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La Meuse, 15 décembre 1906, soir (source : Belgicapress)

Publié le par antoiniste

Felix Dengis (La Meuse, 15 décembre 1906, soir)(Belgicapress)UNE MYSTERIEUSE AFFAIRE

A CHOKIER

C'EST UN CRIME. – UN CERCUEIL PROFANE. –
LE MEURTRIER SE CONSTITUE PRISONNIER

    Nous avons, ce samedi matin, donné les détails de la dramatique affaire qui a causé à Chokier et à Jemeppe une émotion bien compréhensible. Mais aux mystérieuses circonstances que nous avons relatées devait venir s'ajouter un fait de plus haute gravité et dont l'horreur dépasse l'imagination.

Cercueil profané

    On sait que, l'autopsie pratiquée, les restes de la victime, l'épouse Félix Dengis, avaient été placés dans un cercueil scellé par les magistrats instructeurs et laissé à la Morgue de Jemeppe.
    Or, vendredi après-midi, en pénétrant dans ce lieu funèbre, la police constatait qu'un inconnu s'était introduit en escaladant le mur du cimetière, puis en brisant un carreau de la fenêtre du local.
    On s'aperçut alors que les scellés du cercueil avaient été brisés, le couvercle soulevé à l'aide d'un outil et les restes du cadavre mis à découvert. Quel pouvait être l'auteur de cette profanation ? Cet acte odieux était-il l'œuvre de celui qu'on recherchait, de Félix Dengis ? Cet homme, disparu avec deux de ses enfants, les aînés, avait-il en réalité tué sa femme et, pris de remords, ou agissant sous l'empire d'un sentiment d'une psychologie déroutante, avait-il voulu revoir les restes de celle dont la mort s'était accomplie d'une façon aussi tragique ? C'est ce que l'on ne sait. Mais cet acte était certainement de nature à faire faire un grand pas à la justice et à diriger des rechercher dans un cercle plus restreint.
    Aussi, le parquet, après avoir fait une nouvelle descente à la Morgue, vendredi, à 9 heures et demie du soir, donnait-il l'ordre d'opérer ces recherches dans Jemeppe et les localités environnantes, y compris à Liége, où les agents de la Sûreté reçurent l'ordre de se mettre en campagne.

Notre enquête

    Poursuivant notre enquête, nous nous sommes rendu ce samedi matin à Chockier, ou demeure, nous l'avons dit, les époux Emile Dengis, chez lesquels est hébergé depuis quelque temps un des quatre enfants de Félix Dengis, le petit Armand, âgé de 3 ans et demi.
    Dans ce ménage d'honnêtes travailleurs, dont le père, ouvrier mineur, est occupé au charbonnage du Nord de Flémalle, sont quatre autres enfants, dont l'aîné, Jean-Baptiste, âgé de 13 ans, travaille au même charbonnage pour grossir un tant soit peu l'avoir du ménage, ce qui ne l'empêche pas, du reste, en brave petit gars qu'il est, de suivre des cours d'école du soir.
    Quand nous arrivons chez Emile Dengis, nous trouvons celui-ci en train de fumer sa pipe, l'air préoccupé, tandis que sa femme, près de la fenêtre de l'unique place du rez-de-chaussée, est en train de lessiver un tas de linge. Dans cette place, qui sert de cuisine, sont deux fillettes, dont la plus grande vague aux soins du ménage.
    Nous expliquons à ces braves gens le but de notre visite et demandons quelques renseignements sur la façon d'être des époux Félix Dengis durant les trois jours, du 17 au 20 novembre, qu'ils passèrent ensemble dans leur maison. On nous répond que ceux-ci paraissaient bien s'entendre et qu'à aucun moment nulle discussion ne s'est élevée entre les époux.
    « Nous savions pourtant, nous dit l'épouse Dengis, que mon beau-frère était extrêmement jaloux de sa femme et que celle-ci, lors d'autres visites à Chokier, se plaignait d'être brutalisée par lui. Enfin, l'accord ne régnait plus depuis longtemps dans le ménage, mais rien ne pouvait faire supposer que, lasse de la jalousie tyrannique de son mari, Ferdinande Humblet pourrait mettre fin à ses jours. »
    Mais une singulière circonstance devait rester dans la mémoire des époux Emile Dengis. Le 20 novembre, en effet, jour du départ du mari et de la femme, qui devaient se rendre à Jemeppe pour faire quelques achats, Félix Dengis dit tout à coup à sa femme, alors que l'on venait d'achever le repas de midi :
    « Eh bin, bâçelle? Vinez-ve fer l'lette ? » Tous deux montèrent alors à l'étage, d'où ils redescendaient quelques instants après. Dès ce moment, Felix Dengis ne quitta plus sa femme d'une minute, semblant épier tous ses mouvements. Vers 2 heures et demie, les époux quittèrent la maison pour se rendre à Jemeppe.
    Quand Dengis rentra seul, à 1 heure du matin, sa belle-sœur lui demanda ce qu'était devenue sa femme. « Vosse soûre », répondit Dengis, « c'est ine belle... Louquiz cisse lette chal qui dj'a st-attrapée... » II exhibait en même temps une lettre que son épouse écrivait à un prétendu amant, habitant Marcinelle et dans laquelle elle lui annonçait un prochain retour, aussitôt qu'elle pourrait abandonner son mari.
    Mais répliqua la belle-sœur, « n'esse nin là l'lette qui v'lî avez fet scrire divant d'enn-aller ? »
    Nenni, dit Dengis, « cisse là c'esteut eune qui djî li féve sicrire à s'galant po li d'nner on rendez-vous... Mins c'est mî qui âreus stu… »
    La conversation prit fin et Dengis alla se coucher. On sait le reste.

Surprise des époux Dengis

    On conçoit l'émoi causé au foyer des Dengis par cette affaire qui, ce matin encore, n'était pas encore éclairée. Mais celui-ci ne devait que grandir encore.
    Ce samedi matin, à 6 heures, ces braves gens voyaient entrer chez eux une voisine, la dame Ralet, qui tient un café à quelques mètres de là, sur la grand'route. Celle-ci tenait par la main une fillette que les époux Dengis reconnurent aussitôt. C'était la petite Joséphine, âgée de 5 ans, que l'on croyait à Grâce-Berleur, chez le père des Dengis et qui se trouvait à Chokier depuis la veille à 8 heures du soir.
    Mme Ralet apprit aux époux que ce jour-là, dans la soirée, en venant dans le corridor de sa demeure, elle avait aperçu l'enfant. La fillette, interrogée, dit que son père était allé la chercher chez marraine, la sœur des Dengis, à Grâce-Berleur, et l'avait amenée sur le train pour voir sa « tante Pauline », à Chokier.
    Il l'avait alors menée jusque devant la maison, avait secoué la clinche de la porte, mais comme on ne répondait pas, il était revenu sur ses pas, l'avait fait entrer dans le corridor, où la dame Ralet l'avait trouvée et hébergée jusque ce samedi.
    Cette affaire devrait enfin avoir son dénouement. On avait vu, paraît-il, vendredi soir, à Jemeppe, Felix Dengis qui semblait s'en aller au hasard par les rues. M. Jacquet, commissaire de police de la commune, ayant été averti, fit immédiatement suivre cette piste par ses agents. Mais Felix Dengis avait trouvé à se loger et les recherches entreprises hier demeurèrent vaines.
    Ce samedi à 10 heures du matin, M. Jacquet était informé que Dengis était aux mains de la gendarmerie de Tilleur. Le fait était exact. Se sentant probablement sur le point d'être arrêté, il avait préféré aller se constituer prisonnier.

Les aveux du meurtrier

    Aussitôt interrogé par le commandant de la brigade, il entra dans la voie des aveux et déclara que, poussé par la jalousie, certain qu'il était d'être trompé par sa femme, il avait résolu de la supprimer. Tous deux s'étaient rendus à Jemeppe pour y faire quelques achats. En revenant, dans la campagne, entre Flémalle et Chokier, il avait adressé des reproches à sa femme et, soudain, dans un accès de colère, l'avait poussée à l'eau en lui disant : « Tu m'as trompé, mais tu ne me tromperas plus ! »
    La malheureuse avait disparu, tandis qu'il poursuivait son chemin.
    Ces déclarations actées, le parquet fut avisé. Ordre fut immédiatement donné de transférer le coupable à Liége, où quelques heures après il était écroué à la prison Saint-Léonard.
    Ajoutons que le meurtrier déclara aussi avoir ramené et placé à Marcinelle les deux enfants avec lesquels il était parti de Chokier.
    Le parquet de Liége s'est rendu cette après-midi dans cette localité, pour recueillir les derniers témoignages nécessaires à l'instruction.
    Voilà donc éclaircie cette tragique affaire qui appartient désormais au jury.

                                                                                                                              Breteuil.

La Meuse, 15 décembre 1906, soir (source : Belgicapress)

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La Meuse, 15 décembre 1906, matin (source : Belgicapress)

Publié le par antoiniste

Felix Dengis (La Meuse, 15 décembre 1906, matin)(Belgicapress)MYSTERIEUSE AFFAIRE

A CHOCKIER

UN CADAVRE DE FEMME REPECHE A JEMEPPE. –
ETRANGES CIRCONSTANCES. – EST-CE UN CRIME ?

    A peine la pénible impression produite par le drame qui s'est déroulé jeudi rue Léopold est-elle passée qu'une affaire pleine de mystérieuses circonstances vient soulever la curiosité en permettant les commentaires les plus divers, n'étant pas encore, ce semble, sur le point d'être éclaircie.
    En quelques lignes, dans notre numéro de mercredi, nous signalions que le cadavre d'une femme paraissant âgée d'une trentaine d'années, presque complètement dévêtue, et ayant une jambe brisée, avait été retiré des eaux de la Meuse, à Jemeppe, et transporté à la Morgue pour les constatations d'usage. Cette lugubre découverte, telle que nous sommes appelés à en enregistrer assez fréquemment, malheureusement, devait, cette fois, émouvoir la justice et mettre le parquet en mouvement.

Le cadavre

    Mercredi, à 1 heure, un marinier dont le chaland est amarré au port de chargement du charbonnage du Gosson, quai des Carmes, à Jemeppe, apercevait, descendant au fil de l'eau, près du rivage, une masse sombre qui n'était autre qu'un corps humain. A l'aide d'une gaffe, le batelier amena l'épave au rivage, où il parvint à la hisser avec l'aide de quelques personnes. On constata alors que ce cadavre était celui d'une femme.
    Autour du corps, aux chairs bleuies et tâché de boue à différents endroits, à la tête démesurément enflée et dont la face était méconnaissable, adhéraient quelques lambeaux de vêtements remontés vers le buste. Morceaux de jupon, de tablier et de chemise effilochés enroulés à la poitrine avec une blouse noire et une camisole rouge déchirées sous laquelle se voyait un corset en bon état. Les chaussures avaient disparu des pieds ; les jambes étaient moulées de bas noirs.
    On prévint M. Jacquet, commissaire de police de la localité, qui arriva immédiatement sur les lieux et fit transporter le cadavre à la Morgue. L'examen du corps démontra alors que la morte avait les jambes et les pieds brisés.

Première enquête

    Devant la gravité de ces constatations, M. Jacquet crut devoir porter celles-ci à la connaissance du parquet de Liége.
    Les magistrats instructeurs. MM. Huyttens de Terbeck, procureur du Roi, et Bonjean, juge d'instruction, accompagnés de M. Corin, médecin légiste, se rendirent à Jemeppe pour procéder à une première en quête sur cette mystérieuse affaire.

La victime

    Des recherches ayant été aussitôt commencées par le commissaire de police pour établir l'identité de la morte, firent connaître que la victime devait être une nommée Ferdinande Humblet, épouse de Felix Dengis, habitant dans le pays de Charleroi à Marcinelle.
    Cette femme, âgée de 31 ans, dont les parents habitent Saint-Georges, à La Mallieue, avait épousé, il y a environ dix ans, le nommé Félix Dengis, âgé de 35 ans, ouvrier houilleur, de Jemeppe, dont le père et la sœur demeurent à Grâce-Berleur. Au bout de quelque temps, le ménage allait s'installer à Marcinelle.
    Le 17 du mois dernier, les époux, qui ont quatre enfants, âgés de 12, 7, 5 et 2 ans, arrivaient subitement à Chockier pour passer quelques jours chez Emile Dengis, le frère de Félix, qui a épousé la sœur de la victime, en attendant que leurs meubles, expédiés de Charleroi pour Maestricht, fussent arrivés à destination, et pouvoir alors aller habiter dans cette ville.
    Disons que l'un des enfants vit chez les parents de Dengis, à Grâce-Berleur, et qu'un second est hébergé chez le frère, à Chockier.
    Les époux restèrent jusqu'au 20 chez Emile Dengis. Ce jour-là, ils quittèrent la maison en disant qu'ils allaient faire une promenade et acheter quelques effets d'habillement pour les enfants. La soirée se passa sans qu'on les vit revenir. A 1 heure du matin, Félix Dengis rentra seul. Sa belle-sœur lui demanda pourquoi il se trouvait sans sa femme. Dengis répondit : « Elle est évoie avou onk ! » et, sans plus d'explications, alla se coucher. Le lendemain, de très bonne heure, Félix Dengis se leva et déclara qu'il partait et retournait à Marcinelle. Il quitta, en effet, la maison en emmenant les deux enfants, les deux ainés avec lesquels lui et sa femme étaient venus.
    On appris peu après qu'il avait fait revenir ses meubles vers Chockier, où ils sont pour le moment consignés. Et, à partir du 21 novembre, on n'eut plus de nouvelles de Felix Dengis et de ses deux enfants.

La reconnaissance du cadavre

    Mais les époux Emile Dengis devaient être douloureusement surpris. Mandés à Jemeppe par ordre du parquet, ils furent mis en présence du cadavre, qu'ils déclarèrent être celui de l'épouse Félix Dengis, mais qu'ils reconnurent seulement aux vêtements restés au corps, le visage étant absolument méconnaissable et ne permettant pas d'autres affirmation.
    Interrogée, l'épouse Emile Dengis dit que sa sœur n'avait jamais, à sa connaissance manifesté l'intention de mettre fin à ses jours et qu'elle ne pouvait croire qu'elle se fut jetée à l'eau.
    Restait l'idée d'un crime. C'est à celle-ci que la justice semble s'être arrêtée, car un mandat d'amener vient, paraît-il, d'être lancé contre Félix Dengis.
    Jeudi, les magistrats instructeurs se sont à nouveau transportés à Jemeppe, où l'autopsie du cadavre a été pratiquée par MM. Lenger et Corin, médecins légistes, qui ont emporté divers organes pour être analysés.
    On ne connait pas encore le rapport de ces messieurs, mais il se pourrait que celui-ci conclut à un crime.
    Ajoutons que la fracture des jambes et des pieds peut avoir été produite par le passage du corps entre les aiguilles du barrage situé entre Jemeppe et Chockier et levé en ce moment par suite de la crue des eaux.
    De même faut-il donner, croyons-nous une identique cause à l'arrachement des vêtements. Le rapport médical porterait donc sur d'autres causes.
    Vendredi, les époux Emile Dengis ont été appelés au parquet de Liége pour y être interrogés par M. Bonjean, chargé de l'instruction de cette ténébreuse affaire.
    Que sont devenus Felix Dengis et ses deux enfants ? Vers quel endroit ont-ils dirigés leurs pas ? C'est ce que la justice ne tardera sans doute pas de découvrir et ce qui permettra de faire la lumière sur cette mystérieuse affaire.                                                                                            BRETEUIL

La Meuse, 15 décembre 1906, matin (source : Belgicapress)

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La Meuse, 13 décembre 1906, soir (source : Belgicapress)

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Felix Dengis (La Meuse, 13 décembre 1906, soir)(Belgicapress)JEMEPPE

    Une noyée. – Mercredi, vers 1 heure de l'après-midi, un batelier, dont le chaland est amarré au quai des Carmes, au lieu dit « Gosson », aperçut une forme humaine flottant à la surface de l'eau. Le batelier amena à lui la lugubre épave. C'était le cadavre d'une femme, dont les vêtements avaient presque complètement disparus.
    M. Jacquet, commissaire de police, se rendit sur les lieux, accompagné d'un docteur, qui constata la fracture d'une jambe.
    Le cadavre fut transporté à la Morgue.
    Le parquet de Liége a fait une descente mercredi, à la soirée, et ce jeudi après-midi, il s'y rendra de nouveau, avec les médecins légistes, qui feront l'autopsie du corps.
    La noyée paraît âgée de 30 ans. Elle portait une blouse avec corset en satin rose.
    Elle portait une alliance à la main gauche.
    Les personnes qui pourraient donner des renseignements sont priées de s'adresser au commissaire de police de Jemeppe.

La Meuse, 13 décembre 1906, soir (source : Belgicapress)

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La Meuse, 25 avril 1907, soir (Belgicapress)

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Felix Dengis (La Meuse, 25 avril 1907, soir)(Belgicapress)

COUR D'ASSISES
LE DRAME DE CHOKIER
UN MARI QUI JETTE SA FEMME DANS LA MEUSE

    L'audience est ouverte à 9 h. 1 2. La Cour est composée, comme dans la première affaire, de M. le conseiller Thuriaux, et de MM. Liben et Hamoir, vice-présidents du tribunal.
    M. Bodeux, substitut du procureur général est au banc de l'accusation ; Mes Pety de Thozée et Tollet au banc de la défense. Félix Dengis est âgé de 35 ans. Il est né à La Neuville-sous-Huy et était domicilié en dernier lieu à Marcinelle. Il a le teint pâle des houilleurs, sur lequel tranchent vigoureusement une grosse moustache tombante et une brosse de cheveux très noirs, plantés bas. L'allure d'un ouvrier endimanché, très correctement vêtu. Physionomie d'abord calme, qui s'émeut bientôt. Dengis a pleuré à plusieurs reprises.
    Le chef du jury est M. Delbovier, Armand.

L'INTERROGATOIRE

    L'interrogatoire a été très long. Dengis parle très lentement et très bas. Il est fort difficile de le suivre dans ses explications.
    M. LE PRESIDENT constate que l'accusé a déjà subi plusieurs condamnations devant les tribunaux de Liége pour vol de souliers, pour vol d'un sac de farine, – ce jugement rendu par le tribunal de Béthune, dans le Pas-de-Calais, où Dengis était allé travailler et d'où il s'était enfui, le vol commis.
    En Belgique, incorporé en 1891 comme milicien, il déserta à trois reprises. Il fut condamné par le Conseil de guerre de la province d'Anvers, d'abord à 28 jours d'arrêt, puis il s'enfuit à nouveau. Cette fois, il fut frappé de deux ans de prison et d'un an pour détournement d'effets militaires de grand équipement.
    Il fut grâcié en 1893 après 6 ou 7 mois de prison. Il déserta une troisième fois.
    Il resta absent pendant 2 ans. Il s'en alla en France, revint rôder en Belgique, aux environs de son village. Il rentra enfin chez ses parents qui le livrèrent, en 1895, à la justice militaire.
    Dengis, souvent, aux questions du président, ne répond pas. M. Thuriaux doit insister et, littéralement, lui arracher quelques paroles. Parfois, il dit tout simplement : « Je ne sais pas. Je ne me souviens pas. »
    L'autorité militaire fit transférer Dengis à l'hôpital militaire de Malines. Il connaissait déjà alors Ferdinande Humblet, qui l'avait accompagné en France.
    Ils étaient partis ensemble.
    Les médecins militaires conclurent à la mise à la réforme de Dengis. Il fut renvoyé de l'armée en 1895 et rentra chez ses parents, qui habitaient alors Grâce-Berleur.
    Avant son service militaire, Dengis avait exercé divers métiers, puis celui de mineur.
    Ferdinande Humblet, pendant le séjour de l'accusé à l'hôpital, avait demeuré chez les parents Dengis. Un enfant était né de leurs relations. Ils se sont mariés en 1896.
    Alors, ils entreprend une série de pérégrinations si nombreuses qu'il a été impossible de les déterminer exactement. Ils séjournèrent à Jemeppe, à Grâce-Berleur, à Herstal, à Engis, à St-Nicolas, à Flémalle-Grande, aux Awirs, à Ougrée.
    Trois enfants naquirent après le mariage.
    A un moment donné, le ménage quitta le bassin de Liége pour le bassin de Charleroi. Il venait d'Engis ; le départ a été décidé par Dengis, parce qu'il soupçonnait sa femme de le tromper avec un nommé Alfred.
    Il avait défendu à sa femme d'aller ramasser des escarbilles sur le terris, où l'homme qu'il croyait être l'amant de sa femme était basculeur.
    Cet homme, qui a été interrogé par le juge d'instruction, nie ces relations. C'est, au contraire, Dengis qui lui a enlevé Ferdinande Humblet, dont il était alors l'ami.
    A son arrivée à Charleroi, en 1903, Dengis était seul avec l'aînée de ses enfants. Il aurait raconté à sa logeuse qu'il était veuf.
    Sa femme n'arriva que sept jours plus tard avec deux autres enfants et sur le point de s'accoucher du quatrième.
    Elle était dans un dénuement complet et aurait été très mal reçue par l'accusé, qui la violenta à plusieurs reprises.
    L'accusé nie ces mauvais traitements et ces propos.
    Dans le bassin de Charleroi recommencent les pérégrinations, continuelles.
    En décembre 1905, le ménage est à Marcinelle.
    Là, Dengis tient une maison de logement. En mars 1906, entra chez lui Florent Van Goethem qui était, dit l'instruction, un ivrogne et un débauché.
    « Il buvait bien », estime l'accusé.
    Diverses scènes eurent lieu. Van Goethem déclarait carrément qu'il était l'amant de la femme Dengis. A un moment donné, il quitta la maison. Ce fut Dengis qui alla le rechercher.
    « C'était pour lui faire ramasser toutes ses affaires, objecte l'accusé.
    – Cependant, il resta encore plus d'un mois chez vous, remarque le Président.
    Le 24 juillet 1906, une nouvelle scène eut lieu.
    Une querelle éclata entre Dengis et trois logeurs, dont Van Goethem. Deux de ceux-ci quittèrent la maison en emportant leurs paquets. Dengis et son frère Arthur les rejoignirent, armés de revolver, et leur donnèrent l'ordre de réintégrer la maison Dengis, ce qu'ils firent.
    D'autre part, Dengis frappa Van Goethem – coups qui entrainèrent incapacité de travail.
    L'accusé poursuivit Van Goethem dans une maison voisine et l'aurait menacé à l'aide de son revolver.
    Cette scène est déférée au tribunal de Charleroi.
    Félix Dengis nie avoir été porteur de revolver. Il dit avoir mis Van Goethem à la porte, parce qu'il l'avait vu embrasser sa femme. Il voulait conserver son honneur. C'est son frère Arthur qui l'a poursuivi chez un voisin.
    Le ménage Dengis demeura à Marcinelle jusqu'au 10 novembre.
    Van Goethem était resté dans les environs. L'épouse Dengis s'absentait souvent. L'accusé lui reprocha de continuer à voir Van Goethem. Il nie cependant l'avoir frappée ni menacée à l'aide de son revolver. Il nie également avoir menacé Van Goethem.
    Un jour, sa femme lui dit qu'elle écrivait à sa sœur.
    Or, cette lettre était adressée à un homme.
    – Subitement, vous décidez de quitter Marcinelle. Cependant, vous gagniez de grosses journées, 8 fr. 50, quand vous travaillez, car vous chômiez souvent ?
    – Non, je travaillais tous les jours.
    Je voulais m'éloigner, parce que je soupçonnais ma femme de continuer ses relations avec Goethem. Je voulais les éloigner l'un de l'autre. Je voulais aller m'établir en Hollande.
    – Votre femme a éprouvé une grande déception à la nouvelle de ce départ. Cependant, sur les conseils de ses deux sœurs, elle décida de vous suivre.
    Vous quittez Charleroi le vendredi 16 novembre et arrivez chez votre belle-sœur Pauline, à Chokier ?
    – Oui.
    – Et votre mobilier ?
    – Je l'ai expédié à Jemeppe.
    – Cependant, vous avez déclaré plusieurs fois que vous les expédiez en Hollande. Le 19, vous dites que vous allez en Hollande chercher une maison. Au lieu de cela, n'allez-vous pas chez votre père, à Grâce-Berleur, déposer votre fils ainé ?
    – Oui. J'y ai logé.
    – Vous aviez même affirmé à votre fils que vous alliez en Hollande. Nous arrivons au 20 novembre. Qu'avez-vous fait ?
    – J'ai pris le train à 12 heures 1/2 à Flémalle-Haute et me suis rendu à Chokier. Il demande où est sa femme. Sa fillette lui répond : « Elle est en haut. Elle fait une lettre ». Je suis monté et ai demandé : « Est-ce que tu fais une lettre ? » Ma femme répondit que non.
    J'ai regardé dans le lit et j'ai trouvé une lettre sous les couvertures. Elle était dans une enveloppe portant l'adresse de Van Goethem. Je suis descendu. Elle m'a suivi.
    Ma belle-sœur est rentrée à ce moment. Les deux sœurs ont causé ensemble. Je suis remonté dans ma chambre et suis allé lire la lettre. Ma femme y disait à Van Goethem qu'elle s'enfuirait et le rejoindrait dès que le ménage serait installé en Hollande.
    J'ai fait des reproches à ma femme sur sa conduite.
    Elle m'a dit alors qu'elle resterait avec les enfants et ne ferait pas comme elle l'écrivait dans la lettre.
    J'ai dit : « Vous commencerez par écrire une lettre à Van Goethem lui fixant rendez-vous à Flémalle. Et à ce rendez-vous nous irons tous deux. » Elle a répondu : « Je veux bien. »
    Après le dîner, une des enfants a été acheter du papier.
    Puis, en haut, dans notre chambre à coucher, ma femme a écrit la lettre de rendez-vous à Van Goethem pour le vendredi suivant, à la gare de Flémalle, à la descente du train de 1 heure. Je voulais le battre, pour lui enlever l'envie de continuer ses rapports avec ma femme.
    Il n'y a pas eu la moindre dispute entre ma femme et moi. Elle m'a simplement demandé de ne montrer cette lettre à personne.
    Je décidai alors de me rendre à Jemeppe avec ma femme pour acheter des robes pour les enfants.
    J'avais les deux lettres dans ma poche. J'ai perdu de vue de mettre à la poste celle donnant rendez-vous à Van Goethem pour le vendredi suivant.
    Nous sommes partis vers 2 heures et demie pour aller prendre le train pour Jemeppe. Mais nous sommes allés à pied.
    Nous avons été acheter deux robes d'enfants. Nous avons ensuite traversé le pont de Seraing, avons circulé dans les rues et avons pris la direction du Val-Saint-Lambert. Ma femme désirait regarder les étalages. Nous ne sommes entrés nulle part. Au pont du Val-Saint-Lambert, le tram venait de partir. Il était près de 8 heures. Ma femme a proposé de retourner à pied. Nous avons passé le pont et pris le chemin de halage, comme le chemin le plus court.
    Nous discutions. Je lui ai dit : « J'ai perdu confiance en toi !2 Enfin, à un moment, pris de colère, je l'ai poussée d'un coup.
    L'ACCUSE se cache la figure dans son mouchoir et pleure.
    LE PRESIDENT, après avoir attendu quelques instants, interpelle l'accusé :
    – Allons, enlevez votre mouchoir ! Il faut continuer. N'avez-vous pas dit à votre femme : « Tu m'as assez trompé ! Tu ne me tromperas plus ! »
    – Non.
    – Vous l'avez dit à l'instruction. N'a-t-elle pas poussé un cri ?
    – Non.
    – Le chemin de halage est très large. Vous avez dû poussé très fort ?
    – Je ne m'en souviens pas.
    – Vous avez dit à l'instruction qu'elle avait poussé un cri et qu'elle était revenue une fois à la surface du fleuve.
    Il était alors vers 8 heures et demie. Vous n'êtes rentré chez votre frère qu'à 1 heure du matin. Votre belle-sœur est venue vous ouvrir.
    N'avez-vous pas dit à ce moment : « Ta sœur vient de m'en faire une belle ! »
    – Non, j'ai dit seulement : « Elle s'est sauvée pendant que j'étais entré un instant dans un magasin. Elle est probablement sauvée avec Van Goethem ! »
    – Et vous montrez alors la lettre. Pourquoi ne l'aviez-vous pas montrée à midi, au lieu d'attendre ? Le lendemain, vous vous répandez en menaces contre Van Goethem, disant que vous lui casseriez les deux jambes.
    Vous avez dormi très tranquillement auprès de vos enfants orphelins. Le lendemain vous êtes allé à Grâce-Berleur et avez montré la lettre à votre frère ainé.
    Vous louez une maison près de celle de votre frère et y demeurez quinze jours.
    Qu'est devenue la lettre ?
    – Je l'avais placée dans un tiroir.
    – Cependant, personne ne l'a vue ?
    – Ma mère l'a vue.
    – Votre mère, interpellée, a déclaré ne pas l'avoir vue. Vous êtes allé à Charleroi le 24 novembre. Pourquoi ?
    – Pour toucher ma quinzaine.
    – N'était-ce pas pour répandre le bruit que votre femme s'était enfuie ?
    – Non…
    – Vous êtes encore retourné à Charleroi d'autres fois ?
    – Deux fois.
    – N'alliez-vous pas là pour chercher Van Goethem ?
    – Le 12 décembre, une de vos belles-sœurs faisait des recherches pour retrouver sa sœur. Elle s'était adressée à un spirite. Pour détourner les soupçons, vous y êtes allé vous-même et avez interrogé le spirite.
    Enfin, vous êtes reparti pour Charleroi avec vos enfants, au moment même où on repêchait le cadavre de votre femme. Vous avez logé. Vous avez rencontré le lendemain Van Goethem.
    Avec votre frère Arthur, vous avez circulé dans les cafés avec Van Goethem. Ne lui dites-vous pas que votre femme s'était enfuie et est entrée en service près d'Engis, à vingt minutes de la gare ?
    – C'est lui qui a demandé à revenir avec moi.
    – Vous êtes allé chez votre avocat, à Charleroi, pour qu'il reconnaisse qu'il était l'amant de votre femme. Vous avez fait prendre énormément de libations à Van Goethem et ne l'avez-vous pas engagé à venir avec vous à Engis pour qu'il vienne solliciter votre femme de rentrer au domicile conjugal ?
    – Non. C'est lui qui s'est proposé de le faire.
    – Et c'est vous qui avez payé son train.
    – Oui.
    – Vous êtes arrivé avec Van Goethem à Engis vers 6 heures du soir ?
    – Oui.
    – Que s'est-il passé ?
    – Je voulais l'avoir à la même place que celle où j'avais eu ma femme, et le précipiter dans la Meuse.
    – N'aviez-vous pas déjà eu cette intention au moment où vous faisiez écrire cette lettre de rendez-vous ?
    – Non. Je pensais à mes petits enfants.
    – Singulière façon d'y penser que de tuer leur mère.
    Van Goethem a pu s'échapper et a passé la nuit dans les transes, dans une cabane de chemin de fer.
    Vous apprenez alors que le cadavre de votre femme était retrouvé, qu'on cherchait à l'identifier. Vous pénétrez à la Morgue et brisez le cercueil. Pourquoi ?
    – Je voulais revoir ma femme.
    – Vous avez circulé encore toute la journée du 14 décembre. Et, le 15, vous êtes allé vous rendre à la gendarmerie de Tilleur. Vous vous êtes débarrassé de votre revolver. Comment ?
    – Je n'en sais rien.
    – On avait confisqué votre revolver le 25 juillet. Vous vous en êtes procuré un nouveau.
    – Le 17 novembre déjà, vous aviez écrit à un homme que vous considériez comme un ancien amant de votre femme, le menaçant de mort s'il continuait à la voir.
    La lettre que votre femme aurait écrite spontanément le 20 novembre, saisie par vous et annonçant à Van Goethem qu'elle le rejoindrait prochainement, a été retrouvée, est donc reproduite. Lettre pleine de protestations passionnées. Cette lettre commence par ces mots : « Je commence par vous dicter cette lettre... »
    Quant à l'autre lettre fixant rendez-vous pour Flémalle, vous ne pouvez la reproduire. Pourquoi avez-vous conservé l'une et pas l'autre ?
   – J'avais pris l'une en poche pour la montrer à mes parents, tandis que l'autre a été déposée dans un tiroir, c'est pourquoi elle s'est égarée.

LES TEMOINS

    M. le juge BONJEAN fournit divers renseignements sur l'instruction qu'il a dirigée. Le cadavre de la femme Dengis présentait diverses blessures. Les vêtements étaient ramenés au-dessus de la tête. Mais ces circonstances s'expliquèrent par des manœuvres pratiquées dans les écluses.
    Le parquet ordonna l'autopsie. On y procédait à la morgue de Jemeppe quand Emile Dengis se présenta et raconta que sa belle-sœur était disparue depuis le 20 novembre. Il ne put reconnaître le cadavre tant il était défiguré, mais il reconnut de façon positive certains des vêtements. C'était Ferdinande Humblet.
    Emile Dengis disait que des dissentiments existaient dans le ménage de son frère Félix et que celui-ci était capable de tuer sa femme.
     Le cercueil contenant les restes de la victime fut scellé après l'autopsie. Le lendemain, 15 décembre, le fossoyeur, en pénétrant dans la morgue, trouva qu'on y était entré par effraction, que les scellés avaient été brisés.
    M. le juge Bonjean se rendit le jour même sur les lieux. Le cercueil avait été ouvert à l'aide d'un canif. Un débris du cercueil avait été brûlé. On retrouva sur le sol des morceaux d'allumettes.
    M. Bonjean apprit qu'on avait vu Dengis le matin.
    Il donna l'ordre de l'arrêter. Or, quelque temps après, la gendarmerie avertissait le juge que Dengis venait de se constituer prisonnier et avait avoué avoir noyé sa femme.
    M. le juge rapporte les résultats de son instruction très compliquée avec une clarté, une précision tout à fait remarquables.
    Au cours de son premier interrogatoire le jour même de son arrestation, Dengis déclara qu'il n'avait eu aucune discussion avec sa femme, que subitement l'idée lui était venue de se défaire de sa femme, et qu'il l'avait poussée à la Meuse. Ce n'est que plus tard qu'il ait qu'une discussion avait surgi, parce qu'on avait reparlé de la lettre.
    A la gendarmerie, il avait dit avoir décidé de tuer sa femme, dès la découverte de sa lettre à Van Goethem.
    Dengis nia avoir tenu ce propos.
    Le maréchal-de-logis interpellé, a maintenu que Dengis lui avait fait la déclaration telle qu'il l'avait actée.
    L'accusé n'a jamais dit avoir oublié de mettre à la poste la lettre de rendez-vous à Van Goethem.
    Dengis après son interrogatoire, a passé tout le reste de l'audience sans relever la tête, le coude sur le genou, la figure cachée dans la main.
    Le juge d'instruction continuera l'après-midi.

AUDIENCE DE L'APRES-MIDI

    L'audience est reprise à 3 heures précises.
    M. LE JUGE D'INSTRUCTION BONJEAN continue sa déposition.
    Après avoir précipité sa femme à l'eau, il s'est éloigné de quelques pas. Il a vu sa femme reparaître à la surface du fleuve, puis disparaître à jamais. Il a erré toute la soirée, et est rentré chez son frère vers une heure du matin. Il demanda à sa belle-sœur si sa femme n'était pas rentrée. A la réponse négative, il ajouta : « Elle m'en a fait une belle, va. » Elle a disparu pendant que, lui, était entré chez un marchand de tabac à Seraing. Il disait qu'il avait couru partout à toutes les gares, même à Longdoz à Liége pour la chercher. Elle est probablement partie avec un amant, déclarait-il.
    Il retournait souvent au bord de la Meuse et à l'endroit où il avait jeté sa femme à l'eau. « A cet endroit, j'étais plus calme, déclare-t-il ».
    A partir de ce jour, il a abandonné tout projet d'aller en Hollande. Il n'en parle plus. Il vend même son mobilier. Il cherche de la besogne.
    Le 12 décembre est le second grand jour. La sœur va consulter Antoine à Jemeppe pour savoir où est sa sœur. Depuis qu'il a été condamné, il ne fait plus le rebouteur. Antoine s'intitule maintenant spirite. Il a construit à ses frais un temple qui lui a couté 65,000 fr. Il reçoit par jour 50 ou 60 personnes. A la belle-sœur de Dengis, Antoine dit : « Envoyez-moi le mari. » Et pour détourner les soupçons, Félix Dengis se rend chez Antoine. Le spirite lui répond : « Votre femme va vous écrire. Vous saurez bientôt où elle est. »
    Le même jour, on repêchait le cadavre de la victime. Dengis s'était ce même jour aussi rendu à Charleroi. Il y rencontra Van Goethem qui lui répondit : « C'est tout de même malheureux d'avoir une femme comme la tienne. C'était moi qui avais l'air d'être le mari, et toi le simple logeur. »
    Dengis sut persuader à Van Goethem de revenir avec lui. A Engis, eut lieu une scène dans un cabaret.
    L'accusé a déclaré au juge d'instruction : « Je voulais le précipiter à la Meuse, mais non à Engis. Je voulais l'amener à l'endroit même où j'avais noyé ma femme et y jeter Van Goethem à son tour. »
    Van Goethem eut peur, n'osa pas quitter le cabaret. Des ouvriers l'emmenèrent et le cachèrent dans une cabane dépendant d'un charbonnage.
    Cette même nuit, il pénétrait à la Morgue.
    Il voulait revoir sa femme. Il fit sauter les vis du cercueil. Mais la tête avait disparu. Les magistrats l'avaient emportée, en effet. Cependant, Dengis reconnut sa femme à ses mains, à un doigt de pied qui chevauchait.
    Il alluma des allumettes, travailla dans l'obscurité, essaya de brûler une planche de cercueil pour s'éclairer, mais n'y réussit pas. Alors il s'assit.
    Cette scène d'un tragique shakespearien dura, paraît-il, plus de trois heures. Il s'assit, puis il pria.
    J'ai tenu à être tout à fait certain que le cadavre était bien celui de la femme Dengis. J'ai fait demander à Dengis si cela ne lui ferait rien de voir la tête de sa femme. Il m'a répondu que non. Au contraire. J'ai fait préparer la tête. Les docteurs lui avaient rendu expression humaine. Je suis allé avec Dengis à la Morgue. On a découvert la tête arrangée dans son lit, comme si elle tenait au corps. Dengis est entré d'un pas très ferme. J'étais à côté de lui. Dengis s'est mis à genoux, s'est écrié : « C'est bien elle. Qu'elle me pardonne. Je lui pardonne. Qu'elle ait sa place au paradis. »
    Sa douleur a été très poignante. Je crois qu'il aurait été trop ému pour signer son procès-verbal.
    Quand il parlait de sa femme et surtout de ses enfants, il se mettait à pleurer. Il m'a demandé de m'occuper de ses enfants, de tâcher de les placer dans une institution charitable.
    Je me suis adressé deux fois à la Société des Enfants Martyrs.
    Il n'y a que le mari qui a reconnu formellement sa femme. Les autres parents n'osaient pas être tout à fait catégoriques, tant elle était méconnaissable. On lui avait fait des yeux bruns et elle les avait noirs. Les cheveux étaient si emmêlés qu'on avait dû les lui couvrir à l'aide d'un mouchoir.
    M. LE PRESIDENT. La Cour vous félicite de la laborieuse et très complète instruction que vous avez faite.

La Meuse, 25 avril 1907, soir (source : Belgicapress)

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Louis Antoine, prophète

Publié le par antoiniste

    On peut lire dans Pierre Debouxhtay, chapitre IV, Guérisons et autres faits paranormaux, après l'évocation de la résurrection des morts, les lignes suivantes :

    Guérisseur, Antoine était aussi prophète (1) : non seulement il a prédit des événements futurs mais dans la Révélation (p. 22) il recommande même à ses disciples de s'efforcer « d'acquérir cette sensibilité qui permet de pénétrer dans l'avenir ».
    Y a-t-il beaucoup de prédictions d'Antoine qui se soient réalisées ? L'UNITIF (2) ne rapporte qu'un cas : c'est une adepte, E. Lagrave, 16, rue du Progrès, à Asnières, qui raconte qu'avant de venir consulter Antoine, elle avait pris les noms de douze personnes qui l'avaient priée de les recommander au Maître. « Il me dit ce qu'il adviendrait à chacune sauf pour une qui se désincarna quelques jours après. J'oubliais ces révélations, ce n'était qu'au fur et à mesure que les événements se déroulaient que je comprenais la grandeur et le savoir du Maître. »
    D'après Kervyn (3), la clairvoyance d'Antoine était loin d'être infaillible. Cet auteur raconte l'histoire de la noyée.
    « Le tribunal de Liége conserve les traces d'un des mécomptes d'Antoine. En 1907, un nommé Dangis jeta sa femme à la Meuse. Poussé par je ne sais quelle suggestion, il se présenta le lendemain chez Antoine. Il raconta la disparition de sa femme et désira savoir ce qu'elle était devenue. Le voyant ne fut pas déconcerté un instant. Avec son assurance habituelle, il répondit au mari : « Dans deux jours, votre femme vous écrira ». Voilà ce que Dangis rapporta aux juges. Les antoinistes furent très ennuyés de l'aventure qui était répétée par les journaux. »
    En ce qui concerne les déclarations de Dengis, le récit de Kervyn est substantiellement exact (4), mais il omet de rapporter la déposition d'Antoine, interrogé par le juge d'instruction le 21 décembre 1906.
    « Je suis consulté par un grand nombre de personnes sur ce qui pourra leur survenir. Je me rappelle qu'un homme dont j'ignore le nom est venu il y a quelques jours me dire que sa femme avait disparu. Je ne puis lire que dans les cœurs sincères, et j'ai cru rencontrer un obstacle qui m'empêchait de voir clair dans cette affaire. J'ai dit à cet homme de revenir me voir. Il est bien possible que je lui aie dit aussi qu'il aurait bientôt des nouvelles de sa femme ou qu'elle lui écrirait. Il arrive en effet que quand je ne puis lire dans l'avenir, je dise à ceux qui viennent me consulter l'une ou l'autre parole qui les encourage. J'ajoute que je ne me rappelle pas si j'ai dit cela à cet homme. Je l'ignore. Je fais cela généralement quand je vois que la personne qui me consulte est embarrassée ou peinée. Quand je parle à ceux qui me consultent c'est par inspiration. Je sais très bien que j'ai dit à cet homme qu'il allait avoir des nouvelles de sa femme et que c'est ce jour-là qu'on l'a retirée des eaux de la Meuse. Je remarque souvent ainsi après coup qu'il y a un fond de vérité, dans ces paroles que j'ai prononcées inconsciemment ou dans ces conseils que j'ai donnés. Vous parlant ici au nom de Dieu et de ma conscience, je dois vous dire que je sens que cet homme n'a pas toute sa raison. »
    On le voit, Antoine se tire assez habilement d'affaire et même tâche de donner un bon tour à la réponse qu'il avait faite à Dengis.

    Après la clairvoyance, les apparitions. Mme P... avait consulté Antoine. « La nuit qui suivit ma visite, raconte-t-elle, M. Antoine m'a apparu et, suivant son regard, je l'ai vu éloigner une légion d'esprits mauvais. » (5)
    Mme Lagrave, dont nous venons déjà de citer le témoignage au sujet des prédictions du Maître, raconte qu'avant de venir à Jemeppe elle avait vu Antoine : « Maître, je vous ai vu chez moi avant de venir, il y a trois jours. C'est possible, mon enfant, je suis à plusieurs endroits à la fois. » (6)
    L'UNITIF rapporte encore deux autres cas semblables. « Avant de recevoir la lettre [du Père], je Le vis alors que je n'avais jamais été en sa présence, à côté de moi et me montrant du doigt avec son grand amour le livre d'Enseignement que je lisais et lorsque je fus à Jemeppe, le 15 août 1911, je reconnu que c'était bien Lui qui m'était apparu. » (7)
    Une adepte, A. Doucet, raconte : « Huit jours avant sa désincarnation j'étais dans une cuisante épreuve et vers trois heures au milieu de mes larmes, je vis le Père devant moi, m'entourant du fluide éthéré et comme auparavant en sa présence je ressentis soudainement une joie profonde que nulle langue humaine ne saurait exprimer et que pourraient seuls comprendre ceux qui l'ont éprouvée. « Ma fille, me dit-II, puise en moi, donne en mon nom, mon amour est inépuisable. » – Mais Père, m'écriai-je, Vous êtes le Christ alors. – Il me répondit : « Lui-même » et Il disparut. » (8)
    Signalons encore la vision dont fut favorisé un disciple pendant son sommeil (9), et l'apparition d'Antoine, le lendemain de sa mort : « Dans son travail sur le premier Interprète du Père, notre sœur a signalé que lors de la désincarnation de notre Sauveur des personnes l'avaient vu se confondre avec Mère. Nous joignons notre témoignage au leur. Le lendemain des obsèques solennelles nous assistions à l'opération, le lundi, nous étions aux galeries bien en face de Mère et au moment du profond recueillement nous avons vu (je dis nous parce que nous étions trois adeptes ensemble dans le même cas) nous avons vu le Père se fondre avec Mère et ne faire plus qu'un, nous avons gardé le silence sur cette vision attendant que des personnes autres que des adeptes en parlent pour qu'on ne croit pas que c'était le résultat de notre désir, une illusion, qui nous donnait le bonheur de contempler notre Sauveur, présent parmi nous partout et toujours. – Poncey, 23, boulevard de Picpus, Paris. » (10)
    Citons pour terminer un fait qui présente certaine analogie avec les visions rapportées dans ce chapitre.
    En novembre 1930, Rosine Pirsoul, âgée de 14 ans, habitant rue d'Angleur, 31, à Montegnée, était disparue. On la cherchait en vain.
    « L'affaire se corse. La famille Pirsoul pratique le culte antoiniste, et après avoir invoqué la mémoire du Père Antoine, M. Pirsoul, du moins l'affirme-t-il à M. Hans, commissaire [de police], entrevit en une vision sa fillette noyée au fonds du puits » (11). L'enfant fut retrouvée dans le puits.
    Nous énumérons ces apparitions, sans rechercher si elles sont réelles ou illusoires (12). Antoine lui-même s'est abstenu de se prononcer sur la réalité de ces phénomènes. A un adepte qui lui faisait une question précise, il répondit longuement mais à côté (13).

 

    (1) « Il semblait que le voile des siècles se fut dissipe pour Lui, que le passé, le présent, l'avenir ne fissent qu'un devant la pénétration de son regard intérieur. » (Le Père Antoine et son œuvre, p. II.)
    (2) L'UNITIF, II, 7, p. 6.
    (3) Page 14.
    (4) Dengis était allé chez Antoine sur le conseil de sa belle-sœur. Dengis dit au guérisseur qu'il pensait que sa femme était allée rejoindre un amant. Antoine répondit : « Vous pouvez aller, elle vous écrira tantôt, vous saurez bien où elle est. » (D'après le dossier du procès.)
    (5) Enseignement, p. 13.
    (6) L'UNITIF, II, 7, p. 6.
    (7) II, 9, p. 6.
    (8) III, 5, p. 13.
    (9) L'UNITIF, III, 1, p. 8.
    (10) L'UNITIF, II, 9, p. 3.
    (11) L'EXPRESS, 25-11-1930. N'omettons pas de rappeler que tout récemment des enfants d'antoinistes auraient vu la Sainte Vierge, à Chaineux-lez-Verviers. (GAZETTE DE LIÉGE, 12 octobre 1933 ; PARIS-SOIR, 18 Octobre 1933.)
    (12) Les métapsychistes diraient que les apparitions « sont de simples hallucinations en état subconscient léger » ; les cas de clairvoyance s'expliqueraient « par transmission psychique entre subconscients »). (REVUE MÉTAPSYCHIQUE, 1933, p. 106.) Pour l'explication spirite des apparitions, voir A. KARDEC, Le livre des médiums, ch. VI et VII.
    (13) L'UNITIF, I. 4, p. 7-8.

Pierre Debouxhtay, Louis Antoine et l’Antoinisme, p. 176-180.

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Jeanne ou Catherine Collon ?

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Jeanne ou Catherine Collon ?Jeanne ou Catherine Collon ?avant de devenir la Mère en 1902

Jeanne ou Catherine Collon ?

    Avant de devenir la Mère, ou la Bonne Mère, comment nommait-on Jeanne-Catherine Collon dans la vie de tous les jours ?
    Elle signe Jeanne (c'est sous ce prénom uniquement qu'elle est nommée dans le Dictionnaire rationaliste de 1964 et par Richard Seiwerath) dans l'acte de mariage où elle déclare être journalière. C'est le prénom donnée sur l'acte de naissance (retranscrit Johanna) et sur l'acte de décès de leur fils Martin.

    Cependant elle est nommé Catherine par les biographes Robert VivierRoland AE Collignon ou Philippe Delorme, ainsi que dans le Procès verbal de la Fondation d'Etablissement d'Utilité Publique, le 3 octobre 1922 et par Régis Dericquebourg et Jacques Cécius.

    Un chant antoiniste a été écrit à son honneur.

    Une autre image de la Mère date de 1910. Un portrait de famille date également de la période passée à Praga (début années 1880).

    Jeanne est également le prénom d'une des filles adoptives du couple Antoine.

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Léandre - Antoine (Le Matin, 18 décembre 1910)(Belgicapress)

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Léandre - Antoine (Le Matin, 18 décembre 1910)(Belgicapress)ANTOINE

    A travers le village houiller, ses étroites rues tortueuses, ses raidillons montant vers les terris, le long du quai pierreux qui étreint mal la Meuse souvent rebelle, l'homme va, de son pas égal. Il est vieux déjà, ses cheveux gris seront demain tout blancs ; s'il les portait longs, en auréole, ils lui feraient une auréole de neige ; mais ils sont ras, formant sur le sommet du front ridé une petite brosse... L'homme va, de son pas égal. Il a été grand, mais l'âge l'incurve de plus en plus vers la terre, le dos se voûte, la tête s'incline. Cependant, il en impose encore ; ce n'est pas là un vieillard. L'œil, dans la face banale, type caractéristique des gens du pays, brille, a des ardeurs vivantes, et son regard est extraordinaire. Toute la force de ce grand corps s'est retirée dans ce regard, semble-t-il. Et c'est un regard à la fois d'énergie et de bonté, où le rêve passe par moments, où plus fréquemment la volonté luit. Toujours étreint dans une redingote noire fermée jusqu'au col par une seule rangée de boutons, cet homme, que ce détail seul distingue de ses concitoyens, va de son pas égal, salué à droite, à gauche, salué sans cesse, et répondant de la même inclinaison de tête sans trêve répétée, tandis que la bouche mâche de la gomme, mâche de la gomme, toujours. Très simple, ignorant de toute pose et de toute attitude, l'air d'un vieil employé bon enfant mis à la retraite et jouissant en paix de sa liberté dans le pays où il est né et où chacun l'estime, tel est cet homme, hier connu seulement de la banlieue liégeoise, aujourd'hui célèbre de par le monde.
    Il n'y a pas si longtemps que Jemeppe-sur-Meuse considérait encore Antoine comme un rebouteux sans importance. Il s'agit évidemment de la partie intelligente de la population. Car le peuple la rapidement élu comme son guérisseur, au grand dam des médecins de la localité. Aujourd'hui des instituteurs, des professeurs, des prêtres marchent derrière la bannière antoniste et exaltent le vieux bonhomme. Toute la rive mosane, Liége et le pays de l'Ourthe s'inclinent à son nom. Et nous avons vu récemment parvenir à la Chambre une pétition recouverte do 160,000 signatures, réclamant la reconnaissance du nouveau culte, Antoine est dieu.
    Une fois de plus, l'Aventure recommence ; elle recommencera de la sorte tant que la terre tournera... Et c'est comme un conte de fées, à l'usage des grands enfants.
    Il y avait une fois, dans un pays bien noir, plein de fumée âcre, de grondements de machines et d'explosions sourdes, un petit ouvrier mineur que rien ne distinguait des autres mineurs, ses frères. Et cependant, un jour, le sort voulut que ce petit mineur héritât. Une Voix lui dit : "Te voilà riche ; quitte la bure et fais tourner les tables."... Peut-être eût-il préféré faire tourner les têtes, le pauvre Antoine... Mais ce lui eût été plus difficile. Il écouta la Voix et imposa les mains à un guéridon, qui volta de la meilleure sorte. Antoine comprit son destin. Le spiritisme le hanta. Il s'installa médium, organisa des réunions, écrivit sur le papier, devant ses amis hébétés, les communications de l'au-delà. Ces choses-là, après vingt siècles de science et de civilisation, prennent encore. Antoine fit parler et écrire les morts. Ils le récompensèrent en s'incarnant en lui. Le médium épistolier devint médium à incarnations. Autour de lui, le groupe de sympathies, intéressées d'abord, bien vite respectueuses, finalement craintives, se resserra. La réputation du bonhomme se répandit. Il put alors pressentir sa gloire.
    Il la pressentit sûrement, car il se découvrit un nouveau don : l'art de guérir, que lui conféraient les Esprits. De même que les voix célestes avaient dit à Jeanne : "Arme-toi et fais sacrer ton gentil roy", les voix tabulaires lui dirent : "Va et guéris !" Et Antoine alla. Il s'approcha des malades, posa dessus ses mains comme il faisait aux tables, et la tête des malades tourna, et ils guérirent. On voit aussi cela à Lourdes ; ils crurent en Antoine comme en l'eau de la piscine sacrée, et ils se rétablirent. Deux, trois miracles de cette nature assurèrent au personnage des disciples bientôt sans nombre. Il ne dut plus quitter sa petite maison, on l'assaillit, on fit queue à sa porte. Un culte nouveau naissait. Il naissait d'autant plus vite que, contrairement à l'habitude, sa pratique ne coûtait pas un centime. Car jamais Antoine n'a reçu d'argent, jamais Antoine n'a voulu être payé. Antoine soigne et guérit par vocation et non pour gagner sa vie, sa vie modeste, indifférente au confort, au luxe, sa vie de petit Jemeppien du peuple…
    Comment Antoine guérit-il ? Allez le voir, mais prévenez-le, si vous ne voulez pas attendre une, deux heures devant son huis. Ah ! ce n'est pas une sinécure que le métier de guérisseur !... Songez qu'on vient à Antoine de partout, même de France, qu'on l'interroge par lettres, qu'il doit répondre sans répit aux questions anxieuses d'une foule... Allez le voir ; il vous recevra avec bonhomie, affabilité ; sa gloire, sa puissance ne l'ont pas grisé... Il vous regardera longuement, plongeant en vous son regard extraordinaire, et il vous dira de quoi vous souffrez, exactement le plus souvent ; car Antoine n'est pas bête, c'est un physionomiste averti, très habile ; il sait aussi faire adroitement parler et tirer des paroles apparemment les plus simples la révélation de votre mal. Il lui arrive également de vous découvrir un mal d'ailleurs inexistant ; mais c'est le propre de tous les guérisseurs. Souvent aussi, il déjoue votre ruse et vous reconduit jusqu'à son seuil en vous reprochant doucement d'être venu pour vous moquer de lui, de lui avoir fait perdre un temps précieux, qu'il eût pu consacrer à des souffrances réelles. Et cela le plus sincèrement du monde ; car Antoine est convaincu – et il faut noter cela. Les procès qui lui furent faits du chef "d'exercice illégal de l'art de guérir", et desquels il est d'ailleurs sorti victorieux, l'ont profondément affligé et indigné. Antoine remplit une mission sacrée et il ne permet pas qu'on l'assimile aux charlatans.
    D'ailleurs, les esprits l'ont récompensé de cette foi en eux. Ils lui ont conféré, outre le pouvoir guérisseur, le moyen d'enseigner. Cet ouvrier mineur, sans instruction, enseigne et écrit. Chef de religion, propageant la doctrine physique et morale des Esprits, Antoine prononce des discours, fait des sermons, rédige des opuscules. Cette merveille a renversé les suprêmes remparts de l'incrédulité. La foule grossie s'est ruée à l'entour du vieillard. Elle a réuni les fonds nécessaires ; elle a bâti un temple, là-bas, au fond du grand village noir et roux, à côté de la petite maison d'Antoine ; – elle a bâti un temple modern style, où, chaque jour, elle se presse pour écouter et voir le Maître, et l'on ne se pressait pas avec plus d'impétuosité et de foi pour écouter le Discours sur la Montagne. Dans ce temple, Antoine parle et guérit. Il impose les mains, dit : "Pensez à moi", car tout le secret de son pouvoir est là ; il faut rester en communion de pensée avec lui pour être guéri et sauvé. Antoine, qu'on a comparé justement à une pile électrique chargée de fluide guérisseur par les Esprits, communique ce fluide à ceux qui pensent à lui. Ainsi peuvent-ils se guérir à distance, par un simple acte de foi, une pensée fervente à Antoine. Evidement, dans la guérison, celui-ci fait également intervenir les Astres ; mais il leur accorde cependant moins d'importance que ses devanciers. C'est surtout le fluide qui opère.
    Quant à sa doctrine morale, elle s'inspire, comme celle du maréchal Booth, de l'évangile chrétien et des théories spirites. Aimez votre prochain, le bien c'est l'amour, la possession de Dieu récompense les bons, etc. On voit le thème. Cela, Antoine le développe congrûment dans le silence de son temple ; parfois l'orateur est un peu obscur, mais on ne saurait reprocher cela à un thaumaturge.
    Tel est Antoine, telle est sa doctrine, telle est sa puissance. On en a ri longtemps. On n'en rit plus. Vous avez lu la pétition adressée à la Chambre et signée par 160.000 antonistes, et réclamant la reconnaissance de leur culte. Ils ne demandent pas de subsides, mais l'autorisation d'élever de nouveaux temples, où ce culte sera organisé.
    "Nous avons l'honneur de vous demander de reconnaître par une loi le culte antonin, fondé à Jemeppe-sur-Meuse par Antoine le Généreux, et qui compte actuellement plusieurs centaines de milliers d'adeptes.
    "Si Antoine le Généreux et ses adeptes demandent la reconnaissance de leur culte, ce n'est pas pour obtenir des subsides ou des rémunérations pour les membres de ce culte. La religion antonine est fondée sur le désintéressement le plus complet ; Antoine le Généreux et les membres de son culte ne peuvent recevoir ni subsides ni rémunérations ; mais ils veulent assurer l'existence de leur temple de Jemeppe, lequel a coûté 100,000 francs.
    " D'autres temples vont être érigés aux frais des adeptes. La reconnaissance du culte aura pour effet de transférer la propriété des temples aux fabriques ou consistoires qui en auront la gestion matérielle. Leur existence légale sera ainsi assurée. Il n'y aura donc ni droit de mutation, ni droit de gestion à acquitter.
    "Le temple de Jemeppe est administré par un comité de neuf membres composé de signataires de cette protestation. Mais le comité n'en a pas la propriété légale. Il importe que cette propriété lui soit conférée.
    "Il est inutile que nous insistions sur le caractère si moral et si élevé de l'enseignement d'Antoine le Généreux et sur les merveilleuses guérisons, tant morales que physiques, qu'il a obtenues et obtient chaque jour.
    "Un simple examen d'un des certificats joints à cette pétition fera comprendre pourquoi nous considérons Antoine le Généreux comme un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité qui puissent se rencontrer."
    Comme je l'ai dit, parmi les signataires de cette curieuse pétition – la plus importants qu'ait jamais reçue la Chambre, quant au nombre des signatures – on trouve des instituteurs, des professeurs d'athénée, des médecins, et jusqu'à des prêtres catholiques.
    Tous ces fidèles veulent des temples où Antoine, hebdomadairement, leur apportera sa parole et son fluide.
    Et l'on ne prévoit pas que la Chambre puisse ne pas faire bon accueil à leur demande. De sorte que le culte d'Antoine le Généreux, approuvé et reconnu, dotera notre pays d'une religion nouvelle, avant que l'instruction obligatoire lui ait été donnée.....

                                                              LÉANDRE

Le Matin, 18 décembre 1910 (source : Belgicapress)

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L'Antoinisme et ses fidèles (L'Indépendance belge, 19 mai 1934)(Belgicapress)

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L'Antoinisme et ses fidèles (L'Indépendance belge, 19 mai 1934)(Belgicapress) L'Antoinisme et ses fidèles

    On a souvent parlé, et de manière inexacte, de la religion fondée en 1906, à Jemeppe-sur-Meuse, par un simple, cadet d'une famille de huit enfants, Antoine. Quand le Père Antoine mourut, 30,000 personnes suivirent ses funérailles ; aujourd'hui le culte est encore dirigé par la Mère Antoine, âgée de 83 ans. Certains historiographes ont évalué à un million d'adeptes, le nombre des antoinistes répandus en France, au Brésil, au Congo, au Canada. Ce chiffre est fort exagéré. Il résulte de l'ouvrage que M. P. Debouxhtay vient de consacrer à la question que l'Antoinisme comptait, en 1933, 170 temples et maisons de lecture par le monde, mais que le nombre des antoinistes pratiquants ne dépasse pas 100,000. Ce n'est déjà pas mal si l'on songe que la secte n'a pas encore trente ans !

L'Indépendance belge, 19 mai 1934 (source : Belgicapress)

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La foi qui guérit (Le Soir, 15 octobre 1903)(Belgicapress)

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La foi qui guérit (Le Soir, 15 octobre 1903)(Belgicapress)

La foi qui guérit #2 (Le Soir, 15 octobre 1903)(Belgicapress)

Encyclopédie du SOIR – 15 octobre 1903

LA FOI QUI GUÉRIT

Antoine le guérisseur. – Sceptiques et spirites. –  Miracles anciens et miracles modernes. – Narcose et suggestion. – Le périsprit. – Miracles scientifiques.

    La Justice instrumente, paraît-il, contre Antoine le guérisseur. Louis Antoine est un Belge dont la demeure, à Jemeppe-sur-Meuse, est devenue un lieu de pèlerinage, Découragés, désespérés, abandonnés « de tous » vont lui demander le salut.
    Louis Antoine procède par l'imposition des mains. Jamais il n'ordonne de remèdes ; et il opère gratuitement – si cela peut s'appeler opérer.
    Nous parlons d'après la légende, bien entendu.
    La Justice s'est demandé si soulager son prochain par la méthode d'Antoine ne tombe pas sous les coups de la Loi ?
    La fôôôôrme avant tout !
    les choses se passent à Jemeppe comme on les raconte, nous espérons un non-lieu ; non pour Antoine, à qui un peu de « persécution » ne déplairait point, sans doute, mais pour la justice belge.
    Le contraire advenant, la logique exigerait des poursuites contre les sanctuaires miraculeux et contre les médecins hypnotiseurs.
    Peut-être même contre les avocats – et les procureurs du Roi, qui s'emploient à obtenir condamnation ou acquittement par suggestion.
    La suggestion à l'état de veille est sans grand danger, mais procureurs et avocats n'opèrent pas toujours sur des magistrats à l'état de veille !

*
*     *

    Qu'est-ce que cet Antoine ?
    Un charlatan ou un toqué, disent les uns.
    Un être doué de merveilleux pouvoirs psychiques, un de « ces très privilégiés qu'une force très active du monde spirituel – supérieure à toute autre – protège... »
    Il est probable qu'Antoine n'est rien de tout cela, et qu'il ne mérite ni cet excès d'outrages, ni cet excès d'éloges. Son histoire nous apparaît toute simple.
    Vivant dans une région atteinte par l'épidémie spirite, ayant lu que les thaumaturges et les magnétiseurs guérissaient par l'imposition des mains et par la suggestion, Antoine a essayé. Il aura trouvé des sujets ayant la foi, donc guérissables. Et il a réussi. Les premières guérisons – il n'y a que les premières qui coûtent dans cette voie-là – ont augmenté sa foi en sa vocation, et la foi des souffrants dans son pouvoir.
    D'où la réputation et la vogue du guérisseur.
    D'où la joie des adeptes du spiritisme, et les sarcasmes, d'une certaine classe de sceptiques.
    Faut-il le dire ? La joie des disciples d'Allan Kardec est aussi peu fondée que les critiques de prétendus positivistes.
    Le Journal de Liége s'est contenté de railler.

    « Tous les témoignages recueillis jusqu'ici, imprime-t-il, démontrent plutôt que la clientèle du sieur Antoine se compose généralement de gens faibles d'esprit.
    » Un ouvrier d'usine souffrait d'un dérangement d'estomac, Il alla donc trouver Antoine, et dut faire le pied de grue pendant plus de deux heures. Notez donc, il avait le n° 220 ! Le médium plaça la main sur la tête du patient, ne-lui prescrivit aucun remède, aucun régime, et lui recommanda seulement de dire des prières.
    » Et le brave ouvrier est parti avec la conviction qu'il allait guérir, si bien qu'aujourd'hui il affirme avoir une telle confiance en cet homme que, s'il se trouvait encore malade, il n'hésiterait pas à aller encore le voir. »

    Le Laboureur, lui, s'est mis franchement en colère, et, sous le titre : Le spirite guérisseur et la bêtise humaine, il écrit :

    « L'Humanité, ignorante et souffrante, aura donc toujours les mêmes croyances ridicules et superstitieuses ! Actuellement, à Waremme, il y a un engouement insensé en faveur d'un soi-disant guérisseur de tous les maux, spirite de sa religion et omniscient. Des pauvresses et de bons bourgeois, des dames très cagotes et des indifférents s'en vont vers le Rivage (1) consulter l'homme tout-puissant.
    »... Que des gens, catholiques croyants, aillent déclarer croire sincèrement au spiritisme, religion tout autre, ce n'est déjà pas mal. Les curés leur donneront-ils encore l'absolution ?
    » Que ces gens admettent ensuite que, par un simple attouchement, un peu de graisse frottée sur les tempes et quelques paroles de rebouteux, phtisie, gastrite, rhumatismes, bras cassés, épaules démises, etc., tout cela va disparaître comme par enchantement, c'est d'une bêtise incommensurable. Pauvre Humanité qui ne sait sortir d'une superstition que pour retomber dans une autre !...
    » D'où vient donc cette aberration de la raison humaine ?
    » De l'ignorance d'abord. Combien de gens connaissent le corps humain et le fonctionnement des organes ? Combien savent les règles les plus simples de l'hygiène publique ou privée ? Combien connaissent les lois physiques et chimiques élémentaires de notre vie animale ? Et qu'ont fait et que font les pouvoirs publics et les particuliers pour répandre la vérité !
    » De la misère ensuite ! qui laisse dans la crotte et la débauche et le vice, tant de gens irresponsables. Et encore une fois qu'a-t-on fait pour relever ces misérables. L'Eglise les abêtit, et le capitalisme les meurtrit.
    » Etudions donc, camarades ; lisons, répandons la vérité partout. »

    A cela le Messager (organe spirite de Liége) répond ceci :

    » Franchement, quand on fait état de l'ignorance prétendue du prochain, il faudrait, au moins, ne pas fournir la preuve évidente de la sienne propre, dans l'article même où l'on semble se donner un brevet de capacité.
    » Le moindre bon sens, à défaut d'étude théosophique même élémentaire, suffit à faire justice de certaines assertions de cet étrange philosophe, qui ne sait pas distinguer entre un don naturel incommunicable, une faculté innée attachée à la personne, et un remède ou une méthode de nature toute matérielle, aisément divulgable.
    » Par un long entrainement, on acquiert aussi certains pouvoirs psychiques ; mais, précisément parce qu'ils sont psychiques, tout autre ne pourra se les assimiler qu'en suivant la même voie.
    » En voilà assez. »

    On le voit, le Laboureur et le Messager se reprochent mutuellement leur manque de connaissances physio-chimiques et physio-psychiques.
    Et ils pourraient bien n'avoir tort ni l'un ni l'autre.
    L'un crie au miracle, et l'autre à l'imposture, là où il n'y a probablement que suggestion.

*
*     *

    La foi des clients d'Antoine est une foi superstitieuse, puisqu'ils supposent le guérisseur doué d'un pouvoir surhumain. Mais la foi d'Antoine, surajoutée à celle de ses clients, guérit.
    Le phénomène a été décrit, et bien décrit, par Charcot dans la Foi qui guérit.
    Foi fondée ou foi erronée, la foi intense sauve. La conviction profonde que le dieu ou l'homme à qui on s'adresse a le pouvoir de guérir est presque toujours opérante – lorsque le croyant est guérissable, ainsi que nous le verrons plus loin.
    On savait cela du temps des Grecs et des Egyptiens déjà.
    Les murs de l'Asclépiéion d'Athènes, fils direct des sanctuaires de l'ancienne Egypte, étaient couverts d'ex-voto : bras, jambes, cous, seins en matière plus ou moins précieuse, objets représentatifs de la partie du corps qui avait été guérie par intervention miraculeuse.
    Sérapis, Asclepiéion, Antoine, dieu ou homme, celui qui sait inspirer la foi guérit.
    Mais ce miracle, les médiums hypnotiseurs savent l'accomplir aussi. Et voici qui prouve bien que ce n'est point par le pouvoir du médium, mais par la foi du malade que le miracle advient.
    Il s'agit de la suggestion pendant la narcose.
    On sait que de tous les procédés, le sommeil provoqué par l'hypnotisation est celui qui permet la suggestion la plus efficace.

    « Malheureusement, écrit le docteur Farez dans la Revue de l'Hypnotisme, malheureusement, chez certains malades, c'est en vain qu'on s'acharne à vouloir produire l'hypnose ; trop concentrés ou trop distraits, ils sont mal ou peu impressionnés par les procédés psycho-physiologiques communément employés. Pour ces cas rebelles, on a proposé, comme ressource suprême, la chloroformisation.
    » Il est vrai que la thérapeutique morale a enregistré un certain nombre de guérisons survenues à la suite de suggestions faites pendant la narcose chloroformique. Mais le chloroforme est d'un maniement fort délicat ; il comporte, pour nos malades spéciaux, des complications et des inconvénients multiples, surtout au réveil. En somme, nous ne l'employons qu'exceptionnellement et après bien des hésitations.
    » Pour les malades justiciables de la psychothérapie et réfractaires à l'hypnotisation je propose de remplacer le chloroforme par quelques dérivés halogénés (2) de l'éthane et du méthane, en particulier par un mélange dont je me sers couramment dans ma pratique, depuis plusieurs mois, et qui est ainsi constitué : chlorure d'éthyle, 65 ; chlorure de méthyle, 30, et bromure d'éthyle, 5. »

    Ce mélange est inoffensif, et met promptement le malade dans un état favorable à la suggestion curative – surtout à la suggestion indirecte pratiquée avec succès par le docteur Farez.

    « De nombreux malades, rapporte le collaborateur de M. Bérillon, des neurasthéniques, par exemple, s'acharnent à réclamer de l'hypnotisme la guérison de leurs misères ; mais aucun médecin n'a pu les endormir à fond, et ils s'en plaignent amèrement ; ils sont persuadés en effet, que seule pourra les guérir la suggestion qui leur sera faite pendant qu'ils dormiront d'un sommeil profond, avec inconscience, et, au réveil, amnésie complète. Suggestionnés pendant l'hypernarcose, ils guérissent, non pas, bien entendu, par la vertu de la suggestion elle-même, mais en vertu de la « faith healing » ; ils ont foi en la puissance curative de la suggestion faite dans ces conditions : leur état d'esprit opère la guérison. »

    Le Laboureur a tort de nier les miracles de la foi, mais le Messager est loin d'avoir raison lorsqu'il les attribue à la médiumnité.

*
*     *

    Ces miracles sont de simples miracles, relevant de la « faith healing », dont le domaine est connu, limité. Pour produire ses effets, elle doit s'adresser à des cas dont la guérison n'exige aucune autre intervention que la puissance que possède l'esprit sur le corps.

    « Ses limites, dit Charcot, aucune intervention n'est susceptible de les lui faire franchir, car nous ne pouvons rien contre les lois naturelles. On n'a, par exemple, jamais noté, en compulsant les recueils consacrés aux guérisons dites miraculeuses, que la « faith healing » ait fait repousser un membre amputé. Par contre, c'est par centaines qu'on y trouve des guérisons de paralysies, mais je crois que celles-ci ont toujours été de la nature de celles que le professeur Russell Reynolds a qualifiées de terme général de paralysies dependent on idea. »

    Oui, mais les tumeurs, les ulcères ? Ne sont-ils pas guéris par la foi aussi ?
    Charcot est loin de le nier, mais il ajoute que, dans certains cas, le « faith healing » peut parfaitement faire disparaître, des ulcères et des tumeurs, mais des ulcères et des tumeurs, qui, en dépit de l'apparence, sont de la même essence que les paralysies dont parle Russell Reynolds :

    « La guérison plus ou moins soudaine des convulsions et des paralysies était autrefois considérée comme un miracle thérapeutique du meilleur aloi. La science ayant démontré que ces phénomènes étaient d'origine hystérique, c'est-à-dire non organiques, purement dynamiques, la guérison miraculeuse n'existerait plus en pareille matière. Pourquoi cela ? Et s'il était démontré encore que ces tumeurs et ces ulcères, autour desquels on mène tant de bruit, sont aussi de nature hystérique, justiciables, eux aussi, de la même « faith healing » que les convulsions et les paralysies, c'en serait donc fait du miracle. »

    Et Charcot conclut très logiquement qu'on a tort de jeter tant de défis à la face de la science, qui finit, en somme, par avoir le dernier mot en toutes choses.

*
*     *

    Ceux qui se targuent d'être des « gens de bon sens » ne le sont pas toujours.
    Nier le soulagement par l'imposition des mains est ridicule.
    D'autre part, les spirites prennent volontiers leurs désirs pour la réalité. Il existe, sans nul doute, des forces inconnues, des sens en formation, mais c'est assurément se hasarder beaucoup de conclure de cela à un monde de désincarnés, intervenant plus ou moins directement dans les affaires des incarnés.
    Le périsprit existe peut-être, mais il nous faut d'autres preuves que des affirmations pour l'admettre comme une vérité mathématique.
    M. Léon Denis (3), penseur bien intentionné s'il en fût, nous en fait cette description, d'après M. Gabriel Delanne :

                     L'esprit et sa forme  
    « En tout homme , vit un esprit.
    » Par esprit, il faut entendre l'âme revêtue de son enveloppe fluidique ; celle-ci a la forme du corps mortel, et participe de l'immortalité de l'âme, dont elle est inséparable.
    » De l'essence de l'âme nous ne savons qu'une chose : c'est qu'étant indivisible, elle est impérissable. L'âme se révèle par ses pensées et aussi par ses actes, mais pour qu'elle puisse agir et frapper nos sens physiques, il lui faut un intermédiaire semi matériel, sans quoi son action nous paraîtrait, incompréhensible. C'est le périsprit, nom donné à son enveloppe fluidique, invisible, impondérable. Il faut chercher dans son action le secret des phénomènes spirites.
    » Le corps fluidique, que chaque homme possède en lui, est le transmetteur, de nos impressions, de nos sensations, de nos souvenirs. Antérieur à la vie actuelle, survivant à la mort, c'est l'instrument admirable que l'âme se construit, se façonne elle-même à travers le temps ; c'est le résultat de son long passé. En lui se conservent les instincts, s'accumulent les forces, se groupent les acquisitions de nos multiples existences, les fruits de notre lente et pénible évolution.
    » La substance du périsprit, est extrêmement subtile ; c'est la matière à son état le plus quintessencié ; elle est plus raréfiée que l'éther ; ses vibrations, ses mouvements dépassent en rapidité et en pénétration ceux des substances les plus actives. De là la facilité des esprits à traverser les corps opaques, les obstacles matériels, et à franchir des distances considérables avec la rapidité de la pensée. »

    Le concept est consolant à certain point de vue, mais il témoigne, chez son auteur, de plus d'imagination que de méthode scientifique.
    La moindre preuve ferait mieux notre affaire.
    Oh ! nous connaissons les arguments des spirites. Ils ne sont pas sans valeur, hâtons-nous d'en convenir.
    Il est ridicule de demander des apparitions ou des phénomènes d'apport ou de lévitation à heure fixe.
    Il y a des nageurs adroits ; jetez-le plus habile d'entre eux dans l'eau glacée ou dans l'eau bouillante : il se noiera. Cela permet-il d'affirmer que notre homme ne savait pas nager ?
    Prenez deux individus, l'un parlant uniquement l'anglais et l'autre ne connaissant que le russe ; placez-les aux deux bouts d'une ligne téléphonique. Ils ne parviendront pas à s'entendre. Cela signifie-t-il que le téléphone n'existe pas ?
    La production de tel ou tel phénomène exige telles ou telles conditions. Il faut probablement, pour produire des phénomènes de lévitation, des conditions d'ambiance que nous ignorons, qui ne se rencontrent fortuitement qu'à de rares moments.
    Doit-on pour cela, comme le font les hommes de bon sens crier à l'impossible et à la tromperie ?
    Non point, répondons-nous.
    Mais si le plus sage est de ne rien nier, ne serait-il pas au moins tout aussi sage de ne pas donner pour miraculeux des phénomènes dont nous ignorons les causes ?
    On ignorait les procédés permettant la cristallisation de la glycérine. Un jour un baril e glycérine se cristallisa en cours de route, entre Paris et Vienne. Personne ne s'est avisé de prononcer le mot miracle à ce propos.
    La guérison opérée en dehors des moyens dont la médecine curative semble disposer d'ordinaire est un fait acquis, incontestable.
    Mais que démontre-t-il, ce fait ?
    Le miracle ?
    Soit.
    Mais ce miracle, la science l'opère.
    Et cela prouve évidemment l'influence de l'esprit sur la matière, mais cela n'établit pas l'existence d'esprits et de périsprits.
    Avec un seul mot on peut faire rire ou pleurer son semblable, c'est-à-dire lui donner peine ou joie.
    Où est le miracle ?
    Mais encore, objectera-t-on, l'homme connait si peu de choses.
    On s'en aperçoit bien en lisant ce qui s'écrit !
    Il faut toujours être en garde contre le vieux levain misonéiste qui fermente en nous, mais il faut aussi se méfier de l'imagination – la folle du logis.
    L'inconnu n'est pas nécessairement l'inconnaissable.
    L'inconnu n'implique nullement le miracle.

    « Tout d'abord, a dit Lodge, les choses paraissent mystérieuses. Une comète, la foudre, l'aurore, la pluie sont autant de phénomènes mystérieux pour qui les voit la première fois. Mais vienne le flambeau de la science, et leurs relations avec d'autres phénomènes mieux connus apparaissent ; ils cessent d'être des anomalies, et si un certain mystère plane encore sur eux, c'est le mystère qui enveloppe les objets les plus familiers de la vie de chaque jour. »

    Les mystères d'aujourd'hui deviennent thème d'enfant demain.
    Le phonographe, la télégraphie sans fil, la suggestion auraient été catalogués comme authentiques miracles il y a cent ans.
    De ces miracles, on en a fait des numéros de foire. Combien d'autres auront le même sort !

                                                                                                 D’ARSAC.

(1)  Jemeppe-sur-Meuse et les rives industrielles du fleuve.
(2) On appelle halogènes Les métalloïdes qui se combinent directement avec les métaux pour former, des sels ; les produits, qui, en résultent sont, dits : dérivés halogènes ; tels sont les chlorures, bromures, etc.
(3) L’invisible. Spiritisme et Médiumnité. Les fantômes des vivants et des morts.

Le Soir, 15 octobre 1903 (source : Belgicapress)

    Le Messager publiera une réponse de la part de Victor Horion dans son édition du 1er novembre 1903.

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Acte de mariage Robert Vivier et Zénitta Klupta, 24 juin 1922 (consultation.archives.hauts-de-seine.net)

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Acte de mariage Robert Vivier et Zénitta Klupta, 24 juin 1922 (consultation.archives.hauts-de-seine.net)

Robert Vivier a dédicacé son livre Délivrez-nous du mal à sa femme Zénitta Vivier, née Klupta.

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