• Un livre de M. Kurth

         Avez-vous lu le petit livre de M. Kurth, la Nationalité belge ? Non ? Eh bien, courez chez votre libraire et achetez-le sur l'heure. C'est un ouvrage excellent, que tout bon belge doit mettre dans sa bibliothèque, à côté de l'admirable Histoire de Belgique de notre grand et cher Pirenne. Et quand on a ces livres-là dans sa bibliothèque, il faut les tirer souvent du rayon et les lire et les relire, tantôt d'un bout à l'autre, tantôt par petits fragments, jusqu'à ce que l'on ait le cerveau tout imprégné de leur enseignement et le cœur enflammé de leur superbe ardeur patriotique. J'ai lu ce volume en 1913, dès qu'il a paru. Pourquoi n'en ai-je point parlé aussitôt, comme c'était mon devoir ? Eh ! que sais-je ? Je suis, je le confesse, un pauvre écrivain, affligé de soucis divers et d'une si terrible lenteur de la plume, que je ne trouve pas le temps d'écrire la centième partie des livres que je rêve et des articles que je projette. Voilà ! Mea culpa ! Mais mon retard ne justifierait pas le vôtre, si vous remettiez au lendemain la lecture que je vous conseille.
        Ce que l'on trouvera dans le petit livre de M. Kurth, ce sont des leçons données en 1905, aux élèves d'un pensionnat de jeunes filles. C'est assez dire que leur enseignement est très simple et tout familier. Il est à la portée de la jeunesse des écoles, et j'estime que tout écolier devrait l'avoir entre les mains. Mais les grandes personnes, même les plus lettrées, en feront également leur profit, car elles y trouveront maintes bonnes et belles choses que généralement elles ignorent et qu'il importe qu'elles connaissent. Et celles qui les connaissent déjà, prendront plaisir à les revoir exprimées avec une précision et une simplicité efficaces et charmantes.
        Et tout le monde, je crois, y trouvera de véritables nouveautés. L'une, la meilleure, ce sont les considérations sur le Brabant, envisagé comme l'un des principaux facteurs historiques de notre unité nationale.
        Une autre... me paraît plus contestable. Et comme j'ai aujourd'hui l'esprit fâcheusement porté à la critique, c'est de celle-ci que je veux parler. Etudiant le caractère propre du peuple belge, M. Pirenne l'a montré dans la rencontre et l'interpénétration réciproque de l'esprit germanique et de l'esprit gallo-romain. M. Kurth cherche ailleurs le caractère spécifique de notre peuple. Il croit le trouver dans une fidélité exceptionnelle à l'église catholique. Très ingénieusement, ayant rappelé que la Belgique était devenue le royaume des Francs, il cite le préambule de la loi salique : « Vive le Christ, qui aime les Francs ! » Il montre ensuite la Belgique prenant avec les Carolingiens la tête du mouvement de défense de l'Occident contre les Sarrazins, puis, avec les Croisades, la direction de l'immense effort entrepris par l'Europe contre l'Islam, effort qui se continue jusque sous le règne de Charles-Quint. Il montre enfin la Belgique luttant contre le protestantisme jusqu'à la séparation de la Hollande, luttant contre la politique anticléricale de Joseph II, contre la domination antireligieuse de la République française, contre le règne calviniste du roi Guillaume Ier des Pays-Bas...
        Certes, cela est très significatif. On voit bien que la Belgique est historiquement fort attachée au catholicisme romain. Mais la Pologne et l'Irlande le sont aussi. Et dans l'Europe méridionale, que dire de l'Espagne et de l'Italie ? Cet attachement ne paraît donc pas être le caractère spécifique du peuple belge.
        M. Kurth va jusqu'à dire que nulle hérésie « n'a jamais vu le jour sur notre sol ». Hum ! Et Tanchelin ? Et Jansénius ? Et, dans de moindres proportions, Bloemardine, et même, un tantinet, Ruysbroeck l'Admirable, dont la gloire, remise à neuf par Maurice Maeterlinck et par l'Académie flamande, chagrinait fort le bon chanoine Delvigne, curé de Saint-Josse et ferme champion de l'orthodoxie ? Il y eut aussi les anabaptistes dans le nord, et M. Georges Eekhoud nous a conté les hauts faits des « Libertins d'Anvers ». Enfin, il me semble que le terrible mouvement des iconoclastes qui ravagèrent les monastères et les églises des Pays-Bas... Mais ce mouvement-là, dira-t-on, n'est qu'un affluent du mouvement calviniste qui venait de Suisse et de France. Soit ! Le reste n'est-il pas suffisant ?... Les hérésies d'ailleurs ne naissent guère que dans les temps et les lieux où l'esprit religieux est très actif. Dès lors, est-ce louer la religion d'un pays que de prétendre qu'aucune hérésie n'y a jamais vu le jour ?...
        Dans le dernier chapitre de son petit livre, M. Kurth montre la Belgique actuelle divisée en deux partis, qu'il devrait considérer, s'il était logique, comme constituant désormais deux peuples distincts, étrangers l'un à l'autre, puisque l'un est composé de catholiques fidèles, et l'autre de libres-penseurs, d'athées et, en général, d'anticléricaux. Si la fidélité catholicisme était vraiment le caractère spécifique du peuple belge, il faudrait en conclure que les belges anticléricaux ne sont plus de vrais Belges, partant, que la Belgique est en train de se décomposer. C'est une exagération manifeste. Il n'est pas exact non plus de voir dans l'affaiblissement de l'esprit religieux d'une partie de notre population un phénomène nouveau. Au XVIe siècle, au moment où se préparait l'invasion du protestantisme, le catholicisme de beaucoup de belges était fort tiède ; il ne se réchauffa précisément qu'au choc du protestantisme. Et le passage d'un certain nombre de flamands à la religion réformée constitue un phénomène assez analogue, — mutatifs mutandis, — à l'entrée des belges du XIXe siècle dans la franc-maçonnerie. Enfin, les succès actuels de la secte des Antoinistes dans la population ouvrière de la Wallonie, ne rappellent-ils pas aussi les conversions au protestantisme du temps du Prince d'Orange et de la Ligue des Gueux ?
        Certes, la grande majorité du peuple belge est catholique et entend rester fidèle à sa foi. Je ne songe pas à nier que cette fidélité ne soit l'une des caractéristiques de ce peuple ; mais je n'y saurais voir son caractère principal, puisque, d'une part, elle est commune à plusieurs peuples, et que d'autre part elle est étrangère à une minorité assez considérable de notre population, aujourd'hui comme à certains moments du passé.
        Cela est si vrai que le catholicisme exagéré de certains chapitres de cet excellent petit livre, l'empêchera malheureusement d'être pour quelques belges le manuel patriotique qu'il sera certainement pour tous les autres.

                                                              IWAN GILKIN.

    La Belgique artistique et littéraire, tome 35 (n°120-125),
    Bruxelles, 1er avril 1914-1er août 1914
    Chronique du Mois, Les faits et les idées, p.309


    votre commentaire
  • Claude Petit-Castelli - Les sectes, Enfer ou paradis (1977)

    Auteur : Claude Petit-Castelli
    Titre : Les sectes : Enfer ou paradis
    Éditions : Ed. de Messine, Paris, 1977 (191 pages)

        Un livre qui évoque les sectes au sens large, dont les Antoinistes. Pratiquement sans erreur en ce qui concerne les antoinistes (quelques généralités et indications imprécises), il mérite d'être lu dans son entier pour comprendre le phénomène.

        Voici le chapitre consacré aux Antoinistes :

        Parmi les sectes issues du christianisme, la secte des Antoinistes est l'un des mouvements les plus sympathiques, presque une bouffée d'air pur. En effet à la différence de ses consœurs, cette secte ne demande aucune participation financière à ses fidèles, ne pratique pas l'endoctrinement à outrance, ne cherche nullement à combattre qui que ce soit, ni les religions, ni les hommes.
        Qui est cet Antoine, l'inspirateur, le chef d'une secte qui compte aujourd'hui environ vingt mille fidèles, notamment en France et en Belgique, berceau du culte ?
        Louis Antoine est né le 7 juin 1846 à Mons-Crotteux en Belgique, cadet d'une famille de onze enfants, famille de mineurs catholiques pratiquants, il fut élevé selon les principes de charité et d'humilité. A douze ans, le jeune Louis Antoine descendit à son tour dans la mine mais, trop faible, il dut travailler dans une chaudronnerie jusqu'à l'âge de vingt ans. Depuis longtemps il aimait la lecture, et préférait volontiers la solitude et le recueillement aux joies de la vie. Après son service militaire et la guerre de 1870 contre l'Allemagne, durant laquelle il tua malencontreusement un de ses camarades, il choisit de s'exiler en Allemagne pour tenter d'oublier et mieux gagner sa vie. Là, il se maria avec celle qui est devenue plus tard la mère et qui perpétua son œuvre, Catherine Collon, la sœur d'un de ses amis. Un enfant naquit de leur union. Ils revinrent vivre en Belgique, mais l'argent manquant de plus en plus, la famille Antoine s'expatria de nouveau, en Pologne cette fois. A Varsovie, ils restèrent cinq années, le temps de mettre un petit pécule de côté et de rentrer à Jemeppe-sur-Meuse en Belgique où Antoine trouva un travail de concierge dans une usine. Intervint alors dans sa vie un événement qui bouleversa sa vie.
        Un ami lui fit découvrir un cercle spirite, et lui donna à lire le livre d'Allan Kardec, le Livre des esprits. Sa voie était trouvée. Il se découvrit medium et fonda un groupe spiritualiste, les Vignerons du seigneur.
        Il s'intéresse au problème de la maladie, entre en contact spirite avec deux médecins qui lui dictent les thérapeutiques à appliquer aux patients qui commencent à venir le voir. Il impose les mains aux malades, distribue des bouts d'étoffe magnétisée. Pour Antoine, le corps ne représente rien, la guérison du corps est la conséquence de la guérison de l'âme. L'homme est naturellement bon et altruiste. Dieu n'existe pas si ce n'est dans chacun de nous. Il pense que la mort terrestre n'est qu'une désincarnation suivie presque aussitôt d'une réincarnation.
        Lorsque Antoine parle de son fameux médecin-esprit, il dit : « Il m'apparaît comme un visage lumineux. C'est la foi qui guérit. Si, par la volonté, on arrive à se persuader que l'on n'est plus malade, alors la maladie s'en va. Mais quand ceux qui viennent à moi n'ont pas la foi, alors mon guide s'en va et je reste seul. »
        Les malades en question viennent de plus en plus nombreux. Cela n'est pas du goût des médecins pratiquants qui intentent à Antoine un procès pour escroquerie et exercice illégal de la médecine.
        Louis Antoine va donc, afin de poursuivre sa mission salvatrice, abandonner sa démarche spirite pour un enseignement doctrinal plutôt philosophique, voire prophétique. En 1906, est construit le temple des Antoinistes premier de la série ; il en existe maintenant cinquante-cinq en Belgique et vingt-cinq en France. Antoine impose les mains désormais devant une assemblée et non plus individuellement. Sa vie de prophète commence : il dicte la Révélation de l'auréole de la conscience, véritable bible des Antoinistes, recueil des pensées des révélations plutôt, du père – c'est ainsi qu'on l'appelle – pour lequel « la valeur d'un enseignement réside non dans les mots mais dans le fluide qui en découle ».
        Pour les Antoinistes, la mort n'existe pas, la matière n'existe pas : l'homme, par voie de conséquences, ne peut mourir. Le fluide passe, véritable substance intemporelle qui doit amener l'homme à la pureté. Le mal est la conséquence d'un manque de foi ; or le manque de foi vient d'une hypertrophie de l'intelligence, intelligence et conscience étant incompatibles ; le mal vient donc de la science. Théorie simpliste certes, mais qui touche les gens simples épris de charité.
        Le culte est aussi réduit à sa plus simple expression. Les quatre premiers jours de la semaine, a lieu l'opération : au temple, un officiant lit les dix principes de Dieu et c'est tout, l'opération ayant pour but d'arrêter les « fluides » négatifs. Après la cérémonie, desservants pratiquent la consultation, ils donnent des conseils de tous genres. Le dimanche, est célébré le culte du recueillement durant lequel les officiants lisent des morceaux choisis dans la vie du père. Il n'y a pas de sacrements.
        Après la désincarnation d'Antoine, devenu par la force des choses une sorte de personnage mythique, c'est sa femme appelée mère qui a continué son œuvre avant de se désincarner à son tour en 1941. On assiste alors à plusieurs querelles, notamment entre les temples belges et français. Les premiers voulaient remettre en vigueur les guérisons collectives ; les autres, au contraire, se contentaient de recevoir les malades individuellement. C'est la seconde orientation qui l'emporta.
        Les frères, sont habillés de noir comme le père, avec une lévite, un chapeau haut-de-forme aux bords recourbés ; les sœurs, en jupe plissée, corsage noir, portant un châle et un bonnet, restent discrètement à l'écart. Les Antoinistes sont pour une réunification de tous les groupements religieux. « Quand nous serons pénétrés de l'enseignement du père, il n'y aura plus de dissensions entre les religions. Nous nous aimerons tous car nous aurons tous compris la loi du progrès. »
        Bien entendu, il est difficile de prendre très au sérieux le culte antoiniste tant ses dogmes semblent puérils et primaires, mais la bonté et la charité ne peuvent-elles pas parfois prendre l'aspect le plus déroutant ? Entre un Antoiniste sincère, pur et sage et un catholique décadent, est-il possible d'hésiter.

    Claude Petit-Castelli - Les sectes, Enfer ou paradis (1977)

     

    Catherine Collon appelée encore « Laurie ».
    C’est elle qui a perpétué le culte Antoiniste après la désincarnation de son mari.
    Louis Antoine, Père spirituel des Antoinistes.
    Ce beau vieillard auréolé de lumière préconisait l’amour et l’amitié entre tous les hommes.


    votre commentaire

  • votre commentaire
  • Maurice Colinon - Le Phénomène des sectes au XXe siècle (1959)

    Auteur : Maurice Colinon
    Titre : Le Phénomène des sectes au XXe siècle
    Éditions : Fayard (Collection "Je Sais, Je Crois"), Paris, 1959

    Recension :
        Ce petit ouvrage allègrement écrit résume et synthétise pour le grand public catholique les résultats des travaux de l'auteur lui-même, du R. P. Chéry, du Chanoine Verrier, du R. P. Lavaud et du présent recenseur sur les « sectes » dans notre pays. Une bibliographie sommaire termine le livre et permet de pousser plus loin l'étude. Il faut remarquer et saluer ici un progrès certain dans la typologie de l'auteur. Certes le mot « secte » est employé un peu légèrement, d'une manière en tout cas qui étonne le sociologue. Ainsi lisons-nous, p. 11 : « Tous ces mouvements, toutes ces Eglises, toutes ces Sectes... ont en commun... quelques traits..., dont le principal parait étre celui-ci : aux Ecritures, elles ajoutent généralement une « révélation » due à quelque prophète inspiré qui est supposé éclairer ou compléter la Bible ». Dans ce cas-là, et nous doutons qu'il se vérifie dans la plupart des exemples dont M. Colinon nous entretient, il faut parler de religions nouvelles, et non indifféremment de mouvements, d'Eglises ou de Sectes. Ceci dit, notre auteur divise son monde en : 1) Sectes d'Origine Protestante, 2) Sectes Guérisseuses (non-protestantes, donc), et 3) « Dissidences » catholiques Modernes. Le refus initial d'une typologie est compensé par le groupement fait par l'auteur pour les besoins de sa rédaction. Nous nous félicitons de ce pas en avant vers une classification plus nettement scientifique, regrettant seulement qu'elle n'aille pas plus loin.
                      J. S.

    source : https://www.persee.fr/doc/assr_0003-9659_1959_num_8_1_2066_t1_0178_0000_2

     

        Évoque les Antoinistes de la page 73 à 81 :

    LE « PERE » ANTOINE ET L'ANTOINISME

        Il est parfois assez difficile de comprendre comment naît une secte. Quand il s'agit d'un mouvement d'origine protestante, le processus paraît bien établi. Mais que dire des « Petites Eglises » qui ont pris naissance chez nous (ou presque), à une date récente ?
        A ce titre, l'exemple de l'Antoinisme ne manque pas d'intérêt. Il s'agit, en effet, d'un mouvement numériquement important (un million d'adeptes, affirment ses dirigeants), d'origine proche (au début de ce siècle) et dont le fondateur est né et a vécu dans cette partie de la Belgique la plus voisine de la France : la région de Mons.
        Ce qui est arrivé à Jemeppe-sur-Meuse en 1906 ne pourrait-il pas se produire encore aujourd'hui ?
        Essayons donc de revivre cette extraordinaire aventure, et de comprendre de quelle manière un homme « comme les autres » peut devenir, par étapes, un guérisseur, un mystique, un prophète, un fondateur de religion et même – aux yeux de beaucoup de ses disciples – une sorte de Dieu.

    Un homme « comme les autres »

        Dans tous les temples antoinistes, un portrait domine la salle de culte : c'est celui d'un beau vieillard dont les longs cheveux blancs, la barbe en éventail et les moustaches d'ouate épaisse auréolent le visage extasié et doux. Ce vieillard, c'est le « Père » à la fin de sa vie terrestre.
        Les biographies du « Père » Antoine sont nombreuses, et souvent contradictoires sur les points importants. Nous suivrons plus volontiers celle que lui a consacrée M. Robert Vivier, auteur sympathique à l’Antoinisme et même probablement disciple du « Père ». Pour tout ce qui concerne l'homme, elle nous guidera avec objectivité.
        Louis Antoine est né le 7 juin 1846 à Mons-Crotteux, en Belgique. Il était le cadet d'une famille de onze enfants et son stimulé par l'exemple de ses parents, pieux et charitables, le petit Louis se passionnait pour l'histoire sainte. A douze ans, il fit sa première communion. Puis il quitta l'école et, à son tour, descendit dans la mine.
        Le métier de mineur lui déplaisait. Il obtint de ses parents la permission d'aller travailler à Seraing, dans une chaudronnerie. Il y resta jusqu'à l'âge de vingt ans. A cette époque, il avait une foi fort vive et s'écartait souvent de ses compagnons pour prier à son aise. En 1866, il partit faire son service militaire. Profitant de ses instants de loisir, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main. L'aumônier du régiment, qui redoutait les effets de ces découvertes désordonnées et disparates sur un homme dénué de culture de base, lui dit un jour : « Antoine, mon ami, prenez garde aux lectures. Ce sera votre péché... » Il ne croyait pas si bien dire.
        Quand, quatre ans plus tard, la guerre éclata avec l'Allemagne, Louis Antoine fut de nouveau appelé sous les armes. Là se produisit un événement tragique, qui devait avoir sur son esprit la plus profonde influence : au cours d'un exercice, Louis tua, d'un coup de fusil, un de ses camarades. Il était si estimé de ses chefs que la sanction fut bénigne. Mais, des années durant, Louis Antoine allait se demander : « Pourquoi cette épreuve ? Pourquoi ? ».
        Démobilisé, il partit travailler en Allemagne, où les ouvriers qualifiés touchaient de hauts salaires. Au cours d'un congé, il épousa la sœur d’un de ses amis, Catherine Collon, qui attendait un enfant de lui. Le bébé naquit en Allemagne et reçut le prénom de Louis. Trois ans plus tard, le jeune ménage rentrait en Belgique et Antoine se mit à vendre des légumes avec une carriole. L'hiver, il continuait à lire beaucoup. Il s'intéressait particulièrement à la médecine, et aussi aux doctrines socialistes. Il réfléchissait, seul, durant des heures.
        Le jeune ménage était très pauvre ; presque dans la misère. Aussi Antoine décida-t-il de s'expatrier à nouveau. Cette fois, ce fut comme contremaître dans une usine de Varsovie. Le jeune ménage en revint cinq ans plus tard, avec un pécule qui le mettait à l'abri du besoin. Et Louis se contenta des modestes fonctions de concierge aux « Tôleries liégeoises », à Jemeppe-sur-Meuse.
        Son caractère avait changé. Les pensées obscures qu'il retournait dans sa tête l'avaient aigri. Il souffrait de l'estomac ; un jour même, il s'était battu et avait eu affaire à la police. Il ne pouvait même plus prier. Un prêtre, auquel il confia son désarroi, lui dit : « Méfiez-vous. Il est très dangereux de penser quand on n'a pas assez d'instruction... » Il refusa la leçon, et décida de chercher ailleurs.
        C'est alors qu'un camarade, Gustave Gony, l'introduisit dans un cercle spirite. Il lui prêta Le Livre des Esprits, d’Allan Kardec. Louis Antoine s'enthousiasma pour le spiritisme, et crut y trouver la réponse à toutes les questions qui l'obsédaient depuis si longtemps ? Bientôt, les évocations eurent lieu chez lui. Il se découvrit médium, fonda son propre groupe « spiritualiste », qui prit le nom de Vignerons du Seigneur. C'étaient ses premiers pas sur un chemin qui devait le mener très loin...

    Guérisseur, puis prophète

        En 1893, Louis Antoine eut la douleur de perdre son fils unique. Il choisit de lui faire des obsèques spirites. Un seuil décisif était franchi : Antoine quittait avec éclat le catholicisme.
        Sa foi spirite s'affermit avec l'espoir de communiquer avec son fils décédé. En même temps, il s'attache au problème de la maladie. Les « esprits » répondent à son attente. Deux d'entre eux, qui disent se nommer « docteur Carita » et « docteur Demeure » lui dictent des ordonnances. Antoine impose les mains aux malades, recommande certains remèdes, distribue des morceaux de tissu « magnétisé », édicte des régimes alimentaires. Le voici guérisseur. Et guérisseur spirite.
        Bientôt, il quitte ses fonctions à l'usine et se consacre tout entier à sa « mission ». Séances de guérison et évocations spirites vont de pair. Antoine compose un résumé des « enseignements » des « esprits » qu'il intitule Petit catéchisme spirite et que ses disciples répandent de porte en porte. On y lit notamment :
        « Les Vignerons du Seigneur guérissent les maladies, chassent les démons (mauvais esprits), ressuscitent les morts, s'entretiennent avec les disparus de ce monde, donnent gratuitement ce qui leur a été donné gratuitement. »
        Pour Antoine, le corps n'est rien. Pour le guérir, c'est à l'âme qu'il faut s'attaquer. Et lui-même n'y parvient encore qu'avec l'aide d'un guide de l'au-delà dont il donne cette description :
        « Il m'apparaît comme un nuage lumineux lorsque je dois réussir ma cure ; mais quand ceux qui viennent à moi n'ont pas la foi, mon guide s'en va, je deviens seul... C'est la foi qui nous guérit. Si nous croyons que nous allons cesser d'être malade, la maladie s'en va. »
        En 1900, les malades se pressent si nombreux qu'il faut construire une vaste salle pour les recevoir. On la décore des portraits d’Allan Kardec, du curé d'Ars et du « docteur Demeure », ainsi que d'une gravure représentant « le Christ guérissant les malades ».
        Le 19 février 1901, Antoine comparaît devant le tribunal correctionnel de Liége pour exercice illégal de la médecine. Ne fait-il pas des diagnostics, n'ordonne-t-il pas des remèdes ? Antoine est condamné, avec sursis. Comme l'écrivent ses disciples : « Un nouveau magistrat s'est levé, et du coup un mauvais fluide s'est répandu dans la salle. Il y a eu lutte de fluides et finalement Antoine a perdu. »
        Mais, comme il arrive toujours en ces sortes d'affaires, les journalistes rendent longuement compte du procès et Antoine en retire une énorme publicité. Cette condamnation le fait réfléchir. Ne pourrait-il abandonner les passes magnétiques et tout le reste pour ne s'en tenir qu'à la prière ? il le tente, et s'aperçoit très vite qu'il obtient les mêmes résultats. Son journal L’Unitif écrira : « Sans cette condamnation, il aurait continué à opérer matériellement... Ainsi les médecins et les juges lui avaient rendu le plus grand service en dissipant un doute et en lui démontrant d'une manière palpable que seules opéraient sa foi et notre confiance en lui. »
        L'affaire, peu à peu, se dégage des gestes matériels. Le Père, comme on commence à l'appeler, précise lentement sa doctrine. En 1905 paraît en librairie, sous le titre d'Enseignement, le recueil des entretiens qu'il a avec ses disciples. Les adeptes se mettent en campagne pour colporter la parole du Père.
        A cette époque, Antoine est encore un pur spirite. Il répète : « Je ne suis qu'un guérisseur, un médium comme les autres. » Et son disciple Hollange proclame, dans un hymne en vers :

                  Déjà le spiritisme se lève
                  Et conquerra le genre humain...

        Mais, un dimanche matin, Antoine réunit ses fidèles et leur dit de sa voix tranquille et douce : « J'ai reçu une inspiration, mes enfants. Nous devons abandonner les évocations et la médiumnité. Le vrai spiritisme n'est pas là. »
        Il brûle tous les exemplaires de sa doctrine et précise : « Bientôt, je vous révélerai un nouvel Enseignement. »
        Nous sommes en 1906. La salle de consultations est démolie et remplacée par un véritable Temple. Le Maître quitte ses habits ordinaires pour y paraître désormais vêtu d'une longue lévite noire, fermée du haut en bas. Chaque dimanche, pendant trois ans, il va prêcher sa nouvelle révélation qui sera imprimée aussitôt. Ce seront : « La Révélation de l’Auréole de la Conscience », suivie du « Couronnement de l'œuvre révélée » et du « Développement de l'Enseignement », les trois livres sacrés de l'Antoinisme.
        On ne parle plus des Vignerons du Seigneur. L'Antoinisme est né. Après trois années de prédication, Antoine fait retraite. Pendant six mois, il s'enfermera dans sa chambre. Même sa femme, collaboratrice de tous les instants, se verra condamner sa porte. Que faisait Antoine ? M. Robert Vivier nous le dit : « Il ajustait avec prudence les pièces d'un étrange appareil de précision, fait de mots et de pensées. Et cet appareil, qu'il montait et démontait sans trève dans le silence de sa petite chambre, sous le toit, ce n'était rien moins que l'univers »...
        A Pâques 1910, Antoine reprend sa place dans le Temple. Désormais, il renonce à recevoir individuellement ceux qui viennent le consulter. Il impose les mains à l'assemblée tout entière. Le 15 août, il consacre solennellement le Temple au nouveau culte. Le dernier pas est franchi : Antoine, le « Père », fonde sa propre religion.

     

        L'introduction également est disponible en ligne.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique