Celui qui n'a rien dit Est mort, le coeur muet, lorsque la nuit Sonnait Ses douze coups Au coeur des minuits fous.
— Serrez-le vite en un linceul de paille. Les poings noués, et qu'il s'en aille.
Celui qui n'a rien dit M'a pris mon âme et mon esprit.
Il a sculpté mon crâne En navet creux, dont les chandelles Sont mes prunelles.
— Nouez-le donc, nouez le mort, Rageusement, en son linceul de paille.
Celui qui n'a rien dit Dormait, sous le rameau bénit, Avec sa femme, en un grand lit, Quand j'ai tapé comme une bête Avec une pierre, contre sa tête.
Derrière le mur de son front Battait mon cerveau noir, Matin et soir, je l'entendais Et le voyais qui m'invoquait D'un rythme lourd comme un hoquet ; Il se plaignait de tant souffrir Et d'être là, hors de moi-même, et d'y pourrir Comme les loques d'une viande Pendue au clou, au fond d'un trou.
Celui qui n'a rien dit, même des yeux. Qu'on lui coupe le coeur en deux, Et qu'il s'en aille En son linceul de paille.
Que sa femme qui le réclame Et hurle après son âme, Ainsi qu'une chienne, la nuit, Se taise ou bien s'en aille aussi Comme servante ou bien vassale. Moi je veux être Le maître D'une cervelle colossale.
— Nouez le mort en de la paille Comme un paquet de ronces; Et qu'on piétine et qu'on travaille La terre où il s'enfonce. Je suis le fou des longues plaines Infiniment, que bat le vent A grands coups d'ailes, Comme les peines éternelles ; Le fou qui veut rester debout, Avec sa tête jusqu'au bout Des temps futurs, où Jésus-Christ Viendra juger l'âme et l'esprit. Comme il est dit. Ainsi soit-il.
Emile Verhaeren, Les villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées (1920)(p.49) source : archive.org
La fièvre, Elle est celle qui marche, Sournoisement, courbée en arche, Et personne n'entend son pas. Si la poterne des fermes ne s'ouvre pas, Si la fenêtre est close, Elle pénètre quand même et se repose, Sur la chaise des vieux que les ans ploient. Dans les berceaux où les petits larmoient El quelquefois elle se couche Aux lits profonds où Ton fait souche. Avec ses vieilles mains dans l'âtre encor rougeâtre. Elle attise les maladies Non éteintes, quoique engourdies; Elle se mêle au pain qu'on mange A l'eau morne changée en fange ; Elle monte jusqu'aux greniers, Dort dans les sacs et les paniers Et, comme une impalpable cendre. Sans rien voir, on sent d'elle la mort descendra.
Emile Verhaeren, Les villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées (1920)(p.45) source : archive.org
Ceux qui souffrent ne peuvent pas se plaindre, dans cette vie-là. Seraient incompris des autres, moqués peut-être de ceux qui ne souffrent pas, considérés comme des ennuyeux par ceux qui, souffrant, ont bien assez de leur propre souffrance. Partout la même dureté que de la part des chefs, à de rares exceptions près.
Dans un village se voit une église récemment bâtie grâce à l’offrande de marchands. Les offices divins y sont célébrés avec pompe. Devant les iconostases brûlent des cierges. Jeunes et vieux en entrant font leur prière, prosternés et saluant à droite et à gauche.
Les chants sacrés s’élèvent avec harmonie, et le diacre répète la parole de paix ; il rappelle à ceux qui prient ceux qui souffrent.
Et le long des murs de l’église rampe la fumée de l’encens, et ceux qui entrent voient de grands rayons lumineux coupant en biais les bandes de poussière sous le soleil tamisé par les vitraux dans le temple de Dieu.
Debout, le pauvre Aliaschka rayonne de joie ; il est heureux, car c’est la première fois qu’il a déposé dans le plateau du quêteur un kopeck qu’il a pris dans sa bourse de cuir et dont il a entendu le son de cuivre. Cette aumône, ce kopeck, il l’a gagné à grand-peine.
Et, par la fenêtre ouverte, monte au ciel la fumée bleue avec l’harmonie des chants.
Ivan-Sergeievitch AKSAKOF.
Recueilli dans Les grands écrivains de toutes les littératures, Cinquième série, Tome quatrième.
La petite Blandine présentait dès rage le plus tendre un composé étrange d'exaltation et d'intelligence, de sentiment et de raison. Elle avait été élevée dans la religion catholique, mais, dès le catéchisme, elle répugnait à la lettre étroite pour ne s'en tenir qu'à l'esprit qui vivifie tout. A mesure qu'elle avança en âge, elle confondit !'idée de Dieu avec la conscience. C'est assez dire qu'aussi longtemps qu'elle se crut la foi, sa religion n'eut rien de celle des bigotes et des cafards, mais fut une religion généreuse et chevaleresque. Les dispositions poétiques, la fantaisie, se conciliaient chez Blandine avec un large et probe sens de la vie.
Sans l'illusion, tout périt. On ne l'évite pas. L'illusion, c'est la lumière ! Regardez le ciel au-dessus des couches atmosphériques de la terre, à quatre ou cinq lieues, seulement, d'élévation : vous voyez un abîme couleur d'encre, parsemé de tisons rouges de nul éclat. Ce sont donc les nuages, symboles de l'Illusion, qui nous font la Lumière ! Sans eux, les Ténèbres. Notre ciel joue donc lui-même la comédie de la Lumière - et nous devons nous régler sur son exemple sacré.
Villiers de l'Isle-Adam, L'Eve future, Livre cinquième, chapitre II source : www.gutenberg.org
L'expérience intérieure de la pensée, l'élaboration active du concept, est quelque chose de tout autre que l'expérience d'une chose sensible. Quels que soient les sens que l'homme pourrait avoir, aucun d'eux ne lui donnerait une réalité, si sa pensée ne venait en éclairer les données ; et quel que soit un organe sensoriel, il donne à l'homme la possibilité de pénétrer en pleine réalité pourvu que la pensée complète ses données.
Rudolf Steiner, Philosophie de la liberté, p.143 source : gallica
Le ciel était sans dieux, la terre sans autels. Nul réveil ne suivait les existences brèves. L'homme ne connaissait, déchu des anciens rêves. Que la Peur et l'Ennui qui fussent immortels.
Le seul chacal hantait le sépulcre de pierre. Où, mains jointes, dormit longtemps l'aïeul sculpté ; Et, le marbre des bras s'étant émietté, Le tombeau même avait désappris la prière.
Qui donc se souvenait qu'une âme eût dit : Je crois ! L'antique oubli couvrait les divines légendes. Dans les marchés publics on suspendait les viandes A des poteaux sanglants faits en forme de croix.
Le vieux soleil errant dans l'espace incolore Était las d'éclairer d'insipides destins... Un homme qui venait de pays très lointains, Me dit : « Dans ma patrie il est un temple encore.
« Antique survivant des siècles révolus, « Il s'écroule parmi le roc, le lierre et l'herbe, « Et garde, encor sacré dans sa chute superbe, « Le souvenir d'un Dieu de qui le nom n'est plus. »
Alors j'abandonnai les villes sans église Et les cœurs sans élan d'espérance ou d'amour En qui le doute même était mort sans retour Et que tranquillisait la certitude acquise.
Les jours après les jours s'écoulèrent. J'allais. Près de fleuves taris dormaient des cités mortes ; Le vent seul visitait, engouffré sous les portes, La Solitude assise au fond des vieux palais.
Ma jeunesse, au départ, marchait d'un pied robuste. Mais j'achevai la route avec des pas tremblants ; Ma tempe desséchée avait des cheveux blancs Quand j'atteignis le seuil de la ruine auguste.
Déchiré, haletant, accablé, radieux, Je dressai vers l'autel mon front que l'âge écrase, Et mon âme exhalée en un grand cri d'extase Monta, dernier encens, vers le dernier des dieux !