Jérôme Bosch - Le jardin des Délices - la vision du monde
Triptyque fermé :
volet gauche Ipse dixit et facta sunt,
volet droit Ipse mandavit et creata sunt
– Autrement dit :
Lui parle, ceci est.
Lui commande, ceci existe.
Triptyque fermé :
volet gauche Ipse dixit et facta sunt,
volet droit Ipse mandavit et creata sunt
– Autrement dit :
Lui parle, ceci est.
Lui commande, ceci existe.
Une heure ! Ils affluent de tous les points de la ville et de la Cité. Riches d'aujourd'hui, riches de demain et aussi riches de la veille, qui s'évertuent et luttent contre la débâcle, millionnaires dont l'herbe a fait du foin qu'ils engrangent dans leurs bottes, ou encore millionnaires dont le foin a flambé comme un simple feu de paille !
Va, cours, vole – parfois dans les deux sens du verbe – misérable suppôt de la Fortune ! La roue tourne, accroche-toi à ses rais, essaie d'en régler le mouvement ! Voyez-les se bousculer, se passer sur le corps, pour agripper la roue fatale, pour s'y cramponner avec l'opiniâtreté des rapaces ; aujourd'hui au-dessus, demain en dessous ! La roue tourne et tourne, et l'essieu grince et craque… Et ses craquements ont de sinistres échos : Krach !
Depuis le matin, boursiers, boursicotiers, vont et viennent, se croisent dans les rues, affairés, fiévreux, sans s'arrêter, échangeant à peine un bonjour sec comme le tic-tac de leur chronomètre : Time is money ! Avant la soirée les meilleurs amis ne se reconnaissent plus. To buy or not to buy ? That is the question ! monologue le sordide Hamlet du commerce. Il n'envisage plus l'univers qu'au point de vue de l'offre et de la demande. Produire ou consommer : tout est là !
Georges Eekhoud, La Nouvelle Carthage (1888)
Deuxième Partie : Freddy Béjard, Chapitre IX : La Bourse
Je connais des zautes qui ne vont pas à la messe et qui sont bien braves comme on le dit partout dans la rue. C'est vraie que c'est un peu des drolles : le dimanche ou même parfois un aute jour, ils s'habillent tout noir comme s'ils allaient à un enterrement et ils s'en vont comme pour aller faire des courses! Lui, il a mis un grand chapeau buse et ils montent la rue Boverie, je ne sais pas pour où aller. Ça fait, comme ça que je l'ai demandé à mon grand père qui sait bien tout ce que se passe puisqu'il est tout la journée assis sur sa chaise en paftant sur sa pipe, quand il ne pleut pas!
- Ça, m'fi, c'est des antoinisses.
- C'est quoi comme métier ?
Passe que j'ai déjà vu des gens tout noir habillé, mais jusse rien que des hommes. Ils montent sur les toits et vont ramoner ta cheminée pour pas qu'il y ait du feu dedans. Sinon, ce serait grave et ta maison brûlerait tout si tu ne les faisais pas venir chez toi. Je sais bien que mon père, il le fait parfois lui-même mais comme le disait un de ces hommes là, comme ce n'est pas un spécialisse, il risque d'oublier quelque chose.
Mon grand père, il ne me laisse pas tuser plus longtemps :
- C'est pas un métier. Les antoinisses, c'est des gens qui vont prier dans un temple pour faire du bien aux autres.
- Comme les protestans de la rue Ferrer ?
- Si tu veux, mais c'est pas la même religion.
Comme je vois l'affaire, j'aurais encore bien des tracas pour mettre de l'ordre dans ma tête pour comprendre qui na des autes religions que la bonne et que des gens y vont. Passe qu'il y a encore un autre temple rue Glacière que c'est même des Mormons et que nous zautes, on ne peut pas passer sur ce trottoir là quand tu vas dans cette rue passe que tu ne sais pas ce qui pourrait t'arriver si tu entrais chez eux. Sûr être damné pour le restant de tes jours.
Bon! Mais mon grand père, lui, il ramteye toujours sur les antoinisses.
- Voilà l'histoire du Père Antoine, qui me dit : Lui, c'était un ouvrier mineur. Il travaillait fort dur et quand il s'a marié, un peu après, il a eu un fils. Malheureusement, celui-ci est mort quand il avait vingt ans. Et Antoine a voulu e savoir plus sur ce qu'il était devenu et il est allé voir des spirites.
- Des spirites ?
- Oui, c'est des gens qui font revenir les esprits et tu peux même leur parler !
- Et toi, t'as déjà été voir des spirites ?
- Mi ? Nenni !
- Pourquoi ?
- Laisse moi continuer. Comme il était devenu spirite aussi, il a commencé à rassembler des gens chez lui. Les ceusses qui étaient malades il mettait ses mains dessus et ils étaient guéris. Sa fait que, comme ça, sa maison devenait trop petite pour les recevoir tous. C'est alors que les docteurs se sont fâchés passe qu'ils n'avaient plus personne à soigner et on a même fait passer Antoine au tribunal. Il a été condamné et il ne pouvait plus rien faire. Mais c'était un tigneu et les gens venaient maintenant de partout, même de l'étranger. Avec tout l'argent qu'on lui a donnait, il a fait construire un grand temple à Jemeppe. Et tous les jours y avait de plus en plus de monde. Parfois même plus de mille. Antoine, qui s'avait habillé tout en noir écoutait ce que les gens lui racontaient sur leur maladie et leurs emmerdements. Puis, il disait quelques mots et il te regardait comme s'il allait passer au travers de ton corps. Il te donnait aussi des papiers que tu devais mettre dans de l'eau. Elle devenait miraculeuse et t'était guéri. Puis il disait qu'il fallait être bon et toujours honnête.
Comme il y en avait de plus en plus qui le suivaient, il les a nommé ses disciples et il leur a dit d'aller prêcher partout et qu'ils devaient soulager le maladies et les drolles de pensées.
Maintenant, t'as des temples antoinisses comme au coin de la rue Tavier, dans d'autres villes et même à Paris ! Chaque année aussi, tous les antoinisses se réunissent aux Quabre-Bras et ils se voient tous pour que les autes deviennent meilleurs.
- Et lui, qu'esse qu'il est devenu ?
- Il est mort maintenant, mais il a donné ses pouvoirs à sa femme et c'est elle, qui, maintenant, guérit les gens à Jemeppe.
- Pourquoi qu'on n'y va pas quand je suis malade ?
- Sans doute pour faire viquer les docteurs aussi, qu'il me répond en tournant sa chaise et en paftant encore plus sur sa pipe.
N'a pas à dire, mais les grandes personnes c'est quand même des drolles. Faudrait peut-être deux ou trois Pères Antoine de plus !
Paul BIRON & Louis CHALON, Tout a changé, Mononke, p.61
source : Google Books
Les antoinistes, je reconnais que je n'en avais jamais entendu parler jusqu'au jour où Celestin le mononke de mon ami René, nous a emmené à Jemeppe, son neveu et moi, dans la camionnette qu'il avait racheté d'occasion la semaine avant. Quand il a eu fini de discuter avec les gens qu'il leur avait ramoné leur cheminée, il nous a dit qu'il allait nous montrer quelque chose. Et il nous a conduit au cimetière de la commune, pas loin de la ligne de chemin de fer. Là, il a acheté des fleurs au magasin qui fait le coin, et il a été les mettre sur la première tombe, juste à côté de l'entrée. ''Cet homme-là, c'était un saint !'', qu'il nous a dit en nous montrant sur un marbre la photo d'un barbu. Et je veux bien le croire, parce que la tombe était couverte de fleurs et de ''remerciements au Père pour une grâce obtenue''. Il y avait même une plaque qui remerciait le Père et la Mère. Moi, j'ai tout le même fait remarquer que je connaissais un Saint Antoine de Padoue, un autre qui élevait des cochons (il paraît même qu'il faut prier un des deux et lui brûler un cierge quand on a perdu quelque chose, mais je ne me souviens plus lequel), mais que le vicaire, au catéchisme, n'avait jamais parlé de Saint Antoine de Jemeppe, et que je ne connaissais pas beaucoup de saints qui étaient mariés et pères de famille. Alors le mononke à René a haussé ses épaules, et il a dit que le Père Antoine n'était pas un saint catholique, vu qu'il avait fondé sa propre Eglise, et que les curés lui avaient fait toutes les misères possibles parce que, comme tous ceux qui sont dans les affaires, ils n'aiment pas que la concurrence leur prenne leurs clients. Et, en sortant du cimetière, le mononke à tourné à gauche, puis à droite, pour nous montrer la première église que le Père a construit. On voit encore son nom au-dessus de la boîte aux lettres : Louis Antoine. Il paraît qu'il y recevait des dizaines et des dizaines de gens tous les jours. Et c'est justement ça qui chiffonnait les curés, que Célestin a fait remarquer. '' Et pas seulement les curés, savez-vous, les docteurs avec, parce qu'Antoine soignait les malheureux. Il faut même croire que les docteurs sont encore plus tigneux que les curés, parce que, quand ceux de Jemeppe et des environs 'ont rendu compte que leurs salles d'attente restaient vides pendant qu'il faisait massacre chez Antoine, ils n'ont pas hésité à traîner l'homme au tribunal de Liège. Deux fois de suite. Ça ne crie pas vengeance, ça ? Faire des misères aux petites gens quand elles ont trouvé plus mali qu'eux pour les soigner sans leur sucer jusque leur dernier franc !'' Célestin en était vert de rage, rien que d'y repenser. Allez, je crois que si un docteur avait passé à ce moment-là avec sa voiture et une croix rouge dessus, le mononke à René n'aurait pas pu s'empêcher de crier après en le traitant de rèkem.
Moi, j'aurais bien voulu entrer pour coir à quoi ressemble une église antoiniste. mais c'était fermé à clé. Alors, Célestin m'a invité à aller un dimanche matin avec lui entendre l'enseignement du Père au culte de la rue Tilman. Mais ça, ce sera difficile, parce que ma mère m'engueulera si je ne vais pas à messe avec elle et ma soeur. Surtout pour aller entendre une messe qui n'est pas catholique. Avouez que ce n'est tout de même pas facile d'essayer de s'instruire, quand on a des parents aussi contrariants sur le dos !
Dans la camionnette, en rentrant à Herstal, Célestin (qui m'a tout l'air d'un antoiniste enragé) nous a raconté qu'un haut professeur de l'Université avait écrit un livre sur le Père Antoine quelques années avant la guerre (1), ce qui prouve bien que les gens instruits prennent ces histoires-là au sérieux. Même que son professeur de français à l'école moyenne du boulevard Saucy leur avait raconté un jour qu'il s'avait demandé des années au long qui étaient les hommes en deuil et en gibus et les femmes en deuil aussi avec un voile sur leur tête qui venaient de temps en temps trouver ce professeur-là dans on bureau à l'Université. Et bien, c'était des antoinistes qui venaient lui raconter la vie du Père pour l'aider à faire son livre. Quand j'en ai parlé le soir à la maison, mon père m'a dit que dans le temps, en effet, il en voyait tous les dimanches, habillés comme des croque-morts, qui descendaient la rue du 3 juin pour aller prier avec les autres au temple de la rue du Chou (c'est-à-dire de la rue Emile Tilman, mais mon père continue à l'appeler comme son père et son grand-père à lui), mais que maintenant ils ne mettent plus leurs buses et leurs costumes noirs que dans les toutes grandes occasions, comme aux fêtes et aux enterrements. C'est dommage, j'aurais bien voulu voir ça. Ma mère, elle, a grogneté - comme je m'y attendais - que je n'avais pas à m'intéresser à ces gens-là, que toute notre famille était catholique, et qu'elle comptait bien le rester. Alors j'ai compris qu'il était inutile de parler de l'invitation de Célestin. C'est vous dire si je me réjouis d'avoir dix-huit ans pour avoir le droit d'aller où il me plaît !
(1) Célestin a raison. Ce professeur s'appelait Robert Vivier (1894-1989). Sa biographie romancée de Louis Antoine, Délivrez-nous du mal, a paru en 1936. Elle vient d'être rééditée à Bruxelles, chez Labor, en 1989. (L. Chalon).
Paul BIRON & Louis CHALON, Tout a changé, Mononke, p.66
source : Google Books
La paille et la poutre.
M. le sénateur Magnette avait posé au ministre de la justice une question au sujet de la reconnaissance légale du culte antoiniste.
Et M. Carton de Wiart a répondu que ce culte « ne se rattache, dans son ensemble, à aucun service public du culte organisé par la loi du 4 mars 1870. La loi seule pourrait lui attribuer là reconnaissance légale ».
A ce propos, un organe de droite fait remarqué :
« S'il est fort probable que M. Antoine n'a jamais rendu d'autre service aux rnalades que de relever leur courage par la promesse d'une guérison et la vente d'une bouteille d'eau plus ou moins filtrée, il est certain que les enseignements de l'antoinisme ont pu et peuvent avoir les plus fâcheuses conséquences au point de vue de la santé publique. Pour quelques fanatiques de cette secte, la foi remplace tous les remèdes. »
Comme à Lourdes alors, où M. Carton de Wiart porte le baldaquin aux processions. Aussi comprenons-nous que le ministre ne veuille faire nulle peine, même légère, à la Vierge dont le petit commerce d'eau filtrée est si rémunérateur pour Notre-Mère la Sainte-Eglise.
L'Indépendance Belge - Jeudi 7 mai 1914 - n°127