• André Thérive, Sans âme - Caudry

     - A propos, demanda Julien. Et le drame ? et votre fidèle Irène ?
     M. Drémoncourt se rembrunit :
     - C'est vrai ; je ne pouvais te raconter par lettre toute cette histoire incroyable. La pauvre vieille a passé juste le lendemain du 14 juillet, tandis qu'il y avait encore dans la cour des lanternes et un accordéon pour le bal des ouvriers. Elle avait eu déjà deux ou trois crises d'étouffement, mais elle ne voulait pas se reposer, encore moins se faire suppléer par une jeunesse. On peut dire qu'elle est morte avec son tablier bleu ! Je l'ai relevée moi-même, je lui au scarifié moi-même des ventouses ; et Dieu sais si je n'aime plus se métier-là ! (1) Elle disait juste : « Ça me fourmille, monsieur, ça me fourmille partout », avec sa langue pâteuse. Et puis : «  Il faudra avertir à Caudry M. Meulemester. – Quoi donc ? c’est un parent ? – Non, non. – Un médecin ? non ? un notaire ? – Un adepte ! a-t-elle dit enfin.
     « Je n’y comprenais rien du tout. Depuis vingt-cinq ans qu’elle me servait, elle ne m’a jamais parlé d’adeptes. Elle ne quittait non plus jamais la baraque. Tu sais qu’elle n’allait pas même à la messe, que je lui plaçais ses gages, et qu’elle me demandait vingt francs de temps en temps sur son magot, pour s’acheter de la laine à tricot. Quant elle a été morte, j’ait fait chercher à Caudry le sieur Meulemester.
     « Il est arrivé le soir même, avec deux femmes bizarres, des espèces de nonnes, ou d’infirmières en noir. Ils ont passé la nuit à l’auberge, sans vouloir veiller la pauvre Irène. C’est moi qui suis resté auprès de son lit, à boire le café sans chicorée, qui état bon pour la première fois,  car elle avait de sacrés goûts en cuisine ! (2) tu me vois devant les bougies, luttant contre le sommeil, farfouillant un peu dans ses nippes pour rassembler son héritage, avant de dénicher les héritiers. Belle corvée, mon ami ! J’étais attaché à cette bonne vieille, après tout : Vieille ? elle avait trois ans de plus que moi. Mais éreintée et une peu hébétée aussi. Qu’est-ce que je trouve dans ses paquets de linge : des brochures bleues ou vertes qu’elle recevait, écrites en un charabia impossible, et intitulées l’Unitif. Cela lui venait de Belgique, et cela m’avait l’air de prêcher l’Antoinisme, une espèce de nouvelle religion, oh une religion pour les pauvres bougres… Naturellement, j’ai jeté les papiers au feu : cela pourrait faire beaucoup de mal. Je n’ai su que le fin mot que le lendemain.
     « Le sieur Meulemester arrive donc avec ses acolytes : vêtu d’une lévite jusqu’aux talons, il apportait un drap vert-chou dont il a fat couvrir le cercueil, au grand épatement des gens d’ici ; et il s’est prélassé devant la charrette en promenant une espèce d’écriteau carré où il y avait un arbre peint et ces mots : La science de la vue du mal. Il m’a montré un papier signé (si on peut dire), de la pauvre Irène, qui exigeait des funérailles « antoinistes », c’est-à-dire ce carnaval, et en fin de compte, la fosse commune  (tu entends, Julien !) le trou au bout du cimetière, le silo où l’on jette ici que les os déterrées et les vieilles couronnes, avec défense de jamais avoir son nom sur ce misérable tombeau. Tu penses si j’étais furieux ! J’avais d’abord l’air d’un pingre, d’un abominable dégoûtant, devant tous les gens de l’usine qui regardaient le cortège et qui n’en croyaient pas leurs yeux. Heureusement que le sieur Meulemester, avec son attirail, éveillait l’attention, me sauvait la mise. Il a récité au cimetière des phrases ridicules en langage d’école du soir : la conscience, la matière, le développent intellectuel, que sais-je ? Le bruit s’est répandu vite que ce gibier représentait des Antoinistes ; et il y a eu des gens pour trouver que des funérailles pareilles, c’était crâne, c’était grand… et que la vieille Irène avait été une sainte à sa façon. Le nommé Meulemester a replié son drap vert ; ses donzelles ont distribué des papiers. Le curé, m’a-t-on dit, contemplait l’affaire derrière ses rideaux, d’où il voit la porte du cimetière. Les crétins qui se disent ici bolchevistes ont raconté le soir, à l’estaminet, que la fosse commune devrait être rendue obligatoire. Et puis tout cela s’est oublié ; le notaire s’occupe de trouver des ayant-droits au petit magot de la pauvre Irène. Rendons cette justice au sieur Meulemester et à sa nouvelle religion : c’est qu’ils n’ont pas capté le testament ni réclamé de casuel… mais faut-il qu’il existe des abrutis en ce monde !
     A ce moment, la nouvelle servante se montra sur le perron. C’était une grosse Flamande, veuve d’un marin disparu, et qui avait été cordon-bleu à Dunkerque.
     - Celle-là au moins, dit M. Drémoncourt, elle n’a rien de la prophétesse. Tu verras sa cuisine ! Il faut avouer qu’elle se boissonne tous les samedis, et le chauffeur la console de ses malheurs quand il l’emmène faire son marché. J’aime mieux cela. Mais je pense à la pauvre Irène qui soufflait en se traînant de pièce en pièce, et qui maintenant dort comme un chien à l’endroit des pots cassés et des grilles en morceaux… Ah ! pouah ! c’est joli, ce qui nous attend tous !

    [La famille de Gouin arrive de Wazemmes]

     - Connaissez-vous l’antoinisme ? demanda M. Drémoncourt à brûle-pourpoint.
     Les trois filles prirent un air surpris et scandalisé. M. de Gouin lissait sa moustache avec un sourire superbe.
     - C’est, poursuivit l’autre, une espèce de secte belge, où on vous enterre sous un drap vert, et qui adore un arbuste pour dieu. De bien braves gens, je vous assure.
    - Oh, s’écria douloureusement la mère de famille. Ne parlons pas de ça, je vous prie. Ne seraient-ils pas au fond protestants ? Les protestants font par chez nous de grands ravages,  depuis la paix : les Américains ont installé des baraques, des foyers, comme ils disent, où ils servent le thé aux jeunes filles, prêtent des livres et font marcher le phonographe. Ils donnent aussi la pièce aux renégats Le gouvernement encourage cela. C’est épouvantable.
    - Moi, si j’ouvrais une baraque, dit M. Drémoncourt, je ne ferais pas boire de thé à mes élèves. Vous croyez que nos culs-terreux prennent une foi ardente en buvant de l’eau tiède ?

    [Dans la voiture des de Gouin, sur la retour]

     « … Il a le bras long, l’excellent Drémoncourt. Je reconnais qu’il y a des braves gens dans tous les partis, et même dans toutes les opinions.
     « Mais je ne sais pas s’il fait un oncle à héritage ; il a reçu beaucoup d’argent pour son usine ; mais, entre nous, il paie des hypothèques d’avant la guerre, et il a perdu un procès au sujet d’une promesse de vente. Un beau jour, qui sait ? il n’aura plus rien. En tout cas, il ne fera pas de vieux os. Il se goberge trop. Sa vieille servante est morte. Elle le menait dur, elle le rationnait C’était une sainte, pas commode. Il m’a raconté sur l’enterrement des histoires où je n’ai rien compris.
     - Moi, j’ai entendu, fit Bernadette ; ce n’était pas une sainte du tout. Son corps n’a même pas passé à l’Eglise. Il paraît que cela à fait scandale à Saint-Achille, une espèce de fête communiste.
     - Et moi, je me souviens d’elle, ajouta Chantal. Elle avait l’air folle, cette vieille Irène. En avril, quand nous sommes venus, et que je me suis tordu le pied, elle m’avait tirée dans la cuisine ; assise sur deux chaises, et au lieu de m’apporter l’arnica, elle me regardait dans les yeux en disant : – « Faut des fluides, mon petit, faut des fluides… Il n’y a que ça ! »
     Les autres filles rirent de bon cœur ; leur rire seul état frais et doux. Mais la mère reprit froidement :
     - Je ne vois pas là de quoi faire les folles. Vous vous tenez mal en voiture ; nous sommes sur une route.
     - Mais, maman, il n’y a personne, fit une voix.
     - On ne rit pas des morts, reprit Mme de Gouin ; D’ailleurs, taisez-vous, il doit être l’heure de l’Angelus. Récitez-le, mais tout bas.
     Elles obéirent, tandis que M. de Gouin, chargé du temporel, gouvernait son volant, les sourcils froncés, la moustache virile, et levant les deux coudes.

    (1) M. Drémoncourt a été pharmacien à Saint-Omer. La scène se passe à Saint-Achille, où il possède maintenant une sucrerie.
    (2) Le récit se déroule juste après la Première Guerre mondiale.

    André Thérive, Sans âme.
    Chapitre III, p.45 et p.51.
    Grasset, Paris, 1927.


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