•  Jumet - Panorama du Bassin de Charleroi et Église de Gohyssart

    Chez les Spirites de Gohyssart.

     

        Je ne sais si la tragique impression du pays minier s’atténue sous le ciel d’été. Pour moi, j’en ressens l’horreur plus profondément peut-être par les belles journées, quand le firmament dépourvu de nuages n’est pourtant pas bleu, mais gris, mais souillé par la poussière qui s’élève incessamment de la terre, quand un impassible soleil fouille les toits noirs des maisons, creuse les interstices des pierres, illumine de sa radieuse ironie les visages flétris des travailleurs.
        Pays où se peut exercer l’imagination d’un Dante moderne, pays de désespoir où la nature se refuse à cohabiter avec l’homme, où les arbres ne sont plus que des sarments, où l’herbe est brûlée par le feu intérieur qui ronge la terre; c’est une ville immense, une ville noire, avec des carrefours qui sont d’immenses plaines, des horizons où toujours se découvrent des agglomérations de maisons noires, groupées (comme des moutons près de durs bergers) autour des cheminées, et partout, dominant les toits et les monuments, ces tas de scories qui paraissent des tumuli monstrueux entassés sur la fosse de morts lamentables et innombrables.
        - Les ouvriers, ici pourtant, me dit-on, sont souvent des résignés.
        - Bel exemple de passivité...
        - Ce que vous allez voir vous dénoncera les sources où ils puisent leur tranquillité.

     

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        Nous sommes à Gohyssart, près de Jumet, à quelques kilomètres de Charleroi. Il y a fête : des drapeaux flottent aux maisons, des guirlandes de papiers coloriés traversent les rues ; dans un orgue lointain, un saltimbanque moud de la musique dolente. Nous sommes venus ici pour assister à une séance de spiritisme. Gohyssart possède un groupe spirite assez important.
        - Le spiritisme ! à quelle foi se raccrochent donc ces malheureux ? Comment s’est répandue cette croyance ? A-t-elle beaucoup d’adeptes ?
        Et des gens du pays, des gens sérieux, étendent la main vers l’horizon, où la poussière noire insulte le ciel.
        - Dans l’agglomération de Charleroi, il y a au moins vingt mille adhérents fervents spirites et pratiquants. Ils sont répartis en cinq cents groupes, ayant leurs séances, leurs prières, leurs évocations.

     

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        Une petite maison très propre, dont la porte s’ouvre sans transition sur la plus grande chambre, voici le temple du culte. Au mur, des images morales ; sur la cheminée, un Christ, des vierges : rien d’extraordinaire.
        Voici le maître du logis ; il est aussi le chef du groupe. C’est un vieillard, au front élevé, aux yeux clairs ; d’un langage incorrect, mais d’idées logiquement enchaînées. Il nous raconte que deux étrangers, gens de loi ou curieux, sont venus tout récemment lui demander si ses pratiques pouvaient prolonger ou diminuer la vie humaine. A quoi il a répondu par une négation indignée et une profession de foi.
        Mais les fidèles entrent.
        Leur aspect est varié. Ils appartiennent à toutes les classes de la société. Il y a parmi nous des commerçants de Charleroi, un peintre déjà célèbre, un avocat, des journalistes, des ouvriers. Tout ce monde est croyant, sauf votre serviteur, qui s’avoue un mécréant, mais à qui on a dit : « Vous verrez et vous croirez ! » et qui, se faisant l’âme aussi simple qu’il peut, empli de bonne volonté, attend.
        Les extraordinaires figures ! Nous sommes cinquante dans une salle étroite et basse. Le long d’un mur, il y a de vieilles femmes, trois surtout, aux traits plissés, aux fronts ridés, à la bouche ravinée ; elles ont le teint jaune, une lueur de vieux rose s’efface à leurs pommettes ; vêtues de caracos roses, bleus, gris clair, elles semblent trois vieilles Grâces fanées.

     

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        Au centre de la salle se trouve une table ronde. Le président en occupe la place la plus proche de la cheminée. Les « médiums », au nombre de six, sont en face de lui, assis. Ce sont quatre femmes et deux hommes (rien extérieurement ne dénote leurs rares qualités) : des ouvriers, une ménagère, je crois, et une commerçante de Charleroi, celle-ci étant douée, paraît-il, d’une double vue qui devient en quelque sorte une prescience.
        - La séance est ouverte, dit le président.
        Elle commence par un cantique chanté avec ensemble, avec ferveur ; autant que j’en saisis les paroles, ce cantique ne serait pas désavoué par de stricts catholiques. Mais comme il finit, une femme médium, une vieille femme, assise, tordant ses mains, râlant, les épaules secouées, se débat, repousse quelque chose d’invisible, se démène jusqu’à risquer de tomber à la renverse. Tout le monde la regarde pieusement et froidement ; elle se calme enfin. On m’explique bas :
        - C’est sa petite fille morte qui veut se réincarner en elle et à qui elle se dérobe pour des raisons.
        Le président lit une longue prière. Il invoque le Dieu tout-puissant, maître des êtres ; il appelle les bons esprits, repousse les mauvais esprits. La prière est longue ; toutes les lèvres la récitent à mi-voix.

     

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        Un silence, puis un médium se raidit, crispe ses mains et, les yeux fermés, parle :
        - Chers frères et sœurs !...
        Toute l’assistance en chœur répond :
        - Bonjour, cher esprit !
        - Je suis votre guide...
        Le guide est l’ange gardien spécialement préposé à la séance. Il nous donne d’excellents conseils de morale et de vertu par le truchement de celui dont il a pris le corps. Puis il nous dit :
        - Au revoir !
        On répond :
        - Au revoir, cher esprit !
        Soudain, une autre femme médium, râlant, suffocant, les narines sifflantes, la bouche éperdument ouverte, se renverse. C’est exactement le spectacle d’une terrifiante agonie. Les mains de la femme font le geste de hâler son corps à un câble invisible. A cette mimique extraordinairement expressive, tout le monde a compris.
        - Vous vous êtes pendu ? demanda-t-on.
        Le médium fait signe : Oui.
        Nous avons parmi nous l’âme d’un suicidé ! On récite pour lui une prière spéciale. On l’interroge. Il croit sentir toujours à son cou la corde fatale ; depuis des années, il se sent étranglé, suspendu. On m’explique : certains morts se sentent pendant des temps interminables, des siècles parfois, dans la même situation. L’expiation du suicide est douloureuse. Combien faudra-t-il d’incarnations successives pour effacer la faute ?...
        Un à un, tous les médiums parlent. Les uns demandent des prières ; un noyé sent l’eau qui lui remplit la bouche ; un pasteur d’âmes qui a fait le bien toute sa vie se demande pourquoi il est plongé dans la nuit ; un enfant de dix-huit mois se demande ce qu’il a fait dans ses avant-dernières incarnations ; puis passent des ouvriers des villages voisins. On leur demande leurs noms, la date de leur mort, leurs professions. Ils répondent. On me dit :
        - Voulez-vous contrôler ces renseignements ? Je l’ai fait cent fois avec succès ; inutile que je recommence...
        Pour tous ceux qui passent on récite une prière ; on les réconforte. Il y a des gens angoissés qui demandent si un bien-aimé disparu ne va pas se manifester. Et on comprend le prestige étrange de ce culte. La terreur de la mort ne pèse plus sur les épaules humaines, et les vivants continuent avec les en-allés la conversation interrompue.
        Un des médiums-femmes prend un crayon ; sa main est secouée d’un tremblement fébrile, puis elle écrit, écrit sans se lasser : c’est un médium-écrivain.
        Un médium parle : « Je ne sais plus rien, je ne vois rien, je suis dans le brouillard insondable ; mais une voix s’élève qui me dit : La Vérité planait sur le monde avant que la Science vînt lui offrir de fallacieux secours... L’homme s’en va vers la Vérité, d’hypothèses en hypothèses, qui toutes, les unes après les autres, s’écroulent... »
        On demande :
       - Qui donc êtes-vous ? cher esprit.
        - Je suis Paul Bert.
        Le médium en qui vient de s’incarner Paul Bert est un simple ouvrier lamineur.
        Puis, par le même médium, c’est Allan Kardec qui parle, lentement, d’une voix entrecoupée ; le langage est parfois très incorrect, quelquefois parfait ; la pensée est parfois haute, parfois banale. Le discours est long : il dure une demi-heure. Les vieilles femmes somnolent. Elles se réveillent quand on récite la prière, et toutes ces vieilles bouches sans dents, ces mentons de bois semblables à celui de Polichinelle, se meuvent pour exprimer les mêmes désirs de lumière, de rafraîchissement et de paix.
        Il est 6 heures. La température dans cette salle étroite est étouffante. Tous ces gens ont préféré venir se pencher sur le gouffre de l’au-delà plutôt que de boire par cette lumineuse après-midi la lumière et le soleil des vivants.
        - Peut-on lever la séance ?
        Un médium se sent frôlé par un esprit qui souffle : Oui.
        Une dernière prière, et les fidèles se dispersent, graves, émus comme il sied à des gens qui sentirent flotter toute une après-midi sur leurs fronts les linceuls des morts invisibles.

     

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        - Vous êtes convaincu ?
        - Hum ! vous n’estimeriez pas ma foi si elle était si prompte.
        Mais, pour des raisons d’ailleurs plus sentimentales que scientifiques, je crois à l’entière bonne foi des acteurs de la scène. Le désir de converser avec les morts, vieux comme le monde, a entraîné les hommes souvent dans des pratiques étranges. Ici, il contribue à élever les âmes et les cours, et l’ironie serait sacrilège envers tous ces douloureux qui tâtonnent dans le brouillard en y cherchant l’étreinte fugitive d’un disparu.

     

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        Le train, aux yeux rouges, fonce comme un taureau dans les ténèbres. Aux vitres défile la fantasmagorie du pays noir. Brèves apparitions de carcasses d’usines, de rails, de lampadaires électriques et de baies ouvertes où flambent des fournaises ; devant le feu, des démons humains passent et repassent.
        Ah ! si la voix des morts berce les dolents humains qui rêvent et, comme une chanson, les charme sur le chemin poudreux, si des fantômes nous invitent à les suivre par la voie lactée ou poudroient les soleils, on imagine aussi la terreur, le désespoir infini des damnés, démons de la fournaise ou de la mine, penseurs, rêveurs, poètes, dont le front se bute à tant d’obstacles marmoréens et qui désormais se savent condamnés, sans recours, à l’immortalité.

     

    Léon Souguenet, Les Monstres belges, 1904


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  • Poulseur - Maison du peuple    L'AU-DELA
    ET LES FORCES INCONNUES
    UN VILLAGE SPIRITE 

        Toutes les négations, toutes les railleries des matérialistes se briseront à des faits. L'orgueil scientifique, qui ne permet plus que de croire en ses dogmes, souvent précaires et changeants, trouvera de vives résistances dans la naïveté populaire ; elle construira d'autres temples avec les ruines des précédents. Là où le, catholicisme faiblit, le spiritisme se lève. 
       C'est une « leçon de choses » qui vient de m'être donnée et que je veux rapporter ici, en tête de cette enquête. Il existe en Belgique, ou mieux en Wallonie, tout près de Liège, un village d'ouvriers carriers qui est en grande partie spirite. Ces travailleurs, qui ont échappé à la tutelle de l'Eglise, n'ont pu se contenter de la libre-pensée et de l'athéisme pur et simple, et ils ont reconstitué, au début de notre vingtième siècle, ce culte des morts qui fut, d'après Fustel de Coulanges, l'auteur de la Cité antique, la première religion de l'humanité. 
       Dimanche, étant à Liège, je fus rendre visite au citoyen Foccroule, directeur du Messager, journal spirite. C'est un brave homme, sans prétentions, qui a été et est encore, malgré son âge, un excellent mécanicien. Il gagne sa vie avec ses mains et il ne rougit pas d'être du peuple. En ceci il se rencontre avec Tolstoï qui, quoique grand seigneur, préfère a la vie oisive le métier de cordonnier. Je crois bien qu'il est aussi socialiste, et il a l'amitié de M. Demblon, un des leaders de ce parti. Je serrai sa main ronde avec plaisir : j'appréciai sa mine d'honnête homme encadrée d'une barbe blanchissante. 
       - Puisque vous êtes curieux de nos phénomènes, venez donc avec moi à Poulseur. Aujourd'hui je me repose, et je crois que vous ne perdrez pas votre temps en voyant un village spirite et en assistant à ses cérémonies. Seulement pressons-nous, car il faut prendre notre train à Guillemins tout de suite afin d'arriver avant neuf heures. C'est alors que les esprits se manifestent et que tous les nôtres vont au temple. 
       En route, le citoyen Foccroule m'édifia sur les progrès de la religion des morts dont il est, en Wallonie, un des pontifes. 
        - « Le quart à peu près de la population de Liège est spirite. Ah ne croyez pas que nos fidèles soient capables, comme nos premiers chrétiens, de mourir pour leur foi ni même de l'avouer. Les Liégeois sont avant tout prudents. Par exemple, j'ignore le nom d'un bon nombre de mes abonnés ils se font adresser poste restante, sous des initiales, notre journal. Etant des avocats, des juges, des personnages officiels ou encore des colonels ou des généraux, ils n'osent se compromettre devant la majorité bien-pensante, conservatrice, catholique qui nous gouverne. N'empêche que, lorsque Léon Denis ou Gabriel Delanne viennent chez nous donner des conférences, nous réunissons plus d'un millier d'assistants. Récemment même, Léon Denis, le grand apôtre spiritualiste, a parlé dans l'élégante salle de l'Emulation, et il a eu assez de succès pour que le président lui fît l'honneur de le raccompagner presque chez lui. Ah ! monsieur, c'est que nous travaillons pour les idées, sans intérêt personnel. Ma femme écrit elle-même les bandes des invitations et ma fille empaquette les livres de propagande. Tout ça pour la cause. Il en est de même chez les gens simples que vous allez voir. Ils ont souffert pour leur croyance aux esprits ; mais la persécution ne fait qu'augmenter le zèle des personnes sincères. 
        Je regardai par la portière le délicieux paysage, pittoresque sans âpreté, les rives de l'Ourthe, les vallons frais, les collines auprès desquelles les villages se groupent. Maisons blanches et propres sous leur toit d'ardoise, petites rues placides où des groupes endimanchés causent sans fracas. 
       - Je suis né ici, me dit le citoyen spirite avec une naïve fierté. C'est là que près de la terre, au bruit des sources, j'ai écouté les petites voix de la nature qui m'ont appris que rien ne meurt. 
       Enfin les carrières de Montfort dressent leurs cimes horizontales et nues le grès apparaît sur leur versant, les entrailles de la terre se révèlent. Ces pierres rempliront les wagons de la gare pour devenir les pavés, des grandes villes. Malgré moi, je songe aux vieilles légendes du paganisme. Avant que Jésus n'eût tué le dieu Pan, les peuples croyaient que des esprits' habitaient dans les cavernes naturelles et dans celles que creuse la main des hommes. C'étaient de petits dieux qui se vengeaient d'être dérangés de leurs silencieux domaines par des espiègleries de gnomes et de follets Maintenant ils sont devenus les esprits. 
       Nous voilà attablés à la petite auberge du village, devant une pinte de bière de saison. Le liquide inoffensif mousse dans nos verres. C'est la cousine du citoyen, une spirite naturellement, qui tient l'estaminet. A elle, vint se joindre une femme en tablier, aux yeux intelligents et aux joues émaciées que, Foccroule me présenta comme la plus ardente spirite du pays. C'est la veuve de Joseph Leruth qui, avec le cousin de Foccroule, importa le culte des esprits chez les carriers de Poulseur. Tout de suite je sentis que j'avais affaire à une apôtre elle en avait la familiarité, la parole abondante, le geste expressif. 
       - Vous tombez bien, monsieur : nous allons commencer la cérémonie tout à l'heure, pendant que « les autres » seront à la messe. Nous avons choisi la même heure pour leur tenir tête. Venez chez moi, vous allez voir le drapeau. 
      Nous entrons dans une maisonnette bien modeste, mais tenue avec cette propreté stricte qui est le luxe des pauvres. Le portrait d'Allan Kardec s'étale au-dessus de la cheminée, bien en évidence. Contre le mur, un travail de femme, gauche, et touchant sur un carton, des fils de couleur entrelacés représentent une masure, comme il y en a tant en ce village, et l'habitant est une tête d'enfant avec des ailes. Au-dessous il est écrit : « Moi et ma maison nous servirons l'Eternel. » 
       L'horloge de l'église sonne neuf heures. Sur la porte, des familles de carriers attendent que le drapeau soit sorti de sa boîte pour former le cortège. La fille des Mme Leruth, une vraie « demoiselle de la ville » en corsage clair, aide sa mère à sortir l'enseigne. L'étoffe noire se déploie avec ses devises dorées. J'y lis : « La mort n'est que la fin d'une de nos étapes vers le mieux. » Et encore : « Craindre la mort, c'est la méconnaître. » La mère adapte à la hampe l'écusson, où est peinte une main qui tient un flambeau. « Vers Dieu -par la science et la charité » y est-il écrit. Elle-même lève la bannière, et me voilà mêlé au cortège, sous la garde du mécanicien Foccroule. Je suis entouré de femmes d'enfants et d'ouvriers en bourgeron bleu repassé pour la circonstance manœuvres qui travaillent loin du soleil, dans tes abîmes du grès ; épinceurs, qui ont laissé à la maison leur marteau ; appareilleurs, en tenue presque de bourgeois, comme des contre-maîtres. Nous sommes bien une centaine.
        - J'ai été une fameuse catholique avant de devenir spirite, m'avoua la bonne Mme Leruth ; mais maintenant, comme on dit chez nous, c'est « malé », c'est fini ! La rupture a eu lieu avec le curé, le jour de la Sainte-Barbe. Nous étions tous les spirites ensemble dans l'église ; alors, le curé mit la main sur l'épaulé de mon mari, qui était le premier, comme toujours, et lui dit : « Leruth et votre compagnie, je ne peux pas vous confesser. »  – « Ne me touchez pas ! » qu'il dit. Et nous sommes sortis tous et nous ne sommes jamais revenus depuis. 
       Nous passions en ce moment devant l'église. D'autres habitants de Poulseur s'y rendaient, Les deux troupes se jetaient des regards de côté, mais il n'y eut aucune provocation, car l'habitude arrondit les angles du fanatisme. 
        Le temple spirite est tout près de là, un peu plus haut, sur le versant d'une colline verdoyante de sapins, que domine un vieux château écroulé, palais, d'après la légende, de Charlemagne et des quatre fils Aymond. Il est situé entre le cimetière et la Maison du Peuple, C'est un édifice plus élevé que les autres, avec un toit d'ardoise très aigu qui simule un clocher. Dans l'angle du sommet, un œil rayonne ; deux devises y convergent, partant de la base du toit et suivant l'ardoise. L'une dit : « Il n'y a de foi inébranlable que celle qui peut regarder la raison face à face dans tous les âges de l'humanité. » L'autre dit la phrase fameuse qui résume l'évangile d'Allan Kardec, et que j'ai lue aussi sur sa tombe au Père-Lachaise : « Naître, mourir, renaître, progresser sans cesse, telle est la loi. » Au centre, deux mains en plâtre se joignent et, au-dessus, une frise de vigne en fleur atteste la renaissance de ce paganisme antique et du culte de Dymisos dans les mystères… Le spiritisme est bien la renaissance du dieu Pan.
        Le président prend place dans l'unique fauteuil : c'est Léon Foccroule, le cousin de mon mécanicien et le propriétaire du terrain où est bâti le temple. « Prions », dit-il. La demoiselle au corsage clair ouvre un petit livre noirci comme un grimoire et lit une invocation au « Dieu clément et miséricordieux qui permet le commerce avec le monde spirituel pour notre avancement ». Et elle le supplie de sa voix chantante pour qu'il « éloigne les esprits légers et moqueurs ». 
       Maintenant, on parle à voix basse, comme dans une véritable église j'examine la salle. Elle est ornée de devises encore ! Décidément ces braves carriers les aiment. Elles affichent une libre pensée, sœur du protestantisme. Il est dit, par exemple, que « la conscience ne doit ses comptes qu'à Dieu et que « son domaine est interdit à tous les tyrans ». Une carte astronomique, un poêle, une table de bois, une clochette, des pliants forment tout le mobilier. Le mécanicien me chuchote à l'oreille :
        - Nous avions autrefois un crucifix au-dessus du buste d'Allan Kardec, mais depuis nous l'avons remplacé par un Jésus magnétiseur. 
       En effet, je distingue dans la demi-obscurité une chromo, représentant le Christ qui guérit le paralytique. 
       Un « chut» énergique rétablit le silence. Mme Leruth pâlit encore elle a fermé les yeux et il me semble que ses joues émaciées ont un rayonnement. 
       - C'est un cantique que les esprits eux-mêmes nous ont donné… et tout entier, musique et paroles. 
       La médium prélude en effet : ce chant est d'une lenteur énervante et les vers pourraient être signés par un maître d'école devenu décadent. L'impression n'en est pas moins profonde. Ces fronts, recueillis, creusés par de longues rides, ces mains noircies de prolétaires, ces visages émerveilles et anémiques d'enfants, ces beaux yeux pâles d'ouvrières, dans cette pénombre de catacombe, reportent à des époques mystiques, alors que les premiers chrétiens, aussi simples que ces pauvres, célébraient leur rite secret. La foi y est ardente, presque visible, réellement comme un fluide épars.
    Heureux celui qui croit,
    Heureux qui marche droit 
       Dans tes chemins. 

    Aussi toujours, Seigneur,
    Règne dans notre cœur,
    Car notre vrai bonheur
    Est dans tes mains ! 

    Pour toi rien n'est couvert :
    Lis dans le livre ouvert 
       De notre cœur. 

    Donn' nous l'amour, la foi,
    Et l'espérance en toi
    Avec la charité
    Envers l'humanité. 

    Mais un grand jour viendra
    Que tous on s'aimera (sic)
    En véritables frères…
    L'épreuve du malheur,
    Rend tous les hommes frères. 

        Je ne souris même pas à ces couplets crédules et puérils. La voix faiblit, comme mourante, Je sens tout le rêva que peuvent fournir ces cerveaux, à planer dans l'air. Plusieurs fillettes tombent en transes : l'une change de personnalité, prend une frêle voix plaintive pour raconter l'aventure d'une pauvre enfant perdue dans les bois, en attendant sa mère qui était allée mendier pour elle et qui est morte de faim. 
       - Elle vient souvent dans nos séances, m'explique le mécanicien ; cette désincarnée recommence sans cesse chez nous, dans le corps du médium, la douloureuse aventure qui précéda son abandon et son dernier soupir. 
       Et les plaintes reprenaient… « J'ai faim, j'ai faim ! disait la voix. Petite fille, n'avez-vous pas vu ma mère ? Elle est habillée en noir' avec un fichu rose dans son cou. Je cherche après depuis hier soir. Petite fille, dites-lui qu'elle m'apporte à manger… » 
      Dans le corps d'une autre enfant tombée en extase, un autre esprit raconte l'histoire d'une noble dame emmurée dans son château : une séquestrée romantique !
        D'autres fillettes, médiums-écrivains, sont agitées d'un délire graphomane. Leurs mains crispées au crayon bondissent sur un papier grossier pris à l'épicier, et c'est la détresse racontée des pauvres femmes qui furent, pendant leur vie, battues par des maris ivrognes, ou des conseils, des principes de morale d'esprits anonymes. Alors, c'est comme une trouée dans l'au-delà. 
       - On serait trop malheureux, s'il n'y avait que cette vie, me disait Mme Leruth. 
       Et je m'explique l'attention pieuse de ces ignorants qui pensent écouter à travers les crises de leurs propres « éfants » ils ne sauraient les tromper, pourtant –  la voix des morts qui, comme eux, autrefois, souffrirent quand ils vécurent, et goûtent enfin le repos tant attendu, le long dimanche éternel…
        L'heure passe, en ce trouble qui tient à la fois de la religion et du magnétisme. Une nouvelle prière pour les « esprits souffrants » clôture la séance. La porte s'ouvre, une bouffée d'air nouveau arrive l'oppression qui me tenait s'allège. Mme Leruth reprend son drapeau ; elle est redevenue parleuse et les fantômes se sont dissipés :
        - Joseph est venu me parlait aujourd'hui encore ; les morts ne sont pas des absents, mais des invisibles. Il m'a expliqué ce qui se passait quand on s'en va. « Il semble, m'a-t-il dit, qu'on s'endort dans une chambre et qu'on se réveille dans une autre. C'est pas plus malin que ça !» Vous ne voulez pas voir le drap mortuaire et le brancard où nous mettons nos défunts ? Ces jours-là sont de grandes cérémonies spirites. Ah ! les esprits, nous leur devons tout. Quelquefois les patrons nous font la guerre à cause d'eux, mais ils finissent toujours par arranger nos affaires. Ainsi tenez, ma grande fille, elle est venue au monde un jour de séance. A peine née, on l'a portée dans le temple, et les esprits l'ont bénie ; aussi c'est le seul enfant que je n'ai pas perdu. Et c'est d'elle – ils me l'avaient bien dit – que me vient tout mon bonheur. 
       Cependant le cortège s'est reformé derrière le drapeau dont la mère Leruth est si fière, et les poitrines réconfortées par le souffle de l'Invisible entonnent avec une ardeur nouvelle le long des rues du village de Poulseur où quelques Vierges restent encore dans leur niche au-dessus des portes – le chant des résurrections :
        Nous mourrons mais pour renaître : 
       La vie n'est qu'un doux sommeil. 

    Jules Bois. Le Matin, 26 juillet 1901.

     

    Reparu dans Le monde invisible en 1902. On constate peu de changement. Les deux derniers vers deviennent cependant :

        Nous mourrons mais pour renaître : 

        La mort n'est qu'un doux réveil. 

    Suit une note que voici : M. Lanne, pasteur au consistoire de la Mothe-Saint-Hervey [correction manuelle : la Mothe-Saint-Héray, près de Niort, Deux-Sèvres], frappé de certaines ressenblances entre sa religion et certaines formules spirites, m’écrivit lorsque ce chapitre eût paru dans le Matin pour me demander si le spiritisme de Poulseur et même le spiritisme en tant que doctrine n’étaient pas les fils prodigues de la religion réformée. Je lui répondis que dans le cas présent il se pouvait que quelques cantiques protestants aient été adoptés par les spirites, sans doute sous l’influence du temple, qui, à Sprimont, village très voisin de Poulseur, réunit un groupe assez considérable de fidèles, et encore, plus je pense, par une  opposition commune contre le catholicisme. Mais comme les protestants n’ont pas de prières pour les morts et pensent qu’après le jugement qui suit le dernier soupir, il ne reste plus rien à faire pour l’âme, j’imagine qu’il y a un abîme entre le christianisme réformé et le nouveau spiritualisme.

     

    Note 5 (paru en complément dans Le monde invisible, 1902)
    L'église spirite.
        Après avoir visité Poulseur et Jemmeppe-sur-Meuse, je m'assurai qu'ils n'étaient point en Belgique des cas isolés et que deux autres agglomérations importantes pratiquaient aussi l'evangile d'Allan Kardec : Chapelle-les-Herlaimont, près de Morlanwez, et Gohissard. Mais il suffisait d'esquisser le type de village spirite. A Poulseur, les spirites, d'accord avec les socialistes, gouvernent la commune et sont échevins. C'est là un cas spécial, mais je puis dire, sans exagération, que dans chaque ville de Belgique, de France, d'Italie, de Hollande, d'Angleterre (je parle des pays qu'en Europe j'ai plus particulièrement visités), il existe des groupes spirites. En dehors et à côté se forme une petite élite qui est occultiste ou théosophe. 
       En tout cas occultistes, théosophes, spirites sont certainement en France, à eux tous, bien plus nombreux que les israélites et les protestants réunis.
        Ces groupes croient tous à l'existence de Dieu et de la survie et pensent en avoir des preuves expérimentales.

    NÉCROLOGIE 

    M. LÉON FOCCROULLE 

    Un de nos frères en croyance les plus dévoués, M. LÉON FOCÇROULLE, Vice-Président de la Fédération spirite Liégeoise, s'est désincarné à Poulseur (Belgique), le 4 avril dernier (1903), à l'âge de 63 ans. 

    Le 6 avril, au seuil du modeste temple spirite élevé à Poulseur par nos amis, M. Oscar Henrion a dit « la prière à Dieu pour ceux qui viennent de quitter la terre ». Puis, il a prononcé le discours que nous reproduisons ci-après : 

           Discours de M. Oscar Henrion. 

     

    Mesdames, Messieurs, f. et s. en croyance, 

        La mort vient encore de ravir à notre affection un de nos plus anciens et des plus dévoués frères en croyance, l'enlevant en même temps, à la reconnaissance de ses nombreux amis et à la cause du spiritisme. En effet, notre ami Léon Foccroulle, depuis plus de 30 ans, appartenait à cette phalange de la première heure, dont les rangs s'éclaircissent chaque jour, des propagateurs de la consolante Doctrine à laquelle il avait consacré tous les instants de sa vie depuis le jour où, avec son regretté ami Joseph Leruth, il lui avait été donné d'en comprendre les bienfaits. Sans cesse sur la brèche pour la répandre, il ne recula jamais devant aucune peine, ne s'effraya jamais devant aucun sacrifice pour faire partager aux autres les convictions qui étaient sa force et sa consolation. C'est de lui surtout, Frères et Sœurs, Mesdames et Messieurs, qu'il est permis de dire qu'il a passé en faisant le bien, et je ne crains pas d'affirmer que sa mémoire vivra longtemps encore dans le cœur de ceux qu'il a réconfortés par sa parole, relevés par sa charité. Quoique ne jouissant que d'une modeste fortune, il ne refusa jamais son obole lorsqu'il s'agit d'une œuvre de propagande ou d'une action charitable. Sa bourse était comme son cœur, toujours ouverte à ceux que le sort avait frappé, et son désir le plus ardent était de voir tous ceux qui l'entouraient partager sa confiance en Dieu et sa certitude d'une autre vie. N'est-ce pas dans ce but qu'il bâtit dans cette commune la première et la seule salle de réunion spirite, propriété aujourd'hui de son groupe à qui il l'a léguée par testament ? N'est-ce pas par ses soins que tant de conférences ont été données dans ce milieu, que son groupe a pu faire face aux dépenses nécessitées par les funérailles de ses membres ? Modeste à l'excès, jamais Léon Foccroulle ne voulut accepter dans le mouvement spirite que des fonctions secondaires, et c'est malgré lui qu'il fut nommé Président de l'ancienne Fédération et Vice-Président de la Fédération actuelle. Son jugement sain, sa raison éclairée n'étaient jamais consultés en vain par ses frères en croyance des différents comités dont il fit partie, de même que jamais il ne fut vainement fait appel à son dévoûment pour tout ce qui concernait la diffusion du Spiritisme. La perte de son ami Leruth fut pour lui une grande affliction, mais il sut la supporter en véritable croyant, et de nombreuses communications qu'il en obtint depuis sa désincarnation n'ont fait que fortifier sa foi et grandir son espérance. 

        Que de regrets il va laisser dans les cœurs qu'il consolait par sa parole et dans les milieux où sa charité s'exerçait sous les formes les plus bienveillantes et les plus discrètes ! Si son esprit, dégagé de ses liens matériels, plane en ce moment au-dessus de sa dépouille, qu'il doit être heureux de voir l'affliction causée par sa disparition, et que de vœux ne doit-il pas former pour que ses successeurs continuent l'œuvre à laquelle il avait voué sa vie ! 

        Vous qui l'avez connu, vous qui l'avez aimé, ne le pleurez donc pas, car nous avons la certitude que la vie dans laquelle il vient d'entrer sera pour lui la récompense de ses travaux, de ses sentiments si conformes à sa foi. 

        Hors la Charité, pas de Salut, telle fut sa devise, et à aucun moment de sa vie ses actes n'ont été en opposition avec elle. Aussi, Frères et Sœurs, avons-nous la ferme confiance, la certitude absolue dirai-je, que dès ce moment il se trouve dans la compagnie de nos bons guides et prend en pitié les misères de la vie terrestre. Sachant qu'il nous entend, je ne veux pas blesser davantage sa modestie en m'étendant sur son caractère et ses œuvres, je me contenterai donc de terminer cet éloge funèbre par l'expression de toute la sympathie qu'il nous avait inspirée et en lui disant l'espoir que nous avons qu'il nous continuera, du monde spirituel où il est, son concours fraternel. 

        Ami Léon, au nom des Spirites Liégeois en général et particulièrement au nom du Cercle Liégeois d'Etudes Spirites, reçois l'assurance que ton nom et tes œuvres vivront dans nos cœurs, lit maintenant, ami, que tu n'es plus emprisonné dans le lourd vêtement de la chair, nous te disons non pas adieu, mais au revoir. 

        « Après ce discours, dit le Messager de Liège, le cortège se forme, drapeau spirite et de sociétés diverses en tête, précédant le cercueil recouvert du beau drap du cercle de Poulseur. La fanfare joue ses airs funèbres, et là-haut, vers le sommet de la côte pittoresque souvent décrite par les touristes de la vallée de l'Ourthe, au milieu d'un cadre magnifique de hauts rochers qui reverdissent çà et là, notre ami Léon Foccroulle voit s'acheminer ce qui fut son enveloppe terrestre. Sa tombe est là, et, autour d'elle, chacun a pu entendre les bonnes paroles élogieuses tour à tour prononcées par MM. Nuss, Horion. Cl. Leruth et Casterman. 

        « Le meilleur souvenir restera dans le cœur de tous ceux qui ont pu assister à cette touchante cérémonie. » 

    Le Progrès spirite : organe de la Fédération spirite universelle, 20 mai 1903, p.78-79


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