Eklablog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

andre therive

Délivrez-nous du mal par Robert Vivier (L’Œuvre, 29 sept 1936)

Publié le par antoiniste

Délivrez-nous du mal par Robert Vivier (L’Œuvre, 29 sept 1936)

    Délivrez-nous du mal, par Robert Vivier. C'est l'histoire, nullement romancée, de Louis Antoine, le Guérisseur, cet ouvrier mineur des environs de Liége qui créa une religion dont les temples, les prêtres et les fidèles sont aujourd'hui nombreux dans le monde entier. « L'Antoinisme » avait déjà piqué la curiosité d'André Thérive, qui le met en scène dans son roman Sans âme. Et c'est d'ailleurs, Thérive qui a conseillé à M. Robert Vivier d'écrire cette intéressante biographie de l'homme du peuple thaumaturge. (Grasset.)

L’Œuvre, 29 septembre 1936

Voir les commentaires

François Ouellet - Les possibilités de l’âme (sur André Thérive)

Publié le par antoiniste

Les possibilités de l’âme

[C]e que j’ai mal à l’âme !
— Joris-Karl Huysmans, En route1


    Sans âme donne à lire la question religieuse sur deux plans, mais d’inégales valeurs aussi bien en ce qui a trait à l’évolution du héros qu’à l’élaboration de l’intrigue. Je parlerais ici d’une ambiance mystique, toile de fond d’un drame à l’avant-scène duquel se pose la question de l’âme.
    Julien Lepers, trente ans, est préparateur au Laboratoire de Physiologie des religions. À vrai dire, on l’y voit assez peu, et chaque fois moins pour travailler que pour bavarder avec le directeur, qui y accumule et étudie diverses expériences mystiques. Outre son travail, d’autres événements placent Julien en contact avec des manifestations religieuses, sans qu’il montre un très grand intérêt. Quand M. Pardoux, son propriétaire et voisin de palier, amateur d’ouvrages mystiques, l’invite à l’accompagner « à notre petite Fraternité », Julien refuse, mais s’y rend ensuite en catimini, mû par la simple curiosité et le désir de « surprendre des âmes2 ». Julien n’en tire guère de profit, mais soupçonne peut-être une vérité moins fortifiante que ce qu’il attendait en ne reconnaissant pas M. Pardoux, « ce fidèle insolite qui plongeait sa tête dans ses bras et donnait l’aspect d’une soumission anéantie à une lassitude amère, à une torpeur désolée, proche du désespoir3 ». Il interroge aussi Mme Lormier, la tante antoiniste de Lydia Lemège, une danseuse dont Julien va s’éprendre peu à peu ; mais encore une fois Julien n’agit que par curiosité, sans jamais penser qu’il pourrait en tirer profit pour son propre compte, lui qui n’a guère d’âme. Aussi Henri Martineau n’a-t-il pas tout à fait tort lorsqu’il ironise :

Dans son dernier roman [Sans âme] on rencontre ainsi à chaque page des Antoinistes. En comptez-vous beaucoup parmi vos relations ? M. Thérive, lui, ne peut remuer un pied sans marcher sur eux. C’est donc qu’il a buté dans un guêpier : pas du tout, ces différents Antoinistes ne se connaissent pas du tout entre eux et surgissent par le seul effet du hasard. […] Je ne chicanerais même pas du tout l’auteur sur l’arrivée de ses Antoinistes s’ils avaient une part véritable à l’action de son livre. Mais ils ne sont là que pour enjoliver un peu, si l’on peut dire, la toile de fond4.

En effet, le discours autour de l’antoinisme constitue finalement une sorte de décor, les traces de mysticisme ou d’occultisme étant disséminées un peu partout dans le texte sans arriver à prendre une forme réellement consistante. Le Laboratoire, l’antoinisme, la présence de M. Pardoux installent une ambiance qui sans doute relève de ces déviations de la mystique dont parlait Charpentier au sujet du Troupeau galeux5, mais que Thérive souhaite néanmoins placer en résonance avec la question de l’âme. C’est cette question qui fait le pont entre les deux « plans religieux » du roman, question par laquelle, par ailleurs, Sans âme croise En route.
    Dans En route, au moment de l’une de ses nombreuses crises qui le trouvent insatisfait aussi bien de lui-même que des ecclésiastiques, dont il déplore l’ignorance et la médiocrité, Durtal rappelle à quel point la mystique du Moyen Âge est en « parfait désaccord » avec le modernisme6. Mais Durtal, par l’entremise de l’art, parvient à combler cet écart : « Enfin Durtal avait été ramené à la religion par l’art. Plus que son dégoût de la vie même, l’art avait été l’irrésistible aimant qui l’avait attiré vers Dieu7 ». Or, cet intermédiaire, qu’il fût sous la forme de l’art ou d’autre chose, fait défaut chez Thérive. Ici, Dieu n’est accessible d’aucune manière ; et les déviations de l’occultisme que donnent à voir les antoinistes ne prouvent pas Dieu, ils seraient au contraire les signes les plus évidents de la dégénérescence de la foi, de la déliquescence de la valeur et de la grandeur religieuses. Dans cet univers sans âme, Julien ne saurait d’aucune façon faire ce pas que réalise Durtal vers l’Église, cet « hôpital des âmes8 », et ne pourrait encore moins envisager « une cure d’âme dans une Trappe9 », ce à quoi Durtal consentira dans la deuxième partie d’En route.
    Le populisme de Sans âme ne reconduit donc pas En route ; on ne refait pas davantage du Huysmans que du Zola trente ans plus tard. Mais dans l’esprit de Thérive et de Lemonnier, la fiction contemporaine maintient un lien plus évident avec l’auteur d’En route qu’avec celui de L’Assommoir, précisément parce que le vacillement du sentiment religieux ou la perte de la foi, qui contribue de manière décisive au « mal du siècle10 » et à « l’inquiétude11 » de l’après-guerre, trouve, dans le romanesque de la modernité qui s’impose à la fin du XIXe siècle, son exemple le plus convaincant chez Huysmans. Le but de la mystique, selon Durtal, est de rendre Dieu « visible, presque palpable12 ». Dans le roman de Thérive, c’est ce rôle que joue, en somme, le Laboratoire de Physiologie des religions. Or, cette « discipline nouvelle », dont les travaux se rattachent au Collège de France, est évidemment une bouffonnerie qui vise peut-être, dans l’esprit de Thérive, à caricaturer les travaux positivistes dont se réclamait Zola13. Le « roman expérimental » ne serait pas plus sérieux que les expériences du Laboratoire ou encore les croyances de pacotille des antoinistes.
    De la sorte, substituer Huysmans à Zola comme maître du populisme était pour Thérive la meilleure façon de circonscrire la spécificité du roman moderne. Dans cet essai de redéfinition, qui conduit Thérive vers la « théorie » populiste, Sans âme se trouve à problématiser l’écriture du roman moderne en approfondissant l’écart entre Durtal et Julien Lepers, héros tourmenté et impuissant à faire entrer la foi dans la vie. Cet approfondissement, Thérive y parvient au moyen de la trame amoureuse qui traverse le roman, et qui permet d’aménager une certaine forme de spiritualité, fût-elle désespérée. C’est sur cette base que s’élabore le second plan du roman.
    Julien entretient une relation avec Lucette Fauvel, dont il fait la connaissance à la sortie d’un cinéma. Mais peu à peu il se désintéresse de celle-ci au profit de la jeune Lydia, cousine de Lucette. Lydia provoque en lui un sentiment nouveau, une forme de jalousie qui engendre chez Julien « une mélancolie, un désespoir abattu, un dégoût de vivre ; c’était comme la menace d’une solitude, moins cuisante, mais plus durable que la menace d’une atteinte à sa personnalité14 ». Cette représentation que Julien se fait de Lydia introduit entre eux une émotion qui, lui semble-t-il, leur offre une âme en partage, qui à tout le moins le place dans des dispositions à la fois charnelles et existentielles qu’il n’a jamais connues auparavant. Un jour qu’il surprend Lydia « au meilleur moment de la mélancolie, de la misère15 », et peut-être parce que, comme le dirait Durtal, il est inapte à orienter vers l’Église « les affections refoulées par le célibat16 », il la force à se donner à lui. En revanche, elle a exigé qu’il disparaisse de sa vie pour toujours. Néanmoins, un an plus tard, Julien cherche à revoir Lydia, sans savoir si ce qui le guide est « la jalousie du présent, ou le remords du passé17 ». Il la trouve chez elle sur le point de mourir des suites d’un avortement qu’elle s’est imposé. Il comprend aussi, à ce moment-là, que Lydia l’avait aimé et qu’il était passé à côté d’un amour qui aurait pu donner un sens à sa vie.
    La mort de Lydia agit profondément sur Julien ; elle lui donne enfin ce qu’il ne savait trouver, ce qu’il avait cherché en vain et à tort auprès de l’expérience des religions populaires : une âme. Cette âme lui permet dès lors de rejoindre l’humanité souffrante : « Jamais il ne s’était senti moins seul ; une présence universelle l’entourait, la conscience d’une souffrance humble et nécessaire, qui rachetait l’ignominie et l’aveuglément des gens heureux18 ». La leçon à laquelle conduit le parcours de Julien est donc tragique : il aura fallu la honte de soi et l’ignominie de son propre comportement assassin pour rendre à l’être humain un peu de sa propre vérité. Cette leçon paraît sans rémission, puisque seule la responsabilité de la mort de l’autre, et donc la souffrance que cette situation engendre, conduisent à l’âme. Julien Lepers apprend ainsi, brutalement et dans la douleur, que les possibilités de l’âme ne sont pas plus du côté de la bourgeoisie que dans l’ésotérisme ou l’antoinisme, « une religion faite pour les pauvres et les infirmes19 », mais qu’elles seront plutôt à saisir dans une attitude humble envers la vie, dans une disposition d’esprit qui témoigne que seule la souffrance, dans un monde sans amour, peut venger les humiliés de l’existence. C’est ce que Julien découvre au terme d’une aventure qui l’a mené à une sorte de renoncement définitif et de pessimisme intégral. C’est par ce déplacement de l’âme religieuse (Huysmans) vers l’âme de cœur, si l’on peut dire, et qui n’est accessible qu’à la conscience souffrante, que Thérive fait du roman populiste. Mais ce populisme est profondément désespéré, comme on l’a souligné20.

François Ouellet, Le « naturalisme interne » d’André Thérive
Études littéraires – Volume 44 No 2 – Été 2013, 19–36.
https://doi.org/10.7202/1023748ar

 

1. Joris-Karl Huysmans, En route, Paris, Plon, 1947 [1895], p. 153.
2. Ibid., p. 139.
3. Ibid., p. 140.
4. Henri Martineau, « André Thérive : Sans âme », Le Divan, 1928, p. 132. Même commentaire de François Le Grix dans La Revue hebdomadaire : « N’est-ce pas en vertu d’un hasard étonnant, et même arbitraire, que Julien Lepers, où qu’il se tourne, se cogne à des antoinistes, comme si c’était, en notre temps, la seule forme de l’aberration religieuse ? » (« Sans âme, par André Thérive », op. cit., p. 632).
5. « Son livre est une réussite, et non seulement par le style qui reproduit à s’y méprendre celui du XVIIe siècle, mais par l’intelligence d’une des époques de notre histoire où l’inquiétude religieuse se manifesta avec tant d’âpreté. Cette inquiétude M. Thérive la partage-t-il ? Il n’y paraît pas, encore que l’on sache quel intérêt il porte à l’hérésie, en général, et singulièrement aux déviations de la mystique » (John Charpentier, « André Thérive : Le Troupeau galeux », Mercure de France, 15 décembre 1934, p. 578).
6.
Joris-Karl Huysmans, En route, op. cit., p. 45.
7. Ibid., p. 29.
8. Id.
9. Ibid., p. 163.
10. Voir le fameux texte de Marcel Arland, « Sur un nouveau mal du siècle » : « Mais un esprit où cette destruction de Dieu est accomplie, où le problème divin n’est plus débattu, par quoi comblera-t-il le vide laissé en lui et que maintient béant la puissance des siècles et des instincts ? » (« Sur un nouveau mal du siècle », La Nouvelle revue française, février 1924, p. 157).
11. Voir les essais de Daniel-Rops (Notre inquiétude, 1927) et de Benjamin Crémieux (Inquiétude et reconstruction, 1931). Crémieux fait cette distinction intéressante : alors que les jeunes gens de 1825 étaient des « inadaptés sociaux », ceux de 1920 sont des « inadaptés métaphysiques » (Inquiétude et reconstruction, Paris, Gallimard (Les Cahiers de la NRF), 2011, p. 90-91).
12. Joris-Karl Huysmans, En route, op. cit., p. 93.
13. Davidou, un ami et collègue de Julien au Laboratoire, expose ainsi le paradoxe de leur situation : « Moi je trouve ça grotesque ; nous autres qui avons la formation positive, nous devons étudier les formes religieuses qui ont de la spiritualité, qui recouvrent des approximations du réel social » (André Thérive, Sans âme, Paris, Grasset, 1928, p. 123).
14. Ibid., p. 109-110
15. Ibid., p. 149
16. Joris-Karl Huysmans, En route, op. cit., p. 73.
17. André Thérive, Sans âme, op. cit., p. 160.
18. Ibid., p. 189.
19. Ibid., p. 97.
20. « La fleur se dégage ici du fumier, peut-être pas avec assez d’élan, à mon gré ; et l’on reste, le livre de M. Thérive fermé, sur une impression bien pessimiste — je dirais même désespéré » (John Charpentier, « André Thérive : Sans âme », Mercure de France, 1er avril 1928, p. 147). Sans âme révèle « le nihilisme de l’écrivain qui porta Schopenhauer dans sa musette pendant quatre années de guerre » (Henri Clouard, Histoire de la littérature française, Du symbolisme à nos jours, Paris, Albin Michel, 1949, t. 2, p. 388).

Voir les commentaires

André Thérive - Entours de la foi (1966)

Publié le par antoiniste

André Thérive - Entours de la foi (1966)

Auteur : André Thérive
Titre : Entours de la foi
Éditions : Grasset, Paris, 1966

    Évoque comment certains personnages de l'église ont considéré les Antoinistes : le Père Valensin (prêtre jésuite) qui déclara qu'il "y a des âmes admirables et que Dieu aime autour de vous parmi les hindous, les musulmans, les luthériens et les antoinistes" et Raoul Stéphan (historien du protestantisme) qui considère le mouvement du Père Antoine comme faisant parti des "dissidence et extravagances analogues dans l'Eglise romaine". 

Voir les commentaires

André Thérive, Sans âme (Candide, 23 février 1928)

Publié le par antoiniste

André Thérive, Sans âme (Candide, 23 février 1928)

La Chronique des Livres

André THÉRIVE : SANS AME

    On comprendrait mal ce livre, et on ne le placerait pas à son rang, si l'on y cherchait seulement la peinture réaliste des tristes et grouillantes régions de la Glacière ou de la Butte-aux-Cailles, et l'étude de cette population tapie dans sa misère, d'où les fillettes s'évadent, lorsqu'elles le peuvent, vers les studios de cinéma ou les coulisses des cafés-concerts. Ce n'est pas là, pourtant, un simple décor, et je ne prétends pas en diminuer la portée. L'atmosphère de ce quartier parisien forme comme le climat de l'œuvre, et les êtres qui se développent dans cette sombre lumière en conservent dans l'âme les teintes blêmes et douloureuses. Toute cette partie descriptive est donc fort importante, avec ses prolongements dans tous les milieux où les personnages nous font pénétrer à leur suite. L'auteur se fût-il borné à tracer ces tableaux que son livre eût encore, je crois, charmé Huysmans par l'âpreté avec laquelle il nous dépeint cette frange lépreuse de la ville éclatante, cette zone maudite qui n'est ni campagne ni cité, cette hideur si atroce qu'elle atteint à la grandeur et à la poésie à force d'abjection et d'inhumanité.
    J'ajouterai qu'un des éléments du talent de Thérive est précisément ce don d'observation concrète qui lui permet de placer ses héros, avec une exactitude évocatrice, dans l'ensemble des formes extérieures parmi lesquelles ils se meuvent ; non pas à la façon de Zola, qui, procédant par accumulation et énumération, exige de ses lecteurs qu'ils construisent eux-mêmes, avec les matériaux qu'il leur fournit, le tableau qu'il n'a pas composé ; mais en réaliste classique, pour qui l'expression de la vérité, si stricte soit-elle, ne va pas sans interprétation, et qui nous la fait voir moins par des traits matériels qu'en éveillant en nous les émotions et les impressions que son spectacle a suscitées en lui. Il y a là une forme d'imagination à la fois réceptive et créatrice, une sorte de plaque sensible consciente de sa sensibilité, une tendresse et une pitié secrètes qui, sans s'exprimer, communiquent leur frémissement à la peinture et la rendent plus émouvante pour nous que ne serait la réalité.
    Notons aussi, dans cette œuvre, une science des âmes sur laquelle, pourtant, j'insisterai moins, car elle n'est pas, selon moi, la qualité la plus rare d'un romancier : quiconque fait métier de nous étaler notre cour doit évidemment le connaître, et, pour lui en faire un compliment, il faut vivre en ce temps singulier où l'on voit des écrivains dépourvus, tout à la fois, d'imagination, de sensibilité, de psychologie, et de syntaxe.
    Ces qualités, Thérive les possède éminemment, et il y joint une anxiété métaphysique qui en augmente infiniment la puissance et la portée. La véritable beauté de son livre, et ce qui, à mon avis, le place si haut dans la production moderne, c'est qu'il est un des cris les plus désespérés qu'ait poussés l'angoisse humaine.
    Julien Lepers – le principal personnage – est un bourgeois évadé de la bourgeoisie, un intellectuel indolent, attiré par la bohème, un contemplateur pour qui comptent peu les nécessités de la vie quotidienne, un solitaire que la solitude épouvante. Livré à ses instincts, à ses impulsions, à cette fatalité interne par laquelle nous avons remplacé l'antique ananké, il joue son existence plus qu'il ne la vit ; elle est pour lui une expérience à laquelle il assiste sans avoir le pouvoir, ni le désir de la conduire et de la modifier ; et, parce qu'il y a en lui deux tendances, il oscille, instable, attiré tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, incapable de choisir, impuissant à se fixer.
    Un certain type de femme exerce sur lui une emprise tyrannique. Il ne lui demande pas la beauté, mais quelque chose de plus mystérieux ; ce signe sexuel auquel il reconnaît que sa chair a besoin d'elle. Lucette, une humble ouvrière qui a quitté son gagne-pain pour un métier plus facile, pénètre ainsi dans sa destinée ; et, sans amour véritable, c'est pour lui, tout aussitôt, cet asservissement sensuel contre lequel, parfois, il se révolte, auquel pourtant il se soumet avez une fureur désespérée. Mais, obscurs, indéfinissables, ardents aussi, subsistent en lui d'inconscients besoins d'union spirituelle et de pureté. Une figurante de music-hall lui révélera les régions de l'âme autour desquelles il rôde, et qu'il entrevoit sans en trouver l'accès : Lydia, petit être étrange et violent, que la souffrance a bien armée, qui sait cacher sa pensée profonde, sa sensibilité, sa faiblesse, d'autant plus dure envers l'homme, qu'elle se sent plus près d'aimer.
    Un jour, pourtant, elle cède à Julien, parce qu'elle est à bout de forces, qu'elle ne peut plus lutter - et qu'elle l'aime silencieusement. Et lui, qui ne sait pas, qui ne comprend pas, que son âme seule tend à la possession de cette âme, lui qui s'abandonne à un illusoire désir charnel, par habitude, par orgueil, par aveuglement, il accepte la condition que Lydia lui impose :
    « – Aussi vrai que nous sommes ici, je vous jure que si je vous cède je ne vous reverrai plus jamais ensuite.
    « C'était un marché bizarre, mais sincère. Il l'accepta cruellement. Il chercha cette bouche glacée. Elle avait les yeux pleins de larmes...
    « Au matin, elle ne lui adressa pas la parole ; la rue Saint-André-des-Arts frémissait, jusque dans l'escalier pavé de briques. Elle se laissa embrasser sur la joue, et dit enfin :
    « – Adieu ; c'était convenu. Pas au revoir ; adieu.
    « Et c'est alors que, resté seul, il se réveilla tout à fait. Hélas ! il n'avait pas le don des larmes ! »
    Lydia tient parole : Julien ne la voit plus. Lorsqu'il est privé d'elle, il est désemparé, détaché de tout, errant et vide : la perdu ce qui l'arrachait à la terre. Il ne reverra plus Lydia que mourante – assassinée par lui – puisqu'il l'a rendue mère et qu'elle expire en se délivrant, (la scène est atroce, et d'une déchirante beauté), et il apprend alors qu'il était aimé.
    Qu'a-t-elle donc fait sur terre, cette petite créature au cœur craintif, au visage fermé ? Pourquoi ces élans vers un ciel muet, ces souffrances sans merci, ce destin sans lumière ?... Et tous les pauvres gens qui peuplent ce quartier d'infortune, ceux que connaît Lydia, ceux que connaît Lucette, tous ces vieux dont l'existence au fond des bouges est une ténébreuse agonie, qu'attendent-ils au cours de leur vie ? Comment en supportent-ils le poids ? Rien ne leur est concédé, ni les joies de l'esprit, ni les plaisirs du corps. A quelles illusions vont-ils s'accrocher ? Un obscur mysticisme fermente dans ces pensées confuses. A ceux qui n'ont rien sur terre, il faut une certitude plus haute, il faut un Dieu, mais un Dieu à leur mesure, à leur portée, immédiat, saisissable, presque visible. En marge du catholicisme, des sectes se forment donc, qui sont les étranges fleurs spirituelles de la zone et des impasses maudites ; l'antoinisme, avec ses affirmations massives, sa complaisance pour toutes les crédulités, son culte facile, ses miracles, se propage de ruelle en ruelle. Idolâtrie, superstition, mensonge, qu'importe ?... Toute cette humanité déchue, ces vieillards infirmes, ces femmes épuisées, ces frêles fillettes qui passent du ruisseau aux splendeurs du music-hall, et dont le cœur corrompu garde ses candeurs d'enfance, toute cette chair humaine, chair à supplices, chair à plaisir, toute cette chair sans âme est travaillée d'un désir, ardent : elle veut savoir, elle veut croire ; elle demande à connaître les raisons de sa présence sur terre ; elle exige la rançon de ses douleurs ; et elle tend vers un Dieu des mains tâtonnantes.
    Il y a là un pessimisme si profond, et d'un accent si sincère, si frémissant, que la lecture de cet ouvrage, à laquelle on ne peut s'arracher, laisse une impression d'écrasante tristesse. Car cette misère, non pas seulement physique, mais métaphysique, cette ignorance de nos origines et de nos fins, cette universelle tyrannie de la souffrance, cette épouvante du néant qui nous attend peut-être, et dont nous avons la terreur malgré les cruautés d'une vie que nous n'avons pas souhaitée, ce sentiment que nous, les hommes, tous a les hommes, poursuivis pour un crime inconnu, nous sommes des condamnés à mort, ce n'est pas la torture des plus déshérités, c'est la torture de tous ; et qui sait si elle n'est pas plus tragique lorsqu'elle devient plus consciente ? Je crois, pour ma part, que la culture et la pratique de la pensée lui communiquent une incomparable acuité. Je n'en veux d'autre témoignage que ce livre même. Ce n'est pas seulement le roman de quelques déshérités, c'est aussi, (j'outrepasse peut-être les droits de la critique en le notant, mais rien n'ébranlera en moi cette certitude), c'est une confession. Et c'est bien ce qui le rend si violemment dramatique, et ce qui lui donne ce ton de vérité vivante. Pour apercevoir, dans ces larves humaines grouillantes au fond des bouges, dans cette population « sans âme », tout ce qui se dissimule d'appétits spirituels, pour être poursuivi, devant toute créature, par cette hantise de la souffrance, de la vieillesse, de la mort, il faut un peu plus que l'observation et l'interprétation du monde extérieur : il faut une pensée travaillée sans cesse de ces obscurs et terribles problèmes, et qui, en s'exprimant, tente de se délivrer. Y parvient-elle, en prêtant à la souffrance une valeur de rachat, ou n'est-ce pas la dernière illusion à laquelle elle s'attache pour ne pas s'abîmer dans un désespoir sans retour ?
    « Jamais il ne s'était senti moins seul : une présence universelle l'entourait, la conscience d'une souffrance humble et nécessaire, qui rachetait l'ignominie et l'aveuglement des gens heureux. Cette conscience ne prenait pas de voix ni de nom. Elle ramenait peut-être à l'existence des foules innombrables de femmes, avilies, opprimées, des légions de pauvres gens que la mort a vengés de la vie, et à qui elle a restitué leur âme... Vilenies, illusions, esclavage qui ressemble à la liberté, combien de temps vous subir encore avant de voir ce que voient les yeux fermés sous l'océan de la terre, de regarder face à face une âme clémente et joyeuse qui lui aura pardonné ?... »
    Hélas ! ce cri d'espoir n'est encore qu'un cri de désir : mais nulle réponse ne lui est donnée ! D'un bout à l'autre du livre, c'est la même angoisse, la même interrogation jetée au ciel muet. Ainsi nous sommes emportés sur un plan de pensée auquel le roman n'a pas coutume de s'élever. Celui-ci y parvient, et s'y maintient, sans perdre jamais son étroit contact avec la vie ; il extrait de la plus humble réalité toute sa signification spirituelle : c'est assez dire sa puissance et son originalité.

                                           Auguste BAILLY.

Candide, 23 février 1928

Voir les commentaires

Culte Antoiniste, Rue du Château (1921)

Publié le par antoiniste

Culte Antoiniste Rue du Château (Annuaire du commerce Didot-Bottin 1921)

Le culte antoiniste de la rue du Château, tenu par Bertochi, modiste.
source : Annuaire du commerce Didot-Bottin, 1921

 Cette adresse est indiquée également dans l'Unitif de 1914.
Elle est évoqué dans le roman Sans âme d'André Thérive.

Culte Antoiniste, Rue du Château (1921)

Voir les commentaires

Daniel-Rops - Pour la Chronique du Populisme (L'Européen, 2 avril 1930)

Publié le par antoiniste

Daniel-Rops - Pour la Chronique du Populisme (L'Européen, 2 avril 1930)

 

POUR LA CHRONIQUE DU POPULISME
par DANIEL-ROPS 

    Il n’y a pas encore un an qu’est né le Populisme, puisque c’est le 27 août dernier que l’Œuvre publia le manifeste de MM. Lemonnier et Thérive. Est-ce là un recul suffisant pour décider si le mot et l’école ont atteint la gloire ? Evidemment non ; il faut attendre que se produise une décantation, après le bouillonnement de l’expérience. Mais qu’il y ait déjà une réussite, cela me paraît certain. Le père du populisme, M. Lemonnier, le constatait récemment dans les Nouvelles Littéraires. « Le mot populiste a fait fortune. Il appartient maintenant au langage de la critique... Son sens s’enrichit et se précise à mesure que les œuvres viennent renforcer le mouvement. Le mot est même en train de s’étendre aux autres arts, et on commence à parler de peinture populiste. Mieux encore, il est presque d’usage courant et s’applique à la vie même ; j’ai entendu parler de scènes populistes. » Voilà qui est parfait ; à ce compte, l’école est lancée. D’ailleurs des discussions qui ne laissent point d’être passionnées ne se sont-elles pas engagées à son sujet ? N’a-t-on pas suspecté le populisme de noirs desseins politiques ? Bon signe de gloire. Toute école littéraire en vedette suscite volontiers, parmi les historiens des lettres, des commentaires : tâche modeste, qui sera la mienne aujourd’hui.

    D’abord une contribution aux sources. En exposant, dans l’Europe centrale, les origines et le programme de la nouvelle école, M. André Thérive a écrit ceci : « Nul ne peut se vanter d’avoir découvert un terme à la fois vierge et frappant. Celui de populisme a été, si je ne me trompe, déniché par Léon Lemonnier dans le vocabulaire politique... ». Ces mots font allusion, sans doute, au parti allemand dit populiste, et dans cette acception le mot est assez récent. Mais l’histoire littéraire pourra découvrir d’autres sources, et plus curieuses. Je ne veux pas dire que M. Lemonnier ait eu connaissance des textes que je vais citer ; quand un mot ou une doctrine réussissent, il se produit un phénomène tout semblable à celui que les géographes appellent « érosion régressive ». Par le mot ou par la doctrine, on interprète des œuvres antérieures, et qui se trouvent éclaircies ainsi d’un jour nouveau. On l’a bien vu quand le Freudisme se répandit dans nos lettres !
    Le hasard, donc, m’a fait retrouver un texte fort ignoré dans lequel le mot populisme figure en toutes lettres et à peu près utilisé dans le sens même que lui accordent nos populistes d’aujourd’hui. Et ce texte date de 1897, époque où MM. Lemonnier et Thérive étaient encore sur les bancs du collège. Il s’agit d’une brochure de M. Paul Crouzet (qui était alors jeune professeur au lycée de Toulouse) intitulée Littérature et conférences populaires (Armand Colin, éditeur). Après avoir exposé comment et pourquoi l’on devait faire des conférences populaires, M. Crouzet envisageait les conséquences que pouvait avoir un vaste mouvement des intellectuels vers le peuple. 1897, Michelet, Tolstoï... Voici comment M. Crouzet définit cette littérature qui, selon lui, exprimerait le génie du Populisme (1) :
    « Pas plus qu’il ne se ravalera aux basses œuvres littéraires, à l’excitation des grossiers instincts ou à la recherche des gros effets l’artiste populaire ne peut prétendre rivaliser avec les virtuosités et les raffinements des dilettanti. Son esprit aussi juste que simple fera bonne et prompte justice des subtiles complexités ou des fictions trop savantes qui sont d’ailleurs les signes d’un art en décadence. L’art populaire, au contraire, vivra en pleine vigueur, guéri des névroses et des neurasthénies, des morbidesses et des « rosseries ». Le peuple n’aura pas le « trop d’esprit qui gâte », mais il en aura assez pour que l’art, confiant en lui, ne soit plus réduit à cette alternative : se galvauder ou se cloîtrer... Son principal souci sera d’être homme et de parler à des hommes. »
    Je ne sais si les populistes d’aujourd’hui contresigneraient volontiers ces déclarations populistes d’hier ; elles portent la marque de leur temps. Au moins dans leurs grandes lignes, ces déclarations coïncident avec celles de M. Lemonnier, mais en mettant l’accent beaucoup plus sur le côté social que sur le côté psychologique de l’expérience ainsi proposée. Si je comprends bien, M. Crouzet incitait à aller au peuple pour en relever la culture, pour l’intégrer au public cultivé ; M. Lemonnier a un dessein beaucoup plus esthétique et cherche surtout à utiliser le peuple comme modèle, comme donnée artistique. Lorsqu’il écrit, par exemple, qu’on doit tenir pour populiste : « toute œuvre traitant du peuple, dans quelque esprit que ce soit, et d’autre part tout livre qui paraît, à certains égards, continuer la tradition réaliste », il limite, socialement parlant, la portée de sa doctrine. Et c’est d’ailleurs un des problèmes essentiels qui se posent à propos de cette nouvelle école que celui de ses rapports avec le peuple.

    Comment peut-on envisager les relations du romancier populiste avec le peuple ? On peut d’abord les nier, en déclarant que le peuple, cela n’existe pas. Soit. Mais que devient le populisme ? Au surplus, il serait vraiment trop simple de tenir Caliban pour un mythe. Le peuple existe, si peu tranchées que soient ses limites. Admettons qu’il y a des échelles, des nuances, mais la notion n’en est pas moins très nette.
    Sera-ce seulement un modèle ? M. Jean Guéhenno, dans Europe, a protesté assez âprement contre cette curiosité qui tend à considérer Caliban comme le monstre, qu’on observe, qu’on dépeint. Les Concourt le disaient nettement : « Le peuple, la canaille, si vous voulez, a pour moi l’attrait de populations inconnues... quelque chose de l’exotique.... » Je crois qu’il y a un peu de cela dans je populisme, non exprimé avec ce cynisme, mais à l’état larvé, et mêlé à une très réelle générosité. Car je ne crois pas du tout, comme on l’a insinué, que les populistes cherchent à donner à leurs livres le piquant de l’exotisme ; je sais que leur but est plus haut et que, dégoûtés des cénacles, ils cherchent surtout à renouveler la matière littéraire en puisant largement dans l’humain, dans ce que l’homme a de plus spontané. Et là M. Jean Guéhenno se trompe quand il imagine là protestation du peuple : « N’aurez-vous pas bientôt fini de me traiter comme un monstre ? » Non, il ne s’agit pas de cela. Mais je crois que déjà la mésentente est établie et que le peuple risque de se méfier du populisme.
    Reste, un autre aspect de la question. La littérature populiste s’adresse-t-elle au peuple ? Autrement dit, modèle des livres populistes, le peuple en sera-t-il le client ? M. Paul Crouzet, dans sa brochure, rapporte une, étonnante page de Faguet où le critiqué annonçait que, vers 1950, il y aurait « comme un divorce entre le petit groupe des intellectuels et la foule. Quelques livres très pensés, très scientifiques et très littéraires, très peu achetés... que la foule ignorera... très loin au-dessous, le journal populaire ». Eh bien ! ce fossé dont s’effrayait Michelet, le populisme pourra-t-il le combler ? J’aimerais qu’un des chefs du populisme nous donnât son avis sur ce point. Pour ma part je suis assez pessimiste. Je ne crois pas que ce fossé puisse être comblé par la volonté des littérateurs. Les expériences faites jusqu’à aujourd’hui sont peu concluantes. Je crois plutôt que ce fossé se trouvera comblé de lui-même le jour où la diminution du travail (conséquence du développement du machinisme, lequel pourra être un remède après avoir été un fléau) permettra à chacun de lire, de réfléchir. Si toutefois le cinéma, parlant ou non, n’a pas d’ici là définitivement gâté les meilleurs cerveaux.
    Un point qui m’intéresse particulièrement dans le populisme tel qu’il se présente aujourd’hui à nos yeux, est le rôle que le mysticisme y joue. M. Lemonnier a dit nettement que les populistes, en cela, auraient à s’écarter des nationalistes. Les romans de M. Thérive : Sans âme, Le Charbon ardent, prouvent assez qu’on peut tirer de beaux livres du mysticisme chez le peuple. Mais je suis très préoccupé de savoir si les cas qui nous sont présentés sont autre chose que des exceptions. Jusqu’ici, aucun populiste ne nous a montré de mysticisme religieux normal : nul n’a traité, par exemple, la situation du catholicisme dans le peuple. Si les populistes procèdent de Huysmans (beaucoup plus que de Zola) c’est surtout à Là-Bas qu’ils se réfèrent, et non aux livres catholiques. Un Jean Soreau — ou des Antoinistes — ce n’est pas la généralité. Que valent alors ces témoignages pour l’ensemble ? J’aimerais qu’un homme ayant l’expérience directe du peuple, un Robert Garric, par exemple, nous en pariât. M. Jean Guéhenno lui, est formel. Tout en louant hautement M. Thérive d’avoir montré l’existence du « secret » dans un cœur populaire, il conclut : « L’esprit du peuple ne rôde plus autour des églises. Sa flamme la plus vive jaillit ailleurs. Les grands drames populaires ne sont pas des drames huysmansiens. Si M. Thérive est vraiment curieux, de l’âme populaire, le sujet qu’il ne pourra manquer de rencontrer, c’est celui même de la Révolution ». Et avec ce mot nous nous heurtons à un autre problème.
    Au fond, si j’estime le populisme et si j’aime cette tentative pour donner de l’air à notre littérature, je ne crois pas du tout que le peuple ait à y gagner. Caliban est muet ; que l’observateur sorte de sa masse ou qu’il vienne du dehors, j’ai toujours la crainte que, par !e seul fait qu’il exprime, il fausse la règle du jeu et déforme le réel, l’inexprimable. 

                                                   DANIEL-ROPS.

(1) M. Crouzet ajoute en note : « Nous ne sommes pas, en France, habitués à ce mot, très employé en Amérique ; il me paraît avoir l’avantage d’être très expressif et de n’inféoder la littérature populaire à aucun des partis déjà classés en France ». Voilà qui réjouira MM. Thérive et Lemonnier. 

L'Européen : hebdomadaire économique, artistique et littéraire, 2 avril 1930

 

Voir les commentaires

André Thérive, Sans Ame (L'Europe nouvelle 28 janvier 1928)

Publié le par antoiniste

André Thérive, Sans Ame (L'Europe nouvelle 28 janvier 1928)

                                                                      Les Lettres.

Un roman d’André Thérive :
« Sans âme » (1)

                                 « Périphérie de la ville, périphérie des
                                 sentiments et des croyances, vagabon-
                                 dages excentriques en des lieux que nul
                                 passé n’ennoblit de ses prestiges… »

    Un soir place d’Italie. Un homme est adossé à la grille du square il est venu là sans savoir où ses pas le portaient, désireux seulement de se fuir, de mettre le point final à quelque aventure dérisoire. Il guette, ses sens quêteurs une fois de plus se sont mis en chasse. Il rôde à présent autour de la place, enfile un boulevard désert, puis un autre. Il s’engouffre pour finir dans un cinéma de bas étage qu’achalandé un crime récent ; et c’est là qu’il surprend le gibier espéré. « Une femme en cheveux, assez mal peignée, dont la nuque maigre sortait d’un manteau de peluche, couleur de mousse jaune. » Une lèvre retroussée un menton lourd le signe purement physique du trouble et de la servitude. Il n’en faut pas davantage pour que Julien Lepers succombe cette fois encore à l’obsession charnelle. Il suit cette créature équivoque et sans beauté, il l’aborde. Elle se nomme Lucette, travaille dans une sucrerie ; il est attaché à un obscur laboratoire où un maniaque prend la tension artérielle et enregistre les réactions motrices de pauvres diables atteints de folie mystique. Ces fonctions mal rémunérées ne l’absorbent pas outre mesure, il a un oncle qui lui sert une pension. Quel homme est-ce que ce Julien, et qu’attend-il de cette Lucette dont il ne tarde pas à devenir l’amant ? M. Thérive trace de son héros un portrait d’une admirable vraisemblance. « S’il avait en lui un don singulier, c’était de se renier violemment, de détester ce qu’il était. Du mépris ? bien moins de la désaffection. De l’horreur c’est trop dire, de l’antipathie plutôt l’impression d’un servage mal choisi, au hasard quelque chose comme un mariage imposé par la faiblesse el dont on ne voit plus que la duperie. » Pour un homme de cette sorte, il n’est d’autre ressource que la duplicité et sans doute il n’a point de maître, point de famille, point de Dieu avec qui jouer à cache-cache mais il éprouve malgré tout un plaisir exquis à se cacher, à changer de goûts, de mœurs, de langage, d’âme, s’il se pouvait. Quitte à se ménager toujours une retraite vers le passé, qu’il serait si cruel de noyer de ses mains, d’enterrer à jamais. La conscience de Julien est le siège d’une lutte perpétuelle. Le goût fiévreux du renouvellement s’y allie à une craintive superstition du passé, à l’impossibilité de s’en délivrer jamais par un acte délibéré. Etre, continuer d’être, échapper à ce qui meurt tel est comme le noyau métaphysique d’une hantise qui déborde infiniment l’étroit chenal des sens. Nous touchons ici à ce qui confère au livre son pathétique et son originalité. Le reproche de naturalisme qu’on ne manquera pas de lui adresser porte, selon moi, entièrement à faux. Ce n’est pas parce qu’un écrivain nous promène à sa suite de la Maison-Blanche à la Glacière et à Vaugirard, à travers des quartiers sordides où se presse une foule interlope, qu’il souscrit nécessairement à une esthétique déterminée. Ce serait trop simple. Si l’on veut trouver un parrain à M. Thérive, c’est assurément à M. Duhamel, c’est-à-dire à un lyrique, qu’il convient de penser. J’aperçois chez l’un et l’autre un même souci de spiritualité, une même inquiétude en présence des confuses aspirations de l’homme, et surtout peut-être des réponses qu’une industrie verbale millénaire inventa pour les endormir. Mais peut-être y a-t-il une moindre complaisance, une nouvelle tendance à l’affranchissement chez M. Thérive, une ironie plus âpre et plus triste qui communique à son livre une saveur particulièrement tonique.
    Lucette est « une femme de tête peu maîtresse du reste ». Intéressée sans être à proprement parler vénale, c’est une nerveuse instable qui dispose d’elle-même avec un singulier mélange de sens pratique et d’impulsivité : quelle que soit l’emprise physique qu’elle conserve sur Julien, elle ne saurait accaparer les rêves de cette âme vagabonde. Celle-ci s’évade sans cesse. Il y a autour de Lucette de petites gens qui végètent mélancoliquement et trouvent dans on ne sait quelles dévotions hétérodoxes l’anesthésique qui leur permet d’accepter sans révolte la déchéance physique et la mort. Il y a surtout Lydia, la cousine de Lucette, une petite danseuse au cœur farouche minée par la tuberculose. Une précoce expérience lui a enseigné à se méfier des hommes ; qui sait si les turpitudes qu’elle a frôlées ne sont pour rien dans l’attrait équivoque qu’elle exerce sur Julien ? Insensiblement sa pensée se divise entre ces deux femmes si inégalement marquées par la vie ; mais bien qu’il demeure soumis au magnétisme sexuel de Lucette, insensiblement c’est l’image de Lydia qui l’emporte, l’inconnu confusément pressenti que cette image recouvre. Un jour, cédant au mécanisme, il la somme de se donner à lui. Elle s’insurge contre une telle infraction au pacte tacite qui les liait. « Ecoutez bien, dit-elle, Aussi vrai que nous sommes ici, je jure que si je vous cède je ne vous reverrai jamais plus ensuite. » II s’obstine, non sans prendre, il est vrai, de sa bassesse la plus amère conscience. Elle cède, et s’enfuit au matin en lui disant adieu. « Et c’est alors que, resté seul, il se réveilla tout à fait. Hélas ! il n’avait pas le don des larmes. » D’abord il ne cherche pas à la revoir, il ne s’enquiert pas d’elle. Pourtant elle emplit sa pensée. Il ne fréquente plus que les endroits où elle a vécu et dont elle lui a parlé. Des mois se passent. Un jour, il n’y tient plus, et se rend au Palladium, somptueux music-hall de la rive droite, où Lydia a un engagement. Il apprend que la veille, un commencement d’incendie s’étant déclaré, le pied de Lydia s’est pris entre deux barreaux d’une échelle de sûreté ; elle s’est évanouie et au réveil se plaignait de douleurs internes. Julien court à son hôtel, frappe à la porte de sa chambre ; nulle réponse ; il entre. Elle est à l’agonie. Elle était enceinte et a eu un accident. Tous les jours elle attendait sa venue ; elle l’aimait. Il est trop tard. A peine aura-t-elle la force de murmurer avant de mourir une parole de pardon. Et maintenant qu’elle n’est plus, il s’interroge. « Jamais il ne s’était senti moins seul ; une présence universelle l’entourait, la conscience d’une souffrance humble et nécessaire qui rachetait l’ignominie et l’aveuglement des gens heureux. Cette conscience ne prenait pas de voix ni de nom. Elle ramenait peut-être à l’existence des foules innombrables de femmes avilies, opprimées, des légions de pauvres gens que la mort a vengés de la vie et à qui elle a restitué une âme. » 

    Le livre de M. Thérive a, je le sais, de violents détracteurs, tout ce que je puis dire c’est qu’il m’a profondément remué et que je plains ceux qu’il laisse insensibles. L’odeur qui s’exhale de Sans Ame est celle même de la solitude et de l’angoisse. Un cœur pitoyable se montre ici à nous, se libérant au prix d’un effort des contraintes et des mensonges du respect humain…
    Périphérie de la ville, périphérie des sentiments et des croyances, vagabondages excentriques en des lieux que nul passé n’ennoblit de ses prestiges…, et çà et là entre les pages du roman l’on voit briller les lueurs incertaines qu’allume la ferveur des hommes sur le pourtour misérable des cités sans mémoire.

                                                Gabriel MARCEL.

 

(1) Grasset, éd. (Collection Les Ecrits.)

 

L’Europe nouvelle, 28 janvier 1928

Voir les commentaires

Robert Vivier par André Thérive (Le Temps, 20 février 1936)

Publié le par antoiniste

Robert Vivier par André Thérive (Le Temps 20 février 1936)

Feuilleton du Temps
Du 20 février 1936

LES LIVRES 

    M. Robert Vivier a eu l’idée de se faire l’historiographe d’une religion nouvelle qui s’est fondée en Belgique il y a quelque trente ans, et qui continue à prospérer. Ce n’est pas une secte chrétienne, mais plutôt un gnosticisme très bas et très humble, greffé à l’origine sur le spiritisme. Elle s’appelle l’antoinisme, du nom d’Antoine le guérisseur, concierge aux Tôleries liégeoises, lequel « se désincarna » en l’an 1912. L’antoinisme offre ce pittoresque de paraître entièrement populaire, bien qu’il ait bénéficié des largesses d’un très riche propriétaire du Nord, M. Deregnaucourt, et qu’on y ait vu figurer un officier supérieur ! Un professeur d’athénée, M. Delcroix, en fut, si j’ose dire, le Saint Paul. M. Robert Vivier, qui le connut comme élève, a donc des souvenirs directs sur un des premiers apôtres, et lui a conservé, malgré l’usage, quelque vénération. Je ne sais ce que valait l’enseignement de ce brave homme, mais les écrits antoinistes, qu’il a sûrement rédigés, sont un monument de jargon effarant, de métafouillis primaire. On croirait lire des pilpouls de l’école du, soir. Il paraît que, « depuis, la rencontre de M. Antoine, il avait renoncé aux faux prestiges de l’élégance et de la forme ». Et peut-être aussi aux modes normaux de la pensée. Mais ce n’est pas la question qui nous occupe ici.

    M. Robert Vivier a tiré de cette histoire authentique et extravagante un récit ravissant, doux et ouaté, si je puis dire, où ses qualités de romancier ne font point de tort au chroniqueur. Toutefois l’ouvrage est un peu long, et bien souvent fait songer à une composition française, a un exercice de développement narratif. Le principe peut s’admettre, car à défaut de documents très précis, il restait à l’auteur d’évoquer l’atmosphère de ces bourgades wallonnes où naquit et fleurit l’antoinisme comme une plante folle amenée par le vent sur un crassier. A cet égard, Délivrez-nous du mal est tout à fait remarquable. La lenteur même y devient un procédé d’envoûtement. Il est difficile de ne pas croire qu’on a vécu à Flemalle ou à Jemeppe parmi les petites gens paisibles, narquois et crédules, a qui n’importe quel illuminé paraît un prophète, un dieu ! s’il tient boutique de magnétisme et de guérisons.

    L’inconvénient, si l’ouvrage se présentait comme une simple biographie du père Antoine, serait justement de noyer le héros dans son milieu, plus facile à dépeindre que lui-même. Bien des chapitres de M. Robert Vivier pourraient être écrits à propos d’un autre ouvrier du Borinage ; ses enfances, ses amours, ses conversations supposées (avant sa « vie publique ») n’ont rien de spécifique et, ma foi, sont peut-être bien controuvées. Louis Antoine fut successivement mineur, métallurgiste, maraîcher, et semble avoir amassé quelque bien par l’expatriation ; il travailla en Allemagne et en Pologne avant de se fixer dans la région de Liège. Sur ses faits et gestes on aimera consulter les livres très informés et très objectifs que lui consacre M. Pierre Debouxhtay (2 vol., éd. F. Gothier, à Liège). Il est très difficile, même après celui de M. Vivier, de reconstituer la psychologie véritable d’un illuminé de cette espèce. Les éléments qu’on en retient se réduisent ceci culte de la science et de la thérapeutique, médicale si on pouvait, magique, s’il le faut, – horreur de la mort, accrue par le remords d’un meurtre involontaire qu’Antoine commit, soldat, au champ de tir, ensuite par la perte d’un fils qu’il aimait tendrement et qui était déjà devenu un bourgeois, – santé précaire, dont il souffrit dès la quarantaine, avant de mourir à soixante-cinq ans, moins heureux que Mrs Baker Eddy, sa rivale américaine, – fréquentation de petits cercles spirites, lecture probable des manuels d’Allan Kardec, lesquels proviennent eux-mêmes de Pierre Leroux et des illuminés quarante-huitards, – sens puissant de la fraternité et goût de la bienfaisance envers les pauvres hommes, – orgueil naïf, point contrarié par l’esprit d’autocritique…

    Voilà assez pour composer la figure d’une espèce de saint inférieur et de sorcier à demi-sincère. Qu’on se rappelle le roman où M. Frédéric Lefèvre a voulu montrer qu’un jeteur de sort villageois n’est jamais un vrai naïf ni un vrai imposteur, et aussi la confession du médium qu’a imaginée Robert Browning. Quant à la fondation d’une Eglise, je me demande s’il n’y faut pas faire intervenir le goût très belge du groupement, de la « chocheté », sans se référer à ce mystérieux instinct d’indiscipline que l’on suppose chez Caliban opprimé d’esprit comme de corps, et qui saisit toutes les occasions de se constituer une foi à lui, rien qu’à lui. Il est certain que si le curé d’Ars avait voulu constituer un schisme, il eût entraîné par centaines de mille les fidèles. Le pauvre Antoine, à rebours des prêtres, n’avait sans doute pas appris l’humilité. Dans les derniers temps de sa vie, il se laissa à peu près diviniser. Le mot de Dieu appliqué à ce concierge se trouve en toutes lettres dans la bible de la secte, et l’une de ses prêtresses (car il y a un clergé, avec costumes rituels) m’a affirmé que le père Antoine était le Christ, et Kardec son Jean-Baptiste. Rien de moins.

     Ce qu’il faudrait étudier aussi, c’est les influences livresques qu’a subies ce prophète, ou des actions plus occultes encore on ne peut s’empêcher de remarquer que l’antoinisme, dans sa partie philosophique (?) est une forme abâtardie de la Christian science ; il s’y trouve du bouddhisme, du manichéisme, des enseignements de la gnose ; par exemple la non existence du mal, assimilé à la matière, autre illusion et le primat d’une intuition (l’auréole de la conscience, disait Antoine) sur l’intellect, M. Vivier suppose que son héros a pu aussi voir en terre russe des pèlerins illuminés, et y concevoir, au spectacle de plusieurs religions rivales, le désir obscur d’un syncrétisme. La conjecture est ingénieuse. Quoi qu’il en soit, la légende dorée de ce revival bizarre, est intéressante au possible. Un vicaire est censé (p. 144) dire au jeune Antoine « Méfiez-vous, mon ami. Il est très dangereux de penser quand on n’a pas assez d’instruction pour le faire. » Le précepte est rude, inhumain d’aspect, mais il n’est point absurde. Il y a lieu de penser que l’antoinisme mourra de sa belle mort, et ressuscitera là ou ailleurs sous une autre forme. L’ambition d’exercer la mind cure et de vaincre le mal moral, responsable du mal physique, est éternelle. Il peut advenir qu’elle pousse chez des simples d’esprit, recrute des francs-tireurs de la religion. C’est alors qu’elle devient pittoresque et romanesque.

                                                        ANDRÉ THÉRIVE.

Le Temps, 20 février 1936

Voir les commentaires

André Thérive, Sans Ame (Le Populaire -Parti socialiste SFIO, 15 février 1928)

Publié le par antoiniste

  Carnet André Thérive, Sans Ame (Le Populaire -Parti socialiste SFIO, 15 février 1928)
du lecteur 

    André THERIVE. - Sans âme,
roman (Paris, Grasset, « Les
Ecrits », 1928. - 12 fr.). - M. An-
dré Thérive a voulu nous montrer
quelle souffrance, quelle dégrada-
tion et quelle médiocrité attendent
le peuple des villes quand il est de-
venu étranger à toute vie religieuse.
Il se contente généralement de plai-
sirs faciles et de jouissances gros-
sières. Parfois pourtant cela ne lui
suffit» pas, et il se laisse alors ten-
ter par les billevesées des fonda-
teurs de sectes et le mysticisme de
mauvais aloi des petites religions.
Ce qui ne vaut pas mieux. 
   Sans âme est donc bien dans la
même direction que les romans an-
térieurs de M. Thérive et notam-
ment que Le plus grand péché et
les Souffrances perdues, qui furent
signalés, en leur temps, à l'atten-
tion des lecteurs du Populaire. 
   Mais Sans âme pose la question
sur une échelle élargie. Ce n'est
plus dans le coeur d'un homme ou
d'une femme que se joue le drame
de la foi, c'est dans la conscience
collective de la masse. De là vien-
nent la nouveauté et l'intérêt prin-
cipal de ce dernier roman. Il nous
révèle un aspect encore inconnu du
talent de son auteur : l'art de pein-
dre avec des couleurs fortes, les mi-
lieux populaires des grandes cités. 
   On peut - on doit même, à notre
avis, - rejeter les conclusions de
M. André Thérive, on ne peut pas
ne pas être touché par les faits qu'il
a choisis. 

Le Populaire
Parti socialiste SFIO
15 février 1928

Voir les commentaires

Vient de paraître (Le Journal, 3 février 1928)

Publié le par antoiniste

Vient de paraître - André Thérive (Le Journal 3 février 1928)

Sans âme, L'amour et la passion de Lydia, petite fille de Paris.

Le Journal, 3 février 1928

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 > >>