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LE LIVRE DE LA SEMAINE
Délivrez-nous du mal
N'ayant point coutume de prédire le passé, je n'affirmerai pas que Robert Vivier de- vait inévitablement se faire le biographe d'Antoine le Guérisseur. On n'a pourtant pas oublié qu'il débuta par une importante étude sur Baudelaire, le poëte catholique qui souffrit, comme Antoine, d'avoir ren- contré le « prêtre incompetent ». De plus, le romancier Robert Vivier, compatriote de Louis Antoine et lauréat du Prix Albert Ier, est un ami des populistes. Lui-même déclare qu'André Thérive, peintre des antoinistes parisiens, lui suggéra d'écrire la vie du Père Antoine. Sans parler de prédestinations avouons que l'entreprise bénéficiait d'une assez rare union de circonstances favora- bles. Elle offrait aussi des difficultés dont la principale consistait à nourrir sans arbi- traire une narration continue de la carrière d'Antoine pendant ses années obscures. J'i- gnore si tous les détails de cette première partie sont authentiques, mais je sais qu'ils le paraissent. En effet, la tradition rapporte que, dès l'enfance, Antoine a reçu de mys- térieux avertissements. Que ces épisodes significatifs s'inscrivent avec tant de natu- rel dans le récit de Vivier, cela prouve que tout le reste a été recréé selon un esprit de fidèle intelligence. Sans impliquer la moindre abdication, cette sympathie nous aide à comprendre l'évolution humaine de Louis Antoine. Ro- bert Vivier en marque finement les étapes : la caserne de Bruges où Antoine apprend à connaitre « les autres », l'accident qui le rend responsable d'un homicide, la mort de
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son fils qui le convaincra du néant de la
matière. Alors nous sentons comment sa suprême joie s'est identifiée à son pouvoir d'apaiser la souffrance, qu'elle soit physique ou morale. Délivrez-nous du mal (1) : ce titre évoque, non moins qu'Antoine le Gué- risseur, Antoine le Généreux. Car les deux surnoms conviennent à celui qui répondait aux médecins : « Je n'exerce pas l'art de guérir, c'est le don de guerir que j'ai. » L'unité de la vie d'Antoine réside, ainsi que Vivier le montre, dans son obéis- sance aux voix intérieures qui lui dictaient sa conduite. Après l'avoir détaché du catho- licisme, elles l'ont fait renoncer au spiri- tisme, à une « trop facile idolatrie de l'au- delà ». Chaque ancienne foi qu'il rejetait, il l'abandonnait pour ce qu'il jugeait être « une foi plus pure ». Quand il fonda le Nouveau Spiritualisme, il concevait l'aven- ture humaine comme l'histoire d'un retour à la source primitive de l'Amour. Dans le succès de l'antoinisme verrons- nous seulement le triomphe d'une personna- lité exceptionnelle ? Croyons-en plutôt Ro- bert Vivier qui retrouve dans cette doctrine une expression du « pays de Liége où le peuple a abandonné l'Eglise parce qu'elle ne lui semblait plus sa maison, mais où il a gardé des mains prêtes à se joindre ». Jusque, dans l'édifice métaphysique d'An- toine, dans cette « machine à faire du bon- heur avec la vieille misère », reconnaissons avec Vivier le travail où un bon ouvrier a mis tout son art et son coeur. Alors nous unirons dans un même respect une belle vie et un beau livre. René LALOU.
(1) Aux éditions Grasset.
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