Aimez-vous les uns les autres (Le Fraterniste, 1er février 1924)

« Aimez-vous les uns les autres ».
Jésus-Christ.
Le Fraterniste, 1er février 1924

« Aimez-vous les uns les autres ».
Jésus-Christ.
Le Fraterniste, 1er février 1924
issu de l'article Les Antoinistes demandent la personnification civile
(dans La Dernière Heure, 6 mars 1921)(source : Belgicapress)
issu de l'article Les Antoinistes demandent la personnification civile
(dans La Dernière Heure, 6 mars 1921)(source : Belgicapress)
LES “ANTOINISTES„ DEMANDENT
LA PERSONNIFICATION CIVILE
S'il advient qu’un jour l'idée vous taquine de fonder en Belgique une église nouvelle ou une secte religieuse plus « à la page », c'est dans un de nos grands centres industriels qu'il conviendra de claironner d'abord votre doctrine. (Il est sage, n'est-ce pas, de baser toutes ses actions sur l'expérience acquise par soi ou par autrui.)
Sans doute en est-il parmi vos prédécesseurs qui vous montreront le chemin de la correctionnelle ou de la Cour d'assises. D'autres, qui ne furent point des rebouteux vous apprendront qu'il y a certain danger à détrousser les fidèles. Il faudra éviter tous ces errements. Les méthodes des « Darbistes » du Borinage, du bon-dieu de Ressaix ou du Père Dor à Roux mériteront quelque examen. S'il s'agit pourtant d'un succès à longue durée, c'est vers les « Antoinistes » de Jemeppe-sur-Meuse que votre attention devra s'orienter.
Fondé en 1906, le culte Antoiniste comptait quatre ans plus tard 160.000 adeptes. Et le 2 décembre 1910 ceux-ci adressaient aux Chambres une position par laquelle ils demandaient
de reconnaître par un projet de loi le culte Antoiniste à seule fin que ses temples soient exonérés des impôts et droits de succession, avec la restriction formelle pour respecter la pensée du fondateur, qu'il ne peut être accordé le moindre subside aux personnes morales préposées à la direction et à l'entretien des temples.
Cette requête ne fut pas accueillie.
Dans le courant de l'année dernière, la pétition était renouvelée, recouverte de 360,000 signatures belges et accompagnée des témoignages de sympathie d'un certain nombre d'administrations communales.
Il y fut répondu en substance :
Votre cuite peut être considéré comme fondation ou comme société à but lucratif.
Et voici les Antoinistes repartis pour une nouvelle campagne, si bien repartis d'ailleurs, que l'administration communale de Liége leur adressait également, il y a une quinzaine de jours, ce qu'ils dénomment « un témoignage de sympathie ».
Evidemment, Jésus, Mahomet et – comme dit Schuré – tous les « grands Initiés » n'avaient pas ces moyens à leur disposition, mais ils bénéficiaient par contre, de circonstances de temps et de lieux.
L'histoire nous apprendra si la manière des Antoinistes s'applique parfaitement à l'époque actuelle.
EN PELERINAGE A JEMEPPE-SUR-MEUSE
Jusqu'à présent, les échos de « l'Antoinisme » dans la capitale n'avaient guère retenti qu'à Forest où des adeptes ont fondé un temple. Nous aurions pu nous y adresser pour « éclairer notre religion ». Nous avons tenu pourtant à remonter à la source et c'est pourquoi nous avons fait, en profane, le pèlerinage de Jemeppe-sur-Meuse. Le gros bourg mosan n'a rien d'un Eden.
Par des rues à l'aspect mi-campagnard mi-citadin, nous arrivons à l'entrée du Temple.
Une inscription rappelle la date de fondation : « Culte Antoiniste : 1910 », ni tourelles, ni clochers, ni flèches. Une façade en pisé et qui ne surpasse pas les maisons voisines. Aucun motif architectonique.
Une « Sœur » nous reçoit, à qui nous exposons le but de notre visite.
– Je ne suis pas instruite, nous dit-elle ; je suis concierge.
Puis une autre sœur (épouse d'un richard volontairement appauvri pour servir l'Antoinisme) :
– Mère ne reçoit pas... Vous désirez des renseignements ! C'est regrettable que « frère » Delcroix soit absent. Il est le secrétaire du Comité général : il vous aurait documenté ; mais il est professeur à l'Athénée de Liége et il a des cours en ce moment. Je ne demande cependant qu'à vous être agréable : aussi je vais appeler notre « frère lecteur ».
Et nous voici bientôt devant un ouvrier mineur, accueillant et prolixe.
QU'EST-CE QUE L'ANTOINISME ?
Le Père Antoine, dit-il, est né à Mons-Crotteux. Il avait débuté dans la mine à l'âge de 12 ans. Puis, métallurgiste, il avait passé 3 ans en Allemagne et plusieurs années près de Varsovie où il s'était acquis un petit pécule. C'est dès lors qu'il commença à prodiguer ses soins à l'humanité.
Il revint à Jemeppe et s'adonna au spiritisme moral, non expérimental. Mais bientôt il devait faire sa révélation.
– Sa… ?
– Oui, sa révélation : c'est-à-dire qu'ayant amené à lui des adeptes, il leur démontra que
NOUS SOMMES TOUS DES DIEUX,
car si Dieu est notre Père, notre essence ne peut différer de la sienne. Cette révélation dura de 1906 1909.
– Ensuite !
– Ensuite, il fit le « développement » des choses qu'il avait enseignées. En 1910, il construisit ce temple. Il avait été traduit devant le tribunal de Liége comme guérisseur. Mais il déclara : « Je n'ai jamais dit que je guérissais, mais que c'est la Foi qui guérit ». Et c'était exact. Il fut acquitté.
Il s'est désincarné le 25 juin 1912 après avoir désigné pour lui succéder « Mère Antoine » qui compte 70 ans sonnés. Aujourd'hui donc, c'est elle qui fait les opérations.
– Qu'entendez-vous par opérations ?
– les quatre premiers jours de la semaine et le dimanche à 10 heures du matin, les fidèles viennent au Temple. Ils se recueillent, élèvent leur pensée vers le Père. Mère monte alors à la tribune et donne sa bénédiction à l'assemblée. Chaque assistant obtient ainsi la foi qu'il peut « requérir ». C'est en cela que consiste « l'opération ». Après cela je donne lecture des dix principes révélés.
– C'est là tout le rituel ?
– Il y a en outre des lectures qui se font le soir à 7 h. 1/2 chaque jour, sauf le samedi : car il faut nettoyer le temple.
Puis il y a le baptême et le mariage Antoinistes qui consistent uniquement en bénédictions données par Mère Antoine.
– Les Antoinistes admettent-ils le divorce ?
– Il n'en est point fait mention dans l'enseignement du Père. Mon avis, c'est que ceux qui voudraient divorcer ne sont pas encore à même de supporter leurs épreuves ; le cas ne s'est jamais présenté.
– Vous avez aussi des enterrements Antoinistes ?
– Ils se font dans la plus grande simplicité, sans discours, musique, ni bannière. A la levée du corps, un adepte lit les « dix principes » et la « réincarnation ».
Ici, le « lecteur » nous répète sous forme de conversation les théories, apprises dans « l'enseignement ». Mais tantôt nous avons fait le tour du Temple – une salle bien chauffée où, au parterre et aux galeries, s'alignent des bancs pour 200 personnes – et, sur le mur du fond, derrière une chaire et estrade à laquelle s'adosse une tribune nous est apparue, en lettres blanches sur fond bleu, la doctrine du Père :
« L'enseignement du Père, c'est l'enseignement du Christ révélé à cette époque par la Foi. » Puis, en dessous est expliquée « L'auréole de la Conscience ». Nous lisons : « Un seul remède peut guérir l'humanité : la Foi. C'est de la Foi que naît l'amour, l'amour qui nous montre dans nos ennemis, Dieu lui-même. Ne pus aimer ses ennemis c'est ne pas aimer Dieu, car c'est l'amour que nous avons pour nos ennemis qui nous rend dignes de le servir. C'est le seul amour qui nous fait vraiment aimer, parce qu'il est pur et de vérité. »
Cet amour de l'ennemi est, pourrait-on dire, le mobile des sympathies recueillies par les Antoinistes.
– Jamais, nous disent des habitants de l'endroit, un Antoiniste ne supporte que l'on « décause » quelqu'un.
LA MULTIPLICATION DES TEMPLES
Revenons à notre « lecteur » :
– Les Antoinistes ont beaucoup d'adeptes ?
Nous avons actuellement des temples à Visé, à Villers-le-Bouillet, à Paris, à Vichy, à Monaco, à Liége, à Jupille, à Jumet, à Souvret, à Herstal, à Jemeppe, à Forest-lez-Bruxelles, à Bierset, à Montegnée, à Seraing, à Momalle, à Stembert, à Ecaussines, à Verviers.
Bientôt, nous en aurons un à Tours
– Diable... !
– En outre, nous avons des groupes nombreux – une soixantaine – qui n'ont point encore de temple. Il y en a jusqu'en Amérique et au Canada.
Tout cela demande une organisation et de l'argent ?
– Un Conseil général nommé par la mère gère les intérêts matériels du Culte, à Jemeppe ; enfin pour chaque temple, la Mère désigne un Conseil d'administration de 7 membres. Les desservants des temples sont aussi nommés par la Mère.
Celle-ci, avant sa « désincarnation » déléguera ses pouvoirs à celui qu'elle jugera le plus digne.
Tous les temples sont bâtis grâce à des dons anonymes ; car tous nos services sont gratuits ; nous nous bornons à vendre nos brochures. Tout adepte qui fait payer sa prière n'est plus d'accord avec la loi divine. Nous avons notre imprimerie, nos dactylographes.
– Vous avez obtenu, par la foi de nombreuses guérisons ?
– Je ne puis vous dire cela moi-même. Il faudrait le demander aux malades.
– En quels termes êtes-vous avec le clergé ?
– Pour nous ce sont des « frères » comme nous. Dans le temps, les prêtres ont combattu l'Antoinisme ; maintenant je n'en ai pas connaissance. J'ignore s'ils nous ont excommuniés.
L'UNIFORME
Et longuement, le « lecteur du temple » nous parle encore de l'uniforme des adeptes : pour les frères – lisez les hommes – la jaquette fermée tombant jusqu'à mi-mollet et le haut chapeau à visière ; pour les « sœurs » (les femmes) la robe noire à bonnet ruché retenant un petit voile qui descend jusqu'aux épaules.
LA POUSSE DES CULTES
– Des cultes, nous disent quelques instants plus tard, des habitants de Jemeppe, il en pousse partout dans les environs : on parle déjà d'un certain Père Martin ; en outre, on construit, à Sclessin, un temple d'un nouveau genre. Il s'intitulera : La maison de Dieu, et sera dédié à la fois au Père Antoine, à Allan Kardec et à... Jeanne d'Arc.
Des cultes ? Mais on en fonde comme on veut au pays de Liége. Mais cela ne « tient » pas toujours longtemps.
Le Père Antoine, pensons-nous, n'a pas fait que des adeptes. – R. H.
La Dernière Heure, 6 mars 1921 (source : Belgicapress)
issu de l'article Les Antoinistes demandent la personnification civile (dans La Dernière Heure, 6 mars 1921)
(source: Belgicapress)
Chronique des Tribunaux
Tribunal correctionnel de Charleroi
Audience du 22 novembre
Le Père Dor en Correctionnelle
LES ALEAS DE LA DIVINITÉ
Dès 6 heures et demie du matin, nombre de personnes se pressent déjà devant les portes, encore closes du Palais de justice.
Toutes sont désireuses d'être placées de façon à voir le Christ réincarné et d'entendre la suite de la plaidoirie de Me Lucien Lebeau.
Le prévenu prend place à son banc quelques instants avant l'ouverture de l'audience.
La parole est continuée à Me Lucien Lebeau, premier défenseur du prévenu.
L'honorable avocat rappelle qu'à la dernière audience il en était à la démonstration de la sincérité du Père Dor.
Celui-ci a mis ses actes en concordance avec ses principes.
Il reste à dire que la pensée de M. Dor a été de fournir à ses adeptes un aliment sain en recommandant la margarine « Era ».
La firme Vandenberg's Limited avait le monopole de la vente. Le prévenu n'a en aucune idée de lucre.
Il est évident qu'un autre personnage n'aurait eu en vue que de gagner de l'argent.
Comment peut-on concilier pareillement mentalité avec celle d'un épervier, oiseau de proie ?
Dans ces conditions, le tribunal voudra-t-il faire des difficultés pour reconnaître la sincérité de M. Dor ? Non, n'est-ce pas.
Personnellement, Me Lebeau avait tenu, au début, en suspicion la sincérité du prévenu, mais lorsqu'il connut la vie de M. Dor, il ne pensa plus ainsi.
Il y aussi le fait Delcroix. M. Delcroix avait offert à M. Dor une somme de 5.000 francs pour avoir guéri son épouse.
M. Dor a refusé. Le témoin a déclaré que si le prévenu avait insisté pour en obtenir 10.000, il les aurait donnés volontiers.
Voilà donc M. Dor qui refuse alors que de bon gré on voulait lui donner de l'argent. Voilà un singulier escroc ! Les Chartier se plaignent que M. Dor leur a escroqué de l'argent sous la menace de douleurs morales, alors qu'il refuse de l'argent – 10,000 francs – qu'on lui offre.
De pareils exemples ne peuvent pas se concilier avec are intention cupide de la part de M. Dor.
Il règne dans la sphère des adeptes du Père Dor, la conviction qu'on ne pouvait pas offrir de l'argent.
Me Gerard. – Il était bien triste lorsqu'on mettait des boutons de culotte dans le tronc ?
Me Lucien Lebeau. – Il ne voulait pas être l'objet de plaisanteries.
Me Bonehill. – Pourquoi votre client a-t-il accepté notre argent ?
Me Lebeau. – Mais ne m'interrompez pas, je vous prie.
Me Bonehill. – Pendant ma plaidoirie, vous m'avez interrompu continuellement, à tel point que Me Morichar a dû vous engager à vous asseoir.
Me Lebeau. – Puisqu'alors vous protestiez, prêchés maintenant d'exemple. (Rires).
M. le Président. – C'est cependant ce que vous devriez plaider : c'est ce point que signale Me Bonehill.
Me Bonehill. – Absolument.
Me Lebeau. – J'y viendrai mais il y a deux faits : l'escroquerie morale et la matérielle.
Il régnait donc parmi les Doristes l'opinion qu'il ne fallait rien donner.
Il est évident que M. Dor avait inspiré à ses adeptes le mépris de l'argent, mais non à son avantage.
L'honorable défenseur rappelle le cas de M. Muylaerts dont la femme avait fait un don anonyme de 150 francs que M. Dor a fait rependre à la suite de son prêche.
Le fait d'avoir mis un tronc dont le contenu devait servir à la construction de la salle est parfaitement logique et ne constitue pas une escroquerie.
Les avis qu'il publiait étaient significatifs à cet égard. Chaque geste du Père Dor, constitue au contraire, un geste repoussant l'argent.
M. Dor est réellement un croyant, un illuminé qui ne croit pas à la valeur de l'argent.
Il tient en justice autre chose que des affirmations toutes gratuites.
M. Dor est, au contraire, un homme naïf.
Il a commis des maladresses qui jurent avec la prévention dont on l'accable. Dans l'affaire de la margarine il se compromet sans profit pour lui. La brochure qu'il a faite en 1915 à l'occasion de son procès constitue une nouvelle maladresse.
Il y a écrit que ses adeptes devaient déposer en toute sincérité et il a envoyé cette brochure à la plupart des magistrats. S'il avait voulu prescrire à ses adeptes un faux témoignage, il l'aurait fait de personne à personne, on sait que les femmes, même doristes, sont des bavardes. (Hilarité.)
Me Gérard. – Alors pourquoi demandait-il à ses adeptes de lui communiquer par écrit les témoignages qu'ils allaient faire devant le tribunal ? Pour tirer les meilleurs sans doute ?
Me Lebeau. – Non, non ; M. Dor est monté en chair, il devait parler et il a parlé.
Me Gérard. – A bon entendeur, salut.
Me Lebeau. – M. Dor fait placarder une affiche invitant les personnes désireuses de faire une bonne œuvre de faire un don pour le chauffage de la salle. Il faisait donc tout au grand jour, et on a représenté cet homme comme un être tortueux.
M. Dor a bien dit un jour à M. Chartier qu'il avait un tempérament apoplectique, mais il y a une nuance avec l'insinuation du témoin Chartier qui a affirmé que le prévenu l'avait menacé d'apoplexie.
J'ai déjà entendu des gens qui disaient : « Il faut être stupide pour aller à la messe ». J'ai trouvé ce raisonnement stupide, car les personnes qui ont la foi sont des fonctionnaires, des commerçants pour qui le fait d'aller à la messe constitue un gage de succès dans leur avancement ou dans leurs affaires.
Il en est de même pour les Doristes parmi lesquels nous voyons un officier de police et des artisans.
Un témoin est venu dire : « Oui je crois que M. Dor est le Christ réincarné et qu'il est ici comme il était devant an tribunal il y a 2000 ans. »
Et bien ce témoin était sincère.
Me Gérard. – Et ce témoin s'est rétracté au sujet des bandages herniaires.
Me Lebeau. – J'y viendrai, tous les témoins Doristes étaient sincères.
Quand j'ai demandé à M. Muylaerts s'il savait qu'il y avait une seconde édition du livre « le Christ parle à nouveau », le témoin a répondu : « Je crois que... » Les mots « je crois que » prouvent la sincérité du témoin.
Le chef et le fondateur de cette petite église est M. Dor.
Cette église a un noyau d'adeptes, 8,000 je crois.
Le prévenu. – 15,000.
Me Gerard. – Le boudhisme en a 500 millions.
Me Lebeau. – Toutes les personnes qui rendent journellement visite au Père Dor sont donc des adeptes qui étaient malades physiquement avant de l'être moralement.
Me Gérard. – Je retiens l'aveu.
Me Lebeau. – Ne m'interrompez pas ainsi, je vous prie. Toutes ces personnes sont donc des adeptes qui viennent se confier au fondateur de l'Ecole morale.
Il dit lui-même dans une brochure que ses adeptes viennent régulièrement le consulter pour entretenir leur loi dans sa morale. Outre les consultations individuelles, il y a aussi des réunions publiques collectives.
En outre, il y a de petits cénacles pour la lecture. Ceci évoque les réunions de protestants pour lire la Bible.
Le culte Doriste est donc semblable à tous les autres cultes.
Il est à remarquer que le droit de croire est accompagné du droit d'organiser des manifestations extérieures sans pouvoir être interdit ni poursuivi.
M. le Président. – Nous sommes tous d'accord là-dessus.
Me Lebeau. – Pour exercer ce culte, on peut ouvrir un temple ou une église.
Il y a les cultes reconnus et les cultes non reconnus, mais leur liberté, à l'un comme à l'autre, est garantie par l'article 14 de la Constitution.
Dès qu'on professe une foi, il faut un temple, des réunions, du charbon et dès lors il y a un problème financier et M. Dor avait le droit de le résoudre.
M. Dor avait donc besoin d'argent et il a mis un tronc dont l'argent a servi à l'édification de la salle.
Cette dernière ayant été construite, le tronc fut enlevé et cependant il avait le droit de le garder ; il est impossible qu'il put vivre d'un autre métier. Ceux qui ont le droit de demander des comptes à M. Dor ce sont les gens qui lui ont donné de l'argent.
Le tribunal doit s'incliner devant cette petite église parce qu'elle échappe à sa compétence. S'il y avait des manœuvres basses et grossières pour gruger des imbéciles, le tribunal aurait quelque chose à y voir.
Je comprendrais poursuivre des imposteurs tels que le bon Dieu de Ressaix et autres personnes n'appartenant à aucun culte et qui cependant s'occupent de guérir. Dans le cas présent, M. Dor est le chef d'une église et d'une doctrine.
Dire que cette doctrine n'est pas vraie et la condamner atteindrait les adeptes dans leurs convictions les plus chères.
Me Lebeau aborde enfin l'examen de manœuvres frauduleuses que l'on reproche à M. Dor.
Il s'étonne qu'on ait poursuivi ce dernier.
Les Doristes ont une morale qu'ils s'efforcent de pratiquer.
Il est injuste de chicaner M. Dor qui, au lieu d'ouvrir un cinéma, un café ou une maison de prostitution a ouvert une école morale où il enseigne une morale supérieure pour le plus grand nombre de ces innombrables personnes qui la fréquentent.
Il eut mieux valu s'inspirer des procédés usités en Amérique et en Angleterre, qui laissent en paix ces petits cultes ; dans ces pays, on n'est pas plus catholique que le pape. Pourquoi, ici, réclamer sur une question de quelques pièces de cent sous ?
On a dit que Dor est un charlatan. On réclame de lui les qualités contraires à celles qui sont nécessaires pour réaliser une œuvre comme la sienne.
Cette œuvre suppose une conviction que les idées que l'on a sont supérieures à celles des autres. S'ils n'avaient pas cette conviction, les Doristes ne seraient pas ce qu'ils sont.
Ils ont des expressions qui leur sont propres, Luther s'est attaqué au pape, il a soutenu à la face du monde qu'il était l'Ante-Christ ; il avait en lui une confiance extraordinaire, il a réussi et de par son influence il a même provoqué des guerres.
Il arrive souvent aux fondateurs de religions qu'ils ont l'impression que leurs idées viennent du ciel et ce à cause de l'intensité de leurs convictions. Ils ont des visions et c'est ainsi que Mahomet a fort bien pu dire qu'il avait reçu la visite de l'ange Gabriel...
Par une intention honnête, M. Dor a dit : « Le Christ parle à nouveau » et il était sincère quand il s'est dit le Christ réincarné, le Messie du 20e siècle.
Il n'a ici aucune intention frauduleuse en s'appelant de la sorte.
C'est l'ordre religieux avec des exagérations, avec des emphases.
Le tribunal l'admettra comme naturel.
M. le procureur du roi doit démontrer au moyen d'autres arguments qu'il y a intention frauduleuse. On reproche à M. Dor un esprit de lucre. Ici encore il y a une déduction fausse.
Le prophète est souvent dépourvu de délicatesse et de goût, car parlant aux foules, il emploie un langage spécial et imaginé destiné à faire impression.
On se demande comment le Père Dor a mis au bas de la première page de son livre que la base de ses principes était l'amour du Bien.
Si M. Dor était un réel charlatan, il eut plutôt écrit : « Guérison certaine, concurrence impossible » ; chez les Salutistes, l'allure réclamière se confond avec l'allure commerciale.
Encore une fois, la thèse de M. le Procureur du Roi devrait prouver qu'il y avait un intérêt cupide.
En réalité, il faut prendre l'homme dans son ensemble. Les qualités s'accompagnent immanquablement de défauts.
On est descendu encore plus bas dans les objections. On lui a reproché son costume. C'est un argument qui ne prouve rien.
Le choix de notre costume, le choix de la coupe de cheveux et de la barbe ; c'est le reflet de nos idées et de nos caprices personnels.
M. Dor, notamment, qui est convaincu qu'il est dépositaire de la doctrine du Christ, a cru tout naturel de se vêtir et de se « croquer » à la mode de ce dernier.
L'allure extérieure de son costume d'apôtre le maintient dans son rôle. Nous ne sommes pas seulement une âme, mais aussi un corps.
Toutefois, il ne faut pas croire que le port de cet habit influe d'une façon exagérée sur l'esprit des adeptes.
Me Bonehill a entamé là-dessus un couplet...
Me Bonehill. – Et vous, vous entamez le refrain. (Rires).
Me Lebeau... fort fallacieux destiné à abaisser les idées de morale de M. Dor.
Celui-ci invite la personne qui vient le trouver à avoir un ton sérieux.
M. Dor fait quelques gestes rudimentaires, il n'y a ni feux de rampe, ni vitraux, ni jet de lumière.
Ces cérémonies rudimentaires s'exerçant dans un temple, dans un milieu spécial, ne constituent pas une intention frauduleuse.
M. Dor veut convertir des âmes à un culte. Il y a les robes d'avocats.
Me Bonehill. – Ne déconsidérez pas notre robe.
Me Lebeau. – L'esprit des croyants doit être impressionné.
M. Dor fait un minimum de cérémonie : c'est son droit. 0n lui reproche qu'il s'attribue le pouvoir de guérir, mais les adeptes reconnaissent que le Père Dor soulage simplement.
Lorsque M. Dor dit que recevant des malades, il les soulage, ment-il ? Non puisque Me Gérard a reconnu que le prévenu avait un fluide particulier.
A cet égard il est utile de rappeler les poursuites dont fut l'objet Antoine le Guérisseur et le Parquet de Liége peut être plus avisé que celui de Charleroi, a délégué deux médecins qui ont interrogé le Père Antoine et divers de ses adeptes se disant guéries.
Ces docteurs se sont acquittés de leur tâche avec une grande conscience.
Ils admettent la sincérité du Père Antoine et reconnaissent certaines guérisons jugées impossibles dans certains cabinets de docteurs.
Le père Antoine n'était donc pas un imposteur ni un escroc, mais bien un homme sincère.
Le tribunal s'inspirera des conclusions de ce rapport et ne frappera pas le Père Dor.
M. Dor ne dit même pas qu'il guérit les gens, mais dit au contraire que ces derniers sont soulagés mais non guéris. Vous seuls pouvez vous guérir par effort personnel.
Un charlatan tiendrait un autre raisonnement, profiterait du premier mouvement d'extase du malade pour le persuader de sa guérison radicale.
M. Dor conseille alors de suivre les instructions contenues dans son livre.
Dans l'esprit de M. Dor, la guérison véritable, c'est de faire disparaître la cause et on n'y arrive qu'en pratiquant sa morale.
Il s'intitule le guérisseur des âmes souffrantes. Si on le consulte comme guérisseur de maux physiques, pour ensuite aller se replonger dans les plaisirs malsains, M. Dor déclare lui-même que tel n'est pas son pouvoir, car il ne fait que soulager, mais ne guérit pas.
Le travail du charlatan a pour but de soutirer de l'argent et dans ce but ne sous évalue pas son travail. Il promettra le maximum d'effet avec le minimum d'efforts.
M. Dor fait le contraire ; la pratique de sa morale est extrêmement dure et sévère. Il exige de ses adeptes un effort absolument surhumain.
La conséquence en est que la façon d'agir de M. Dor est contraire à celle des charlatans.
Le petit miracle qu'il réalise par le soulagement momentané, il en détruit de suite l'impression dans l'esprit de son adepte à qui il impose sa doctrine morale.
S'il guérit, s'il soulage, on a dit que c'était au moyen de son fluide. Ceci est une blague.
Par fluide, qu'entend M. Dor ? C'est un mot qu'il a emprunté à la science spirite.
Il parle du fluide homme, fluide de colère, etc.
Il veut dire que ce sont des essences qui dégagent certaines influences.
Il veut parler de son influence à la fois morale et physique.
Le corps de l'homme a des nerfs et il est indéniable qu'il dégage une influence morale.
Me Lebeau parle de l'opération individuelle reprochée au prévenu.
Me Bonehill. – Parlez-nous de la pompe foulante.
Me Gérard... et aspirante.
Me Lebeau. – J'en parlerai tantôt.
Me Bonehill. – Vous allez toujours parler de tout et vous n'en faites rien. Vous n'avez pas encore rencontré la prévention.
Me Lebeau. – Je suis convaincu du contraire. Le grand mérite du Père Dor est qu'il dit aux gens qu'il guérit qu'il y est arrivé parce qu'il était mû à leur égard de grands sentiments de charité.
C'est donc dire à ces personnes : pratiquez la charité et alors vous complèterez votre guérison.
Cette théorie a pour eux un effet foudroyant et la pratique de ce principe amène un résultat étonnant.
Aux docteurs il manque cet ascendant moral que possède M. Dor à la suite de circonstances particulières.
Les Doristes ont pour M. Dor une reconnaissance qui va jusqu'au délire.
Il n'y a pas eu de pratiques mystérieuses.
Me Gérard. – Parlez nous de l'eau salée ?
Me Lebeau. – Nous en parlerons, soyez tranquille, et vous verrez que l'eau salée se dessalera.
L'honorable avocat rappelle les dépositions des témoins à décharge qui tous ont dit qu'il n'y avait pas de passes magnétiques, que M. Dor n'employait aucune manœuvre spéciale et qu'il n'y a pas d'opération individuelle.
La pose du Père Dor est une pose évangélique. L'opération générale est celle qui est faite pour les vivants et les morts.
Il ne s'agit pas de guérison : c'est la célébration de la fête de la Toussaint, fête catholique.
Le jour de la célébration de cette fête, il y a chez les Doristes un sentiment de pieux souvenir à l'adresse de ceux qui sont morts.
M. Dor n'a rien innové, mais il a trouvé en lui-même des notions d'amour et de bien.
Le sentiment religieux est un sentiment excessif qui pousse l'adepte à un élan furieux qui aboutit parfois à un sacrifice personnel ; ils ne sont pourtant pas fous. Qu'étaient-ce les chrétiens dans les temps primitifs ?
Ces gens étaient les esclaves pauvres et misérables, ils étaient traqués et se réunissaient dans les catacombes où ils célébraient le culte à l'intention du Christ leur sauveur, dans les yeux ils avaient les éclairs de la foi religieuse.
Les Doristes sont mus par ce même sentiment et le transport de ces gens est dicté par leur reconnaissance envers le père Dor qui les a délivrés d'un esclavage moral. Vous devez admettre la sincérité de M. Dor qui tient beaucoup plus à son rêve qu'à l'argent.
Lorsque les adeptes achetaient un livre, c'était dans l'intention non de rémunérer M. Dor, mais bien dans le but de s'initier à sa doctrine. Le livre précieux contenant les principes du Père Dor constitue pour ses adeptes un livre évangélique.
Il est établi que M. Dor ne demandait à personne d'acheter ce livre.
Seuls, les époux Chartier et Mme Delisée ont prétendu le contraire.
Le prévenu n'a même plus voulu, à un certain moment, qu'on vendit le livre. Ces gens savaient cependant que le Père Dor réalisait un bénéfice sur la vente des livres, mais ils n'ignoraient pas que M. Dor devait vivre et ils savaient qu'ils l'aidaient de la sorte.
Depuis la guerre, le colportage a complètement cessé.
Qui vendaient les brochures ? Mais précisément les époux Chartier et Mme Delisée. Pour acheter les brochures, on devait s'adresser à cette dernière et si M. Dor avait tenu à exploiter cette vente, à la forcer même, il eut donné des instructions dans ce sens à Mme Delisée ; or, celle-ci, n'en a jamais rien dit. M. Dor n'a donc jamais eu cette pensée : celle de s'enrichir.
Ce qu'il demande à la vente de ces brochures, c'est de gagner de quoi vivre.
Le désintéressement et la sincérité de M. Dor sont une fois de plus démontrés.
L'audience est levée à midi 45 ; elle sera reprise mercredi prochain à 9 heures du matin.
Me Lebeau a déclaré en avoir encore pour deux bonnes heures.
La sortie du Palais se fait dans le calme le plus complet, mais dès que Pierre Dor paraît ce sont des huées et des coups de sifflet à son adresse.
Suivi d'une foule d'environ 1500 personnes, le prévenu entouré de quelques partisans se dirige vers la gare de Charleroi-Sud. RASAM
La Région de Charleroi, 23 novembre 1916 (source : belgicapress.be)
JEMEPPE
Les dénominations des rues de Jemeppe vont être changées comme ci-dessous. Les plaques commandées vont être livrées sous peu et placées sur les murs, dont les noms ont subi des modifications :
1) La rue de l'Hôtel communal devient « rue Joseph Wettinck », 1852-1907, conseiller communal, député, fondateur de la Coopérative et des groupes socialistes ;
2) L'avenue du Bois-de-Mont devient « avenue Guillaume Lambert », 1850-1918, donateur de l'Hospice des Vieillards ;
3) La place d'Armes, devient « pl. Hector Denis », 1482-1913, député socialiste de Liége, éminent sociologue ;
4) La rue Péronne devient « la rue Antoine Delporte », 1855-1919, député ;
5) La rue de la Campagne devient « rue Jean Volders », 1835-1898, tribun populaire, fondateur du parti ouvrier belge ;
6) La rue Aripette devient « la rue Royer Emile », 1860-1918, avocat éminent, député d'Ath-Tournai ;
7) L'impasse Baivy devient « rue Ernest Solvay », 1838-1992, philanthrope éclairé, créateur de nombreux établissements d'instruction ;
8) La rue Bois-de-Mont jusqu'au Plateau devient « rue Alfred Smeets », 1852-1909, échevin de Seraing, député de Liége ;
9) La place Saint-Lambert devient « place du 21 Avril » ;
10) La place Saint-Leonard devient « la place Jean Jaurès », 1859-1914, puissant tribun français ;
11) Rue de l'Industrie devient « rue Gustave Baivy », 1849-1921, musicologue distingué, fondateur-directeur de la Royale Fanfare de Jemeppe ;
12) La place d'Orange devient « la pl. Alfred Defuisseaux », 1843-1901, député de Mons ;
13) La rue Large devient « rue César de Paepe », 1848-1890, fondateur du parti ouvrier belge ;
14) Rue de Tilleur devient « rue Francisco Ferrer », victime de le réaction espagnole, fusillé le 13-10-1909.
La Meuse, 13 février 1923 (source : Belgicapress)
Le numéro 8) de cette liste nous intéresse, car ce sera le nom de la rue du temple de 1923 jusqu’à la fusion des communes de 1977 (la ville de Seraing à laquelle Jemeppe sera rattachée possédant déjà une rue Alfred Smeets).
LE PÈRE DOR
EN CORRECTIONNELLE
Quelle sera l'issue du Procès ?
Ainsi que nous l'avons dit, nombre de personnes qui, jusqu'ici, ont suivi les débats avec beaucoup d'intérêt se livrent à un tas de suppositions quant à l'issue de ce procès sensationnel.
Les uns disent : « La prévention ne tient pas et le Père Dor sera acquitté, car sa religion ressemble à toutes les religions et l'exercice de ces dernières est garanti par l'article 14 de la Constitution ».
D'autres opinent qu'une condamnation sévère interviendra car Pierre Dor est un mystificateur et il a abuse de l'ascendant qu'il possède sur ses adeptes pour se faire remettre par ces derniers des sommes relativement importantes.
Généralement, on parle peu de la troisième prévention : celle d'attentat à la pudeur.
L'opinion, qui prévaut au palais, est qu'après la plaidoirie de Me Morichar qui ne manquera pas d'être brillante, il se peut qu'il reste bien peu de chose de cette prévention.
On est plus pessimiste en ce qui concerne l'exercice illégal de l'art de guérir et le délit d'escroquerie.
Des avis autorisés escomptent une condamnation et la grande majorité de personnages compétents estime qu'après le brillant réquisitoire de M. Mahaux ,substitut du Procureur du Roi, les plaidoiries admirables et fouillées de MMes Gérard et Bonehill, le Père Dor aura grand peine à s'en tirer indemne, malgré les efforts de son défenseur, Me Lucien Lebeau, lequel, dans l'intérêt de la cause de son client, a procédé à un immense travail préparatoire.
Quant à nous, nous n'émettrons aucune opinion car il nous semble que le plus sage est d'attendre.
Médicalement parlant, il faut espérer que la loi est suffisamment armée pour mettre un terme aux agissements dangereux de certains empiriques dont les conseils pernicieux vont à l'encontre de toute science médicale et compromettent dangereusement la santé publique.
Au point de vue de la doctrine, bornons-nous à dire qu'il est aisé de reprendre par-ci par-là quelques principes de religions diverses, de les amalgamer pour en faire un tout attirant le public par certains côtés mystérieux.
Evidemment, on ne peut attacher la moindre confiance à semblables théories qui n'ont d'autre but que d'attirer les gogos.
Ce serait peut-être le moment de rappeler un mot célèbre de Talleyrand qui, interrogé sur la doctrine d'un empirique bien connu au temps du Directoire, répondit par ces mots : « Tout cela est bien, très bien même, qu'il aille maintenant se faire crucifier » RASAM
La Région de Charleroi, 20 novembre 1916 (source : Belgicapress)
Qui évoque (de manière dégradante) le projet d'un temple antoiniste
pour la ville de Liège par le frère François Tinlot