• Le père Antoine et son biographe, M. Robert Vivier (Pourquoi pas _, Bruxelles, n°1133, 17 avril 1936)

    Le père Antoine et son biographe :
                       M. Robert Vivier

        Les lecteurs de ce journal qui ont dépassé la quarantaine
    se souviennent du père Antoine. Le père Antoine fonda
    aux environs de 1906, une religion nouvelle qui étendit un
    instant son emprise dans toutes nos provinces, et surtout
    dnas les régions industrielles de Wallonie, Louis Antoine
    était ouvrier métallurgiste; son destin n'eut rien de remar-
    quable jusqu'à ce qu'il eut atteint l'âge mûr, exception
    faite d'un accident de jeunesse, homicide, tout à fait invo-
    lontaire, d'un camarade de régiment, qu'Antoine tua net,
    en manoeuvre, ayant laissé par inadvertance une cartouche
    à balle dans son fusil.
        Antoine, fint son service, travailla en Allemagne, en Rus-
    sie, et se maria, puis il revint s'installer à Jemeppe, y jouit
    de quelque aisance et sans doute fut-il mort obscur si sa
    vie n'avait été désolée par la perte d'un fils unique déjà
    adulte.
        Comme il était prostré par ce deuil, il eut l'occasion de
    pénétrer dans un milieu spirite. Ce fut son chemin de
    Damas. Il se sépara du catholicisme orthodoxe, étudia
    Allan Kardec, se mit à opérer des cures dont certaines fu-
    rent stupéfiantes et, traduit en justice, parvint à établir,
    comme le dit excellemment son biographe M. Robert
    Vivier, « qu'il n'exerçait pas l'art de guérir, ce qui est
    interdit par la loi, mais qu'il guérissait effectivement, ce
    qui est autorisé. » 

    Pourquoi pas ?, Bruxelles, n°1133, 17 avril 1936


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  • Robert Vivier, romancier

    Le 18 octobre 1974, des amis de Robert Vivier se sont réunis à la Bibliothèque Royale Albert Ier pour fêter l'auteur de Chronos rêve à l'occasion de son 80e anniversaire. M. Roger Brucher introduisit cette amicale séance d'hommage ; M. Roger Foulon, Président de l'Association des Écrivains Belges, célébra Vivier poète ; enfin M. Albert Ayguesparse, Directeur de l’Académie, évoqua le romancier dans une allocution que nous publions ici.

     

    […]

        Le tissu des romans de Robert Vivier, faut-il le dire ? est le tissu de la vie de tous les jours, ourdi de détails quelque peu terre à terre, de péripéties en apparence insignifiantes mais dont le poids, si léger qu'il soit, agit sur le cours lent du récit. De fait, Robert Vivier est un écrivain intimiste, et il le reste paradoxalement jusque dans Délivrez-nous du mal, cette vie romancée du père Antoine, de ce guérisseur de la région liégeoise dont il a relaté l'étonnante aventure avec une curiosité qu'il ne songe guère à dissimuler.

        La parution de Délivrez-nous du mal, en 1936, constitue à mes yeux un événement assez inattendu dans l'œuvre de Robert Vivier. Le père Antoine, voilà bien un personnage qui sort de l'ordinaire, de la moyenne humaine, du gabarit propre aux héros du roman populiste. Il se dit détenteur du prestigieux pouvoir de guérir et, pourquoi le nier ? il est entouré d'une aura d'ambiguïté. A première vue, rien vraiment ne pouvait laisser prévoir que Robert Vivier pût s'attacher à pareil type d'homme. La manière de légende populaire qui entoure cet ancien ouvrier métallurgiste, l'émotion qu'il suscite en créant une secte religieuse « les Vignerons du Seigneur », ses pratiques de thaumaturge, tout, chez Louis Antoine, appelé d'abord le Généreux, puis le Guérisseur, et à qui l'on finit par donner le nom de Père, tout semble en contradiction évidente avec les théories que professe Robert Vivier à propos de la création romanesque. Et pourtant, cela ne l'empêchera pas d'écrire un livre dont l'ampleur et le lyrisme tempéré, mais soutenu, font songer par endroits à une fresque déployée autour d'un personnage qui, malgré sa renommée grandissante, ne posa jamais au messie. En dépit des apparences, c'est l'humanité du père Antoine qui a séduit Robert Vivier, plus que le destin hors-série que semble être la vie d'Antoine le Guérisseur. En racontant l'histoire de ce fondateur d'une nouvelle religion, c'est au premier chef l'histoire d'un homme qu'il raconte, l'histoire d'un homme très simple, issu du peuple, et qui resta proche du peuple, bien qu'il se crût investi d'une puissance et d'une mission surnaturelles.

        Robert Vivier, enfant, fut sans doute intrigué par quelque temple de briques fréquenté par une poignée de fidèles, comme je fus moi-même intrigué par le petit sanctuaire que ceux-ci édifièrent dans ma commune, au sud de Bruxelles. Robert Vivier entendit parler de l'antoinisme, de cette aventure insolite qui prit dans plusieurs régions de Wallonie le visage d'une religion, et cet événement singulier fit son chemin en lui et revêtit les couleurs d'une passionnante expérience humaine. Pour composer la vie romancée du père Antoine il fallait, au départ, un instinct de faiseur de romans, mais aussi une complicité sentimentale doublée d'une générosité secrète et agissante. Par le plus heureux des hasards, ces éléments disparates se trouveront rassemblés. Élargissant le cadre de cette biographie romancée, Robert Vivier s'est attaché à décrire, autour du père Antoine, le peuple des mineurs et des métallurgistes du pays de Liège au siècle dernier, tout un monde de travailleurs dont l'intelligence pour les choses de la mine, du fer et du verre est universellement réputée.

        Fidèle à ce qu'il appelle tantôt la « vérité des moyennes », tantôt « le réalisme des moyennes humaines », Robert Vivier observe avec une sorte de connivence fraternelle les ouvriers de son pays, les soldats des tranchées, les gens du peuple promus, par son génie créateur, au rang de personnages romanesques. Il nous introduit de plain-pied dans leur existence même et fait jouer comme sous nos yeux les ressorts les plus cachés de leur vie. Que cette vie soit d'apparence banale, qu'importe ! Ce qui compte pour ce peseur d'âmes, c'est la nature et la forme du bonheur dont rêvent ses personnages. Dans la solitude des jours de pluie, dans la boue du front, dans l'ennui d'une existence manquée ou mesquine, cet appétit de bonheur, si ténu qu'il soit, constitue, avec l'idée du temps qui passe, un autre thème majeur de l'œuvre de Robert Vivier. […]

     

    Post-scriptum d'une lettre de Robert Vivier à Albert Ayguesparse.

        Permettez-moi, sur le terrain des faits, de préciser un peu ce que vous dites des raisons qui auraient pu m'amener à écrire une vie du Père Antoine.

        Au cours d'une conversation avec André Thérive, qui s'était intéressé aux adeptes parisiens du Père à l'occasion de son roman Sans âme, j'avais dit qu'un de mes professeurs à l'athénée de Liège se trouvait être Delcroix, l'un des principaux disciples du Guérisseur. « Vous avez connu Delcroix ? me dit Thérive. Vous connaissez donc l'antoinisme ? Pourquoi n'écririez-vous pas une vie du Père ? » Il songeait à une collection qui devait s'appeler « les Grands Illuminés ». Celle-ci s'arrêta après deux volumes parus, mais lorsqu'un an plus tard j'eus terminé mon enquête et mon livre, Thérive présenta le manuscrit aux éditions Grasset, et c'est sur rapport de Gabriel Marcel que celles-ci en décidèrent l'édition. Je n'étais pas un inconnu pour la maison de la rue des Saints-Pères, ayant reçu l'année d'avant, pour Folle qui s'ennuie... (paru chez Rieder), le prix Albert Premier, fondé à Paris à l'initiative de Grasset.

        J'ajouterai que je ne connaissais que très superficiellement l'antoinisme lorsque j'eus ainsi l'idée de le prendre pour sujet d'un livre. Mais je fus aidé par un second hasard, c'est que j'avais eu pour bon camarade le fils du professeur Delcroix. Il m'introduisit dans les milieux où l'antoinisme s'était développé et où les souvenirs étaient encore frais. Pendant six mois, j'allai fréquemment dans la région de Seraing et de Mons-Crotteux, village natal du Père, j'interrogeai beaucoup de gens, j'interrogeai aussi les paysages, et je me souvins aussi de ce que mon enfance de fils d'ingénieur et plus tard les fréquentations et camaraderies de la vie aux tranchées m'avaient appris de la vie ouvrière du pays de Liège.

    Robert VIVIER

     

    Bulletin de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Française,
    Bruxelles, Tome LII - n°3-4, année 1974, p.283-285 & p.287-288


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  • Vivier's ''Délivrez-nous du mal''

    OVER BOEKEN

    „ANTOINE DE GENEESKRACHTIGE”

    Vivier’s „Délivrez-nous
    du mal”.

    Een merkwaardige
    Belgische secte.

    GEROMANCEERDE LEVENS-
    BESCHRIJVING.

     

    VORIG jaar werd voor de eerste maal de Albert I-prijs toegekend, die in Frankrijk werd ingesteld om de aandacht te vestigen op een Belgisch Franschschrijvend auteur. De prijs viel ten deel aan Robert Vivier. Wie in België aandacht verleenen aan de Fransche letteren, hadden deze bekroging niet algewacht om met sympathie en belangstelling den groei te volgen van dezen schrijver groei van een zeer eerlijke toewijding en een zeer zuiver litterair geweten.

        Robert Vivier is professor aan de Universit te Luik, – zijn intellectueele vorming is kennelijk aan zijn jongste boek Délivrez-nous du Mal (*), dat wat de stof betreit met wetenschappelijke nauwgezetheid is opgebouwd. Maar zijn eerste geheimen ontsluierde hij in zijn verzenbundel Déchirures, post-Baudelairlaansche poezie met nochtans een scherp eigen karakter en zonder alcohol of gift.

        Het is een vrij naturlijke gang van zaken dat de dichters naar den roman over aan langs den weg der zelfbelijdenis. Robert Vivier schreef een psychologischen roman Non alvorens met zijn boek Folle qui s’ennuie de subjectieve literatur te verlaten. Op laatstgenoemden roman werd zelfs het etiket populisme geplakt. De personages behoorden tot den stand der nederigen, wat niet wegnat dat zij een zuiver Vivier-conflict doormaakten: een breuk tusschen het dagelijksche van het leven en het verlangen daarbuiten. Om deze bondige voorstelling volledig te maken dient nog te worden vermeld, dat de Fransche Académie aan een essay van Robert Vivier Originalité de Baudelaire haar onderscheiding hechtte.

        Délivrez-nous du Mal, met als ondertitel Antoine le Guérisseur, is van alle boeken van Robert Vivier het grootst opgezet. Het bevat ongetwijfeld bladzijden, die tot de schoonste behooren die hij heeft geschreven met dien eigen stijl, dien zin voor nuances, die zuivere teederheid, die van Robert Vivier een soort calligraaf maken, in den zoeden zin van het woord. Zoo geknischt, zoo gaaf, zoo zuiver atmosferisch wordt in het Fransch maar weinig geschreven en er moet niet beperkend worden aan toegevoegd: in België. De schriftuur dekt hier overigens geheel de wijze van voelen en denken van den schrijver, die er een is van genegen begrijpen en meeleven. Dit schrijven is daardoor bijna een werk van liefde, een zich oplossen in, een zich uitwisschen voor de gestalten, de landschappen, het avontuur van het boek.

        Een in sommige opzichten merkwaardig geestelik avontuur, dat van le „père Antoine” mystisch avontuur van den grondlegger van het Antoinisme. Le père Antoine en het Antoinisme? Een nota aan het eind van het boek vat de gegevens samen, die in Delivrez nous du Mal zijn geromanceerd. In 1845, werd nabij Luik in een mijnwerkersgezin Louis Antoine geboren, gevoelige ingetogen jongen, die zich door godsdienstzin en levensernst onderscheidde, – een die eerlijk aan de eigen vervolmaking werkte. Als knaap reeds arbeidde hij in de mijn. Later werd hij metaalarbeider, vestigde zich in Duitschland, trouwde, reisde naar Polen. In de geboortestreek teruggekeerd werd hij voor spiritistische praktijken gewonnen en bleek de gave der geneeskracht te bezitten, – vooral nadat hij zich in beproevingen, o.a. den dood van zijn zoon, had gesterkt.

        Als „Antoine-de-Geneeskrachtige” of nog „de mildhartige Antoine” kreeg hij ettelijke aanhangers onder de armen en misdeelden, onder de zieken en gebrekkigen. Gerechtelijke vervolgingen verminderden niets aan zijn werkracht. Van het spiritiste keerde hij zich af, om een nieuw spiritualisme te verkondigen in exempelen en geschriften, – strijd voor den geest en de innerlijke verbetering. Toen hij in 1912 stierf, had hij duizenden aanhangers. Het Antoinisme overleefde hem. In 1922 telde het in België 22 tempels. Er bestaan Antoinistische tempels in een achttal Fransche steden. o.a. te Parijs. Men spreekt thans van 300.000 Antoinisten, die in den vroegeren mijnwerker hoe langer hoe meer een godheid zien. Er is een belangrijke bibliographie over het Antoinisme ontstaan.

        Délivrez-nous du Mal zat in deze bibliographie wellicht een der allereerste plaatsen innemen, niet omdat de schrijver met het Antoinisme sympathiseert, maar om de ce romanceerde monographie om dit te leven stellen van le père Antoine” op een zoo objectieve manier dat de goede, milde volksgenezer er op de natuurlijkste wijze tot volle ontplooiing komt en dat zijn nieuwe leer, zijn betrekkelijk nieuwe leer, als de vrucht voortkomt van zoo’n man, zooals de peer de vrucht is van den perelaar. Le père Antoine” lééft in dit boek. Het Luiksche landschap leeft er prachtig in mee. Het goede, eenvoudige volk dat weldra de Antoinistische secte zal vormen, niet minder. Al dit leven wordt tevens levens, verklaring intelligent begrijpen van Antoine zijn leer en zijn invloeid. Intelligenter verklaring” is wellicht niet denkbaar. Het mystisch avontuur wordt er vanzelfsprekend door.

        Zoo vanzelfsprekend zelfs, dat avontuur te veel is gezegd. Wie dit uitstekend geromanceerd essay over Antoine en het Antoinisme heeft gelezen, wéét er alles van, althans van Antoine en zijn aanhangers. Van zijn tegenstanders, de onverschilligen”, de ongeloovigen”, de natuurlijke opponenten, merkt men weinig, te weinig en meer als simpele aanduiding dan als romandramatiek. Het leven van de secte naast een geopenbaarden godsdienst, zonder enige wrijving, treft mij als een leemte. Ik mis een gevecht tusschen le père Antoine en een pastoor.

        Overigens heeft het objectivisme – hoezeer ook door Vivier met genegenheid voor zijn personages en hun omgeving zijn eigen Luiksche omgeving, gevoelig gemaakt – zelden zooveelte ver gesloten of niet ver genoek. De helft van het boek, gewijd aan een doodgewoon menschenleven, het intiem en verborgen leven van Antoine, is een voortreffelijk genuanceerd verhaal, dat eenvoudig en subtiel aanspreekt. Het deel over het openbaar leven van Antoine, dat met zijn spiritistische séances aanvangt, het leven van den nieuwen profeet, treft meer als document vol begrip dan als meesleepende of afstootende mystische ervaring. Alles is verklaarbaar, ook Antoine en het Antoinisme. Maar men eindigt met te wenschen, dat dit objectivisme zou worden verlaten voor de kniebuiging van een nieuwen geloovige” of den ironischen monkel van den toeschouwer met zin voor humor. Nu ziet het boek er uit als een monument, dat met objectief goed begrip in allen objectieven ernst is opgericht, aan het Antoinisme, in den toon en den stijl die zou passen voor het Boedhisme of het Christendom. Daardoor doen sommige pathetische bladzijden onbehaaglijk aan het op den voet volgen van het groeiproces bij „le père Antoine” en zijn secte omslachtig.

        Dit neemt niet weg, dat Robert Vivier over belangrijke artistieke middelen beschikt. In zijn grisailleschilderingen kon hij gevoelig veel nuances vatten. Hij kan naar blijkt ook een groot opzet aan: een type doen leven, een land, een volksschare.

                                                       M. ROELANTS.

    *) Grasset – Parijs.

     

    De Telegraaf (19-03-1936)
    [source : delpher.nl]

     

    Traduction : 

    DES LIVRES

    "ANTOINE LE GUÉRISSEUR"

    "Délivrez-nous du mal" de Vivier

    Une remarquable
    secte belge

    BIOGRAPHIE ROMANCÉE

    POUR la toute première fois, le Prix Albert Ier, créé en France pour attirer l'attention sur un auteur belge de langue française, a été décerné. Le prix a été décerné à Robert Vivier. Ceux qui, en Belgique, ont prêté attention à la littérature française, n’avaient pas attendu ce sacre pour suivre avec sympathie et intérêt le développement de la croissance de cet écrivain d’un dévouement très honnête et d’une conscience littéraire très pure.
        Robert Vivier est professeur à l'Université de Liège, - sa formation intellectuelle est évidemment celle de son dernier livre
    Délivrez-nous du Mal (*), construit avec rigueur scientifique en la matière. Mais ses premiers secrets se révèlent dans son recueil de vers Déchirures, poésie post-Baudelairienne, qui n'en a pas moins un caractère propre, les alcools et les narcotiques en moins.
        C'est tout à fait naturel que les poètes passent au roman sur le chemin de la confiance en soi. Robert Vivier a écrit un roman psychologique, non avant de quitter la littérature subjective avec son livre
    Folle qui s'ennuie. Ce dernier roman a même été qualifié de populisme. Les personnages appartenaient à l'état d'humilité, ce qui n'enlève rien au fait qu'ils sont passés par un pur conflit propre à Vivier : une rupture entre la vie quotidienne et le désir extérieur. Pour compléter cette performance concise, il convient de mentionner que l'Académie française a décerné sa distinction à un essai de Robert Vivier Originalité de Baudelaire.
        Une aventure spirituelle en quelque sorte remarquable, celle du "père Antoine", aventure mystique du fondateur de l'Antoinisme. Le père Antoine et l'Antoinisme ? Une note à la fin du livre résume les données qui ont été romancées dans
    Délivrez nous du Mal. En 1845, près de Liège, naît dans une famille de mineurs Louis Antoine, un garçon sensible et discret, qui se distingue par son sens religieux et le sérieux de sa vie, celui qui travaille honnêtement à sa propre perfection. Enfant, il travaillait déjà dans la mine. Plus tard, il est devenu ouvrier métallurgiste, s'est installé en Allemagne, s'est marié, s'est rendu en Pologne. De retour dans sa région natale, il fut conquis par les pratiques spirites et s'avéra posséder le don du pouvoir de guérison, surtout après s'être fortifié dans les épreuves, dont la mort de son fils.

        Sous le nom d’"Antoine-le-Guérisseur" ou encore d’"Antoine-le-Généreux", il eut plusieurs disciples parmi les pauvres et les démunis, parmi les malades et les déficients. Les poursuites judiciaires n'ont pas empêché son travail. Il s'est détourné du spiritisme, pour proclamer un nouveau spiritisme par l’exemple et l’écrit, - lutte pour l'esprit et l'amélioration intérieure. Quand il est mort en 1912, il avait des milliers de disciples. L'antoinisme lui a survécu. En 1922, il y avait 22 temples en Belgique. Il y a des temples Antoinistes dans huit villes françaises, dont Paris. Nous parlons aujourd'hui de 300 000 Antoinistes qui, parmi les anciens mineurs, voient en lui de plus en plus une divinité. Une bibliographie importante sur l'Antoinisme a émergé.

        Délivrez-nous du Mal prend probablement l'une des premières places dans son œuvre, non pas parce que l'écrivain sympathise avec l’Antoinisme, mais à cause de la monographie romantique de faire vivre le "père Antoine" d'une manière si objective que le bon et doux guérisseur du peuple s'épanouit de la manière la plus naturelle et que sa nouvelle doctrine, sa doctrine relativement nouvelle, comme le fruit d'un tel homme, comme la poire est le fruit du lynx, prend forme. "Le père Antoine" vit dans ce livre. Le paysage liégeois y vit magnifiquement. Les gens bons et simples qui formeront bientôt la secte Antoiniste, pas moins. Toute cette vie prend aussi vie, expliquant intelligemment la compréhension de la doctrine d'Antoine et de son influence. Une "explication" plus intelligente n'est peut-être pas concevable. Cela rend l'aventure mystique évidente.
        Si évidente, même, qu'on en a trop dit sur cette aventure. Quiconque a lu cet essai excellemment équilibré sur Antoine et l'Antoinisme sait tout à ce sujet, à tout le moins au sujet d’Antoine et de ses disciples. Quant à ses adversaires, les "indifférents", les "incrédules", les adversaires naturels, on les rencontre peu, trop peu et plus comme une simple indication que comme un drame romantique. La vie de la secte à côté d'une religion révélée, sans aucune friction, me frappe comme un vide. J'ai raté un combat entre le père Antoine et un curé.
        Par ailleurs, l'objectivisme - même si Vivier a rendu son propre environnement liégeois sensible à l'affection qu'il porte à ses personnages et à leur environnement - a rarement été aussi fermé ou presque. La moitié du livre, consacrée à une vie humaine ordinaire, la vie intime et cachée d'Antoine, est une histoire délicieusement nuancée, qui séduit par sa simplicité et sa subtilité. La partie sur la vie publique d'Antoine, qui commence par ses séances spirites, la vie du nouveau prophète, apparaît plus comme un document plein de compréhension que comme une expérience mystique irrésistible ou repoussante. Tout s'explique, y compris Antoine et l'Antoinisme. Mais on termine en souhaitant que cet objectivisme soit abandonné pour la mise à genou d’un "nouveau croyant" ou le moine ironique du spectateur avec le sens de l'humour. A ce moment, le livre ressemble à un monument qui, objectivement, a été érigé avec une bonne compréhension objective de tous les objectifs de sérieux, pour l'Antoinisme, dans le ton et le style qui conviendrait pour le bouddhisme ou le christianisme. Cela rend certaines pages pathétiques, inconfortables à suivre de près le processus de croissance du "père Antoine" et de sa secte.
        Cela ne change rien au fait que Robert Vivier dispose de moyens artistiques importants. Il a su saisir beaucoup de nuances dans ses peintures de la grisaille. Apparemment, il peut gérer une grande configuration : faire vivre un type, un pays, une foule.

                                                       M. ROELANTS.

    *) Grasset – Paris.


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  • Délivrez-nous du mal - Les Nouvelles littéraires 22 février 1936

     

     LE LIVRE DE LA SEMAINE

    Délivrez-nous du mal 

    N'ayant point coutume de prédire le passé,
    je n'affirmerai pas que Robert Vivier de-
    vait inévitablement se faire le biographe
    d'Antoine le Guérisseur. On n'a pourtant
    pas oublié qu'il débuta par une importante
    étude sur Baudelaire, le poëte catholique
    qui souffrit, comme Antoine, d'avoir ren-
    contré le « prêtre incompetent ». De plus,
    le romancier Robert Vivier, compatriote de
    Louis Antoine et lauréat du Prix Albert Ier,
    est un ami des populistes. Lui-même déclare
    qu'André Thérive, peintre des antoinistes
    parisiens, Tui suggéra d'écrire la vie du
    Père Antoine. Sans parler de prédestinations
    avouons que l'entreprise bénéficiait d'une
    assez rare union de circonstances favora-
    bles.
        Elle offrait aussi des difficultés dont la
    principale consistait à nourrir sans arbi-
    traire une narration continue de la carrière
    d'Antoine pendant ses années obscures. J'i-
    gnore si tous les détails de cette première
    partie sont authentiques, mais je sais qu'ils
    le paraissent. En effet, la tradition rapporte
    que, dès l'enfance, Antoine a reçu de mys-
    térieux avertissements. Que ces épisodes
    significatifs s'inscrivent avec tant de natu-
    rel dans le récit de Vivier, cela prouve que
    tout le reste a été recréé selon un esprit de
    fidèle intelligence.
        Sans impliquer la moindre abdication,
    cette sympathie nous aide à comprendre
    l'évolution humaine de Louis Antoine. Ro-
    bert Vivier en marque finement les étapes :
    la caserne de Bruges où Antoine apprend à
    connaitre « les autres », l'accident qui le
    rend responsable d'un homicide, la mort de

     son fils qui le convaincra du néant de la

    matière. Alors nous sentons comment sa
    suprême joie s'est identifiée à son pouvoir
    d'apaiser la souffrance, qu'elle soit physique
    ou morale. Délivrez-nous du mal (1) : ce
    titre évoque, non moins qu'Antoine le Gué-
    risseur, Antoine le Généreux.
        Car les deux surnoms conviennent à celui
    qui répondait aux médecins : « Je n'exerce
    pas l'art de guérir, c'est le don de guerir
    que j'ai. » L'unité de la vie d'Antoine réside,
    ainsi que Vivier le montre, dans son obéis-
    sance aux voix intérieures qui lui dictaient
    sa conduite. Après l'avoir détaché du catho-
    licisme, elles l'ont fait renoncer au spiri-
    tisme, à une « trop facile idolatrie de l'au-
    delà ». Chaque ancienne foi qu'il rejetait,
    il l'abandonnait pour ce qu'il jugeait être
    « une foi plus pure ». Quand il fonda le
    Nouveau Spiritualisme, il concevait l'aven-
    ture humaine comme l'histoire d'un retour
    à la source primitive de l'Amour. 
       Dans le succès de l'antoinisme verrons-
    nous seulement le triomphe d'une personna-
    lité exceptionnelle ? Croyons-en plutôt Ro-
    bert Vivier qui retrouve dans cette doctrine
    une expression du « pays de Liége où le
    peuple a abandonné l'Eglise parce qu'elle
    ne lui semblait plus sa maison, mais où il
    a gardé des mains prêtes à se joindre ».
    Jusque, dans l'édifice métaphysique d'An-
    toine, dans cette « machine à faire du bon-
    heur avec la vieille misère », reconnaissons
    avec Vivier le travail où un bon ouvrier a
    mis tout son art et son coeur. Alors nous
    unirons dans un même respect une belle
    vie et un beau livre. 
                                René LALOU.

     (1) Aux éditions Grasset.

     


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  • […] La bonté, c'est elle qui règne sur vos quatre romans. Délivrez-nous du mal est le titre caractéristique de l'un d'eux. C'est l'histoire d'Antoine le guérisseur, fondateur de ce culte qui connut quelque importance au pays de Liège et qui s'étendit jusqu'en France. Roman de la foi, car il y a mieux que de la crédulité dans cette réunion des affligés autour d'un être simple qui prétend les guérir en élevant leurs âmes, et qui pour cela leur commande de s'aimer les uns les autres et aussi de ne pas voir le mal. Ne voir nulle part le mal : c'est peut-être à cause de ce précepte que vous vous êtes pris pour l'antoinisme de ce zèle de sympathie. Ni le mal, ni le risible. Pas un personnage méchant dans votre monde romanesque ; et même les ridicules y sont dessinés avec une tendresse qui se défend de trop visiblement sourire. Je n'en veux pour exemple que M. Delcroix. M. Delcroix était un antoiniste lettré, le théoricien du culte, dont il rédigeait les textes ou aidait le Père Antoine à les rédiger. Nous l'avons bien connu, vous et moi, car il fut notre professeur de troisième à tous deux. Je vous confesse que j'avais gardé de cet excellent homme, et du prêche antoiniste qu'il nous faisait au cours, un souvenir caricatural ; je ne pouvais le revoir qu'avec les mêmes égaiements cruels qui furent à ses dépens ceux de ma quinzième année. Or, de cet illuminé méconnu par les jeunes sots dont j'étais, votre livre trace, à petites touches exactes et douces, la plus attendrissante figure. Vous ne dissimulez ni les distractions comiques du personnage, ni les naïvetés de sa foi nouvelle, ni le dommage que fait dans sa famille son accès mystique, mais il y a dans votre manière d'approcher ces déformations d'une foi pure quelque chose de médical, un tact fait d'une connaissance profonde, et toujours, et avant tout, d'une grande bonté. Car vous avez perfectionné l'enseignement de notre professeur de troisième : vous voyez le mal, et vous aimez malgré le mal.

    Délivrez-nous du mal est un des deux romans que vous avez marqués au signe du populisme. Vous avez adhéré à cette école, vous qui pouviez si bien ne vous réclamer que de vous-même. Mais ne sont-ce pas les originaux seuls qui peuvent sans risque accepter une doctrine d'école, parce que seuls ils ont la puissance de la façonner selon leur génie ? Pour m'expliquer le populisme de certains auteurs, j'ai parfois été tenté par cette hypothèse : c'est que pour un esprit pétri de raffinement s'il peut y avoir dans cette élection des milieux simples, d'ouvriers ou de petits bourgeois, quelque chose comme une délectation de dépaysement, une forme de l'exotisme. Mais chez vous en tout cas le populisme n'a pas cette origine esthétique et un peu suspecte. Vous aimez le peuple d'abord parce que vous le connaissez ; n'avez-vous pas vécu, pendant quatre ans, au contact du pauvre qu'était le soldat d'infanterie, n'avez-vous pas vous-même été ce pauvre ? Puis vous l'aimez parce que vous avez courageusement résolu d'aimer les hommes, et que le peuple est fait de l'immense majorité des hommes. Vous n'y apportez d'ailleurs aucun esprit de classe. Sans doute votre populisme est aristocratique, aussi peu populacier que possible ; on n'y voit pas de filles, de mauvais garçons, d'ivrognes ni d'hommes traqués ; on n'y parle pas l'argot, mais un français humble et pur, à la limite de nos patois, un doux français de frontière, d'ailleurs discrètement indiqué et que vous devez peut-être à votre sang de français « de l’intérieur » d'avoir pu si bien discerner et chérir ; et ce français fleurant un peu notre accent qui chante, les gens qui le parlent sont tous des êtres bons, même s'il sont leurs défaillances, et l'on aimerait vivre dans leur humanité. [...]

     

     

    Réception de M. Robert Vivier le 10 mars 1951.

    Discours de M. MARCEL THIRY

    Bulletin de l'Académie Royale de Langue & Littérature Françaises,

    Tome XXIX – N°1, Mars 1951, p.32


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