• Bernard Forthomme - Histoire de la pensée au Pays de Liège - Tome IV (2020)

    Auteur : Bernard Forthomme
    Titre : Histoire de la pensée au Pays de Liège — Des origines à nos jours Tome IV — XIXe s.-XXIe s.
    Éditions Orizons, Paris, 2020, 728 pages
    http://editionsorizons.fr/index.php/histoire-de-la-pensee-au-pays-de-liege-des-origines-a-nos-jours-tome-iv-xixe-s-xxie-s.html

        Après la perte de son indépendance, la Principauté de Liège ménagea un nouvel essor de la pensée en se fixant d’abord sur la question du langage — en lien avec l’apprentissage chez les sourds et muets, la naissance du comparatisme en philologie, et la formation d’un pays neuf : la Wallonie. La création de l’Université donna l’occasion d’inviter des penseurs comme Schmerling qui, le premier, découvrit l’homme de Néandertal élargissant ainsi considérablement l’histoire humaine, ou comme Schwann qui venait d’établir la nature cellulaire de tout le vivant. Quant aux travaux de Delbœuf, ils furent remarqués par William James, Freud et Bergson, tandis que Louis Verlaine initiait à la psychologie animale et Bobon à la psychopathologie de l’expression. En outre, le développement considérable des sciences appliquées favorisa l’ouverture particulière à la Russie (dont témoignera encore Georges Simenon) et à la Chine. La vie sociale fut repensée avec l’émergence du concept de justice sociale et de droit international du travail, illustrée par le cinéma des frères Dardenne. La vie religieuse manifesta sa vitalité avec la formation d’une nouvelle religion (l’antoinisme), ainsi que la rénovation radicale de l’esprit œcuménique. L’ouverture à l’univers allait trouver un développement soutenu grâce à l’Institut d’Astrophysique et au Centre Spatial de Liège.
        Avec cet ultime et quatrième volume, Bernard Forthomme parachève sa très considérable Histoire de la pensée au Pays de Liège. Elle sera suivie d’un tome V qui indexera la totalité de sa tétralogie.

    source : https://www.facebook.com/EditionsOrizons/posts/4233081403429794


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  • Elena Cassin - San Nicandro, Histoire d'une conversion (1957)(recension)

    Auteur : Elena Cassin
    Titre : San Nicandro, Histoire d'une conversion 
    Édition : Quai Voltaire, Édima, Paris, 1993

    Recension :
       
    Judaïsme rural de conversion : dans l'Italie fasciste. — L'histoire est curieuse et, assurément, unique en son genre. Sur cette terre de Pouilles, là où « le Christ s'est arrêté », d'après la formule de Carlo Levi, un groupe de paysans catholiques de la bourgade de San Nicandro embrassent vers 1930 le judaïsme ; le pratiquent, dans une espèce de semi-clandestinité, malgré le fascisme et ses persécutions ; s'expatrient enfin, en 1949, en Israël, où, en Galilée, ils créent (mêlés à des Juifs italophones de Tunisie), une collectivité agricole, qui, paraît-il, continue à prospérer. 
        Cette histoire devient encore plus belle lorsqu'elle se trouve évoquée par la plume vivante de Mme Elena Сassin (1), qui a traité son sujet exactement comme il le fallait en tant que prudente historienne « comparatiste », mais aussi en tant que femme sensible qui s'est attachée à ses humbles et pittoresques héros. Un voyage d'études à San Nicandro, l'utilisation du journal tenu par Manduzio (le fondateur de la secte) lui ont permis d'explorer son sujet à fond.
        Nous apprenons ainsi que le cas est effectivement unique. Car la conversion au judaïsme de ceux de San Nicandro s'est faite en dehors de tout contact avec des Juifs vivants ou avec des écrits juifs (si ce n'est l’Ancien Testament) : qui plus est, pendant quelques années les convertis ignorèrent qu'il existât encore des Juifs sur terre !
        C'est donc à bon droit que Donato Manduzio pouvait se réclamer d'une révélation, et c'est ce qui fait tout l'intérêt du cas. Ce Manduzio était un invalide de la guerre de 1914-1918, autodidacte, conteur et boute-en-train de son village, un peu organisateur de spectacles dramatiques, un peu guérisseur. « Magnétisme » humain, par conséquent. Un jour, une Bible offerte par un pasteur protestant (les missions protestantes, les Pentecôtistes en particulier, se livrent à un prosélytisme assez actif, dans cette région) lui tomba entre les mains. Il lut l’Ancien Testament et fut conquis. Dans la nuit du 10 au 11 août 1930, très exactement, il eut une vision et « un homme qui tenait une lanterne éteinte dans la main » lui commanda de diriger son prochain dans la bonne voie. Ce qu'il entreprit aussitôt, non sans succès. C'est ainsi que l'histoire commence.
        Elle se complique lorsqu'un colporteur de passage apprend à Manduzio qu'il existe encore des Juifs, dans les villes. La petite secte se met en rapport avec la communauté juive de Rome, mais ces relations restèrent assez tièdes. En particulier, Manduzio semble avoir ressenti « un dégoût insurmontable » pour le Talmud. C'est avec raison, je crois que Mme Cassin commente : « Le Talmud est le produit d'une société complètement sédentaire et citadine et de ce fait étrangère et incompréhensible à un homme comme Manduzio » ; « De même, écrit-elle, la prédication du Christ qui s'adressait aux gens des villes, n'intéresse, ni ne touche Donato, qui reste un paganus ; un païen, dont le chemin s'est croisé un jour avec celui de Yahwé, dieu des bergers transhumants. »
        Notre histoire se corse lorsqu'en 1943, après le débarquement allié, la « brigade juive » de Palestine défile dans le pays, drapeaux ornés de l'écusson de David en tête. Ces soldats avaient la possibilité de dispenser de très nombreux biens terrestres ; ce fut peut-être l'une des raisons de dissensions et de jalousies parmi les convertis ; à un moment le groupe fut menacé d'une scission. Mais Manduzio réussit à maintenir son emprise. En été 1946, son vœu le plus cher est réalisé : un ministre officiant vient de Rome, et les hommes se font circoncire. En mars 1948, le prophète meurt. Au début de 1949, une trentaine de prosélytes émigrent en Israël.
        Toute cette partie « narrative » est de tout premier ordre. J'avoue avoir moins goûté la suite (« l'histoire et le milieu ») dans laquelle Mme Cassin expose avec beaucoup de pertinence les conditions sociales et économiques particulières à cette partie du Mezzogiorno. En effet, l'esprit ne saisit que très imparfaitement le lien entre ces conditions et la fascinante histoire dont traite la première partie. Je ne crois pas que cela soit la faute de l’auteur. Regrettons d'autre part que Mme Cassin ne nous apprenne presque rien sur la manière dont les convertis de San Nicandro se sont installés et acclimatés en Israël. Car on aimerait en savoir davantage. — Léon Poliakov.

    1. Elena Cassin, San Nicandro, Histoire d'une conversion, Pion, 1957.

    In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 13e année, N. 1, 1958. pp. 199-201;
    https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1958_num_13_1_2725_t1_0199_0000_2 

     


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  • Laurence Druez et Julien Maquet - Le patrimoine protestant de Wallonie (2017)

    Auteurs : Laurence Druez et Julien Maquet
    Titre : Le patrimoine protestant de Wallonie. La mémoire d'une minorité
    Éditions : IPW (Institut du Patrimoine wallon), Namur, 2017 (409 p.)

    Présentation de l'éditeur :
        Coédité par les Archives générales du Royaume et l'Institut du Patrimoine wallon, ce livre richement illustré vise à faire connaître, dans toute leur diversité et dans leur contexte historique, les édifices les plus emblématiques du culte protestant en Wallonie. A travers l'étude de leur conception, de leur construction, de leur aménagement, de leurs évolutions extérieures et intérieures, de leur environnement et de leurs multiples fonctions, le lecteur découvre l'identité complexe d'une minorité religieuse discrète, mais vivante et largement méconnue, et ses mentalités, révélatrices d'un rapport à l'espace et au temps.

    Description :
        Basé sur des enquêtes de terrain et sur des dépouillements de nombreux fonds d'archives peu exploités, ce livre vise à faire connaître, dans toute leur diversité et dans leur contexte historique, les édifices les plus emblématiques du culte protestant de Wallonie. À travers l'étude de leur conception, de leur construction, de leur aménagement, de leurs évolutions extérieures et intérieures, de leur environnement et de leurs multiples fonctions – pas seulement cultuelles – le lecteur découvrira l'identité complexe d'une minorité religieuse discrète, mais vivante et largement méconnue, et ses mentalités, révélatrices d'un rapport à l'espace et au temps. Fruit d'un partenariat entre les Archives générales du Royaume et l'Institut du Patrimoine wallon, cet ouvrage met aussi en valeur un patrimoine documentaire riche et unique – mais menacé – qui constitue la mémoire du protestantisme belge et contribue à une meilleure compréhension de son inscription dans notre société, marquée par le pluralisme religieux et philosophique.
    source : http://www.arch.be/index.php?l=fr&m=actualites&r=toutes-les-actualites&a=2017-10-27-le-patrimoine-protestant-de-wallonie


        À lire une autre feuille de l'auteure, on se rend compte encore des similitudes entre cette communauté protestante et la communauté antoiniste, similitudes que j'avais déjà évoqué dans Une pensée religieuse en concurrence : la révélation du père des Antoinistes & la Bible des Protestants, ainsi que dans une petite comparaison des temples :
        Représentée aujourd'hui par environ 3 % de la population belge,  l'identité  protestante  reste  d' autant  plus diffi‡cile à  cerner  que  cette  minorité,  habituée  à  la  discrétion,  est largement  absente  de  la  mémoire  nationale  of‡ficielle et qu'elle-même ne dispose ni de véritable €figure de proue – à l'exception  de  quelques  personnages  emblématiques  –,  ni de  tradition,  de  culture  ou  d'élite  qui  auraient  marqué durablement notre société. [...]
        Par  conséquent,  les  traces  les  plus  visibles,  les  plus  durables  et  les  plus  concrètes  de  son  enracinement  en Belgique  résident  d'une  part  dans  ses  édifi€ces  de  cultes  – appelés  communément  'temples'  –,  qui  constituent  un patrimoine  matériel  largement  ignoré  et  qui  pourtant marquent  de  leur  empreinte  le  paysage  et  l'environne-ment  bâti  de  notre  pays,  d' autre  part  dans  ses  archives conservées le plus souvent dans ces bâtiments. [...]

    Un patrimoine à découvrir
        Tantôt  modestes  ou  même  banalisés,  tantôt  monumentaux  et  ressemblant  à  s'y  méprendre  aux  édi€fices  catholiques  –  dont  ils  se  démarquent  surtout  dans  l'organisation de leur espace intérieur –, ils présentent une grande diversité  de  styles,  de  formes,  de  plans,  de  conceptions, de  matériaux,  d'espaces  et  reflètent  le  caractère  pluriel de l'identité protestante et la superposition des courants ecclésiaux qui composent le protestantisme belge.
        Le  culte  véritable  des  protestants  se  déroulant  dans  le cœur des croyants, les temples, qui ne sont pas des 'mai-sons de Dieu' – la sacralité portant non sur les lieux, mais sur  les  personnes  lorsqu'elles  sont  réunies  –,  répondent avant  tout  aux  besoins  fonctionnels  et  organisationnels des communautés. Il en découle une grande liberté dans leur  utilisation  qui  témoigne  d'une  capacité  d' adaptation,  d'une  valorisation  du  séculier  –  revêtu  d'une  dignité  particulière  –  et  même  d'un  rapport  décomplexé aux  réalités  matérielles.  

    Une mémoire à sauvegarder
        En  l' absence  de  directives  émises  à  l'intention  de  l'en-semble   des   Églises   protestantes   de   Belgique   –   seule l'Église Protestante Unie de Belgique en a publié pour les paroisses  de  son  ressort  –,  les  situations  varient beau-coup,  mais  on  constate  que  souvent,  ces  archives  sont lacunaires,  faute  d' avoir  existé  un  jour  ou  fait  l'objet  de l' attention  su‡ffisante.  Indépendamment  de  la  présence ou  non  d'un  responsable  des  archives  et  des  locaux disponibles, les négligences ou réticences en la matière sont révélatrices,  en  dépit  d'un  attachement  universel  aux Écritures, d'un rapport variable et ambigu à l'écrit en général et peuvent s'expliquer par une habitude de l'invisibilité  –  survivance  inconsciente  des  persécutions  –,  par une certaine culture de l' anonymat et le refus de mettre en  évidence  les  actions  des  individus  au  détriment de l'épanouissement communautaire, par l'inscription principale  dans  le  temps  présent,  ou  tout  simplement  par  la relative jeunesse de certaines Églises, peu soucieuses encore d'établir des racines, bien que les plus anciennes ne soient  pas  toujours  les  plus  attentives  à  leur  patrimoine documentaire. [...]
        Fonder une communauté protestante ne requiert aucune formalité  juridique  ni  administrative  ;  procéder  à sa  fermeture non plus. Si cette souplesse institutionnelle peut expliquer la permanence du culte protestant en Belgique depuis près de 500 ans et son essor rapide à partir du XIXe siècle,  elle  constitue  aussi  un  facteur  de  précarité,  dont la  conscience  en  tant  que  minorité  religieuse  longtemps persécutée,  associée  au  souci  des  communautés  de  laisser  un  témoignage  de  leur  action  au  cas  où  elles  viendraient à disparaître, fournit une puissante motivation à la préservation de leurs archives qui, par ailleurs, en tant que sources de connaissance de leur passé, peuvent avoir une  fonction  référentielle  dans  leur  direction  spirituelle ou matérielle.
        Ces  archives  méritent  d' autant  plus  d' attention  que, lieux  de  culte,  de  vie  et  de  mémoire  locale  attestant  de l'enracinement  dans  notre  société  d'une  confession religieuse  numériquement  faible,  mais  bien  vivante  et  de son intégration dans un environnement jadis hostile, les temples protestants, qui en sont aussi les gardiens et les lieux  fréquents  de  conservation,  sont  fragiles.  Par  leur fonction  d' abord  utilitaire  –  tempérée  par  les  liens  pro-fonds qui les unissent parfois à leurs occupants, attachés à  des  souvenirs  personnels  et  à  des  racines  familiales  –, ils  sont  toujours  susceptibles  d'être  délaissés  pour  une autre adresse et même, menacés de destruction.
    source : http://www.arch.be/docs/events/2018_56sci_fr_protestantisme.pdf


        À voir également le petit reportage de RTC Télé Liège sur le Temple de Seraing.


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  • Catherine Gris - Les ombres chuchotent (1962)

    Auteur : Catherine Gris
    Titre : Les ombres chuchotent
    Éditions : Le Courrier du livre, Paris, 1962 (217 pages)
    In-8 Broché. Avec quelques illustrations en noir et blanc hors texte.

    Extrait de la Préface de Claude Barbat :
        Mais plus qu'une évocation envoûtante des réalités de la vraie vie et de la vraie mort, Catherine Gris élève pour nous une lumière sur ces réalités. Ce témoignage sur la mort est paradoxalement à la genèse d'un véritable art de connaître, ou plutôt, de reconnaître, les ressources de la vie.
        L'active confidente des « Cœurs Malheureux » se plaît aussi à dire « que ce sont justement les morts qui lui ont rendu intelligibles les vivants ». On le croira d'autant plus volontiers lorsqu'on saura que, comme une musique beethovénienne, ces pages ont conquis leur humour, leur sérénité et leur joie sur des pleurs et le sang de l'âme, sur des fatigues et des épreuves à la limite des forces d'un être exceptionnellement doué de résistance morale.

    Introduction :
        Le « moi » est haïssable.Que l'on veuille bien me pardonner de transgresser la bienséance littéraire qui veut qu'un auteur use du « nous » moins présomptueusement subjectif
        Mon vœu sera comblé si le lecteur, acceptant cette connivence, veut bien me suivre dans ce « reportage » autour des vivants et des morts, tout comme il accorde préalablement créance à qui rapporte des impressions de voyage en des lieux ignorés ou mal connus.
        De nombreuses personnalités disparues, ou bien heureusement en vie, sont évoquées dans ces pages, non point à titre figuratif, mais parce que chacune d'elles s'est trouvée une seconde ou à jamais dans un monde de sensations surprenantes et inexplicables.
        Le témoignage offert aujourd'hui, après 17 ans de maturation, n'est pas la narration romancée d'événements personnels. Mon dessein est autre : prêter ma voix aux Ombres en d'authentiques conciliabules, faire entendre celles des vivants, sortis du doute et de la peur, avant d'aborder à la rive, entrevue par Rilke de « ce peu profond ruisseau décrié, la Mort ».
     
        Catherine Gris est également l'auteure de Les Secrets dévoilés de la géomancie : Une science vieille comme la terre... (1960) et de quelques épisode de Jouons le jeu sur la chaîne parisienne de la RTF.
        Ici, l'auteure évoque une sœur antoiniste – Mme P. – notamment dans le chapitre II :

            « Et s'il ne trouvait pas tout de suite c'est qu'il devait y avoir
            des raisons – des raisons auxquelles les vivants ne
            comprennent rien, mais qui sont les raisons des morts. »
                                                    (MONIQUE SAINT-HÉLIER : Le Cavalier de Paille).
        M'ouvrant sa porte, Mme P. m’accueillit en ces termes :
        – Vous nous avez fait une belle peur. Sans Roland vous passiez un mauvais quart d'heure. Votre horoscope est prêt. Parcourez-le en m'attendant, j'ai quelqu'un.
        Pour me remettre de ce préambule, je sortis une cigarette de mon sac. René, tout jubilant, m'avait fait cadeau d'un paquet venu à lui par des voies hasardeuses. Des Camel. Leur parfum s'étendit dans la petite pièce. Quand Mme P. m'y rejoignit, elle me dit dans un sourire :
        – Du rêve à la réalité. Je croyais que vous pouviez vous contenter de l'odeur, je vois que cela ne suffit pas.
        Cette réflexion m'ahurit autant que la précédente.
        Sans que je l'interroge, elle me raconta la scène du balcon, l'intrusion de ma petite ombre fidèle et attentive, du plaisir qu'il avait eu à fumer près de moi une cigarette américaine et de m'en laisser le sillage odorant.
        A personne, je le jure, je n'en avais fait part.
        J'eus en elle, de ce jour, une confiance aveugle, et si souvent encore, ma raison vigilante, mon rigoureux sens de la logique combattit ses présages, je doutais moins des évidences qui marquèrent dorénavant les jalons de ma montée vers l'Inconnaissable. Mais j'anticipe.
        Ce jour-là, nous discutâmes de mon horoscope. Il était à la fois exact, dans des faits contrôlables, obscur dans ses hypothèses. Au demeurant, très agréable à connaître pour qui serait imbu de soi. Elle m'y décrivait comme un être doté d'une personnalité magnétique, de qualités artistiques, sensible, passionné, charitable, rancunière et coquette. J'acquiesçai. Elle en vint à des remarques plus précises, à d'autres qui l'étaient moins, pour arriver enfin à une découverte surprenante : j'étais un métagnome en puissance. Traduction : un médium qui s'ignorait. Barbara allait triompher.
        Les questions se pressaient sur mes lèvres, en même temps que s'éveillait une humilité non feinte envers cette femme, qui dans son langage simple, son très particulier humour et la pureté de sa Foi, me sortait d'une gangue de croyances plus superstitieuses que spiritualistes. Pieuse, mais non dévote, elle amenait beaucoup de ses pratiques au culte du Père Antoine. Par elle, je suis devenue épisodiquement antoiniste, puis, de cœur, chrétienne.
        Je n'osais formuler une demande qui m'étouffait. Je n'eus point à le faire.
        – Donnez-moi sa photo. Je ne crains plus rien. Vous l'avez dégagé sept jours après son accident, il vous en est reconnaissant.
        Je restais coite. Pour la deuxième fois j'entendais ce mot. Une astrologue, saisissante, je l'avoue, par la justesse de ses attendus, mais affreusement antipathique, m'avait annoncé mon opération, et bien d'autres choses qui n'ont pas à être dévoilées ici. Quand j'étais allée la voir, sur la recommandation d'une vague camarade de théâtre, elle m'avait fraîchement reçue, tout occupée qu'elle était à « dégager » sa mère décédée d'une grippe infectieuse. Une seconde visite s'était soldée par du mépris pour ces sciences dites conjecturales. Compulsant des fiches où la mienne n'avait pas pris place, elle énonça au passage des noms que j'aurais préféré ignorer, me prédit les pires calamités, par pure vindicte, persuadée que je lui avais, la première fois, donné un faux nom. J'avais été assez bête pour lui livrer mon identité. J'ajoute que je n'eus jamais l'occasion de m'en repentir.
        « Dégager » un défunt c'est lui faciliter le passage dans l'Au-delà, dans cette sphère mal connue des vivants, ce tunnel, où il séjournera un temps plus ou moins long, qui s'éclaire selon son degré d'évolution, ou s'assombrit s'il y arrive sans préparation. C'est en somme l'éveiller à une seconde naissance, le réveiller.
        Écoutons Rilke :
        « Sans doute est-il étrange de n'habiter plus la terre de
        n’exercer plus des usages à peine appris,
        aux roses et à tant d'autres choses, précisément prometteuses,
        de n'accorder plus le sens de l'humain avenir ; Si bien qu'alors, dans l'espace effrayé,
        que jeune et presque dieu, il quittait pour toujours
        le vide, ébranlé, connut soudain la vibration
        qui nous devient extase, réconfort, secours. »


        Par mes questions, mes reproches, mes retombées dans notre passé si proche, mes angoisses de le perdre, et mes espérances de le voir m'apparaître, j'avais « dégagé » Roland. Il avait tenté de se montrer, en rêve, à sa pauvre maman, et n'avait réussi qu'à l'épouvanter, sautant, dansant dans la chambre pour lui prouver qu'il était là, invisible mais présent, perceptible aux yeux de l'amour maternel. Elle m'avait confié sa terreur, persuadée que la démence l'emportait vers le néant où son fils avait fui.
        Je ne lui disais rien de mes recherches. Je les savais dangereuses pour qui ne reste pas lucide. Je guettais le moment opportun pour lui en glisser un mot. Il est venu tardivement, et si fugitivement que je n'ai jamais osé insister.
        Pour moi, je ne rêvais pas. Le sommeil m'a obstinément quittée durant sept mois. J'ai gardé, jour et nuit, les yeux largement ouverts, somnambule consciente, posant à tous les médecins, thérapeutes, masseurs, hypnotiseurs un problème qui se résolut tout seul quand je tins pour certaine la survie.
        J'avais cet air de statue en marche, apanage d'une héroïne d'un roman de Monique Saint-Hélier qui plaisait tant à Roland. Sa préférence allait au caractère de Carole, belle jeune fille, pleine des plus nobles vertus, mais il avait un faible pour la troublante Catherine, et me donna son prénom. Associé au nom de Gri (amputé de sa moitié) qui figure dans chacune de ses lettres, il est devenu totalement mien.
                                    *
        Fermant les yeux, Mme P. s'imprégna des fluides de l'image. D'une voix toute changée, elle murmura :
        – C'est papa qui en fera une tête quand il me retrouvera. Pauvre papa. Laisse-moi tout de même en paix, Catherine. Ne m'appelle pas. Je suis toujours à tes côtés, et près de maman aussi puisque je puis être partout à la fois. Tu en auras bientôt la preuve formelle, mais il faut que j'apprenne, moi aussi, à me manifester. Nous sommes comme deux écoliers. Nos classes ne sont séparées que par une mince cloison. Sois patiente. Je t'ai promis de veiller sur toi. Vivant, je ne le pouvais. Esprit, j'aurai tous les pouvoirs. Poursuis tes promenades au Bois, je marche à tes côtés. Je ne m'arrête qu'à la porte du cimetière. C'est un endroit horrible. Bientôt, je t'enverrai un oiseau. Ne lui donne pas mon nom.
        C'était difficile, car je le nommai, lui, Zoizeau.
        Dans la rue du retour, je gambadais comme une petite folle, soutenue par un bras ferme dont je sentais l'étreinte sans pouvoir fixer son dessin.
        Nous étions convenus, quelques semaines plus tôt, de nous rendre ensemble à une représentation d'Antigone. on jouait à bureaux fermés.
        Je retins deux orchestres au Théâtre de l’Atelier tout fourmillant pour moi de souvenirs, n'en occupai, bien entendu, qu'un seul.
        Les spectateurs, faute de place, étaient assis par terre. Une dame s'étonna de cette vacance, parlementa avec moi qui, du geste, lui faisait signe de s'abstenir, puis, autorisée par une ouvreuse, s'assit enfin, se redressa avec un léger cri, comme mordue par un aspic. Durant les trois actes, malgré la gêne éprouvée par l'inconfort de la position, nul ne se risqua à occuper ce fauteuil. Mes doigts, sur une main invisible, se resserraient aux passages qui nous avaient, isolément, bouleversés, et je sanglotais sans retenue lorsque j'entendis Monelle Valentin dire à Le Gall (Hémon) : « On est tout seul, Hémon, le monde est nu. » Brusquement je redécouvrais qu'en vérité je l'étais, perdue moi aussi, affreusement, dans une salle de spectacle, fantôme de vivante, escortée par un fantôme de mort.
        Mes amis, j'en avais beaucoup à l'époque, remarquaient à peine la modification de mon caractère et de toute ma personne. Si l'on veut bien se reporter à l'époque, on comprendra que chacun déchiré par ses propres deuils, dévoré d'espoir, pris dans la tornade des tourments sinon des soucis de révision civique, avait d'autres chats à fouetter. Ce que la guerre avait préservé fut détruit par la libération. D'éclatantes ruptures clôturaient des dîners bon-enfant, des réconciliations spectaculaires auguraient d'accords nouveaux. J'excepte mon ami René-M. Lefebvre, tellement au-dessus de la mêlée qu'il décourageait les moins ostracistes.
        Dignimont, que je fréquentais assidûment, me conta un jour sa visite à une voyante. Elle lui avait lu dans les mains. Nous courions tous ces antres plus ou moins cotés, plus ou moins clandestins, échangeant des adresses, d'où nous revenions ravis ou furards. Lucette, sa femme, présente à notre entretien, venait de s'entendre dire qu'elle pourrait bien être la victime d'une vilaine jalouse. J'examinai sa paume, et, forte de mes récentes études, sérieusement conduites, lui annonçai une blessure par arme à feu, ajoutant qu'elle ne toucherait pas son visage. Je doute qu'elle eût préféré être (hypothétiquement) défigurée par une rivale inconnue, ce qui eut eu plus de panache, du moins prit-elle légèrement mon avertissement.
        Vingt-quatre heures plus tard, alors que se déroulaient autour de Notre-Dame des combats de rues, elle reçut, par ricochet, une balle qui lui traversa la main, lui coupant un doigt. Elle était, je le précise, dans l'atelier de son mari, au troisième étage, et non à la fenêtre. Ma réputation s'établit sur ce fait, car on en parla beaucoup, et désormais l'on m'accorda un peu plus de considération.
        A intervalles réguliers, j'allais reprendre courage et crédibilité chez Mme P... Entre temps, les deux s'effondraient. Roland m'était apparu pour me signifier que je n'avais plus droit qu'à un quart d'heure de conversation quotidienne, amplement suffisant pour guider mes premiers pas vers une application de mes facultés. J'étais atterrée.
        L'oiseau promis brillait par son absence.
        Les battements de mon cœur scandaient mon ascension vers le logis. La courte attente à la porte me paraissait interminable. Introduite, je caressais distraitement les fourrures amoncelées, repoussées pour faire place à un étrange appareil : un oui-ja, sorte de plaquette de bois pourvue de roulettes, qu'elle dirigeait vers les lettres d'un alphabet. En bas du carton, un Oui et un Non. Véloce, sa main courait sur le clavier, formant des mots qu'elle énonçait, volubile interprète de visiteurs invisibles, impatients de se faire connaître. Mon sang se glaçait dans mes veines. Je sentais comme une bousculade où manquaient les vociférations pour la rendre effective. Ces phrases qui s'enfilaient les unes au bout des autres, sans ordre, ne me convainquaient guère de la véracité des messages. On n'y parlait pas de moi.
        Je fus ramenée à plus d'humilité.
        – Priez, me dit Mme P. Les esprits se plaignent de votre tiédeur. C'est le tout-venant qui se manifeste, et nous allons être envahies par les larves.
        Après plusieurs essais infructueux, j'en vins à user de cet instrument. Des picotements gagnaient le bout de mes doigts, et le oui-ja partait dans toutes les directions. Je sus qu'il n'y avait point de subterfuge. Une force incontrôlable s'emparait de moi.
        Je notai une phase ordurière, suivie d'un nom « Nénesse » et bornai là mes tentatives.
        – Vous êtes pourtant un médium écrivain, m'assura Mme P. Nous recommencerons l'expérience avec d'autres moyens. Ne soyez pas trop pressée.
        Je partis cependant sur une meilleure impression. Elle m'annonçait le programme de la semaine. Il se vérifia exact en tous points. Exact et terrible, car en permanent contact avec les défunts, je n'éprouvais plus qu'indifférence pour ceux qui profitaient largement de la vie. Le pauvre Raoul était de ceux-là. Il fallait que je fusse devenue bien cruelle pour lui en faire grief.


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  • Georges-Henri Dumont - La vie quotidienne en Belgique sous Léopold II (1986)

    Auteur : Georges-Henri Dumont
    Titre : La vie quotidienne en Belgique sous Léopold II
    1865-1909 : Une époque décisive
    Éditions : Marabout, Paris, 1986

        Évoque longuement l'antoinisme dans le chapitre sur La religion et ses adversaires (pp.137-139) :

        Au début du XXe siècle, l'évangélisation protestante et, dans une certaine mesure, la prédication catholique, se heurtèrent à la concurrence inattendue d'un certain Louis Antoine, ancien ouvrier mineur qui s'était mué en médium spirite et guérisseur, puis en guérisseur tout court. Quand sa réputation commença à se répandre, il se lança dans la prophétie et fonda une religion basée sur un déisme assez vague, teinté de panthéisme, sur une morale altruiste et sur l'affirmation d'incarnations successives par lesquelles l'homme doit passer pour accéder à la divinité.
        Même lorsqu'il eut rompu avec le spiritisme très en vogue dans le pays de Liège, Louis Antoine persista dans l'utilisation du "fluide", tant pour le rituel antoiniste que pour soulager les malades. Il y avait tant de monde qui se pressait au temple de Jemeppe qu'un adepte était chargé de distribuer des tickets à ceux qui attendaient devant la porte du guérisseur. En 1900, Antoine reçut de 50 à 60 personnes par jour ; en 1901, 115 ; en 1905, 200 à 400 ; en 1907, 400 à 500 ! « Dès trois heures du matin, raconte un disciple, je me présentai chez le Père pour recevoir mon ticket. J'étais déjà le treizième de ce jour et je dus patienter jusqu'à neuf heures. »
        Condamné en 1901, pour exercice illégal de la médecine, par le tribunal correctionnel de Liège, Louis Antoine renonça à prescrire des drogues et à remettre du papier magnétisé : il se contenta désormais de passes, d'impositions de mains et de paroles sacrées. Cette précaution lui valut un acquittement, lors de sa seconde inculpation en 1907.
        Le culte antoiniste était célébré à Jemeppe, dans une pièce assez spacieuse, garnie de bancs et de chaises. Une peinture jaunâtre recouvrait les murs. La lumière du jour pénétrait par la toiture vitrée et trois fenêtres ogivales. Quinze cents personnes pouvaient prendre place, lors de la cérémonie de l'imposition. « Le Père arrive à la tribune, il a la barbe et les cheveux en broussaille ; ses cheveux, autrefois drus et raides, tombent en boucles souples sur les épaules, à tel point qu'à l'extérieur il doit, pour les maintenir, encercler sa tête au moyen d'une cordelière de soie noire; de bruns grisonnants, les cheveux sont devenus roux. La figure est pâle, émaciée, de ses yeux bruns, doux et tristes jaillit parfois un regard fulgurant. » Muet, hiératique, Louis Antoine joint ses mains, la main gauche gardant la droite, puis il lève les bras et disjoint ses mains. Il garde, un moment, l'attitude du prêtre catholique à la messe, pendant la lecture des diptyques. Enfin, de la main droite, il répand les "fluides" sur la foule, à droite, à gauche, au milieu. Aussitôt après, il se retire et un de ses disciples termine cette brève réunion d'un quart d'heure par la lecture de textes religieux publies dans la revue mensuelle "L'Auréole de la Conscience".
        Contre toute attente, ce mélange de croyances diverses eut un succès plus que passager dans le pays de Liège du Louis Antoine était originaire ; outre celui de Jemeppe, des temples antoinistes se fondèrent à Liège, à Verviers, à Huy, à Seraing, à Montégnée, à Herstal, à Vottem, à Bierset, à Jupille, à Stembert, à Momalle, à Villers-le-Bouillet, et la secte se répandit même dans les pays voisins, notamment à Paris où un temple antoiniste fut édifié rue Vergniaud. En 1908, les antoinistes étaient environ 40 000 dont le 18 000 en Belgique.


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