• Germaine Lievens, portrait de profil de la pianiste

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    Visite du couple Paul ALLEMAN chez André BAILLON, Germaine et Eve-Marie LIEVENS

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  • Germaine LIEVENS à Marly-le-Roi en 1926 - détail (aml-cfwb.be)

    Visite du couple Paul ALLEMAN chez André BAILLON, Germaine et Eve-Marie LIEVENS à Marly-le-Roi

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  • Illustration : Charles de Groux-Portrait de Mme Germaine Lievens

        Moins simples est la question de l'exaltation religieuse qui a pris Baillon à Westmalle. Dans En sabits et Histoire d'une Marie, il en parle d'un ton légèrement badin et ironique. Mais la lecture de sa correspondance avec Stiévenart donne franchement l'impression que la question lui tient à coeur et que, en tout cas pendant son premier séjour, il a cherché et cru trouver un exutoire à ses complexes dans une iété quasi populaire et primitive. Le contact avec la nature n'y est peut-être pas étranger : « Comment flâner  par la bruyère et ne pas croire en Dieu ? » Ni la proximité de l'abbaye des trappistes qui rayonnent un catholicisme très différent de celui des jésuites abhorrés, et dont il a suivi chaque matin la première messe peu après son arrivée. Ses lettres datées de 1904 et 1905 parlent très souvent de ses lectures de la Bible et L'imitation de Jésus-Christ, et surtout de sa recherche de la simplicité évangélique.
    Frans Denissen, André Baillon, le gigolo d'Irma Idéal, p.143-144
    Editions Labor, Archives du Futur, Bruxelles, 2001

        Comme cela se faisait assez souvent dans les familles aisées, ses parents envoient [Germaine Lievens] à seize ans dans un pensionnat anglais avec Camille, sa cadette de deux ans, pour y achever ses études secondaires. Ce changement est loin d'être une réussite : au bout de six mois, la direction de l'établissement envoie à la famille Lievens des rapports alarmants sur la conduite de l'aînée. Elle pratique l'ascèse et la mortification, reste des nuits entières dans sa chambre à prier, à genoux, connaît des crises de mysticisme et déclare enfin qu'elle a l'intention de devenir carmélite.
    Frans Denissen, André Baillon, le gigolo d'Irma Idéal, p.161-162
    Editions Labor, Archives du Futur, Bruxelles, 2001
        L'auteur fait une allusion au fait que Germaine, ainsi que Baillon, auraient pratiqué quelques séances spirites, notamment quand l'écrivain s'identifie si bien à son personnage de Zonzon Pépette et qu'il "fait croire à Germaine, et ss doute s'en persuade-t-il lui-même, qu'il a tué deux fois et que de surcroît, le fantôme de Zonzon le poursuit jour et nuit, qu'il lui a jeté un sort." (p.210-11).

        Dans son essai « Portrait de l'artiste en chapeau mou et lavallière », Paul Aron tente de situer le séjour de Baillon dans le contexte plus vaste d'un courant largement inspiré d'idées socialistes et anarchistes qui, vers 1900, poussèrent des artistes et des intellectuels à tourner le dos à la société, en particulier aux cotés industrielles en pleine expansion, et à faire l'expérience, dans la solitude de la campagne, de communautés anticapitalistes ou précapitalistes.
    Frans Denissen, André Baillon, le gigolo d'Irma Idéal, p.142-143
    Editions Labor, Archives du Futur, Bruxelles, 2001

    Paul Aron, Portrait de l'artiste en chapeau mou et lavallière
    - Entre l'anarchie et l'écologie
    - Les amis du [Café du] Téléphone
    - Vers la consécration : Baillon à Paris
    - Les raisons d'une reconnaissance
        André Baillon y est décrit comme évoluant dans une monde aux idées socialisantes et où la littérature populaire a sa place. Sa rencontre avec Germaine Lievens, qui deviendra antoiniste est aussi à mon sens un indice. En effet, l'antoinisme sera aussi décrit par les écrivains populaires parisiens comme André Thérive ou Jean Delay. Robet Vivier est de la même tendance. La Dupe, publié en 1944, mais commencé bien plus tôt dès 1896 et repris en 1901 quand il rencontre Marie Vandenberghe puis en 1913 "après avoir réussi à toucher le coeur de Germaine Lievens, il reprend ce texte avc fougue et cette fois, à en croire sa compagne, il l'achève." "[En 1932], à l'apogée de sa liaison fatale avec Marie de Vivier, il entame la troisime partie qui aura le titre fatidique de La dupe Mais parvenu environ à la moitié de l'ouvrage, il y met fin en se supprimant, sans avoir pu se réconcilier avec le personnage qu'il avai été et qu'avec un agacement croissant il appelle « ce petit crétin » dans sa correspondance avec Marie. Le texte inachevé de La dupe ne sera publié que douze ans après sa mort. Son premier roman sera aussi le dernier. Mais Baillon n'aura pas pu boucler la boucle." (Frans Denissen, p.47-48) La Dupe estle pont entre l'anarchisme et le prolétarisme... Germaine Lievens est le pont entre l'anarchisme et le mysticisme...
        André Baillon est un Flamand de langue française, alors que Germaine Lievens est une Wallonne d'irigine flamande.

        "Dans une lettre autobiographique, Baillon évoque d'ailleurs ces années avec le persiflage dont il est coutumier : « Je portais déjà le chapeau mou et la grande lavallière qui, en ce temps était l'insigne autant des écrivains que de l'anarchiste que je croyais être. » Il s'est peint dans La Dupe, dont le héros fait la connaissance d'un jeune nihiliste russe et, comme Baillon, fréquente les cercles anarchistes."
        Paul Aron conclut par l'évidence d'une "sollicitude que les milieux de gauche ont accordée à sa carrière, et la constante fidélité que Baillon observa à leur égard."
    source : Textyles N°6 Novembre 1989

        Mais aussi une distancation avec le politique, tout comme Louis Antoine (et l'Antoinisme) : "Bourgeois et petits-bourgeois, jacobins et mystiques, battants et perdants", "Eleveur de poules, anarchiste, aspirant trappiste ? Non : écrivain" et "Des artistes" sont trois sous-titres de la biographie de Frans Denissen. André Baillon était de tendance prolétaro-anarchisto-socialiste, il est devenu artiste, il rencontre Germaine Lievens qui est artiste aussi, et qui deviendra mystique antoiniste.

        André Baillon essaya donc avec plus ou moins de succès cette vie à la campagne. Germaine Lievens quand à elle préféra, comme plus tard André Baillon (« Il faut ouvrir ses fenêtres et ses portes. Il faut sortir de sa chambre, le malheur dût-il vous prendre à la gorge dès le seuil, comme un voleur. »), prendre le torreau par les cornes et venir en aide à la population par le biais de l'Antoinisme : fuite contre fuite en avant ?

        Georges Eekhoud dit de Baillon qu'il était un sceptique doublé d'un mystique. Ce qui a réuni André et Germaine étaient leur mysticisme, et le fait d'être artiste les a séparés...


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  • Illustration : Germaine Lievens en habit antoiniste avec sa fille Eve-Marie, dans leur jardin de la maison de la Rue de la Montagne à Marly-le-Roi
    En médaillon : André Baillon à Marly-le-Roi (source : www.andrebaillon.net)

        Germaine Lievens était la compagne du grand et malheureux écrivain André Baillon. Pianiste de renom en Belgique et en France dans les années 20, elle est encensée par la critique, désignée, pour son interprétation de la Suite nocturne de Paul Gilson, par la revue bruxelloises L'Art Libre, comme "une de nos meilleurs pianistes" au "style parfait".
        C'est à elle que l'écrivain dédie la plupart de ses livres : En sabots (1922), Zonzon Pépette, fille de Londres (1923, en travaillant cet ouvrage, il s'identifie si bien à son héros, un criminel, que Germaine, victime à son tour d'une grave dépression, le quitte fin 1918), Un homme si simple (1925), Chalet 1 (1926), Le perce-oreille du Luxembourg (1928) et surtout Histoire d'une Marie, parut en 1921, qui s'inspire de Marie Vandenberghe, sa première épouse, une ancienne prostituée flamande, avec qui il essaya un ménage à trois avec Germaine (Germaine Levine dans le roman ; elle devient parfois "Claire" dans d'autres oeuvres semi-autobiographique de Baillon dont Un homme si simple).

        Dans son enfance orpheline, André Baillon fut à la charge de sa tante Louise (Mademoiselle Autorité), dévouée mais bigote et peu sensible. En 1882, il entre en pension chez les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul à Ixelles. Il est ensuite confié aux Jésuites de Turnhout, puis à ceux d’Alost. Il termine ses études secondaires chez les Joséphites, à Louvain. De ses années, lui reste des sentences latines qu'il sème dans ses ouvrages et ses dédicaces à Germaine. Dans Histoire d'une Marie et En sabots, il se montre admiratif de la vie mystique et communautaire des frères Trappites ("Leur chant fait pénitence. Il ne pense pas à soi : il prie. A la fois très triste et très doux, il appelle le Maître et n'ose monter jusqu'à Lui. Un malheureux s'est égaré sous la terre, il appelle ; il voudrait qu'on l'entende ; il craint cependant qu'on l'entende." ; "Je ne serais pas ce que je suis, si, sachant comment vivent les Trappistes, je ne voulais vivre quelque peu comme les Trappistes." (En Sabots, 1923, p.203 & p.227) ; "Vous pensez : « Ces hommes qui font le mort pourrait être des hommes qui font la vie ».  [...] Le voyez-vous, Henry Boulant [André Baillon], la tête rasée, enfermé dans son manteau, mort parmi ces morts, simples parmi ces simples et humbles, oh ! beaucoup plus humbles que ces frères qui sont déjà si humbles !" (Histoire d'une Marie, Labor, 1997, p.210)").
        Il rencontre Germaine Lievens en 1912 (alors qu'il est marié avec Marie depuis 1902), "il espère trouver en elle une spiritualité que n’a pas son épouse" d'après Pie Tshibanda (http://users.skynet.be/pie.tshibanda/baillon.doc). :
        "La porte bâillait un peu... Oui.. c'était du Bach... ou peut-être du Beethoven, il ne savait pas au juste, mais en tout cas, quelque chose de beau, puisque celle qui en jouait était une grande artiste. Il écoutait comme on respire un bon parfum. Il regardait aussi. Ces cuivres, ces plâtres, il pendait là de ces objets qu'on aime à revoir parce qu'on ne les trouve pas chez les bourgeois. Au fond, ces deux grandes ailes : une Victoire. Autrefois, lui aussi, cette Victoire... Bast ! qu'était-il maintenant ?
        Il sonna. Il la regarda venir. Oh ! pas une Marie ! Drapée dans du rouge à grands plis, un nez découpé « Je veux », des yeux qui pensent, un air à l'appeler « Impéria » et aussi « la Madone » (Histoire d'une Marie, Labor, 1997, p.245).
        C'est avec elle qu'il vivait quand il fit un séjour psychiatrique à l'Hôpital de la Salpêtrière en 1923 (après une relation compliquée et ambiguë avec sa belle-fille, Eve-Marie, fille de Germaine, âgée de seize ans, il sombre moralement et reste interné trois mois : "Il sera parmi ses frères, « les pauvres et les humbles ».", Chalet 1, Cambourakis, 2009, p.175) et tenta plusieurs fois de se suicider et il y réussi : il meurt le 10 avril à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye, où Germaine Lievens l’a fait transporter.

        Dans une lettre de 1949 à Robert Hankart elle déclare : "Moi aussi j'ai des occupations auxquelles je ne puis me soustraire et je crois utile de vous en faire part pour une prochaine réunion. Je suis guérisseuse antoiniste et tous les lundis, je fais mon travail au temple de Paris. Je le fais aussi chez moi tous les 2e et 4ème dimanches du mois. Ce sont donc des jours où je ne puis recevoir personne d'autre que des malades... et je vous espère en excellente santé !". Elle continue également de proposer des leçons de pianos.
        A la page 324 de la biographie romancée d'André Baillon, on lit : "Dans le temple parisien du groupe, elle célèbre des messes et guérit des malades par imposition des mains. Elle ne se montre que vêtue d'un long habit et de voiles noirs. Au début des années cinquante, Germaine est persuadée que Baillon était le diable en personne; il n'aura pas trop de plusieurs vies pour expier ses crimes. Elle prie Robert Hankart de venir au plus vite la trouver et d'emporter jusqu'au dernier bout de papier qui a appartenu à Baillon." (Frans Denissen, André Baillon. Le Gigolo d’Irma Idéal, Bruxelles, Labor, Archives du futur, 2001).

        "Comme d'autres ont la religion de Dieu, elle a la religion de l'Art" (A.Baillon, Un homme si simple, Cambourakis, 2009, p.55). Mais cette religion ne lui a pas suffit après ses épreuves avec l'écrivain. Devenir guérisseuse antoiniste semble l'avoir sauvé de son "démon" :
       On lit une de ses lettres dans Chalet 1 :
        " Mon Dieu, je prends sur mes faibles épaules toutes les peines des Hommes.
        Je prends, Seigneur, sur mes faibles épaules, la peine des pauvres petits Enfants.
        Je prends, Seigneur, sur mes faibles épaules, la peine des pauvres petites Mamans.
        Je prends, Seigneur, sur mes faibles épaules, la peine des pauvres petits grands Artistes qui ne savent pas le mal qu'ils font.
        Je prends ces peines, parce que telle est ma Volonté, plus forte que la Vôtre, Seigneur, en son implacable Sérénité.
        Mon Dieu, je prends sur mes faibles épaules... " (Chalet 1, Cambourakis, 2009, p.175).

        On lit dans Un homme si simple :
        "Qu'ai-je fais de cette Claire [Germaine dans l'oeuvre] ?
        Elle se plaignait quelquefois :
        - Je suis morte.
        Je la blaguais :
        - Voyons ! Ces beaux yeux, ces belles joues, ces... Tu es une morte bien vivante.
        Et pourtant si ! Oh ! je ne l'ai pas tuée le premier. A l'âge qu'atteint maintenant sa fille, elle a aimé quelqu'un, un peintre [Henry de Groux avec qui elle conçoit Eve-Marie]." (idem, p.55)

        Frans Denissen écrit : "Si je me souviens bien, c'est même à cause de cet engouement religieux qu'elle a décidé de se débarasser de tout ce qui avait à voir avec Baillon, en contactant Robert Hankart. Et c'est donc indirectement à son antoinisme que nous devons le Fonds Hankart."
        C'est ainsi grâce à Germaine Lievens qu'on doit la constitution en 1956 du fonds André Baillon aux Archives et Musée de la Littérature de Bruxelles qui concerve entre autres les quelques 300 lettres d'amour entre André et Germaine entre 1913 et 1930.



        Germaine Lievens a 84 ans lorsqu'elle succombe des suites d'une chute dans son jardin à Saint-Germain-en-Laye, en 1964.
        Quand à Eve-Marie, elle semble bien avoir suivi le mysticisme de sa mère. Ses rêves artistiques, qui changeaient sans cesse, ne se sont jamais réalisés. A cinquante ans, elle habite toujours chez Germaine, elle travaille comme dactylo pour un bureau d'assurances parisien et chaque matin, avant de partir, elle demande à sa mère de lui tracer une croix sur le front.
    Frans Denissen, André Baillon. Le Gigolo d’Irma Idéal, Bruxelles, Labor, Archives du futur, 2001, p.322

    sources :
    http://www.andrebaillon.net/
    http://fr.wikipedia.org/wiki/André_Baillon
    Merci à :
    Maria-Chiara Gnocchi, auteure avec F. Denissen et E. Loobuyck de Bibliographie de et sur André Baillon 1898-2004 ;
    Frans Denissen, auteur de André Baillon. Le Gigolo d’Irma Idéal et traducteur en néerlandais de huit des romans de Baillon ;
    Eric Loobuyck, Président de Présence d'André Baillon asbl.


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