Un groupe d'« Antoinistes » devant le temple (1910)
on voit que la date 1910 n'est pas encore présente comme c'est le cas peu de temps après.
on voit que la date 1910 n'est pas encore présente comme c'est le cas peu de temps après.
On voit sur cette photo encore l'écriteau qui invite à s'adresser à M. Antoine par cette nouvelle porte amenant dans le temple. Celle-ci est encore surmontée de l'inscription "Les Vignerons du Seigneur". On pense que la façade du temple dans la rue du Bois-de-Mont n'est pas encore faite, puisqu'il n'a pas été jugé bon par le photographe de la représenter.

Léon Tolstoï et Valentin Boulgakov en 1910
On sait que Léon Tolstoï avait pris connaissance de la Révélation du Père Antoine par le biais de son journal intime ainsi que des écrits de son secrétaire Valentin Boulgakov. Voici ce qu’il déclara à propos de la philosophie de l’antoinisme, vers 1910 :
Extraits du journal de Tolstoï :
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[28 сентября 1910]. Жив. Но нездоров, слаб. Приезжала Саша. Я ровно ничего не делал и не брался за дело, кроме писем, и тех мало. Ездил к М[арье] А[лександровне]. Там Николаев. Возвращаясь, на выезде из деревни, встретил Ч[ерткова] с Ростовце[вы]м. Поговорили и разъехались. Он явно б[ылъ] оч[ень] рад. И я также. Веч[ером] читал. Одна книга писателя из народа, соревнователя Горького, а интересная книга: Antoine Guerisseur. Верное религиоз[ное] мировоззрение, только нехорошо выраженное. |
[28 septembre 1910]. Vivant. Mais santé mauvaise, faible. Sasha est arrivée. Je n'ai absolument rien fait et je n'ai rien entrepris de mon travail, sauf des lettres, et seulement très peu. Je suis allé chez Maria Alexandrovna [impératrice consort de Russie]. Là, il y avait Nikolaïev. En revenant du village, a rencontré Chertkov [éditeur de Tolstoï] avec Rostovtsev. Nous avons parlé et nous nous sommes séparés. Il était visiblement très content. Et moi aussi. Dans la soirée, j'ai lu. Un livre d'un écrivain du peuple, concurrent de Gorki, mais un livre intéressant : "Antoine le Guérisseur". Véritable vision religieuse du monde, mais mal exprimée. |
[…]
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1 Окт. […] Черткова статья о душе и Боге, боюсь, что слишком ум за разум. Радостно, что одно и тоже у всех истинно самобытных религиозных людей. У Antoin'а le Guerisseur тоже. |
1er oct. […] L'article de Chertkov à propos de l'âme et de Dieu, j'ai peur qu’il a tout à fait raison. Il est bien que la même chose soit pour tous les religieux véritablement originaux. Pour Antoine le Guérisseur aussi.
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Source : http://az.lib.ru/t/tolstoj_lew_nikolaewich/text_1050.shtml
Une édition annotée (Дневник 1910 г. Примечания) indique, plus précisément :
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Antoine le Guérisseur. Верное религиозноe, мировоззрение, только нехорошо выраженное. — Толстой получил 12 сентября 1910 г. книгу: «Culte Antoiniste. Révélation d’Antoine le Guérisseur (dédicacé L. T. 12 sept.)» [«Культ Антуанистов. Откровение Антуана целителя - с посвящением Л. Т-му (франц.). »]. Д. П. Маковицкий приводит слова Толстого об этой книге. «Прекрасная книга. У него религиозно-нравственное учение совершенно сходное с моими взглядами, и, читая книгу, я встречаю свои мысли, что мир — иллюзия, что в душе бог. Он учит, что только любя врагов, узнаешь бога». Далее Маковицкий пишет в записи от 29 сентября: «А вечером за столом Лев Николаевич прочел из этой книги, составленной двумя последователями Antoine’а (один из них — женщина, стенографировавшая его речи) биографию необразованного Antoine’a, родившегося в 1846 г. близ Льежа [Бельгия], в семье углекопа; сам он рабочий на металлургической фабрике. Он вегетарианец, жена согласна с ним; они воспитывают двух сирот. Он был католиком, потом увлекался спиритуализмом — не экспериментальной стороной его, а нравственной. Он объясняет по-своему непонятные места Библии. Многие обращаются к нему, и он исцеляет их от болезней. Лев Николаевич советовал Булгакову прочесть эту книгу». См. также дневник Булгакова, стр. 324 и 327. |
Antoine le guérisseur. Vrai vision religieuse du monde, seulement mal exprimée. Tolstoï a reçu un livre le 12 septembre 1910 : « Culte antoiniste. Révélation d'Antoine le guérisseur (dédicacé L. T. 12 sept.) : ».
D.[ushan] P.[etrovitch] Makovitsky rapporte les paroles de Tolstoï à propos de ce livre. « Beau livre. Il a un enseignement religieux et moral qui est tout à fait semblable à mon point de vue, et quand j'ai lu le livre, je retrouve mes pensées comme quoi le monde est une illusion, que Dieu est dans l'âme. Il enseigne que ce n’est qu’en aimant ses ennemis que l’on connaît Dieu. » Plus loin, Makovitsky écrit dans ses écrits du 29 septembre : « Dans la soirée, à table, Lev Nikolaïevitch lu dans ce livre, composé par deux disciples d’Antoine (l'un d'eux est une femme qui sténographie son discours), la biographie d’Antoine, sans éducation, né en 1846, près de Liège [Belgique], dans une famille de mineur ; il travaillait lui-même à l'usine métallurgique. C'est un végétarien, sa femme le suit en tout ; ils recueillent deux orphelins. Il était catholique, puis il s’initia au spiritisme – non pas le côté expérimental de celui-ci, mais la morale. Il explique à sa manière les endroits inintelligibles de la Bible. Beaucoup de gens se tournent vers lui, et il les guérit de diverses maladies. Lev Nikolaïevitch conseilla à Boulgakov de lire ce livre. »
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Voir aussi le journal de Boulgakov, p. 324 et 327, à une remarque de Sofia Andreevna :
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В. Ф. Булгаков в своем Дневнике (стр. 327) рассказывает, что 29 сентября во время чтения книги Culte Antoiniste, Лев Николаевич, между прочим, прочел одно место о любви к врагам. — «Это притворство! — заметила присутствовавшая тут же Софья Андреевна. — Я этого не понимаю!» — «Непонимание предмета еще не опровергает его, — сказал в ответ на это замечание Лев Николаевич». |
V.F. Boulgakov dans son journal (p. 327) dit que, le 29 septembre, en lisant le livre du Culte Antoiniste, Lev Nikolaïevich, entre autres, a lu un passage sur l'amour de ses ennemis. « C'est de la comédie ! – a remarqué immédiatement Sofia Andreïevna. Je ne peux pas comprendre cela ! » – « Ne pas comprendre un sujet ne le réfute pas encore », a déclaré Léon Nikolaïevitch [Tolstoï] en réponse à cette remarque. » |
Source : http://tolstoy-lit.ru/tolstoy/dnevniki/1910/dnevnik-1910-prim-8.htm
Boulgakov raconte que Léon Tolstoï évoquera encore ce livre le 1er octobre, le 5 octobre, et le 6 octobre où il précise le propos de l’écrivain et penseur russe :
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Очень хороша; как может рабочий писать таким немного напыщенным тоном? Но сущность очень глубока, одна, вечна. Разумеется, это такая книжка — никто на нее внимания не обратил. |
Très bien ; comment un travailleur peut-il écrire d’un ton si légèrement pompeux ? Mais l'essence est très profonde, unique, éternelle. Bien sûr, c'est un tel petit livre – personne n'y a prêté attention. |
Source : http://feb-web.ru/feb/tolstoy/critics/ma4/ma4-147-.htm?cmd=p
issu de l'article du Illustrated London News
ANTOINE LE GUÉRISSEUR. - L'AURÉOLE DE
LA CONSCIENCE, une brochure, éditée à Jemep-
pe-lez-Liège.
Tous ceux qui s'intéressent à Adam et Eve – et il en est encore ! – trouveront dans cette brochure de curieux détails sur eux.
L'auteur nous apprend, en effet, qu'Adam et Eve avaient apprivoisé un serpent, qui faisait leur bonheur ; qu'ils aimaient cet animal comme une mère aime son enfant, et là est le point de départ de l'incarnation.
D'intéressants détails sont également donnés sur l'arbre de la science, sur l'apparence du bien, sur l'intelligence, et nous apprenons, enfin, que le vrai bonheur ne résulte que du malheur. Voilà qui est fait pour consoler bien des gens !
G. DE PAWLOWSKI.
Comoedia, 26 septembre 1909
À gauche, on peut deviner l'inscription "Les Vignerons du Seigneur" (cliquez sur l'image pour agrandir), à droite "1905 CULTE ANTOINISTE"
L'AU-DELA
ET LES FORCES INCONNUES
III. LE GUÉRISSEUR LOUIS ANTOINE
Dans tout le Condroz, on me disait : « Allez voir Louis Antoine, c'est le plus grand guérisseur de la Belgique. Il fait des miracles comme les thaumaturges les plus fameux. Il n'a aucune science, sauf celle qui vient de son instinct ou, comme, disent les spirites, de son guide. » J'ai, pour ma part, une certaine faiblesse pour les guérisseurs. Ils sont généralement persécutés par les médecins, leurs rivaux, font souvent autant de bien qu'eux et, n'ayant pas de diplôme, sont moins pédants et plus pittoresques. J'ai beaucoup connu le zouave Jacob, qui eut des moments de gloire étourdissante. J'ai récemment assisté, à Lyon, aux exercices magnétiques de M. Bouvier, à qui il arrive de soigner des centaines de malades par jour, et, il y a deux ans, à Paris, je me faisais initier à l'art d'un bizarre Américain portant le pseudonyme de Saint-Paul et dont la main, réduite à trois doigts, laissait couler des torrents fluidiques.
Je me rappelle un discours de William Crooks, le grand chimiste, à l'Académie royale de Londres : « Quels que soient les mérites, disait-il, de la médecine actuelle, tout ce qu'elle peut faire, c'est de réveiller dans le malade, ce que j'appellerais le vis medicatrix, c'est-à-dire la force de se guérir, ou mieux, la volonté de vivre. Personne donc ne guérit personne, mais le malade se guérit lui-même et le médecin n'a été qu'un aide, celui qui a réveillé le vis medicatrix assoupi. »
Cette théorie, due à un savant remarquable, me paraît la bonne ; elle réhabilite en plus ces prétendus charlatans qui, renonçant à la pharmacie et à la chimie, s'adressent directement à la force vitale, l'appellent, l'exaltent et, en influençant l'élément psychique, commandent à la matière et à ses infirmités.
Quand je descendis à la petite station de Jemeppes-sur-Meuse, je demandai au chef de gare : « Connaissez-vous Louis Antoine ? - Si je le connais ! dit-il, on parle de lui dans toute la Belgique : il habite à deux cents mètres d'ici et cet après-midi vous le trouverez au milieu de ses consultants. »
Derrière la barrière j'aperçus Léon Foccroule, le président des spirites de Poulseur. Je n'avais donc plus à chercher un cicerone. Foccroule est un ami de Louis Antoine. Ses yeux ronds, sous ses paupières plissées, brillaient de finesse et de bienveillance. Louis Antoine est pour lui une sorte de saint, un curé d'Ars laïque qui travaille avec un désintéressement absolu pour le bonheur de l'humanité. Je compris aussitôt que Foccroule espérait que je serais non seulement étonné mais converti à leur évangile. C'est que les spirites sont, là-bas, des apôtres et que conquérir une âme leur donne certainement .autant de joie que de gagner le gros lot. J'étais ce jour-là le gros lot. Nous marchâmes dans la fumée des fabriques, au milieu des rails de trams à vapeur, sur une terre noire, le long de rues populeuses parfois passaient des femmes lentes avec, sur leurs épaules, une gaule d'où pendent contre leurs hanches de grands seaux. Le soleil s'était voilé, les cheminées d'usine augmentaient la tristesse et le brouillard. La spirituelle parole du socialiste belge, M. Demblon, me revint à l'esprit : « Le mysticisme, m'avait-il dit, naît la plupart du temps dans les villes où il y a trop de fumée. » Voilà pourquoi cette Belgique si pratique, passablement sensuelle, voit son borinage infecté de fantômes.
Au coin d'une traverse, une maison d'aspect presque officiel rappelant une clinique ou une petite mairie. La porte est ouverte. Foccroule cause en wallon avec quelques hommes attablés à un estaminet adjacent. La gueuze-lambic permet aux nombreux pèlerins d'attendre paisiblement l'heure où chacun, à son tour, ils seront reçus. Dans la salle d'attente, une multitude de femmes. Les clientes accusent les types les plus différents, depuis la femme du contre-maître, déjà bourgeoise et en chapeau, avec, sous la robe, un corset qui s'accuse comme une armure, jusqu'aux plus humbles ouvrières avec leurs châles à gros pois, leurs sabots, leurs cheveux filasse dont le manque d'éclat atteste les longues privations. Elles serrent contre leur poitrine flétrie par l'allaitement des chiffons secoués par les palpitations de la vie. Elles viennent là, moins pour elles-mêmes que pour leurs petits. Sans doute le médecin a désespéré où il demande trop cher, ou il n'a pas inspiré confiance ; alors elles sont allées vers celui que ses adversaires nomment le Charlatan, que la foule appelle le Guérisseur. Elles sont venues, portées par leur foi, exaltées par l'amour maternel, suppliant le Dieu des mères, de toute leur âme. Le silence n'est même pas troublé par le cri des enfants ; quelques vieilles se sont endormies sur leur parapluie, réveillées en sursaut quand la porte du fond s'ouvre pour laisser sortir quelque miraculé et entrer un autre douloureux.
J'ai passé par les coulisses de l'officine magnétique. C'est un corridor étroit où il y a, pour tout ornement, un tonneau à épluchures.
Ce corridor conduit à la hutte où habite Louis Antoine, une chambre seulement, bien pauvre et bien nue, où sa femme prépare le repas du soir.
Le thaumaturge a l'appréhension de la gloire, il n'aime point que s'établisse autour de lui une autre rumeur que celle, des guérisons accomplies. Foccroule lui a dit sans doute une phrase bien sentie dans leur patois car il m'accueille avec sympathie. Et puis, que quelqu'un soit venu de ce grand Paris pour le voir, cela le flatte secrètement.
J'ai deviné que Foccroule m'avait présenté comme un quasi-adepte. Voilà donc Louis Antoine. C'est un microcéphale, les cheveux coupés très ras, une barbe de la veille, et je ne sais quelle teinte grisâtre sur toute sa personne, provenant sans doute de l'âge, qui a décoloré ses cheveux et ses regards, de cette fumée aussi qui remplit tout Jemeppes, habille les êtres et les choses. Il parle avec une certaine difficulté, soit que le français ne soit pas sa langue habituelle, soit que sa nervosité, toujours en éveil, fasse trembler ses paroles.
- Faites excuse, me dit-il, je ne pourrais vous répondre qu'après L'avoir consulté. Je ne fais rien sans Lui.
Louis Antoine parlait ainsi mystérieusement de ce guide dont il ne sait pas très bien le nom, qui est tantôt pour lui l'âme du curé d'Ars ou cette du docteur Demeure, dont les portraits au crayon sont pendus aux murs de la salle d'attente, à côté de placards contre l'alcoolisme. Cet « esprit » ne me fut sans doute pas hostile, car presqu'aussitôt le guérisseur, sachant-que j'avais à prendre le train suivant, me reçut dans la chambre des miracles.
- Il m'apparaît, me dit-il, comme un nuage lumineux lorsque je dois réussir ma cure ; mais quand ceux qui viennent à moi n'ont pas la foi, mon guide s'en va, je deviens seul ; je puis si peu de chose par moi-même.
- Vous n'êtes donc pas magnétiseur ?
- Si ; mais je ne suis devenu vraiment Louis Antoine que lorsque je « m'ai acquis » la foi. C'est la foi qui guérit. Si nous croyons que nous allons cesser d'être malade, la maladie s'en va. Nous sommes guéris selon notre foi. | Plus j'ai réussi, plus j'ai eu confiance, plus j'ai réussi encore. Louis Antoine m'explique qu'il était ouvrier lamineur. Le feu où dansent les païennes salamandres, la fumée qui forme la corporalité des fantômes influencèrent lentement cette âme ignorante mais en correspondance avec l'universelle nature qui aime de chuchoter des simples des secrets. Il me conta la chose de sa voix grise aussi, voilée, avec des arrêts brusques et des intermittences.
- Quand on rentrait chez soi en revenant de la forge, on avait quelquefois le souvenir de toutes ces étincelles dans les yeux. Pendant la nuit, en dormant, elles ressemblaient à des étoiles. Ces étoiles me disaient : « Ecoute bien, Louis Antoine et comprends. Le feu de la forge rend le fer malléable et alors l'homme en fait tout ce qu'il veut. Ton âme est un feu aussi. Nous lui donnerons le pouvoir de repétrir la matière, la chair des autres, et les sourds entendront et les boiteux marcheront. »
Une mère et son enfant entrèrent. Le petit avait les jambes torses, le corps couvert de taches rouges. Un chétif résultat d'une existence sans hygiène et d'ancêtres dégénérés.
Louis Antoine pose sur ces membres déformés sa main rédemptrice : le petit tressaute de temps en temps comme sous une brûlure. Puis le thaumaturge lui ordonne de marcher, de courir même. Il marche, il court en effet avec ses misérables jambes convulsées. Réellement il va mieux, il rit, il saute dans les bras d'Antoine par cette sorte de reconnaissance instinctive qu'ont les enfants pour ce qui leur fait du bien. Il n'est pas guéri, certes, mais électrisé. Sa mère pleure de joie. L'atmosphère est propice au miracle entre ce thaumaturge qui affirme : « il guarira, savez-vous, il courra comme un lapin », cette femme en larmes et cet enfant galvanisé par la volonté de l'opérateur et la foi vague des tout petits qui ne comprennent pas l'existence de leur mal.
Vient une consultation sur la nourriture â donner au boiteux. Antoine défend le porc, ne permet qu'une pomme de terre avec du beurre, sans graisse. Ces détails culinaires sont écoutés avec religion, comme s'ils tombaient de la bouche d'un dieu.
Maintenant c'est le tour d'une vieille. Louis Antoine lui touche le front. Je vais assister à une des prérogatives du thaumaturge. Il lirait les maladies dans les corps, par intuition. Celle-là a la foi totale. Sous la coiffe noire, le visage s'accentue, à la fois têtu et docile, crédule. Au bout d'une minute, Louis Antoine profère son diagnostic. Ce qu'il a bien découvert, ce sont les souffrances de la brave femme et leur emplacement. Celle-ci en est tout émue ; chaque fois que le guérisseur lui découvre quelque infirmité, son enthousiasme grandit et elle s'écrie avec son accent rude de paysanne : « C'est ben comme ça, c'est ben comme ça ! » Mais Louis Antoine insiste : « Il faut dire la vérité, si c'est bien là ce que vous sentez. Nous ne devons pas propager le mensonge… la vérité nous soutient. »
Le train de banlieue qui doit me ramener de Jemeppes-sur-Meuse à Liège siffle déjà au loin ; il faut finir. Je demande à Louis Antoine ce qu'il pense des médecins, ses grands confrères et ennemis. Il ne m'en dit aucun mal. Ce magnétiseur a l'âme chrétienne : « Dans les maladies, ils soignent les effets ; moi, je m'attache aux causes », dit-il avec une certaine fierté. Louis Antoine est un philosophe. « Ils ont signé à cent cinquante une pétition contre moi : ma mission les gêne. Je n'ai été condamné pourtant qu'à quelques francs et conditionnellement encore. On sait que je ne demande pas d'argent, et comme je ne donne pas de remède, que peut-on me reprocher ? »
La vieille a jeté quelques sous dans la tirelire sur la cheminée. C'est tout ce qu'accepte ce philanthrope mystique.
- Avant de partir, prenez mon journal.
Louis Antoine est allé dans la chambre basse et obscure où sa femme prépare le repas du soir. De nouveau, je suis dans le corridor étroit, encombré par le tonneau d'épluchures. Le thaumaturge revient avec un imprimé qui a comme titre : Connais-toi. Je jette un regard sur ce papier rempli de ces phrases ampoulées dont les doctrinaires spiritualistes ont le secret. Ce ne doit pas être là une élucubration de Louis Antoine. Je le soupçonne d'écrire comme il parle, c'est-à-dire difficilement. Ses gestes, son milieu, son attitude, ses paroles, voilà ce qui m'a plu en lui. Une grande simplicité, de la naïveté même et de l'illuminisme, mais un brave homme, un brave homme vraiment, qui a la double chance d'être à la fois un ignorant et un croyant.
C'est peut-être pour cela qu'il fait des espèces de miracles.
Me revoici dans les rues fumeuses de Jemeppes, sur les chaussées noires. Léon Foccroule me jette un regard désolé. Il avait rêvé un long après-midi apostolique, où il m'aurait professé la philosophie d'Allan Kardec.
Le train siffle de nouveau, je lui serre la main en hâte, ses bons yeux sont émus. Il m'a fallu aller dans d'obscurs villages de Belgique pour trouver cette foi. Et je me dis que Louis Antoine dispose d'une force incalculable. Charcot, à la fin de sa vie, comprit les limites de cet hypnotisme qu'il avait, en quelque sorte, fait sien, et il écrivit, dans une revue anglaise, une étude devenue fameuse, intitulée The faith healing - la foi qui guérit. Ce génial observateur, quoique matérialiste, envoyait à Lourdes des malades désespérés, en qui il découvrait cette faculté de « croire » qui est vraiment un don surnaturel, car il n'y a pas de méthode pour l'acquérir. La désirer, la vouloir même, ne suffit pas : elle est un cadeau du Mystère. La foi ne soulève pas que les montagnes, elle peut rendre la santé étant elle-même une source secrète de la vie.
Jules BOIS. Le Matin, 3 août 1901 (Reparu dans Le Miracle moderne en 1907 et dans Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche 17 décembre 1910, mais non dans le livre L'Au-delà et les forces inconnues, 1902)
PETITE GAZETTE
Funérailles du prétendu guérisseur
Antoine le Guérisseur, que ses adeptes appelaient aussi Antoine le Généreux, a été inhumé dimanche dans la localité où il exerçait sa mission et son culte, à Jemappes-sur-Meuse, province de Liége. Aux « antoinistes » du pays étaient venus se joindre nombreux des membres des autres communautés de Belgique.
Le corps du défunt, qui avait été exposé plusieurs jours dans le temple ou il préchait et imposait les mains aux malades, a été accompagné au cimetière par un cortège évalué à quinze mille fidèles, pauvres superstitieux, dont beaucoup donnaient les signes de la plus vive douleur. Le cercueil, porte par douze hommes de la communauté, était précédé d’un tronc d’arbre figurant l’arbre de la science du bien et du mal, que portait l’an des plus qualifiés adeptes de l’antoinisme, M. Delcroix, libéral, professeur à l’athénée de Liége.
Ainsi qu’Antoine l’avait prescrit, ses restes ont été enterrés dans la fosse commune.
La Liberté, 2 juillet 1912
LES FUNERAILLES D’UN PROPHETE
On inhuma hier
Antoine le guérisseur
A Jemmapes-sur-Meuse, les antoinistes
ont conduit au cimetière le
fondateur de leur religion.
LIÉGE, 30 juin (De notre envoyé spécial, par téléphone). — Ce fut seulement avant-hier soir vendredi que la dépouille mortelle du « désincarné », qui a été inhumée aujourd’hui, fut mise dans sa modeste bière de sapin verni. Jusque-là, depuis le moment où il rendit le dernier soupir, c’est-à-dire depuis mardi matin. Antoine le Guérisseur était resté exposé au pied de la chaire de son petit temple qu’il fonda, voilà deux ans, à Jemmapes-lès-Liége.
Lorsque ce matin je suis arrivé dans cette ville, j’ai trouvé, stationnant devant le portail du temple antoiniste, 200 à 300 personnes, toutes de noir vêtues, les hommes de longues redingotes comme celles des clergymen, mais coiffés de haut de forme à bords plats, les femmes ressemblant assez à des « nurses » anglaises qui auraient substitué des voiles de crêpe à leurs parements en lingerie. Cette tenue n’était autre que celle prescrit par le père Antoine pour ses adeptes.
Avec la foule des prosélytes, je fus admis à défiler devant le catafalque qui, dressé dans le temple, était entouré d’arbustes et gardé par une dizaine d’initiés, paraissant, sous les regards verdâtres des vitraux, de lugubres statues.
Après avoir salué le cercueil du Guérisseur, les adeptes étaient admis à défiler devant la « Bonne Mère », épouse du père Antoine, désignée par lui pour lui succéder. Silencieusement, nous gravîmes un petit escalier en bois, fort étroit, et nous pénétrâmes dans un logement simple, très confortable et très méticuleusement entretenu. Dans une chambre, debout au pied d’un lit recouvert d’andrinople rouge, une femme en cheveux blancs, grande et maigre, se tenait, les mains croisées.
C’était la « Bonne Mère », qui priait près du lit où expira son époux.
Le “Guérisseur ” est conduit à
sa dernière demeure
Un peu avant 3 heures 30, on ferma les portes du temple, et les Frères Antoinistes transportèrent le catafalque sous le porche, tandis qu’à l’extérieur 12.000 à 15.000 personnes, que les trains de Liége ne cessaient d’amener, se pressaient les unes sur les autres, au point de s’étouffer. Le défilé recommença. Dans le temple, des non-invités, montés sur le bord d’une fenêtre, recueillaient, dans une corbeille qu’ils agitaient au-dessus des têtes, les cartes de ceux qu’ils ne pouvaient atteindre.
A 3 heures précises, le Frère directeur Delaunay fit un signe. Précédé du Frère porte-arbre, le lecteur du dimanche, M. Delcroix — qui entre temps est professeur à l’Athénée de Liége – s’avança au milieu de la foule et se mit à lire tout haut les préceptes de la Révélation.
Puis, sur un nouveau signe du Frère directeur, douze initiés saisirent le cercueil recouvert d’un drap vert sur lequel se détachaient en lettres blanches ces mots : « Culte antoiniste ». Lentement, les douze hommes, qui, par humilité, attachaient obstinément leurs regards sur le sol, se mirent en marche, guidés par l’Arbre de la Science du bien et du mal. Derrière eux venaient, avec les deux fils d’Antoine le Guérisseur, le Frère Dérégnaucourt, homme au crâne luisant et à la barbe vénérable qui, en quelque sorte, est le grand prêtre de l’antoinisme, et derrière lui marchaient, ou plutôt glissaient, en nombre considérable, drapées dans leur sombre costume, les sœurs antoinistes qui, pour la plupart, suffoquaient de douleur.
Se frayant péniblement un chemin à travers la foule, le noir cortège fit tout le tour de la ville pour arriver au cimetière, dont les murs étaient couverts de grappes humaines. On avait fermé les grilles. Lorsque le cercueil entra dans le champ de repos, on ne laissa pénétrer que les seuls antoinistes revêtus du costume. Mais la ruée fut telle que des femmes et des enfants se trouvèrent mal, sans que l’esprit du Guérisseur pût les protéger.
Déjà le cercueil d’Antoine le Généreux, était au bord de la fosse commune, où, sur son désir, on allait enfouir sa mortelle dépouille. Le lecteur recommença les litanies, et, quand il eut fini et que les fossoyeurs eurent descendu la bière au fond du trou, le Frère Dérégnaucourt s’approcha de la fosse en criant : « Notre Père Antoine n’était pas un grand seigneur, mais notre dieu qui s’est désincarné et n’a jamais cessé d’être parmi nous ! » — HENRY COSSIRA.
Excelsior, 1 juillet 1912