Costumés - Les fervents adeptes (Le Grand écho du Nord de la France 10 déc 1931)

Illustration issue de l'article du journal Le Grand écho du Nord de la France (10 décembre 1931)

Illustration issue de l'article du journal Le Grand écho du Nord de la France (10 décembre 1931)
Mystiques, charlatans et malades
LES FERVENTS ADEPTES
D'ANTOINE-LE-GUÉRISSEUR
Dans une rue calme d'un quartier populeux. En face d'un mur d'usine, la façade grise d'un édifice qui pourrait être une chapelle si le fronton s'ornait d'une croix. Sur ce fronton, deux mots gravés : Culte Antoiniste.
J'ai poussé la porte verte sur laquelle est écrit :
Le temple est ouvert jour et nuit aux personnes souffrantes. Tout le monde est reçu gratuitement.
J'étais dans un vestibule aux murs couverts de pancartes. Une sonnerie discrète avait signalé ma présence.
Une porte latérale s'ouvrit. Un homme jeune en longue redingote noire fermée jusqu'en haut par un col de vareuse s'approcha, les mains jointes, me salua de la tête avec beaucoup d'aménité et me demanda si j'étais venu pour une consultation...
Il y a près de six ans déjà, j'avais assisté à la consécration du Temple par Mère Antoine. J'avais vu, alors, de nombreux adeptes : les hommes semblables à des Quakers avec leurs lévites et leurs gibus plats, les femmes, même les jeunes, vêtues de pèlerines et coiffées de bonnets noirs garnis de petits tuyautés de tulle. Et l'on m'avait expliqué ce qu'était ce culte, né en Belgique où il est assez répandu et, du reste, reconnu d'utilité publique par décret royal.
Le Père
Voici à peu près :
Les Antoinistes sont des chrétiens, Moïse, disent-ils, reçut de Dieu les dix commandements. Quelque deux mille ans plus tard, Jésus-Christ incarna la divinité. Et près de vingt siècles après, le père Antoine – qu'on appelle maintenant le Père, tout court – à son tour a porté en lui la Révélation divine.
Des centaines de milliers de malades ont afflué jusqu'en 1912 chez Antoine-le-Guérisseur, à Jemeppe, près de Liége, d'où il était originaire.
C'était un humble ouvrier métallurgiste qui savait à peine lire et écrire. Mais on trouve une surprenante philosophie dans sa Révélation, sténographiée au jour le jour pendant trois ans.
Cet homme simple, qui avait pratiqué la religion catholique jusqu'à 42 ans et qui rentrait d'Allemagne et de Russie où il avait travaillé, se mit à vivre dans le recueillement, absolument seul.
Sa femme, qui est, dit-on, une âme d'élite, habitait avec deux orphelines et partageait sa mission. Depuis qu'il n'est plus, elle a développé la nouvelle religion qui compte aujourd'hui une quarantaine de temples dont deux dans le Nord de la France : à Hellemmes et à Caudry, en attendant qu'un troisième s'ouvre à Valenciennes.
Cette religion, l'adepte qui m'accueillait, lorsqu'il sut que je ne venais pas pour une consultation, mais pour de simples renseignements, me la définit en trois mots : la Foi, l'Amour et le Désintéressement.
Il me désigna des pancartes affirmant que le visiteur n'a rien à payer.
– Excusez-moi, dit-il, en me montrant des doigts tachés. Nous nous livrons à des travaux domestiques.
» Nous ne demandons rien à personne. Notre société cultuelle subvient à ses besoins par les cotisations de ses membres et les adeptes portent le costume volontairement ».
Mon regard se posa sur le portrait du Père – grosses moustaches, longs cheveux blancs et barbe qui ne laissent voir que des yeux vifs sous un vaste front – dans un cadre portant en exergue : « Le grand guérisseur de l'Humanité pour celui qui a la Foi. »
Le fluide
Je savais déjà qu'Antoine avait 66 ans quand il s'était « désincarné ». Car les Antoinistes ne parlent pas de la Mort. Selon eux notre esprit a eu des milliers d'existences et il en aura encore d'innombrables, dans d'autres corps, jusqu'à ce qu'il soit devenu meilleur, parfait : C'est pourquoi ils placent un drap vert, couleur d'espérance, sur les cercueils...
Jean-Serge DEBUS.
(La suite en quatrième page)
(Suite de la première page)
La théorie de la réincarnation est une explication troublante qui peut en valoir une autre !
J'avais aussi souvenance de la foule recueillie lorsque j'avais vu, le jour de la consécration, porter derrière la Mère l'emblème du culte : « L'arbre de la science de la vue du mal » et j'entendais encore un adepte me parler avec conviction des guérisons que l'on constatait très fréquemment dans les temples antoinistes.
Aussi me bornai-je à demander si les guérisons avaient été nombreuses depuis ces six dernières années et s'il s'en produisait encore présentement.
– Mais oui ! me répondit le desservant qui gardait toujours ses mains croisées dans une attitude de pieuse réserve. Des quantités de personnes souffrantes ont été soulagées et nous apprenons très souvent de nouvelles guérisons.
Il me tendit un imprimé : « l'Unitif », puis une brochure.
– Avez-vous lu ceci : l'auréole de la conscience ? »
Je jetai un coup d'œil et je lus :
L'amour que nous avons pour nos ennemis est le seul qui nous fait vraiment aimer, parce qu'il est pur et de vérité.
– Aimer nos ennemis ? Le Christ, dis-je, avait enseigné le pardon...
– Oui, mais l'enseignement du Père va plus loin. »
La porte étant ouverte, je voulais pénétrer dans le Temple. J'en fus doucement empêché.
– Il n'y a aucun ornement, vous le voyez. On n'y entre pas en dehors de l'Opération pour ne pas couper le bon fluide... »
Je n'ai nulle envie de couper le fluide.
– Je reviendrai pour l'Opération.
Dans les dix principes et la Révélation, j'ai lu que nous souffrons par notre imagination de la souffrance.
La méthode Coué ne s'inspire-t-elle pas d'une idée semblable pour agir sur notre subconscient ?...
L'opération
Dimanche, à 10 heures moins cinq, on m'a remis un jeton numéroté, bien que je n'eusse nulle canne à mettre au vestiaire et un adepte, à travers le Temple aux murs nus, peints en vert, m'a conduit à une chaise, près de la chaire sur laquelle est pendu un portrait du Père.
Il y avait une centaine de personnes assises. Quelques bonnets noirs, quelques lévites et des gens modestes. Pas un chuchotement. Un grincement de chaise ou une toux rompait seul le recueillement.
Au premier rang, des visages clos qui paraissaient en proie à une résorption. Ou des expressions de piété extatique comme je ne me souvenais en avoir vues qu'en Pologne sur les visages des paysans prosternés sur les dalles dans le clair-obscur des églises...
Sur le mur du fond, en grandes lettres : « Ne pas aimer ses ennemis c'est ne pas aimer Dieu... »
Pas loin de moi, une fillette de douze ans à peine portait la robe et le bonnet antoinistes qui lui donnaient déjà un air de vieille demoiselle.
10 heures. Un adepte annonce qu'un frère, au nom du Père, va faire l'Opération.
On se lève.
Alors un homme âgé à barbiche blanche, arrive silencieux, les mains jointes sur sa redingote, et monte en chaire.
Le regard au plafond, les mains s'étreignant toujours, il adresse une muette prière, qui s'accompagne de mouvement des lèvres et d'une discrète mimique. Puis il étend les bras comme s'il cherchait à manier des fluides.
Aucune parole. Un coup de sonnette, C'est tout.
Il s'en va.
Et l'autre frère lit d'une voix décolorée, en détachant chaque syllabe, un passage de l'enseignement du Père dont la forme est quelque peu hermétique.
Il dit notamment que les plaies du corps ne sont toujours que la conséquence des plaies de l'âme...
Il dit aussi, que la prière est dans l'acte dicté par la conscience, qu'elle est dans le fond et non dans la forme.
Il dit encore que nous baignons dans la vie et les fluides comme le poisson dans l'eau et que nous souffrons par l'esprit et non par le corps. La preuve : quand l'esprit a quitté le corps on peut briser les membres sans faire souffrir...
– Mes frères, je vous remercie !
La lecture, sans aucun commentaire, n'a duré que dix minutes. On n'a pas fait la quête. Les adeptes sortent. J'ai cherché des yeux les malades.
Où sont-ils ?
De nombreuses personnes restent. Je reste. On appelle alors un numéro, toutes les deux minutes, et quelqu'un part. Je retrouve mon jeton : 46.
C'est sans doute pour la consultation : J'attendrai.
Des guérisons miraculeuses
Mon tour venu, on m'introduit dans une petite pièce. Je reconnais un des adeptes si recueillis du premier rang.
– Avez-vous entendu l'Enseignement? commence-t-il par me demander.
» Ce que le Christ a dit ne compte plus. Le Père a révélé qu'il ne faut pas confondre la foi avec la croyance, que l'intelligence est opposée à la conscience et qu'il faut s'en défier.
Je précise que je ne sollicite pas une consultation. Mais que j'ai cherché les malades.
Il me parle donc des guérisons à commencer par la sienne (une maladie d'estomac qui l'avait considérablement vieilli à 25 ans et qui s'est évanouie comme un cauchemar).
Deux nouvelles cures viennent d'être connues, un rhumatisme et une paralysie.
– Tenez ! Il y a cinq semaines, dit-il, à la consécration du Temple de Nice par Mère – qui, à 83 ans, a fait ce long voyage sur une banquette de troisième – un aveugle de Lyon, privé de la vue depuis 17 ans a vu l'heure en retournant à la gare et un muet a été guéri.
». Et c'est toujours, toujours des cas nouveaux ! »
Je n'ai pas vu d'« ex-voto », comme dans certaines chapelles. Les malades n'ont-ils pas de reconnaissance ?
Bien souvent, paraît-il, on ne le revoit plus, Comment être sûr qu'ils sont bien guéris ?
Mais certains reviennent.
– Vous avez remarqué, me dit mon interlocuteur, cette petite fille qui porte le costume antoiniste ? Il y a quelques années, elle venait prier seul pour sa maman tuberculeuse qui habite le quartier. Elle avait promis de porter le costume en cas de guérison. Maintenant, la maman fait sa lessive.
» On peut être guéri quand on a foi.
– Et sans être antoiniste ?
– Absolument ! N'importe qui peut venir ici...
» Retenez bien ceci : Nous sommes les seuls auteurs de nos souffrances...
Le disciple d'Antoine m'a présenté sa femme. Ce visage empreint d'enthousiaste bonté, je le verrais aussi bien sous le chapeau enrubanne l'Armée du Salut que sous le bonichon noir.
Puis il m'a prié d'inscrire sur liste des visiteurs, mon prénom sel à la suite de Tobie, Jeanne, Alphonse…
En m'en allant je songeais, ma foi, que s'ils se préoccupaient, même avec le plus pur prosaïsme, des souffrances qui peuvent naître de leurs actions les hommes seraient peut-être meilleurs...
J.-S. D
Le Grand écho du Nord de la France, 10 décembre 1931
L'enterrement d'un apôtre
Antoine le Guérisseur, que ses adeptes appelaient aussi Antoine le Généreux, a été inhumé hier dans la localité où il exerçait sa mission et son culte, à Jemeppes-sur-Meuse, province de Liége. Aux « antoinistes » du pays étaient venus se joindre nombreux des membres des autres communautés de Belgique.
Le corps du prophète défunt, qui avait été exposé plusieurs jours dans le temple où il prêchait et imposait les mains aux malades, a été accompagné au cimetière par un cortège évalué à quinze mille fidèles, dont beaucoup donnaient les signes de la plus vive douleur. Le cercueil, porté par douze hommes de la communauté, était précédé d'un tronc d'arbre figurant l'arbre de la science du bien et du mal, que portait l'un des plus qualifiés adeptes de l'antoinisme, M. Delcroix, professeur à l'athénée de Liége.
Ainsi qu'Antoine l'avait prescrit, ses restes ont été enterrés dans la fosse commune.
Le Temps, 2 juillet 1912
Le Culte Antoiniste
Une curieuse pétition vient de parvenir à la Chambre des représentants de Belgique. Plus de cent mille Belges l'ont signée. Jamais, même pour le suffrage universel et pour l'instruction obligatoire, on n'était parvenu à réunir autant de signatures. Cette pétition est accompagnée d'une lettre du Comité du « Culte antoiniste », réclamant la reconnaissance légale de leur culte.
La religion antoiniste, disent les pétitionnaires, est fondée sur le désintéressement le plus complet et Antoine le Guérisseur et les membres de son culte ne peuvent recevoir ni subside ni rémunération, mais ils veulent assurer l'existence de leur temple.
Le temple de Jemeppe-sur-Meuse a coûté cent mille francs. D'autres temples vont être érigés aux frais des adeptes : la reconnaissance du culte aura pour effet de transférer la propriété des temples aux fabriques ou consistoires qui en auront la gestion matérielle, leur existence légale sera ainsi assurée.
Antoine, le fondateur de la nouvelle religion, est un magnétiseur qui a opéré quantité de guérisons et ses adeptes le considèrent comme « un des plus grands bienfaiteurs dont l'humanité puisse se glorifier ».
L'Aurore, 5 décembre 1910
A tous crins
Credo quia absurdum.
Rencontré hier mon ami Z... De sanguin il est devenu pale. Il a les yeux fixes d'une poupée.
– Quelles nouvelles, donc ?
– Je suis éclairé par la voie de l'Unitif.
– Si-ou-plait ?
– Le Père a dit avant sa désincarnation : Peut-on épurer son atmosphère sans que cette épuration ait son écho dans l'humanité ?
– (ahuri) Je n'y vois pas d'inconvénient ! (un temps) Dites donc, ça va chauffer en Orient. La Serbie et la Bulgarie viennent de mobiliser et.... Y a du monde aux Balkans !
– (illuminé) Qu'importe ! Les Antoinistes triomphent. Nous sommes de plus en plus propriétaires. Nous avons dernièrement inauguré un nouveau temple devant des milliers de fidèles.
– Ça ne valait tout de même pas le centenaire de Jean-Jacques Rousseau.
– Ce M. Rousseau n'était pas Antoiniste.
– Heureusement.
– Le Père a dit : L'expérience, seule, a le droit de raisonner les choses ». (sic)
– Le Père maniait le syllogisme comme un cheval de fiacre et parlait le français comme un prêtre espagnol.
– Le Père était Dieu. Nous sommes tous Dieux.
– N'en jetez plus ; il y en avait déjà tant ! Lisez Anatole France...
– (bouché) Anatole France ?... Connais pas.
– (prosélyte) C'est un épicurien de génie.
– (de plus en plus bouché) Le Génie n'existe pas chez les Antoinistes.
– Ça se voit. Enfin Quoi Vadis ? Où va-t-on avec tout ça ?
– (visionnaire, mais explicite) Nous avons révélé que nous baignons dans la vie et dans les fluides comme le poisson dans l'eau ; tous ces fluides renferment une parcelle d'amour que nous traduisons en orgueil par l'esprit qui nous inocule. (sic).
– Binamé bon Dju ! Quel pathos !
– Heureux les simples d'esprit ! Nos adeptes se chiffrent par milliers.
– (ironiquement) Vous êtes bien malade, mon pauvre ami !
– (se tâtant) Malade ?... de quoi ? (Il pâlit d'effroi).
– (Se payant sa tête) Hé oui, vous avez la maladie à la mode. Les poires ont la tavelle, et vous la pérantoinite, parbleu. Faut soigner ça, croyez-moi : la douche, bébé... la douche !...
Le Cri de Liége (journal satirique), 5 octobre 1912
L'antoinisme est en train de conquérir le monde.
Récemment, la mère Antoine, venue de Belgique, inaugura un temple à Paris... Elle vient d'en inaugurer un autre à Monaco.
La « mère » était accompagnée de messieurs barbus, coiffés d'un haut de forme à bord plat et vêtus de la solennelle lévite.
Et sous le ciel joyeux de Monaco, la cérémonie de la consécration se déroula…
Venez encore dire que nous vivons à une époque de scepticisme !
La Liberté, 17 décembre 1913
LES TRIBUNAUX
L'ANTOINISTE MARIE
La 4e section de la quatrième chambre civile, présidée par M. Molinié, a statué, hier, sur un procès en divorce intenté par Mme Welson, dessinatrice dans un journal américain, contre son mari, professant le culte antoiniste.
Le tribunal a rendu le jugement suivant :
Attendu que les époux Welson, sujets américains, se sont mariés, le 24 octobre 1906, à Rome (Italie) ; qu'ils habitent aujourd'hui Paul risque la dame Welson a formé contre son mari une demande en divorce ;
Attendu que les documents et faits de la cause établissent que Welson à depuis longtemps déjà adopté, vis-à-vis de sa femme, une attitude incompatible avec les obligations que le mariage lui impose ; qu'il se refuse à subvenir aux besoins du ménage, en fondant son inertie sur la secte religieuse à laquelle il déclare appartenir et qui lui fait un devoir de négliger les détails matériels ; que cette manière de comprendre l'existence a eu malheureusement pour conséquence de rendre la vie très pénible pour la dame Welson ; que le travail personnel auquel elle est obligée de se livrer, au lieu d'être un réconfort, a aggravé la mésintelligence dont souffrait son ménage, car son mari y a trouvé un nouveau prétexte à la blesser et à s'éloigner d'elle.
Que, lors d’une maladie qu’elle a faite, elle n’a trouvé chez sui que des reproches pour s’être fait soigner et de pas s’en être remis purement et simplement à la Providence ; que ce fait éclaire bien l'état d'esprit de Welson ; que celui-ci, d’ailleurs, a signifié formellement à sa lemme qu'il entendait ne reprendre la vie commune que la condition de la voir se conformer aux préceptes auxquels il obéit lui-même ; qu’on ne saurait faire grief à une femme de vouloir mener l'existence naturelle et normale pour laquelle elle est faite et que, si son mari la lui refuse, elle est fondée à se soustraire à des règles de vie qui ne dérivent ni de la loi ni même de son consentement, qu’en persistant dans son attitude, Welson marque, pour sa femme, un éloignement ou le tribunal est fondé à voir une injure grave.
Le tribunal a prononcé le divorce aux torts et griefs du mari de secte antoiniste.
L'Univers, 8 avril 1914
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Chronique des Tribunaux
De l'antoinisme au divorce
« L’antoinisme », cette secte religieuse qui a même à Paris des églises, fait des victimes en faisant des adeptes.
Pour donner libre cours à ses nouvelles croyances, car il les préférait de beaucoup à la vie conjugale, M. Eva Giusepe, entendant désormais vivre en toute liberté, a, par son attitude, obligé sa femme à demander le divorce.
La quatrième chambre du tribunal sous la présidence de M. Molinié, vient de dissoudre l'union des deux époux en rendant le jugement que voici :
Attendu que les époux Giusepe, sujets américains, se sont mariés le 24 octobre 1906 à Rome (Italie) ;
Qu'ils habitent aujourd'hui Paris et que, suivant exploit de Chainant, en date du 26 janvier 1914, la dame Giusepe a formé contre son mari une demande en divorce ;
Attendu que les documents et faits de la cause établissent que Giusepe a depuis déjà longtemps adopté vis-à-vis de sa femme une attitude incompatible avec les obligations du mariage.
Qu'il se refuse à subvenir aux besoins du ménage en fondant son inertie sur les principes de la secte religieuse à laquelle il déclare appartenir et qui lui font un devoir de négliger les détails matériels ;
Que cette manière de comprendre l'existence a eu malheureusement pour conséquence de rendre la vie très pénible pour la dame Giusepe, que le travail personnel auquel elle est obligée de se livrer (elle est dessinatrice), au lieu d'être un réconfort, a aggravé la mésintelligence dont souffrait son ménage, car son mari y puisait un nouveau prétexte à la blâmer et à s'éloigner d'elle ;
Que lors d'une maladie qu'elle a faite, elle n’a trouvé chez lui que des reproches pour s’être fait soigner et ne pas s’en être remise purement et simplement à la providence ;
Que ce fait éclaire bien l’état d’esprit de Giusepe, que celui-ci, d’ailleurs, a signifié formellement à sa femme qu’il entendait ne reprendre la vie commune qu’à la condition de la voir se conformer aux préceptes auxquels il obéit lui-même ;
Qu’on ne saurait faire grief à une femme de vouloir mener l’existence naturelle et normale pour laquelle elle est faite et que si son mari la lui refuse, elle est fondée à se soustraire à des règles de vie qui ne dérivent ni de la loi ni même de son consentement ;
Qu’en persistant dans cette attitude Giusepe marque pour sa femme un éloignement où le tribunal est fondé à voir une injure grave. Cette victime de l'antoinisme obtient donc à son profit le divorce de plano.
Le Journal, 7 avril 1914
L'article évoque l'inauguration du temple de Bierset.
L'Antoinisme n'est pas mort
Une curieuse Cérémonie a eu lieu hier dans un nouveau Temple
aux environs de Liége.
BIERSET, 29 septembre. (Par dépêche de notre envoyé spécial.) - Bierset est, certes, un charmant village tout composé de villas abritées sous de hautes futaies, sur la ligne de Bruxelles à Liége. Ce doit être en été un charmant séjour, mais, par la pluie, que souffle en tempête un vent automnal et glacé, il perd, je vous l'assure, tous ses avantages.
Ce matin, on inaugurait un nouveau temple antoiniste.
Vous savez qu'Antoine le Généreux rendit le 25 juin dernier sa belle âme à Dieu. Cent vingt mille personnes défilèrent devant son corps exposé au temple de Jemeppe-sur-Meuse, ce village étant depuis longtemps la Rome de la nouvelle religion. Mme Antoine, sous le nom plus simple de « mère », prit la succession des affaires et présida dès lors aux destinées de la nouvelle religion. Elles furent brillantes et, pour témoigner de la puissance de l'antoinisme encore à son aurore, pour s'acquitter de ses devoirs envers celui qui a révélé au monde le fluide éthéré de l'amour divin et dont la foi protège ses adhérents aussi efficacement que par le passé, on décida de créer un nouveau centre à Bierset et une grande fête fut décidée à cette occasion.
Malheureusement, la simplicité est d'absolue rigueur dans l'antoinisme et ne comporte nulle mise en scène, les pompes catholiques n'existant point pour les disciples du Père, et tout ce qui peut fixer la vue troublant le recueillement. Le temple est donc modeste.
Elevé au centre du pays, il a neuf mètres, de longueur, six mètres de large, à peine les dimensions d'un garage pour une modeste auto. A l'intérieur, à part quelques bancs de bois, nul mobilier.
Les murs sont nus, sans un tableau, sans une image. J'en arrive à penser que l'antoinisme est tout simplement une armée du salut sans étiquette, sans images, sans chants et surtout sans trombones ni grosses caisses.
La cérémonie était fixée à dix heures. Un millier d'antoinistes étaient arrivés là en voitures, en autos, en chemin de fer.
Tous ou presque tous portent l'uniforme prescrit. Les hommes ont la redingote haut boutonnée comme la soutane des prêtres catholiques, des pantalons noirs. Presque tous ont une barbe de Christ blond et de longs cheveux tombant sur les épaules au-dessous d'un chapeau Cronstadt très élevé, aux bords plats.
Femmes et jeunes filles sont également en noir. Elles portent une sorte de bonnet de veuve d'où pend un long voile de crêpe et qui laisse échapper la chevelure dans un désordre charmant et très flatteur.
Quand nous arrivons au temple, il pleut à flots, mais il est difficile de pénétrer. Enfin, nous entrons.
M. Noël, chef du groupe antoiniste parisien, veut bien me renseigner sur les rites.
– « Mère » est là, très imposante dans ses voiles. C'est une femme d'environ 65 ans. Elle procède à la consécration du temple. Pas de discours, pas de chants, pas de prières.
« Mère », me dit mon interlocuteur en me montrant la femme d'Antoine le Généreux, élève sa pensée dans le recueillement pour atteindre au fluide éthéré de l'amour divin, qui lui permet de nous réunir dans le même amour.
Elle se recueille maintenant à nouveau et étend la main vers les assistants. Elle opère sur tous les malades présents ou absents, sur tous les assistants, sur tous leurs proches et leurs amis. C'est fini. Nous sortons pour laisser la place à d'autres fidèles désireux d'être bénis à leur tour et d'échapper à la pluie qui continue à tomber à flots au dehors.
– Nous avons de nombreux adhérents à Paris, me dit M. Noël en me raccompagnant vers l'auto. Déjà, nous avons cinq réunions hebdomadaires dans divers quartiers de la capitale. Nous ne demandons pas de réclame. Nous recevons tous ceux qui viennent à nous. Nous n'appelons personne. Ce que je peux vous dire, c'est que nous sommes propriétaires maintenant, nous venons d'acheter un vaste terrain avec le produit de dons anonymes, car, chez nous, la confiance et le désintéressement règnent en maîtres.
Et c'est sur ces mots que je quitte mon aimable guide. – ROBERT GAILLARD.
Le Journal, 30 septembre 1912
L'article est très proche de celui de la Gazette de Charleroi.