• Michel Gauquelin - Les paracroyances en France aujourd'hui (1966)

    Auteur : Michel Gauquelin
    Titre : Les sectes, les pseudo-sciences et les paracroyances en France aujourd'hui
    in Planète N° 26, janvier 1966, p.111 (199 pages)
    cf. https://fr.scribd.com/document/539425280/Plane-te-n-26

     

        Cinquante-cinq temples antoinistes, trois à Paris

    Il était une fois, à la fin du XIXe siècle en Belgique, un brave homme qui s'appelait Antoine Louis. Un destin singulier fit de cet ouvrier mineur, plus tard concierge dans une usine de tôles, le fondateur d'une religion qui compte actuellement plusieurs dizaines de milliers de fidèles tant en Belgique qu'en France. Le père Antoine (1846-1912) était une âme religieuse et inquiète. La mort de son fils en 1893, qu'il n'admet pas, l'amène à s'adonner au spiritisme. Un jour, les esprits lui annoncent qu'il est doué de pouvoirs. Il impose les mains aux malades qui se pressent en foule à sa maison de Jemeppe-sur-Meuse. Sa popularité, vite extraordinaire, l'incite à fonder en 1906 une nouvelle religion. Après sa mort, sa femme, la mère, reprendra le flambeau.

    Aujourd'hui, il existe cinquante-cinq temples antoinistes en France et en Belgique, desservis par plus de 2 000 frères et sœurs vêtus de noir. L'année dernière, les Antoinistes consacraient un nouveau temple à Bordeaux. Ils louèrent à cet effet un train spécial, tant il y eut de pèlerins. A Paris, trois temples ont été édifiés. Tous les jours, à 10 heures, « l'opération » a lieu et le dimanche est donné « l'Enseignement du Père ». Je suis allé entendre cet enseignement dans le temple de la rue Vergniaud. On prie, les mains jointes. Au fond de la salle peinte en vert (la couleur antoiniste), je découvre une trinité insolite : au centre une immense photographie du père, vieillard à barbe vénérable, qui étend la main d'un geste protecteur ; à gauche une photographie de la mère, les mains jointes ; à droite le dessin d'un arbre avec cette inscription : Culte antoiniste. L'ARBRE DE LA SCIENCE DE LA VUE DU MAL. Sur l'estrade, un vieillard en robe noire lit d'une voix monocorde, tandis qu'au-dessus de lui, un autre frère, debout, étend les bras :
    « L'enseignement du père, c'est l'enseignement du Christ révélé à cette époque par la foi. Il tient compte des progrès de la science. Nous sommes entourés de fluides répandus dans l'atmosphère. Pour accomplir un travail, il nous faut user de ces fluides. A chaque quantité de fluide captée correspond une quantité de matière qui s'installe en nous. Plus nous avons besoin de fluide pour un travail donné, plus nous emmagasinons de matière. Si nous apprenons à nous concentrer, nous utiliserons moins de fluide. Ainsi deviendrons-nous moins matériels. A la place de la matière s'installera en nous la bonté. Ceux qui contiennent beaucoup de bonté peuvent en dispenser aux autres et les soulager de leurs maux. » Chaque jour, l'« opération au nom du père » a pour objet de guérir. Les malades sont reçus dans de petites salles vertes, sur les bas-côtés du temple, et les frères et sœurs leur imposent les mains. Les Antoinistes croient en outre à la réincarnation. Ils s'efforcent d'être bons, charitables, humbles, et sont bien organisés. Aucune quête. L'église vit des dons spontanés de trente mille fidèles.


       
    Comme conclusion (toute provisoire comme il dit), l'auteur écrit encore : « La caractéristique fondamentale qui, pensons-nous, relie les adeptes des paracroyances, c'est l'immaturité. Immaturité intellectuelle, mais surtout immaturité affective. Comme des enfants frustrés d'amour, ils ont besoin d'un Père ou d'une mère, d'un guide bienveillant et accessible : le père Antoine, la chère maman Lydie, la papesse de Boston, le Christ de Montfavet...

        « Mais gardons-nous d'une sévérité extrême. Une enquête sur la crise des grandes religions, publiée dans le précédent numéro de Planète, concluait à une vacance grandissante de l'esprit religieux, hors des cadres consacrés qui se rétrécissent. Louis Pauwels, dans ce même numéro, notait dans l'esprit moderne progressiste, une absence d'espérance révolutionnaire fondamentale. Il y a ainsi, sur tous les plans de la conscience, une sorte de manque du sens de la destinée, un désarroi et une attente. Pauwels, citant Malraux selon qui le siècle à venir sera métaphysique et reprenant une analyse d'André Amar, montrait une double crise, sinon présente, du moins très prochaine, de la logique et de l'ontologie dans la pensée occidentale plongée dans la confusion des fins, et où les anciens absolus politiques, philosophiques et religieux sont devenus caducs. Tout se passe comme si notre pensée était dans l'attente de valeurs nouvelles et d'une refonte des conceptions générales de l'homme et de l'Univers intégrant la vieille inquiétude métaphysique. Mais il est bien évident que cette intégration de la métaphysique dans une rénovation des idées ne saurait passer par la voie aliénante de ces pseudo-religions, de ces paracroyances. Celles-ci témoignent plus du désarroi général qu'elles n'annoncent le futur. Elles sont, au sens fort du mot, un scandale dans la pensée moderne. Mais, sans doute, faut-il que le scandale arrive. Son feu éclaire les lézardes qui se font dans les autres certitudes. Sans nous inviter à l'indulgence, il nous oblige à un plus grand effort d'interrogation et nous montre encore une fois que nous ne savons pas tout. Le plus fou est celui qui, croyant tout savoir, juge tous les autres fous. »


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  •     Un autre point à noter, c'est que la propagande, même la propagande théosophiste caractérisée, cherche volontiers à s'exercer dans les milieux ouvriers. […] Sur ce terrain éminemment « démocratique », le théosophisme se trouve en concurrence avec le spiritisme, dont la propagande non moins acharnée fait aussi, surtout dans certaines régions, de nombreuses victimes dans le monde ouvrier. Ainsi, il existe (ou du moins, il existait avant la guerre, qui a dû y apporter quelque perturbation) une secte spirite dénommée « Fraternisme », dont le centre était à Douai, et qui avait recruté des milliers d'adhérents parmi les mineurs du Nord de la France (1). Un autre exemple très frappant est celui de l'« Antoinisme », cette pseudo-religion qui prit en Belgique un développement extraordinaire (2), et qui établit même un temple à Paris en 1913 : son fondateur, qu'on appelait le « Père Antoine », mort en 1912, était lui-même un ancien ouvrier mineur à peu près illettré ; c'était un « guérisseur » comme on en rencontre beaucoup parmi les spirites et les magnétiseurs (3), et ses « enseignements », que ses disciples regardent comme un nouvel Evangile, ne contiennent qu'une sorte de morale protestante mêlée de spiritisme, et qui est de la plus lamentable banalité (4). Or, les théosophistes témoignent à cette secte une vive sympathie, comme le prouve cet extrait d'un de leurs journaux : « La Théosophie ayant une portée à la fois morale, métaphysique, scientifique et ésotérique, il n'est pas permis de dire que les enseignements théosophiques et antoinistes sont identiques ; mais on peut affirmer que la morale antoiniste et la morale théosophique présentent entre elles de très nombreux points de contacts. Le Père, d'ailleurs, ne prétend que rénover l'enseignement de Jésus de Nazareth, trop matérialisé à notre époque par les religions qui se réclament de ce grand Etre » (5). Un tel rapprochement est, au fond, assez peu flatteur pour le théosophisme ; mais il ne faut s'étonner de rien, car le « Père Antoine », malgré l'ignorance et la médiocrité intellectuelle dont il fit toujours preuve, fut considéré par certains occultistes plutôt naïfs comme « un des douze Grands-Maîtres Inconnus de la Rose-Croix » (6) ; pourquoi n'arriverait-on pas à en faire une sorte de « Mahatma » ?

     

    (1) Une autre secte spirite assez analogue existait en Belgique, sous le nom de « Sincérisme » ; elle avait pour chef un Maçon de haut grade, le chevalier Le Clément de Saint-Marcq.
    (2) Au moment où la guerre éclata, la religion antoiniste était sur le point d'être reconnue officiellement ; un projet de loi avait été déposé à cet effet par deux des chefs de la Maçonnerie belge, les sénateurs Charles Magnette et Goblet d'Alviella. — Depuis cette époque, on a raconté des choses singulières sur le respect tout spécial témoigné par les Allemands à l'égard des temples antoinistes, et que les adhérents de la secte attribuèrent à la protection du « Père ».
    (3) Une secte américaine de « guérisseurs », connue sous la dénomination de Christian Science, cherche actuellement à s'implanter en France, et il paraît même qu'elle a quelque succès dans certains milieux. Sa fondatrice, Mme Baker Eddy, avait annoncé qu'elle ressusciterait six mois après sa mort ; cette prédiction ne s'est pas réalisée, ce qui n'a pas empêché la secte de continuer à prospérer, tant est grande la crédulité de certaines gens.
    (4) Ces « enseignements » sont tout à fait comparables à certaines « communications » spirites ; les Antoinistes croient à la réincarnation comme les spirites ordinaires et les théosophistes.
    (5) Article intitulé Une religion spirituelle, paru dans le Théosophe du 1er décembre 1913.
    (6) Les mêmes occultistes attribuaient aussi cette qualité à plusieurs autres « guérisseurs » du même genre, notamment à Francis Schlatter, un Alsacien émigré en Amérique, et qui disparut d'une façon assez mystérieuse. L'écrivain occultiste Auguste Stindberg a raconté, dans Inferno (pp. 110-113), une histoire fantastique au sujet de ce personnage.

    René Guenon, Le Théosophisme, Histoire d’une pseudo-religion (Suite et fin)
    XII. – Théosophisme et Franc-maçonnerie
    in Revue de philosophie, XXVIII, Janvier à Décembre 1921 (pp.396-398)

        Dans l’édition publié du livre, plusieurs notes font partie du corps du texte.


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  • A-Z hebdomadaire illustré n°19-26 juillet 1936 - Couverture

    Auteur : Paul Ruscart
    Titre : Dans le sillage des dieux... VII - Chez les Antoinistes
    Éditions : A-Z Hebdomadaire illustré n°19, 26 juillet 1936
    Disponible en ligne sur le site de la KBR (avec un compte gratuit)

        L'article, fidèle et bienveillant, évoque la Fête du Père du 25 juin 1936 avec plusieurs photographies (Le Père, La Mère, Des Antoinistes).
        Le même magazine avait déjà publié en 1934 un reportage sur les Antoinistes, notamment de Liège.


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  • Louis Piérard - En Wallonie (1911)

    Auteur : Louis Piérard
    Titre : En Wallonie
    Éditeurs : Henri Lamertin, Bruxelles, 1911

        Louis Piérard est un homme politique belge et un militant wallon né à Frameries (dans le Borinage) le 7 février 1886 et mort à Paris le 3 novembre 1951, mais repose au cimetière de Frameries, au pied d'un des plus anciens charbonnages. Sur le tombeau érigé par la commune, on lit l'inscription Citoyen du monde. Son œuvre vient de passer dans le domaine public.
        Issu d'une famille modeste (ses deux grands-pères étaient mineurs), il vint très jeune au socialisme et lutta aux côtés de Jules Destrée et Émile Vandervelde pour le suffrage universel. Il fut maire de Bougnies, sur la frontière française, de 1933 à sa mort.
        Journaliste, il collabora au journal Le Soir puis au journal Le Peuple, organe de son parti, mais aussi pour Le Flambeau, le journal de Gustave Gony. Il accompagne François Crucy pour son article dans l'Humanité. Il écrivit de nombreuses critiques d'art (sur Van Gogh, Manet…) et Visages de la Wallonie (réédité par Labor, Bruxelles, 1980). Ce livre est de la même trempe que ce dernier, mais date de 1911, un des premiers titres de l’auteur.
        Il y consacre deux chapitres à ce qui nous intéresse : les Thaumaturges (pp. 47-49) et Antoine le Guérisseur (pp.50-56). Pour autant, l’auteur ne nous apprend rien, et fait un travail de journaliste qui rapporte des faits. Cependant je doute qu’il se soit rendu à Jemeppe. Jugez par vous-mêmes.


                                     THAUMATURGES

        A tout seigneur, tout honneur. Que je vous parle d'abord de l'éphémère bon dieu Baguette qui opéra deux mois durant à Ressaix, près de Binche dont le carnaval est célèbre.
        Jemeppe-sur-Meuse avait déjà Antoine le Guérisseur. Nous connaissions aussi un brave paysan d'Erbisœul qui succéda à son beau-père dans les délicates fonctions de Tout-Puissant. Et cette trop neuve région du Centre où Baguette opéra, n'avait-elle eu déjà Louise Latteau, la fameuse stigmatisée de Bois-d'Haine ?
        Ce christ de Ressaix, après des semaines de gloire et de recettes abondantes (on vint le consulter Paris, de Lille et d'Arlon !) connut en quelques jours la plus lamentable des déchéances et le ressentiment de la foule. Il eut le tort grand de ne point se montrer assez supra-terrestre ; Il s'enivra, eut une maîtresse, fut appelé au Parquet de Charleroi. Aucun dieu ne peut résister à de telles épreuves.
        La révélation lui était venue au fond de la mine : plusieurs fois, devant ses camarades ahuris, puis bouleversés, ce jeune sclauneur jetant son pic s'était écrié « qu'il le voyait encore. » Sur la façade du cabaret paternel, on peignit à la chaux blanche : Au nouviau bon Dieu, Jules Buisseret, dit Baguette. Et malades, curieux, reporters, affluèrent de partout. « Qui eût cru, dit la mère Buisseret, que nos fieu s'rait dèv'nu bon Dieu ? »
        Moi aussi je fus le consulter. Le pays est hideux, presque effrayant : chemins noirs et boueux, maisons toutes pareilles, trop neuves et trop sales à la fois. On se prend à regretter avec douceur d'autres régions charbonnières, antiques celles-là, où une industrialisation féroce n'a pas encore souillé un paysage de vieux terrils verdissants et de collines douces.
        Aux murs du cabaret sordide, des béquilles, des crucifix ornés d'une cocarde en flanelle rouge, des vierges naïvement peinturlurés, voisinaient avec des chromos recommandant le chocolat des Boers ou l'élixir des colombophiles. Les visiteurs attendaient leur tour, assis devant une chope crasseuse. « Allons, à qui le tour ? » criait de temps en temps le Bon Dieu du fond de la cuisine. C'était un jeune homme maigre, aux joues blêmes, au regard fuyant. Une narquoise chanson populaire décrivait ainsi son accoutrement :
                         Il a n'ceinture de rouge coton,
                         Pou fé t'nir ses marronnes (son pantalon),
                         Il a planté dins des bouchons
                         Des s'pénes (épines) pou fé n'couronne.
        Ajoutez à cela un énorme crucifix en plomb attaché au gilet du bonhomme par une épingle de sûreté, et un sceptre grossier. Son remède consistait en peu de chose : dire des prières tous les jours, matin et soir, et après les repas : faire le signe de la croix de la main gauche et à l'envers. Penser à lui. Et voilà ! Cela valait dix sous, cinq francs, dix francs, selon la mine. Cocasse et poignant !

     

                                     ANTOINE LE GUÉRISSEUR

        Cent soixante mille Belges ont demandé dans une pétition au Parlement de leur pays, la reconnaissance d'une nouvelle religion : l'Antoinisme.
        Cent soixante mille signatures ! Ni le suffrage universel, ni l'instruction obligatoire, ni la limitation des heures de travail n'ont jusqu'ici, bénéficié d'un tel engouement. Dans une lettre qui accompagne la pétition, une propriétaire, un professeur de lycée, et un lieutenant d'infanterie exposent ce que demandent avec eux, ces 160.000 Belges : la reconnaissance légale d'un nouveau culte, le culte » antoiniste », du nom de son fondateur, Antoine le Guérisseur, un homme étrange qui, au pays de Liège, exerce depuis quelques années, un étonnant prestige.
        Si Antoine le Guérisseur et ses adeptes, dit la pétition, demandent la reconnaissance légale de leur culte, ce n'est pas pour obtenir des subsides. La religion antoiniste est fondée sur le désintéressement le plus complet : Antoine le Guérisseur et ses adeptes ne veulent recevoir ni subside ni rémunération, mais assurer l'existence légale de leurs temples.
        Ajoutons que les signataires joignent à leur pétition quelques certificats de guérison dont la lecture disent-ils, fera comprendre pourquoi ils considèrent Antoine le Guérisseur comme l'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité.
        Jemeppe-sur-Meuse, c'est, au noir pays du fer et du charbon, près de Liège, un gros village minier au bord de la Meuse. De l'autre côté du fleuve, au bout du pont de fer, c'est l'ancien palais des princes évêques de Liège, l'entrée des usines Cockerill, Seraing, qui impressionnait Victor Hugo si violemment en 1838, et qui est bien, aujourd'hui, l'un des grands temples de la beauté moderne. Un peu plus loin, en amont, sont les cristalleries du Val-Saint-Lambert.
        C'est dans ce décor que le thaumaturge Antoine opère depuis quelques années. On le vient voir de très loin, non seulement de toutes les provinces belges, mais encore du nord de la France et du grand-duché de Luxembourg. Louis-Antoine est né en 1816, Mons-Crotteux, un village de ce pays de Liège, où, à l'âge de douze ans, il descend dans la mine, avec son père et son frère. A l'âge de vingt-quatre ans, il quitte la Belgique pour l'Allemagne, où il travaille pendant cinq ans ; puis nous le retrouvons dans les environs de Varsovie, où il fait un nouveau séjour de cinq ans. Marié à une payse, il revient à Jemeppe, à la tête d'un petit pécule, qu'il a vite fait de partager en aumônes continuelles. Dès lors, après une grande crise mystique, Antoine commença sa carrière de guérisseur.
        Il fut longtemps un fervent disciple d'Allan Kardec et fonda à Jemeppe même, la société spirite des « Vignerons du Seigneur. » Les esprits, un jour, lui révélèrent sa mission actuelle et lui ordonnèrent de se consacrer tout entier à « l'art de guérir. » Et Antoine commença d'imposer les mains aux malades en leur disant simplement : « Pensez à moi, ayez la foi ».
        Plus tard, le nombre des visiteurs étant devenu trop considérable, Antoine adopta le système de la guérison en bloc, par paquets. A présent, il n'opère plus que les quatre premiers jours de la semaine. Vers dix heures, quand quelques centaines de visiteurs sont réunis dans le temple, le bonhomme paraît, monte dans une chaire et invite l'assemblée à se recueillir. Lui-même semble concentrer toute sa pensée sur un point et souffrir. Puis, sortant de sa torpeur, il recueille dans l'atmosphère, les fluides !!! S'ils sont mauvais, il demande aux assistants de prier pour purifier l'ambiance...
        Le « temple » de Jemeppe-sur-Meuse est bâti comme beaucoup de maisons en Wallonie, sur l'emplacement d'une exploitation charbonnière abandonnée : le grisou s'échappe, s'allume facilement à un petit trou que l'on a foré dans le plancher. De même autrefois, les pythonisses plaçaient leur trépied au-dessus d'une ouverture crachant des vapeurs infernales...
        Antoine est végétarien, travaille de ses mains continuellement, tâche de suffire à tous ses besoins.
        – Mais, allez-vous dire, c'est l'histoire de Tolstoï que vous nous racontez là !
        A la vérité, la similitude est frappante, surtout si l'on étudie leur enseignement moral à tous deux.
        Cependant, c'est à un simple, à un ouvrier peu instruit, ne l'oublions pas, que nous avons affaire ici.
        A vrai dire, c'est surtout un panseur de plaies morales ; mais j'ai trouvé dans cet homme une telle force de persuasion que je ne serais point étonné qu'il eût agi favorablement sur bien des malades. A un ami qui m'accompagnait il y a quelques années, quand je l'allai voir, et qui lui demandait une consultation, cet homme étrange répondit avec calme :
        – Vous n'avez point la foi : je lis bien dans vos yeux que vous me demandez cela par goguenardise ou poussé par une frivole curiosité. A quoi bon vous répondre ?...

    *
    *   *

        Il y a, dans les boniments que répandent les fidèles d'Antoine, des choses bien amusantes. Tenez, je trouve à la fin d'une brochure intitulée : L'auréole de la conscience, révélation et biographie d'Antoine le Guérisseur, l'annonce suivante :
        Nous portons à la connaissance des personnes souffrantes que le GUERISSEUR ne reçoit plus en particulier. Il fait en tout quatre opérations générales par semaine : les lundi, mardi, mercredi et jeudi, à 10 heures.
        Pour les opérations particulières, une dame qui opère en son nom Le remplace. Les personnes qui ont foi en Lui, soit pour conseils, contrariétés ou maladies, recevront satisfaction aussi bien par l'intermédiaire de cette dame que par Lui-même.
        Mais voyons la doctrine de cet homme qui a plus du thaumaturge en lui que du vulgaire rebouteux.
        L'enseignement d'ANTOINE LE GUERISSEUR a pour base l'amour, il révèle la loi morale, la conscience de l'humanité : il rappelle à l'homme les devoirs qu'il a remplir envers ses semblables ; fût-il arriéré même jusqu'à ne pouvoir le comprendre, il pourra, au contact de ceux qui le répandent, se pénétrer de l'amour qui en découle : celui-ci lui inspirera de meilleures intentions et fera germer en lui des sentiments plus nobles.
        La vraie religion, dit LE GUERISSEUR, est l'expression de l'amour pur puisé au sein de Dieu, qui nous fait aimer tout le monde indistinctement.
        Il est plutôt médecin de l'âme que du corps. Non, non, nous ne pouvons pas faire d'ANTOINE LE GUÉRISSEUR un grand seigneur, nous faisons de Lui notre Sauveur. Il est plutôt notre Dieu, parce qu'Il ne veut dire que notre serviteur.
        Ce sont ses disciples qui parlent, mais sans doute vaut-il mieux que nous entendions parler ce dieu nouveau lui-même.
        Lisez les versets naïvement rimés qu'il met dans la bouche de Dieu :
                                   Ne croyez pas en celui qui vous parle de moi
                                   Dont l'intention serait de nous convertir.
                                   Si vous respecter toute croyance
                                   Et celui qui n'en a pas,
                                   Vous savez, malgré votre ignorance
                                   Plus qu'il ne pourrait vous dire.
        Et ceci :
                                   Vous ne pouvez faire de la morale à personne
                                   Ce serait prouver
                                   Que vous ne faites pas bien,
                                   Parce qu'elle ne s'enseigne pas par la parole
                                   Mais par l'exemple
                                   Et ne pour le mal en rien.
        Ce dernier vers vous a un petit parfum d'immoralisme nietzschéen. Il serait fort intéressant d'étudier, à propos de ce guérisseur, certaines sectes religieuses aux conceptions fort libres, qui se sont développées en Wallonie depuis quelques années, en marge du protestantisme et de la religion catholique. L'historien, le philosophe, le folkloriste – et le simple amoureux de pittoresque – y trouveraient sans doute leur compte.


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  • Antoinisme, un culte simple et belge (Julie Luong, alter échos N°496, 08-09-2021)

    L'actualité sociale avec le décodeur

    Social Décalé

    Antoinisme : un culte simple et belge

    Les belles heures de l’antoinisme sont loin. Pourtant, ce culte guérisseur né en région liégeoise au début du XXe siècle, dans le bassin ouvrier de Jemeppe-sur-Meuse, continue de drainer dans ses temples quelques adeptes en quête de simplicité, loin des ors et des dogmes.

    Julie Luong 08-09-2021 Alter Échos n° 496  

     

    Non loin de la gare de Jemeppe-sur-Meuse, quelque part entre une station Texaco et un McDo, le temple antoiniste dresse ses façades claires au coin de la rue Rousseau et de la rue des Tomballes. Nous sommes au « centre mondial » de l’antoinisme, là où tout a commencé, là où tout vivote encore, de même qu’à Angleur ou Retinne – pas vraiment des repaires de riches. Sur la porte verte à double battant, une affiche annonce « lecture le dimanche à 10 h ». À l’intérieur, en ce dimanche d’août, une douzaine de personnes ont pris place sur les bancs de bois face à un immense tableau noir affichant en lettres blanches de taille variable un extrait du texte antoiniste « L’Auréole de la conscience » : « Un seul remède peut guérir l’humanité : la foi ; c’est de la foi que naît l’amour : l’amour qui nous montre dans nos ennemis Dieu lui-même ; ne pas aimer ses ennemis, c’est ne pas aimer Dieu ; car c’est l’amour que nous avons pour nos ennemis qui nous rend dignes de le servir ; c’est le seul amour qui nous fait vraiment aimer parce qu’il est pur et de vérité. » Pour l’essentiel, l’assistance est composée de femmes courbées, chétives. Dans le fond, trois ombres, trois hommes habillés en long manteau noir sont assis en ordre croissant. Le premier, frêle, avec de fines lunettes, ressemble à Fernando Pessoa. Le deuxième, de taille moyenne, attire l’attention sur le dernier, très grand, hiératique, portant longue barbe blanche à la manière du père Antoine, fondateur du culte. Ce sont des « costumés », des adeptes qui désirent montrer leur appartenance à l’antoinisme, comme sur ces photos d’archives où des cortèges noirs de guéris envahissaient les rues de Jemeppe au grand dam du curé et des médecins sérieux. « Au départ, le Père avait instauré la robe à la manière de l’uniforme dans les écoles, pour que chacun soit sur le même degré social, raconte le frère René Balthazar, le ‘desservant’ qui assure aujourd’hui la lecture. La robe permet d’entrer plus facilement dans notre moi intérieur. Mais l’enseignement précise aussi qu’elle peut nous faire du mal si on l’utilise à mauvais escient. »

    Amour gratuit

    La lecture, une vingtaine de minutes environ, se fera sans musique, sans bougie, sans encens et sans chant. Un culte épuré, d’une simplicité déconcertante. « Plus c’est simple, plus on peut rentrer en soi. Il n’y a pas fioritures », commente le frère René Balthazar qui assure avoir croisé, en vingt ans d’antoinisme, toutes les couches de la société, des plus riches aux plus pauvres, des moins aux plus lettrés. « Bien sûr, Jemeppe est un milieu prolétaire. Beaucoup de gens du voyage s’intéressent aussi au culte, précise celui qui fut précédemment attaché 10 ans au temple de Spa. Moi, je n’ai fait aucune étude, mais ma foi me permet de répondre aux questions à l’aide de ma conscience, non de l’intellect. Le Père va jusqu’à dire que ce sont les moins intelligents qui comprennent le mieux le texte. » À 57 ans, René Balthazar, employé chez Bpost, est aussi père de deux jeunes enfants et marié à une femme athée, très peu intéressée par l’antoinisme, même s’il arrive au couple de « raisonner » sur des questions morales. Lui-même vient d’un milieu « rouge », plutôt bouffeur de curés. Il s’est intéressé au culte après s’être souvenu que la mère de sa première petite amie y venait chaque semaine. « Au début, je ne comprenais rien aux lectures. Je suis venu parce qu’à cette époque-là, j’étais mal dans ma peau. Au lieu de m’enfoncer, ici, on m’a reboosté et cela en ne m’imposant rien ! Donc au fur et à mesure, je me suis dit que c’était quand même pas mal… On m’a accueilli ici avec amour, on ne me demandait ni argent ni de revenir, ni comment je m’appelais ni où j’habitais… C’est assez rare non, qu’on vous donne sans rien vous demander ? Je me suis dit : ‘C’est quoi ça ?’ »

    « Il y a souvent des curieux, d’autant qu’il n’est pas rare, dans la région, de rencontrer des personnes qui ont encore dans leur portefeuille une photo du Père. » Frère René Balthazar

    Après la lecture, une femme plus jeune que les autres interpelle René Balthazar. Elle voudrait en savoir plus sur l’antoinisme et qu’il lui dise par quel livre commencer car elle a appris que sa grand-mère pratiquait autrefois le culte. « Il y a souvent des curieux, d’autant qu’il n’est pas rare, dans la région, de rencontrer des personnes qui ont encore dans leur portefeuille une photo du Père », commente René Balthazar. Une habituée requiert une « consultation » et se retire à sa suite dans une pièce à l’écart. Tandis que les trois costumés tiennent un intrigant conciliabule sur le trottoir d’en face, une autre adepte attend son tour. « Je viens régulièrement », nous dit cette femme qui se déplace difficilement, un sac en plastique à la main. « Les consultations portent souvent sur des questions matérielles : le travail, les relations, des soucis familiaux, détaille René Balthazar. Mais moi, je n’ai pas de boule de cristal, pas de baguette magique. Je ne suis personne, mais j’essaie de les encourager à suivre leur pensée, à acquérir une petite parcelle de foi. » L’autre jour, le Frère a reçu en « consultation » un père de famille qui se désolait du climat de conflit permanent avec ses enfants. Il lui a conseillé de ne pas « utiliser le même fluide ». Alors, ce père s’est tu, il a laissé ses enfants crier sans renchérir et, à son grand étonnement, la situation s’est apaisée d’elle-même. « L’aspect psychologique est très important, confirme René Balthazar. Il faut comprendre ce que la personne est venue chercher, quels sont ses maux, mais cela, on ne peut le comprendre que si on a la foi. »

    Enfoncés dans la matière

    Louis-Joseph Antoine (1846-1912), le fondateur du culte, était ouvrier métallurgiste. Élevé dans une famille catholique, il savait à peine lire et écrire, mais a développé très tôt un rapport intense à la prière, allant jusqu’à s’éclipser plusieurs fois par jour de son travail pour se recueillir. Il s’est intéressé ensuite au spiritisme avant que la mort de son fils à 20 ans ne bouleverse sa vie. Après cette grande épreuve, il se découvrira des dons de guérison et commencera à consulter gratuitement à son domicile de la rue des Tomballes, attirant l’importante population ouvrière des environs, qui voit en cet homme simple une alternative aux deux autorités de l’époque : le catholicisme et la médecine. Peu à peu, le père Antoine fonde sa propre doctrine et fait construire le premier temple antoiniste à l’emplacement de sa maison personnelle. Celui-ci est consacré le 15 août 1910. Après sa mort en 1912 – sa « désincarnation », disent les adeptes –, sa veuve, Jeanne-Catherine Collon, dite la « mère Antoine », assure la structuration du culte. Soixante-quatre temples seront érigés au total, essentiellement en Belgique et en France, de même que quarante salles de lecture à travers le monde, en ce compris au Brésil. Avec quelque 700.000 sympathisants, dont 300.000 en Belgique dans les années 20, le culte antoiniste est considéré par certains journaux de l’époque comme « la deuxième religion de Belgique » et selon l’historien Pierre Debouxhtay (« Antoine le guérisseur et l’antoinisme », Fernand Gothier éditeur, 1934) comme un « phénomène social unique en Wallonie ».

    « Je viens du nord de la France, une autre région industrielle marquée par le socialisme. Or le fait qu’un simple ouvrier métallurgiste qui savait à peine lire et écrire réussisse à élaborer une pensée aussi profonde me fascine complètement. » Guillaume Chapheau, antoiniste

    Malgré les soupçons de « secte » qui ont ponctuellement pesé sur le culte, l’antoinisme a toujours été dédouané : certes, les textes peuvent paraître embrouillés et redondants, certes les antoinistes croient aux pouvoirs de la foi, mais ils n’ont jamais encouragé les adeptes à s’éloigner de la médecine traditionnelle, à rompre avec leurs familles ou à se dépouiller de leurs biens, pas plus qu’ils ne pratiquent le prosélytisme. Le culte antoiniste repose en fait sur un principe très simple : la possibilité de soulager la souffrance physique et morale par l’amour et la foi. « L’idée de l’antoinisme, c’est que, si la foi est suffisante, cela suffit à guérir la personne », résume le frère Guillaume Chapheau, que nous joignons en Allemagne où il vit avec son compagnon. Originaire de Lille, ce quarantenaire lexicographe a découvert l’antoinisme lors d’un passage à Liège il y a quinze ans, après avoir remarqué le temple antoiniste de la rue Hors-Château, au pied de la montagne de Bueren. « À partir de là, j’ai commencé à me renseigner. J’étais en recherche d’une communauté de croyances. Je m’intéressais beaucoup au judaïsme, mais il fallait respecter beaucoup de règles. Je suis homosexuel, or, l’antoinisme met de côté tout ce côté matériel. C’est le côté spirituel qui prime à leurs yeux », résume-t-il. Guillaume Chapheau n’est pas non plus indifférent aux origines prolétaires du culte : « Je viens du nord de la France, une autre région industrielle marquée par le socialisme. Or le fait qu’un simple ouvrier métallurgiste qui savait à peine lire et écrire réussisse à élaborer une pensée aussi profonde me fascine complètement. »

    Comme le frère René Balthazar, Guillaume Chapheau, sans faire la publicité de ses convictions, ne les tourne pas non plus en secret. « Je dis à toutes les personnes qui sont mes amis que je suis antoiniste comme je dis que je suis homosexuel. Mais certains d’entre eux me disent que, lorsque je raconte tout ça, c’est comme si je n’y croyais pas moi-même ! La vérité, c’est que j’essaie d’y mettre beaucoup d’humour pour que ça passe, parce que les idées de l’antoinisme sont totalement à contre-courant… » D’après lui, ces préceptes peuvent se résumer de la manière suivante : aimer son prochain, y compris son ennemi, montrer l’exemple, s’améliorer moralement, mais surtout « concevoir qu’on est tous une parcelle de Dieu, que Dieu est en nous, et que ce n’est pas le monde qui change, mais que c’est nous qui changeons et qu’en changeant, nous changeons le monde… une idée qui me paraît très actuelle, notamment par rapport aux questions environnementales ». Malgré la faible fréquentation actuelle des temples, René Balthazar n’est pas moins optimiste quant à l’avenir de l’antoinisme. « Nous nous sommes enfoncés dans la matière à un point inimaginable : on ne peut que revenir vers le spirituel. Les antoinistes sont d’ailleurs convaincus qu’au plus profond de soi, chacun a une dimension spirituelle. Et les jeunes s’intéressent beaucoup aux questions de spiritualité. Mère avait d’ailleurs prédit qu’on sauterait une génération. Ce qui compte n’est d’ailleurs pas le nombre d’adeptes, mais la quantité de fluide qui circule. » Une question de foi.

    #Antoinisme #Liège #religion 

    Julie Luong

    Source : https://www.alterechos.be/__trashed-5/


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  • Albert Monniot - L'Antoinisme (Revue intern.des Sociétés secrètes, 1914)

    Auteur : Albert Monniot
    Titre : L'Antoinisme
    In Revue internationale des Sociétés secrètes, 1914 (Tome VII, N°3)
    Organe de la Ligne franc-catholique
    contre les sociétés secrètes maçonniques ou occultes et leurs filiales
    Partie Judéo-occultiste

        Albert Monniot (1862-1938) est un écrivain, essayiste, journaliste et militant contre-révolutionnaire français, proche d'Édouard Drumont, antisémite notoire, avec qui il collabore au journal La Libre Parole, dont il sera secrétaire de rédaction à partir de 1893. Il est d'ailleurs témoin de Drumont lors de son célèbre duel contre Georges Clemenceau en 1898.
        Il s'agit ici d'une des premières études (du point de vue catholique) sur l'antoinisme. Il cite donc largement un autre journaliste, André Kervyn.
        En voici la teneur :

    L'ANTOINISME

        Devenu l'ennemi de Robespierre après avoir été son âme damnée, le policier Sénar flânait un jour rue Contrescarpe, près de l'Estrapade, à quelques pas de la maison où le huguenot Reybaz avait rédigé les discours que prononçait Mirabeau.
        Son flair ou son désœuvrement lui suggérèrent la pensée d'entrer à l'une de ces représentations que donnait une vieille femme du nom de Catherine Théot que ses fidèles, sans doute hellénisants, appelaient la Mère de Dieu.
        Pénétrant dans la salle, il fut reçu par des hommes en robe blanche et s'assit pendant qu'on allumait les lustres.
        Des chants s'élevèrent alors, et bientôt apparut une vieille femme dont la tête et les mains s'agitaient perpétuellement.
        Elle s'avança, soutenue par des prêtresses de son culte, s'assit dans un fauteuil blanc, et l'adoration commença.
        C'étaient des agenouillements, des baisements de pieds et de bouche, des lavements de mains dans des cuvettes d'argent, et enfin l'absorption gloutonne d'un grand bol de café au lait solennellement apporté, ce déjeuner symbolisant sans doute une sorte de communion.
        Puis l'adoration recommençait, présidée par dom Gerle, un capucin défroqué.
        Un mélange extraordinaire de litanies, de baisers humides, de génuflexions, de gestes d'exorciseurs, puis de cantiques où l'on célébrait le fameux Etre suprême de Robespierre terminait la cérémonie.
        — Allons, se dit Sénar en sortant, je n'ai pas perdu ma journée.
        Il courut au Comité de Sûreté générale, où il raconta ce qu'il avait vu aux plus excités contre Robespierre.
        — Il faut arrêter toute la maisonnée, dit Vadier.
        — Donne-moi un ordre !
        Ce ne fut pas long, et voici d'après M. de Batz, le descendant du fameux conspirateur royaliste à qui j'emprunte ces pittoresques détails, quel fut le rapport de Sénar sur son expédition :
        « J'arrêtai la Mère de Dieu, l'éclaireur, la colombe, le chanteur, le frère servant.... Ensuite, je cherchai les papiers.
        « Il n'y en avait pas.
        « Je ne trouvai qu'une certaine lettre écrite à Robespierre et dans laquelle elle l'appelait « son premier prophète, son ministre chéri », et le félicitait sur les honneurs qu'il rendait à l'Etre suprême, son fils. »
        Chez dom Gerle, on trouva un certificat de protection que lui avait accordé Robespierre.
        Aussi le lendemain, à la Convention, pendant que Vadier dirigeait des attaques sournoises contre le dictateur, les conventionnels chuchotaient l'anecdote et goguenardaient en regardant « le rénovateur du culte ».
        Robespierre faisait rire, Robespierre était perdu.
        Telle fut l'aventure qui servit de prélude au 9 thermidor.
        ... Je ne crois pas que l'Antoinisme puisse et doive avoir une telle répercussion sur les destinées d'aucun pays ; je crois seulement qu'on assisterait à un spectacle à peu près analogue à celui qui ravit le policier Sénar, si l'on pénétrait dans l'un des temples que l'Antoinisme, jalonnant ses conquêtes, vient d'ériger et d'ouvrir à Paris et à Monaco. Parti de Jemeppe-sur-Meuse (Belgique), l'Antoinisme, en effet, a déjà gagné la Méditerranée : il la franchira d'un nouvel élan, et l'Islam n'aurait qu'à bien se tenir, si l'Antoinisme ne se réclamait de toutes les religions, ou plutôt ne les admettait toutes.
        L'analogie se compléterait de l'identité de sexe des Pontifes, Mme Antoine ayant pris la suite des affaires de son mari, après avoir dûment hérité de sa quasi toute-puissance.
        A en juger sur les apparences, voilà au moins une entreprise qui n'aura rien perdu à tomber en quenouille.
        Mais qu'est-ce qu'Antoine ? qu'est-ce que le culte Antoiniste ?

    *
    *    *

        Louis Antoine est né à Mons-Crotteux, province de Liège, en 1846. Son père étant mineur, lui-même descendit dans la fosse à l'âge de 12 ans ; mais les entrailles de la terre ne convenaient guère au prédestiné qui devait apporter la lumière à notre pauvre humanité, et bientôt il remonta à l'air et à la vie, au grand soleil, en se faisant ouvrier métallurgiste.
        Ce goût pour les « métaux » devait plus tard lui tracer sa voie. A 24 ans, il quittait la Belgique pour aller faire un séjour de cinq ans en Allemagne, et, quoique ses biographes prétendent que rien de particulier ne signala sa jeunesse, il n'est pas téméraire de penser que ce séjour au pays de Luther et de la Réforme eut quelque influence sur son ultime avatar.
        Après un nouveau séjour à Praga, en Pologne russe, Antoine réintégrait son pays natal, la Belgique, et s'installait à Jemeppe-sur-Meuse, dont il allait rendre le nom fameux.
        Entre temps, s'il est permis de parler aussi irrévérencieusement, il était revenu faire un tour au pays et avait épousé une femme dont il avait fait la connaissance avant son départ.
        Jusque-là, le brave ouvrier restait enveloppé dans les ténèbres de l'obscurantisme et pataugeait dans les marais de l'erreur : il était simplement catholique, comme vous et moi.
        Un douloureux événement vint décider de la carrière d'Antoine.
        Il perdit un fils unique âgé de 20 ans.
        Le père et la mère, ces simples, apprirent par hasard que le spiritisme donnait la communication avec les morts : ils fréquentèrent alors des séances où le cher disparu leur révéla lui-même qu'il était établi pharmacien à Paris.
        On a bien raison de dire que les morts vont vite.
        Les braves gens jugèrent inutile d'aller vérifier, et cela pour deux raisons : la première, c'est qu'ils avaient toutes facilités pour converser sur place ; la seconde, c'est que le disparu s'éclipsait toujours sans laisser d'adresse.
        Il y eut bien des mécréants pour prétendre qu'un pharmacien devait figurer au Bottin, et qu'Antoine fils y était introuvable : on leur répondit victorieusement que c'était jeu d'enfant de changer de nom pour qui changeait de corps. Bref, Antoine fut captivé par le spiritisme, et d'élève devint bientôt maître. A partir du moment où son passé se dégage des brumes épaisses pour apparaître en pleine lumière de la notoriété, on le trouve à la tête des Vignerons du Seigneur.
        Les vignes du Seigneur ayant une assez fâcheuse réputation, on pourrait croire qu'Antoine, globe-trotter impénitent, était devenu le chef de quelque tribu de gloutons comme « les Gosiers en pente » ou « les Beni-Bouffe-Tout » : il n'en est rien, et je dois dire tout de suite qu'ayant un déplorable estomac, Antoine s'adonnait au végétarisme qu'il devait plus tard faire entrer dans sa doctrine.
        Les Vignerons du Seigneur constituaient simplement une entreprise spirite permettant à chacun de communiquer avec les morts — moyennant, j'imagine, une honnête rémunération, comparable à celle qui est perçue à l'entrée des cabines téléphoniques.
        On pouvait prendre rendez-vous avec les défunts, toujours exacts, à 10 heures du matin et à 5 heures du soir, ce qui laisse supposer que la communication n'était interrompue que par l'heure des repas.
        Il est de vieilles habitudes dont on ne se défait pas aisément.
        Une particularité remarquable, c'est que les évoqués de la maison Antoine, fussent-ils défunts empereurs d'Allemagne ou sultans de Zanzibar, parlaient tous avec un fort accent wallon.
        Antoine édita bientôt une sorte de catéchisme spirite, fait d'emprunts à Allan-Kardec. S'il avait, au temps de ses voyages, poussé plus loin sa pointe vers l'Orient, il eût appris des bouddhistes japonais qu'Allan-Kardec n'avait rien inventé, pas même sa thèse des vies successives et des réincarnations jusqu'à la perfection.
        Mais ne reprochons pas à Antoine ces emprunts, puisqu'il devait créer, sinon une religion, au moins un culte. La maison prospérant, Antoine annexa, au salon de conversation entre anthumes et posthumes, un cabinet pour « le soulagement de toutes les maladies, afflictions morales et physiques ». Un certain docteur Carita, désincarné naturellement, fut placé à la tête de ce cabinet. On ne nous dit pas s'il partageait les bénéfices provenant de ses ordonnances avec l'apothicaire si prématurément enlevé à l'affection du Père Antoine.
        Peut-être y eut-il des difficultés dans les règlements, car un beau jour Antoine se passa du ministère du docteur et formula lui-même les ordonnances où l'hygiène se combinait harmonieusement avec la morale. Bientôt même, il supprima les tables tournantes et les bruyantes évocations, congédia les esprits et se mit à opérer lui-même la guérison des corps et l'endoctrinement des intelligences ; pour avoir ainsi résolu le problème social de la suppression des intermédiaires, Antoine le Guérisseur fut excommunié par le spiritisme.
        De ce schisme allait naître l'Antoinisme.

    *
    *    *

        Il faudrait tout ignorer de notre temps pour supposer que la clientèle d'Antoine diminuait au fur et à mesure qu'il enflait sa personnalité. Au contraire, des foules commençaient à se presser à Jemeppe, et la réputation du Guérisseur franchissait les frontières de la petite Belgique. Ne lui attribuait-on pas quantité de guérisons miraculeuses, d'autant plus indiscutables qu'aucune n'était précisée ni vérifiée.
        Le zouave Jacob dut connaître ces heures triomphales ; mais encore régalait-il ses visiteurs d'un air de trombone à coulisse, probablement destiné à mettre en fuite l'esprit malin qui taquine les malades, tandis que le thaumaturge de Jemeppe ne jouait d'aucun autre instrument que la sottise, l'insondable sottise humaine.
        C'est un fait constant que les temps de scepticisme et d'incroyance sont éminemment propices aux exploiteurs de surnaturel et de mystérieux, à tous les découvreurs de pierre philosophale et marchands d'orviétan. Tireuses de cartes, somnambules et sibylles de tout acabit font des affaires d'or depuis que des gouvernants, réalisant le rêve des Géants, ont escaladé le ciel et décroché les étoiles.
        S'il était à peu près illettré, sachant tout juste signer, le Père Antoine connaissait son temps et avait le sens de l'opportunité.
        Il comprit que ses affaires n'atteindraient pas leur plein développement tant que ses adeptes devraient faire le coûteux voyage de Jemeppe. Il lui fallait matérialiser de quelque manière sa puissance curative pour l'expédier à domicile, réaliser ce qu'en mécanique on appelle, je crois, le transport de la force à distance.
        C'est alors qu'il découvrit la liqueur Coune, 2 fr. 50 le flacon, 5 fr. la bouteille, franco de port et d'emballage.
        Grâce à la firme du pontife de Jemeppe, cette précieuse liqueur conquit vite la célébrité : tous les adeptes vous diront que, dosée par le Père Antoine, elle avait la même efficacité contre l'hypertrophie du foie que contre l'ongle incarné — si ce dernier terme n'est pas déplacé dans la thérapeutique d'un renégat du spiritisme.
        Mais la justice, la stupide justice des hommes, s'avisa d'intervenir dans ce lucratif commerce, et une banale accusation d'exercice illégal de la médecine vint mettre un terme à la carrière, qui s'annonçait glorieuse, d'une panacée qui, entre autres bien faits, prémunissait déjà contre le choléra, ce fléau.
        Comme un simple mortel, Antoine le Guérisseur fut condamné à 52 francs d'amende : encore dut-il bénéficier de fortes circonstances atténuantes, son extraordinaire ignorance pouvant lui conférer le privilège exclusif d'ignorer la loi.
        C'en était fait de la liqueur Antoiniste, plus fameuse pourtant que toutes les liqueurs qui enrichissent en l'illustrant la quatrième page des journaux.
        D'autres se fussent rebutés et eussent mis les volets à leur boutique : Antoine eut un trait de génie, tout simplement.
        — « On me tracasse parce que je mets quelque chose dans mon liquide, pensa-t-il ; soit, je n'y mettrai plus rien du tout, je vendrai de l'eau pure. »
        Cela n'a l'air de rien ; mais c'est comme l'œuf de Christophe Colomb — qui, lui aussi, découvrit un nouveau monde : il fallait y penser.
        Antoine vendrait donc de l'eau, mais de l'eau magnétisée, de l'eau véhiculant ses propres fluides.
        Les fluides ont ce premier et appréciable avantage sur la matière qu'ils ne sont pas soumis à l'impôt, et cet autre, en l'occurrence, qu'ils ne paieraient aucune redevance de fabrication, le Père Antoine devant être sa propre usine ; de plus, ils ne pouvaient provoquer de conflit avec le Codex qui feint de les ignorer.
        La condamnation du Père Antoine n'avait fait que redoubler l'enthousiasme de ses adeptes, la persécution nimbait son front de l'auréole du martyr, et ce léger halo de 52 francs lui suffit pour convaincre les masses de son pouvoir de magnétiser l'eau.
        Dès lors, Jemeppe retentit nuit et jour du gémissement des pompes : une passe magnétique sur les bouteilles emplies, plusieurs passes pour les cas les plus réfractaires, et l'eau bienfaisante, aux multiples propriétés curatives, se répandait dans le monde des malades, Antoine, à cette époque, n'ayant encore entrepris que la guérison des corps.
        Emplissez, chargez, expédiez : la miraculeuse industrie s'accomplissait en trois temps.
        Elle nécessitait pourtant quelque main-d'œuvre, et quand il eut soumis à cette épreuve victorieuse l'inébranlable foi de ses adeptes, le Père Antoine songea à se débarrasser des impedimenta. Que ne pouvait-il entreprendre, et quels longs espoirs ne lui étaient pas permis ?
        Simplifier, c'est le dernier mot du progrès, et le Père Antoine était un homme de progrès.
        Quand vous voulez faire transporter à distance une grosse somme, vous encombrez-vous de lourds sacs d'écus ? Fi donc ! ces procédés sommaires convenaient aux temps d'obscurantisme.
        Aujourd'hui, une simple feuille de papier remplit l'office, et chacun connaît l'usage du chèque et du mandat postal.
        Ces transformations n'avaient pas échappé à l'esprit judicieux du Père Antoine qui s'avisa un beau jour de licencier son corps de pompiers, de vendre son fonds de bouteilles, et de convertir — car déjà il avait le prurit de la conversion — tout ce coûteux attirail en papier.
        Eh! oui, le papier magnétisé : telle était la dernière trouvaille. C'est au papier que le Père Antoine allait désormais confier ses bienfaisants effluves, qu'ainsi il monnayait en modern-style.
        Jusqu'alors, il avait cru devoir opérer en public le chargement fluidique de ses bouteilles, et l'extraction des effluves n'allait pas sans fatigantes contorsions.
        Désormais, l'émission destinée au papier se ferait dans le privé, et c'était là encore une appréciable économie.
        On fit confiance au Guérisseur et aucun schisme ne se produisit : l'Antoinisme n'eut pas ses convulsionnaires.
        Il y eut bien quelques petites anicroches à la réputation du Guérisseur, témoin cette histoire contée par un de nos confrères belges, M. André Kervyn :

        « Un de nos amis se souvient de cette troisième phase : il a le plaisir de posséder quelques échantillons du fameux papier magnétisé. Il nous a raconté un trait qui montre qu'Antoine ne se défendait pas de donner avec son papier, des conseils d'hygiène, d'ailleurs inoffensifs.
        « Une dame, nous dit-il, vint un jour m'annoncer qu'elle se proposait de consulter Antoine.
        « La clientèle du Guérisseur était surtout féminine à cette époque.
        « Je demandai à cette personne :
        — « Aimez-vous la pâtisserie ?
        — « Je n'en prends jamais.
        — « Mangez-vous beaucoup de pommes de terre ?
        — « Beaucoup ? non. Mais pourquoi ces questions ?
        — « C'est que M. Antoine vous révélera que vous abusez de la pâtisserie et des pommes de terre. Il vous interdira cette alimentation jusqu'à votre prochaine visite.
        — « Je verrai bien. »
        « Cette dame, conclut notre ami, alla chez M. Antoine, elle revint guérie !... de l'Antoinisme. Le coup de la pâtisserie avait tué sa confiance dans le voyant.
        « Mais dans le monde ouvrier, combien de femmes ne mangent-elles pas avec plaisir les frites succulentes ? Combien n'ont pas un faible pour les tartes, les petits pâtés et les friandises de toute espèce ?
        « En dénonçant ces inclinations gourmandes, M. Antoine était presque sûr de deviner juste. »

        Mais qu'importait au Père Antoine la défection de vagues humanités : l'essentiel était que la foi en lui se propageât, que sa clientèle s'élargît, et elle s'élargissait.

    *
    *    *

        Liqueur, eau, papier, matières ! c'était bon pour les cures à distance, c'était de l'Antoinisme d'exportation.
        Mais combien plus favorisés ceux qui pouvaient faire le voyage à Jemeppe, bénéficier sans intermédiaires des magiques impondérables qu'octroyait le Père Antoine par la voie des passes individuelles.
        On accourait de toutes les provinces et même de l'étranger, et il fallut recourir à la simple imposition des mains.
        Pour satisfaire la clientèle toujours plus nombreuse, les passes se firent de plus en plus rapides : de minutieux chronométreurs ont affirmé, et nous devons les croire, que le Père Antoine en vint à faire du soixante à l'heure.
        Le procédé de guérison, ou plutôt son mécanisme, était à la portée de toutes les intelligences, c'était simple et pourtant d'un scientifisme incontestable.
        Vous savez tous que nos maux physiques résultent du rassemblement tumultueux et agissant des mauvais microbes en un point de notre organisme ; la cure consiste à stimuler les bons microbes, à les armer pour la lutte, et à les lancer en charge impétueuse et irrésistible contre le nocif rassemblement qu'il faut disperser.
        Les bons microbes sont les gendarmes de notre santé.
        Les mauvais en sont les saboteurs.
        Remplacez les microbes par les fluides, et vous avez là, dans son intégrité, le secret de la thérapeutique antoiniste, tout diagnostic étant inutile.
        « Dans son intégrité », non, j'exagère, car pour la première fois, nous allons voir intervenir, comme un facteur essentiel, la Foi.
        On n'arrive pas sans transition à fonder un culte.
        Voici donc le procédé, exposé par le thaumaturge lui-même qui semble préoccupé de faire des disciples et d'assurer sa succession :

        « Tout guérisseur quelque peu expérimenté sent la foi du malade et peut lui dire : « Vous êtes guéri. » Il coupe littéralement le fluide qui le terrassait, c'est-à-dire son imagination ; il ne va pas directement au mal, mais à la cause. »

        C'est un traitement facile à suivre, même en voyage ; seulement, il y faut le Guérisseur expérimenté, c'est-à-dire formé à l'école du Père Antoine.
        On voit que la nouvelle doctrine, qui devait aboutir à la cure des âmes, commençait à s'ébaucher ; même, elle se codifiait, car les visiteurs emportaient maintenant une petite brochure destinée à la propagande.
        La presse s'est emparée du cas du Père Antoine : on le discute, donc il est.
        A partir du jour où il a découvert que l'imagination est la cause de tous nos maux physiques, le Père Antoine se doit à lui-même d'édicter une nouvelle morale : il n'y manquera pas.
        Déjà, pour lui permettre d'opérer en public ses passes collectives, un véritable temple s'est érigé : l'enseignement suivra.
        Mais avant d'aborder la phase qu'on pourrait qualifier de religieuse de la vie du Père Antoine, il me faut donner un aperçu du cérémonial de Jemeppe.
        Le même confrère belge déjà cité en a tracé ce tableau à la date d'août 1911 :

        Voici le spectacle auquel on peut assister gratuitement à Jemeppe, tous les dimanches, depuis deux ou trois ans.
        Une tribune se dresse au fond du temple. Elle communique avec les appartements privés du voyant. Les fidèles et les curieux se placent dans les bancs, en face de cette tribune.
        Un monsieur se lève :
        « Notre bon Père va venir. Avant d'opérer, il se recueille dans la prière. Respectez ce moment solennel. Ranimez votre foi, car tous ceux qui ont de la foi seront guéris ou soulagés. »
        La porte s'ouvre. M. Antoine s'avance. Il est bien vieux ; il a laissé pousser ses cheveux et s'est composé une tête hiératique. La scène est admirablement machinée. Alors le prophète, que transfigure un air inspiré, se place au milieu de la tribune. Son regard est perdu dans l'au-delà. Il élève majestueusement les mains, étend les bras, remue les doigts pour laisser écouler sur son peuple tout le fluide qu'il a emmagasiné par la prière, répand ses fluides à l'Orient et à l'Occident. Il ferme ses yeux, se retourne et rentre lentement, sans avoir proféré une parole.
        Le même monsieur se lève de nouveau.
        « L'opération est terminée. Les personnes qui ont la foi sont guéries ou soulagées. »
        On renvoie toutes ces personnes et l'on introduit d'autres spectateurs qui verront la même comédie. Généralement, ce sont les mêmes gens qui sont guéris et soulagés chaque dimanche.
        ... On ne peut nier que la simplicité soit au fond de l'Antoinisme, et on peut entendre le mot ad libitum.

        Mais de quelle foi s'agit-il ? Quelles sont les croyances qui sont à la base du culte Antoiniste désormais instauré ?
        C'est ce que nous allons essayer de dire, après quelques réflexions nécessaires sur le rôle du Guérisseur.
        Cette courte digression nous permettra de passer du plaisant au sévère.
        On est tenté de rire, et on rit des foules qui accourent de loin verser leur obole dans l'escarcelle du guérisseur.
        Ces naïfs ne nous apparaissent guère plus intéressants a priori que les éternelles dupes des mirages financiers : on prononce le mot gogo, on hausse les épaules et on passe.
        Il faut pourtant établir une distinction entre le banquier véreux qui ne prend que le porte-monnaie par ses promesses fallacieuses, alors que le Guérisseur prend la vie.
        Les tribunaux anglais ont eu à s'occuper il y a quelques années des méfaits d'une secte à laquelle il semble bien que le Père Antoine ait fait quelques emprunts.
        Cette secte s'intitulait Science chrétienne.
        Ses adeptes se refusaient à prendre et à donner les soins que comporte chaque maladie. Leurs enfants étaient-ils malades ? ils mandaient un des chefs du nouveau culte, lequel persuadait au malade, comme le Père Antoine, que la souffrance est une illusion. Les tribunaux ont relevé des cas d'homicide par omission et ont énergiquement flétri les agissements de ceux qui, sous prétexte de guérir plus sûrement, éloignaient les médecins du chevet des malades.
        Encore ne s'agissait-il là que d'illuminés, et non d'un commerce lucratif et néfaste comme celui d'Antoine.
        Combien sont morts prématurément pour avoir cru que le remuement de doigts du Guérisseur aurait plus d'efficacité que toutes les médications et tous les soins ?
        Pour un Antoiniste, le seul fait de consulter un médecin ne constituait-il pas un outrage à la foi nouvelle ?
        C'est ainsi qu'un malade de Condros s'en retournait un jour avec la promesse d'une prompte guérison.
        A quelques pas du temple de Jemeppe, il tombait mort.
        Les Antoinistes ne s'effarèrent pas pour si peu : ils rapportèrent le cadavre à leur bon Père pour qu'il le ressuscitât.
        Maladroitement, le Guérisseur multiplia les passes magnétiques comme s'il en ignorait l'inefficacité.
        Il n'y avait plus qu'à procéder à l'enterrement.
        On assure que ces pratiques déterminèrent à plusieurs reprises la municipalité de Jemeppe à refuser des permis d'inhumer.
        S'il est permis de rire du culte Antoiniste, on voit que ses prétentions aux cures miraculeuses méritent de retenir un moment l'attention. Ce n'est pas une de ces manifestations bouffonnes dont l'indifférence à la mode fait dire si aisément : « Si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal. » L'Antoinisme guérisseur a pu et dû faire déjà beaucoup de mal.
        Cette criminelle mise à l'écart du médecin n'est pas une simple déduction plus ou moins arbitrairement tirée par nous des textes ; elle est explicitement formulée dans la Révélation par Antoine le Guérisseur.
        Un de ses disciples interroge le Maître :

        — Quelqu'un qui avait eu la pensée de consulter un médecin vient chez vous se disant : « Si je ne vais pas mieux après cette visite, j'irai chez tel médecin. » Vous constatez ses intentions et vous lui conseillez de suivre sa pensée. Pourquoi agissez-vous ainsi ? J'ai vu des malades qui, après avoir exécuté ce conseil, ont dû revenir chez vous.
        Antoine. — Certains malades, en effet, peuvent avoir eu la pensée d'aller chez le médecin avant de me consulter. Si je sens qu'ils ont plus de confiance dans le médecin, il est de mon devoir de les y envoyer. S'ils n'y trouvent pas la guérison, c'est que leur pensée de venir chez moi a mis obstacle dans le travail du médecin, comme celle d'aller chez le médecin a pu porter obstacle dans le mien. D'autres malades me demandent encore si tel remède ne pourrait les aider. Cette pensée falsifie en un clin d'œil toute mon opération : elle est la preuve qu'ils n'ont pas la foi suffisante, la certitude que, sans médicaments, je peux leur donner ce qu'ils réclament... Le médecin ne peut donner que le résultat de ses études, et elles ont pour base la matière. La cause reste donc, et le mal reparaîtra, parce que tout ce qui est matière ne pourrait guérir que temporairement.

        D'autres passages de la Révélation ne sont pas moins précis :

        « C'est par la foi au guérisseur que le malade trouve sa guérison. Le docteur peut croire à l'efficacité des drogues, alors que celles-ci ne servent à rien pour celui qui a la foi. »
        « La Foi est l'unique et universel remède, elle pénètre celui que l'on veut protéger, fût-il éloigné de milliers de lieues. »

        Qui pourrait prétendre que la propagation de telles billevesées ne peut constituer un véritable danger public ?
        Aussi suis-je grandement surpris de l'inaction et de l'apparente indifférence des syndicats de médecins et de pharmaciens, à l'ordinaire si jaloux de leurs prérogatives.
        Si leurs intérêts ne sont pas encore sérieusement lésés, est-ce que l'intérêt public ne commanderait pas une intervention, avant que le mal ait pris de l'extension ?
        Seraient seules à les blâmer les feuilles prêtrophobes qui ont eu l'audace de comparer les cures de Jemeppe aux miraculeuses guérisons, si sévèrement contrôlées, obtenues à Lourdes.
        Je ne me pardonnerais pas d'insister sur ce grossier et grotesque parallèle.

    *
    *    *

        Je voudrais bien rester clair en faisant à la morale et au culte Antoinistes l'honneur immérité d'un examen, mais je sens combien la tâche est âpre.
        En se découvrant prophète et en devenant hérésiarque, le Père Antoine n'a pas pénétré les secrets de la didactique.
        Le bon illettré roublard parle un langage assez inintelligible pour défier la glose, et ce pourrait bien être l'explication du succès relatif de ce que ses disciples appellent pompeusement et comiquement son enseignement.
        Le fond n'est pas moins obscur.
        Bribes des saintes Ecritures, déchets de doctrines spirites, résidus de la Réforme s'y trouvent mêlés aux plus folles élucubrations d'un cerveau indigent.
        Essayez d'analyser, et vous aboutissez aux constatations les plus extravagantes et les plus contradictoires.
        Aussi faut-il se borner à citer en souhaitant bonne chance à la perspicacité du lecteur.
        En fondant une religion — si ce n'est pas une offense au bon sens qu'appliquer tel mot à telle chose — le Père Antoine a cru devoir rédiger une sorte de décalogue.
        Transcrivons-le, dans l'espoir que ces fondements vous aideront à comprendre la superstructure :

        Dix fragments en prose de l'enseignement révélé par Antoine le Guérisseur.

    Dieu parle :

    Premier principe

    Si vous m'aimez,
    Vous ne l'enseignerez à personne,
    Puisque vous savez que je ne réside
    Qu'au sein de l'homme.
    Vous ne pouvez témoigner qu'il existe
    Une suprême bonté
    Alors que du prochain vous m'isolez.

        Ce qu'il y a de plus remarquable jusqu'à présent, c'est la précaution qu'on a prise de nous informer que ces fragments étaient en prose. On aurait pu s'y tromper, et nos cubistes et futuristes y eussent certainement découvert des vers blancs. L'enseignement du Père Antoine dédaigne ce vague et puéril souci de la rime qui distinguait les oracles de Mlle Couédon. Mais continuons :

    Deuxième principe

    Ne croyez pas en celui qui vous parle de moi,
    Dont l'intention serait de vous convertir.
    Si vous respectez toute croyance
    et celui qui n'en a pas,
    Vous savez, malgré votre ignorance,
    Plus qu'il ne pourrait vous dire.

    Troisième principe

    Vous ne pouvez faire de la morale à personne,
    Ce serait prouver
    Que vous ne faites pas bien,
    Parce qu'elle ne s'enseigne pas par la parole
    Mais par l'exemple,
    Et ne voir le mal en rien.

    Quatrième principe

    Ne dites jamais que vous faites la charité
    A quelqu'un qui vous semble dans la misère,
    Ce serait faire entendre
    Que je suis sans égards, que je ne suis pas bon,
    Que je suis un mauvais père,
    Un avare,
    Laissant avoir faim son rejeton.
    Si vous agissez envers votre semblable
    Comme un véritable frère,
    Vous ne faites la charité qu'à vous-même,
    · Vous devez le savoir.
    Puisque rien n'est bien s'il n'est solidaire,
    Vous n'avez fait envers lui
    que remplir votre devoir.

    Cinquième principe

    Tâchez toujours d'aimer celui que vous dites
    « Votre ennemi » :
    C'est pour vous apprendre à vous connaître
    Que je le place sur votre chemin.
    Mais voyez le mal plutôt en vous qu'en lui :
    Il en sera le remède souverain.

    Sixième principe

    Quand vous voudrez connaître la cause
    De vos souffrances,
    Que vous endurez toujours avec raison,
    Vous la trouverez dans l'incompatibilité de
    l'intelligence avec la conscience,
    qui établit entre elles les termes de comparaison.
    Vous ne pouvez ressentir la moindre souffrance
    qu'elle ne soit pour vous faire remarquer
    que l'intelligence est opposée à la conscience ;
    C'est ce qu'il ne faut pas ignorer.

    Septième principe

    Tâchez de vous en pénétrer,
    Car la moindre souffrance est due à votre
    Intelligence qui veut toujours plus posséder ;
    Elle se fait un piédestal de la clémence,
    Voulant que tout lui soit subordonné.


    Huitième principe

    Ne vous laissez pas maîtriser par votre intelligence
    Qui ne cherche qu'à s'élever toujours
    De plus en plus ;
    Elle foule aux pieds la conscience,
    Soutenant que c'est la matière qui donne
    Les vertus.
    Tandis qu'elle ne renferme que la misère
    Des âmes que vous dites
    « abandonnées »,
    Qui ont agi seulement pour satisfaire
    Leur intelligence qui les a égarées.

    Neuvième principe

    Tout ce qui vous est utile, pour le présent
    Comme pour l'avenir,
    Si vous ne doutez en rien,
    Vous sera donné par surcroît.
    Cultivez-vous, vous vous rappellerez le passé,
    Vous aurez le souvenir
    Qu'il vous a été dit : « Frappez, je vous ouvrirai.
    Je suis dans le connais-toi... »

    Dixième principe

    Ne pensez pas faire toujours un bien,
    Lorsqu'à un frère vous portez assistance ;
    Vous pourriez faire le contraire,
    Entraver son progrès.
    Sachez qu'une grande épreuve
    En sera votre récompense,
    Si vous l'humiliez et lui imposez le respect.
    Quand vous voulez agir,
    Ne vous appuyez jamais sur votre croyance
    Parce qu'elle peut encore vous égarer ;
    Basez-vous toujours sur la conscience
    Qui veut, vous diriger, elle ne peut vous tromper.

        J'ai laissé parler, sans l'interrompre, le dieu de M. Antoine qui pourrait bien n'être que M. Antoine lui-même, et qui aurait bien dû prendre un interprète. Je ne sais l'effet que ferait la musique sur ces strophes, mais telles qu'elles sont, elles ne paraissent complètement intelligibles que pour leur auteur, encore ne suis-je pas bien sûr que si on en avait demandé le commentaire au thaumaturge, il n'eût pas simplement énoncé la formule qu'il répétait à tout propos et hors de propos, mais toujours quand une indiscrète question l'embarrassait :

        — « Vous ne voyez que l'effet, cherchez la cause. »

        J'ai déjà constaté que cet être inculte qu'était le Père Antoine avait une indéniable qualité : la connaissance de son temps.
        Devant l'admiration des snobs pour l'art et la littérature incompréhensibles, il s'est dit qu'on pouvait réaliser ce prodige d'éblouir par l'obscurité, et qu'il y aurait tout un public pour découvrir dans son galimatias de brillantes paraboles.
        Assemblez les incohérences éructées par un perroquet après un assez long commerce avec les humains, et vous obtiendrez quelque chose d'analogue aux principes de l'Antoinisme.
        Ah ! comme on comprend que l'Antoinisme fasse profession de mépriser l'intelligence !
        Il n'a pas de pire ennemie.

    *
    *    *

        Mais qu'est-ce donc que ce dieu qui s'entretient ainsi — toujours en wallon — avec M. Antoine ?
        Ce dieu ne doit pas seulement formuler des principes : il se doit à lui-même, il nous doit d'édicter des lois.
        Il n'y a pas manqué, et nous allons être édifiés par une petite brochure qui porte ce titre simple et clair comme les révélations elles-mêmes : L'auréole de la conscience.
        L'auréole de la conscience !... On donne des bureaux de tabac, voire les palmes académiques, à des gens qui n'ont pas trouvé cela.
        La couverture de L'Auréole — si je puis m'exprimer ainsi — porte une épigraphe qui pourrait être une synthèse.
        Essayons de nous limiter :

        « Un seul remède peut guérir l'humanité : la Foi ; c'est de la foi que naît l'amour : l'amour qui nous montre dans nos ennemis Dieu lui-même ; ne pas aimer ses ennemis, c'est ne pas aimer Dieu ; car c'est l'amour que nous avons pour nos ennemis qui nous rend dignes de le servir ; c'est le seul amour qui nous fait vraiment aimer, parce qu'il est pur et de vérité. »

        Soit ; voilà une règle de conduite assez précise et qui comporte quelque abnégation : aimer ses ennemis.
        Mais quel va être le statut de ceux qui ne se connaissent pas d'ennemis parce qu'ils n'ont jamais fait que le bien ou vivent dans l'isolement ? Ils ne pourront connaître le dieu de M. Antoine, ni l'aimer, ni le servir ?
        Une vague définition du devoir envers ses ennemis ne saurait constituer un corps de doctrines.
        Mais laissons Maître Antoine nous apprendre ce que sont les lois divines, tout en nous démontrant qu'il n'y a pas de lois divines :

        Antoine. — Je vais vous dire comment nous devons comprendre les lois divines et de quelle façon elles peuvent agir sur nous. Vous savez qu'il est reconnu que la vie est partout ; si le vide existait, le néant aurait aussi sa raison d'être.
        Une chose que je puis encore affirmer, c'est que l'amour existe aussi partout, et de même qu'il y a amour, il y a intelligence et conscience. Amour, intelligence et conscience réunis constituent une unité, le grand mystère, Dieu.
        Pour vous faire comprendre ce que sont les lois, je dois revenir à ce que je vous ai déjà répété concernant les fluides ; il en existe autant que de pensées ; nous avons la faculté de les manier et d'en établir des lois, par la pensée, suivant notre désir d'agir. Celles que nous imposons à nos semblables nous imposent de même. Telles sont les lois d'intérieur, appelées ordinaire ment lois de Dieu.
        Quant aux lois d'extérieur, dites lois de la nature, elles sont l'instinct de la vie qui se manifeste dans la matière, se revêt de toutes les nuances, prend des formes nombreuses, incalculables, suivant la nature du germe des fluides ambiants.
        Il en est ainsi de toutes choses, toutes ont leur instinct, les astres même qui planent dans l'espace infini, se dirigent par le contact des fluides et décrivent instinctivement leur orbite.
        Si Dieu avait établi des lois pour aller à lui, elles seraient une entrave à notre libre arbitre ; fussent-elles relatives ou absolues, elles seraient obligatoires puisque nous ne pourrions nous en dispenser pour atteindre au but. Mais Dieu laisse à chacun la faculté d'établir ses lois, suivant la nécessité, c'est encore une preuve de son amour.
        Toute loi ne doit avoir que la conscience pour base. Ne disons donc pas « lois de Dieu », mais plutôt lois de la conscience.
        Cette révélation ressort des principes mêmes de l'amour, de cet amour qui déborde de toutes parts, qui se retrouve au centre des astres comme au fond des océans, de cet amour dont le parfum se manifeste partout, qui alimente tous les règnes de la nature et qui maintient l'équilibre et l'harmonie dans tout l'univers.

        D. — Maître, voulez-vous nous dire d'où vient la vie ?

        Antoine. — La vie est éternelle, elle est partout. Les fluides existent aussi à l'infini et de toute éternité.
        Nous baignons dans la vie et dans les fluides comme le poisson dans l'eau.
        Les fluides s'enchaînent et sont de plus en plus éthérés ; ils se distinguent par l'amour ; partout où celui-ci existe il y a de la vie, car sans la vie l'amour n'a plus sa raison d'être.
        Il suffit que deux fluides soient en contact par un certain degré de chaleur solaire, pour que leurs deux germes de vie se disposent à entrer en rapport.
        C'est ainsi que la vie se crée une individualité et devient agissante.

        Je crois que ce serait se moquer du lecteur que de multiplier ou d'allonger ces citations : je n'en donne que le nécessaire pour qu'on puisse juger en connaissance de cause et sans appel l'entreprise qui a mobilisé des foules.
        Il est des auteurs qui donnent l'impression d'avoir collectionné dans un lexique tous les vocables désuets ou peu usités pour en émailler leurs chroniques et « épater le bourgeois » par la richesse de leur vocabulaire : à lire le Père Antoine, il semble parfois qu'il ait vidé dans un chapeau les mots du dictionnaire, pour les cueillir ensuite au petit bonheur et les aligner en phrases.
        « L'instinct de la vie qui prend des formes incalculables suivant la nature du germe des fluides ambiants » semble bien dû à telles rencontres hasardeuses, et l'on devine l'ébahissement admiratif des gogos à la lecture de ces vaticinations sibyllines.
        Aussi bien, de son propre aveu, Antoine ne se comprend pas toujours lui-même, témoin cette déclaration :

        « Mes frères, aujourd'hui l'atmosphère n'est pas pure : recueillons-nous afin d'atteindre à des fluides plus éthérés qui faciliteront à tous la compréhension de la pensée.
        « Nous rencontrons souvent des personnes qui demandent à être éclairées sur la question des fluides et nous leur tenons toujours le même raisonnement, que nous répétons sur la foi d'un autre, peut-être sans le comprendre nous-même ».

        Mais si Antoine se présente comme le truchement, une sorte de phonographe du dieu qu'il a imaginé, comment le considèrent ses plus zélés disciples, ceux qui doivent hériter de sa puissance et de son fructueux commerce ?
        Ils vont nous l'apprendre, en un langage un peu moins obscur que celui de leur Maître :

        « Faire de M. Antoine un grand seigneur, ne serait-ce pas plutôt le rabaisser ? Vous admettrez, je suppose, que nous, ses adeptes, qui sommes au courant de son travail, ayons à son égard de tout autres pensées. Vous interprétez trop intellectuellement, c'est-à-dire trop matériellement, notre manière de voir, et, jugeant ainsi sans connaissance de cause, vous ne pouvez comprendre le sentiment qui nous anime. Mais quiconque a foi en notre bon Père apprécie ce qu'Il est à sa juste valeur parce qu'il l'envisage moralement. Nous pouvons lui demander tout ce que nous voulons. Il nous le donne avec désintéressement. Néanmoins, il nous est loisible d'agir à notre guise, sans aucunement recourir à Lui, car Il a le plus grand respect du libre arbitre ; jamais Il ne nous impose quoi que ce soit. Si nous tenons à Lui demander conseil, c'est parce que nous sommes convaincus qu'Il sait tout ce dont nous avons besoin, et que nous nous l'ignorons. Ne serait-il pas infiniment préférable de se rendre compte de son pouvoir, avant de vouloir discréditer notre manière d'agir à son égard.
        « Comme un bon père, Il veille sur nous. Lorsque affaiblis par la maladie, nous allons à Lui, pleins de confiance, Il nous soulage, nous guérit. Sommes-nous anéantis sous le coup des plus terribles peines morales, Il nous relève et ramène l'espoir dans nos cœurs endoloris.
    La perte d'un être cher laisse-t-elle dans nos âmes un vide immense, son amour le remplit et nous rappelle au devoir. Il possède le baume par excellence, l'amour vrai qui aplanit toute difficulté, qui surmonte tout obstacle, qui guérit toute plaie, et Il le prodigue à toute l'humanité, car Il est plutôt médecin de l'âme que du corps. Non, nous ne voulons pas faire d'Antoine le Guérisseur un grand seigneur, nous faisons de Lui, notre sauveur. Il est plutôt notre Dieu, parce qu'il ne veut être que notre serviteur. »

        Si la pensée reste là enveloppée dans les nuées, au moins l'expression est d'une clarté relative : les disciples ont foi dans le Maître qui n'est pas Dieu, mais qui est leur dieu, leur sauveur, parce qu'il est leur serviteur. C'est tout le secret de leur vénération, pour ne pas dire de leur adoration.
        Profitons de cette vague lueur pour nous éclairer sur l'enseignement d'Antoine, ses propres révélations étant restées inaccessibles à notre intellect de profane :

        « Aussi longtemps que nous ignorerons la loi morale par laquelle nous devons nous diriger, nous la transgresserons.
        « L'enseignement d'Antoine le Guérisseur raisonne cette loi morale, inspiratrice de tous les cœurs dévoués à régénérer l'Humanité ; il n'intéresse pas seulement ceux qui ont foi en Dieu, mais tous les hommes indistinctement, croyants et non-croyants, à quelqu'échelon que l'on appartienne. Ne croyez pas qu'Antoine le Guérisseur demande l'établissement d'une religion qui restreigne ses adeptes dans un cercle, les obligeant à pratiquer sa doctrine, à observer certain rite, à suivre une opinion quelconque, à quitter leur religion pour venir à lui. Non, il n'en est pas ainsi : nous instruisons ceux qui s'adressent à nous de ce que nous avons compris de l'enseignement du Guérisseur et les exhortons à la pratique sincère de leur religion, afin qu'ils puissent acquérir les éléments moraux en rapport avec leur compréhension. Nous savons que la croyance ne peut être basée que sur l'amour ; mais nous devons toujours nous efforcer d'aimer et non de nous faire aimer, car ceci est la plus grand des fléaux. Quand on sera pénétré de l'enseignement d'Antoine le Guérisseur, il n'y aura plus de dissension entre les religions parce qu'il n'y aura plus d'indifférence, nous nous aimerons tous parce que nous aurons enfin compris la loi du progrès, nous aurons les mêmes égards pour toutes les religions et même pour l'incroyance, persuadés que nul ne peut nous faire aucun mal et que, si nous voulons convertir nos semblables, nous devons leur démontrer que nous sommes dans la vraie religion en respectant la leur et en leur voulant du bien. Nous serons alors convaincus que l'amour naît de la foi qui est la vérité ; mais nous ne la posséderons que quand nous ne prétendrons pas l'avoir. »

        Ce qu'on peut déduire de tout cela avec quelque certitude, c'est que le Père Antoine ne comprend pas toujours les révélations qui lui sont faites ; ses disciples à leur tour — et il serait contraire à toute hiérarchie qu'il en fût autrement — ne comprennent que partiellement les enseignements du Maître, et ils ne distribuent ces enseignements que dans la mesure restreinte où chacun peut les comprendre.
        On devine aisément ce qui peut rester de cette peau de chagrin, et on pardonne au commentateur d'être réduit à la portion congrue.
        Quel orgueil chez celui qui prétendrait pénétrer ces arcanes !

    *
    *    *

        Un journaliste a eu cette folle présomption, car cette engeance a toutes les audaces : c'est M. Kervyn, dont j'ai déjà parlé.
        Il a dégagé quelques notions, d'ailleurs contradictoires, du fatras Antoiniste.
        Tantôt Dieu est une personne, tantôt il se confond avec l'univers et avec l'homme. Il n'est pas Créateur, puisque tout ce qui existe a toujours existé. Il ne faut pas croire en Dieu, il ne faut rien espérer de lui, nous sommes Dieu nous-mêmes.
        Ravalé au-dessous du démon, ce Dieu est néanmoins représenté comme le modèle de la perfection !
        Le démon, c'est le mauvais génie, cause des maladies, des accidents, des grands fléaux qui accablent l'humanité. Néanmoins, comme l'intelligence et l'incarnation spirite sont les plus grands maux, le démon se trouve être l'intelligence suprême en qui nous sommes incarnés.

        « Par notre progrès, nous retrouverons dans le démon le vrai Dieu, et dans l'intelligence la lucidité de la conscience. »

        Quant à la morale, elle est excessivement souple : bien et mal ne sont que des termes de comparaison ; ni l'un ni l'autre n'existent réellement.

        « Vous êtes libres, agissez comme bon vous semble, celui qui fait bien trouvera bien. En effet, nous jouissons à un tel point de notre libre arbitre que Dieu nous laisse faire de lui ce que nous voulons. »

        Et l'âme ? Avons-nous une âme ? Qu'est-elle ? Que devient-elle ?
        Oui, nous avons une âme, puisque « l'âme imparfaite reste incarnée, jusqu'à ce qu'elle ait surmonté son imperfection. »
        Quant à sa définition, motus !

        « Avant de quitter le corps qui se meurt, l'âme s'en est préparé un autre pour se réincarner... Nos êtres chéris soi-disant disparus ne le sont qu'en apparence, nous ne cessons pas un instant de les voir et de nous entretenir avec eux. La vie corporelle n'est qu'une illusion. »

        Il n'y a de réel que les fluides, et pour distinguer les bons des mauvais, il n'y a guère que M. Antoine qui ait le flair d'artilleur.

        « Je sens à présent, confia-t-il, un jour à son auditoire, que le fluide qui régnait au premier abord a disparu insensiblement et a fait place à un nouveau, qui est aussi à même de nous unir que l'autre aurait pu nous diviser. »

        Citons encore, pour terminer, quelques aphorismes philosophiques, s'il est permis de donner ce nom à ces incohérences :

        « Les connaissances ne sont pas du savoir ; elles ne raisonnent que la matière. »
        « Un atome de matière nous est une souffrance. »
        « Nous disons que la matière n'existe pas parce que nous en avons sur monté l'imagination. »
        « Toutes choses ont leur instinct, les astres même qui planent dans l'espace infini se dirigent par le contact des fluides et décrivent instinctivement leurs orbites. »
        « L'intelligence, considérée par l'humanité comme la faculté la plus enviable à tous les points de vue, n'est que le siège de notre imperfection. »
        « Nulle autre que l'individualité d'Adam a créé ce monde. Adam a été porté à se constituer une atmosphère et à construire son habitation, le globe, tel qu'il voulait l'avoir. »
        « Je ne puis dire avec les Ecritures qu'Adam a été le premier homme ; il en existait déjà d'autres à cette époque. »
        « Si la matière existe, Dieu ne peut exister. »
        « Je vous ai révélé qu'il y a en nous deux individualités, le moi conscient et le moi intelligent ; l'une réelle, l'autre apparente. »
        « L'intelligence n'est autre que le faisceau de molécules que nous appelons cerveau. »
        « A mesure que nous progressons, nous démolissons du moi intelligent pour reconstruire sur du moi conscient...
        « Nous devons savoir que l'animal n'existe qu'en apparence ; il n'est que l'excrément de notre imperfection. »
        « Combien nous sommes dans l'erreur en nous attachant à l'animal ; c'est un grand péché (c'est même le seul qu'indique Antoine), parce que l'animal n'est pas digne d'avoir sa demeure où résident les humains. »

        Tout cela est beaucoup trop absurde pour qu'on ait la tentation de crier au blasphème. On inclinerait plutôt à la pitié ; si l'on ne devait se souvenir que ces incohérences et ces hallucinations n'excluaient pas ce qu'on appelle l'esprit pratique, si elles ne s'étaient accommodées d'un sens commercial très aiguisé.
        Antoine apparaît comme un homme qui, à ses heures de lucidité, aurait appliqué toutes ses facultés au monnayage du produit de ses heures d'extravagance ou de rêves insensés.
        Une question se pose encore : l'Antoinisme devait-il disparaître avec Antoine ? Le malin a pensé à sa succession, et il se fait poser la question suivante :

        « Maître, que deviendront vos adeptes quand l'Humanité vous aura perdu ? »

        Et Antoine de répondre :

        « La mort, c'est la vie, elle ne peut m'éloigner de vous, elle ne m'empêchera pas d'approcher tous ceux qui ont confiance en moi, au contraire. »

        Et voilà ce qui, depuis sa mort, permet à sa veuve et à quelques disciples de choix de continuer son commerce.

    *
    *    *

        Quelques-uns jugeront peut-être que nous avons attaché trop d'importance à l'œuvre de ce charlatan : ils ne seront plus de cet avis s'ils veulent bien considérer, comme nous l'avons fait au début, les progrès de cette épidémie sur les cerveaux.
        D'autres nous reprocheront d'avoir traité légèrement le sujet ; mais si l'on peut parler sans solennité de choses sérieuses, il est bien permis de parler sans gravité de l'Antoinisme.
        En quête d'un culte pour concurrencer celui de 38 millions de Français, qui sait si le régime ne jettera pas demain son dévolu sur l'Antoinisme : est-ce bien plus idiot que l'athéisme ?

    ALBERT MONNIOT.

    Revue internationale des Sociétés secrètes
    Organe de la LIGUE FRANC-CATHOLIQUE contre les Sociétés Secrètes Maçonniques ou 0ccultistes et leurs filiales – Partie Judéo-occultiste, paraissant le 5 de chaque mois – TROISIÈME ANNÉE – N° 3 – 5 MARS 1914 (pp.454-475)

    Source : http://iapsop.com/


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  • Anne-Cécile Bégot - La construction sociale de l'efficacité thérapeutique (ethnographiques.org, Numéro 15, février 2008)

    Auteur : Anne-Cécile Bégot
    Titre : La construction sociale de l'efficacité thérapeutique au sein de groupes religieux (Science Chrétienne et Antoinisme)
    Édition ethnographiques.org, Numéro 15 - février 2008
    Les nouveaux mouvements religieux [en ligne].
    (https://www.ethnographiques.org/2008/Begot - consulté le 20.01.2022)

     Résumé
        Dans le cadre d’un travail doctoral, mené dans les années 1990, on a réalisé une étude auprès de deux groupes religieux minoritaires, la Science Chrétienne et l’Antoinisme.
        Née à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis, sous l’impulsion de Mary Baker Eddy, une femme d’origine protestante, la Science Chrétienne a avant tout touché les catégories sociales moyenne et supérieure. L’Antoinisme porte le nom de son fondateur, Louis Antoine, un ancien mineur d’origine catholique dont le mouvement voit le jour au début du XXe siècle, en Belgique, et touchera une population essentiellement ouvrière. Ces deux groupes se sont implantés, en France, au début du XXe siècle.
        Leur particularité est d’avoir accordé une place centrale à la guérison. Dans le cadre de cet article, on s’est donc intéressé à la construction sociale de l’efficacité thérapeutique au sein de la Science Chrétienne et de l’Antoinisme.
        Il ne s’agit pas d’appréhender la maladie et la guérison d’un point de vue biomédical mais de considérer celle-ci comme une forme de déviance, et celle-là comme la résultante d’un processus de normalisation. Pour cela, on s’est intéressé aux croyances et pratiques considérées comme thérapeutiques au sein de ces groupes et au ressort de leur efficacité.
        Il s’avère que la guérison est avant tout un processus conduisant à se conformer à un certains nombre de normes et de valeurs, spécifiques à chacun des groupes. Le rôle joué par l’organisation religieuse dans le processus thérapeutique tient essentiellement à exercer un contrôle sur les croyances et pratiques des adeptes.
        Une analyse comparative permet alors de noter de substantielles nuances entre les groupes, et ce tant au niveau des formes organisationnelles que du sens accordé à ces pratiques.

        Lire un extrait dans ce billet.


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  • Collectif - Croyances et sociétés (1998)

    Auteur : Collectif, sous la direction de Bertrand Ouellet et Richard Bergeron (participation de Régis Dericquebourg et Anne-Cécile Bégot)
    Titre : Croyances et sociétés - Communications présentées au dixième colloque international sur les nouveaux mouvements religieux (Montréal, août 1996) Coll. « Héritage et projet »
    Éditions : Fides, Paris, 1998 - 496 pages
    cf. https://books.google.de/books?hl=fr&id=iaGLjL9TmbcC&q

        Régis Dericquebourg, que l'on ne présente plus, apporte sa contribution sur le sujet de La controverse sur les sectes en France (p.79).
        Pour sa part, Anne-Cécile Bégot présente des groupes centrés sur la guérison spirituelle, dont la spécificité est de véhiculer différents éléments de protestation vis-à-vis de la médecine allopathique et de la gestion de la maladie. La conclusion de l'article revient sur deux aspects :
            1. les croyances et pratiques rattachées à la guérison spirituelle véhiculent aujourd'hui des éléments de protestation distincts de ceux repérés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle ;
            2. l'euphémisation de la protestation tient autant à l'évolution des groupes qu'aux changements intervenus au sein de l'institution médicale.

       Lire un extrait dans ce billet.


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  • Le Mois chez nous (La Meuse, 3 novembre 1911)(Belgicapress)

    BIBLIOGRAPHIE

        Le Mois chez nous. – Dans son quatrième numéro, cette intéressante revue belge publie un article captivant sur Antoine-le-Guérisseur, cet apôtre si original qui, dans son temple de Jemeppe, prêche une religion nouvelle. On y trouve encore les mille détails, généralement ignorés, de l'industrie des os, ainsi qu'une étude attachante sur la vie des reptiles. Mais ce n'est pas tout et le sommaire, des plus nourris, s'augmente encore de la description, abondamment illustrée, d'un nouvel et très curieux aéroplane belge et un article très documenté sur les voyages à pied et le « camping ». Enfin, citons encore cette exquise nouvelle de Maurice des Ombiaux, « Le Pâtre » et un acte désopilant, « Maison tranquille », dû à la plume autorisée de Jacques Baschet.
        Ainsi composée, cette revue, malgré son prix de trente-cinq centimes le numéro, rivalise victorieusement avec les meilleures revues françaises du genre et elle justifie pleinement son titre en restant en tous points nationale !

    La Meuse, 3 novembre 1911 (source : Belgicapress)

        Une carte postale reproduit une illustration de cette revue et La Meuse en reproduit le texte dans un article du 28 octobre 1911.


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  • Dr Paul Duplessis de Pouzilhac - L'Aile blanche (in Le Midi socialiste, 15 novembre 1919

    Auteur : Dr Paul Duplessis de Pouzilhac
    Titre : L'Aile blanche : roman de guerre et d'amour
    Éditeur : A. Maloine et fils, Paris, 1917, 151 pages

        Extrait issu du journal Le Midi socialiste (15 novembre 1919).

         Il publia dix romans : "Les heures tristes" (1910), "Les enjôlées" (1911) sont deux romans de pure imagination, "Les Mouettes aux croix rouges" (1916) et "L'aile blanche" (1917) sont deux romans de guerre, l'auteur y exprime son vibrant patriotisme, "Sigma" (1921) est un roman à thèse médicale, le héros du livre le docteur Deveze, belle âme d'apôtre a déclaré la guerre à la maladie si stupidement cachée et que de nos jours encore certains qualifient de honteuse, ce médecin s'efforce d'informer ses patients pour qu'ils puissent se prémunit contre la maladie.
    source : https://www.ac-sciences-lettres-montpellier.fr/

        Il évoque dans L'Aile blanche la consécration du temple Monaco par Mère Antoine, mais à sa façon. Et soit le typographe du Midi socialiste était antoiniste, soit le "souffle" accorda mal la presse, en tout cas, cette partie de la page a vue les lignes se mélanger. J'ai essayé de reproduire le sens en remettant tout dans l'ordre...

        Je quittai la Perse pour aller tout à côté visiter l'église Antoiniste. L'Antoinisme est un culte nouveau, poussé comme un champignon dans un champ de courges. Cette religion est basée sur la suppression des médecins. Elle guérit tout par « le souffle ». La nonne qui me reçut tient de l'armée du Salut, de l'ouvreuse, de la concierge. Elle m'exposa son programme.
        Tandis que je contemplais le badigeonnage ultraviolet qui court le long des murs pour arrêter les rayons maléfiques.
        Deux principes dominent notre religion : Les fidèles qui ne trouvent pas la guérison de tous leurs maux, sont ceux dont la foi dans le souffle n'est pas encore grande... Les personnes qui ne sont pas sauvées sont celles qui cherchent à comprendre les principes du Père Antoine.
        J'avais déjà lu dans les journaux d'avant-guerre, l'arrivée de la Mère Antoine à Montecarlo, nantie d'une valise d'osier, et dressant triomphalement vers le ciel l'unique plume de son rocambolesque chapeau. Un milliers de badauds lui firent cortège jusqu'au nouveau sanctuaire. On se poussait, on se pinçais, on s'esclaffait, les gogos ouvrirent leur bourse.
        Arrivée au sommet de la colline, la mère Antoine les arrête d'un geste impératif. Elle pénétra dans le parvis et monta sur l'estrade avec une de ses prêtresses. Rapprochant alors en trompette ses grosses mains de sa bouche, elle souffla.
        Elle souffla pendant une heure sur la foule, qui pénétrait, le souffle qui guérit tous les maux de l'âme et du corps, la neurasthénie et le coryza, le cancer et le cor au pied. Ce jour-là ajoutera la légende, les vagues de la mer se firent plus forte, les palmiers courbèrent le front...
        Mère Antoine je vous en veux : Depuis que j'ai stationné dans votre guérissoir, et parlé à votre gardienne mes maux de reins sont devenus plus cruel. Le rire qui secoua mes pauvres côtes fut si violent que mes douleurs reparurent. Vous avez oublié de me citer des guérisons et j'ai oui dire une histoire bien tragique ! La pauvre jeune fille qui servit d'expérience au souffle, était atteinte de fièvre typhoïde.
        – Au moins pas de remèdes, pas de médecins, aviez vous ordonné au pauvre pèге.
        – Elle mourut très vite. Son brave homme de père voulut faire du bruit. Il fut gentiment éconduit.
        – Malheureux, votre foi n'était pas assez grande !
        Je partis convaincue. La nonne me serra la main droite et il me sembla apercevoir la main gauche en forme d’aumônière derrière son dos... mais je n'avais pas de monnaie.


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  • Jan-Albert Goris - Strangers should not whisper (1945)

    Auteur : Jan-Albert Goris (alias Marnix Gijsen)
    Titre : Strangers should not whisper
    Éditions : L. B. Fischer, New York, 1945

    Évoque Louis Antoine à la p. 175 :
        Therefore it is probably not a mere accident that the eloquence of John L. Lewis is essentially Biblical in inspiration: the solemnity of his pronouncements intended for the miners must have a special appeal to them on that account. The Welsh miners are known for their deeply religious singing. When Vincent van Gogh wanted to devote his life to preaching and evangelization, he set out for the Borinage in Belgium where, besides Catholicism, many Protestant organizations flourish, where even religious healers such as Antoine le Guerisseur found large and enthusiastic audiences.

    Traduction :
        Ce n'est donc probablement pas un simple accident si l'éloquence de John L. Lewis est d'inspiration essentiellement biblique : la solennité de ses déclarations destinées aux mineurs doit avoir un attrait particulier pour eux à ce titre. Les mineurs gallois sont connus pour leurs chants profondément religieux. Lorsque Vincent van Gogh a voulu consacrer sa vie à la prédication et à l'évangélisation, il s'est dirigé vers le Borinage en Belgique où, outre le catholicisme, de nombreuses organisations protestantes fleurissent, où même des guérisseurs religieux comme Antoine le Guerisseur ont trouvé un public nombreux et enthousiaste.

        John Llewellyn Lewis (12 février 1880 - 11 juin 1969) est un syndicaliste américain qui fut le président de l'United Mine Workers of America de 1920 à 1960, et le président du Congrès des organisations industrielles de 1935 à 1940.


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  • Titre : Faits et Doctrines : La doctrine antoiniste
    Éditions : Tribune Apologétique, juin & juillet 1911 (Nos 35, 36, 37, 38)

        On parle de ce texte critique de la part de cette publication de l'organe du Secrétariat général des Œuvres Apologétiques dans un article du Journal de Bruxelles du 13 août 1911, ainsi que dans un article de La Croix 23 janvier 1912.

    Tribune Apologétique - La doctrine antoiniste (1911)

        Cette publication, dont on ne peut en connaître l'auteur (un article de l'Echo de la Presse signale qu'il s'agit d'André Kervyn), a été reproduite (au moins en partie) dans le Journal de Bruxelles en juin et juillet 1911 sous le titre Quelques note sur Antoine et l'Antoinisme. Elle n'est pas sans rappeler le petit fascicule publié par Hubert Bourguet en 1918 ou la contribution d'Albert Monniot dans la Revue internationale des Sociétés secrètes en 1914.


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  • Jacques Valdour - Les mineurs (1919)

        Dans un estaminet voisin, je découvre que le patron est l’adepte d’une de ces petites sectes superstitieuses qui prolifèrent dans le Nord parmi les libres-penseurs de la classe populaire. A notre époque de progrès scientifique et de diffusion des pratiques médicales et des méthodes d’hygiène, c’est précisément sous le couvert d’une thérapeutique de charlatans que l’ignorance de ces populations déchristianisées s’exploite et qu’une religiosité de basse espèce, mais d’aspect scientifique et directement apparentée au scientisme des Sorbonnards, se propage. Ces religions de guérisseurs ne comptent pas que les « Antoinistes », mais aussi, comme ce cabaretier, les « Psychosistes ». Le cabaretier est abonné au journal de ces dévots et le laisse traîner sur les tables, à la disposition des consommateurs : « Le Fraterniste, organe de l'Institut général psychosique (phénomènes et résultats médianimiques), revue générale de psychosie. » Cette feuille occultiste recommande (1) les pratiques désagrégeantes de la personnalité telles que les « moyens de communiquer avec les Esprits » par « les tables parlantes » et les exercices de « médium écrivain », et aussi les procédés pour « produire le sommeil magnétique ». Une rubrique spéciale, « Nos cures », groupe les attestations des malades guéris (entendez : ceux dont la psychose atteint, grâce à l'entraînement psychosique, sa période d’état). Des groupes de partisans sont constitués, sous le nom de « Fraternelle » dans les diverses localités et il leur est donné des conférences. La « Fraternelle n° 9 de Liévin » a été fondée à la suite d’une conférence faite devant trois cents personnes (2). On recommande instamment de commencer les séances de « tables parlantes » ou d’« évocation » des esprits par « une prière à Dieu » et « la demande de protection à son ange gardien » (3). Il s’agit ici d’une tentative de perversion du sens chrétien qui subsiste vaguement encore, d’un effort en vue de provoquer la dégénérescence superstitieuse de ce qui reste d’esprit religieux ; on vise à réaliser un innommable mélange, à mêler les pistes, à brouiller les idées claires, altérer les croyances spiritualistes. A cette besogne se sont attelés, à diverses reprises, des feuilles parisiennes comme Le Matin et des journaux régionaux comme l'anticlérical Réveil du Nord. On devine sans peine les inspirateurs cachés de ce prosélytisme : Le Fraterniste cite volontiers dans ses articles Papus et, en quatrième page, renvoie à un certain nombre d’ouvrages et de revues spirites parmi lesquels ligure encore Papus. Or, on sait (4) que ce F.. M.. de haut grade n'est pas un des moindres inspirateurs de ce mouvement superstitieux que la Maçonnerie conduit secrètement dans le but d’altérer et de discréditer le surnaturel par d’impurs alliages; son action revêt ainsi deux formes, l’attaque directe par propagation du naturalisme scientiste et l’attaque indirecte par pénétration corruptrice d’un scientisme superstitieux.

    1. V. numéro du 15 août 1912.
    2. V. Le Fraterniste, 15 août 1912.
    3. Id.
    4. V. abbé Barbier, Les Infiltrations maçonniques.

    Jacques Valdour, Les mineurs : la vie ouvrière, observations vécues (Lille, 1919), p.71 (auteur également de Ouvriers parisiens d'après-guerre où il évoque les Antoinistes)


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  • Luciano Folpini - È incredibile (2007)

    Auteur : Luciano Folpini
    Titre : Le radici - È incredibile - Indagine sul mistero dell’uomo 3 - Le proposte alternative
    Éditions : Centro culturale Kairòs - Aderente al Progetto Culturale della Cei - Gavirate – maggio 2017

        L'auteur évoque p. 105-106 en ces termes le culte antoiniste :

    Il Culto Antoinista
    Il belga Louis Antoine, dopo oltre 40 anni di lavoro come operaio specializzato si imbatte nello spiritismo. Nel 1890 decide di diventare medium e fonda un gruppo spiritico chiamato Les Vignerons du Seigneur.
    Nel 1893, dopo la morte del figlio ventenne, cominciò a curare le malattie con pezzi di carta magnetizzati o con l’acqua, con l’aiuto di spiriti di medici.
    La sua fama crebbe ma nel 1901 fu condannato per esercizio abusivo della professione medica.
    Fu allora che decise di non usare più il contatto fisico col paziente ma di operare in un procedimento non più di tipo medico ma religioso. Così quando nel 1907 fu di nuovo giudicato per esercizio abusivo della medicina, è assolto perché si tratta di una questione di fede.
    Nel 1906, Antoine, ha abbandonato lo spiritismo per dare vita al Culto Antoinista dove lui è il Padre che non nega lo spiritismo, ma lo confina a un livello inferiore nella sfera morale dei suoi insegnamenti.
    Il movimento ha successo con più di 100mila aderenti in Belgio e si espande in altri paesi.
    Quando nel 1910 la fila di quelli che attendono un incontro con lui comincia ad allungarsi troppo, costruisce il Tempio Antoinista dalla cui tribuna, vestito in tunica nera e cilindro, fa scendere il suo fluido contemporaneamente su tutta la folla.
    Poi nel 1912 muore e il movimento continua con la moglie Jeanne Catherine Collon.
    Attualmente, pur essendo il movimento in calo, esistono ancora alcuni templi e sale di lettura in Belgio e in altri paesi, gestiti da un desservant, una specie di diacono, spesso una donna, che veste come il Padre anche fuori del luogo di culto.
    In tutti i templi tutte le domeniche alle dieci, e nei quattro primi giorni della settimana alle sette di sera, si leggono gli insegnamenti del Padre, mentre negli stessi giorni alle dieci del mattino il desservant, fa scendere il flusso di Antoine dalla tribuna sui presenti dopo qualche momento di preghiera e al termine dà consigli personali a chi li richiede.
    Sono anche previsti dei riti antoinisti per: funerali, battesimi e matrimoni, ora abbastanza rari. In Francia si è affermato il rito di Mère con le innovazioni introdotte dalla moglie e l’uso di ritratti di Antoine.
    L’antoinismo afferma che se Dio non esiste al di fuori di noi, anche noi non esistiamo al di fuori di Dio. La materia, il male e la malattia non esistono perché si tratta solo di errori della nostra immaginazione o credenze che le fanno immaginare reali.
    Per superarle bisogna opporre la coscienza e la fede nell’efficacia che ancor oggi ha il fluido che continua a emanare dal Padre Antoine tramite i desservant, e nelle credenze kardeciste sul progresso, la solidarietà, la fraternità, e il lavoro morale, che consentono la crescita anche attraverso reincarnazioni successive.

    Luciano Folpini - È incredibile (2007)


    Traduction :
    Le culte antiniste
    Le Belge Louis Antoine, après plus de 40 ans de travail en tant qu'ouvrier qualifié, découvre le spiritisme. En 1890, il décide de devenir médium et fonde un groupe spirituel appelé Les Vignerons du Seigneur.
    En 1893, après la mort de son fils de 20 ans, il a commencé à traiter les maladies avec des morceaux de papier magnétisé ou de l'eau, avec l'aide des esprits des médecins.
    Sa notoriété grandit mais en 1901, il est condamné pour exercice illégal de la profession médicale.
    C'est alors qu'il a décidé de ne plus utiliser le contact physique avec le patient mais d'opérer selon une procédure qui n'était plus médicale mais religieuse. Ainsi, lorsqu'en 1907 il a été à nouveau jugé pour exercice illégal de la médecine, il a été acquitté du fait qu'il s'agissait d'une question de foi.
    En 1906, Antoine abandonne le spiritisme pour donner vie au Culte antoiniste où il est le Père qui ne nie pas le spiritisme, mais le confine à un niveau inférieur dans la sphère morale de ses enseignements.
    Le mouvement a connu un grand succès avec plus de 100 000 adhérents en Belgique et s'est étendu à d'autres pays.
    Lorsqu'en 1910, les rangs de ceux qui attendaient une rencontre avec lui commencèrent à grandir, il construisit le temple antoiniste dans lequel, depuis la tribune vêtu d'une tunique noire et d'un haut-de-forme, il laissait descendre son fluide sur toute la foule en même temps.
    Puis en 1912, il meurt et le mouvement se poursuit avec son épouse Jeanne Catherine Collon.
    Aujourd'hui, bien que le mouvement soit en déclin, il existe encore quelques temples et salles de lecture en Belgique et dans d'autres pays, dirigés par un serviteur, une sorte de diacre, souvent une femme, qui s'habille comme le Père même en dehors du lieu de culte.
    Dans tous les temples, tous les dimanches à dix heures, et les quatre premiers jours de la semaine à sept heures du soir, on lit les enseignements du Père, tandis que les mêmes jours à dix heures du matin, le serviteur fait descendre le fluide d'Antoine de la tribune vers les personnes présentes après quelques moments de prière et à la fin il donne des conseils personnels à ceux qui le demandent.
    Des rites antoininistes sont également prévus : funérailles, baptêmes et mariages, aujourd'hui assez rares. En France, le rite de la Mère s'est établi avec les innovations introduites par sa femme et l'utilisation des portraits d'Antoine.
    L'antoinisme affirme que si Dieu n'existe pas en dehors de nous, nous n'existons pas non plus en dehors de Dieu. La matière, le mal et la maladie n'existent pas parce qu'ils ne sont que des erreurs de notre imagination ou des croyances qui les rendent réels.
    Pour les surmonter, il faut opposer la conscience et la foi dans l'efficacité qu'a encore le fluide qui continue à émaner du Père Antoine à travers les serviteurs, et dans les croyances kardecistes sur le progrès, la solidarité, la fraternité et le travail moral, qui permettent la croissance aussi à travers les réincarnations successives.


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  • Seraing - Ougrée - Jemeppe - Boncelles en cartes postales anciennes

    Seraing - Ougrée - Jemeppe - Boncelles en cartes postales anciennes (intérieur)

    Auteur : Marc Moisse
    Titre : Seraing - Ougrée - Jemeppe - Boncelles en cartes postales anciennes
    Éditions du Molinay, Liège, 1994 (208 pages)

    Le Père Antoine

    Le Père Antoine est né à Flémalle-Grande, le 7 juin 1846 dans une famille ouvrière : son père était mineur et sa mère était ménagère. Le père déclare ne pas savoir lire et être âgé de 50 ans, tandis que son épouse en avait 49 à la naissance de l'enfant.
    Antoine (qui est le patronyme et non le prénom) alla à l'école primaire qu'il quitta à l'âge de 12 ans pour travailler dans les mines. Il travaille dans le fond durant 2 ans, puis devient machiniste. Lors de son entrée au service militaire, à 20 ans, il déclare savoir lire, écrire et compter.
    En 1873, il est marteleur, puis quelques mois plus tard, il est encaisseur et agent en d'assurance pour la firme « L'Union de Paris ».
    Après avoir été rappelé à l'armée en 1870, il devint ouvrier métallurgiste à Cockerill pour qui il travaille en Prusse.

    Maison d'Antoine le Guérisseur
    Avant 1904

    Rentré en Belgique, en 1876, on le retrouve marchand de légumes. Puis il s'expatrie de nouveau pour le compte des usines Pastor à Varsovie.
    Durant son séjour polonais, qui dura 5 ans, son épouse tint une pension ce qui permit au couple de mettre de côté assez d'argent pour faire construire à leur retour 20 maisons ouvrières.
    Le décès de son fils l'éloigna de la foi catholique. Par le spiritisme, il désira entrer en communication avec l'âme du défunt. Antoine devint guérisseur. Les malades affluant de partout, il quitta l'usine pour se consacrer entièrement à sa mission. En 1906, suite à une révélation, il fonde la religion antoiniste et construisit un temple à Jemeppe. Il impose les mains à des foules entières. Le Père Antoine meurt le 24 juin 1912. Son enterrement fut suivi par – dit-on – 100.000 personnes. Il repose au cimetière des Housseux. Son épouse reprendra la mission de son mari (voir le bas de la photo).


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  • Bernard Forthomme - Histoire de la pensée au Pays de Liège - Tome IV (2020)

    Auteur : Bernard Forthomme
    Titre : Histoire de la pensée au Pays de Liège — Des origines à nos jours Tome IV — XIXe s.-XXIe s.
    Éditions Orizons, Paris, 2020, 728 pages
    http://editionsorizons.fr/index.php/histoire-de-la-pensee-au-pays-de-liege-des-origines-a-nos-jours-tome-iv-xixe-s-xxie-s.html

        Après la perte de son indépendance, la Principauté de Liège ménagea un nouvel essor de la pensée en se fixant d’abord sur la question du langage — en lien avec l’apprentissage chez les sourds et muets, la naissance du comparatisme en philologie, et la formation d’un pays neuf : la Wallonie. La création de l’Université donna l’occasion d’inviter des penseurs comme Schmerling qui, le premier, découvrit l’homme de Néandertal élargissant ainsi considérablement l’histoire humaine, ou comme Schwann qui venait d’établir la nature cellulaire de tout le vivant. Quant aux travaux de Delbœuf, ils furent remarqués par William James, Freud et Bergson, tandis que Louis Verlaine initiait à la psychologie animale et Bobon à la psychopathologie de l’expression. En outre, le développement considérable des sciences appliquées favorisa l’ouverture particulière à la Russie (dont témoignera encore Georges Simenon) et à la Chine. La vie sociale fut repensée avec l’émergence du concept de justice sociale et de droit international du travail, illustrée par le cinéma des frères Dardenne. La vie religieuse manifesta sa vitalité avec la formation d’une nouvelle religion (l’antoinisme), ainsi que la rénovation radicale de l’esprit œcuménique. L’ouverture à l’univers allait trouver un développement soutenu grâce à l’Institut d’Astrophysique et au Centre Spatial de Liège.
        Avec cet ultime et quatrième volume, Bernard Forthomme parachève sa très considérable Histoire de la pensée au Pays de Liège. Elle sera suivie d’un tome V qui indexera la totalité de sa tétralogie.

    source : https://www.facebook.com/EditionsOrizons/posts/4233081403429794


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  • Elena Cassin - San Nicandro, Histoire d'une conversion (1957)(recension)

    Auteur : Elena Cassin
    Titre : San Nicandro, Histoire d'une conversion 
    Édition : Quai Voltaire, Édima, Paris, 1993

    Recension :
       
    Judaïsme rural de conversion : dans l'Italie fasciste. — L'histoire est curieuse et, assurément, unique en son genre. Sur cette terre de Pouilles, là où « le Christ s'est arrêté », d'après la formule de Carlo Levi, un groupe de paysans catholiques de la bourgade de San Nicandro embrassent vers 1930 le judaïsme ; le pratiquent, dans une espèce de semi-clandestinité, malgré le fascisme et ses persécutions ; s'expatrient enfin, en 1949, en Israël, où, en Galilée, ils créent (mêlés à des Juifs italophones de Tunisie), une collectivité agricole, qui, paraît-il, continue à prospérer. 
        Cette histoire devient encore plus belle lorsqu'elle se trouve évoquée par la plume vivante de Mme Elena Сassin (1), qui a traité son sujet exactement comme il le fallait en tant que prudente historienne « comparatiste », mais aussi en tant que femme sensible qui s'est attachée à ses humbles et pittoresques héros. Un voyage d'études à San Nicandro, l'utilisation du journal tenu par Manduzio (le fondateur de la secte) lui ont permis d'explorer son sujet à fond.
        Nous apprenons ainsi que le cas est effectivement unique. Car la conversion au judaïsme de ceux de San Nicandro s'est faite en dehors de tout contact avec des Juifs vivants ou avec des écrits juifs (si ce n'est l’Ancien Testament) : qui plus est, pendant quelques années les convertis ignorèrent qu'il existât encore des Juifs sur terre !
        C'est donc à bon droit que Donato Manduzio pouvait se réclamer d'une révélation, et c'est ce qui fait tout l'intérêt du cas. Ce Manduzio était un invalide de la guerre de 1914-1918, autodidacte, conteur et boute-en-train de son village, un peu organisateur de spectacles dramatiques, un peu guérisseur. « Magnétisme » humain, par conséquent. Un jour, une Bible offerte par un pasteur protestant (les missions protestantes, les Pentecôtistes en particulier, se livrent à un prosélytisme assez actif, dans cette région) lui tomba entre les mains. Il lut l’Ancien Testament et fut conquis. Dans la nuit du 10 au 11 août 1930, très exactement, il eut une vision et « un homme qui tenait une lanterne éteinte dans la main » lui commanda de diriger son prochain dans la bonne voie. Ce qu'il entreprit aussitôt, non sans succès. C'est ainsi que l'histoire commence.
        Elle se complique lorsqu'un colporteur de passage apprend à Manduzio qu'il existe encore des Juifs, dans les villes. La petite secte se met en rapport avec la communauté juive de Rome, mais ces relations restèrent assez tièdes. En particulier, Manduzio semble avoir ressenti « un dégoût insurmontable » pour le Talmud. C'est avec raison, je crois que Mme Cassin commente : « Le Talmud est le produit d'une société complètement sédentaire et citadine et de ce fait étrangère et incompréhensible à un homme comme Manduzio » ; « De même, écrit-elle, la prédication du Christ qui s'adressait aux gens des villes, n'intéresse, ni ne touche Donato, qui reste un paganus ; un païen, dont le chemin s'est croisé un jour avec celui de Yahwé, dieu des bergers transhumants. »
        Notre histoire se corse lorsqu'en 1943, après le débarquement allié, la « brigade juive » de Palestine défile dans le pays, drapeaux ornés de l'écusson de David en tête. Ces soldats avaient la possibilité de dispenser de très nombreux biens terrestres ; ce fut peut-être l'une des raisons de dissensions et de jalousies parmi les convertis ; à un moment le groupe fut menacé d'une scission. Mais Manduzio réussit à maintenir son emprise. En été 1946, son vœu le plus cher est réalisé : un ministre officiant vient de Rome, et les hommes se font circoncire. En mars 1948, le prophète meurt. Au début de 1949, une trentaine de prosélytes émigrent en Israël.
        Toute cette partie « narrative » est de tout premier ordre. J'avoue avoir moins goûté la suite (« l'histoire et le milieu ») dans laquelle Mme Cassin expose avec beaucoup de pertinence les conditions sociales et économiques particulières à cette partie du Mezzogiorno. En effet, l'esprit ne saisit que très imparfaitement le lien entre ces conditions et la fascinante histoire dont traite la première partie. Je ne crois pas que cela soit la faute de l’auteur. Regrettons d'autre part que Mme Cassin ne nous apprenne presque rien sur la manière dont les convertis de San Nicandro se sont installés et acclimatés en Israël. Car on aimerait en savoir davantage. — Léon Poliakov.

    1. Elena Cassin, San Nicandro, Histoire d'une conversion, Pion, 1957.

    In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 13e année, N. 1, 1958. pp. 199-201;
    https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1958_num_13_1_2725_t1_0199_0000_2 

     


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  • Laurence Druez et Julien Maquet - Le patrimoine protestant de Wallonie (2017)

    Auteurs : Laurence Druez et Julien Maquet
    Titre : Le patrimoine protestant de Wallonie. La mémoire d'une minorité
    Éditions : IPW (Institut du Patrimoine wallon), Namur, 2017 (409 p.)

    Présentation de l'éditeur :
        Coédité par les Archives générales du Royaume et l'Institut du Patrimoine wallon, ce livre richement illustré vise à faire connaître, dans toute leur diversité et dans leur contexte historique, les édifices les plus emblématiques du culte protestant en Wallonie. A travers l'étude de leur conception, de leur construction, de leur aménagement, de leurs évolutions extérieures et intérieures, de leur environnement et de leurs multiples fonctions, le lecteur découvre l'identité complexe d'une minorité religieuse discrète, mais vivante et largement méconnue, et ses mentalités, révélatrices d'un rapport à l'espace et au temps.

    Description :
        Basé sur des enquêtes de terrain et sur des dépouillements de nombreux fonds d'archives peu exploités, ce livre vise à faire connaître, dans toute leur diversité et dans leur contexte historique, les édifices les plus emblématiques du culte protestant de Wallonie. À travers l'étude de leur conception, de leur construction, de leur aménagement, de leurs évolutions extérieures et intérieures, de leur environnement et de leurs multiples fonctions – pas seulement cultuelles – le lecteur découvrira l'identité complexe d'une minorité religieuse discrète, mais vivante et largement méconnue, et ses mentalités, révélatrices d'un rapport à l'espace et au temps. Fruit d'un partenariat entre les Archives générales du Royaume et l'Institut du Patrimoine wallon, cet ouvrage met aussi en valeur un patrimoine documentaire riche et unique – mais menacé – qui constitue la mémoire du protestantisme belge et contribue à une meilleure compréhension de son inscription dans notre société, marquée par le pluralisme religieux et philosophique.
    source : http://www.arch.be/index.php?l=fr&m=actualites&r=toutes-les-actualites&a=2017-10-27-le-patrimoine-protestant-de-wallonie


        À lire une autre feuille de l'auteure, on se rend compte encore des similitudes entre cette communauté protestante et la communauté antoiniste, similitudes que j'avais déjà évoqué dans Une pensée religieuse en concurrence : la révélation du père des Antoinistes & la Bible des Protestants, ainsi que dans une petite comparaison des temples :
        Représentée aujourd'hui par environ 3 % de la population belge,  l'identité  protestante  reste  d' autant  plus diffi‡cile à  cerner  que  cette  minorité,  habituée  à  la  discrétion,  est largement  absente  de  la  mémoire  nationale  of‡ficielle et qu'elle-même ne dispose ni de véritable €figure de proue – à l'exception  de  quelques  personnages  emblématiques  –,  ni de  tradition,  de  culture  ou  d'élite  qui  auraient  marqué durablement notre société. [...]
        Par  conséquent,  les  traces  les  plus  visibles,  les  plus  durables  et  les  plus  concrètes  de  son  enracinement  en Belgique  résident  d'une  part  dans  ses  édifi€ces  de  cultes  – appelés  communément  'temples'  –,  qui  constituent  un patrimoine  matériel  largement  ignoré  et  qui  pourtant marquent  de  leur  empreinte  le  paysage  et  l'environne-ment  bâti  de  notre  pays,  d' autre  part  dans  ses  archives conservées le plus souvent dans ces bâtiments. [...]

    Un patrimoine à découvrir
        Tantôt  modestes  ou  même  banalisés,  tantôt  monumentaux  et  ressemblant  à  s'y  méprendre  aux  édi€fices  catholiques  –  dont  ils  se  démarquent  surtout  dans  l'organisation de leur espace intérieur –, ils présentent une grande diversité  de  styles,  de  formes,  de  plans,  de  conceptions, de  matériaux,  d'espaces  et  reflètent  le  caractère  pluriel de l'identité protestante et la superposition des courants ecclésiaux qui composent le protestantisme belge.
        Le  culte  véritable  des  protestants  se  déroulant  dans  le cœur des croyants, les temples, qui ne sont pas des 'mai-sons de Dieu' – la sacralité portant non sur les lieux, mais sur  les  personnes  lorsqu'elles  sont  réunies  –,  répondent avant  tout  aux  besoins  fonctionnels  et  organisationnels des communautés. Il en découle une grande liberté dans leur  utilisation  qui  témoigne  d'une  capacité  d' adaptation,  d'une  valorisation  du  séculier  –  revêtu  d'une  dignité  particulière  –  et  même  d'un  rapport  décomplexé aux  réalités  matérielles.  

    Une mémoire à sauvegarder
        En  l' absence  de  directives  émises  à  l'intention  de  l'en-semble   des   Églises   protestantes   de   Belgique   –   seule l'Église Protestante Unie de Belgique en a publié pour les paroisses  de  son  ressort  –,  les  situations  varient beau-coup,  mais  on  constate  que  souvent,  ces  archives  sont lacunaires,  faute  d' avoir  existé  un  jour  ou  fait  l'objet  de l' attention  su‡ffisante.  Indépendamment  de  la  présence ou  non  d'un  responsable  des  archives  et  des  locaux disponibles, les négligences ou réticences en la matière sont révélatrices,  en  dépit  d'un  attachement  universel  aux Écritures, d'un rapport variable et ambigu à l'écrit en général et peuvent s'expliquer par une habitude de l'invisibilité  –  survivance  inconsciente  des  persécutions  –,  par une certaine culture de l' anonymat et le refus de mettre en  évidence  les  actions  des  individus  au  détriment de l'épanouissement communautaire, par l'inscription principale  dans  le  temps  présent,  ou  tout  simplement  par  la relative jeunesse de certaines Églises, peu soucieuses encore d'établir des racines, bien que les plus anciennes ne soient  pas  toujours  les  plus  attentives  à  leur  patrimoine documentaire. [...]
        Fonder une communauté protestante ne requiert aucune formalité  juridique  ni  administrative  ;  procéder  à sa  fermeture non plus. Si cette souplesse institutionnelle peut expliquer la permanence du culte protestant en Belgique depuis près de 500 ans et son essor rapide à partir du XIXe siècle,  elle  constitue  aussi  un  facteur  de  précarité,  dont la  conscience  en  tant  que  minorité  religieuse  longtemps persécutée,  associée  au  souci  des  communautés  de  laisser  un  témoignage  de  leur  action  au  cas  où  elles  viendraient à disparaître, fournit une puissante motivation à la préservation de leurs archives qui, par ailleurs, en tant que sources de connaissance de leur passé, peuvent avoir une  fonction  référentielle  dans  leur  direction  spirituelle ou matérielle.
        Ces  archives  méritent  d' autant  plus  d' attention  que, lieux  de  culte,  de  vie  et  de  mémoire  locale  attestant  de l'enracinement  dans  notre  société  d'une  confession religieuse  numériquement  faible,  mais  bien  vivante  et  de son intégration dans un environnement jadis hostile, les temples protestants, qui en sont aussi les gardiens et les lieux  fréquents  de  conservation,  sont  fragiles.  Par  leur fonction  d' abord  utilitaire  –  tempérée  par  les  liens  pro-fonds qui les unissent parfois à leurs occupants, attachés à  des  souvenirs  personnels  et  à  des  racines  familiales  –, ils  sont  toujours  susceptibles  d'être  délaissés  pour  une autre adresse et même, menacés de destruction.
    source : http://www.arch.be/docs/events/2018_56sci_fr_protestantisme.pdf


        À voir également le petit reportage de RTC Télé Liège sur le Temple de Seraing.


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  • Catherine Gris - Les ombres chuchotent (1962)

    Auteur : Catherine Gris
    Titre : Les ombres chuchotent
    Éditions : Le Courrier du livre, Paris, 1962 (217 pages)
    In-8 Broché. Avec quelques illustrations en noir et blanc hors texte.

    Extrait de la Préface de Claude Barbat :
        Mais plus qu'une évocation envoûtante des réalités de la vraie vie et de la vraie mort, Catherine Gris élève pour nous une lumière sur ces réalités. Ce témoignage sur la mort est paradoxalement à la genèse d'un véritable art de connaître, ou plutôt, de reconnaître, les ressources de la vie.
        L'active confidente des « Cœurs Malheureux » se plaît aussi à dire « que ce sont justement les morts qui lui ont rendu intelligibles les vivants ». On le croira d'autant plus volontiers lorsqu'on saura que, comme une musique beethovénienne, ces pages ont conquis leur humour, leur sérénité et leur joie sur des pleurs et le sang de l'âme, sur des fatigues et des épreuves à la limite des forces d'un être exceptionnellement doué de résistance morale.

    Introduction :
        Le « moi » est haïssable.Que l'on veuille bien me pardonner de transgresser la bienséance littéraire qui veut qu'un auteur use du « nous » moins présomptueusement subjectif
        Mon vœu sera comblé si le lecteur, acceptant cette connivence, veut bien me suivre dans ce « reportage » autour des vivants et des morts, tout comme il accorde préalablement créance à qui rapporte des impressions de voyage en des lieux ignorés ou mal connus.
        De nombreuses personnalités disparues, ou bien heureusement en vie, sont évoquées dans ces pages, non point à titre figuratif, mais parce que chacune d'elles s'est trouvée une seconde ou à jamais dans un monde de sensations surprenantes et inexplicables.
        Le témoignage offert aujourd'hui, après 17 ans de maturation, n'est pas la narration romancée d'événements personnels. Mon dessein est autre : prêter ma voix aux Ombres en d'authentiques conciliabules, faire entendre celles des vivants, sortis du doute et de la peur, avant d'aborder à la rive, entrevue par Rilke de « ce peu profond ruisseau décrié, la Mort ».
     
        Catherine Gris est également l'auteure de Les Secrets dévoilés de la géomancie : Une science vieille comme la terre... (1960) et de quelques épisode de Jouons le jeu sur la chaîne parisienne de la RTF.
        Ici, l'auteure évoque une sœur antoiniste – Mme P. – notamment dans le chapitre II :

            « Et s'il ne trouvait pas tout de suite c'est qu'il devait y avoir
            des raisons – des raisons auxquelles les vivants ne
            comprennent rien, mais qui sont les raisons des morts. »
                                                    (MONIQUE SAINT-HÉLIER : Le Cavalier de Paille).
        M'ouvrant sa porte, Mme P. m’accueillit en ces termes :
        – Vous nous avez fait une belle peur. Sans Roland vous passiez un mauvais quart d'heure. Votre horoscope est prêt. Parcourez-le en m'attendant, j'ai quelqu'un.
        Pour me remettre de ce préambule, je sortis une cigarette de mon sac. René, tout jubilant, m'avait fait cadeau d'un paquet venu à lui par des voies hasardeuses. Des Camel. Leur parfum s'étendit dans la petite pièce. Quand Mme P. m'y rejoignit, elle me dit dans un sourire :
        – Du rêve à la réalité. Je croyais que vous pouviez vous contenter de l'odeur, je vois que cela ne suffit pas.
        Cette réflexion m'ahurit autant que la précédente.
        Sans que je l'interroge, elle me raconta la scène du balcon, l'intrusion de ma petite ombre fidèle et attentive, du plaisir qu'il avait eu à fumer près de moi une cigarette américaine et de m'en laisser le sillage odorant.
        A personne, je le jure, je n'en avais fait part.
        J'eus en elle, de ce jour, une confiance aveugle, et si souvent encore, ma raison vigilante, mon rigoureux sens de la logique combattit ses présages, je doutais moins des évidences qui marquèrent dorénavant les jalons de ma montée vers l'Inconnaissable. Mais j'anticipe.
        Ce jour-là, nous discutâmes de mon horoscope. Il était à la fois exact, dans des faits contrôlables, obscur dans ses hypothèses. Au demeurant, très agréable à connaître pour qui serait imbu de soi. Elle m'y décrivait comme un être doté d'une personnalité magnétique, de qualités artistiques, sensible, passionné, charitable, rancunière et coquette. J'acquiesçai. Elle en vint à des remarques plus précises, à d'autres qui l'étaient moins, pour arriver enfin à une découverte surprenante : j'étais un métagnome en puissance. Traduction : un médium qui s'ignorait. Barbara allait triompher.
        Les questions se pressaient sur mes lèvres, en même temps que s'éveillait une humilité non feinte envers cette femme, qui dans son langage simple, son très particulier humour et la pureté de sa Foi, me sortait d'une gangue de croyances plus superstitieuses que spiritualistes. Pieuse, mais non dévote, elle amenait beaucoup de ses pratiques au culte du Père Antoine. Par elle, je suis devenue épisodiquement antoiniste, puis, de cœur, chrétienne.
        Je n'osais formuler une demande qui m'étouffait. Je n'eus point à le faire.
        – Donnez-moi sa photo. Je ne crains plus rien. Vous l'avez dégagé sept jours après son accident, il vous en est reconnaissant.
        Je restais coite. Pour la deuxième fois j'entendais ce mot. Une astrologue, saisissante, je l'avoue, par la justesse de ses attendus, mais affreusement antipathique, m'avait annoncé mon opération, et bien d'autres choses qui n'ont pas à être dévoilées ici. Quand j'étais allée la voir, sur la recommandation d'une vague camarade de théâtre, elle m'avait fraîchement reçue, tout occupée qu'elle était à « dégager » sa mère décédée d'une grippe infectieuse. Une seconde visite s'était soldée par du mépris pour ces sciences dites conjecturales. Compulsant des fiches où la mienne n'avait pas pris place, elle énonça au passage des noms que j'aurais préféré ignorer, me prédit les pires calamités, par pure vindicte, persuadée que je lui avais, la première fois, donné un faux nom. J'avais été assez bête pour lui livrer mon identité. J'ajoute que je n'eus jamais l'occasion de m'en repentir.
        « Dégager » un défunt c'est lui faciliter le passage dans l'Au-delà, dans cette sphère mal connue des vivants, ce tunnel, où il séjournera un temps plus ou moins long, qui s'éclaire selon son degré d'évolution, ou s'assombrit s'il y arrive sans préparation. C'est en somme l'éveiller à une seconde naissance, le réveiller.
        Écoutons Rilke :
        « Sans doute est-il étrange de n'habiter plus la terre de
        n’exercer plus des usages à peine appris,
        aux roses et à tant d'autres choses, précisément prometteuses,
        de n'accorder plus le sens de l'humain avenir ; Si bien qu'alors, dans l'espace effrayé,
        que jeune et presque dieu, il quittait pour toujours
        le vide, ébranlé, connut soudain la vibration
        qui nous devient extase, réconfort, secours. »


        Par mes questions, mes reproches, mes retombées dans notre passé si proche, mes angoisses de le perdre, et mes espérances de le voir m'apparaître, j'avais « dégagé » Roland. Il avait tenté de se montrer, en rêve, à sa pauvre maman, et n'avait réussi qu'à l'épouvanter, sautant, dansant dans la chambre pour lui prouver qu'il était là, invisible mais présent, perceptible aux yeux de l'amour maternel. Elle m'avait confié sa terreur, persuadée que la démence l'emportait vers le néant où son fils avait fui.
        Je ne lui disais rien de mes recherches. Je les savais dangereuses pour qui ne reste pas lucide. Je guettais le moment opportun pour lui en glisser un mot. Il est venu tardivement, et si fugitivement que je n'ai jamais osé insister.
        Pour moi, je ne rêvais pas. Le sommeil m'a obstinément quittée durant sept mois. J'ai gardé, jour et nuit, les yeux largement ouverts, somnambule consciente, posant à tous les médecins, thérapeutes, masseurs, hypnotiseurs un problème qui se résolut tout seul quand je tins pour certaine la survie.
        J'avais cet air de statue en marche, apanage d'une héroïne d'un roman de Monique Saint-Hélier qui plaisait tant à Roland. Sa préférence allait au caractère de Carole, belle jeune fille, pleine des plus nobles vertus, mais il avait un faible pour la troublante Catherine, et me donna son prénom. Associé au nom de Gri (amputé de sa moitié) qui figure dans chacune de ses lettres, il est devenu totalement mien.
                                    *
        Fermant les yeux, Mme P. s'imprégna des fluides de l'image. D'une voix toute changée, elle murmura :
        – C'est papa qui en fera une tête quand il me retrouvera. Pauvre papa. Laisse-moi tout de même en paix, Catherine. Ne m'appelle pas. Je suis toujours à tes côtés, et près de maman aussi puisque je puis être partout à la fois. Tu en auras bientôt la preuve formelle, mais il faut que j'apprenne, moi aussi, à me manifester. Nous sommes comme deux écoliers. Nos classes ne sont séparées que par une mince cloison. Sois patiente. Je t'ai promis de veiller sur toi. Vivant, je ne le pouvais. Esprit, j'aurai tous les pouvoirs. Poursuis tes promenades au Bois, je marche à tes côtés. Je ne m'arrête qu'à la porte du cimetière. C'est un endroit horrible. Bientôt, je t'enverrai un oiseau. Ne lui donne pas mon nom.
        C'était difficile, car je le nommai, lui, Zoizeau.
        Dans la rue du retour, je gambadais comme une petite folle, soutenue par un bras ferme dont je sentais l'étreinte sans pouvoir fixer son dessin.
        Nous étions convenus, quelques semaines plus tôt, de nous rendre ensemble à une représentation d'Antigone. on jouait à bureaux fermés.
        Je retins deux orchestres au Théâtre de l’Atelier tout fourmillant pour moi de souvenirs, n'en occupai, bien entendu, qu'un seul.
        Les spectateurs, faute de place, étaient assis par terre. Une dame s'étonna de cette vacance, parlementa avec moi qui, du geste, lui faisait signe de s'abstenir, puis, autorisée par une ouvreuse, s'assit enfin, se redressa avec un léger cri, comme mordue par un aspic. Durant les trois actes, malgré la gêne éprouvée par l'inconfort de la position, nul ne se risqua à occuper ce fauteuil. Mes doigts, sur une main invisible, se resserraient aux passages qui nous avaient, isolément, bouleversés, et je sanglotais sans retenue lorsque j'entendis Monelle Valentin dire à Le Gall (Hémon) : « On est tout seul, Hémon, le monde est nu. » Brusquement je redécouvrais qu'en vérité je l'étais, perdue moi aussi, affreusement, dans une salle de spectacle, fantôme de vivante, escortée par un fantôme de mort.
        Mes amis, j'en avais beaucoup à l'époque, remarquaient à peine la modification de mon caractère et de toute ma personne. Si l'on veut bien se reporter à l'époque, on comprendra que chacun déchiré par ses propres deuils, dévoré d'espoir, pris dans la tornade des tourments sinon des soucis de révision civique, avait d'autres chats à fouetter. Ce que la guerre avait préservé fut détruit par la libération. D'éclatantes ruptures clôturaient des dîners bon-enfant, des réconciliations spectaculaires auguraient d'accords nouveaux. J'excepte mon ami René-M. Lefebvre, tellement au-dessus de la mêlée qu'il décourageait les moins ostracistes.
        Dignimont, que je fréquentais assidûment, me conta un jour sa visite à une voyante. Elle lui avait lu dans les mains. Nous courions tous ces antres plus ou moins cotés, plus ou moins clandestins, échangeant des adresses, d'où nous revenions ravis ou furards. Lucette, sa femme, présente à notre entretien, venait de s'entendre dire qu'elle pourrait bien être la victime d'une vilaine jalouse. J'examinai sa paume, et, forte de mes récentes études, sérieusement conduites, lui annonçai une blessure par arme à feu, ajoutant qu'elle ne toucherait pas son visage. Je doute qu'elle eût préféré être (hypothétiquement) défigurée par une rivale inconnue, ce qui eut eu plus de panache, du moins prit-elle légèrement mon avertissement.
        Vingt-quatre heures plus tard, alors que se déroulaient autour de Notre-Dame des combats de rues, elle reçut, par ricochet, une balle qui lui traversa la main, lui coupant un doigt. Elle était, je le précise, dans l'atelier de son mari, au troisième étage, et non à la fenêtre. Ma réputation s'établit sur ce fait, car on en parla beaucoup, et désormais l'on m'accorda un peu plus de considération.
        A intervalles réguliers, j'allais reprendre courage et crédibilité chez Mme P... Entre temps, les deux s'effondraient. Roland m'était apparu pour me signifier que je n'avais plus droit qu'à un quart d'heure de conversation quotidienne, amplement suffisant pour guider mes premiers pas vers une application de mes facultés. J'étais atterrée.
        L'oiseau promis brillait par son absence.
        Les battements de mon cœur scandaient mon ascension vers le logis. La courte attente à la porte me paraissait interminable. Introduite, je caressais distraitement les fourrures amoncelées, repoussées pour faire place à un étrange appareil : un oui-ja, sorte de plaquette de bois pourvue de roulettes, qu'elle dirigeait vers les lettres d'un alphabet. En bas du carton, un Oui et un Non. Véloce, sa main courait sur le clavier, formant des mots qu'elle énonçait, volubile interprète de visiteurs invisibles, impatients de se faire connaître. Mon sang se glaçait dans mes veines. Je sentais comme une bousculade où manquaient les vociférations pour la rendre effective. Ces phrases qui s'enfilaient les unes au bout des autres, sans ordre, ne me convainquaient guère de la véracité des messages. On n'y parlait pas de moi.
        Je fus ramenée à plus d'humilité.
        – Priez, me dit Mme P. Les esprits se plaignent de votre tiédeur. C'est le tout-venant qui se manifeste, et nous allons être envahies par les larves.
        Après plusieurs essais infructueux, j'en vins à user de cet instrument. Des picotements gagnaient le bout de mes doigts, et le oui-ja partait dans toutes les directions. Je sus qu'il n'y avait point de subterfuge. Une force incontrôlable s'emparait de moi.
        Je notai une phase ordurière, suivie d'un nom « Nénesse » et bornai là mes tentatives.
        – Vous êtes pourtant un médium écrivain, m'assura Mme P. Nous recommencerons l'expérience avec d'autres moyens. Ne soyez pas trop pressée.
        Je partis cependant sur une meilleure impression. Elle m'annonçait le programme de la semaine. Il se vérifia exact en tous points. Exact et terrible, car en permanent contact avec les défunts, je n'éprouvais plus qu'indifférence pour ceux qui profitaient largement de la vie. Le pauvre Raoul était de ceux-là. Il fallait que je fusse devenue bien cruelle pour lui en faire grief.


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  • Georges-Henri Dumont - La vie quotidienne en Belgique sous Léopold II (1986)

    Auteur : Georges-Henri Dumont
    Titre : La vie quotidienne en Belgique sous Léopold II
    1865-1909 : Une époque décisive
    Éditions : Marabout, Paris, 1986

        Évoque longuement l'antoinisme dans le chapitre sur La religion et ses adversaires (pp.137-139) :

        Au début du XXe siècle, l'évangélisation protestante et, dans une certaine mesure, la prédication catholique, se heurtèrent à la concurrence inattendue d'un certain Louis Antoine, ancien ouvrier mineur qui s'était mué en médium spirite et guérisseur, puis en guérisseur tout court. Quand sa réputation commença à se répandre, il se lança dans la prophétie et fonda une religion basée sur un déisme assez vague, teinté de panthéisme, sur une morale altruiste et sur l'affirmation d'incarnations successives par lesquelles l'homme doit passer pour accéder à la divinité.
        Même lorsqu'il eut rompu avec le spiritisme très en vogue dans le pays de Liège, Louis Antoine persista dans l'utilisation du "fluide", tant pour le rituel antoiniste que pour soulager les malades. Il y avait tant de monde qui se pressait au temple de Jemeppe qu'un adepte était chargé de distribuer des tickets à ceux qui attendaient devant la porte du guérisseur. En 1900, Antoine reçut de 50 à 60 personnes par jour ; en 1901, 115 ; en 1905, 200 à 400 ; en 1907, 400 à 500 ! « Dès trois heures du matin, raconte un disciple, je me présentai chez le Père pour recevoir mon ticket. J'étais déjà le treizième de ce jour et je dus patienter jusqu'à neuf heures. »
        Condamné en 1901, pour exercice illégal de la médecine, par le tribunal correctionnel de Liège, Louis Antoine renonça à prescrire des drogues et à remettre du papier magnétisé : il se contenta désormais de passes, d'impositions de mains et de paroles sacrées. Cette précaution lui valut un acquittement, lors de sa seconde inculpation en 1907.
        Le culte antoiniste était célébré à Jemeppe, dans une pièce assez spacieuse, garnie de bancs et de chaises. Une peinture jaunâtre recouvrait les murs. La lumière du jour pénétrait par la toiture vitrée et trois fenêtres ogivales. Quinze cents personnes pouvaient prendre place, lors de la cérémonie de l'imposition. « Le Père arrive à la tribune, il a la barbe et les cheveux en broussaille ; ses cheveux, autrefois drus et raides, tombent en boucles souples sur les épaules, à tel point qu'à l'extérieur il doit, pour les maintenir, encercler sa tête au moyen d'une cordelière de soie noire; de bruns grisonnants, les cheveux sont devenus roux. La figure est pâle, émaciée, de ses yeux bruns, doux et tristes jaillit parfois un regard fulgurant. » Muet, hiératique, Louis Antoine joint ses mains, la main gauche gardant la droite, puis il lève les bras et disjoint ses mains. Il garde, un moment, l'attitude du prêtre catholique à la messe, pendant la lecture des diptyques. Enfin, de la main droite, il répand les "fluides" sur la foule, à droite, à gauche, au milieu. Aussitôt après, il se retire et un de ses disciples termine cette brève réunion d'un quart d'heure par la lecture de textes religieux publies dans la revue mensuelle "L'Auréole de la Conscience".
        Contre toute attente, ce mélange de croyances diverses eut un succès plus que passager dans le pays de Liège du Louis Antoine était originaire ; outre celui de Jemeppe, des temples antoinistes se fondèrent à Liège, à Verviers, à Huy, à Seraing, à Montégnée, à Herstal, à Vottem, à Bierset, à Jupille, à Stembert, à Momalle, à Villers-le-Bouillet, et la secte se répandit même dans les pays voisins, notamment à Paris où un temple antoiniste fut édifié rue Vergniaud. En 1908, les antoinistes étaient environ 40 000 dont le 18 000 en Belgique.


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