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proces du pere dor

Le Père Dor en correctionnelle (La Région de Charleroi, 1er décembre 1916)(Belgicapress)

Publié le par antoiniste

Le Père Dor en correctionnelle (La Région de Charleroi, 1er décembre 1916)(Belgicapress)

LE PÈRE DOR
EN CORRECTIONNELLE

LES ALÉAS DE LA DIVINITÉ

Audience du 29 novembre (après-midi)

    Il y a la même affluence de monde qu'à l'audience du matin.
    A 3 heures 20, l'audience est reprise. Me Lebeau continue sa plaidoirie. M. Dor est donc prévenu de l'art illégal de guérir. Les pandectes belges expliquent bien que pour exercer cet art, il faut ausculter les malades.
    Il y a cette petite opération individuelle qui est bien anodine.
    Il s'agit d'un homme qui indistinctement à tous les malades prescrit le même traitement : se guérir de leurs vices d'abord et alors ils seront guéris de leurs maux physiques. M. Dor n'est pas médecin il ne pratique pas l'hypnotisme.
    Il s'agit de savoir si le dossier établit que M. Dor se livrait à des passes magnétiques.
    Les moyens employés par M. Dor ne sont pas ceux employés par le magnétiseur. M. Dor a, comme tout le monde, des notions qu'il a puisées dans les livres.
    Me Gerard. – Le zouave Jacob ne pratiquait pas le magnétisme.
    Me Ledeau. – Si le corps judiciaire veut trancher cette question, il doit se faire aider par les lumières de médecins.
    M. Dor n'ordonnait rien ; on oppose à M. Dor quelques petits faits.
    Ceux-ci ne peuvent être retenus, car ils sont en contradiction avec les déclarations des Doristes et avec les principes de M. Dor, lui-même.
    Il y a d'abord le cas Beauvois. Son système consiste à guérir les maux physiques par la médication de l'âme.
    Comment veut-on, dès lors, qu'il ait ordonné des lavements à l'eau salée.
    Mme Beauvois était une malheureuse qui allait mourir d'un cancer à l'estomac.
    Cette personne est morte d'inanition à la suite de ce cancer.
    M. Dor se borna à lui donner des conseils moraux et à conseiller de boire de l'eau sucrée.
    M. Beauvois et sa fille étaient hostiles au Père Dor, d'où leur déposition intéressée : il y a là un petit drame de famille.
    Mme Beauvois n'était pas la Doriste fanatique qu'on a dit.
    Cette personne n'avait plus la force d'aller chez Dor ; elle était alitée. Qui dès lors faisait ces injections à l'eau salée. Etait-ce le mari et la fille qui devaient s'opposer à ce que les lavements fussent opérés.
    La question du thé Chambard est aussi du domaine de la légende.
    Elle a été inventée par les Chartier qui avaient créé un petit cercle de gens qui voulaient perdre le Père Dor.
    Ces témoignages sont suspects, c'est un témoignage tendancieux dont le tribunal se défiera.
    Richard est un hernieux qui a été opéré 4 ans après avoir consulté M. Dor.
    Or, Richard a déclaré lui-même que lorsque sur les conseils de M. Dor il ôta son bandage, il souffrit horriblement, est-il possible qu'il ait pu souffrir pendant 4 ans ? Non, cet homme, aujourd'hui décédé, mentait et ce qu'il y a de vrai c'est qu'il lui est survenu une nouvelle hernie.
    C'est donc cette dernière qui le fit souffrir et non l'ancienne.
    Celle-ci avait été guérie à la suite d'une consultation du Père Dor.
    Richard a cru et il s'en est bien trouvé.
    Il n'y a chez M. Dor aucun fanatisme et il n'ordonnait aucun médicament. Le problème à résoudre est le suivant : M. Dor pratique-t-il l'art de guérir par la Doctrine qui tend à établir que le mal physique est guéri par la mise en pratique de ses principes qui recommandent d'abord de se guérir de ses maux moraux.
    Dans toutes les religions, il y a une question d'hygiène ; c'est ainsi, que chez les mahométans, il y a des ablutions qui sont imposées.
    Le conflit entre la morale et l'hygiène est sérieux, chez les carmélites, les bains sont interdits.
    Oserait-on défendre la flagellation prescrite par des communautés religieuses. Les trappistes ne se lavent pas. Pouvez-vous leur en faire un grief ?
    M. Dor est un végétarien, pouvez-vous le lui reprocher ? Non.
    Le régime végétarien est un excellent régime recommandé par des autorités médicales.
    M. le Procureur du roi nous a dépeint le cortège des Doristes défiant à la barre, avec un teint pâle, des traits émaciés.
    Ce teint pâle prouve que ces gens ont souffert énormément.
    Le régime végétarien ne donne évidemment pas la force brutale que procure le régime carné qui, lui, fait plus rapidement sauter la machine.
    On a aussi dit que M. Dor est un criminel qui avait ordonné à des enfants un régime contraire à leur bonne santé.
    M. Dor dit qu'avec la confiance et la foi, le régime produira de bons résultats.
    M. Mahaux. – Est-ce l'enfant de 4 mois qui doit avoir la foi ?
    Me Lebeau. – Non, c'est la mère.
    M. Mahaux. – Ah ! (Hilarité.)
    Me Lebeau. – M. Dor est parfois maladroit pour s'expliquer.
   Il m'a envoyé des mamans avec leurs bébés pour me prouver que le régime Doriste avait donné de bons résultats.
    Y a-t-il eu des bébés morts. Y a-t-il eu des plaintes ?
    Me Gérard. – Les morts ne parlent plus, il y a des cercueils qui devraient s'ouvrir (mouvement).
    Me Lebeau. – Vous ne pouvez pas faire des suppositions d'avoir de telles doctrines, c'est le droit des Doristes.
    Actuellement la médecine s'oriente de plus en plus vers le non interventionnisme, c'est-à-dire vers l'exclusion du médicament.
    Pourquoi au cours d'une maladie ordonne-t-on de cesser d'ingurgiter certains médicaments pris jusqu'alors ? c'est qu'on a reconnu l'effet néfaste de ce médicament.
    D'après certain docteur, on peut guérir l'appendicite sans devoir recourir à l'opération qui était de mode.
    Me Lebeau se demande si M. le Président de la Société de Médecine avait bien le droit de faire poursuivre de son propre gré sans l'assentiment de ses collègues.
    Me Gérard. – Il y a eu ratification, à la suite d'une assemblée de médecins.
    Me Lebeau. – Ce n'est pas un beau geste de la part des médecins, de réclamer une somme de 10.000 fr. Ils eussent plutôt dû demander condamnation, pour le principe.
    Le geste eut été plus beau. Quant à M. Dor, il n'a pas pratiqué l'art illégal de guérir, mais seulement recommande à ses adeptes de se guérir de leurs maux moraux, de leurs imperfections.
    Je souhaite aux docteurs d'être entouré un jour d'un cortège d'admirateurs comme ceux qui ont ici accompagné M. Dor.
    Celui-ci n'a pas dénigré les docteurs, mais il a affirmé qu'ils étaient inutiles. Il n'y a pas eu de concurrence déloyale.
    Je suis au bout de ma tâche ; je demande l'acquittement de M. Dor que j'ai défendu avec une conviction que j'ai rarement eue.
    L'idéaliste va droit devant lui. A un moment donné il se réveille voyant autour de lui une foule grossière comme celle qui a organisé des manifestations dans le genre de celle qu'on a vue dernièrement. Je suis allé vers lui et je l'ai défendu avec chaleur.
    Le bon droit n'est jamais du côté des foules. M. Dor est un homme sincère et désintéressé.
    J'ai dit.
    Me Gérard sera bref, il engage le tribunal à examiner la note juridique qui lui a été remise.
    Me Lebeau, dans une brillante plaidoirie, nous a exposé les doctrines des diverses religions.
    Il est resté trop longtemps dans les sphères élevées et a craint de prendre pied sur le sol pour rencontrer les diverses préventions mises à charge de M. Dor.
    Celui-ci a bien semblé petit vis-à-vis de Bouddha dont a parlé Me Lebeau.
    Le Christ d'il y a vingt siècles n'était pas un trafiquant, il ne se faisait pas suivre d'une pléiade d'apôtres qui vendaient des brochures.
    Leur bonne parole suffisait. Jésus n'avait pas de comptoir dans son temple et on l'a vu dans ce temple un fouet à la main en chasser les trafiquants. Vous, M. Dor, vous avez fait de bonnes petites affaires avec la margarine. (Hilarité.)
    Quand vous vous êtes retiré à Uccle, ce n'était pas pour vous retirer des affaires, mais bien pour les continuer et vous avez fait une réclame pour votre boutique.
    La foule ne jette pas des cailloux à la tête d'un personnage qui se dépense au bien-être des malheureux.
    Me Lebeau. – Le Christ a aussi été outragé et flagellé.
    Me Gérard. – On a eu tort, mais ce n'était pas la même chose.
    Le peuple en conspuant le Père Dora voulu venger les innombrables victimes du dorisme. Il n'y a personne d'avisé, même en Angleterre, qui voudraient laisser exercer pareille doctrine lorsqu'elle constitut un délit.
    Supposons qu'un illuminé informe le public que chaque soir, dans un local qu'il désigne, il donnera des conseils et des prescriptions dans le but d'éloigner d'eux la présence de docteurs et de les guérir sans devoir recourir à l'emploi des médicaments.
    Viendriez-vous, à la barre, plaider la bonne foi de cet illuminé qui est un danger social ?
    Me Lebeau. – Oui.
    Me Gerard. – Allons donc, c'est pour démasquer cet imposteur que la Société médicale s'est constituée partie civile.
    Le dorisme c'est de l'antoinisme déguisé.
    Le Père Antoine a été condamné. Dor, lui, avait pris ses précautions et voulait échapper aux mailles de la justice.
    On lit dans son nouveau livre des retouches assez importantes à la page 4, il écrit : qu'il est préférable de guérir l'âme que le corps.
    Il en est de même au sujet d'autres passages où il y a des restrictions très adroites visant la guérison de certaines maladies par le régime de la propreté ou le régime végétarien.
    Devant le malade, le consultant, se restait toujours le tronc.
    Si Dor avait accepté la somme de 10.000 francs lui offerte par un sieur Delcroix, c'eut été trop criard.
    Me Lebeau a dit que si M. Dor était un charlatan, il eut inscrit au bas de la première page : guérison certaine, concurrence impossible.
    Mais il était trop rusé pour écrire de telles phrases, c'était pour lui la guillotine.
    Parlant de la fête des morts qu'on célèbre à la Toussaint, Me Gérard s'indigne qu'à côté de celle célébrée par le culte catholique, le Père Dor s'est aussi évertué à la célébrer de son côté !
    Charlatan et indigne comédien, s'exclame l'honorable avocat.
    Me Lebean. – C'est un procès à tendance que vous faites.
    Me Gérard. – Les malheureux adeptes que Dor appellent ses enfants, sont venus témoigner, ils n'avaient garde d'accuser leur père (rires), pas plus qu'un apôtre n'accuse son Dieu.
    Me Gérard conclut :
    « Abandonnez, Dor, votre métier de guérisseur et retournez à l'atelier exercer le métier que vous n'auriez jamais dû abandonner.
    Me Gérard demande condamnation.
    Me Bonehill prenant la parole dit, que M. Lebeau a parlé de diverses religions mais, il a omis de donner la définition du mot religion.
    L'honorable avocat dit que l'idée de Dieu est inséparable de celle de religion. Or, Dieu n'est qu'un mot, et le prévenu n'était pas à même de créer une religion.
    Il s'est lui-même reconnu le Christ réincarné et il l'écrit dans son livre.
    Me Lebeau. – Ne parlons pas de religion.
    M. le Président. – Vous avez vous même attiré vos adversaires sur ce terrain.
    Me Bonehill explique de quelle façon s'exerce le culte antoiniste, dont les cérémonies ont été plagiées par Dor.
    Il n'était pas capable de fonder une religion ; dès lors, il n'y avait pas de culte.
    Jetons donc une bonne foi par-dessus bord l'article 14 de la Constitution.
    Il nous était absolument indifférent qu'il fondât une religion, mais ce que nous lui reprochons c'est de s'être enrichi à nos dépens.
    Me Lebeau s'est évertué à plaider le désintéressement de Dor.
    Il a remboursé une somme de quelque mille francs qu'on lui avait prêtée.
    Me Lebeau. – Donnée.
    Me Bonnehill… prêtée, mais il a fait ce que tout homme quelque peu honnête aurait fait. Des déclarations de Delcroix et Muylaerts, il faut se délier, car ce sont des adeptes très fervents.
    Il y a aussi l'affaire de la vente de la margarine. Il y ici un perdant : c'est la déclaration de M. Romain concernant la vente d'un terrain. Vous n'avez pas la dignité de rembourser à Mme Delisée les 17.000 francs que vous reconnaissez détenir.
    Me Lebeau. – Nous n'avons pas d'argent.
    Me Bonehill. – Dor était d'après Me Lebeau la maladresse réincarnée. A la veille des débats il publie une affiche où il se raille de la magistrature.
    Conclusion : Dor n'est pas un escroc d'envergure, c'est un escroc de bas étage ; Me Morichar est tombé de Wilmart à Dor. (Hilarité.)
    Votre crédulité n'est pas incurable. Le jour de la Toussaint vous magnifiez les Ames des soldats tombés pour la patrie : la fin de la séance fut odieuse.
    Dor dit que sa patrie était le monde entier et il a ajouté qu'on ne devait pas être exclusivement patriote pour détendre son pays.
    Dans sa plaidoirie, Me Lebeau a dit que Dor était désintéressé et que son intention était de ce purifier les mains en voulant verser de l'argent dans la caisse de I'Ecole des Estropiés.
    C'était facile de prendre l'argent de Mme Délisée pour le verser à l'œuvre de l'Ecole des Estropiés !
    Me Lebeau a dit que Mme Délisée était une épave, une divorcée. J'ai ici le jugement de divorce prononcé aux torts du mari. Vous auriez pu le dire. Sur quoi vous basez-vous pour dire que Mme Délisée a eu une vie orageuse ? Vous ne l'avez pas dit. Vous avez aussi parlé de ces bons petits bourgeois, les époux Chartier.
    Vous avez dit que Dor n'aimait pas ces gens. Et bien, il n'est pas propre d'accepter de l'argent de la part des gens qu'on n'aime pas.
    Dans ma plainte, tout n'y figure pas ainsi que vous l'avez prétendu.
    Avez-vous prouvé que cette femme était venue de Bruxelles de son plein gré ? Non, Mme Delisée a été amenée à Dor par cette rabatteuse qui a nom de Broset.
    Me Lebeau n'a pas parlé de lettres que son client écrivait à Mme Delisée, lorsque celle-ci se trouvait dans les Ardennes où elle se livrait au colportage des brochures.
    Est-ce que cette lettre a été écrite ?
    Me Lebeau. – Oui, mais amour était écrit avec un grand A.
    Me Bonehill. – Vous mettez des majuscules à tous les substantifs (rires prolongés).
    Quant aux sommes qui ont été déboursées pour le chauffage, vous savez que vous avez reçu de Mme Delisée une somme de 4,000 francs et vous n'avez payé a M. Dufrasne qu'une somme de 3,600 francs. Après cela, Mme Dor écrit à Mme Delisée qu'elle a chauffé gratuitement cette dernière.
    Ceci est trop fort, Mme Delisée a été chauffée avec sa chaufferie (rires).
    C'est de la facétie.
    J'ai dit.
    Me Mahaux réplique à son tour et estime que tout a été dit par les éminents avocats de la partie civile.
    La longue plaidoirie de Me Lebeau et les efforts qu'il a faits pour détruire la base de mon réquisitoire ont été vains.
    On a voulu faire des rapprochements entre de modestes ouvriers de Mons Crotteux et Bouddha.
    L'honorable organe de la loi met en contradiction l'intellectualité des éminents défenseurs du prévenu et de la mare stagnante dans laquelle croupit ce dernier.
    Défions nous, dit M. Mahaux du Dorisme qui habilement ont doré Mes Lebeau et Morichar. (Rires).
    Dans le dorisme, il n'y a pas de discipline : Dor est, à la fois, le pape et le vicaire. Un culte n'est considéré comme professé que lorsqu'il se manifeste par des rythmes solennels et publics.
    Que se passe-t-il à Roux ?
    C'est une longue suite de personnes qui attendent leur tour d'être introduites près de Dor.
    Après cette formalité ces gens se retirent non sans avoir passé devant le tronc comme on le sait.
    Qu'y a-t-il là de solennel et de public ? Rien, absolument rien.
    Il y a bien un rythme... public peut-être, mais non solennel le jour de la Toussaint où le propriétaire de l'endroit prononce un discours saugrenu.
    Le prévenu a purement et simplement fondé un système de morale. Me Lebeau n'est pas parvenu à prouver que ce style ampoulé étant de Dor lui-même, on a fait justice de son soi-disant désintéressement.
    N'a-t-il pas voué une haine féroce à M. Romain qui a refusé de remettre au prévenu une partie de son bénéfice provenant de la vente de margarine ? Abordant l'examen de l'argument invoqué par la défense, à savoir que le Dorisme devait être protégé, en vertu de l'article 14 de la constitution, qui garantit le libre exercice des cultes.
    De quel culte, s'agit-il, ici ?
    Pensez, Messieurs, que la loi a laissé aux tribunaux le soin d'apprécier si des manifestations religieuses peuvent être élevées à la hauteur d'un culte.
    Les pratiques du Dorisme ne sont pas d'un culte, mais bien de la superstition.
    Un dernier argument qui est décisif : c'est l'aveu de Dor lui-même.
    Le 2 juin, le prévenu envoyait à « La Région » de Charleroi, un droit de réponse dans lequel il disait qu'il n'existe pas de Dorisme, car à l'Ecole Morale, il n'y a ni religion, ni secte, ni société, ni rien qui puisse porter un nom. Le Père Dor dit toujours comme Jésus : « Je ne suis pas revenu pour apporter la paix sur la terre, mais l'épée, car sans la destruction de toute idée religieuse, l'accord des uns avec les autres est impossible. »
    Voilà ce que le prévenu écrivait lui-même ; il nie qu'il existe la moindre idée de religion et il nie qu'il y ait des Doristes.
    Sera-t-il permis à n'importe qui d'exercer l'art de guérir pour commettre des escroqueries.
    Nous nous trouvons en présence d'un escroc fort habile, retors, qui ne craint pas de s'attaquer à une sexagénaire.
    Je pense qu'il sortira d'ici flétri par une condamnation et qu'il paiera ainsi la mort prématurée à laquelle il a, par ses odieuses prescriptions, condamné beaucoup de petits enfants. (Mouvement).
    M. Mahaux donne lecture de ses conclusions motivées et M. le Président donne la parole à Me Lucien Lebeau.
    Celui-ci déclare qu'il ne rencontrera qu'une objection : celle affirmant que le Dorisme n'est pas une religion.
    On a pris la définition du mot religion dans un Larousse. Ces définitions n'ont aucune valeur.
    L'honorable avocat versera aux débats un livre publié par une sommité en la matière.
    On a fait état d'une lettre de M. Dor dans laquelle il reconnait lui-même que le Dorisme n'est pas une religion.
    Et bien, malgré M. Dor lui-même, le Dorisme est une religion.
    Si on avait interrogé Mahomet sur le point de savoir s'il avait fondé une religion, il eut protesté et aurait répondu : « Non, je suis seulement le prophète et je mets simplement en pratique une morale qui m'a été révélée.
    Il faut être moral pour éviter la désincarnation ainsi que le proclame le Bouddhisme. Le Dorisme existe malgré M. Dor.
    M. Dor a suscité chez les Doristes des sentiments religieux : il n'y a donc pas de religion méprisable et méprisée.
    Peu importe les formes extérieures que revêt le Dorisme, il y a culte et à l'insu de M. Dor, lui-même.
    L'article 14 protège les cultes à quelque titre que ce soit contrairement à ce qu'a prétendu M. le procureur du Roi.
    Le Dorisme a poussé les adeptes à poser des actes honnêtes et consciencieux.
    La liberté de conscience est ce que nous avons de plus cher.
    Ceux qui voient conduire à Lourdes des malheureux qui meurent en cours de route, voient dans ce fait une manifestation divine s'ils sont croyants ou une odieuse chose s'ils sont mécréants.
    Prenez garde, Messieurs, les persécutés d'aujourd'hui peuvent être les persécuteurs de demain.
    Un seul moyen d'éviter cela, c'est de rendre un jugement d'acquittement.
    Cet homme façonne des braves gens ; laissez-le continuer ; nous en avons fortement besoin.
    Les débats sont clos. L'affaire est mise en délibéré il sera statué à l'audience du 16 décembre prochain.
    A 6 heures 40, Pierre Dor quitte le Palais de justice, entouré d'une demi-douzaine s'agents de police.
    Un nombreux public lui fait escorte, en le conspuant fortement.
    Ce sont aussi des bordées de coups de sifflet.
    Ce cortège pittoresque s'achemine vers la Ville-Basse et le prévenu quitte la ville de Charleroi où il ne reviendra plus avant le 16 décembre prochain pour entendre la lecture du jugement qui interviendra.
                                                                 RASAM.

La Région de Charleroi, 1er décembre 1916 (source : Belgicapress)

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Le Père Dor en correctionnelle - Les aléas de la divinité (La Région de Charleroi, 19 novembre 1916)(Belgicapress)

Publié le par antoiniste

Le Père Dor en correctionnelle - Les aléas de la divinité (La Région de Charleroi, 19 novembre 1916)(Belgicapress)

 Chronique des Tribunaux
Tribunal correctionnel de Charleroi
Audience du 17 novembre
Le Père Dor en Correctionnelle
LES ALÉAS DE LA DIVINITÉ

Audience de l'après-midi

    L'audience du matin terminée, la foule stationne longtemps sur le boulevard Audent, attendant la sortie du Messie du XX° siècle qui en avait pris quelque peu pour... son rhume pendant trois heures qui ont dû lui paraître interminables.
    La curiosité du populo fut déçue car Pierre Dor ne parut pas et festoya, à la végétarienne, sans doute, dans une salle attenant à celle des débats.
    Il aura été fort peu désireux d'être à nouveau l'objet des manifestations de sympathie... à rebours organisées en son honneur les journées précédentes et il a cru bon de respirer quelques heures de plus l'atmosphère plus clémente du temple de Dame Thémis.
    Stoïquement, du reste, nombre de curieux, j'allais écrire passionnés, firent comme le Père Dor et restèrent au Palais pour « retenir » leur place !
    Peu avant l'ouverture des débats, le petit père s'avança vers ses adeptes et leur dit : « Mes enfants, je n'irai pas à Roux lundi, mais seulement la semaine suivante. »
    Ouf ! voilà une semaine de fluide... au diable.

*
*   *

    L'audience est reprise à 3 heures 15 et la parole as donnée à Me Lucien Lebeau, premier défenseur du prévenu.
    Me Lebeau dit, qu'il s'en voudrait, au début de sa plaidoirie, de ne pas rendre hommage à Messieurs les membres du siège, pour l'impartialité dont ils ont fait preuve depuis l'ouverture des débats.
    Le Parquet a poursuivi sur la plainte des Chartier et de Mme Delisée. Le prévenu s'en félicite. On escomptait un scandale et finalement on a abouti à l'accouchement d'une souris ; à l'Ecole Morale, tout s'est passé correctement.
    L'honorable avocat rend hommage enfin aux belles plaidoiries de ses deux adversaires.
    Celle de Me Bonehill a été particulièrement brillante.
    J'ai cru, dit Me Lebeau, distinguer dans cette manière de tuer le Christ et l'Antechrist l'idée de provoquer la passion religieuse dans le cœur des magistrats.
    Ces moyens n'ont pas abouti et vous rendrez, messieurs, votre jugement dans le calme de votre conscience.
    Le Dorisme est un phénomène d'ordre religieux.
    J'entends que le Dorisme est une manifestation de l'instinct religieux. Ce culte pousse l'homme à rechercher son origine. Au domaine religieux appartient ce phénomène de la conversion.
    Voici comment la conversion se réalise : un homme vise à gagner beaucoup d'argent et croit que c'est là le bonheur ; à un certain moment, à la suite de la mort d'un enfant, cet homme est ébranlé dans sa conviction d'avoir voulu atteindre un bonheur illusoire.
    Alors ses désirs du second plan passe au premier plan.
    Ce problème est admirablement résolu par l'éminent historien Tolstoï dans son livre intitulé « Résurrection ».
    Les adeptes Doristes sont des gens qui ont soufferts moralement ; ils se sont adressés à M. Dor qui leur dit qu'ils s'étaient trompés de route en courant après un bonheur illusoire.
    On se guérit de la souffrance en se dématérialisant. Il faut tuer ses passions et lorsqu'on a tué ces dernières : on éprouve une grande satisfaction. Les conversions des doristes sont à la fois d'ordre moral et religieux.
    Leur conversion morale a été suscitée par leur croyance. Cette foi leur donne la sensation qu'ils ont trouvé le bonheur.
    Ces gens se sentent délivrés d'une vie antérieure, comme le prisonnier de guerre qui rentre dans sa patrie.
    La Doctrine Doriste est une petite religion nouvelle, créée par M. Dor.
    Si le fait s'était passé en Angleterre, M. Dor n'aurait pas eu besoin de s'expliquer.
    En Angleterre, à tout instant, un illuminé crée une religion.
    Si au lieu de juger M. Dor vous auriez eu à juger un rebouteux, verriez-vous des gens qui s'émouvraient jusqu'au délire ? Non, vous verriez quelques témoins qui déposeraient avec calme et sans enthousiasme exagéré.
    Or, ce n'est pas cela ; c'est autre chose ; la reconnaissance des adeptes du Père Dor revêt un caractère de reconnaissance exaltée.
    M. Dor les a initiés à une doctrine qui pour eux, est la lumière. Physiquement, ils sont guéris.
    Me Bonehill. – Ils sont morts.
    Me Lebeau. – Ils sont morts de leur ancienne vie.
    A leurs yeux, M. Dor est le professeur de la doctrine qui provoque l'extase. L'action du ministère public se brise contre l'article 14 de la Constitution lequel vise la liberté du culte.
    Pouvez-vous décider que le culte Doriste leurre un amas d'imbéciles ?
    Les adeptes considèrent le culte Doriste come la religion véritable et non comme des billevesées.
    Bien plus, en frappant M. Dor, en l'emprisonnant vous trapperiez cette petite église dans la personne de son chef.
    Des gens sains consultent journellement M. Dor et on vous demande de condamner ce dernier, parce qu'il a fondé cette église.
    La corps judiciaire n'a pas le droit de dire cela et doit s'incliner devant lui comme devant un fait.
    Supposez que dans un avenir éloigné on traduise devant les tribunaux tous les prêtres et qu'on les condamne comme imposteurs, mais ce serait atteindre le culte lui-même.
    Avoir fait un tel effort pour s'élever et retomber alors à plat, ce serait pour les adeptes la désillusion la plus complète.
    Si cette croyance était nuisible à l'ordre public, on admettrait mais les théories morales du Père Dor sont louables.
    Il faut laisser en paix les Doristes, qui sont de braves gens qui ont trouvé le bonheur dans la pratique des doctrines du Dorisme.
    Supposez que vous condamniez M. Dor et que les adeptes ne s'inclinent pas, ce sera alors M. Dor que grandira et ses adeptes le considèreront comme un martyr et l'en vénéreront davantage.
    Ce serait de la persécution religieuse et nous savons par l'histoire que la persécution n'a jamais servi qu'à faire grandir l'enthousiasme des adeptes.
    Le tribunal hésite et se demande si M. Dor n'est pas un imposteur. M. Dor a-t-il l'obligation de prouver qu'il est sincère ? Non. C'est un problème moral et non juridique, il est insoluble.
     Quand direz-vous qu'un homme est sincère ou non ?
    Vous ne le pouvez et jusqu'à preuve du contraire, M. Dor doit être considéré comme sincère.
    Quand quelqu'un ouvre une église et crée un culte, il n'a de compte à rendre à personne. Il est commode de dire que M. Dor dit des extravagances, mais la foi ne se démontre pas et les affirmations de M. Dor ne sont pas une preuve contre lui. Mahomet a dit un jour qu'il avait vu l'ange Gabriel.
    On lui a d'abord ri au nez, mais Mahomet a néanmoins fondé une grande religion. Cette doctrine est-elle si obscure qu'on veuille bien le croire ? Non.
    Ses disciples affirment qu'il est le Christ réincarné, M. Dor croit à la réincarnation des âmes et il est certain qu'il est profondément imbu des doctrines du Christ.
    Vous avez affaire à un homme qui est passionné. La croyance sincère de M. Dor, qu'il est le Christ réincarné, ne doit donc pas faire sourire.
    Me Lebeau parle du bouddhisme qui est né à une époque à laquelle il y avait un affaissement moral.
    L'honorable avocat donne lecture des quatre vérités du culte de Bouddha.
    Les passions rendent malheureux. Pour être heureux il faut donc renoncer aux passions, cause des souffrances.
    Le bouddhisme ressemble au dorisme.
    Le régime végétarien est également imposé et ce uniquement pour éviter qu'on ne mange un de ses frères. (Rires.)
    M. le Procureur a raillé le passage du livre « Le Christ parle à nouveau » qui dit qu'il faut toujours s'avouer coupable, mais cela est vrai car le mal est en vous.
    Me Bonehill. – Si vous nous parlier du désintéressement du bouddhisme.
    Me Lebeau. – Le bouddhisme est désintéressé.
    Me Bonehill. – Il est inconciliable alors avec le dorisme.
    Me Lebeau. – Cette doctrine a produit de bons résultats, les adeptes du Dorisme sont des gens qui se sont corrigés de leurs défauts.
    C'est aux fruits qu'on doit juger l'arbre.
    Vous pouvez souhaiter qu'il ait embrassé une autre doctrine, mais vous ne pouvez leur contester le droit d'être doristes ; ce serait contraire à l'esprit de la constitution.
    M. Dor donne l'impression d'un rêveur ou d'un contemplatif.
    Vous avez entendu Zoé Fermeuse, l'ancienne femme de charge de M. Dor ; cette femme a affirmé que M. Dor suivait le même régime que celui qu'il impose à ses adeptes.
    Ce n'est que depuis quelques temps, que M. Dor prend des œufs et ce à cause des circonstances présentes.
    M. Dor vivait cloîtré à la manière d'un ermite, il est arrivé à puiser une grande force morale.
    A ce moment de la plaidoirie de Me Lebeau, Pierre Dor est très abattu, il soupire longuement quand son défenseur parle de ses enfants, dont l'ainé fréquente les cours de l'Université du Travail et se destine à l'électricité.
    Dor n'a donc pas une fortune permettant d'entrevoir pour ses enfants des positions brillantes.
    M. Dor est d'origine ouvrière et il met ses principes en concordance avec ses actes.
    Me Lebeau donne lecture de différents passages du livre : « Christ parle à nouveau », et se demande où on voit là-dedans un style empirique.
    N'est-ce pas une manière familière de dire les choses. Est-il extraordinaire qu'un artisan ait écrit cela ?
    Non, ce sont là des paroles qui ne sont pas banales.
    Dire que la vie telle que la comprennent beaucoup de personnes ne sont que des illusions qui cachent bien des peines n'est pas une pensée banale c'est toute la théorie de Platon.
    Me Lebeau s'arrête là et affirme que l'ouvrage du Père Dor est consciencieusement pensé et écrit.
    Il tire la conclusion que bien que l'auteur n'ait pas le talent d'écrire, arrive à dire des choses vraies et pense ce qu'il dit ; c'est ainsi qu'on peut voir des orateurs élégants laisser leur auditoire indifférent, tandis que des plébéiens, prononçant des discours dans un langage frustre, soulevaient littéralement leur auditoire.
    Un incident se produit, une dame tombe en syncope. On réclame un docteur. On sourit et on semble désigner le père Dor, capable de ranimer cette femme qui peut-être est une de ses adeptes.
    On a dit que le Père Dor n'était pas l'auteur de ses livres et de ses brochures, je verse aux débats les brouillons livrés par le Père Dor.
    Me Bonehill. – Sont-ils enregistrés ? (Rires.)
    Me Lebeau. – Vous n'avez pas fait la preuve que M. Dor était un plagiaire.
    Me Bonehill. – La voilà...
    Me Morichar. – Oui, dix pages sur trois cents.
    Me Lebeau. – Il y a bien quelques passages plagiés, mais le Père Dor le signale et l'encadre.
    Du reste, M. Dor veut toujours perfectionner son œuvre et c'est ainsi qu'il a écrit plus d'un livre.
    S'il avait voulu exploiter la crédulité humaine, il se serait uniquement attaché à vendre un seul livre.
    Me Lebeau invoque l'exemple de Molière.
    M. le Président. – Molière était un génie.
    Me Lebeau. – Et malgré cela il a plagié. Victor Hugo a aussi été accusé de plagiat. Donc pour se résumer à cet égard, ces livres sont de lui et prouve sa sincérité. M. Dor prêche le désintéressement. Est-il désintéressé ? Oui et il est parvenu à avoir des preuves écrites de son désintéressement.
    Vous connaissez son passé, il a commencé par être ouvrier et comme tel possède des certificats d'honnêteté et de moralité. Il gagnait bien sa vie. Qu'est-ce qui l'a incité à quitter l'usine ? C'est un accident.
    A l'âge de 33 ans il s'est installé épicier et un peu plus tard restaurateur à Jemeppe-sur-Meuse, où il gagnait largement sa vie. Il abandonna ce commerce lucratif, vendit ses maisons pour une somme de 18,000 francs.
    Dans son compte de banque arrêté au 30 juin 1906, on remarque qu'il versait régulièrement, fin de chaque mois des sommes relativement importantes provenant de bénéfices réalisés dans son commerce. C'est alors qu'il a été l'objet d'une cause morale et il s'est aperçu à ce moment la cause de ses maux.
    Il alla chez le Père Antoine avec qui il tomba en désaccord. Il rencontra un industriel liégeois qui le décida de l'accompagner en Russie. Il y fit des guérisons et c'est ainsi que la police et les docteurs eux-mêmes firent des propositions à M. Dor de travailler sous leur responsabilité, ce à quoi il refusa.
    Comme conséquence de son refus, il dut quitter la Russie et c'est ainsi qu'en 1909 il vint à Roux, où il fonda le culte Doriste.
    Un Liégeois en reconnaissance des services lui rendus par le Père Dor, offrit à celui-ci des fonds en vue de la création de l'Ecole Morale.
    Le Père Dor remboursa cette somme deux ans après, alors que le Liégeois de le demandait pas.
    Ceci est décisif, dit Me Lebeau, le désintéressement complet de M. Pierre Dor.
    Le solde, soit 3.00 fr., fut remboursé par une cession de créance. L'acte fut passé devant notaire.
    Si cet industriel n'a pas été cité comme témoin, c'est parce qu'il est actuellement en Russie où il a ses intérêts.
    J'ai démontré qu'il posait un acte qui ne peut s'expliquer que par un désintéressement complet.
    Un autre fait : M. Dor se mit en rapport avec la célèbre fabrique de margarine Vanderbergh's Limited.
    M. Romain se mit à vendre la margarine « Bra » avec d'importants bénéfices.
    Comme M. Dor juger cette margarine excellente, il conseilla à la firme de la dénommer « margarine du Père Dor ».
    On crut alors que c'était une affaire d'or et que Pierre Dor en retirait gros bénéfices.
    Le dépositaire se brouilla avec le Père Dor et fut remplacé par M. Servaes.
    Il y eut procès dans lequel intervint personnellement M. Dor qui favorisa de sa déposition l'adversaire de son protégé.
    Le Père Dor n'a touché aucun bénéfice de la société ; mais l'opinion publique colportait le bruit que le Père Dor touchait des bénéfices du dépositaire.
    Or, dans une correspondance échangée entre Monsieur Romain et M. Dor, le premier proposa de laisser tout le bénéfice au profit de l'Ecole morale, qu'il se contenterait, lui, de son bénéfice de restaurateur.
    Dor refusa catégoriquement : nouvelle preuve de son désintéressement.
    Il est 6 h. 30 ; Me Lebeau interrompt sa plaidoirie qu'il continuera à l'audience de mercredi prochain.
    Armons-nous de patience, car l'honorable défenseur annonce qu'il en a encore pour 3 heures.
    Me Morichar prendra ensuite la parole ; puis viendront les répliques. Il y a dès lors lieu de supposer que cette affaire ne sera terminée que mercredi soir pour autant que le tribunal siège l'après-midi.
    La semaine... Doriste est terminée. Pierre Dor s'est acheminé vers la Ville-Basse.
    Une foule énorme lui a fait escorte en lançant à son adresse quantité de quolibets wallons, tous au plus plaisants.
    Pour l'instant, on ne parle plus de la guerre ni des chômeurs, c'est l'affaire du Père Dor qui fait l'objet de toutes les conversations. On discute les chances d'acquittement ou les dangers d'une condamnation. On joue même au jurisconsulte et certains veulent ouvrir des paris ! L'argent est rare, aussi parie-t-on deux demis contre un.
    Dans le but d'orienter certains parieurs... de demis, nous donnerons dans notre numéro de demain, différentes opinions sur cette cause qui passionne tant l'opinion publique.                                                RASAM.

La Région de Charleroi, 19 novembre 1916 (source : Belgicapress)

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Palais de Justice - Le Procès Dor (Le Bruxellois, 5 avril 1917)(Belgicapress)

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Palais de Justice - Le Procès Dor (Le Bruxellois, 5 avril 1917)(Belgicapress)

PALAIS DE JUSTICE
COUR D'APPEL DE BRUXELLES
Le Procès Dor

    Audience du 3 avril 1917. – Pour le cas Solms, Dor a ou plusieurs petites condamnations 18 Jours de prison, ce sont les faits les moins graves.
    Pour les époux Chartier, le tribunal de Charleroi a condamné à 4 mois de prison et 200 fr. d'amende. Ces victimes ont été sous une dépendance telle de Dor, qu'elles prenaient pour un Dieu, qu'elles se seraient jetées au feu s'il l'avait ordonné.
    Dor leur faisait prendre ses brochures, les engageait à lui payer du charbon, à mettre 100 fr. dans le tronc. La fille Chartier dont les parents voulaient faire une adepte, déclara à l'audience de Charleroi, que sa première visite chez le père fut pour elle une déconvenue et qu'elle ne put s'empêcher de le qualifier de cochon.
    Le cas Delisée est plus caractéristique encore. Cette femme fut à ce point subjuguée par Dor qu'elle déclara ne plus pouvoir vivre loin de lui. Elle se fit bâtir une maison proche de l'église doriste, installa à la demande de Dor le chauffage central dans le Temple moral et fit un grand nombre d'autres frais.
    Elle aussi eut un jour les yeux dessillés et c'est son cas qui valut à Dor, en première instance, 8 mois de prison et 17,000 fr. de dommages et intérêts.
    Après cet exposé général l'audience est levée à 5 heures.
    La Cour reprend audience à 10 heures. M. Smits continue la lecture de son interminable rapport. Il en vient aux audiences correctionnelles de novembre dernier à Charleroi. Ce sont les faits repris dans la prévention qui retiennent surtout l'honorable rapporteur.
    Quatrième audience : mercredi matin. – Beaucoup de monde ce matin. L'enceinte du public se garnit rapidement. M. et Mme Dor s'entretiennent amicalement, avec leurs adeptes.
    On apporte un banc pour les invités, des dames de magistrats qui, elles aussi, veulent voir le fondateur du Dorisme.
    A 10 heures, l'audience est ouverte. On entend encore quatre témoins cités par la défense. Ce sont des fanatiques du père. Ils ont été guéris. Le président les interroge avec adresse pour leur faire dire ou qu'ils ont payé les soins du faux médecin, ou que celui-ci s'est livré des pratiques réprouvées par la morale des lois. Mais il a affaire à des témoins bien stylés qui répondent ce qu'ils veulent mais auxquels on ne fait pas dire autre chose. L'un d'eux avait même apporté un discours écrit. On le lui fait rengainer, l'audience devant être exclusivement orale.
    Au demeurant, rien de nouveau dans tout cela. A 10 heures, M. le président passe à
    L'interrogatoire du Père Dor. – Celui-ci s'avance très posément vers la Cour. Son ton est calme, fortement nasillard, il a l'accent wallon fort prononcé.
    D. – Le Parquet vous reproche d'exercer l'art de guérir.
    R. – Je ne donne que des conseils moraux. Nos maux proviennent de nos excès. Je remonte à la cause.
    D. – Vous déconseillez d'aller chez les médecins.
    R. – Ceux qui me consultent n'ont plus besoin de médecin, puisque je les aide à supprimer la source des maladies.
    D. – Vous avez donné des recettes directes. Vous avez fait supprimer des bandages, du lait des enfants ?
    R. – Je n'ai jamais donné que des conseils, et ceux qui les ont suivis s'en sont trouvés bien.
    D. – Vous avez ordonné du thé Chambard, des lavements salés, des potions sucrées.
    R. – C'est faux. Ceux qui disent cela sont des personnes achetées.
    D. – Il y a des maladies qui n'ont aucun rapport avec la morale : l'asthme, la pneumonie, la hernie. Vous avez exercé pour ces cas-là aussi.
    R. – Non ! Je me borne à conseiller l'énergie, la confiance.
    D. – Vous aviez des pratiques, des gestes spéciaux pour en imposer.
    R. – Du tout. Je suis chez moi comme ici. Tout le monde fait des gestes en parlant.
    D. – On n'a pas toujours le geste solennel du serment, les bras levés, les yeux au ciel.
    R. - –Ceux que je guéris le sont par la foi qu'ils ont en moi ; ceux qui n'entendent pas se corriger, je les renvoie aux médecins.
    D. – Vous avez fait déshabiller des malades ?
    R. – C'est faux.
    D. – Le Parquet vous reproche d'avoir par vos manœuvres extorqué pas mal d'argent à Solms, Chartier, Delisée.
    Le prévenu nie.
    D. – Vous vous faisiez appeler le Christ.
    R. – Non ! On m'appelait ainsi.
    D. – Vous laissiez faire.
    R. – je ne pouvais empêcher cela. (Puis se recueillant et montant la marche qui le sépare de la Cour) D'ailleurs je suis le Christ ! Oui je le suis, non pas le faux, mais le vrai. (Mouvement prolongé et curiosité dans la salle.)
    D. – Vous admettez donc ce que vous contestiez hier ?
    R. – Oui. C'est la première fois que je me donne mon vrai titre.
    On attend anxieux. On suppose que le président va réclamer des preuves, une démonstration. Mais pas du tout ; il ramène de suite l'inculpé aux faits de la prévention.
    D. – Vous faisiez des grimaces sur vos malades ; vous mettiez la main sur leur tête.
    R. – Jamais, jamais.
    Dor s'explique avec chaleur au sujet des divers faits d'escroquerie. Il reconnait certains faits matériels, mais dit que les dépenses des Chartier et des Delisée ne lui ont jamais donné personnellement le moindre avantage.
    « Madame Delisée a fait pour moi un testament. Je n'ai connu la chose qu'après la descente du Parquet. Mais sapristi, malheureuse, lui ai-je dit, vous allez me compromettre, Courez vite à la gare, allez au coffre-fort du Crédit Général et déchirez cette pièce. – Voilà comment je suis intéressé, moi !
    « Quant aux attentats à la pudeur, c'est encore elle qui m'a devancé. Elle sait que le Père est innocent. Elle sait que j'ai sa confession et qu'il me suffirait de la révéler pour la confondre. Mais qu'elle se rassure : je ne commettrai pas le crime de la dévoiler ; elle est brûlée. »
    Dor conclut en affirmant que s'il est condamné, il sera victime de son désintéressement et de son honnêteté.
    Toujours tranquillement, solennellement, ramenant ses bras en un geste bénisseur, le Christ retourne au banc d'infamie.
    Les plaidoiries. – M. le président : « La parole est donnée à la partie civile et d'abord à l'avocat de la Société de Médecine de l'arrondissement de Charleroi.
    Mtre Gérard rappelle la vocation de Dor, qui avait très bien pu vivre de son métier d'ajusteur, mais fut hypnotisé par les succès d'Antoine le guérisseur, qui était son oncle. Dor aurait pu s'installer prophète à Jemeppe, mais en bon neveu et en madré exploiteur, il préféra ne pas faire concurrence sur place au Père Antoine. Il choisit un milieu du même genre que Jemeppe et jeta son dévolu sur Roux-Wilbeauroux où il vint s'installer en 1909. Ses clients furent immédiatement nombreux. La justice en a entendu un certain nombre. Elle a entendu quelques victimes, quoique ces personnes préfèrent souvent se taire que de révéler leur crédulité et de provoquer des railleries. On a surtout entendu des fervents, des adeptes et la Cour a désiré se rendre compte par elle-même de la mentalité de ces malheureux que le charlatan est parvenu à subjuguer complètement, auxquels il impose de venir conter ses louanges jusque dans le prétoire de la Justice. Il se laissait appeler le Christ. Aujourd'hui dans le prétoire de la Justice, il a été plus outrecuidant encore : Le vrai Christ, s'est-il écrié, c'est moi ! (Rires.) Qui dira les méfaits des conseils de cet homme ? Ses principes végétariens, ses ordonnances de lavement au sel, ses conseils sur la nourriture des enfants constituent bel et bien l'exercice illégal de l'art de guérir. Ses manœuvres, impositions de main et le reste sont le corollaire du délit. Dor se faisait passer pour le Christ réincarné ; il se prétendait capable de guérir toutes les maladies par son fluide. Ce fluide existe-t-il ? Y a-t-il des fluides particuliers, des rayons X, des rayons rouges ? C'est incontestable. Mais on ne peut s'en servir sans titres ni diplômes, et ces moyens sont un danger entre les mains des rebouteux. Dor proteste contre la prévention d'exercice illégal de guérir ; Il n'aurait donné que des conseils moraux. Les médecins, dit-il très injustement, ne voient pas les causes du mal, ils ne s'occupent que des effets. Non, Dor ne se borne pas à donner des conseils d'hygiène, des conseils moraux. Il veut guérir toutes les maladies, il s'occupe du cancer aussi bien que des maladies d'enfant, des maladies d'estomac. Sa compétence est universelle. Il fait jeter le bandage des hernieux, il met des malades affaiblis au régime de l'eau, il commet ce crime de s'en prendre même à l'alimentation du nouveau-né.

Le Bruxellois, 5 avril 1917 (source : Belgicapress)

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Palais de Justice, Affaire Dor (Le Bruxellois, 11 mai 1917)

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Palais de Justice, Affaire Dor (Le bruxellois, 11 mai 1917)PALAIS DE JUSTICE
Affaire Dor

    COUR D'APPEL DE BRUXELLES. — Audience du 9. — L'affaire Dor. — Mardi matin grand brouhaha au début de l'audience de la 8e chambre des appels correctionnel. Les intéressés n'ont pu être avisés que l'arrêt serait ajourné et tout le monde est au poste.
    Le père Dor, toujours calme et impassible, s'installe au banc des témoins en attendant l'ouverture de l'audience. Il ne bronche pas quand on dit que son sort restera encore huit jours en suspens.
    Dans la salle énormément de monde, de dames surtout, plusieurs sont venues de Roux, de Charleroi par le tain du matin. La nouvelle de la remise de l'arrêt circule aussitôt et est accueillie par certaines avec satisfaction. « On n'oserait condamner le père, pour sûr il sera acquitté, » D'autres s'indignent de ce nouveau retard. « N'est-ce pas trop déjà d'avoir fait attendre si longtemps au père sa réhabilitation. » « On aurait bien pu l'acquitter après les plaidoiries, car c'est plus qu'un innocent.... c'est un saint... un martyr... un dieu ! »
    A 10 h. 10 un coup de sonnette. L'huissier annonce : « La Cour ». Le silence devient émouvant.
    M. Eeckman fait appeler « Dor ; partie civile Delisée » ! Dor se présente accompagné de Mtre Lebeau. Mme Delisée ne paraît pas.
    M. le président : L'arrêt dans cette affaire est remis à huitaine, les dossiers ayant été déposes tardivement.
    Appelez l'affaire Leurquin.
    La foule suit Dor dans les couloirs et on lui prodigue les marques d'affectueux respect. Le père Dor est décidément la coqueluche de ces dames. Celles-ci se préparaient à d'enthousiastes ovations ; elles comptent que ce n'est que partie remise.

Le Bruxellois, 11 mai 1917

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Palais de Justice - Le Christ au prétoire (Le bruxellois, 4 avril 1917)

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Palais de Justice - Le Christ au prétoire (Le bruxellois, 4 avril 1917)PALAIS DE JUSTICE

    COUR D'APPEL DE BRUXELLES. — Le Christ au prétoire. — C'est ce lundi saint que commence le procès d'appel de celui que des naïfs ont appelé le Christ du temps présent.
    Les débats se déroulent dans la vaste salle d'audience de la 6e chambre des appels correctionnels. M. Eeckman préside assisté de MM. les conseillers Dassesse et Smits. M. Raphaël Simons, substitut du procureur général, le sociologue démocrate chrétien tombeur de l'abbé Pottier... pardon, de l'abbé Formose, occupe le siège du ministère public. Cela nous promet sans doute une joute économico-philosophico-religieuse entre Me Lebeau, le porte parole du Christ et M. le substitut, organe de la Loi, défenseur de la société.
    Mais voici le Christ. Mais est-ce bien le Christ ? On m'appelle ainsi, dit-il, à qui veut l'entendre. Mais lui-même est trop madré pour se donner à lui-même ce titre.
    Le Père Dor ne croit d'ailleurs ni au Christ, ni au diable. II faut croire en moi, dit-il à ses adeptes ; avoir confiance en moi ; c'est moi qui vous insufflerai mon « fluide » et ainsi vous sauverai, vous guérirai.
    Il arrive accompagné de sa femme, modestement habillée tout de noir. Pierre Dor est beaucoup plus grand qu'elle ; barbu et chevelu, il a déjà pas mal de fils d'argent dans sa barbe qui dut être jadis du plus beau jais. Sa redingote noire disparaît sous un vaste paletot ; il confie à sa femme un chapeau à larges bords. C'est le type classique du Moujick. Il a pas mal de fervents adeptes. On les désigne du doigt dans la salle. Telle dame prétend avoir été guérie radicalement par le Père. Elle était à l'agonie. On est allé implorer le Père, le Père l'a ressuscitée. Il y a quelques fervents de Roux arrivés ce matin par le même train que les avocats de Charleroi ; il y en a surtout d'Uccle où le Temple de la Morale du père Dor fait en ce moment à St-Job une concurrence redoutable aux églises des cultes reconnus.
    Mais tandis que le Parquet de Charleroi pourchasse Dor, celui de Bruxelles le laisse opérer en paix. C'est peut-être pour ne pas lui faire de la réclame inutile, d'autres disent que c'est parce que notre Parquet serait surchargé par les poursuites contre les accapareurs et autres malfaiteurs qui si impunément profitent et abusent de la guerre ! Le père Dor et sa femme s'installent crânement au banc des avocats. Les gardes bourgeois veulent les faire reculer dans l'enceinte du public. Peine inutile. « Nous sommes ici avec l'autorisation de Mtre Morichar, nous y resterons. »
    Le banc des avocats est garni. A la défense Mtre Lebeau et Mtre Morichar. Au banc de la partie civile Mtre Vermoesen, avoué, se constitue pour la Société de Médecine. Mtre Gérard plaidera pour cette société. Mtre Bonnehil se constitue partie civile au nom de Mme Delisée, une petite vieille dame qui s'installe à côté de son avocat.
    A 9 h. 15 la Cour fait son entrée. Dor s'installe au banc des prévenus. Il décline ses noms, résidence, donne comme profession celle d'auteur.
    La parole est ensuite donnée à M. le Conseiller Smits qui fait le rapport de cette affaire.
    L'honorable conseiller rappelle d'abord les condamnations prononcées contre Dor à Charleroi, le 17 décembre dernier.
    Le prévenu encourut 100 florins d'amende pour exercice illégal de l'art guérir, 200 fr. d'amende pour les faits d'escroquerie concernant les époux Chantier, 8 mois et 400 fr. pour les faits d'escroquerie reprochés par Mme Delisée, onze peines de 8 jours pour onze autres faits, un mois et 26 francs pour les escroqueries dont se plaint, l'épouse Spronck. Il fut condamné en sus à 500 fr. de dommages et intérêts en faveur de la Société de Médecine de Charleroi et 17,000 fr. en faveur de Mme Delisée. Dor fut acquitté pour les préventions d'attentat à la pudeur libellées dans l'acte primitif de poursuite.
    M. Smits lit ensuite les diverses pièces de la procédure : les plaintes contre Dor, ses interrogatoires, les dépositions des témoins.
    M. le conseiller-rapporteur choisit dans les énormes dossiers qu'il a devant lui les pièces relatant les faits les plus caractéristiques de l'inculpé. Il décrit sa manière d'opérer, ses passes, les procédés qu'il emploie habituellement pour suggestionner ses clients.
    Dor s'en tient à quelques banalités, il enseigne l'Amour, la Justice. Certains clients entendirent la chose de manière très différente. L'une des fidèles déclare « être venue chez Dor pour voir le Christ. Je n'ai pas été peu surprise, ait-elle, quand il m'a passé la main dans le corsage, puis sur les cuisses, et quand il m'a affirmé que j'avais le fluide d'amour. Ce n'est pas pour apprendre cela que j'allais à l'Ecole Morale. »
    Il entrait dans les détails les plus crus pour enseigner la vertu dans le sens où il l'entendait et manquait rarement de parler de choses équivoques ou qu'au moins certains adeptes interprétaient d'une manière... particulière.
    Plus d'un détail — impossible de reproduire dans un compte rendu destiné à passer sous tous les yeux, provoque l'hilarité de la Cour, hilarité que partagent d'ailleurs tous les avocats à la barre.
    Dor dans ses interrogatoires par la police, par le juge d'instruction, s'est d'ailleurs toujours défendu avec énergie contre toutes les imputations de ce genre. Il a prêché la vertu, la confiance, la foi en son fluide.
    Ce fluide a-t-il suggestionné ses adeptes ?
    C'est indéniable à entendre l'interminable série de témoins dont M. le rapporteur fait connaître les dépositions.
    Ce sont les femmes surtout qui ont prétendu ressentir les bienfaits des incantations de Dor.
    Ici se place un incident entre avocats. Ils s'avancent vers la Cour et reproduisent les gestes, la levée des bras que pratique l'inculpé. Dor qui aurait pu personnellement donner une répétition devant la Cour se tient coi à son banc.
    Dor ne demandait rien pour ses cures.
    Mtre Lebeau. — Il inscrivait même en tête de ses brochures qu'aucune rémunération n'était réclamée.
    Mtre Bonnehil. — C'est un désintéressé ! c'est entendu ! (Rires.) Nous démontrerons le contraire.
    M. Smits, rapporteur. — Il ne demandait rien, mais il se trouvait un tronc à son temple. Un jour il demanda à un de ses adeptes d'y verser cent francs. De plus, il vendait ses brochures et tous achetaient. Les uns par curiosité, les autres parce que ce n'était pas cher, d'autres enfin « par honnêteté », disent-ils.
    L'audience est levée à 1 heure.
    L'après-midi n'était pas annoncée, aussi y a-t-il moins de monde que le matin. L'audience reprend à 3 h. 10. M. le Conseiller-rapporteur poursuit son exposé général qui est clôturé à 3 h. Il en vient alors aux trois faits d'escroquerie qui ont été retenus à charge de l'inculpé. Les faits Solms, Chartier et Delisée. (B.)

Le bruxellois, 4 avril 1917

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Au Palais - Le Procès du ''Christ'' (La Belgique, 24 novembre 1916)

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Au Palais - Le Procès du ''Christ'' (La Belgique, 24 novembre 1916)AU PALAIS

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI

LE PROCÈS DU « CHRIST »

AUDIENCE DE MERCREDI.

    En voyant mercredi matin l'enceinte publique de la 5e chambre du tribunal correctionnel bondée au point que les curieux sont, pour la plupart, obligés, tant la pression des voisins est forte, de se tenir sur la pointe des pieds, je pensais à certain député belge disant un jour à la Chambre : „Messieurs, la Belgique s'ennuie...” Certes, Charleroi s'ennuyait, puisque la curiosité est si vive, à chaque audience, pour le procès du „Christ”. Aujourd'hui, depuis 6 heures et demie, d'après un huissier, le prétoire est bondé et surbondé.
    L'audience est ouverte à 9 heures et demie. Me Lucien Lebeau, qui a chômé depuis vendredi, se remet au travail. Ces longues interruptions, ces „chômages” de la Justice dans les procès en cours sont déroutants. Les jugements viennent en „banlieue”. Les haltes sont nombreuses. Quand on „brûlera” les stations, la Justice sera mieux rendue.
    Me Lebeau rappelle qu'à la dernière audience il a montré le désintéressement de l'accusé.
    — Voilà l'homme, dit-il, qu'on dépeint comme un „épervier” ! M. Dor a refusé 5,000 francs que lui offrait M. D...
    Me Bonenill. — A quelle époque ?
    Me Lucien Lebeau. — En 1913.
    Me Gérard. — C'était adroit.
    Me Lucien Lebeau. — Mais un homme cupide qui voudrait se faire passer pour indifférent eût refusé cette somme en public ! Voilà l'escroc !”
    Le défenseur du „Père” lit des témoignages qui attestent que l'accusé soignait gratuitement. Un article du „Messager de l'Amour-Dieu” spécifie que le Père Dor n'accepte pas d'argent, même d'anonymes.
    De l'avis de Me Lucien Lebeau, le Père Dor est un illuminé, un grand naïf plutôt qu'un escroc. Exemple : la vente de la margarine. Il va faire la fortune de plus malins que lui en prêtant son nom. Il n'y a pas eu, d'autre part, corruption de témoins : le „Père” a recommandé à ses adeptes de dire toute la vérité à la Justice.
    Me Gérard. — Pourquoi le prévenu a-t-il demandé des dépositions écrites aux témoins ?
    Me Lebeau. — C'est une nouvelle naïveté du „Père”, si vous voulez ; mais tous les prévenus ont le droit d'agir de la sorte.”
    Les témoins à décharge a-t-on dit, ont été hypnotisés :
    — Cela ne tient pas debout. Ils ne sont pas stupides, parce que doristes. Il y a, parmi eux, des commerçants, des adjoints de police, des chefs de fabrication, etc. Ce ne sont donc pas des candidats à la folie. Ce sont des gens sincères qui ont une religion comme beaucoup de leurs semblables.”
    L'éloquent défenseur s'étend longuement sur le cas de M. R..., chef de fabrication dans une importante usine, et que le procureur du roi a appelé, on le sait, un „cas désespéré”. Ce fut un témoignage remarquable. Quant à l'Ecole morale, c'est une petite église nouvelle. Il y a trois mille doristes...
    — Quinze mille, rectifie le „Père”.
    Me Gérard. — Le bouddhisme compte 500 millions d'adeptes.
    Me Lucien Lebeau démontre que la valeur du dorisme ne peut être contestée et que soutenir que Dor est un imposteur serait violer l'article 14 de la Constitution.
    Le président. — Nous sommes tous d'accord là-dessus.
    Me Lebeau. — C'est pour en arriver à l'histoire des troncs, Monsieur le président. J'en tire la conclusion que le dorisme peut s'extérioriser et que le prêtre, ici le Père Dor, peut chercher quelques ressources pour entretenir son église et organiser son culte. Il y a dans l'église de M. Dor les mêmes pratiques que dans les autres églises. En ordre principal, le tribunal doit s'incliner devant cette petite église. Pas de superstitions grossières ici, comme chez les sorciers. Pas de doctrine : il n'y a rien. Vous avez pour devoir de vous incliner sinon ce serait empiéter sur un domaine qui échappe à votre appréciation. M. le procureur du roi a parlé de l'égoïsme de Stuart Mill et de l'égoïsme doriste.
    M. Mahaux. — Je n'ai pas voulu faire de comparaison !
    Me Lebeau. — Les poursuites sont injustes à priori. S'il avait ouvert un café ou un cinéma où il aurait empoisonné l'âme des enfants, comme a dit un juge, il n'aurait pas été poursuivi. Non, il a ouvert une école qui a donné de bons résultats pour une foule de gens. On le poursuit même pour des faits qui n'ont fait l'objet d'aucune plainte. Les Anglais et les Américains laissent se fonder toute espèce de religions. Voilà la manière large, libérale, de comprendre la liberté des cultes.”
    L'avocat, qui parle d'abondance, avec une belle clarté — il est peut-être un peu long, trop abondant — en vient aux manœuvres frauduleuses. On reproche au „Père” ses phrases emphatiques, sa propagande exagérée, et on en a conclu qu'il est un charlatan :
    — Il faut aux chefs de religions un orgueil extrême, la conviction que leurs idées sont supérieures à toutes autres. Ils se persuadent que leur doctrine est la plus belle. Si Mahomet avait fait imprimer actuellement les phrases du „Père”, il eût été traduit en correctionnelle. L'exagération du langage correspond à l'exagération du sentiment. Luther s'est attaqué au Pape, il a soutenu qu'il était l'Antéchrist, il a déchaîné des guerres autour de ses idées, il était convaincu qu'il avait la raison pour lui !”
    Un détail qu'oublie Me Lebeau : en entrant au château de la Wartbourg, Luther, se faisant appeler „chevalier Georges”, avait la barbe entière, les cheveux longs, et portait l'épée au côté. Le „Père” ne porte aucune épée...
    — Il arrive à ces fondateurs de religions de croire que leurs idées viennent du Ciel. Mahomet a cru avoir reçu la visite de l'ange Gabriel. Il n'y a pas de mahométans ici... Je puis dire qu'il s'est trompé. Fra Angelico, quand il peignait, se croyait sous l'inspiration divine ; son orgueil était donc formidable, puisque ses toiles étaient, disait-il, peintes par Dieu. Dor a dit : „Christ parle à nouveau”. Pourquoi ? Parce qu'il est imbu de la doctrine du Christ ; en toute sincérité, il se croit le Christ réincarné. Je ne vous demande pas de dire que le dorisme est une religion parfaite, mais de reconnaître que „Christ” et „Messie” n'ont aucune intention frauduleuse. Il serait étonnant qu'un homme comme Dor parlât comme un autre. Je conclus qu'il ne peut pas être permis au procureur du roi de dire qu'il y a intention frauduleuse parce qu'il y a des expressions emphatiques. Ce n'est pas une preuve directe de l'intention frauduleuse.”
    Même raisonnement quant aux allures réclamières de l'inculpé.
    — On oublie que la propagande religieuse sincère se concilie avec la réclame commerciale. Il est faux de conclure de cette réclame à une intention frauduleuse. Les prophètes sont souvent des hommes qui manquent de goût. Pour parler aux foules, ils emploient parfois un langage cru, imagé, pour produire un effet certain sur les esprits durs. A la première page de „Christ parle à nouveau”, il y a, c'est certain, une image de mauvais goût ; c'est du pathos. Mais ce qui est écrit au-dessous : „Une seule chose peut sauver l'homme : l'amour du bien”, est admirable. Est-ce le fait d'un charlatan ?”
    Me Lebeau évoque l'Armée du Salut, qui rend d'énormes services ; elle fait une réclame commerciale, ses adeptes portent des costumes ridicules, ils ont une musique criarde.
    — Des banderoles annonçaient un jour, à Charleroi : „La Maréchale vient”. Je me demandais qui pouvait bien être cette maréchale...”
    Me Lebeau conduit avec une fine ironie :
    — Si certains hommes étaient modestes, ils ne seraient rien : ni députés, ni ministres...”
    Le costume, les cheveux du „Père” :
    — Il se croit le dépositaire pur et dernier de la doctrine du Christ. Son costume confirme sa mentalité. Il porte la barbe et les cheveux comme le Christ. Notre barbe et notre costume n'indiquent-ils pas notre mentalité ?”
    A ce propos, il est aussi question de Barrès, l'écrivain des sentimentalités nouvelles, et, peut-on dire, le dorisme est une sentimentalité nouvelle ; celui des morts successives, et les réincarnations sont un peu des morts successives de notre Moi. Mais Bérénice et Bougie-Rose : que nous voilà loin, décidément, de la petite vieille dame à collerette blanche qui reproche des horreurs au „Messie”...
    Est-il faux que Dor soulage des maladies par son fluide ? Nullement, affirme Me Lebeau. Antoine le Guérisseur a aussi été poursuivi, lui qui soutenait que toute pensée a son fluide, mais deux médecins ont reconnu que les guérisons d'Antoine étaient indiscutables, bien qu'il ne se fût agi que de maladies nerveuses. Le Père Dor dit que la foi peut amener des guérisons ; d'après lui, les médecins ne remontent pas à la cause. Le „Père” ne dit pas qu'il guérit, mais qu'il soulage momentanément, que ses malades doivent être leur propre médecin. Il leur indique une morale excessivement dure et sévère ; il exige de ses adeptes un effort surhumain.
    Et le fluide ?
    — On a parlé du fluide-homme, du fluide-femme, du fluide-colère, etc. On a fait des plaisanteries. Ce n'est pas une sorte de courant électrique dont M. Dor aurait le monopole. Tout homme dégage une influence, c'est ce que M. Dor a voulu dire ; influence qui produit un effet attractif ou répulsif.”
    Me Bonehill soutient que Me Lebeau n'explique rien... Par exemple !
    Me Lebeau explique encore une fois l'opération individuelle, l'opération générale, les poses du „Père”, les offices de la Toussaint dans le culte doriste. Il évoque la Rome antique et les catacombes, les persécutions contre les chrétiens.
    — Le sentiment religieux est nécessairement excessif. Il y a des martyrs dans toutes les religions. Ce qui fait la beauté du soldat mourant au champ d'honneur, c'est qu'il est fou. Si le soldat réfléchissait devant le canon, il se cacherait. L'Humanité est faite de ces folies. M. Dor est en proie à la folie religieuse ; c'est son droit, il faut l'acquitter !
    Me Gérard. — il a perfectionné le système d'Antoine.
    Me Morichar. — Qu'est-ce que cela signifie ? A quoi cela répond-il ?
    Me Gérard n'insiste pas.
    Me Lebeau prouve encore que M. Dor ne force pas ses adeptes à acheter ses livres.
    — M. Dor, dit-il, a bien le droit de vivre des bénéfices de la vente de ses livres.”
    Il est midi et demi. L'honorable président, dont la courtoisie est extrême, demande à Me Lebeau combien de temps il compte encore plaider. Me Lebeau en a encore pour deux heures. En conséquence, l'audience est levée et l'affaire, remise en continuation à mercredi prochain, sera terminée ce jour-là.


  

    Escortés d'agents de police, le „Père”, sa femme et une adepte se dirigent vers la gare. Plusieurs milliers de personnes les accompagnent, riant, criant, hurlant. Devant la gare, des gosses font provisionna mottes de gazon pour en bombarder le „Messie”. Un éminent avocat bruxellois, qui s'en retourne encore une fois à Saint-Gilles avec une plaidoirie „rentrée” — Me Morichar n'a pas encore pu plaider, et c'est douloureux, dit-on, une plaidoirie „rentrée”... — cet avocat se précipite sur les gosses, leur fait honte de tant de gaminerie, et les jeunes manifestants abandonnent leurs projectiles végétariens.
    Et le train ramène à Uccle Pierre le Démolisseur…

                                       Pierre GRIMBERGHS

La Belgique, 24 novembre 1916

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Au Palais - Le Procès du ''Christ'' (La Belgique, 17 avril 1917)

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Au Palais - Le Procès du ''Christ'' (La Belgique, 17 avril 1917)AU PALAIS

COUR D'APPEL DE BRUXELLES.

LE PROCÈS DU « CHRIST »

Audience de lundi.

    A 9 heures précises, exactement précises, l'audience commence et Me Lucien Lebeau de continuer.
    — Messieurs, dit-il, dans une affaire comme celle-ci, il ne faut, pas se perdre dans les détails, et je pense à l'art de guérir.
    Pas de visites, pas d'examen. Dor n'a qu'une vague capacité thaumaturgique ; il traite par la culture morale. Ce serait étendre le texte de la loi, d'après l'avocat, que d'incriminer le „Christ”.
    Y eut-il des passes magnétiques ? Non, Dor a un rayonnement fluidique, rien de plus ; d'ailleurs, il ferme les yeux :
    — Je réclame de nouveau, dit Me Lebeau, la nomination de médecins. Des juristes sont incompétents.
    Pas d'injections d'eau salée, et, pour ce qui est du hernieux, il y a une distinction à faire :
    — En réalité, Dor n'ordonne jamais, ne conseille jamais ..
    Dor enseigne une doctrine morale et religieuse : est-ce pratiquer l'art de guérir ?
    Me Lebeau discute le régime végétarien.
    — Le régime des Trappistes est exclusivement végétarien, pas de maladies d'estomac, Henri de Varigny l'affirme. Le régime végétarien est le régime par excellence pour la tuberculose.
    L'eau non bouillie ordonnée aux nourrissons, même pendant six mois : Dor n'a jamais prescrit ce régime, une formule maladroite disparaîtra de ses livres.
    Enfin, aucune plainte des parents.
    Me Bonehill. — Votre client est-il végétarien sincère et antialcoolique ?
    Me Lebeau.— Oui...
    Me Bonehill. — Voici une lettre d'un négociant de Bordeaux qui lui a vendu un fût de fine champagne...
    Me Morichar, éclatant. — Qui a bu cette fine champagne ? Voilà !
    En conclusion, Me Lebeau résume habilement tous les faits de cette cause célèbre :
    Enfin, enfin... Me Lebeau termine, se ralliant à l'opinion de l'avocat général :
    — Il est certain que M. Dor est au moins un demi-fou, un trois quarts de fou. Il a une idée fixe : mission à remplir. Il se croit le Messie du XXe siècle. Cette idée fixe est la source de sa force et celle de sa faiblesse.
    Mais Me Lebeau ne lâche pas Mme. D... ; celle-ci a fait une déclaration importante : elle a eu l'impression que M. Dor était un homme aux idées élevées.
    — Je vous propose, Messieurs, d'acquitté M. Dor sur la foi même de son adversaire la plus terrible.
    Me Lebeau a fini, bien fini…

PLAIDOIRIE DE Me MORICHAR.

    Il est 10 heures et demie. Il y a foule. C'est au tour de Me Morichar, qui se bornera, dit-il en commençant, à épingler les arguments.
    — Cette affaire, Messieurs, a fait, depuis quinze jours, un pas immense. Vous ne connaissiez M. Dor que sous les injures savamment calculées dans les métaphores de Me Bonehill. A Charleroi, on l'avait représenté comme un vicieux, un violeur de vieilles femmes. Après la plaidoirie si vivante, si documentée, si savante, quoiqu'un peu longues, de Me Lebeau, vous serez convaincus qu'il est sincère.
    Me Morichar dépeint les doristes, montrés sous un aspect qui n'est pas le vrai :
    L'œuvre, les livres de Dor :
    — Nous avons placé au seuil de notre défense l'article 14 de la Constitution. Est-il encore debout, cet article, dans l'effroyable chaos qui s'est déchaîné sur le pauvre petit pays ? N'est-ce pas le moment d'invoquer cet article ? Pouvons-nous compter sur vous ?
    Me Morichar examine quelques libertés. L'article 14 s'applique à toutes les manifestations du culte.
    — Est-ce un culte sérieux ? questionne l'avocat général.
    — J'avais noté votre objection. J'y arrive. Il y a 15,000 doristes. Il faut un commencement à tout. Pourquoi ne seraient-ils pas 1,500.000 dans quelques années ? Mais Dor a dit' qu'il était le Christ réincarné : donc c'est un escroc ou un fou !
    La réincarnation ? Des savants illustres y croient.
    — Pourquoi n'existerait-il point, dans le domaine psychique comme dans le domaine physique, des puissances encore inconnues ?
    Télégraphie sans fil, aviation, navigation sous-marine :
    — Chacun, un jour, aura peut-être son petit avion ou son petit sous-marin. Un précurseur de M. Raphaël Situons en aura condamné les inventeurs !
    Les plaintes émanent de doristes désabusés „qui ont formé contre Dor une ligue de chantage”. Mme D... fut prise d'un amour ardent pour le Père Dor. Les Ch... sont bouffis d'orgueil et de prétentions.
    D'après Me Morichar, si Mme D... a menti pour les attentats, elle a menti aussi pour les escroqueries. Les attentats ? Inexistants.
    Me Morichar plaide avec chaleur, avec force, mettant, dans l'exposé de certains faits, une ironie incomparable, un humour extraordinaire. Il a des demi-teintes et des éclats savamment gradués.
    — Vous jetez, Monsieur l'avocat général Mme D... par dessus bord... Gardez-la ! Il y a tout un complot. S'ils mentent pour les attentats, ils mentent pour les autres faits. Si vous l'acquittez sur le chef d’attentats, vous acquitterez le Père Dor, Messieurs, sur les autres chefs... J'ai dit...
    Le président. — La Cour rendra son jugement le 9 mai. L'audience est levée.
    Il est 11 heures et demie. Le prétoire est comble. Impassible, comme à Charleroi quand des énergumènes l'insultaient, le bafouaient, le crucifiaient, le „Christ” sort du prétoire, entouré d'un grand nombre de doristes, surtout de femmes, avec, sur le visage une sérénité extraordinaire.
    Quelle énigme !

                                Pierre GRIMBERGHS

La Belgique, 17 avril 1917

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A Propos du Procès du PERE DOR (Le bruxellois, 13 avril 1917, p.2)

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A Propos du Procès du PERE DOR (Le bruxellois, 13 avril 1917)A Propos du Procès
du PERE DOR

    « Le Bruxellois » a publié, il y a quelques mois, une étude sur la doctrine du « Nouveau Bon-Dieu de Roux ». Le Père Dor nous écrivit, à cette occasion pour préciser certains points restés, à son avis, injustement dans l'ombre : depuis le procès actuel, certain organe ultramontain s'attache, d'autre part, à insister sur le caractère d'escroquerie de l'Ecole Morale et des entreprises du Christ de Roux. Le ministère public est représenté à la barre par Mtre Raphaël Simons, un jurisconsulte intelligent qui doit sa situation à son talent d'abord, mais surtout au désir bien compréhensible qu'éprouvèrent certains chefs conservateurs de se débarrasser au plus tôt d'un leader redoutable de la démocratie chrétienne d'il y a 20 ans, en le remisant dans la magistrature. M. Raphaël Simons fût devenu, sans son entrée dans cette carrière qui l'enlevait pour toujours à l'arène politique, un chef d'une autre envergure que les Renkin et consorts qui, eux, n'étaient que d'ambitieux arrivistes dont son renoncement favorisa la fortune rapide au sein de leur parti.
    A côté de ce lieutenant de l'abbé Pottier et de feu le professeur Godefroid Kurth, figurent des avocats de talent inégal mais réel, tels que Mtre Lebeau qui défend le Père Dor en appel, comme il l'a défendu à Charleroi, c.-à-d. avec une conviction apparente telle que les fidèles Doristes boivent ses paroles à l'audience et le croient même touché de la grâce, et bien prêt à s'enrégimenter sous la bannière du thaumaturge.
    Tout autre est Mtre Morichar, le distingué échevin de l'instruction de St-Gilles et dit-on, l'une des lumières de l'ordre maçonnique. Esprit cultivé, d'un élégant scepticisme à la Pétrone, cet avocat disert, doublé d'un philosophe averti de la vie, fait consciencieusement son devoir à la barre mais sans se donner les gants de tenter de nous laisser croire un seul instant qu'il se figure que c'est arrivé. Lui ne sera jamais un adepte du Dorisme, si j'en juge par le dilettantisme aimable et désabusé avec lequel il épiloguait naguère, sur une plate-forme de tramway, au sujet des incidents tumultueux qui marquèrent la première manche de l'affaire plaidée, à Charleroi. Au point de vue juridique sa défense du Père Dor est un monument remarquable de clarté et de précision.
    Mtre Bonnehill apporte dans le débat, au nom de la partie civile qu'il représente, la note plus acerbe des ripostes à l'emporte-pièce. Le ministère public, c'est en l'occurrence M. Raphaël Simons, an nom de la société, requiert sévèrement contre l'imposteur et l'escroc à qui les juges de Charleroi ont déjà octroyé toute une collection de mois de prison. Lui aussi est dans son rôle et il le tient brillamment avec son admirable éloquence. Aussi m'inclinerai-je comme chrétien et comme citoyen devant l'arrêt de la Cour d'appel. Res judicata pro veritate habetur....
    Mais je me refuse à aboyer contre le Père Dor ou à piétiner son œuvre, quelque criticable et sujette à caution qu'elle soit, parce que d'abord toute opinion sincère est éminemment respectable. Ce n'est déjà pas si banal de rencontrer aujourd'hui des gens qui croient sincèrement aux idées qu'ils affichent ou même dont ils vivent en les exploitant. Puis, et c'est là le point capital, le Père Dor ne fait point en soi œuvre immorale en fournissant un nouveau credo, une nouvelle base de morale, une croyance, un levier de vie intérieure en un mot, à des milliers d'êtres humains que l'ignorance, l'agnosticisme pratique ou le dégoût de tout idéal religieux avaient peu à peu réduits à une vie quasi végétative, sinon animale, qui les tenait obstinément fermés à tout éclair de vérité spirituelle. « Il vaut mieux, dit Lamennais, dans ses « Paroles d'un croyant », avoir ou pratiquer une religion, si soit-étrange elle, que de vivre sans penser au delà de la matière et des sens. » Que n'a-t-on pas dit des Salutistes et de l'armée du fameux et tintamaresque maréchal Booth. Qui ne se rappelle les plaisanteries, les zwanzes indécentes et les colossales blagues organisées contre leur église bouffe et leurs conférences à coups de grosse caisse qui dégénéraient en chahut. Eh bien, le catholique « Gaulois » et l'ultramontain « Univers » de Paris, ont rendu publiquement hommage à la sublime abnégation, aux magnifiques initiatives sociales, aux admirables résultats du relèvement de la femme et de la rédemption des déshérités de tout acabit qui couronnèrent la croisade baroque des protestants non-conformistes d'un genre si particulier que sont les soldats de l'Armée du Salut. Le noble et très catholique académicien d'Haussonville leur a même consacré des pages dithyrambiques dans le non moins orthodoxe « Figaro ».
    Ce sont là des opinions autorisées dont certain confrère rabique pourrait s'inspirer, en commençant par les lire, ce qu'il n'a sans doute jamais fait jusqu'ici. Puis on se remémorera l'œuvre splendide accomplie par les Mormons, qui ont transformé les déserts de l'Utah, où le fanatisme persécuteur les força à émigrer, en un Etat d'une prospérité inouïe, dont Salt-Lake City est la capitale florissante.
    Plus près de nous on ne méconnaîtra point non plus l'influence du spiritisme lancé par Allan Kardec et dont la base morale, pour n'être point neuve, n'en a pas moins contribué à provoquer un mouvement de renaissance religieuse, une sorte de revivalisme néopythagoricien, dont le résultat le plus immédiat fut d'infuser un renouveau de ferveur spirituelle et de foi morale à tant de pauvres êtres jusque-là dénués de tout lien les rattachant à la vie de l'au-delà.
    En 1904, j'assistai au procès intenté à l'oncle du Père Dor, feu le Père Antoine, de Jemeppe, que les juges liégeois ne purent condamné pour escroquerie, se bornant à lui infliger cette fois, une amende, pour exercice illégal de l'art de guérir. Je revois encore les centaines d'adeptes reconduisant en cortège triomphal le brave Antoine à la gare des Guillemins. Antoine est mort ; sa veuve continue son apostolat ; comme lui elle pontifie devant des foules crédules agenouillées. Que Dor disparaisse demain, et qui sait si quelque illuminé ne reprendra pas sa succession ?
    Qu'y a-t-il au fond de ces vagues de religiosité mystique qui, périodiquement, depuis que le monde existe, et surtout depuis l'avènement du Christ, passent sur l'humanité désemparée, pour créer dans son sein des courants nouveaux, où se concrétisent des formes en apparence inédites, et des modalités d'expression qu'on croirait neuves, de l'éternelle tendance de l'homme à lever les yeux vers le ciel qui lui reste interdit, sinon, en espérance ? Certes les religions devenues officielles, après être sorties des persécutions qui forgèrent leur puissance, qualifièrent d'hérétiques et tentèrent de supprimer ces manifestations de foi qui créent des cultes antagonistes et s'abritent dans des temples, futurs comptoirs de la concurrence. Mais cette évolution du sentiment religieux, la mobilité qu'il affecte dans ses avatars, comme le caractère éphémère qui scelle fatalement toute entreprise humaine, quelque séculaire que soit sa durée, prouvent aux philosophes que l'être humain reste, comme l'a dit Pascal, un animal essentiellement religieux et qui, quoique courbé vers la glèbe par la misère et le travail, aspire sans cesse vers un meilleur devenir. C'est la soif inextinguible de l'idéal qui l'oppresse. Aussi écoute-t-il tour à tour tous les prophètes, s'agenouille-t-il devant tous les oracles, croit-il à tous les miracles, et même les plus incrédules se réveillent les plus croyants, sinon parfois les plus naïvement crédules. Bref l'homme veut croire à un idéal de justice, de vérité, de bonté. Sa raison exige, sous peine de sentir toute logique faire naufrage dans son intellect, qu'il connaisse enfin, après que le radeau sera tombé sur le court drame de la vie, les choses qui lui furent cachées ; tandem contecta cognosco !
    « Plus de lumière ! Plus de lumière ! » s'écrie Goethe mourant, et, je me remémore ce credo du poète Ovide, qui, analysant au siècle d'Auguste, ce phénomène de la nécessité de la croyance spirituelle pour tout homme qui pense, rappelait en vers lapidaires que : nous ne sommes point faits pour ramper, mais pour élever audacieusement nos regards vers les sommets d'où se découvrent les grands horizons et où l'on entrevoit enfin le voile qui cache le mystère des choses :
Os homini sublime dedit cœlumque tueri jussit.
Et erectos ad sidera tollere vultus.

    Le Père Dor et sa doctrine néo-spirite passeront comme passe tout ce qui dure ici bas. D'autres sectes verront le jour, qui, avec des modalités que d'autres foules croiront neuves, reprendront les mêmes formules essentielles, esquisseront des gestes semblables quoique d'allure diverse : elle ne feront que perpétuer le symbolisme cultuel dont nous venons de rappeler la pérennité, car si Dor, Antoine et leurs émules, que certains qualifient irrévérencieusement de « boutiquiers concurrents », n'ont aucun titre à se prétendre des Christs réincarnés, tous néanmoins agissent sur leur milieu, par la suggestion, puissance formidable qui domine toutes les religions et dont eux-mêmes ne sont que les instruments plus ou moins conscients .
    Le procès du père Dor peut se synthétiser dans la phrase typique que répliqua la fameuse maréchale d'Ancre, Léonora Galigaï, à ses juges, qui lui demandaient de quel magique pouvoir, ou de quel artifice diabolique elle s'était servie, pour s'emparer de l'esprit de la Reine de France : « du pouvoir que donne à une âme forte sa volonté et sa foi sur l'esprit d'une belourde ! »
    C'est le résumé de toute suggestion, et l'on sait quel rôle celle-ci joue dans l'histoire des religions.

                                            Guy d'Alta.

Le bruxellois, 13 avril 1917 (page 2)

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L'Affaire Dor - Arrêt de la cour d'appel (Le Bruxellois, 17 mai 1917)

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L'Affaire Dor - Arrêt de la cour d'appel (Le bruxellois, 17 mai 1917)L'AFFAIRE DOR
ARRÊT DE LA COUR D'APPEL

    Voici donc enfin le grand jour pour le père Dor. On comprend à le voir entrer grave, recueilli, dans la salle d'audience des appels correctionnels, qu'il sent, malgré sa maîtrise soir soi-même, qu'il est à un tournant de son histoire.
    Tandis qu'on attend fébrilement l'entrée de la Cour, c'est naturellement de l'œuvre du père Dor qu'il est question dans tous les groupes, il n'y en a que pour lui, resté impassible. De nombreux avocats viennent curieusement examiner la physionomie de l'audience. Voici Mtre Woeste, très vert, très verveux. Il jette un long regard sur Dor qui semble lui aussi toiser cette haute personnalité. Dor va-t-il être présenté à l'éminence grise ? On pourrait le croire à voir certains gestes des avocats du prévenu.
    Dor semble maintenant absorbé par un entretien avec les journalistes.
    10 h. 10. L'huissier annonce la Cour.
    On liquide d'abord divers arrêts. A 10 h. 30, enfin, on appelle l'affaire Dor.
    M. le Président admoneste le public qui déjà manifeste son impatience. « Je ne tolérerai aucune manifestation ni pour ni contre l'inculpé et je demande de s'abstenir de toute approbation ou désapprobation dans cette affaire.
    S'il y a le moindre bruit, je préviens dès à présent le public qu'il sera expulsé. »
    M. Eeckman commence alors la lecture de l'arrêt extrêmement long qui n'est achevé qu'à 11 h. et constitue pour Dor un véritable triomphe.
    La seule prévention maintenue est l'exercice illégal de l'art de guérir pour lequel la condamnation reste de 100 florins plus 500 fr. de dommages et intérêts au profit de la Société de médecine de Charleroi.
    Pour ce qui concerne les escroqueries, la Cour déclare prescrits certains faits et ne s'en occupe pas autrement.
Pour les faits Salms, Chartier et Delisée, qui avaient provoqué des réparations civiles globales d'une vingtaine de milliers de francs, la Cour estime qu'il n'y a eu aucune manœuvre frauduleuse dans le chef de Dor, car il n'a pas été démontré que celui-ci a été de mauvaise foi en se donnant comme guérisseur de toutes les maladies, le fait de la guérison de certaines maladies, ce qui s'explique d'ailleurs très naturellement par suggestion, est d'ailleurs établi.
    D'autre part, les dépositions contradictoires, tardives, des parties civiles sont des plus suspectes. La Cour trouve notamment très singulier que les affirmations d'hypnotisme par Mme Delisée n'aient pas été produites dans la plainte initiale, mais seulement en juin 1916.
    Les prétendues menaces à Chartier et à Delisée sont également très sujettes à caution.
    Quant aux préjudices subis par les parties civiles, la Cour estime que Dor a offert la restitution des objets prétendument escroqués, qu'il offre notamment une hypothèque en premier rang sur les immeubles de Roux. Que Dor a refusé un grand nombre de libéralités à lui offertes par ses adaptes, qu'il fit déchirer le testament rédigé en sa faveur par Mme Delisée.
    La Cour acquitte donc pour la prévention d'escroquerie et confirme le jugement d'acquittement du chef d'attentat aux mœurs.
    M. le Président, après la lecture du document judiciaire, explique à Dor brièvement l'arrêt. Dor s'incline respectueusement, balbutie un remerciement.
    La cause est entendue. Dor se retire triomphant. Ses adeptes l'attendent, mais Mtre Morichar a prévenu Dor qu'il fallait éviter tout bruit au palais. Il entraîne l'inculpé par l'escalier du Parquet, à la grande déception des adeptes qui ne savent pas où est passé leur dieu.
    On prépare d'ailleurs une fête grandiose pour cet après-midi à Uccle. Les bouquets sont commandés. On boira le vin d'honneur.

Le Bruxellois, 17 mai 1917

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Au Palais - Le Procès du Christ (La Belgique, 1er et 2 décembre 1916)

Publié le par antoiniste

Au Palais - Le Procès du Christ (La Belgique, 1er décembre 1916)Au Palais - Le Procès du Christ (La Belgique, 2 décembre 1916)AU PALAIS

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI

LE PROCÈS DU « CHRIST »

AUDIENCE DU MERCRED1 28.

    La „campagne de Charleroi“ va se terminer aujourd’hui pour Me Morichar et pour un autre Bruxellois. C’est la septième audience. Ce doit être la dernière, selon le vœu du tribunal. Me Morichar va pouvoir plaider et examiner la vraisemblance des attentats à la pudeur dont se plaint la petite vieille dame bien propre. Je note, ici, que rien n’est plus agréable que de voyager avec un avocat qui s’apprête à plaider. Ainsi, chaque jour d’audience, dans notre 12720 F 2 – Me Bonehill va s’écrier que je plagie Mirbeau ! — dans le train qui nous conduisant parfois jusque Marchienne-au-Pont et parfois jusque Charleroi, Me Morichar ne donnait point de tar à tes pensées : il se taisait, mais ses yeux plaidaient, son visage plaidait... Et cette plaidoirie n'était pas dénuée d’éloquence. Mardi soir, j'ai interrompu la plaidoirie, car je venais de faire une découverte extraordinaire.
    — Maître, lui ai-je dit soudain, écoutez donc : Je lis ceci dans le compte rendu de la conférence inaugurale faite par Edmond Picard en 1906 à Ostende : „Michelet parle d’art et dit : C’est la nature humanisée Et, en effet, continue Picard, c’est bien cela. C'est l’homme qui a pris une cause en dehors de lui, et qui la reproduite en y mêlant un fluide sorti de lui, un élément secret jailli de son essence humaine... Voilà le fluide réhabilité, s’il en était besoin...
    — C’est bien cela... Et on blague le fluide !
    Dernière audience. Mais à quelle heure finira-t-elle ? Nul ne le sait. Ce matin, dès 7 heures, l'enceinte publique était comble, et, à 9 heures déjà, une curieuse se trouvait mal, on devait l'emporter au dehors. Bientôt sortie de son évanouissement, elle rentrait dans le prétoire...
    L’audience s'ouvre à 9 h. 20. Le président. — Me Lebeau, vous avez la parole. Veuillez éviter les répétitions et les redites.
    Me Lucien Lebeau signale d’abord qu'un des fils du Père Dor a abandonné ses salaires à la caisse de secours de l'Université du travail et que Dor a conseillé à Mme D..., faisant un procès au Rappel, de laisser le montant des dommages intérêts à l'Ecole dés estropiés de Charleroi.
    — Ou a parlé de pompe aspirante et foulante à propos de l'opération générale pratiquée par M. Dor. C’est une image d’une chose vraie.
    Me Gérard. — C'est donc ainsi qu’il guérit la constipation ?
    Me Lucien Lebeau. — Si vous voulez que je finisse aujourd'hui, n'interrompez pas.  
    On a reproché au „Père  de ne pas avoir découragé ceux qui s'adressaient à lui. Dans toutes les religions du monde, soutient Me Lebeau, aucun prêtre ne monte en chaire pour dire aux adeptes que leur sentiment est exagéré. La foi ne porte pas de corset rigide. Les doristes vendaient volontairement livres et brochures ; ils procuraient ainsi au Père Dor de quoi vivre. Dor n'a pas de trésor caché. A-t-on le droit de discuter ses bénéfices ? C'est contraire à l'article 14 de la Constitution, si sa doctrine a un caractère sérieux. La liberté des cultes a été proclamée par la Révolution française.
    Me Lebeau conteste les évaluations faites par Me Bonehill quant à la fortune du Père Dor, et fixe les chiffres des tirages des livres et brochures :
    — Depuis 1909, son actif est monté à 51.000 francs. Ces chiffres importent peu. Ils ne sont qu'approximatifs. Le Père Dor ne tenait pas de comptabilité. Tous ses capitaux sont immobilisés.
    Me Bonehill sourit, dénie, et sa cliente a un sourire extatique. Quelle drôle de petite vieille dame, décidément... Quelle énigme !
    — M. Dor a un jour demandé à la Caisse d'épargne quelle somme il fallait capitaliser pour que sa famille eût 1,200 francs de rente à capital abandonné.
    Me Bonehill. — Quelle date ?
    Me Lebeau. — 5 mars 1914.
    Me Bonehill. — Un mois après la descente du parquet.
    Me Lebeau. — Il faudrait prouver que M. Dor eût songé à faire une demande fictive !
    Les bâtiments de Roux ont été mis en vente, mais il ne se présenta aucun amateur : c'étaient des bâtiments bizarres. On a dit que M. Pastur refuserait un don du Père Dor.
    — M. Pastur, dit Me Lebeau, a l'esprit aussi large que les épaules, pour continuer le genre de pensées de Me Bonehill parlant de la blanche hermine et des mains noires.“
    Me Lebeau lit une lettre de M. Pastur à M. Dor lui annonçant que, vu les événements actuels, il ne pouvait donner suite à l'offre faite des bâtiments de Roux.
    Me Bonehill — Quelle date ?
    Me Lebeau. — 27 février 1916, avant la plainte de Mme D... La fortune de M. Dor est dans les bâtiments de Roux et d’Uccle. Un escroc n'aurait pas fait bâtir. L’EcoIe morale est quitte et libre de toute hypothèque. Il donne prise aux créanciers éventuels. Un escroc agirait-il ainsi ? II a mis un tronc pour construire la salle et, la salle bâtie, il l'a retiré. Donc, le ministère public n’a rien prouvé. Le dorisme est un phénomène religieux. Il faut laisser tranquilles le Père Dor et ses adeptes ; sinon, c'est de la persécution...
    Me Lebeau montre le Père Dor en butte aux attaques de certains socialistes, parce qu'il combat les matérialistes. Dans quelques familles, il a contre lui des maris et des enfants, parce que des épouses et des mères sont devenues doristes. De plus, des Antoinistes, témoins à charge, lui sont hostiles. Des témoins ont commis des erreurs par suite des imperfections de leurs souvenirs :
    — Jamais ces témoins du même fait ne font des dépositions concordantes... On voit avec ses yeux, avec son émotion, avec ses passions, avec ses pensées. Des impressions sa réfractent, se déforment dans le cerveau. Les témoins ne mentent pas : ils se trompent. Les livres du Père Dor et les témoignages de ses adeptes intelligents, voilà les sources où il faut puiser. Quand, au lieu de s'adresser aux prêtres catholiques, on s'adresse à des humbles, on obtient une caricature de la religion. Et le dorisme est une religion naissante.  
    Me Lebeau considère les plaintes des Ch... et de Mme D... comme des actes de vengeance, corsés, après coup, d'inventions. Qu’est-ce que Mme D... ?
    — Elle vient de Bruxelles. Elle a eu une vie orageuse. Elle a dû être jolie, et est encore coquette. Mme D... a des bandeaux blancs. A Bruxelles, on voit diverses espèces de femmes avec des bandeaux blancs.
    La petite vieille dame, à ces mots, paraît médusée, ou en catalepsie, ou hypnotisée, ou ne sait pas bien... Elle va parler, mais elle se tait ; elle se tait, mais elle ouvre la bouche. Encore quelques jolies dents. Quelle coquette petite vieille dame avec son beau grand nœud blanc sous le menton, et cet autre nœud blanc sous l'oreille gauche ! Elle est la joie de ce procès.
    — Il ne faut accorder aucune espèce de confiance à son témoignage, dit Me Lebeau, impitoyable. Et les époux Ch... ? M. Ch... a épousé, sur Le tard, la veuve d'un ancien charcutier ; celle-ci avait quelque avoir. Elle a une fille qui vit en excellents termes avec sa mère. Une mère qui entretient ces relations avec une fille semblable ne mérite pas créance.  
    Me Lebeau lit d'amusantes lettres de gratitude des époux Ch... au Père Dor. Les époux Ch... sont des bourgeois vaniteux .
    — M. Ch... a offert des ventilateurs, et, à chaque séance, il s'asseyait sous les ventilateurs, pour qu'on n'oubliât point qu’il les avait offerts...
    Me Lebeau a de l'esprit, du mordant, et une âpreté dans la discussion, une combativité qu'on admire sans restriction. Ce jeune avocat a du fluide, et du meilleur. Il soutient que les plaintes des Ch... et de Mme D... ont été rédigées par Me Bonehill ; c’est son style...
    Me Bonehill. — C'est bien possible.
    Me Lebeau. — C'est oui ou non ! Me Bonehill a bien rédigé ces plaintes, il a dû l'aire subir un interrogatoire aux plaignants. Il m'a averti qu’une plainte serait déposée, je lui ai répondu. (Me Lebeau lit sa lettre) M. Dor a remplacé à ses frais une servante indésirable. (Oh ! Madame D...) Entre les dépositions à l'audience et la plainte, il y a des différences énormes. Ce n’est pas le résultat d'un oubli, mais d'un mensonge. Ils sont disqualifiés. Ces gens sont des compères ! M. Ch... aurait été hypnotisé... C'est la femme qui donne de l'argent et c'est le mari qui est hypnotisé ! C'est bouffon !
    Me Bonehill. — Vous oubliez, mon cher confrère, que M. Ch... ne se porte pas partie civile.
    Me Morichar, riant. — Il a bien tort !
    Me Lebeau. — Il a peur ! Mme Ch... dit que M. Dor aurait frotté sa barbe contre sa figure. C'eût été un acte de courage de la part du Père Dor. Elle aurait dû en être flatté. La preuve que M. Dor a été correct avec Mlle M... (la fille de Mme Ch...), c'est qu'elle n'y est jamais retournée.

INCIDENT.

    On rit longuement... Me Lebeau ne ménage par la fille M...
    Le substitut du procureur du roi. — ce sont des insinuations continuelles.
    Me Lebeau. — C'est elle l’accusatrice.
    Le substitut. — Ne parlez pas de sa vie privée.
    Me Morichar, s'avançant vers le tribunal. — Monsieur le substitut, vous devriez être le dernier à parler ainsi, vous qui avez parlé comme vous l'avez fait de la femme M...
    Cette attaque directe ou cette mise au point, produit un long mouvement dans le public.
    Me Lebeau dit que les illuminés ont toujours eu du succès auprès des femmes. Il en appelle au témoignage de Daudet dans ses „Rois en exil“.
    — Mme D..., celle qu'un journal a appelée une petite vieille dame bien propre', était le secrétaire de M. Dor. C'était un personnage important à Roux.
    Et la jalousie vint de se voir dédaignée par le Père... Vengeance ! C’est, d’après Me Lebeau, Mme D... qui a provoqué le scandale.
    — Elle était nourrie, chauffée, éclairée... Mme D..., d'une mince petite voix blanche aussi. — Pas éclairée !
   
 Tiens, Mme D... ne dormait pas...
    — Mme D... a dit au juge qu’elle avait payé 1,500 francs pour sa pension. Ici, à l’audience, elle dit 2,000 francs. Ce n'est pas dans la plainte.
    Me Bonehill. — Oh ! il aurait fallu faire un volume !
    Me Morichar. — Il fallait trois lignes !
    Me Bonehill à Me Lebeau. — J'aurais été aussi Long que vous l'êtes aujourd’hui !
    Cette remarque désobligeante étonne de la part de Me Bonehill, d'ordinaire fort courtois. Si Me Lebeau est long, il a du moins le mérite d'accumuler des arguments plutôt que des métaphores comme Me Bonehill
    Me Lebeau. — Mme D... a rédigé ses impressions et parle de dents serrées. Vrai style de roman-feuilleton ! Dans la cross-examination“ que lui a fait subir Me Bonehill (trois attentats du Père Dor et  une cross-examinationde Me Bonehill : pauvre petite Mme D...!), il n'est rien dit de cela. Les Ch... et Mme D... ont ourdi un complot de calomnies. Tout a toujours été correct chez le Père Dor.
  
 Il est 11 heures et demie. La parole est donnée à Me Morichar — mais Me Lebeau n'a pas terminé — pour la troisième inculpation à charge du Père: les attentats à la pudeur.

PLAIDOIRIE DE Me MORICHAR.

    Me Morichar paraît radieux... Son masque méphistophélique s'éclaire subitement...
    L'éminent avocat félicite le tribunal de toute la longue attention qu'il apporte à ces débats, s'associe à l'hommage rendu par Me Lebeau au procureur du roi et aux avocats de la partie civile. Se tournant alors vers Me Lebeau, il dit son admiration pour son beau talent, pour son éloquence, pour sa plaidoirie qui restera dans les annales judiciaires.
    Cet exorde accompli, Me Morichar en vient aux attentats à la pudeur.
    — Ou bien des enfants en sont victimes, et vous savez comme leurs témoignages sont suspects, „testis unus, testis nullus. Ou bien c'est une femme, comme celle-ci, et il faut des constatations matérielles. Ici, rien de semblables. Il faut donc pouvoir étayer l'accusation par des témoignages parallèles. Mme D... a cité trois témoins, et aucun n'apporte la confirmation. Un témoin est venu dire que Dor l'avait fait se déshabiller. Cette accusation d’homosexualité est grotesque : déshabiller un homme ! De plus, ce témoin s’est contredit. Mme Ch... a dit que le Père Dor avait promené sur sa figure sa barbe longue et soyeuse. Mme Ch... doit évidemment préférer la barbe plus courte et plus dure de son mari. Il fallait trouver quelque chose de mieux. Il y a alors la fille M... Ceci est plus copieux, plus pimenté. Vous avez vu, messieurs, son sans-gêne à l'audience, vous avez entendu ses expressions, ses horreurs. Elle paraissait regretter de ne pouvoir en dire de plus grosses, de n'avoir pas été souillée elle aussi. C'eût été, pour elle, une réhabilitation ! Il reste Mme D..., victime, plaignante, partie civile. Que vaut son témoignage ? Je n’insiste pas sur sa mentalité. Elle eut voulu d'un amour charnel après l’amour mystique. Ces femmes, lorsque des hommes les dédaignent, peuvent être capables de tous les crimes, de tous les forfaits. Mme D... finira peut-être, après tant de mensonges, par croire qu’elle a dit la vérité...
   
Ce qui ne se peut marquer ici, c'est l'accent, c’est la mimique, ce sont les jeux de physionomie de l'éminent avocat. Il lance la raillerie sans y appuyer, avec quelle souplesse !
    — Les témoins à décharge, on les suspecte en bloc ; parfois, on va jusqu'à les accuser de calomnie. Je m'incline avec respect devant leurs témoignages : il faut un certain courage pour avouer des tares, pour faire une confession. Ce sont d’honnêtes gens qui sont sincères. Vous n'avez pas le droit de les mépriser ainsi !
    Ceci est dit avec force, et pour le substitut du procureur du roi, et pour les avocats de la partie civile.
    — Certains témoins apportent des faits absolument caractéristiques. Le témoin T..., je le connais depuis dix ans. Elle est servante à Saint-Gilles. Sa probité est reconnue : c'est du pur cristal. Son témoignage a paru travesti : elle a, dans un médaillon, le portrait du Pure Dor qui l'a sauvée. Elle aime le Père Dor, mais pas d’un amour charnel comme Mme D... Des témoins sont venus rapporter des confidences. Comme on les a traités ! Ah I s'ils avaient été à charge, que de complaisance on eût eu pour eux ! A tout moment, on condamne des gens sur des conversations rapportées. Ils ont rédigé leurs dépositions : donc ils mentent !
    Le désintéressement de Mme D... :
    — Elle s’est constituée parte civile. Au civil, vous seriez débouté. J’abandonne tous les témoins à décharge si vous supprimez Mme D..., nous nous en iront acquitté ! Après sa déposition, Mme D... se constitue donc partie civile.
    Le président. — C'est la loi.
    Me Morichar. — Oui, mais le tribunal est libre de son jugement.
   
Les attentats : — Ils sont trois : Omne trinum perfectum. Le dernier remonte à 1914. Mme D... a connu le Père Dor de 1912 à 1915. Elle a eu trois occasions d’en saisir la justice. Elle ne dit rien avant 1914 : elle est médusée, hypnotisée. Ce n'est pas une jeune fille innocente, ce n'est pas une femme du peuple : elle est instruite, intelligente ; elle a été théosophe, elle a fait tourner des tables. Elle s’est ingéniée à s’emporter du Père Dor, à le subjuguer par les sens, elle a été éconduite ; par dépit, elle est devenue la femme que vous savez. Supposons qu’en 1914 elle ait été encore sous la domination du Père Dor, mais le 6 octobre 1915, cinq mois après l’avoir quitté, elle n’était plus hypnotisée : elle avait quitté le Père Dor pour Bonehill.
    Longue hilarité. Me Bonehill paraît de mauvaise humeur.
    — Il fallait trois lignes pour ces attentats. Rien dans la plainte !
    Conclusion.
    — S’il n'en est pas question dans la plainte, c'est que Me Bonehill a dit : Non, pas ça, pas ça !... Elle parle des attentats quand le Père Dor prétend qu’elle est une passionnée et qu'elle voulut l’aimer charnellement : elle prend les devants, elle ment pour parer le coup... Quand on a pu vivre pendant trois ans sous deux attentats sans déposer plainte, et qu'on s’en est offert un troisième...
    Me Morichar fait bien rire le public. Mme D... est sur le point de considérer la raillerie de Me Morichar comme un quatrième attentat à sa pudeur de petite vieille dame de 67 ans... Elle est hébétée...
    Le Père Dor lui aurait déclaré... qu'il devait se livrer sur elle à trois attentats ! Me Morichar démontre que les attentats ont été inventés par la victime “. Sur quoi le tribunal baserait-il une condamnation ? Mais, à supposer les attentats exécutés, il faut des violences physiques ou morales.
    — Le procureur du roi a lu une citation et un jugement. La citation ne se rapporte pas à un attentat à la pudeur, et le jugement s'applique à... une extorsion de signature. Cela n'a aucun rapport !
    Me Morichar conclut, montrant qu’à côté de la déesse Justice il y a la déesse Liberté.
    — La liberté a fait la grandeur de notre pauvre petit pays. Ce que nous resterons ? Je n'en sais rien. Mais, malgré la rafale, vous êtes restés, messieurs, dans ce Palais, à votre poste, tandis que tant d'autres ont abandonné leur poste ! Je vous demande de penser à cette liberté en rédigeant votre jugement. Vous aurez beau faire : ses doctrines ont été critiquées, bafouées ; mais un jugement de condamnation serait considéré comme une persécution. Il vous faut un certain courage pour sentir des contingences. Au fond de beaucoup d'entre nous gît la crainte de la liberté. Cette liberté a ses dangers ; mais ils sont mille fois préférables à l'étouffement.
    Quelle liberté n'offre pas des inconvénients ? La liberté individuelle : le coupable met la frontière entre la justice de son pays et lui. La liberté de la Presse : quelle liberté a produit plus d'abus ? Des fautes et des imprudences ont été commises par le Père Dor ; il y a eu des excès de zèle chez ses adeptes. Il faut voir l’ensemble de haut. Il faut examiner s'il est de bonne foi, désintéressé. Si vous voulez chicaner sur les petits côtés, pas une religion n'échappera. Je m’incline devant la beauté, la magnificence de la doctrine du Christ ; mais il y a des troncs, des collectes. Grâce à ces offrandes, de petites chapelles deviennent des églises. Toutes les religions ont un côté matériel. On va à Saint-Hubert pour la rage, à Anderlecht pour les chevaux, à Dieghem pour le bétail et les oiseaux. A la grotte de Notre-Dame de Lourdes, à Laeken, on guérit des blessures à distance. Il y a des lettres de nos blessés qui le prouvent. Sont-ce des manœuvres frauduleuses ! Non ! Dor est un illuminé, mais c'est un honnête homme. J'ai dit.
    La belle plaidoirie de Me Morichar est fort commenté dans le public. Il est midi et demi. A tantôt, à 3 heures, les répliques des avocats de la partie civile et celle du procureur du roi. J'oublie de dire que Me Lebeau n'a pas fini... Et il répliquera... En voilà encore pour quelques heure... Me Morichar retourne seul à Bruxelles dans notre 12720 F 2…
    (La suite à demain.)

                                                        Pierre GRIMBERGHS

La Belgique, 1er décembre 1916


AU PALAIS

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI

LE PROCÈS DU « CHRIST »

AUDIENCE DE MERCREDI APRES-MIDI
(Suite.)

    L’audience est reprise à 3 heures. Il y a de nombreux avocats en robe. Derrière le tribunal, des magistrats prennent place.
    La plaidoirie de Me Morichar a fait sur le tribunal et sur l’auditoire une profonde impression. Il y aurait un parallèle intéressant à faire entre la façon de plaider à Bruxelles et en province — en admettant que le prototype du Barreau bruxellois soit Me Morichar — et ses confrères de Charleroi. Ce sera pour une autre fois. Toujours est-il que la plaidoirie de l'éminent défenseur de Dor fut un modèle de clarté et de concision. Sans exclure l’élégance et la distinction de la forme, il a le mot juste, le qualificatif qui renforce l'idée, et sa voix chaude et prenante fait qu'on l'écoute toujours avec plaisir et sans fatigue. Il a magistralement démoli les préventions d'attentats et remporté un grand succès personnel.
    La parole est continuée à Me Lebeau, sur lequel la fatigue n’a aucune prise.
    Me Lebeau affirme, abordant la prévention d'exercice illégal de l’art de guérir, que Dor est le guérisseur des âmes souffrantes, rien de plus. Il donne des remèdes purement moraux. Pas de passes magnétiques. Le Pèreprend l’attitude de celui qui enseigne quelque chose d'élevé. Me Lebeau invoque un livre du docteur Crocq fils, d'après lequel le magnétisme n'existe pas, n'a pas de réalité scientifique. Pas d'objet brillant pour endormir. Des médecins seuls, et qui ne seraient pas les premiers venus, pourraient donner un avis intéressant.
    Me Gérard. — Le zouave Jacob ne faisait pas non plus d'hypnotisme.
    Me Lebeau — Un corps judiciaire ne peut pas trancher ces questions-là. C'est Antoine le Guérisseur qui a préconisé le thé. Dor condamne toutes les tisanes. Par conséquent, pas d'exercice de l'art de guérir. Dor nie avoir conseillé des injections à l'eau salée. Son système est qu'il faut guérir les maux du corps par la médication de l'âme. Une femme, qui avait le cancer à qui Dor avait conseillé de l'eau sucrée, était aussi soignée par un médecin.
    L’avocat du Pèreexplique deux cas de hernie et rappelle que les adeptes se guérissent de leurs maux physiques en s'améliorant. Mais dans toutes les religions il y a des pratiques hygiéniques : des ablutions, défense de manger du porc, jeûnes, végétarisme.
    — Pourquoi condamner une doctrine qui dirait que les malades ont une cause morale ? Ce serait réfréner la pensée libre. Ce n'est pas comme médecin que Dor recommande le végétarisme. Il affirme ne rien connaître de l'art de guérir. Dans certains ordres, il est défendu de prendre des bains. Par exemple, chez les Carmélites, Pascal, par ascétisme, ne se lavait jamais. Pouvez-vous condamner ces pratiques au nom de la médecine ? Oseriez-vous condamner les flagellations, le jeûne, sévir contre les Trappistes ?
    Me Gérard. — Connaisses-vous les Trappistes ?
    Me Lebeau. — Je sais qu'ils ne se lavent pas.
    Le président, mécontent. – Me Lebeau, vous vous égarez. Le tribunal s'estime suffisamment éclairé.
    Me Lebeau. — Je dois placer l'affaire sur ce terrain-là. Les Doristes affirment que le régime végétarien est une des conditions de leur santé.”
    A propos de l'alimentation des nourrissons :
    Le procureur du roi. — Est-ce pour qu'ils aient plus vite la foi que les enfants de quatre mois doivent prendre de l'eau non bouillie ?
    Me Lebeau. — La mère doit, avoir la foi. Il faudrait des spécialistes pour se prononcer sur ces cas. M. Dor m'a montré des enfants florissants.
    Me Gérard. — Des morts ne parlent plus : des cercueils devraient, s'ouvrir...
    Me Lebeau. — Il n'y a pas eu de plaintes. La faillite des médicaments est proche, la médecine recommande de plus en plus la non-intervention. Ce sont surtout les médecins ignorants ou intéressés qui proscrivent une foule de drogues. Un bon médecin a dit : Le médicament est une chose presque toujours inutile ou dangereuse. La maladie a une tendance naturelle à la guérison. Il y a eu des médicaments à la mode. Le docteur Héricourt soutient que dans de nombreux cas d'appendicite, les malades auraient pu être guéris par la diète.
    Me Gérard. — Il est dangereux de généraliser.
    Me Lebeau—Je m'abrite derrière la théorie un docteur Héricourt qui vaut bien la vôtre. Je me suis laissé dire que tous les membres de la Société de médecine n'étaient pas d'accord pour se constituer partie civile.
    Me Bonehill — Suppositions !
    Me Gérard. — Il y a eu une réunion de la Société. Vous n'êtes pas à l'aise sur ce terrain.
    Me Lebeau. — Ce ne sont pas des suppositions. Me Gérard a employé un mot qu'il doit peut-être regretter. Il a parlé de concurrence déloyale. Quand on parle des médecins, on ne devrait jamais dire qu'ils sont payés. Ils ne sont pas payés, ils sont honorés, comme les avocats. Dans l'intentement de cette action, je trouve la preuve que la société de médecine n'a pas conscience de l'honneur de la corporation.
    L'honorable président regarde avec fixité Me Lebeau. Il voudrait certainement l'interrompre pour le prier d'abréger, si non pour s'étonner de la thèse qu'il soutient.
    Me Lebeau. — La Société de médecine veut remplir sa caisse.
   
Ayant évoqué le témoignage de M. Mithouard, président du Conseil municipal de Paris, quant aux guérisons opérées par Clermont sans rien réclamer, donnant des conseils de père et de médecin, Me Lebeau soutient que la somme die 10,000 francs réclamé par la Société de médecine n'est pas justifiée.
    — A qui a-t-il nui ? Il faut une justification des 10,000 francs.
   
Mais voici que Me Lebeau conclut :
    — Je demande l’acquittement de M. Dor sur les trois préventions. Je l'ai défendu avec une conviction que j'ai rarement eue. Je reconnais en lui un homme affligé d'une tare qui rend les gens bien malades : I’idéalisme. C'est bien malheureux d'être idéaliste : on est l'objet de mille machinations que l'on ne soupçonne pas. Autour de soi s'agitent des appétits grossiers, des foules hurlantes. Dor prétend réaliser son rêve : c'est dangereux. Quand on voit dans l'embarras un homme qui a péché par excès de noblesse, on se porte à son secours. La foule hait d'instinct les idéalistes, parce qu’ils veulent s'élever au-dessus d'elle. Il faut donc acquitter M. Dor.
    Le jeune avocat se rassied et des confrères s'empressent de le féliciter. Ce fut une plaidoirie, longue sans doute, tant les faits de la cause sont complexes, mais admirable de netteté, de logique, bourrée d'arguments ; et vive, chaude, âpre, la plaidoirie d'un enthousiaste, d'un esprit large qui ne délimite point le domaine des possibilités scientifiques, admettant toutes les hypothèses, toutes les vérités de demain, quelles qu'elles soient. Que Me Lebeau ne se défende point d'avoir été idéaliste lui aussi : ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est toujours l'idéalisme...

REPLIQUE DE Me GERARD.

    Me Gérard félicite son jeune confrère de sa belle plaidoirie, laquelle, dit-il, lui a rappelé le cours du comte Goblet d'Alviella sur l'évolution des religions à l'Université libre de Bruxelles. Après l'épervier de Me Bonehill, voici alors une libellule : Me Gérard reproche à Me Lebeau de s'être élevé trop haut comme la libellule, et affirme sérieusement que Père Dor est bien petit à côté du Père Bouddha. Il invoque Christ parle à nouveau, puis :
    — J'aurais volontiers entendu un résume de l'histoire du Christianisme ; Jésus-Christ aussi guérissait des malades...
    Me Lebeau. — Aujourd'hui, il passerait en correctionnelle !
    Me Gérard. — Il ne faisait usage ni de troncs ni de sébilles, il ne répandait pas de livres, où, pour ne pas faire d’anachronisme, de tablettes. Votre divin Vous, Dor, ne prêtait pas son nom à une sorte de margarine, c'est avec un fouet qu'il chassa les marchands du Temple.
    Me Gérard commente malicieusement une brochure du Père, les indications contenues : Les trams partant de la place Rouppe, gare du Midi, vers le Vivier d’Oie, etc....
    Me Lebeau. — Il n'y avait pas de tramway électrique en Judée.
    Me Gérard. — A Roux, on ne jette pas de cailloux aux apôtres, à ceux qui se dévouent par altruisme. Vous avez entendu les huées de la foule : c'est la réponse grossière aux désastres et aux deuils que vous jetez dans les familles. Vous avez sagement fait d’aller à Uccle...
    D'après Me Gérard, les plus savantes dissertations ne peuvent transformer le Père. En Angleterre comme en Belgique, on ne peut pas transgresser la loi.
    — Si, sur un banc des boulevards, un énergumène venait un jour affirmer qu'il soigne gratuitement les malades, que la guérison est certaine, n'aurait-il pas un certain succès ? Invoquerez-vous l'article 14 de la Constitution ? Il était de notre devoir de démasquer le Père, de demander réparation...
   
Me Gérard soutient que Dor a chaussé les pantoufles de son oncle Antoine et commente à nouveau des livres et des brochures de Dor :
    — On y suggère d'éloigner les médecins et de repousser les médicaments. Il a refusé 5,000 francs. Mais accepter cette somme eût été une maladresse.
    S’
adressant à Dor qui le regarde avec une bonhomie souriante :
    Vous êtes un charlatan ! doublé d'un imposteur, quand vous aspirer voluptueusement l'encens de vos thuriféraires. A la Toussaint, vous dites qu'il ne faut pas aller s'agenouiller sur la tombe des disparus...
    Me Lebeau. — Il a le droit de dire cela !
    Me Gérard. — Dor est un comédien. Il a demandé une déclaration écrite à ses adeptes parce qu'il se méfiait d'eux. Un jugement de condamnation sera le fluide le plus bienfaisant pour le faire rentrer dans le bon chemin. Acceptez votre condamnation comme un bien. Retroussez vos manches, retournez à l’atelier... Un acquittement serait donner le champ libre à tous les exploiteurs de la crédulité humaine. Vous vous êtes comparé à une rose : vous êtes le mancenillier sous lequel des voyageurs trouvent la mort !

REPLIQUE DE Me BONEHILL.

    Il est 4 h. 40 quand Me Bonehill se lève à son banc. Il reproche à Me Lebeau d’avoir tourné autour de la prévention, de l'avoir effleuré de son éloquence.
    — Il a essayé d'auréoler son Christ. Les mânes de Luther, de Mahomet ont du sourire devant ses efforts infructueux. Vous avez oublié, mon cher confrère, la définition du mot religion. D'après Littré, ensemble d'actes et de pratiques qui sont le rapport entre l’homme et la puissance divine. D'après les Pandectes, le lien qui rattache l'homme à Dieu.
    — La divinité est à la base de toutes les religions. Dor s’intitule le démolisseur de Dieu. A la page 152 de „Christ parle à nouveau, Dor écrit que „Dieu n’est qu'un mot. Comment pourrait-il créer une religion puisque la religion est inséparable de l’idée de Dieu ?
    Me Lebeau. — Je prouverai que c'est faux.
    Me Bonehill. — Vous changez votre fusil d’épaule. Dor a plagié Dubois, Denis, d’autres encore. Il a plagié jusqu'au moindre geste d'Antoine.
   
Me Bonehill, on le voit, récidive... Que de pages il faudrait encore écrire sur le plagiat !
    — Jetons donc par-dessus bord l'article 14 de la Constitution, s'écrie Me Bonehill, qui n'y va pas de main morte. Peste ! L'article 14, de la contrebande ?
    — Peu nous importe d'ailleurs qu'il fonde une religion ; il lui est surtout défendu de s'enrichir à nos dépens. Me Lebeau a magnifié certains gestes de Dor...
    Me Bonehill met en suspicion des témoignages divers favorables au prévenu, refait l'histoire de la margarine, doute du désintéressement du Messie.
    — II n'a pas eu un atome de pudeur pour restituer les 17,000 francs à Mme D... Qu'il fasse le geste !
    Me Lebeau. — Il l'a fait ! Mais il n'a pas l'argent.
    Me Bonehill. —Et vous parlez de libéralités à l'Ecole des estropies ! Certains gestes de Dor ont été cupides. D'après Me Lebeau, Dor serait la maladresse réincarnée. Il joint l’arrogance à l'insolence et au cynisme... Ce matin, Me Morichar est tombé de Wilmart à Dor...
    Le patriotisme de Dor vient maintenant en discussion. On remarque que Me Bonehill ne se préoccupe pas un instant des attentats à la pudeur. Non, pas ça, pas ça,.. Voyons donc quel est le patriotisme d’un homme accusé d'escroquerie, d'exercice illégal de l'art de guérir et d'attentats à la pudeur. C'est très important.
    Me Bonehill lit :
    Etre patriote pour son pays, pour sa nation, c'est traiter en ennemis les citoyens d'un autre pays... Quiconque se réclame du patriote est un prétentieux et un patriote prétentieux est un adversaire de l'amour de la liberté, de l'égalité, de la fraternité.  Je ne dis pas que je n'ai pas tort de vouloir annihiler l'esprit patriotique, mais seulement pour ceux-là qui y trouvent un intérêt, pour ceux-là qui, en se montrant patriotes, occupent de belles places. Mais alors, pour les personnes qui, par cet effet, sont exploitées, et après cela amenées à se faire massacrer et tuer, je crois bien qu'elles seront unanimes à s'écrier avec le Père : A bas la guerre, effet du patriotisme, et vive la paix, fruit de la fraternité universelle !
    Me Lebeau — C'est son droit de penser cela !
    Me Bonehill — Il a bavé sur la patrie !
    On en revient à la vieille petite dame blanche, bien oubliée par son avocat :
    — Le divorce de Mme D… a été prononcé aux torts du mari. Vous avez lancé une insinuation malveillante, vous avez parlé de sa vie orageuse. Sur quoi vous bases-vous ? Sur les dépositions de certains témoins que nous avons vus hypnotisés...
   
Encore ? Me Bonehill n'est pas heureux dans sa réplique.
    — La plainte que j'ai faite a été rédigée hâtivement pour permettre au parquet de faire la lumière. J'ai oublié un poste de 1,800 francs...
   
Et, sans doute, les attentats...
    Après lecture de lettres où se remarque une orthographe mystique — des majuscules à amour, à il, à lui“, etc. — Me Bonehill critique en terminant, la finale du livre Christ parle à nouveau.

LE MINISTERE PUBLIC.

    M. Mahaux est d'avis qu'on a fait trop d'honneur à Dor en le comparant à Bouddha et à Platon : — Il y a loin des hauteurs où se sont élevés Mes Lebeau et Morichar à la mare où Dor croupit. Vous ne ferez pas au bon sens l'injure de croire que cet homme ait pu soupçonner l'existence de théories philosophiques. Toute religion suppose quatre entités : dogme, discipline, culte, morale. C’est la négation absolue de l'idée de Dieu que le dorisme.
    L'honorable organe de la loi s'efforce de démontrer, en une logique serrée, que les quatre entités font défaut dans le dorisme et que l'harmonie, notamment, entre les actes de Dor et ses principes, est nulle. D'autre part, et ce serait décisif, Dor, dans une lettre à la „Région, le 2 juin 1916, affirme qu'il n'y a pas de doristes, pas de religion, pas de société.
    — Dor doit être condamné. Il traînera derrière lui une sévère condamnation, et son âme sera ployés au souvenir des petites victimes qu'il a envoyées à la mort.

REPLIQUE DE Me LEBEAU.

    Me Lebeau rencontre l'affirmation que le dorisme ne serait pas une religion, s'appuie sur le témoignage de M. Salomon Reinach, et montre, contrairement à la morale de Socrate, qu'il y a, dans le dorisme, des sanctions.
    — Le tribunal doit s'arrêter devant ce phénomène religieux. La liberté de conscience est la liberté la plus chère !... Puisque Dor forme de braves gens, il faut le laisser continuer...
    Me Gérard. — Et peupler les cimetières !
    Les débats sont clos.
    M. le président. — Le tribunal rendra son jugement à l'audience du 16 décembre. L'audience est levée à 6 heures. L'immense foule qui encombre de Palais de Justice se désagrège peu à peu, s'éloigne. Des manifestants obstinés guettent le Père Dor. Une femme est à leur tête. Serait-ce la petite vieille dame réincarne déjà en une sorte de Jeanne Hachette ? Non, pourtant, la voici qui descend les marches du Palais, qui passe devant moi, et me regarde, un peu fâchée..
    Le Père Dor a pu, cette fois, loger à Charleroi. Un pronostic ? Une condamnation dont il sera fait appel.
    Mais quel procès intéressant, que d'idées remuées et débattues, que de systèmes philosophiques évoqués — où l'idéaliste ne parvient pas à faire un choix...

                                                        Pierre GRIMBERGHS

La Belgique, 2 décembre 1916

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