L'antoinisme par Henri Bodin (La République des travailleurs, 2 nov. 1913)
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TEL QU'ON LE PRATIQUE
La « Mère » est venue, on l'a vue :
A-t-elle guéri ?... Hum !...
Le culte antoiniste a désormais, dans la Ville Lumière, pignon sur terrain vague, dans le bout de la rue Vergniaud, fin fond de la Glacière. Ce pignon est un petit clocher conique vêtu d'ardoises et tellement conforme à une pastille du sérail qu'il semble fait pour s'allumer par la pointe et monter en spirales odorantes aux narines du Créateur.
Veuve du messie Antoine qui fonda le culte antoiniste et lui laissa son nom de baptême avec la manière de s'en servir, la mère Antoine est venue, hier matin, de Jemmeppe-sur-Meuse, la ville sainte, consacrer par sa présence et s'il se pouvait par quelque miracle, cet humble sanctuaire battant neuf.
Les adeptes du culte antoiniste ont fait escorte à celle qu'ils nomment leur « Mère ». Ils sont au nombre de six cents, hommes, femmes et enfants, et se ressemblent comme des frères, des frères en la Mère ; la même candeur éclaire tous ces visages et le vêtement est uniforme : lévite noire à col rabattu boulonné sous le menton, feutre noir de demi haute forme à bord plat ; robe noire à manches pagode ; voile noir assemblé au chignon et pendant jusqu'à la ceinture.
Le culte antoiniste a les rites les plus simples du monde ; le sanctuaire est nu de tout ornement, sauf trois pancartes où on lit : « L'enseignement du père, c'est l'enseignement du Christ révélé à cette époque par la foi »... « Un seul remède peut guérir l'humanité : la foi... » « C'est de la Foi que naît l'amour qui nous montre dans nos ennemis Dieu lui-même ». Quant à la cérémonie elle-même, elle n'a rien d'un sacrifice. La Mère, seulement, monte en chaire. C'est une femme âgée, dont la figure naïve et douce est répandue à des centaines d'exemplaires dans les béguinages de Flandre. Elle se recueille un instant, marmotte une indistincte prière, étend la main sur les fidèles et puis s'en va. C'est tout ; il paraît qu'il ne faut pas davantage, car, à ce moment, de la foule des fidèles monte le cri d'une femme qui, tout à l'heure, était entrée, les jambes mortes, soutenue aux aisselles par deux des frères et qui s'éloigne ingambe, proclamant sa guérison soudaine.
Au seuil du débit faubourien où la famille antoiniste va maintenant communier sous les espèces de l'entrecôte Bercy et de l'Aramon violet, nous prêtons une oreille ingénue à cette profession d'un apôtre. C'est un ancien prêtre catholique, il respire la foi, l'espérance, la charité et, d'ailleurs, il est intelligent, cultivé et fort clair :
« L'antoinisme n'est pas une religion, au sens du moins qu'on entend d'habitude. Il exclut toute croyance et ne garde que la foi ; la croyance appartient à l'esprit ; la foi est toute du domaine du cœur... Tous les groupements religieux sont dans l'erreur dès qu'ils se croient dans la vérité... Nous aimons tous les hommes et particulièrement nos ennemis à qui nous rendons grâce de nous purifier... Le Père était un ouvrier mineur, il n'avait rien appris, son influence était si pure et si puissante qu'il m'a détaché des livres et ravi tout à coup dans la vérité...
« La Mère a succédé au Père parce que du consentement de tous elle était la plus haute d'entre ses frères et non point parce qu'elle était d'une autre essence ; nous ne sommes séparés les uns des autres que par l'apparence corporelle ; notre âme est commune et nous aurions tous le même fluide qui guérit l'âme et souvent aussi le corps, si notre vie était aussi parfaite que la vie de cette femme exempte de toute pensée mauvaise et qui n'aperçoit rien en ce monde des impuretés propres à troubler les sens... »
Les guérisons opérées par la Mère, à ce qu'on assure, sont fort nombreuses on en cite des milliers et la plupart des adeptes qui escortent aujourd'hui la sainte femme sont d'anciens malades qu'elle a rétablis en santé et force. Nous le voulons bien croire... En tout cas, nous voudrions plaisanter sur le propos d'Antoine et de sa veuve que nous ne le pourrions pas ; le parfait désintéressement de ces personnages et l'irréprochable discrétion de leur apostolat forcent le respect. Le culte antoiniste vit chichement de dons rigoureusement anonymes et encore difficilement agréés. Au prix où est la pharmacie, la thérapeutique antoiniste a quelque chose, si peu que ce soit, qui la met au-dessus de toutes les médecines ; au prix où sont les cultes, la religion antoiniste est supérieure par un point à toutes les religions : elle ne s'en distingue pas seulement par une extrême simplification canonique : il n'y a pas de place pour les marchands dans son petit temple. C'est Lourdes en plus propre et moins cher.
La République des travailleurs, 2 novembre 1913
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