• Robert Vivier - Délivrez-nous du mal (1936)

        Robert Vivier est un poète, romancier et critique belge francophone né à Chênée le 16 mai 1894 et mort à La Celle-Saint-Cloud le 6 août 1989.
        Qualifié souvent de biographe du Père Antoine, il fut d'abord poète et écrivain de la Première Guerre.
        L'œuvre romanesque de Robert Vivier, entièrement écrite avant 1940, comporte encore deux écrits majeurs : Folle qui s'ennuie (1933), un chef-d'œuvre de la littérature populiste de l'entre-deux-guerres qui vaut surtout par l'observation minutieuse et chaleureuse de la vie modeste des petites gens, et Délivrez-nous du mal (1936) qui révèle chez l'agnostique qu'est Vivier des dons de fervente sympathie pour la personnalité charismatique de Louis Antoine, ancien ouvrier devenu le fondateur du culte antoiniste. On retiendra encore quelques contes dispersés dans diverses revues, et plus particulièrement, le recueil Écumes de la mer (1959) dédié à l'enfance et rédigé dans les années 1920.

        On dit que c'est André Thérive qui en fit une chronique qui lui inspira d'écrire sur l'antoinismeRégis Dericquebourg fit également une recension du livre de Robert Vivier. Tandis que le frère Albert Jeannin dit son avis sur ce livre pour une journaliste de L'Intransigeant.
        Le Livre est ressorti en 1989 avec une courte étude dans les éditions Labor (Collection Espace Nord).

        Ce qu'il y a sans doute de plus surprenant, c'est la familiarité qu'il a pu acquérir avec des œuvres russes, polonaises, mais aussi par son effort personnel de connaissance avec des poètes occitans, italiens, espagnols et roumains. Son essai Traditore... (1960) constitue, à ce point de vue, une réalisation sans doute unique de mise en vers français d'œuvres de vingt-neuf écrivains étrangers.
        Cette disposition vis-à-vis des auteurs étrangers et notamment russes a été rendue possible grâce à la collaboration de son épouse, Zenia Klupta (dite Zénitta), d'origine lettone et polonaise, et mère du célèbre volcanologue Haroun Tazieff, dont elle avait épousé en premier mariage le père Sabir Tazieff d'origine ouzbèke. Zénitta Klupta et Robert Vivier traduisirent de nombreux ouvrages écrits en russe, dont notamment le roman : De l'autre côté de la nuit d'Eugène Oustiev.
        Haroun Tazieff fut le fils adoptif de Robert Vivier, qui en fit son légataire universel.

    Robert Vivier, par Zenitta Vivier (couverture de L'homme et l'œuvre, 1994)

    illustration : Robert Vivier, par Zénitta Vivier
    (couverture de Robert Vivier : l'homme et l'œuvre, actes du colloque, Liège, 6 mai 1994)
    source : https://books.google.de/books?hl=fr&id=OZY6TUzI6GwC&q

  • Écrivains liégeois Robert Vivier (La Wallonie, 4 avril 1936)(Belgicapress)

    LA RÈGLE DE VERRE
    OU
    LA MESURE des LIVRES NOUVEAUX

    ÉCRIVAINS LIÉGEOIS

        Robert Vivier vient d'écrire un grand livre. Nous emploierions le mot de chef-d'œuvre si le ton de la première partie avait pu être soutenu dans les deux autres ; mais la seconde, notamment, est une chute, qui fait trop apparaître l'application et le désir – ou le besoin – de fidélité au document. C'est, à n'en pas douter, le sujet qui en est cause. Quant au troisième compartiment, il est, dans son intention de glose et sa mémoire du développement de l'antoinisme profond aussi bien qu'extérieur, rituel, si spécial et méticuleux ! C'est pourtant ici que nous trouvons, parmi bien d'autres, le portrait le plus vrai et plus émouvant après celui de Louis Antoine et celui de son épouse : celui du professeur Delcroix. Nous pouvons l'assurer l'ayant longtemps connu.
        Ce qui porte notre préférence à la première partie du livre, c'est sa coloration, sa poésie, sa belle transposition de la vérité des lieux, des circonstances et des saisons, son émotion profonde et savamment conduite, – d'un style simple et parfait, de la plus harmonieuse nudité. Tout cela vous prend et vous conquiert dès la seconde page :
        « L'enfant connut le chaud, le froid, le bruit et le silence, les couleurs du jour et de la nuit, dans la cuisine dallée et dans la chambre à coucher base de plafond, cuisante en été sous la toiture. Il s'émerveilla d'un chat roux et blanc qui dormait au soleil, et de la blancheur des « jattes », où la mère versait le café et où Martin et les enfants trempaient leurs tartines. L'hiver, il était bon de se tenir tous ensemble auprès de l'âtre chaud, qui jetait de grandes lueurs par toute la cuisine. On entendait péter les pommes de terre qui cuisaient sous la cendre. Au printemps dès que le vent était moins sec, la mère poussait le bambin dehors lui fourrant dans la main une croûte de pain et une pomme :
        « – Allez jouer, il fait si beau. Il y a du soleil.
        Car les mères wallonnes disent vous à leurs enfants. C'est comme une caresse timide.
        Dehors, c'était le ciel bleu, le jardin. A la belle saison, on voyait des giroflées du réséda, des pois de senteur. Les plants des haricots montaient le long des perches où s'enroulaient leurs vrilles et portaient des fleurs blanches et rouges, comme des papillons. Un bourdon murmurait dans l'air, et le petit Louis essayait de chanter comme le bourdon, à lèvres closes. Une fourmi l'intéressait, puis deux, puis trois. Ce qu'il y en avait des fourmis... Elles marchaient toutes très vite, chacune fort occupée à son affaire, et n'avaient pas l'air de se connaître.
        « Mais l'essieu d'un tombereau criait sur le chemin, et les gosses couraient hors du jardin pour voir qui passait. Louis trébuchait derrière, pleurant pour qu'on l'attendit. Alors sa douce sœur Marie-Josèphe venait le prendre par la main et le ramenait dans le jardinet :
        « – Louis, venez ! Allons regarder dans le puits...
        « Elle retenait son petit corps contre la margelle. Penchés tous deux, ils voyaient danser le rond clair du ciel et, si l'on observait très longtemps, deux menues figures tout au fond : Louis et Marie-Josèphe ! Puis la fillette laissait descendre le seau au bout de sa longue chaîne. Au moment où le seau touchait les figures, tout s'effaçait.
        « Ces choses intéressaient prodigieusement le petit garçon. Qu'est-ce que c'était que ces deux figures ? On aurait dit que c'était eux et ce n'était pas eux. Ils étaient à l'envers comme s'ils allaient tomber dans le ciel, mais ils n'y tombaient jamais. Puis le seau venait et il n'y avait plus rien. Alors Louis regardait en l'air, et le ciel n'était plus en bas, mais en haut comme toujours. Ainsi le petit garçon pensait. S'il de demandait à Marie-Josèphe, elle le traitait de « sot » mais ne savait rien expliquer.
        « Il y avait beaucoup de questions à poser, sur les bêtes, sur les plantes, sur les étoiles et la lune. Il interrogeait la maman. Celle-ci ne l'appelait pas « sot ». Elle hochait la tête et répondait :
        « – C'est le bon Dieu.
        « En prononçant ces mots elle devenait grave, et l'on aurait dit que sa figure se fermait. »
        Et voici Antoine chez Cockerill :
        « Il fut employé comme marteleur, c'est-à-dire qu'à l'aide d'une longue et lourde pince, il maintenait et tournait le lingot incandescent sur lequel descendaient par à-coups l'énorme pilon d'acier. Le bloc chauffé à blanc devenait rose, puis rouge. Les contacts de la pince y marquaient des taches sombres, aussitôt effacées, et le pilon en faisait jaillir constamment des étincelles blanches, vertes et bleues. Cela éblouissait les yeux et brûlait le visage. Nus jusqu'à la ceinture, les marteleurs attentifs commandaient de la voix la manœuvre du pilon. Et peu à peu, sous les coups assénés d'en haut, le bloc tout d'abord si dur se faisait malléable. Comme s'il avait été un être vivant, il obéissait, il changeait de forme. C'est le feu tout-puissant qui amollit la dureté du métal. L'humble marteleur admirait cette puissance du feu.
        « Longuement, tandis qu'il surveillait le lingot, assourdi par le bruit du marteau-pilon, attentif à ramener la masse de métal à l'aide de ses tenailles, à l'empêcher d'échapper au marteau salutaire, il réfléchissait que la vie humaine, elle aussi, est un chose qui doit être redressée, maintenue à force d'attention, de clairvoyance. Mais maintenir suffit pas... Quel est le feu qui agit sur l'homme, qui défait en lui la rigidité du mal, qui permet à la vie mal formée de se refondre et de guérir ? Il sentait en lui ce désir et cette puissance d'agir, ce feu qui défait le mal, mais il n'aurait su dire quelle en était la source et qui l'avait allumé. »
        Parmi les épisodes les plus touchants et suggérés avec le plus de délicatesse, on retiendra celui au cours duquel Antoine s'unit à Catherine Collon, qui sera plus tard la Mère du culte :
        « Ils s'assirent sur un talus, au bord des labours. L'herbe n'était pas mouillée, vraiment, et la terre était à peine humide, douce à toucher. D'ici l'on pouvait voir toute la vallée, et en face les hauteurs et les bois. Déjà le crépuscule s'approchait, montant de partout, descendant aussi du ciel proche, ou couraient des nuages mous et mobiles.
        « Dans le soir qui tombait, connaissaient-ils encore leurs visages ? Mais il importait peu de voir. Quand l'homme écrasa les lèvres de la jeune fille, elle eut un sourd gémissement, et se laissa aller sur l'herbe. L'homme sentait sous lui ce corps de fille, doux et indistinct, qui se débattait à peine, et l'environnait de chaleur et d'ombre...
        « Beaucoup plus tard, ils redescendirent le chemin.
        « Entourée de son bras, elle lui abandonnait son poids charnel, dont il avait désormais la charge en ce monde ».
        L'œuvre offre à tous un intense intérêt, bien souvent pathétique. S'inspirant de notre contrée, animant notre population ouvrière d'autrefois, relatant la belle, la bonne et curieuse vie d'Antoine le Guérisseur que nous avons connu, écrite en outre par l'un des nôtres, elle s'impose à l'attention – puis à l'admiration de tous les Liégeois. Autre référence : elle est refusée par notre Ministère des Beaux-Arts, service des Bibliothèques, où l'on n'accueille généralement que poncifs et rebuts.

                                                                                                         Maurice MARCINEL

    La Wallonie, 4 avril 1936 (source : Belgicapress)


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  • Louis Antoine au fond de la mine (Le Peuple, 20 janvier 1936)(Belgicapress)

    Louis Antoine au fond de la mine
    Episode de la vie d’Antoine le Guérisseur

        Robert Vivier publie, ces jours-ci, aux Editions Grasset, à Paris, une vie romancée du Père Antoine, présentée sous le titre : « Délivrez-nous du mal ».
        De ce livre étonnant de vérité par son affabulation même, nous détachons ce passage qui nous montre le jeune Louis Antoine travaillant au fond d'un charbonnage, au pays de Liége.

    *
    *     *

        C'était un étrange monde que la mine. On y était entre hommes, et souvent seul, en tête à tête avec le travail, peut-être avec le danger, – car savait-on jamais ce qui pourrait arriver dans cette nuit étouffante et chaude, au bout des galeries basses, tournantes, que peuplait le bruit actif et angoissé des pics et où dansait de-ci de-là la flamme d'une lanterne ?
        En ce temps-là, les mineurs s'éclairaient de chandelles de suif, « chandelles à la graisse », comme on disait dans le pays. Seule compagne de l'ouvrier, faible souvenir du jour, de la lumière rayonnante d'en haut, la lamponette éclairait vaguement les épaisseurs noires, faisait jaillir de l'ombre un rail, un bout de solive, une aspérité des parois ténébreuses. Un courant d'air pouvait l'éteindre, et l'on se trouverait tout à fait seul, guettant le signe humain du pic dans la taille voisine. Et il y avait aussi les gaz, forces sournoises qui guettaient la flamme sous le verre poissé de la lampe.
        Louis fut d'abord un « gamin », qui aidait son père et son frère Eloi, emmenant les pierres du déblai, apportant les bois d'étayage, puis un « hiercheur » poussant la benne pleine et ramenant en sifflant la benne vide. Il y avait d'autres gamins, de plus jeunes même, car à l'époque il n'était pas rare qu'on truquât l'état-civil pour que des garçons de dix ans descendissent à la mine comme s'ils en avaient eu douze. A la pause, quand on se rassemblait à un carrefour de galeries pour casser la croûte, les gamins se tenaient ensemble et écoutaient les adultes parler du travail, rappeler quelque accident d'autrefois, ou bien faire allusion à des choses d'en haut, très lointaines : le jardin, la santé des enfants, une histoire de jeu de cartes ou de cabaret. Parfois les petits se faisaient des farces et se battaient. Mais la plupart du temps ils étaient trop fatigués et il s'agissait de profiter du repos, parce que le porion allait venir et crier en frappant dans ses mains :
        – Allons, les hommes !
        Quand la cage remontait les mineurs après la journée, il était étonnant de retrouver l'air pur, le ciel immense, les maisons, l'herbe. Quelle douceur dans les soirs de la fin de l'été... On sentait sa fatigue en soi, elle vous faisait comprendre l'existence du corps. Tandis que les mineurs rentraient au village, c'était la fatigue qui leur donnait ce pas régulier, ce balancement, et qui continuait à les unir, les mettant à part des gens qu'ils croisaient. Bien plus que leurs sarraux, leurs chapeaux de cuir et leurs figures noires où brillaient les yeux, c'était cette lassitude, ce poids des membres, qui les faisaient ceux de dessous la terre, ceux pour qui le mouvement de l'outil au bout du bras est la seule étincelle de vie au long des heures sans couleur. A côté d'un tel sort, n'est-ce pas une bénédiction que de passer ses journées sous le ciel du bon Dieu, comme le charron, le laboureur, les maçons, le cantonnier ou les rouliers qui conduisent des chariots sur les routes, assis sur le timon, le fouet à l'épaule ? Pour tous ces gens-là il y a du beau temps et de la pluie, il y a des oiseaux dans les arbres, un chat sur un seuil.
        Louis faisait courageusement sa besogne, comme les autres, mieux que les autres peut-être. Il éprouvait cette fierté spéciale du mineur, qui lui vient de savoir que nul au monde n'a un métier aussi dur que le sien, et que pourtant il s'en tire, qu'il recommence chaque jour.
        Cependant le garçon grandissait. Il avait maintenant de larges épaules, un air d'homme, et le travail lui donnait des muscles solides comme des cordes. Il était devenu « haveur », c'est-à-dire qu'il taillait la veine. Couché sur le côté, s'appuyant sur le coude et la hanche, il détachait de la pointe du pic des blocs de houille. C'était un travail difficile, parce que l'espace manquait pour l'élan du bras. Le charbon détaché roulait le long de son corps, et il le repoussait du genou et du pied vers le bas de la taille. Ainsi pendant des heures. La bouche remplie de poussière de charbon qu'il devait cracher, ayant soif, le torse ruisselant, il haletait dans cet air moite où les narines s'inquiétaient de humer l'odeur du gaz. Pour toute compagnie la petite lampe, calée à côté de soi et qu'il fallait déplacer quand le travail avançait, – et puis un peu plus loin, en bas et en haut, lorsqu'on s'arrêtait pour souffler, le tapotement assourdi des pics des autres hommes de l'équipe. Il ne fallait pas souffler longtemps, parce que l'ingénieur voulait ses dix mètres d'avancement, minimum, et coûte que coûte le nombre de chariots devait être atteint. Au moindre arrêt dans le havage, les bennes vides s'accumulaient dans la galerie.
        Si bien qu'il arriva un jour où le jeune homme se demanda : « Est-ce une vie, cela ? » Il y a comme cela des idées qu'on n'a jamais eues, mais qui, lorsqu'elles vous sont venues une fois, ne s'en vont plus. N'y avait-il pas mieux à faire pour lui que de ramper et souffrir sous la terre, écouter si la roche ne bouge pas, s'il n'y a pas de craquements dans le bois ! Il aurait été bon de continuer à s'instruire : celui qui sait s'élève dans le monde, il rend service à tous et arrive à donner aux siens plus de bonheur. Mais à présent il partait avant le jour, rentrait à la nuit (en hiver, bien après la nuit close), et, une fois à la maison, après s'être lavé des pieds à la tête et avoir mangé, il n'avait plus le courage de lire une ligne. Il oubliait même ce qu'il avait appris à l'école.
        Depuis deux ans il travaillait à la mine, et qu'est-ce qu'il n'avait devant lui sinon de continuer jusqu'à ce qu'il ne fût plus bon à rien ? Il commençait la vie, et c'était comme si elle eût été près d'être finie. Il avait déjà telles manières des vieux ouvriers : chiquer (une habitude qu'on prend parce qu'il est défendu de fumer dans la taille, à cause du gaz), cracher de côté, remonter des deux mains la culotte sans bretelles. Les autres mineurs de son âge étaient fiers de prendre de telles manières, qui faisaient d'eux des hommes. Ils aimaient aussi jurer, à blasphémer, comme des adultes à « dire des crasses ». C'était parce qu'ils n'imaginaient même pas un autre sort. Mais lui ne pouvait se contenter à si bon compte. Il comprenait que ce n'était pas là la vie qu'il lui fallait. Tout change. Les fils ne sont pas les pères. Et si même son frère Eloi allait à la mine, ainsi que son parrain Louis Thiry, est-ce que Jean-Joseph y alla lui ? Louis n'était pas pire que Jean-Joseph.
        Un de ses camarades de Mons travaillait à Seraing chez Cockerill. Il le rencontra un dimanche. Ils allèrent boire « une goutte » ensemble au cabaret de la Nanette, près de l'église. Et là, dans un coin, tandis que les habitués du dimanche jouaient aux cartes, l'ami lui parla longuement de son travail à l'atelier de chaudronnerie. Naturellement il y avait la route à faire, une heure et demie deux fois par jour, et le soir en remontant. Cela pouvait être dur, surtout l'hiver, par mauvais temps. Mais tout de même c'était une besogne d'hommes, on voyait le soleil et la figure des gens. On ne pouvait pas comparer cela à la mine.
        Le soleil du dimanche (le seul que Louis vit jamais) se glissait par la petite fenêtre sur le dallage du cabaret. Un pinson sautillait mélancoliquement dans sa cage. On le distinguait à peine derrière les barreaux, car la cage était toute petite. L'oiseau s'agitait là-dedans et s'agiterait jusqu'à la mort sans rien avoir d'autre, comme Louis Antoine s'il continuait à descendre à la houillère. Et comme on lui avait crevé les yeux, suivant la coutume, pour qu'il pût mieux chanter, il était lui aussi privé de lumière, comme les mineurs.
        Quand Louis rentra à la maison, Tatène était seule, à peler des pommes de terre. De temps en temps, une grosse pomme en tombant faisait sonner le fond du seau. Alentour, c'était le silence des fins de dimanche. Un accordéon jouait. On avait le cœur doux et triste. Le dimanche, le court dimanche, allait finir. Antoine s'était assis sur une chaise de paille. Il faisait déjà sombre dans la cuisine.
        – Qu'avez-vous, notre Louis ? dit la mère. Vous ne racontez rien.
        C'est alors qu'il se décida.
        – J'étouffe dans la mine, maman. Je ne veux plus y aller.
         Bien-aimé Seigneur, que dites-vous là, mn'éfant ?
        Elle s'était arrêtée et le regardait.
        C'était Louis, son préféré. Elle se souvint qu'elle avait rêvé pour lui une autre vie que les autres, parce que c'était son dernier. Et maintenant voilà qu'il voulait partir, sans doute à cause de ce rêve qu'elle avait fait pour lui. Mais elle était sage et prudente. Tatène, – la vie lui avait appris à être prudente. Combien gagnait-on, là-bas, à Cockerill ? Elle supputait tout : et les gros salaires de la mine, et le fait qu'ici il travaillait avec son père et son frère, tandis que là c'était loin, dans un autre village. Tout était à considérer.
        Le jeune homme aussi hésitait. Il est toujours difficile de changer, d'inventer sa vie. Ici il y avait les habitudes, tout un arrangement qui vous menait : on n'avait qu'à se laisser conduire. C'était dur, certes, mais le pli était pris.
        Il alla se coucher, et le lendemain il se leva et alla à la mine comme de coutume.
        Il travaillait seul dans une taille fort étroite. Son père et son frère étaient un peu plus loin. Il entendait leurs coups de pic, mais ne voyait pas leurs lampes. Tout en creusant, il songeait. L'idée de Cockerill ne le quittait pas. Une idée, c'est fort : cela chemine en vous. Il voyait la longue route pierreuse qui descend à Seraing par Hollogne et Jemeppe, le pont sur la Meuse, les grands ateliers de Cockerill, toujours retentissants du bruit des métaux, comme une ville immense. Ce monde étranger l'attirait. Mais les yeux de Tatène étaient sur son cœur, et il se sentait retenu comme si l'inquiétude de sa mère avait été logée dans sa poitrine ainsi qu'un vrai poids. Il s'arrêta de frapper et se recueillit élevant sa pensée à Dieu comme il ne l'avait jamais fait jusque-là, – non plus avec les mots d'une prière, mais dans une interrogation muette et anxieuse comme si Dieu allait lui dire, ici même au fond de la terre où il était si seul, ce qu'il avait à faire en toute certitude.
        Brusquement, sans qu'il y eût eu le moindre courant d'air, sa lampe à côté de lui s'éteignit, et il se trouva dans l'obscurité complète.
        En même temps il eut une impression extraordinaire, comme si c'était à travers son corps que le courant d'air eût passé.
        Cette lampe, éteinte au moment précis où il demandait, c'était un mot, une réponse. La compagne du mineur, à sa manière de lampe, venait de dire : « Non ».
        Il y eut une lumière, deux lumières. La voix de Martin haletait :
        – Qu'y a-t-il donc, Louis ?
        Les autres étaient là, avertis on ne sait comment. Ils s'étonnaient. Ils ne comprenaient pas pourquoi seule la lampe de Louis s'était éteinte. Il n'y avait pas de gaz pourtant... Chacun avait l'impression qu'il venait de se passer quelque chose d'étrange.
        – Père, dit Louis, cela veut dire que je ne dois plus descendre à la mine.
        Et il raconta tout : son désir, son incertitude, sa prière et puis tout à coup, sans cause apparente, cette lampe qui s'éteint.
        – Il doit y avoir une raison à cela. Les choses ne viennent pas ainsi, sans raison.
        Ce fut le père qui raconta l'histoire à la maison, le soir. Tout le monde fut d'accord : Louis ne devait plus descendre à la mine. D'ailleurs, l'un de ses frères, déjà, n'avait pas pris le métier du père... Que savons-nous, petits hommes ? Il y a des signes contre lesquels il vaut mieux ne pas aller.
        Louis ne mit plus le pied sur les marches de fer qui montaient à la « recette ». Il n'alla plus prendre sa lampe à la lampisterie, tandis que la cloche appelle les hommes à la descente. Il ne s'accroupit plus dans la cage qui se met à glisser vers le fond même de la terre, il ne suivit plus le long des « bouveaux » étouffants, la file des dos voûtés qu'éclairent vaguement les lampes balancées. Il n'entendit plus, pendant des heures, des pics frapper, la houille s'effondrer et les hommes souffler et gémir. Mais il n'oublia jamais tout cela.

    Le Peuple, 20 janvier 1936 (source : Belgicapress)


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  • Délivrez-nous du mal - Une vie d'Antoine le Guérisseur, par Robert Vivier (La Nation Belge, 5 février 1936)(Belgicapress)DELIVREZ-NOUS DU MAL

    Une vie d’Antoine le Guérisseur, par Robert Vivier

        M. Robert Vivier est parmi nos romanciers l'un de ceux qui attirent le plus l'attention. Après Non. son roman de début, Folle qui s'ennuie lui valut le prix Albert. Après qu'il eut failli avoir le prix du populisme.
        Malgré le prix dont se recommande cet « isme » nous nous demandons si ce dernier est viable ? En tant, bien entendu, que genre délimité, classé. Cette étiquette qu'on a mise un peu arbitrairement, à la suite d'un de ces engouements subits comme il y en aurait tant à classer dans une Histoire des Caprices Littéraires si quelqu'un s'avisait de l'écrire un jour, est en train de pâlir... Car si le « populisme » est vieux comme le roman lui-même, dès lors qu'ayant laissé les milieux aristocratiques et grand bourgeois il s'est occupé des humbles gens, on ne le voit pas comme un compartiment bien défini, étanche, évoluant en vase clos tirant tout de lui, ramenant tout à lui, n'ayant d'autre fin que lui. Il amènerait forcément un rétrécissement du champ visuel de l'écrivain, lui faisant négliger l'homme pour un homme déterminé, limité par des frontières sociales comme le héros du roman régionaliste est borné par les frontières de sa petite, trop petite patrie. Or, ayant eu l'occasion dernièrement, à propos d'Hubert Krains, d'aborder la querelle du régionalisme nous repoussâmes pour notre auteur la qualification de régionaliste dans le sens péjoratif qu'on y attache le plus souvent. Car pour être régionaux au sens purement géographique, ces romans n'en sont pas moins largement humains. On pourrait même dire que presque tous les romans sont régionalistes alors qu'il en est bien peu qui du milieu, du décor, des actes et des mobiles qui commandent les actes, s'élèvent à l'homme. C'est celui-ci, cette image de nous-mêmes que nous cherchons en fin de compte. Il nous est assez indifférent, après tout, de le trouver dans notre classe ou dans notre habitat. Pourvu que nous le trouvions.
        Nous avons lieu de croire cependant qu'avec Folle qui s'ennuie M. Robert Vivier avait bien voulu faire un roman populiste. Qu'ayant été assez adroit pour cacher ce qu'il y avait dans le choix de son sujet et de ses personnages de systématique, ayant montré assez d'art pour masquer derrière son œuvre son intention, nous n'avions point à le quereller là-dessus. Ceci pour dire que nous le querellerons encore moins à propos de son nouveau roman : Délivres-nous du mal, qui paraît chez Grasset. Cependant c'est M. Andre Thérive qui passe pour le chef de l'école du populisme et qui, après avoir lui-même mis en scène dans un de ses romans, Sans Ame, un milieu d'Antoinistes français, suggéra à M. Robert Vivier d'écrire la vie du Père Antoine qui forme le sujet du présent livre. « Comme cet humble avait grand cœur, explique l'auteur lui-même, il voua son temps et ses forces à ceux qui avaient besoin de lui. Le problème de la souffrance, tant physique que morale, l'amena à remettre tout l'univers en question. » Tout l'univers en question ! Ah ! sommes-nous loin de ces piètres limites où nous enferme un genre littéraire, ou une altitude d'esprit, un goût, un caprice. Aussi nous avons dit assez là-dessus. Et nous n'avons plus qu'à admirer avec quelle pénétration psychologique aiguë, avec quel don de l'introspection, avec quel art de l'analyse Robert Vivier reconstitue un Antoine le Guérisseur qui n'est peut-être pas dans chaque détail la reproduction fidèle de son modèle, mais qui pose avec une lucidité parfaite et une sympathie aussi, faute de laquelle un roman ne saurait vivre, la question si passionnante du thaumaturge et de la thaumaturgie.
        Comme le savant et le sociologue le romancier peut se pencher sur certains phénomènes avec cette objectivité qui réclame même ses droits dans ce que nous pensons être le domaine de la déraison. Il les étudie par le dedans et il arrive ainsi à fournir l'explication pour ne pas dire la justification de faits qui confondent le bon sens. Terrain fécond en ce que nous sommes en plein mystère, aux confins où l'intelligence s'irrite de ne plus rien comprendre mais vers où nous attire un instinct profond. Nous devons bien l'avouer, la science dont nous étions si sûrs voici vingt ans, a subi bien des assauts. Les théories les plus éprouvées pour ne parler que de la microbienne en dernière instance, se sont vu infliger des démentis cinglants et ont été remplacés par des thèses diamétralement opposées. Et comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil, aux yeux des sceptiques la science fait aujourd'hui figure d'une mode où repassent toujours les mêmes modèles. Et pas plus tard qu'hier, un de nos amis médecins nous avouait sans ambages que la médecine était la chose au monde à laquelle il croyait le moins, assuré d'autre part que la divination des thaumaturges et des rebouteux était plus près du secret des guérisons que toute la science du professeur le plus réputé...
        Mais laissons ce paradoxe malgré la part de vérité qu'il pourrait contenir et tenons-nous en au livre de M. Vivier. Il l'a divisé en trois parties : L'Histoire d'un homme, Le Don de Guérir et Le Père dans son Temple dont la première nous a paru la plus intéressante. Pour la raison qu'elle tient exclusivement du roman sans aucun mélange clinique. Nous oserions presque dire, y dût-on voir un démenti de ce que nous affirmions plus haut, pour sa saveur « populiste ». Avec une justesse dans la description, une minutie dans le détail dont aucun cependant ne paraît importun et qui nous confondent, l'auteur étudie l'éclosion et la formation de son personnage dans le milieu où il est appelé à récolter ses adhérents, à fonder ce qu'on a appelé son église. Milieu de mineurs dans la banlieue de Liége que M. Vivier dessine, si on peut dire, d'un crayon sûr, sans rien omettre, mais sans aucune de ces lourdes surcharges dont un naturalisme agressif ne nous eut pas fait grâce. « – Allez jouer, il fait si beau », disait sa maman au petit Louis Antoine. « Car les mères wallonnes disent vous à leurs enfants. C'est comme une caresse timide », observe l'auteur. Le petit Louis interrogeait sur tout et sa mère répondait : « C'est le bon Dieu. Ainsi l'enfant grandit dans une atmosphère à la fois enjouée et grave. Ecolier, il apprenait avec une étonnante facilité. Il écoutait avec avidité l'instituteur vanter la science et combattre la superstition, cependant que l'oncle Eloi, évoquant son grand-oncle à lui, mort à cent sept ans, affirmait avec solennité qu'il n'y aurait plus jamais de centenaires à Mons-Crotteux ni à Flémalle parce qu'il y avait trop d'inventions et trop de médecins. Au sortir de l'école, Louis descend à la mine. Quand il y a tant d'autres métiers à la face du ciel ! Comme si le ciel répondait à son interrogation muette sa lampe s'éteint... Devenu chaudronnier la conscription l'appelle. Il n'est pas fâché de voir du pays, étant envoyé en garnison à Bruges. L'aumônier lui reproche seulement de trop aimer les livres. Rappelé sous les armes pendant la guerre de 70, au cours d'un exercice, son fusil s'étant trouvé chargé par une fatalité inexplicable, il tue un compagnon. C'est l'épreuve qui, toute sa vie, pèsera sur lui. Son idylle avec Catherine, son mariage. Son départ pour l'Allemagne où il y a pénurie de bons ouvriers, puis pour la Russie. Mais les faits, menus faits quotidiens interrompus par un drame, ne valent que par leur réaction sur cette nature renfermée et réfléchie, honnête et droite, « qui ne blâmait point autrui, comprenant que chacun avait son goût et s'amusât à sa manière ». Et déjà le troublait la prescience d'un étrange pouvoir qui lui faisait refuser par honnêteté, de jouer aux cartes avec ses camarades. « Car il ne tenait pas à profiter du gain d'autrui. L'argent c'est le travail et nul n'en a de trop. »
        Jusqu'ici, tout le monde peut donner son adhésion non seulement à l'homme mais à sa beauté morale. Dès que nous abordons la seconde partie du livre, cette sympathie se rétracte et n'est plus que de la curiosité. Non point qu'on doute de la sincérité d'Antoine. Mais notre scepticisme a trop beau jeu devant la puérilité et le côté ridicule des séances de tables tournantes et de spiritisme assez grossier ou verse maintenant notre héros. Que telle ait été la voie où Antoine trouva enfin la révélation de lui-même est historiquement possible. La mort de son fils, mystère devant lequel la science montre une lamentable carence, par le contre-coup qu'elle provoqua au plus profond de lui, y aida d'ailleurs considérablement. Mais nous nous en excusons auprès de l'auteur, autant nous sommes saisis par la puissance de guérir qui, à certaine séance, se manifeste chez Antoine et qui nous donne vraiment la sensation du mystère, autant les pratiques spirites nous apparaissent vides et pauvres et nous leur refusons notre audience tout net. D'où certain malaise provoqué par la dualité qu'il n'était pas possible à l'auteur d'écarter dès lors qu'il « romançait » véritablement la vie d'Antoine et qui déforce ce qu'il y a dans le personnage de pathétique et de bouleversant. Par exemple à force d'art et porté comme par le fluide même que répandait le thaumaturge, le romancier retrouvera dans la troisième partie et, surtout, dans la fin de son livre, cette sérénité où Antoine, dégagé de ses propres contingences, rejoint enfin ce degré de sublimation où le voient ses fidèles. Il y a dans ces pages un accent d'autant plus émouvant, un climat dont le paroxysme se maintient avec d'autant plus d'aisance, que l'auteur ne cesse d'user des moyens les plus simples. M. Robert Vivier possède le don du lyrisme intérieur. Le don essentiel du romancier.

                                             Charles BERNARD.

    La Nation Belge, 5 février 1936 (source : Belgicapress)


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  • Robert Vivier (Commune, revue de l'Ass.des écrivains et des artistes révolutionnaires, 1er jan 1936)

    DÉLIVREZ-NOUS DU MAL (Antoine le Guérisseur), par Robert Vivier (Grasset).

        Pour ceux – et je pense qu'ils sont nombreux qui sont peu ou aucunement initiés à l'antoinisme, l'ouvrage de M. Robert Vivier apportera les notions complémentaires nécessaires et leur apprendra avec profit ce qu'est ce culte antoiniste, véritable religion en marge du catholicisme, comment il fut créé, quelles en furent les origines et quelle fut surtout la personnalité de son fondateur, ce Louis Antoine, surnommé par la suite le Guérisseur.
        Ouvrier belge, des environs de Liége, Antoine se servit de son fluide, de son pouvoir magnétique pour guérir certains malades et fonder une secte religieuse basée uniquement sur la guérison des maux. Il réussit à acquérir un nombre suffisant d'adeptes pour construire un Temple. Il y en a aujourd'hui quarante, dont deux à Paris. Le processus par lequel passa Antoine au cours de son existence nous est relaté fort bien par M. Vivier. Conçu sous forme de vie romancée, l'ouvrage se lit avec facilité.
        On pourrait seulement reprocher à l'auteur de n'avoir pas su – ou pas voulu – prendre parti. Cette vie d'Antoine, il nous la raconte en effet sans commentaire aucun, sans que l'auteur intervienne en quelque façon au cours du récit. A aucun endroit, on ne trouve trace de quelque scepticisme, d'ironie voilée, d'objections à certains faits, de réserves plus ou moins justifiées. Par exemple, M. Vivier nous rend compte de la séance de spiritisme au cours de laquelle le guéridon s'agite et où des voix se font entendre sans qu'il exprime le moindre doute sur la réalité de l'expérience. Plus tard, il n'essayera pas d'entrer dans la pensée d'Antoine. Nous ne connaissons le héros du livre que par l'extérieur, c'est-à-dire par ses faits et gestes, mais son état d'âme intérieur nous reste complètement étranger. Antoine était-il aussi convaincu, sincère, désintéressé qu'on veut bien nous le montrer ? A la fin de sa vie, devenu grand-prêtre d'une nouvelle Eglise, il avait bâti un temple où se pressait la masse des fidèles et recueillait des oboles. Tout cela n'est pas sans amener quelques réserves, je veux dire sans que nous mettions en doute la pureté du « saint ». On eut admis de la part de M. Vivier moins d'objectivité envers la figure dont il retraçait la vie.
        Enfin mais là l'auteur n'est plus en cause on regrette que la question sociale ne se soit posée à Antoine, ancien ouvrier de la mine, à aucun moment. On en vient à penser que voilà une vie presque aussi inutile que d'autres, puisqu'elle ne fut qu'au service de quelques-uns et non de l'humanité entière, puisque de la bouche d'Antoine n'est sortie aucune parole pour flétrir la société capitaliste, les possédants, cette minorité qui gouverne le monde et tient sous sa férule la masse de ceux qui travaillent et produisent. Avec le pouvoir que possédait Antoine, peut-être eût-ce été à guérir le monde, et non une poignée de malades, qu'il eût travaillé.

                                                                                  Manuel LELIS.

    Commune, revue de l'AEAR, 1er janvier 1936

        Organe officiel de l'AEAR (Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires), la revue Commune — proche également du Parti communiste français — tenta de définir ce que pouvaient être, en France, la culture et la littérature prolétariennes.


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  • Robert Viviert - Délivrez-nous du mal (L'Astrosophie, mai 1936)

    Délivrez-nous du Mal
    Robert VIVIER
    (Editions Bernard Grasset, Paris - 18 francs)

        Ce livre est une biographie du Père Antoine le Guérisseur, fondateur du culte des Antoinistes, une branche du mouvement spirite. Tout honneur à l'auteur ! Il avait une tâche ingrate : décrire une vie à la fois simple et remarquable, en gardant le ton naturel et pourtant en faisant valoir des pouvoirs presque miraculeux qui se sont développés dans un pauvre ouvrier par les méthodes spirites. Il ne sied pas ici de discuter les méthodes Antoinistes, l'hypothèse spirite, ni la nature de la guérison spirituelle. Les faits parlent. Dans son traitement du Père Antoine, écrit comme un roman de grande envergure, M. Vivier nous a montré que la bonté simple et la beauté d'esprit suffisent à rendre un être digne de devenir un messager du Guérisseur de Nazareth. Plus de 300.000 Belges et Français suivent, de nos jours, l'enseignement simple et spirituel du Père Antoine.

    L'Astrosophie, mai 1936


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  •      Vivier a puisé dans la petite histoire contemporaine de sa terre wallonne le sujet de son grand roman, Délivrez-nous du mal, large monographie d'un ouvrier guérisseur et prophète, le Père Antoine, et de la secte antoiniste. Non seulement il y échappe au souci dominant de cette couleur locale qui avait été, pendant une génération dans son pays, la ressource des conteurs régionalistes, mais il parvient à transposer la langue de ses personnages de façon qu'ils parlent un français pur, tout en laissant entendre comme à l'arrière-plan l'intonation d'un terroir, tantôt par un vouvoiement un peu insolite, tantôt par telle construction toute correcte, mais plus familière au pays liégeois, surtout par ce don de faire reconnaître ou deviner une fidèle ressemblance, épurée, au langage des simples. Et c'est d'ailleurs de la même habilité à concilier le respect de la langue avec la vérité de la vie qu'usera Vivier quand il fera parler les soldats de la première guerre : son réalisme, plus réel que celui de Barbusse, ne prête à ses personnages aucun vocabulaire spécial qui aurait proliféré dans les tranchées ; mais quelque chose d'intimement adapté à leurs habitudes d'expression les fait entendre au naturel, en même temps qu'une discrète purification — où l'on sent un grand respect pour eux — exhausse insensiblement leurs propos jusqu'au mode du français le plus simplement classique.

    Robert Vivier et la rencontre d'autrui par Marcel THIRY (p.180)

    Bulletin de l'Académie royale de langue et de littérature françaises
    Tome LXXII — Nos 1-2 (1994)

    Source : https://www.arllfb.be/bulletin/bulletinsnumerises/bulletin_1994_lxxii_01_02.pdf


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  • Boekbespreking
    Robert, Vivier: Délivrez-nous du Mal, Antoine le Guérisseur. Bernard Grasset. Paris.

    Een geromanceerde levensbeschrijving van onzen landgenoot Louis Antoine, stichter van het Antoïnisme, in de omstreken van Luik in 1845 geboren. Eerst mijnwerker zooals zijn vader, ging hij na zijn dienstplicht, werk zoeken in Polen en Duitschland, huwde, en vestigde zich in 1875 te Jemeppes. Hij was een goede Katholiek, alom geacht voor zijn goedheid en eerlijkheid. Doch in de jaren 80 leerde hij het spiritisme kennen, werd een vurig aanhanger van de nieuwe leer, en stichtte weldra een spiritische kring ‘les Vignerons du Seigneur’. Voortaan werd zijn leven gewijd aan het oproepen der geesten, maar vooral aan de genezing der zieken. Er scheen een kracht van hem uit te gaan, en weldra gingen heele drommen troost en gezondheid bij hem zoeken. Hij preekte nu ook een nieuwen godsdienst, zonderling mengsel van spiritisme en katholicisme, vooral gesteund op de liefde, en samengesteld uit enkele verheven gedachten, ongelooflijke kinderachtigheden. Hij werd als een profeet vereerd, niet alleen door arbeiders, maar zelfs door intellectueelen. Sedert zijn dood in 1912, wordt hij bijna vergoddelijkt. In 1922 telde de Antoinistengodsdienst 16 tempels in België; nu zijn er ingsgelijks te Parijs en in andere Fransche steden, duizenden aanhangers.
        Het boek van Robert Vivier, alhoewel een weinig lang, is interessant om lezen, want het beschrijft goed de persoonlijkheid van Louis Antoine, de langzame evolutie van zijn gedachte, en den verrassenden bijval van zijn leering. Het is daarbij goed geschreven.
        L.D. [Louisa Duykers]
    Dietsche Warande en Belfort. Jaargang 1936 [p. 636]

    source : https://www.dbnl.org/tekst/_die004193601_01/_die004193601_01_0095.php

    Traduction :
    Revue littéraire
    Robert, Vivier : Délivrez-nous du Mal, Antoine le Guérisseur. Bernard Grasset. Paris.

    Une biographie détaillée de notre compatriote Louis Antoine, fondateur de l'antoinisme, né dans la région liégeoise en 1845. D'abord mineur comme son père, après son service militaire, il est parti chercher du travail en Pologne et en Allemagne, s'est marié et s'est installé à Jemeppes en 1875. C'était un bon catholique, largement considéré pour sa bonté et son honnêteté. Mais dans les années 80, il fait connaissance avec le spiritisme, devient un ardent défenseur de la nouvelle doctrine et fonde bientôt un cercle spirituel "les Vignerons du Seigneur". Dès lors, sa vie est consacrée à l'évocation des esprits, mais surtout à la guérison des malades. Une force semblait émaner de lui, et bientôt une multitude de personnes commença à chercher chez lui le réconfort et la santé. Il prêche désormais une nouvelle religion, un mélange excentrique de spiritisme et de catholicisme, basé avant tout sur l'amour, et composé de quelques nobles pensées, d'une incroyable puérilité. Il était vénéré comme un prophète, non seulement par les ouvriers, mais aussi par les intellectuels. Depuis sa mort en 1912, il a été presque déifié. En 1922, la religion d'Antoine comptait 16 temples en Belgique ; aujourd'hui, des milliers d'adeptes sont présents à Paris et dans d'autres villes françaises.
        Le livre de Robert Vivier, bien qu'un peu long, est intéressant à lire, car il décrit bien la personnalité de Louis Antoine, la lente évolution de sa pensée, et le caractère surprenant de son enseignement. Il est par ailleurs bien écrit.
        L.D. [Louisa Duykers]
    Dietsche Warande en Belfort. Année 1936 [p. 636]


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  • Antoine le Guérisseur (Le Jour, 9 février 1936)

    Antoine le Guérisseur
    UN PROPHÈTE AU PAYS DE LIÉGE

        Il ne faut pas confondre les antoinistes avec les antoniens. Les antoniens sont une secte fondée en Suisse, au début du dix-neuvième siècle, par un certain Antoine Unternoehrer, d'origine protestante. Cette secte ne pratique aucun culte et ne reconnait d'autre loi que la conscience individuelle. Les antoinistes sont les adeptes de Louis Antoine, ancien ouvrier du pays de Liége, né dans la confession catholique, devenu guérisseur et thaumaturge, et qui, après s'être livré à la pratique du spiritisme, prit figure de prophète dans les premières années de ce siècle. Le père Antoine, comme l'appelaient ses disciples, est mort en 1912. Les deux religions différentes portent également le nom d'Antoinisme.
        M. André Thérive, on s'en souvient, a décrit des milieux d'antoinistes français dans son roman « Sans Ame » (1), l'un des essais de psychologie populaire les plus profonds qui aient paru depuis la guerre.
        C'est encore M. Thérive qui persuada Robert Vivier d'écrire la Vie du père Antoine, qui vient de paraitre, sous ce titre « Délivrez-nous du Mal » (2).
        L'ouvrage n'est pas sans rappeler, littérairement, « La Vie d'un Simple », de Guillaumin. Il procède du même naturalisme honnête et se distingue par les mêmes vertus : soumission à l'objet, modestie du ton, émotion contenue et diffuse. Cet art scrupuleux fuit les lumières vives comme s'il pensait que, là où commence l'éclat, finit la sincérité. La grandeur du respect que l'auteur éprouve à l'égard des menus faits prête à chaque détail, en dehors de sa signification propre, une sorte d'orgueil d'humilité.
        Le danger de cette manière, c'est que le gris sur gris accable à la longue. A cela l'écrivain répondra : « Mon sujet est tel lui-même ». Ce sont, en effet, les destins asservis, les milieux pauvres et résignés, que cette esthétique un peu dolente, un peu morne choisit de préférence pour thème à ses peintures.
        Notez cependant qu'ici une lueur couve dans les fumées et les poussières du charbon : aux enfances sages et pieuses d'Antoine, à son apprentissage dans la mine, à son temps de caserne, à son mariage avec Catherine, à l'époque de ses voyages et de ses métiers divers (ouvrier métallurgiste, concierge, encaisseur, marchand de légumes) succèdent les années qu'on peut appeler sacerdotales.
        L'un des rares mérites de cette étude réside précisément dans la sûreté avec laquelle l'auteur nous fait passer par degrés insensibles de la période effacée à la période illuminée. Les tableaux réalistes de la campagne wallonne, les traits de mœurs empruntés à la vie des petites gens s'entrelacent à l'histoire toute intérieure d'une vocation religieuse, puis à celle, non moins étrange, d'une prédication et de la formation d'une secte.
        L'antoinisme réunit aujourd'hui une foule d'adeptes que d'aucuns, qui exagèrent peut-être un peu, évaluent au nombre de 300.000. La religion compte, en Belgique, une quarantaine de temples. Il y a deux temples antoinistes à Paris. On en trouve encore à Vichy, à Nice, à Monaco, à Tours, à Nantes, à Lyon, à Valenciennes.
        Si l'on met de côté certains caractères extérieurs qui lui sont particuliers (liturgie, cérémonial, costume des desservants, calendrier des fêtes, etc.), l'antoinisme présente, au fond, des analogies curieuses avec la christian science, voire avec les méthodes du pharmacien Coué. Ici et là, même principe : celui de la « guérison par l'esprit », comme dit Stéfan Zweig.
        Mais ce qu'il y a d'émouvant dans l'antoinisme, c'est l'humilité de ses origines. Il a pris source dans la conscience pure d'un simple, et de là s'est élevé, je n'ose pas dire avec prétention, mais avec une confiance naïve, jusqu'à devenir un corps de doctrine.
        C'est le mouvement inverse des religions établies. Celles-ci se penchent du haut de la chaire sur leurs ouailles. L'organisation séculaire du culte, sa grandeur, sa gloire, ne sont pas, quelquefois, sans mettre une distance énorme entre l'officiant et les fidèles, entre le consolateur et les affligés, Alors, au sein même du troupeau, Il arrive qu'un nouveau prophète se lève, il parle à ses frères de plain-pied, confondu qu'il est dans leurs rangs pressés, dans l'odeur âcre et sainte d'une sueur commune, et les malheureux l'écoutent, et l'hérésie fleurit.

                                                              François PORCHÉ.

    (1) et (2) Grasset, éditeur.

     

    Le Jour, 9 février 1936


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  • Vivier a donné son chef-d'œuvre du genre avec Délivrez-nous du mal, une biographie documentée et romancée d'Antoine le guérisseur. Les lecteurs de ma génération qui ont, comme moi, passé leur enfance dans la région sérésienne, ceux qui n'avaient pas de «cathédrales pour uniques montagnes», mais les cheminées de hauts fourneaux, les belles fleurs des charbonnages et les terrils, tantôt plaines de jeux, tantôt secours naturel pour les pauvres qui venaient «ramasser» les escarbilles, ces lecteurs peuvent trouver dans Délivrez-nous du mal des images d'un réalisme cru que l'âge et la transformation du bassin mosan transforment aisément en nostalgie. On y retrouve ces hommes et ces femmes tout de noir vêtus qui se rendaient au culte du Père et de la Mère Antoine, ces autres hommes et autres femmes, habillés «normalement» quant à eux, catholiques ou libres-penseurs, qui se glissaient un peu honteux au fond de cours discrètes pour aller confier leurs misères aux guérisseurs, guérisseurs ou spirites antoinistes en qui ils mettaient leurs derniers espoirs.

    Mais Robert Vivier romancier ne s'est pas fait sans raison le chantre de cette atmosphère surannée. Lui, qui n'a rien d'un mystique, s'est penché sur l'incroyable destinée d'un ouvrier devenu prêcheur et pape d'une secte, pour mesurer la force persuasive d'une spiritualité purement humaine, quand elle s'adresse à la misère et à la souffrance des humbles.

    Délivrez-nous du mal est un grand roman, et il n'a pas vieilli. Pas plus que n'a vieilli Mesures pour rien, cette évocation frémissante d'un adolescent comme les autres qui, après des expériences apparemment stériles, découvre l'âge adulte avec détermination quand il comprend qu'il arrive un moment dans la vie «où plus aucun amour n'intercède»...

    Jacques de Caluwe, Portrait d'auteur - Robert Vivier
    Revue Lectures 15, sept-oct 1983 (Calaméo)


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  • Délivrez-nous du mal par Robert Vivier (L'Homme libre, 30 mars 1936)

        «o» Délivrez-nous du mal, par Robert Vivier (éditions Bernard Grasset). C'est une sorte de biographie romancée de Louis Antoine que nous offre ici M. Robert Vivier. Louis Antoine était un simple ouvrier mineur de Liége, excellent ouvrier qui fit quelques économies grâce à son travail en Allemagne et en Pologne. Revenu s'établir dans son pays natal il eut la grande douleur de perdre son fils et cela le fit verser dans le spiritisme et par là il en vint à construire une religion personnelle, à aller jusqu'à la métaphysique pour reconstruire Dieu et établir une croyance nouvelle. Guérisseur, en outre, Louis Antoine trouva auprès de ses concitoyens une audience peut-être imprévue même pour lui et sa religion s'étendit au delà même des frontières belges. Elle survécut à sa mort survenue en 1912 et « l'antoinisme » aujourd'hui compte encore de nombreux temples, a ses rites, ses prêtres et ses fidèles. La doctrine entièrement basée sur le fait que l'esprit ne peut que créer l'esprit et non la matière apparaît assez faible du point de vue métaphysique et le conduit à des conclusions parfois surprenantes.
        M. Robert Vivier a évoqué avec vie et vérité cette existence curieuse et d'un genre tout particulier.

    L'Homme libre, 30 mars 1936


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  • Délivrez-nous du mal par Robert Vivier (L’Œuvre, 29 sept 1936)

        Délivrez-nous du mal, par Robert Vivier. C'est l'histoire, nullement romancée, de Louis Antoine, le Guérisseur, cet ouvrier mineur des environs de Liége qui créa une religion dont les temples, les prêtres et les fidèles sont aujourd'hui nombreux dans le monde entier. « L'Antoinisme » avait déjà piqué la curiosité d'André Thérive, qui le met en scène dans son roman Sans âme. Et c'est d'ailleurs, Thérive qui a conseillé à M. Robert Vivier d'écrire cette intéressante biographie de l'homme du peuple thaumaturge. (Grasset.)

    L’Œuvre, 29 septembre 1936


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  • Robert Vivier - La Mort du Père Antoine (1936)

        L'annexe du livre Robert Vivier, l'homme et l'œuvre (actes du colloque organisé à Liège le 6 mai 1994 à l'occasion du centenaire de sa naissance, sous la direction de Paul Delbouille et Jacques Dubois, Librairie Droz, 1995, 142 pages) donne une bibliographie complète de l'auteur, dont La Mort du Père Antoine, Récit, (publié dans « Cassandre », Bruxelles, du 18 janvier 1936).

        La revue Cassandre était une hebdomadaire publié entre décembre 1934 et août 1944. Son rédacteur en chef, le critique d'art et journaliste Paul Colin, germanophile donna un côté de plus en plus national-socialiste avec le temps au titre. Paul Herten en devint directeur en 1942 après l'assassinat de Paul Colin par un étudiant résistant, Arnaud Fraiteur.

        "Le sous-titre allait attirer bon nombre de jeunes artistes et d'écrivains : « hebdomadaire belge de la vie politique, littéraire et artistique ». Feuille bruxelloise de droite, polémique, incisive et souvent méchante, attirée par l'ordre nouveau fasciste, Cassandre présentait non seulement des critiques mais aussi des textes littéraires d'écrivains belges, de bon niveau parfois."
    Frans De Haes, Dominique Rolin et la Belgique, décrypatage des origines,
    in Les écrivains francophones interprètes de l'histoire: entre filiation et dissidence
    Beïda Chikhi et Marc Quaghebeur (dir.), Peter Lang, 2007, p.79

        "Vivier écrivit dans la revue de Paul Colin de 1934 à 1936. Il y publia, entre autres, quelques articles sur les lettres italiennes (par exemple La poésie italienne d'aujourd'hui, I et II, respectivement in Cassandre, 23 février 1935, p. 5 et 30 mars 1935, p. 5). Comme on le sait, Cassandre collabora avec l'occupant allemand dès l'automne 1940. Mais, en dépit des positions personnelles de Colin, elle se signala, du moins jusqu'en 1936 et la violente campagne contre le gouvernement Van Zeeland qu'elle mena alors, par un certain pluralisme politique et accueillit au cours de ses premières années des textes d'écrivains idéologiquement aussi opposés que Robert Poulet et Charles Plisnier."
    Laurent Beghin Notes sur l'œuvre de Robert Vivier russisant
    in Le Bulletin de l'académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique
    Tome LXXXII N 3-4 - Année 2004, Bruxelles, note 57, p.77 


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  • Robert Vivier - L'Antoinisme (Pourquoi pas 21 février 1936)

    L'Antoinisme

    Liége, pays des ténors et des prophètes, a une propension naturelle au mysticisme. C'est le pays d'Antoine le Guérisseur, à qui Robert Vivier vient de consacrer, chez Bernard Grasset, un beau livre. Sait-on que l'antoinisme a ses temples, ses rites, ses prêtres, sa morale ; qu'il a plus de 100.000 adeptes en Belgique et en France ; que la figure du Prophète a tenté plusieurs écrivains, notamment André Thérive ?
        La nature avait doté Louis Antoine, ouvrier mineur, du double don de persuader les hommes et de les guérir. Comme cet humble avait un grand cœur, il voua son temps et ses forces à ceux qui avaient besoin de lui. Le problème de la souffrance, tant physique que morale, l'amena à remettre tout l'univers en question. Avec une simplicité et une ingéniosité inébranlable, il repensa le monde à sa façon.
        Cette figure de patriarche, Robert Vivier l'a si bien étudiée que son courrier quotidien lui apporte des lettres de partout, émanant d'antoinistes et de sympathisants. La plupart de ses correspondants occasionnels lui posent des questions sur des points de doctrine : une brave dame de Vichy lui confesse même qu'elle éprouve un furieux besoin de communiquer avec l'invisible et lui demande l'adresse d'un « puissant médium désintéressé ».

    Pourquoi pas, 21 février 1936


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  • Robert Vivier - Délivrez-nous du mal (encart publication Pourquoi pas 7 février 1936)

    Encart publication Pourquoi pas ? (7 février 1936)

    ROBERT VIVIER
    PRIX ALBERT IER 1934

    DÉLIVREZ-NOUS
            DU MAL
    (ANTOINE LE GUÉRISSEUR)

    "Ce simple au grand cœur
    qui avait le double don de
    persuader et de guérir les
    hommes".


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  • Antoine le guérisseur (Revue Catholique 7 février 1936)

                                                            Antoine le guérisseur

        Qui ne connait, dans le pays de Liège surtout, les antoinistes ? Les hommes portent la robe noire et le chapeau à larges bords ; les femmes ont une jupe noire à plis, le fichu, un bonnet à ruche avec voile. Ils se réunissent dans leurs temples pour y entendre la lecture des livres du Père et des « principes ». Ils ont leur emblème (l’Arbre de la Science de la Vue du Mal), certains rites, comme le drap vert pour les funérailles. Et des estimations – d’ailleurs sujettes à caution – chiffrent à trois cent mille le nombre des adeptes ou sympathisants.
        L’antoinisme, qui recrute ses fidèles parmi les ouvriers et les petits bourgeois de la vallée mosane et particulièrement de la zone industrielle, doit ses origines à un ouvrier mineur, Louis Antoine, né en 1746 au village de Mons, près de Liége. Deux séjours en Allemagne, où il travailla comme métallurgiste, huit années passées aux aciéries de Praga, près de Varsovie, donnèrent à l’autodidacte wallon le sens des horizons plus larges. Initié au spiritisme par un menuisier de Jemeppe, Antoine se consacra bientôt à l’évocation des esprits et à la guérison des malades.
        A partir de la soixantième année, Antoine prêche, sous le nom de « nouveau spiritualisme », une religion, fondée sur une éthique assez simpliste, et où l’on retrouve la double influence du christianisme (Antoine avait été catholique pratiquant jusqu’en 1888) et du spiritisme.
        M. Robert Vivier, le lauréat du Prix Albert Ier et l’un des plus richement doués parmi les écrivains de la génération du feu, vient de consacrer à Antoine le guérisseur un gros livre (Délivrez-nous du mal), qui parait chez Grasset. On n’hésite pas à dire qu’il s’agit là d’une œuvre de tout premier plan. Peut-être faut-il regretter que M. Vivier ait dépensé tant de talent à recréer sous nos yeux un personnage qui n’est pas, quoi que son biographe le pense, à la mesure de cette évocation ? Antoine le guérisseur est comblé par M. Vivier. Mais la beauté du jardin est dans l’œil de celui qui le regarde. Il est impossible, en tout cas, de ne pas admirer l’art subtil et tout en nuances avec lequel le romancier présente le type du Père Antoine. Toute la première partie du livre, qui est un essai d’explication de la psychologie antoiniste, est une merveilleuse réussite. Se souvenant de ses attaches avec le roman populiste (Folle qui s’ennuie). M. Vivier pénètre les ressorts les plus secrets d’une âme simple d’ouvrier qui a lu la bibliothèque de l’instituteur, au pays de Liége.
        Quelle que soit l’orthodoxie de cet exposé plus sympathisant qu’objectif, il faut reconnaitre la valeur littéraire du document humain.
        Rappelons qu’André Thérive avait dépeint, dans un roman : Sans âme, des milieux d’antoinistes français.

    Revue Catholique, 7 février 1936


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  • Albert Jeannin évoque Robert Vivier

     

    LES LIVRES LUS PAR...

    « Délivrez-nous du mal » 
         de Robert Vivier 
    vu par un Antoiniste.

        M. Robert Vivier, auteur de deux romans populistes : Non et Folle qui s’ennuie (prix Albert-Ier), vient de consacrer un gros livre de 370 pages à Antoine le Guérisseur et à la religion qu’il a fondée. Celui qui, pour ses adeptes, est devenu le Père, s’appelait de son vrai nom Louis Antoine. Né dans une humble famille de paysans belges, il fut lui-même mineur, puis ouvrier métallurgiste et concierge aux tôleries de Jemappe. Ayant amassé un petit pécule — 80.000 francs, ce qui était coquet avant 1900 – il s’adonna au spiritisme, puis fonda le « nouveau spiritualisme » qui devait devenir, par la suite, l’Antoinisme. Sa renommée se répandit promptement en Belgique. Quand il mourut, en 1912, il laissait deux temples. Le culte Antoiniste en compte aujourd’hui 44 (dont 28 en Belgique), et 140 salles de lecture. Le chef actuel de la nouvelle religion est la propre femme du guérisseur, que les adeptes saluent du nom de Mère.
        Nous sommes allé demander au desservant d’un des deux temples antoinistes de Paris ce qu’il pensait du livre de M. Robert Vivier. Ce desservant est un ancien lieutenant de vaisseau, grand blessé de guerre, commandeur de la Légion d’honneur. Il a passé huit années à Jemappe-sur-Meuse, près du Père Antoine. Il est vêtu de la robe noire des Antoinistes, une courte soutane.
         – M. Robert Vivier, nous dit-il, est impartial et il montre même, m’a-t-il semblé, une certaine sympathie à l’égard du Père. Mais son livre est malheureusement incomplet. C’est ainsi qu’on n’y voit pas suffisamment les difficultés que notre chef spirituel eut à surmonter avant de faire triompher sa doctrine. Le Père Antoine fut un homme de foi et de sacrifice. Songez qu’il recevait jusqu’à 1.400 malades par jour, et que chacun, après l’avoir vu, partait soulagé. Songez aussi que, pendant dix ans, il voulut vivre seul, privé de toute satisfaction, de toute joie. Cette solitude lui était d’ailleurs nécessaire pour recevoir la révélation, qu’il nous a léguée en trois livres intitulés : La révélation, par Antoine le Guérisseur ; Le couronnement de l’œuvre révélée et Le développement de l’enseignement du Père.
        – Pouvez-vous me dire comment le Père Antoine rédigea ces livres ?
        – C’est précisément ce que M. Vivier n’a pas suffisamment mis en valeur. Voilà : le Père obéissait aux fluides. Ses dix principes furent reçus en deux nuits.
        Dès qu’il sentait le fluide venir en lui, il convoquait sa sténographe et prenait soin que son message fût fidèlement transcrit. Il arrivait parfois que la sténographe corrigeât des phrases boiteuses, mais le Père, aussitôt, rétablissait son texte. « Je préfère ma pensée à votre correction grammaticale », disait-il. Car le Père était un prophète, un instrument de Dieu.

                                                         Yves GANDON.

     

    L’Intransigeant, 22 février 1936


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  • Robert Vivier par André Thérive (Le Temps 20 février 1936)

    Feuilleton du Temps
    Du 20 février 1936
    LES LIVRES 

        M. Robert Vivier a eu l’idée de se faire l’historiographe d’une religion nouvelle qui s’est fondée en Belgique il y a quelque trente ans, et qui continue à prospérer. Ce n’est pas une secte chrétienne, mais plutôt un gnosticisme très bas et très humble, greffé à l’origine sur le spiritisme. Elle s’appelle l’antoinisme, du nom d’Antoine le guérisseur, concierge aux Tôleries liégeoises, lequel « se désincarna » en l’an 1912. L’antoinisme offre ce pittoresque de paraître entièrement populaire, bien qu’il ait bénéficié des largesses d’un très riche propriétaire du Nord, M. Deregnaucourt, et qu’on y ait vu figurer un officier supérieur ! Un professeur d’athénée, M. Delcroix, en fut, si j’ose dire, le Saint Paul. M. Robert Vivier, qui le connut comme élève, a donc des souvenirs directs sur un des premiers apôtres, et lui a conservé, malgré l’usage, quelque vénération. Je ne sais ce que valait l’enseignement de ce brave homme, mais les écrits antoinistes, qu’il a sûrement rédigés, sont un monument de jargon effarant, de métafouillis primaire. On croirait lire des pilpouls de l’école du, soir. Il paraît que, « depuis, la rencontre de M. Antoine, il avait renoncé aux faux prestiges de l’élégance et de la forme ». Et peut-être aussi aux modes normaux de la pensée. Mais ce n’est pas la question qui nous occupe ici.

        M. Robert Vivier a tiré de cette histoire authentique et extravagante un récit ravissant, doux et ouaté, si je puis dire, où ses qualités de romancier ne font point de tort au chroniqueur. Toutefois l’ouvrage est un peu long, et bien souvent fait songer à une composition française, a un exercice de développement narratif. Le principe peut s’admettre, car à défaut de documents très précis, il restait à l’auteur d’évoquer l’atmosphère de ces bourgades wallonnes où naquit et fleurit l’antoinisme comme une plante folle amenée par le vent sur un crassier. A cet égard, Délivrez-nous du mal est tout à fait remarquable. La lenteur même y devient un procédé d’envoûtement. Il est difficile de ne pas croire qu’on a vécu à Flemalle ou à Jemeppe parmi les petites gens paisibles, narquois et crédules, a qui n’importe quel illuminé paraît un prophète, un dieu ! s’il tient boutique de magnétisme et de guérisons.

        L’inconvénient, si l’ouvrage se présentait comme une simple biographie du père Antoine, serait justement de noyer le héros dans son milieu, plus facile à dépeindre que lui-même. Bien des chapitres de M. Robert Vivier pourraient être écrits à propos d’un autre ouvrier du Borinage ; ses enfances, ses amours, ses conversations supposées (avant sa « vie publique ») n’ont rien de spécifique et, ma foi, sont peut-être bien controuvées. Louis Antoine fut successivement mineur, métallurgiste, maraîcher, et semble avoir amassé quelque bien par l’expatriation ; il travailla en Allemagne et en Pologne avant de se fixer dans la région de Liège. Sur ses faits et gestes on aimera consulter les livres très informés et très objectifs que lui consacre M. Pierre Debouxhtay (2 vol., éd. F. Gothier, à Liège). Il est très difficile, même après celui de M. Vivier, de reconstituer la psychologie véritable d’un illuminé de cette espèce. Les éléments qu’on en retient se réduisent ceci culte de la science et de la thérapeutique, médicale si on pouvait, magique, s’il le faut, – horreur de la mort, accrue par le remords d’un meurtre involontaire qu’Antoine commit, soldat, au champ de tir, ensuite par la perte d’un fils qu’il aimait tendrement et qui était déjà devenu un bourgeois, – santé précaire, dont il souffrit dès la quarantaine, avant de mourir à soixante-cinq ans, moins heureux que Mrs Baker Eddy, sa rivale américaine, – fréquentation de petits cercles spirites, lecture probable des manuels d’Allan Kardec, lesquels proviennent eux-mêmes de Pierre Leroux et des illuminés quarante-huitards, – sens puissant de la fraternité et goût de la bienfaisance envers les pauvres hommes, – orgueil naïf, point contrarié par l’esprit d’autocritique…

        Voilà assez pour composer la figure d’une espèce de saint inférieur et de sorcier à demi-sincère. Qu’on se rappelle le roman où M. Frédéric Lefèvre a voulu montrer qu’un jeteur de sort villageois n’est jamais un vrai naïf ni un vrai imposteur, et aussi la confession du médium qu’a imaginée Robert Browning. Quant à la fondation d’une Eglise, je me demande s’il n’y faut pas faire intervenir le goût très belge du groupement, de la « chocheté », sans se référer à ce mystérieux instinct d’indiscipline que l’on suppose chez Caliban opprimé d’esprit comme de corps, et qui saisit toutes les occasions de se constituer une foi à lui, rien qu’à lui. Il est certain que si le curé d’Ars avait voulu constituer un schisme, il eût entraîné par centaines de mille les fidèles. Le pauvre Antoine, à rebours des prêtres, n’avait sans doute pas appris l’humilité. Dans les derniers temps de sa vie, il se laissa à peu près diviniser. Le mot de Dieu appliqué à ce concierge se trouve en toutes lettres dans la bible de la secte, et l’une de ses prêtresses (car il y a un clergé, avec costumes rituels) m’a affirmé que le père Antoine était le Christ, et Kardec son Jean-Baptiste. Rien de moins.

         Ce qu’il faudrait étudier aussi, c’est les influences livresques qu’a subies ce prophète, ou des actions plus occultes encore on ne peut s’empêcher de remarquer que l’antoinisme, dans sa partie philosophique (?) est une forme abâtardie de la Christian science ; il s’y trouve du bouddhisme, du manichéisme, des enseignements de la gnose ; par exemple la non existence du mal, assimilé à la matière, autre illusion et le primat d’une intuition (l’auréole de la conscience, disait Antoine) sur l’intellect, M. Vivier suppose que son héros a pu aussi voir en terre russe des pèlerins illuminés, et y concevoir, au spectacle de plusieurs religions rivales, le désir obscur d’un syncrétisme. La conjecture est ingénieuse. Quoi qu’il en soit, la légende dorée de ce revival bizarre, est intéressante au possible. Un vicaire est censé (p. 144) dire au jeune Antoine « Méfiez-vous, mon ami. Il est très dangereux de penser quand on n’a pas assez d’instruction pour le faire. » Le précepte est rude, inhumain d’aspect, mais il n’est point absurde. Il y a lieu de penser que l’antoinisme mourra de sa belle mort, et ressuscitera là ou ailleurs sous une autre forme. L’ambition d’exercer la mind cure et de vaincre le mal moral, responsable du mal physique, est éternelle. Il peut advenir qu’elle pousse chez des simples d’esprit, recrute des francs-tireurs de la religion. C’est alors qu’elle devient pittoresque et romanesque.

                                                            ANDRÉ THÉRIVE.

    Le Temps, 20 février 1936


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  • Robert Vivier (Le Jardin des lettres n°56-avril 1936)

       • De M. Robert VIVIER, qui obtint il y a deux ans le Prix Albert Ier pour l'ensemble de son oeuvre et, en particulier, pour son roman Folle qui s'ennuie, un livre très curieux sur le guérisseur Antoine dont aujourd'hui les adeptes innombrables — les Antoinisles — ont leurs temples, leurs prêtres, leurs rites et leur morale : Délivrez-nous du Mal (Fr. 18). « On se demandera peut-être en lisant cette histoire, écrit M. Robert VIVIER, si j'ai été témoin de ceci ou de cela, si je suis strictement documenté sur tout ce que je raconte. Je crois n'avoir attribué à Antoine ni un seul acte, ni un seul geste qui ne soit en accord avec son caractère ou avec les meurs de son milieu, ou bien que la tradition orale, qui a joué un grand rôle dans la diffusion première de l'Antoinisme, ne lui ait attribué à un moment ou à un autre. »

    Le Jardin des lettres n°56 (avril 1936)


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  • Le père Antoine et son biographe, M. Robert Vivier (Pourquoi pas _, Bruxelles, n°1133, 17 avril 1936)

    Le père Antoine et son biographe :
                       M. Robert Vivier

        Les lecteurs de ce journal qui ont dépassé la quarantaine
    se souviennent du père Antoine. Le père Antoine fonda
    aux environs de 1906, une religion nouvelle qui étendit un
    instant son emprise dans toutes nos provinces, et surtout
    dnas les régions industrielles de Wallonie, Louis Antoine
    était ouvrier métallurgiste; son destin n'eut rien de remar-
    quable jusqu'à ce qu'il eut atteint l'âge mûr, exception
    faite d'un accident de jeunesse, homicide, tout à fait invo-
    lontaire, d'un camarade de régiment, qu'Antoine tua net,
    en manoeuvre, ayant laissé par inadvertance une cartouche
    à balle dans son fusil.
        Antoine, fint son service, travailla en Allemagne, en Rus-
    sie, et se maria, puis il revint s'installer à Jemeppe, y jouit
    de quelque aisance et sans doute fut-il mort obscur si sa
    vie n'avait été désolée par la perte d'un fils unique déjà
    adulte.
        Comme il était prostré par ce deuil, il eut l'occasion de
    pénétrer dans un milieu spirite. Ce fut son chemin de
    Damas. Il se sépara du catholicisme orthodoxe, étudia
    Allan Kardec, se mit à opérer des cures dont certaines fu-
    rent stupéfiantes et, traduit en justice, parvint à établir,
    comme le dit excellemment son biographe M. Robert
    Vivier, « qu'il n'exerçait pas l'art de guérir, ce qui est
    interdit par la loi, mais qu'il guérissait effectivement, ce
    qui est autorisé. » 

    Pourquoi pas ?, Bruxelles, n°1133, 17 avril 1936


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  • Robert Vivier, romancier

    Le 18 octobre 1974, des amis de Robert Vivier se sont réunis à la Bibliothèque Royale Albert Ier pour fêter l'auteur de Chronos rêve à l'occasion de son 80e anniversaire. M. Roger Brucher introduisit cette amicale séance d'hommage ; M. Roger Foulon, Président de l'Association des Écrivains Belges, célébra Vivier poète ; enfin M. Albert Ayguesparse, Directeur de l’Académie, évoqua le romancier dans une allocution que nous publions ici.

     

    […]

        Le tissu des romans de Robert Vivier, faut-il le dire ? est le tissu de la vie de tous les jours, ourdi de détails quelque peu terre à terre, de péripéties en apparence insignifiantes mais dont le poids, si léger qu'il soit, agit sur le cours lent du récit. De fait, Robert Vivier est un écrivain intimiste, et il le reste paradoxalement jusque dans Délivrez-nous du mal, cette vie romancée du père Antoine, de ce guérisseur de la région liégeoise dont il a relaté l'étonnante aventure avec une curiosité qu'il ne songe guère à dissimuler.

        La parution de Délivrez-nous du mal, en 1936, constitue à mes yeux un événement assez inattendu dans l'œuvre de Robert Vivier. Le père Antoine, voilà bien un personnage qui sort de l'ordinaire, de la moyenne humaine, du gabarit propre aux héros du roman populiste. Il se dit détenteur du prestigieux pouvoir de guérir et, pourquoi le nier ? il est entouré d'une aura d'ambiguïté. A première vue, rien vraiment ne pouvait laisser prévoir que Robert Vivier pût s'attacher à pareil type d'homme. La manière de légende populaire qui entoure cet ancien ouvrier métallurgiste, l'émotion qu'il suscite en créant une secte religieuse « les Vignerons du Seigneur », ses pratiques de thaumaturge, tout, chez Louis Antoine, appelé d'abord le Généreux, puis le Guérisseur, et à qui l'on finit par donner le nom de Père, tout semble en contradiction évidente avec les théories que professe Robert Vivier à propos de la création romanesque. Et pourtant, cela ne l'empêchera pas d'écrire un livre dont l'ampleur et le lyrisme tempéré, mais soutenu, font songer par endroits à une fresque déployée autour d'un personnage qui, malgré sa renommée grandissante, ne posa jamais au messie. En dépit des apparences, c'est l'humanité du père Antoine qui a séduit Robert Vivier, plus que le destin hors-série que semble être la vie d'Antoine le Guérisseur. En racontant l'histoire de ce fondateur d'une nouvelle religion, c'est au premier chef l'histoire d'un homme qu'il raconte, l'histoire d'un homme très simple, issu du peuple, et qui resta proche du peuple, bien qu'il se crût investi d'une puissance et d'une mission surnaturelles.

        Robert Vivier, enfant, fut sans doute intrigué par quelque temple de briques fréquenté par une poignée de fidèles, comme je fus moi-même intrigué par le petit sanctuaire que ceux-ci édifièrent dans ma commune, au sud de Bruxelles. Robert Vivier entendit parler de l'antoinisme, de cette aventure insolite qui prit dans plusieurs régions de Wallonie le visage d'une religion, et cet événement singulier fit son chemin en lui et revêtit les couleurs d'une passionnante expérience humaine. Pour composer la vie romancée du père Antoine il fallait, au départ, un instinct de faiseur de romans, mais aussi une complicité sentimentale doublée d'une générosité secrète et agissante. Par le plus heureux des hasards, ces éléments disparates se trouveront rassemblés. Élargissant le cadre de cette biographie romancée, Robert Vivier s'est attaché à décrire, autour du père Antoine, le peuple des mineurs et des métallurgistes du pays de Liège au siècle dernier, tout un monde de travailleurs dont l'intelligence pour les choses de la mine, du fer et du verre est universellement réputée.

        Fidèle à ce qu'il appelle tantôt la « vérité des moyennes », tantôt « le réalisme des moyennes humaines », Robert Vivier observe avec une sorte de connivence fraternelle les ouvriers de son pays, les soldats des tranchées, les gens du peuple promus, par son génie créateur, au rang de personnages romanesques. Il nous introduit de plain-pied dans leur existence même et fait jouer comme sous nos yeux les ressorts les plus cachés de leur vie. Que cette vie soit d'apparence banale, qu'importe ! Ce qui compte pour ce peseur d'âmes, c'est la nature et la forme du bonheur dont rêvent ses personnages. Dans la solitude des jours de pluie, dans la boue du front, dans l'ennui d'une existence manquée ou mesquine, cet appétit de bonheur, si ténu qu'il soit, constitue, avec l'idée du temps qui passe, un autre thème majeur de l'œuvre de Robert Vivier. […]

     

    Post-scriptum d'une lettre de Robert Vivier à Albert Ayguesparse.

        Permettez-moi, sur le terrain des faits, de préciser un peu ce que vous dites des raisons qui auraient pu m'amener à écrire une vie du Père Antoine.

        Au cours d'une conversation avec André Thérive, qui s'était intéressé aux adeptes parisiens du Père à l'occasion de son roman Sans âme, j'avais dit qu'un de mes professeurs à l'athénée de Liège se trouvait être Delcroix, l'un des principaux disciples du Guérisseur. « Vous avez connu Delcroix ? me dit Thérive. Vous connaissez donc l'antoinisme ? Pourquoi n'écririez-vous pas une vie du Père ? » Il songeait à une collection qui devait s'appeler « les Grands Illuminés ». Celle-ci s'arrêta après deux volumes parus, mais lorsqu'un an plus tard j'eus terminé mon enquête et mon livre, Thérive présenta le manuscrit aux éditions Grasset, et c'est sur rapport de Gabriel Marcel que celles-ci en décidèrent l'édition. Je n'étais pas un inconnu pour la maison de la rue des Saints-Pères, ayant reçu l'année d'avant, pour Folle qui s'ennuie... (paru chez Rieder), le prix Albert Premier, fondé à Paris à l'initiative de Grasset.

        J'ajouterai que je ne connaissais que très superficiellement l'antoinisme lorsque j'eus ainsi l'idée de le prendre pour sujet d'un livre. Mais je fus aidé par un second hasard, c'est que j'avais eu pour bon camarade le fils du professeur Delcroix. Il m'introduisit dans les milieux où l'antoinisme s'était développé et où les souvenirs étaient encore frais. Pendant six mois, j'allai fréquemment dans la région de Seraing et de Mons-Crotteux, village natal du Père, j'interrogeai beaucoup de gens, j'interrogeai aussi les paysages, et je me souvins aussi de ce que mon enfance de fils d'ingénieur et plus tard les fréquentations et camaraderies de la vie aux tranchées m'avaient appris de la vie ouvrière du pays de Liège.

    Robert VIVIER

     

    Bulletin de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Française,
    Bruxelles, Tome LII - n°3-4, année 1974, p.283-285 & p.287-288


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