques notes sur Antoine et l'Antoinisme (Journal de Bruxelles, 25 juin 1911)(Belgicapress)

    Quelques notes sur Antoine et l'Antoinisme (Journal de Bruxelles, 25 juin 1911)(Belgicapress)QUELQUES NOTES
    sur
    Antoine et l’“Antoinisme„

        Les journaux ont beaucoup parlé depuis quelque temps de l'« Antoinisme ».
        La « Tribune apologétique » publie en ce moment à ce sujet des notes qu'il nous paraît intéressant et utile de reproduire.

        Louis Antoine, dit le Guérisseur, est célèbre ; il n'est pas assez connu. Il prétend avoir découvert le remède à tous les maux du corps et de l'âme. Cette invention, qui fait l'étonnement des médecins et des prêtres, suffirait à illustrer un homme. Elle a porté le nom d'Antoine au delà des frontières de notre petit pays. L'antoinisme, grâce au zèle des adeptes, est aussi vanté que la verte curative des pastilles Poncelet.
        Néanmoins l'auteur de la panacée reste obscur. Comme tous les personnages considérables, il est discuté. Les uns le prennent pour un pieux ermite à l'ancienne manière, les autres pour un mystificateur ingénieux, certains pour un innocent illuminé.
        Nous avons étudié sur place l'homme et son œuvre ; avant que cette gloire n'entre dans la légende ou ne s'efface dans l'oubli, il était nécessaire de la voir de près. Nous sommes allés Jemeppe, nous avons interrogé les témoins, nous avons lu les enseignements qu'on attribue au fameux guérisseur : nous donnons impartialement le résultat de notre enquête, avec le sincère désir que l'homme et sa doctrine soient mieux connus.

    L'HOMME
    Premières années

        Plus tard peut-être les villages liégeois se disputeront le berceau d'Antoine. Cela s'est vu pour Homère, qui 'était qu'un poète. Prévenons ces conflits. Louis Antoine et né non pas à Jemeppe-sur-Meuse, mais à Mons-Crotteux, en 1846. (Voir les registres de l'état civil de cette commune.) Son père était mineur. Lui-même descendit dans la fosse à l'âge de 12 ans. Il devint ensuite ouvrier métallurgiste et voyages en Allemagne. Rien de particulier ne signala sa jeunesse. Il maria, eut un enfant et souffrit de l'estomac. Il était catholique, même pieux, et le resta jusqu'à l'âge de 42 ans : « Il aimait à se recueillir profondément, écrit un de ses disciples, et à élever son cœur vers Dieu. »

    Le spiritisme le séduit

        Les séances spirites eurent alors quelque vogue. Un cercle s'établit à Jemeppe. Un triste événement poussa Antoine dans l'occultisme. Son fils unique mourut à 20 ans. Ses parents désolés apprirent que le spiritisme fournissait aux vivants le moyen de converser avec les morts. Ils fréquentèrent les séances ; ils entendirent la voix de leur enfant disparu, lequel leur apprit qu'il était devenu pharmacien à Paris. Les braves gens avaient peut-être rêvé d'élever un jour leur rejeton à la dignité d'apothicaire, leur souhait se trouvait accompli.
        Malgré des recherches minutieuses, nous n'avons pu apprendre si ces bons parents, qui n'étaient pas sans une petite fortune, ont jamais entrepris le voyage de Paris, pour aller embrasser de fils adore. D'autre part, les journaux français n'ont pas mentionné, que nous sachions, cette subite apparition d'un pharmacien qui n'aurait point passé les écoles. Ce point est nébuleux.
        Quoi qu'il en soit, nous découvrons bientôt M. Antoine à la tête des Vignerons du Seigneur. Il édite un catéchisme spirite et publie des extraits d'Allan Kardec. Si vous passez sur le pont de Seraing, il vous invite chez lui, « aux quatre ruelles, à Jemeppe, ou chez M. Pierre Debroux, menuisier-entrepreneur à Crotteux-Mons ; vous pourrez, assure-t-il, vous entretenir avec vos chers disparus de ce monde ». Cette perspective d'une causerie avec les défunts était certes agréable, bien qu'un peu singulière. Pourquoi les morts donnaient-ils rendez-vous à leurs amis chez Antoine ou chez le menuisier-entrepreneur, « à 10 heures du matin ou à 5 heures de après-midi » ! Ou eût préféré les revoir sans témoins, chez soi.
        Du reste, les « Vignerons » recevaient des visiteurs d'importance. Les médiums n'évoquaient pas seulement la vieille mère Toinette ou le petit de chez Jules ; un de mes amis a pu converser avec Mgr Doutreloux, évêque de Liége, et avec le pape Léon XIII. Il a même remarqué que Léon XIII parlait un français négligé, avec un fort accent wallon. Je note ce fait précis, pour l'édification des flamingants ; c'est le wallon qui est parlé dans le monde des esprits : à preuve, les conversations des hôtes de M. Antoine. Il est sérieusement probable, d'après les Liégeois, que le wallon était le langage du paradis terrestre. M. Antoine serait seul capable de trancher cette question de linguistique ; car il a écrit quelque part :
        « Je ne puis dire, avec les Ecritures, qu'Adam a été le premier homme ; il en existait déjà d'autres à cette époque qui occupaient diverses contrées de ce globe et y formaient différents milieux de la même élévation. »
        Un homme si bien renseigné sur les habitants primitifs de la terre doit assurément savoir de quelle langue ils se servaient.

    Thérapeutique des Esprits

        On n'allait pas chez M. Antoine dans l'unique dessein de causer avec les morts. On y trouvait, déclarait le prospectus, « le soulagement de toutes les maladies, afflictions morales ou physiques. » Des Esprits bienveillants, informes de tous les secrets de la médecine, donnaient des consultations. Un certain Dr Carita qui, lui aussi, faisait ses ordonnances en wallon, eut alors énormément de vogue. Les bonnes femmes étaient émerveillées de sa science.
        Nous ne savons si M. Antoine devint le jouet des séances spirites qu'il organisait. En tout cas, il convainquit son public crédule qu'il était en rapports continuels avec les esprits désincarnés.
        De temps en temps, il lançait des messages de l'autre monde, des façons d'encycliques dont la forme et le fond étaient également bizarres.
        Il se persuada, un jour, qu'il pouvait se substituer au Dr Carita, émettre des prescriptions, formuler des conseils d'hygiène combinés avec des recommandations morales.
        Les femmes du peuple, impressionnées par les scènes d'évocation, les crises des médiums, l'air extatique du président, acceptèrent les avis de M. Antoine. Elles expérimentèrent sur leurs enfants malades les remèdes familiers préconisés par le chef spirite. Elles virent bientôt en lui un personnage extraordinaire.
        Comme de coutume, les premières clientes firent à l'empirique une réputation de guérisseur habile, et même de saint. Sa vie retirée, presque mystérieuse, ses discours charitables, ses habitudes de végétarien (régime nécessité par sa maladie d'estomac), éveillèrent la curiosité publique dans la région de Jemeppe. La renommée de M. Antoine s'affermit. De toutes parts, les infirme affluèrent. On cita des guérisons merveilleuses, qu'il n'était d'ailleurs pas facile de vérifier.
        Enfin, l'autorité personnelle de M. Antoine devint assez considérable pour que le guérisseur crût pouvoir dorénavant se passer de l'aide des Esprits. Peut-être connaissaît-il mieux que ses « frères et sœurs en humanité » la valeur du Dr Carita et des autres messieurs qui, à son appel, surgissaient de dessous les guéridons et rendaient des oracles.
        M. Antoine de sépara donc du spiritisme classique. Il renonça aux évocations bruyantes, aux tables tournantes, à l'écriture directe. Il établit un schisme (1), fonda une école, se proposa de guérir les corps et d'endoctriner les intelligences par ses propres moyens.
        L'Antoinisme se dessinait. Avant de se formuler définitivement, il allait passer par plusieurs phases.
        Antoine avait été spirite durant huit ans. Vers 1906, il ébaucha « le Nouveau spiritualisme », qui remplace les Esprits par le Fluides. Suivons-le dans ses évolutions. Il ne trouva sa voie qu'après différents essais.

    PREMIÈRE PHASE
    La liqueur Coune

        M. Antoine n'était pourvu que d'une instruction rudimentaire : mais il était assez avisé pour s'apercevoir que le peuple veut être drogué. Un médecin est un homme qui ordonne des bouteilles : c'est le sentiment populaire sur les bords de la Meuse.
        M. Antoine découvrit un jour chez un pharmacien la liqueur Coune (2 fr. 50 la petite fiole), laquelle se prévalait d'une recommandation du Pape. Cette spécialité, à base de perchlorure de fer, jouit un moment de quelque vogue. On l'employait comme préservatif contre le choléra. Antoine y vit son avenir assuré. Il se mit à en prescrire l'usage : le nombre des gouttes variait d'après la maladie ; la liqueur guérissait une entorse aussi bien que la phtisie. Les pharmaciens du pays étaient dans la jubilation car cette panacée était assez coûteuse... pour les acquéreurs.
        Malheureusement, la justice vint mettre son nez dans l'affaire. Antoine fut poursuivi pour exercice illégal de la médecine Les prescriptions furent lues au tribunal. Il fut condamné à 52 francs d'amende. Ses amis lui firent une ovation : malgré la justice humaine, ils croyaient encore à la vertu du guérisseur et de sa recette.
        Antoine, édifié sur les mérites très fructueux de son remède, voulut continuer légalement son exploitation. Il demanda à des médecins de contresigner ses ordonnances, leur offrit de partager les bénéfices. Les docteurs refusèrent ce marchandage. Il fallut sacrifier la liqueur Coune et trouver un supplétif qui échappât au Code.

    DEUXIEME PHASE
    L'eau magnétisée

        La condamnation de M. Antoine, publié dans les journaux, augmenta naturellement la réputation de l'empirique. On imputa le coup à la mesquine jalousie des docteurs diplômés qui voyaient baisser leur clientèle. Antoine résolut d'en profiter. Il se dit très justement : « S'ils ont gobé la ligueur Coune, ils avaleront de l'eau claire. Les deux remèdes se valent. J'ai mis dans des bouteilles d'eau une substance matérielle, qui tombe sous le sens... et sous le domaine de la justice ; j'y mettrai désormais une qualité impondérable, imperceptible, qui déroutera les juges les plus fins ; j'y mettrai simplement du magnétisme animal. »
        Et c'est ce qu'il fit. Il persuada aux naïfs qu'il avait le pouvoir de magnétiser l'eau, qu'il envoyait dans les bouteilles une charge de fluide, qui, comme la liqueur Coune, devait supprimer les maladies les plus disparates. Il dosait la charge, d'après les dispositions du patient.
        Jemeppe offrait, en ce temps-là, un spectacle étrange. Comme les malades étaient nombreux, Antoine dut recruter un personnel pour puiser de l'eau aux fontaines publiques. On voyait des gens se relayer aux bornes, aller et venir avec des seaux et de bouteilles prêtes à recevoir la charge requis de magnétisme.
        La population ayant résisté à cette épreuve, M. Antoine pouvait tout entreprendre. Son crédit n'avait pas été atteint par ces puérilités. Il allait renchérir.

    TROISIÈME PHASE
    Le papier magnétisé

        Estimant sans doute qu'il se donnait trop de peine à magnétiser une bouteille d'eau pour chaque visiteur, Antoine recourut à un procédé plus expéditif et plus économique. Il prit de petits morceaux de papier et les dota de la force magnétique. Les malades n'étaient plus obligés d'apporter des bidons et de les remporter remplis d'eau d'effluves : ils recevaient des bouts de papier préalablement magnétisés, et dont chacun pouvait, à domicile, magnétiser un verre d'eau. Antoine put ainsi congédier son personnel des pompes. Il disait aux malades : Quand vous avez mal, pensez à moi. Revenez, quand vous en aurez l'inspiration.
        Ce changement de thérapeutique dut être favorable à la santé de M. Antoine, laquelle a toujours été fort délicate. Il magnétisait en public les bouteilles d'eau : cette opération, qui consiste dans l'extraction des fluides éthérés et bienfaisants, demandait au guérisseur quantité de pénibles contorsions et de passes fatigantes. C'était pitié de le voir se ployer et se redresser, à mesure que les effluves sortaient de son être et se transmettaient à la bouteille. Il se sacrifiait littéralement pour ses malades, qui lui étaient d'ailleurs fort reconnaissants.
        Avec le système des papiers, ce travail de gymnastique disparaissait. On suppose que M. Antoine ne ménageait point ses forces mais il ne donnait plus le spectacle attristant de ses effarantes gesticulations.
        Un de nos amis se souvient de cette troisième phase ; il a le plaisir de posséder quelques échantillons du fameux papier magnétisé. Il nous a raconté un trait, qui montre qu'Antoine ne se défendait pas de donner avec son papier, des conseils d'hygiène d'ailleurs inoffensifs.
        « Une dame, nous dit-il, vint un jour m'annoncer qu'elle se proposait de consulte Antoine. La clientèle du guérisseur était surtout féminine, à cette époque.
        Je demandai à cette personne :
        – Aimez-vous la pâtisserie ?
        – Je n'en prends jamais.
        – Mangez-vous beaucoup de pommes de terre !
        – Beaucoup ! Non Mais pourquoi ces questions ?
        – C'est que M. Antoine vous révélera que vous abusez de la pâtisserie et des pommes de terre. Il vous interdira cette alimentation jusqu'à votre prochaine visite.
        – Je verrai bien.
        Cette dame, conclut notre ami, alla chez Antoine ; elle revint guérie... de l'Antoinisme. Le coup de la pâtisserie avait tué sa confiance dans le voyant.
        Mais dans le monde ouvrier, combien de femmes ne mangent-elles pas avec plaisir les « frites » succulentes ? Combien n'ont pas un faible pour les tartes, les petits pâtés et les friandises de toute espèce ?
        En dénonçant ces inclinations gourmandes, M. Antoine était presque sûr de deviner juste.

    QUATRIÈME PHASE
    Les passes Individuelles

        La médication de M. Antoine de spiritualise de plus en plus. Elle n'a plus besoin de intermédiaires matériels : le guérisseur se contente d'imposer les mains à ses clients. Il élabore une vague théorie de la Foi et des fluides. Il manie lui-même les bons fluides et s'en sert pour guérir les personnes qui ont assez de foi. Les fluides font office de microbes : ils se tuent les uns les autres. Il s'agit d'assurer la victoire des bons fluides.
        « Tout guérisseur quelque peu expérimenté sent la foi du malade et peut lui dire : « Vous êtes guéri. » Il coupe littéralement de fluide qui le terrassait, c'est-à-dire son imagination ; il ne va pas directement au mal, mais à la cause. »
        On dit que M. Antoine était obligé, durant cette quatrième phase de son évolution médicale, d'imposer les mains à plus de cinquante personnes par heure. Il a dû faire une énorme dépense de fluides, pendant cette période, car les malades étaient nombreux. Il en arrivait de partout, même de l'étranger. Une savante réclame venait d'être organisée dans tout le pays. Des émissaires colportaient la réputation du Maître. Les visiteurs recevaient une petite brochure, contenant l'ébauche de la nouvelle doctrine et la rapportaient dans leur village.
        A Jemeppe, des séances dominicales sont fondées. M. Antoine s'entoure de disciples. Il leur explique son système. Les disciples recueillent pieusement la doctrine du prophète et la font imprimer. Ni le professeur ni les élèves ne se comprennent. Ces recueils sont de plaisants coq-à-l'âne, où il est malaisé de découvrir une théorie quelconque ; nous les examinerons plus loin. Notons seulement que M. Antoine ne s'occupe plus exclusivement des maladies et des infirmités corporelles. Il a trouvé le joint entre la médecine et la morale : il affirme que les maux physiques sont un produit de l'imagination. La thérapeutique va céder la place insensiblement à l'instruction religieuse.
        La clientèle s'élargit, et sa générosité permet d'ériger un vrai temple. Il ne s'agit plus de guérir les corps souffrants ; il faut éclairer les âmes. Antoine n'est plus un bienfaiteur de l'humanité ; il est prophète, il reçoit des révélations. Et comme le nombre des sots dépasse celui des malades, les fidèles de l'Antoinisme, définitivement fondé, se multiplient.
        Antoine alors inaugure sa cinquième phase, la phase actuelle, celle des passes collectives.

    CINQUIEME ET DERNIÈRE PHASE

        Voici le spectacle auquel on peut assister gratuitement à Jemeppe, tous les dimanches depuis deux ou trois ans.
        Une tribune se dresse au fond du temple. Elle communique avec les appartements privés du voyant. Les fidèles et les curieux se placent dans des bancs, en face de cette tribune. Un monsieur se lève :
        « Notre bon père va venir. Avant d'opérer, il se recueille dans la prière. Respectez ce moment solennel. Ranimez votre Foi, car tous ceux qui ont la Foi seront guéris ou soulagés. »
        La porte s'ouvre. M. Antoine s'avance. Il est bien vieux. Il a laissé pousser ses cheveux et s'est composé une tête hiératique. La scène est admirablement machinée. Alors le prophète, que transfigure un air inspiré, se place au milieu de la tribune. Son regard est perdu dans l'au-delà. Il élève majestueusement les mains, étend les bras, remue les doigts pour laisser écouler sur son peuple tout le fluide qu'il a emmagasiné par sa prière ; il répand ce fluide à l'orient et à l'occident. I ferme les yeux, se retourne et rentre chez lui, sans avoir proféré une parole.
        L'autre monsieur se lève de nouveau :
        « L'opération est terminée. Les personnes qui ont la Foi sont guéries ou soulagées. »
        On renvoie toutes les personnes et l'on introduit d'autres spectateurs qui verront la même comédie. Généralement ce sont les mêmes gens qui sont guéris et soulagés chaque dimanche. (2)

    (1) Les Antoinistes sont excommuniés par les véritables spirites.
    (2) « Les jours fériés, sauf les dimanches, le Guérisseur a un plus grand pouvoir que dans ses opérations habituelles » (Préface de l’Auréole de la Conscience, p.16)

    Journal de Bruxelles, 25 juin 1911 (source : Belgicapress)

    La suite au numéro de juillet 1911.


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