• Antoine le Guérisseur (Le Jour, 9 février 1936)

    Antoine le Guérisseur
    UN PROPHÈTE AU PAYS DE LIÉGE

        Il ne faut pas confondre les antoinistes avec les antoniens. Les antoniens sont une secte fondée en Suisse, au début du dix-neuvième siècle, par un certain Antoine Unternoehrer, d'origine protestante. Cette secte ne pratique aucun culte et ne reconnait d'autre loi que la conscience individuelle. Les antoinistes sont les adeptes de Louis Antoine, ancien ouvrier du pays de Liége, né dans la confession catholique, devenu guérisseur et thaumaturge, et qui, après s'être livré à la pratique du spiritisme, prit figure de prophète dans les premières années de ce siècle. Le père Antoine, comme l'appelaient ses disciples, est mort en 1912. Les deux religions différentes portent également le nom d'Antoinisme.
        M. André Thérive, on s'en souvient, a décrit des milieux d'antoinistes français dans son roman « Sans Ame » (1), l'un des essais de psychologie populaire les plus profonds qui aient paru depuis la guerre.
        C'est encore M. Thérive qui persuada Robert Vivier d'écrire la Vie du père Antoine, qui vient de paraitre, sous ce titre « Délivrez-nous du Mal » (2).
        L'ouvrage n'est pas sans rappeler, littérairement, « La Vie d'un Simple », de Guillaumin. Il procède du même naturalisme honnête et se distingue par les mêmes vertus : soumission à l'objet, modestie du ton, émotion contenue et diffuse. Cet art scrupuleux fuit les lumières vives comme s'il pensait que, là où commence l'éclat, finit la sincérité. La grandeur du respect que l'auteur éprouve à l'égard des menus faits prête à chaque détail, en dehors de sa signification propre, une sorte d'orgueil d'humilité.
        Le danger de cette manière, c'est que le gris sur gris accable à la longue. A cela l'écrivain répondra : « Mon sujet est tel lui-même ». Ce sont, en effet, les destins asservis, les milieux pauvres et résignés, que cette esthétique un peu dolente, un peu morne choisit de préférence pour thème à ses peintures.
        Notez cependant qu'ici une lueur couve dans les fumées et les poussières du charbon : aux enfances sages et pieuses d'Antoine, à son apprentissage dans la mine, à son temps de caserne, à son mariage avec Catherine, à l'époque de ses voyages et de ses métiers divers (ouvrier métallurgiste, concierge, encaisseur, marchand de légumes) succèdent les années qu'on peut appeler sacerdotales.
        L'un des rares mérites de cette étude réside précisément dans la sûreté avec laquelle l'auteur nous fait passer par degrés insensibles de la période effacée à la période illuminée. Les tableaux réalistes de la campagne wallonne, les traits de mœurs empruntés à la vie des petites gens s'entrelacent à l'histoire toute intérieure d'une vocation religieuse, puis à celle, non moins étrange, d'une prédication et de la formation d'une secte.
        L'antoinisme réunit aujourd'hui une foule d'adeptes que d'aucuns, qui exagèrent peut-être un peu, évaluent au nombre de 300.000. La religion compte, en Belgique, une quarantaine de temples. Il y a deux temples antoinistes à Paris. On en trouve encore à Vichy, à Nice, à Monaco, à Tours, à Nantes, à Lyon, à Valenciennes.
        Si l'on met de côté certains caractères extérieurs qui lui sont particuliers (liturgie, cérémonial, costume des desservants, calendrier des fêtes, etc.), l'antoinisme présente, au fond, des analogies curieuses avec la christian science, voire avec les méthodes du pharmacien Coué. Ici et là, même principe : celui de la « guérison par l'esprit », comme dit Stéfan Zweig.
        Mais ce qu'il y a d'émouvant dans l'antoinisme, c'est l'humilité de ses origines. Il a pris source dans la conscience pure d'un simple, et de là s'est élevé, je n'ose pas dire avec prétention, mais avec une confiance naïve, jusqu'à devenir un corps de doctrine.
        C'est le mouvement inverse des religions établies. Celles-ci se penchent du haut de la chaire sur leurs ouailles. L'organisation séculaire du culte, sa grandeur, sa gloire, ne sont pas, quelquefois, sans mettre une distance énorme entre l'officiant et les fidèles, entre le consolateur et les affligés, Alors, au sein même du troupeau, Il arrive qu'un nouveau prophète se lève, il parle à ses frères de plain-pied, confondu qu'il est dans leurs rangs pressés, dans l'odeur âcre et sainte d'une sueur commune, et les malheureux l'écoutent, et l'hérésie fleurit.

                                                              François PORCHÉ.

    (1) et (2) Grasset, éditeur.

     

    Le Jour, 9 février 1936


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  • Vivier a donné son chef-d'œuvre du genre avec Délivrez-nous du mal, une biographie documentée et romancée d'Antoine le guérisseur. Les lecteurs de ma génération qui ont, comme moi, passé leur enfance dans la région sérésienne, ceux qui n'avaient pas de «cathédrales pour uniques montagnes», mais les cheminées de hauts fourneaux, les belles fleurs des charbonnages et les terrils, tantôt plaines de jeux, tantôt secours naturel pour les pauvres qui venaient «ramasser» les escarbilles, ces lecteurs peuvent trouver dans Délivrez-nous du mal des images d'un réalisme cru que l'âge et la transformation du bassin mosan transforment aisément en nostalgie. On y retrouve ces hommes et ces femmes tout de noir vêtus qui se rendaient au culte du Père et de la Mère Antoine, ces autres hommes et autres femmes, habillés «normalement» quant à eux, catholiques ou libres-penseurs, qui se glissaient un peu honteux au fond de cours discrètes pour aller confier leurs misères aux guérisseurs, guérisseurs ou spirites antoinistes en qui ils mettaient leurs derniers espoirs.

    Mais Robert Vivier romancier ne s'est pas fait sans raison le chantre de cette atmosphère surannée. Lui, qui n'a rien d'un mystique, s'est penché sur l'incroyable destinée d'un ouvrier devenu prêcheur et pape d'une secte, pour mesurer la force persuasive d'une spiritualité purement humaine, quand elle s'adresse à la misère et à la souffrance des humbles.

    Délivrez-nous du mal est un grand roman, et il n'a pas vieilli. Pas plus que n'a vieilli Mesures pour rien, cette évocation frémissante d'un adolescent comme les autres qui, après des expériences apparemment stériles, découvre l'âge adulte avec détermination quand il comprend qu'il arrive un moment dans la vie «où plus aucun amour n'intercède»...

    Jacques de Caluwe, Portrait d'auteur - Robert Vivier
    Revue Lectures 15, sept-oct 1983 (Calaméo)


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  • Délivrez-nous du mal par Robert Vivier (L'Homme libre, 30 mars 1936)

        «o» Délivrez-nous du mal, par Robert Vivier (éditions Bernard Grasset). C'est une sorte de biographie romancée de Louis Antoine que nous offre ici M. Robert Vivier. Louis Antoine était un simple ouvrier mineur de Liége, excellent ouvrier qui fit quelques économies grâce à son travail en Allemagne et en Pologne. Revenu s'établir dans son pays natal il eut la grande douleur de perdre son fils et cela le fit verser dans le spiritisme et par là il en vint à construire une religion personnelle, à aller jusqu'à la métaphysique pour reconstruire Dieu et établir une croyance nouvelle. Guérisseur, en outre, Louis Antoine trouva auprès de ses concitoyens une audience peut-être imprévue même pour lui et sa religion s'étendit au delà même des frontières belges. Elle survécut à sa mort survenue en 1912 et « l'antoinisme » aujourd'hui compte encore de nombreux temples, a ses rites, ses prêtres et ses fidèles. La doctrine entièrement basée sur le fait que l'esprit ne peut que créer l'esprit et non la matière apparaît assez faible du point de vue métaphysique et le conduit à des conclusions parfois surprenantes.
        M. Robert Vivier a évoqué avec vie et vérité cette existence curieuse et d'un genre tout particulier.

    L'Homme libre, 30 mars 1936


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  • Délivrez-nous du mal par Robert Vivier (L’Œuvre, 29 sept 1936)

        Délivrez-nous du mal, par Robert Vivier. C'est l'histoire, nullement romancée, de Louis Antoine, le Guérisseur, cet ouvrier mineur des environs de Liége qui créa une religion dont les temples, les prêtres et les fidèles sont aujourd'hui nombreux dans le monde entier. « L'Antoinisme » avait déjà piqué la curiosité d'André Thérive, qui le met en scène dans son roman Sans âme. Et c'est d'ailleurs, Thérive qui a conseillé à M. Robert Vivier d'écrire cette intéressante biographie de l'homme du peuple thaumaturge. (Grasset.)

    L’Œuvre, 29 septembre 1936


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  • Robert Vivier - La Mort du Père Antoine (1936)

        L'annexe du livre Robert Vivier, l'homme et l'œuvre (actes du colloque organisé à Liège le 6 mai 1994 à l'occasion du centenaire de sa naissance, sous la direction de Paul Delbouille et Jacques Dubois, Librairie Droz, 1995, 142 pages) donne une bibliographie complète de l'auteur, dont La Mort du Père Antoine, Récit, (publié dans « Cassandre », Bruxelles, du 18 janvier 1936).

        La revue Cassandre était une hebdomadaire publié entre décembre 1934 et août 1944. Son rédacteur en chef, le critique d'art et journaliste Paul Colin, germanophile donna un côté de plus en plus national-socialiste avec le temps au titre. Paul Herten en devint directeur en 1942 après l'assassinat de Paul Colin par un étudiant résistant, Arnaud Fraiteur.

        "Le sous-titre allait attirer bon nombre de jeunes artistes et d'écrivains : « hebdomadaire belge de la vie politique, littéraire et artistique ». Feuille bruxelloise de droite, polémique, incisive et souvent méchante, attirée par l'ordre nouveau fasciste, Cassandre présentait non seulement des critiques mais aussi des textes littéraires d'écrivains belges, de bon niveau parfois."
    Frans De Haes, Dominique Rolin et la Belgique, décrypatage des origines,
    in Les écrivains francophones interprètes de l'histoire: entre filiation et dissidence
    Beïda Chikhi et Marc Quaghebeur (dir.), Peter Lang, 2007, p.79

        "Vivier écrivit dans la revue de Paul Colin de 1934 à 1936. Il y publia, entre autres, quelques articles sur les lettres italiennes (par exemple La poésie italienne d'aujourd'hui, I et II, respectivement in Cassandre, 23 février 1935, p. 5 et 30 mars 1935, p. 5). Comme on le sait, Cassandre collabora avec l'occupant allemand dès l'automne 1940. Mais, en dépit des positions personnelles de Colin, elle se signala, du moins jusqu'en 1936 et la violente campagne contre le gouvernement Van Zeeland qu'elle mena alors, par un certain pluralisme politique et accueillit au cours de ses premières années des textes d'écrivains idéologiquement aussi opposés que Robert Poulet et Charles Plisnier."
    Laurent Beghin Notes sur l'œuvre de Robert Vivier russisant
    in Le Bulletin de l'académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique
    Tome LXXXII N 3-4 - Année 2004, Bruxelles, note 57, p.77 


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