• Dr. Pierre Schuind - Guérisseur (La Meuse, 20 mai 1910)(Belgicapress)

    GUERISSEUR !

    Chronique inédite (1)

        Nous pouvons nous réjouir : des milliers de personnes déclarent avoir été guéries du cancer, de la tuberculose et d'autres maladies graves. Le remède est très simple : il consiste à soigner et guérir l'âme des malades. Sitôt l'âme guérie, le corps se débarrasse de ses maux.
        Nous savions déjà que la suggestion jouait un rôle important dans le traitement de toutes les maladies, qu'elle les guérissait parfois, mais jamais nous n'aurions eu la prétention de guérir, par cette méthode, le cancer ou la tuberculose. Tout au plus parvenions-nous, en l'employant, à diminuer les douleurs ou la dyspnée, à rendre au malade la confiance en l'avenir.
        Les lecteurs connaissent tous un guérisseur mystique dont les adeptes nombreux vont partout, jusque dans la grande presse, chanter la gloire et la puissance. C'est peut-être une personnalité intéressante, comme beaucoup pourraient l'être s'ils avaient la naïveté de croire à leur supériorité.
        C'est, dit-on, un très honnête homme.
        Je le crois volontiers.
        Mais ce que je ne puis admettre, c'est l'heureuse influence de son enseignement sur les maladies terribles contre lesquelles l'humanité se débat depuis des siècles. Une question se présente d'elle-même à l'esprit de tout homme cultivé :
        – Quel contrôle a-t-on établi de ces guérisons miraculeuses ? En existe-t-il un ?
        On demande aux gens qui se prétendent guéris autre chose que leur affirmation. A l'ouvrier qui viendra me dire :
        – Je souffrais de phtisie, le guérisseur m'a sauvé.
        Je répondrai :
        – Où sont vos certificats médicaux ?
        Je les demanderai aussi à celui qui prétendra lui devoir la disparition d'un cancer.
        Le public est naturellement porté à exagérer l'importance de son mal. Quand un malade se relève d'une pneumonie simple quatre-vingt dix-neuf fois sur cent il déclare en racontant les péripéties de sa maladie :
        – J'ai souffert d'une double pneumonie.
         Comme s'il y avait déshonneur à n'avoir qu'un seul poumon atteint !
        L'ulcère de l'estomac devient dans la bouche des gens peu instruits des choses médicales le terrible cancer.
        La désinence est la même, la confusion explique. Le premier se guérit très souvent. Le second est mortel. Le malade désespéré s'en va porteur de son pseudo-cancer consulter l'homme qui guérit. Dans son temple où des centaines de croyants unissent leurs pensées vers un être qu'ils croient tout-puissant, celui-ci apparaît différent des autres, impressionnant dans son calme, incompréhensible dans son discours. Rien que sa vue suggestionne, les cœurs naïfs se sentent dominés et l'on voit alors les paralytiques marcher, les aveugles trouver leur chemin. Ceux qui souffrent éprouvent aussitôt un bien-être parfait. Malheureusement, ces améliorations ne sont que passagères.
        Suggestion que tout cela, ni plus ni moins que l'influence produite par la salle d'attente du dentiste.
        Les paralytiques qui marchent tout à coup, est-ce donc une chose si neuve ? Les aveugles qui retrouvent la vue, les muets qui se mettent à parler, mais c'est vieux comme le monde !
        Ce qui surprendrait vraiment serait de voir allonger la jambe d'un boiteux, disparaître la convexité d'un œil myope, renaître un œil atrophié.
        Les thaumaturges n'en sont pas encore là, c'est pourquoi leurs miracles ne seront jamais admis par les gens instruits.
        On a suffisamment discuté les guérisons de Lourdes. La plupart des médecins admettent l'heureuse influence des grands pèlerinages à la grotte célèbre dans certaine maladie. C'est un moyen thérapeutique souvent recommandé. Produit-il des miracles ? Cela dépend du sens que l'on donne à ce mot. Le croyant répond oui, le sceptique non.
        Toujours est-il que l'on a établi à Lourdes un service médical de vérification. Les cures ne s'y font plus dans l'intimité, mais sous le contrôle des médecins du monde entier, quelles que soient leurs convictions philosophiques. C'est là une façon d'agir très correcte, il faut le reconnaître. Le contrôle médical est une sauvegarde pour le malade.
        Lorsque ce contrôle n'existe pas, l'œuvre des guérisseurs ne peut être prise au sérieux. Comment savoir au juste l'affection dont souffraient les adeptes guéris ? On ne peut admettre comme exact le diagnostic qu'ils posèrent eux-mêmes. Il nous faut plus que les affirmations d'un pauvre ignorant, qui se figure avoir retrouvé la santé, pour crier à la cure merveilleuse.
        La bonne foi des intéressés n'est pas une garantie suffisante. Le vulgaire confond trop aisément des choses toutes différentes, l'ulcère et le cancer, l'anémie et la tuberculose. Je me demande comment il est possible d'accorder la moindre créance à ses affirmations.
        Il est vrai que l'homme simple est attiré par le surnaturel, le merveilleux. Les figures qu'il voit tous les jours ne lui font nul effet, les visages ascétiques l'impressionnent. Les vérités scientifiques le laissent indifférent, les divagations mystiques et dépourvues de tout sens le séduisent. Pour lui, les admirables découvertes des maîtres de la médecine ne sont rien en regard des doctrines d'un mineur ou d'un zouave retiré des affaires.
        Le peuple se méfie des savants, il leur préfère ceux des siens, qui, au mépris des données scientifiques bien établies, veulent tout expliquer et tout rénover. Les âmes simples vont tout de suite à la solution. Elles n'ont pas le temps de parcourir les étapes, comme ceux auxquels la fortune a permis de poursuivre de sérieuses études.
        Autant l'homme de science, malgré son désir de connaître, est méfiant et réservé dans le choix de sa religion, autant l'ouvrier frustre, la femme peu cultivée sont enthousiastes lorsque se présente à leur esprit curieux une explication des mystères de la vie, qui les satisfasse.
        Ils l'admettent sans réserve, ils ne pensent même pas à présenter des objections, en un mot ils ont la foi. L'homme instruit reconnaît qu'il ne sait pas grand'chose, l'ignorant se figure volontiers tout connaître.
        On a vu des médecins peu scrupuleux renoncer à leur titre, transformer leur nom, se livrer ensuite à des pratiques insensées, et devenir aussitôt des guérisseurs renommés. On a vu des domestiques de médecins, illettrés, mais malicieux, faire à leur maître une concurrence désastreuse. La foule ne demande qu'à trouver des dieux à adorer. Elle réserve ses faveurs à ceux qui l'illusionnent.
        Pendant que les savants ignorés travaillent loin d'elle à l'avancement des sciences, arrivant parfois à des découvertes sensationnelles, des illuminés apparaissent prêchant des doctrines incohérentes, que rien n'explique, et recueillent les suffrages de milliers d'individus.
        Il est vrai que l'homme de science prend souvent sa revanche. Lorsque les gens crédules ont en vain confié leur guérison à des empiriques plus ou moins sincères, ils reviennent au médecin.
        Et ce sont aussi des milliers de désillusionnés que nous voyons, malheureusement alors, avec des maladies aggravées.
        Après tout, l'homme est libre de confier son corps à qui lui plaît, comme de se faire vêtir par un charpentier et meubler par un boucher. Ceux-ci refuseront certainement. En médecine, ce n'est pas la même chose : celui qui n'y connaît rien, qui ne sait ni lire ni écrire, se croit autorisé à soigner ses semblables. Son outrecuidance n'a d'égale que la bêtise humaine. Mais combien les médecins ont tort de poursuivre ces gens-là ! Mieux vaut les ignorer.

                                                                              Dr Pierre SCHUIND.

    (1) Reproduction interdite sans citer la source et l'auteur.

    La Meuse, 20 mai 1910 (source : Belgicapress)


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  • Dr. Pierre Schuind - Guérisseur (La Meuse, 3 juin 1910)(Belgicapress)

    GUERISSEUR

    Chronique inédite (1)

        Mon précédent article « Guérisseur » m'a valu des lettres, les unes grossières, les autres correctes, des conversations intéressantes et beaucoup d'encouragements. On m'a cité des faits, les uns en apparence favorables, d'autres défavorables à la méthode exposée par M. J. dans La Meuse.
        Je crois utile de reprendre ce sujet, intéressant pour beaucoup.
        J'ai écrit quelque part que je n'admettais pas pour les médecins le monopole des sciences médicales. Mais si tout le monde s'occupe de médecine, est-ce à dire que le médecin n'est pas celui qui la connaît et la pratique le mieux ? L'ergoteur, le paysan madré ne doit-il pas baisser pavillon devant la science juridique de l'avocat ?
        Les médecins et les hommes de droit sont les gens les plus critiqués, les plus ridiculisés qu'il existe. Leurs sciences sont imparfaites. Mais, tandis que les uns ont des lois qu'ils interprètent de façons différentes, il est vrai, mais d'après des textes bien nets, les autres se trouvent en présence de faits qu'ils connaissent admirablement et d'autres auxquels les cerveaux de millions d'hommes éclairés n'ont pas communiqué la moindre lueur.
        Parmi les phénomènes pathologiques inexplicables, il en est que l'humanité observe depuis toujours. Peu à peu, ils se précisent. Ce sont les névroses, c'est à dire les maladies du système nerveux, où nous ne pouvons dans l'état actuel de nos connaissances trouver les lésions des organes, cause du mal, le cerveau, les nerfs, mais où les affections des muscles, du cœur, des organes des sens, qui en résultent sont très apparentes. Nous ne connaissons pas les troubles survenus dans la constitution intime du système nerveux dans l'épilepsie, la chorée, l'hystérie. Ce que nous savons déjà c'est qu'elles ont toutes trois des origines connues.
        Ce qu'elles sont, un jour nous l'apprendrons.
        J'entends les incrédules me lancer un défi :
         – Quand donc le saura-t-on ?
        Je n'en sais rien. On le saura comme on a su par la découverte du bacille de Nicolaïeff que le tétanos, maladie terrible et longtemps inexpliquée, ne se caractérisant par aucune lésion du système nerveux, classée d'ailleurs parmi les névroses, était tout simplement de nature infectieuse et pouvait être jugulé comme tel.
        Je vous certifie que les guérisseurs eussent été fort marris de guérir le tétanos.
        Leur grand triomphe – mais n'est-il pas aussi celui de bien des médecins ? – est l'hystérie, l'hystérie aux cent formes, cette méduse pathologique dont les serpents aux morsures mystérieuses encore peuvent, chez l'homme, déterminer des contractures, des paralysies, lentes ou subites, de l'aphonie, du gonflement de la peau et des organes internes, de l'insensibilité, de la fièvre, des accidents simulant la méningite, l'entérite, la gangrène, etc., etc.
       Ces lésions, nous pourrions, la plupart, les obtenir par le sommeil hypnotique, et pas n'est besoin, dans ce cas, de recourir aux soins d'un guérisseur pour les faire disparaitre.
        L'illustre Delbœuf n'obtint-il pas un jour de véritables brûlures sur le bras d'un hypnotisée ?
        Nos hystériques ne sont-ils pas des héréditaires, en somme, des hypnotisés de longue date ?
        Ces malades se guérissent souvent par la persuasion, les conseils, l'intimidation, la menace.
        Que fait d'autre ce guérisseur qui monte en chaire et dit au malade : « Vous guérirez ! » que le persuader ?
        Il réussira parfois là où d'autres ont échoué.
        On cite le cas d'un ouvrier agricole du Nord de France (I), atteint depuis plus de dix ans d'une paralysie avec contracture des membres supérieurs. Il avait, sans profit, consulté près de trente médecins, ce qui démontre à l'évidence qu'il n'eut confiance en aucun. Un jour quelqu'un lui conseille de consulter un guérisseur de nos environs. Il arrive, voit celui en qui il place tout son espoir, s'en va certain de guérir et guérit. Est-ce là un miracle ?
        Pour les gens simples, oui, pour le médecin, pour l'homme cultivé, non. C'est la guérison d'un hystérique par la méthode ordinaire, ni plus ni moins. Le guérisseur, avec son cerveau d'homme simple, y voit, comme ses frères peu instruits, un signe de puissance surhumaine. Il s'exagère l'importance de son rôle, de sa puissance et en arrive à se croire capable de guérir tous les maux dont souffre l'humanité.
        On ne peut nier que certains plus que d'autres possèdent le don de la persuasion, de la suggestion. Je connais un avocat, suggestionneur émouvant, auquel les médecins d'une ville voisine ne manquent pas d'avoir recours en faveur de leurs malades névrosés. C'est un homme correct et intelligent qui n'outrepasse pas son rôle de collaborateur du médecin et ne prend pas sur lui de soigner les entérites infantiles, les lésions osseuses, les pneumonies, les cancers, par persuasion directe, épistolaire, ou par intermédiaire.
        Il est trop intelligent pour avoir trouvé le truc de l'épreuve. Notre guérisseur national, lorsque la maladie ne cède pas, déclare : C'est l'épreuve ! Est-ce moins une épreuve quand le médecin ne la guérit pas ?
        Nous serons bien reçus chez nos malades, même adeptes du thaumaturge, lorsque nous viendrons chez eux, qui hurlent de douleur, sans morphine, sans seringue, et que nous leur dirons :
        – C'est l'épreuve !
        On m'a cité un malade qui, après avoir subi l'épreuve durant quelques semaines, a dû se faire amputer des morceaux de membre gangrenés. C'était un ouvrier atteint au pied par une machine. Il écrivit aussitôt après l'accident au guérisseur, que je ne veux pas nommer. Il avait foi entière dans le pouvoir de cet homme extraordinaire. Celui-ci répondit par écrit : « Vous guérirez ! » Les jours passèrent, la guérison ne venait pas. C'était l'épreuve.
        L'épreuve dura si longtemps que le blessé, tout en remerciant sans doute le Très-haut de l'éprouver avec tant de persistance, finit par se souvenir qu'il existait de par le monde de vagues personnalités, qui font métier de soigner les pieds cassés, les plaies infectées avec des médicaments et des pansements. Il s'adressa à ces gens, qui le guérirent, ce qui était d'ailleurs prédit par le guérisseur.
        Mais, au lieu de retrouver la santé après quelques jours, il lui fallut des semaines avant de pouvoir reprendre son travail.
        Et pendant ce temps, si cet homme était marié et père de famille, si son patron refusait de lui payer une indemnité, que devenaient sa femme, ses enfants ? C'était pour eux la misère ! Et si, confiant jusqu'au bout dans la promesse de celui qui lui avait écrit : « Vous guérirez ! » il était mort de septicémie ou de pyohémie, le guérisseur aurait-il réparé son acte – que je ne veux pas qualifier – en entretenant la veuve et les enfants ?
        Mais arrivons à la conclusion. Que les guérisseurs, que les personnes jouissant d'un pouvoir de suggestion incontestable l'exercent pour le plus grand bien des hystériques de toutes sortes, rien n'est plus logique. Je suis le premier à reconnaître que le médecin peut avoir besoin d'eux, au même titre qu'il lui arrive, dans sa clientèle ordinaire, de recourir à l'aide d'une personne qui « a de l'autorité » sur son malade. Mais c'est une aberration pour ces gens de prétendre à l'omniscience, et c'est une aberration de la part des gens instruits qui les connaissent, de les entretenir dans leur erreur manifeste.

                                                                              Dr Pierre SCHUIND.

    (1) Reproduction interdite sans citer la source et l'auteur.

    La Meuse, 3 juin 1910 (source : Belgicapress)

     

    (I) Peut-il s’agir là de frère Florian Deregnaucourt ?


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  • H. Art - Guérisseurs (La Meuse, 20 octobre 1908)(Belgicapress)

    GUERISSEURS

    (Chronique inédite)

        Avez-vous déjà eu mal aux dents ? Si oui, vous avez sans doute reçu, dans ces moments pénibles et orageux, la visite, écrivons les visites de charitables voisines : « Ecoutez-moi bien, vous disait-on invariablement. Suivez un bon conseil. Je souffrais plus que vous. J'avais tout fait sans résultat. Un jour, une voisine qui avait souffert des dents, elle aussi, me dit (voir plus haut.) Eh bien ! savez-vous ce qui m'a guéri ? Tout simplement une infusion de corde de pendu dans un demi-litre d'huile épurée. Je le conseille à toutes mes connaissances. Vous me croirez si vous voulez, tout le monde s'en est bien trouvé. »
        C'est inouï ce qu'il y a de remèdes infaillibles contre les maux de dents. On se demande comment il y a encore des dents malades. Elles doivent y mettre de la mauvaise volonté.
        D'autres se sont guéris en s'introduisant dans chaque narine un cornet en papier brun. On y met le feu, – au cornet, bien entendu, – et on aspire la fumée à pleine bouche et plein nez. Essayez, vous m'en direz des nouvelles, si vous n'êtes pas mort suffoqué.
        D'autres emploient des talismans, des pierres magiques. Il y a, dans une commune une Clef qui favorise la dentition chez les nouveau-nés. Quel rapport peut-il y avoir entre une clef et des dents ? Je l'ignore. Mamans et nourrices y apportent de partout les nourrissons. La dentition ne s'en fait pas moins normalement, c'est-à-dire avec pleurs et grincements de gencives. Mais le bébé ne souffre pas toujours. C'est à la clef et non à la nature qu'on attribue ces accalmies.
        Certaines personnes, quand elles souffrent, crachent trois fois en l'air. D'autres, qui ne sont pas les plus sottes, ne font rien du tout et attendent que le mal s'en aille, disent-elles, comme il est venu. Et parfois, il s'en va, mais comme c'est pour une raison qui leur échappe, elles en trouvent une, qui est le moyen employé.
        Le remède familier a échoué vingt fois. Mais, enfin, une fois, une miraculeuse fois, il opère, ou, plus exactement, le mal cesse. Aussitôt, merveille ! On oublie les vingt échecs bien réels pour ne se souvenir que du succès apparent. On recommande le remède à ses voisins, à ses parents, proches et éloignés. On a soin de spécifier, par amour de la vérité, qu'il est tout à fait infaillible. On dit : « Ecoutez-moi bien. Suivez un bon conseil (voir la suite plus haut). » Il y a pas mal de vanité dans cet enthousiasme pour les conseils que l'on donne ; car on veut avoir l'air de ne donner que des remèdes infaillibles. On veut apparaître, chez le voisin malade, comme une providence, intelligente dispensatrice des biens, comme une espèce de grand Manitou. Et comme il n'y a rien de démoralisé à l'égal d'un homme, et surtout d'une femme (oh ! mon Dieu !) gui a une rage de dents, le voisin, même Intelligent, même incrédule, essaie le remède. Si celui-ci ne réussit pas, le voisin en essayera un autre, tout aussi infaillible.
        Il s'en trouve parfois bien. Mais, si le mal s'obstine, au lieu d'aller chez le dentiste qui demeure dans sa rue, il court, il vole chez le guérisseur. Du temps de La Fontaine, la devineresse et le rebouteux habitaient un galetas. C'était une nécessité du métier. Sans galetas, sans balai infernal et sans marmite aux clous, devineresse ne pouvait deviner l'avenir, rebouteux ne pouvait guérir. Aujourd'hui, le guérisseur n'a qu'une condition à remplir : il doit être spirite.
        Le guérisseur guérit parfois, comme la corde de pendu, et pour les mêmes raisons. Il guérit aussi par la confiance qu'il inspire. N'est-il pas l'homme qui tient en son pouvoir les esprits bons et mauvais ? La foi produit des miracles, elle influe sur les maladies nerveuses et peut, par là, influer parfois sur d'autres fonctions organiques.
        Un voyageur anglais écrivait :

        « On ne comprend rien aux religions de l'Orient, si l'on ne se rend pas compte de la facilité avec laquelle une tête orientale sait loger des contradictions. C'est I'A B C de l'histoire religieuse dans ces pays. »

        L'Anglais a eu tort de faire honneur de ces contradictions aux seuls Orientaux. Sans doute, il y a encore, en Turquie, des gens très instruits et même intelligents qui croient que Mahomet a mis la moitié de la lune dans sa manche. Ils savent bien pourtant que la lune est plus grande qu'une assiette.
        Mais, en Belgique, nous en faisons autant.
        Une femme logeait au-dessus de la chambre d'un guérisseur célèbre, auquel elle avait jusque-là confié le soin de sa précieuse santé. Un jour, elle s'alita pour accoucher. On appela, comme d'habitude, le guérisseur. Celui-ci vint, mais il conseilla le médecin. Les purs esprits n'entendaient rien aux accouchements. Eh bien ! parions que c'est le guérisseur qui aura été chargé de faire venir les dents à l'enfant.
        On sait qu'autrefois, comme aujourd'hui, il y avait des guérisseurs : Dans la Grèce ancienne, bien avant notre ère, c'étaient les prêtres du dieu Esculape, demi-médecins et demi-thaumaturges. En remerciement, le guéri consacrait au dieu, comme ex-voto, l'image de la partie malade. Les temples d'Esculape devenaient ainsi de petits Musées pathologiques. Les prêtres tenaient la chronique des guérisons.
        On gravait sur des colonnes de marbre le récit miraculeux propre à exciter la foi du pèlerin et à accroître la réputation du sanctuaire. Les fouilles ont mis à jour, non seulement des ex-voto, mais certaines des inscriptions relatant les guérisons. Il y a des aveugles qui voient, des boiteux qui marchent, des chauves dont les cheveux repoussent, des muets qui parlent. Voici la traduction de quelques passages d'une inscription trouvée en Grèce, à Epidaure, où se trouvait un lieu de pèlerinage célèbre :

        « Ambrosia d'Athènes était borgne. Elle vint supplier le dieu de la guérir. Or, en se promenant dans l'enceinte du sanctuaire, elle se moqua de quelques-unes des guérisons, car, prétendait-elle, il était invraisemblable, impossible, que des boiteux marchassent et que des aveugles vissent simplement pour avoir eu un songe. Mais pendant qu'elle dormait, elle eut une vision. Il lui sembla que le dieu lui apparaissait et lui disait : « Je te guérirai, mais j'exige de toi, à titre de salaire, que tu places dans le temple un cochon d'argent, souvenir de la stupidité dont tu as fait preuve. » Alors, le dieu entr'ouvrit l'œil malade et y versa un remède. Quand le jour parut, elle sortit guérie. »

        Voici pour les chauves qui ont tout tenté :

        « Héraius de Mitylène n'avait pas de cheveux sur la tête, mais il en avait beaucoup sur les joues. Honteux des railleries dont on de couvrait à ce propos, il s'endormit dans le dortoir du temple : le dieu lui frotta la tête avec un onguent et les cheveux repoussèrent. »

        Par exemple, mes cheveux repousseraient ? J'y cours !

                                                                                                                                     H. ART.

    La Meuse, 20 octobre 1908 (source : Belgicapress)


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  • Maurice des Ombiaux - Rebouteurs (La Meuse, 11 février 1910)(Belgicapress)

    REBOUTEURS

    (Chronique inédite)

        On s'étonne de ce que dans notre siècle vingtième il se trouve encore au fond des campagnes des gens qui, lorsqu'ils sont malades, s'adressent au rebouteur, tandis qu'ils sont remplis de méfiance envers le médecin.
        Les sermons et les raisonnements n'y font rien : le médecin reste dépourvu de mystère, tandis que le charlatan paraît toujours investi d'un pouvoir surnaturel ; c'est pourquoi le paysan reste fidèle à ses superstitions plusieurs fois séculaires.
        Ne rions pas trop du rustre. Si nous ne croyons plus à la thérapeutique du barbier, au savoir du guérisseur populaire, ni aux remèdes de bonnes femmes, nous sommes toujours une proie facile pour le charlatan muni d'un diplôme ; au nom de la science, il nous fait souvent avaler toutes les couleuvres qu'il lui plaît. Les pilules et les drogues annoncées à grand renfort de certificats et de brevets à la quatrième page des journaux par des médicastres pourvus de beaucoup de titres, n'ont pas de vertus spécifiques plus grandes que la poudre de perlimpinpin et les recettes cabalistiques. Plus la bourde aura de dimensions, plus nous serons disposés à l'avaler. Combien d'entre nous, tourmentés par un mal, conservent le bon sens de se dire que le médecin ne peut donner plus que la plus belle fille du monde ? Nous n'admettons chez le médecin ni doute ni hésitation ; il faut qu'il caractérise aussitôt l'affection dont nous souffrons et qu'il nous donne la certitude que nous serons bientôt guéris. Dans la plupart des cas, notre guérison dépend presque uniquement de cette certitude. Dès que nous avons perdu la confiance en l'esculape qui nous soigne, il nous faut nous adresser ailleurs ou nous restons malades comme par plaisir. Au fond, c'est nous-mêmes qui réclamons sans cesse le charlatan et qui le créons lorsqu'il n'existe pas.
        Il y avait, il y a encore dans chaque village, un homme ou une femme qui possèdent les remèdes contre toutes les maladies. Ils les tiennent de vieux guérisseurs un peu sorciers qui, en mourant, leur ont légué leurs secrets. Les ingrédients qu'ils prescrivent vont, en général, aucun rapport avec la maladie en cause. N'en est-il pas de même pour les drogues auxquelles nous croyons, parce qu'elles sont recommandées par une vaste publicité ? C'est la manière d'administrer ces remèdes qui opère plus que leur qualité intrinsèque. Il faut les prendre après avoir, par exemple, fait trois ou sept fois le signe de la croix et récité une prière souvent fort drôle.
        Je me rappelle d'un remède contre le mal de ventre qu'un cul-de-jatte vendait à des pèlerinages du pays wallon. La prière était d'une bêtise fort commune, mais la recette en elle-même vaut d'être citée : « Après avoir dit cette prière trois fois et s'être dévotement signé, il faut se frotter le ventre avec une peau de taupe séchée ou avec de la confiture de groseilles. Le mal s'en ira si on a la foi. »
        J'ignore l'effet que peut avoir en de telles conjonctures la confiture de groseilles et je ne me chargerai pas de renseigner les lecteurs à ce sujet.
        On se trouve peut-être en présence de ce que les savants appellent une interpolation, c'est-à-dire une ajoute due à la fantaisie de quelque scribe facétieux ou malhonnête. La peau de taupe étonne moins, non que l'on soit renseigné sur ses bienfaits, mais elle est réputée comme un des plus puissants agents thérapeutiques de la médecine populaire.
        Les recueils de traditions populaires nous apprennent qu'elle est fréquemment employée contre le mal de dents. Le mal disparaîtra si vous coupez les pattes d'une taupe de sexe masculin et si vous vous les appliquez sur la tête. Une seule patte suffit à la rigueur, mais laquelle ? Nous n'en savons rien.
        Pour être sûr d'avoir la bonne, il vaut mieux se les coller toutes sur l'occiput. Le doigt qui a passé entre la peau et la chair d'une taupe guérit le mal de dents par simple contact. La bête est encore utilisée contre les convulsions et les maux de tête des enfants.
        En Normandie, la taupe disputait aux rois de France sacrés à Reims par l'attouchement de la sainte Ampoule, le privilège de guérir les écrouelles. On prend trois taupes vivantes ; on les tue, on les fait sécher au four dans un pot ferme, puis on les réduit en poussière.
        On mélange la poudre avec de la graisse d'oison que l'on applique sur les scrofules. On guérit si l'on a la foi.
        La foi, tout est là, dans la médecine des médecins comme dans celle des rebouteurs ; seulement, on l'appelle du nom plus moderne de suggestion, ce qui lui a donné un aspect scientifique que nous jugeons tout à fait acceptable.
        Je n'irai toutefois pas jusqu'à prétendre que nos superstitions nouvelles soient d'un calibre aussi fort que celles des paysans inspirés par les rebouteurs, car il y a des degrés dans la crédulité. Mais si l'on nous trompe avec des apparences de logique, nous sommes tout de même trompés en fin de compte. Certes, l'incantation à l'entorse, en usage dans certaines contrées françaises, nous fait sourire :

        « Entorse, entorse, entorse, si tu es dans le sang, saute dans la moelle ; si tu es dans la moelle, saute dans l'os ; si tu es dans l'os, saute dans la chair ; si tu es dans la chair, saute dans la peau ; si tu es dans la peau, saute dans le poil, et si tu es dans le poil, saute dans le vent. »

       On y ajoute des invocations aux saints et à la Vierge, ainsi que des signes de croix. Mais il y a parfois des rebouteurs qui ajoutent aux paroles et aux gestes rituels un massage habile, grâce auquel l'entorse est rapidement réduite.
        Je ne crois pas que celle qu'on appelait, il y a trente ou quarante ans, la sorcière de Tellin, récitait une formule aussi baroque, mais il est certain qu'elle guérissait les entorses mieux que n'importe quel médecin de son temps.
        Selon la théorie populaire, la maladie est un principe qui peut passer d'un objet dans un autre, du malade dans une matière reconnue propre à l'absorption.
        Ainsi, l'on fait passer la méningite de la tête du patient dans le corps d'un pigeon mâle fendu vivant en deux et appliqué tout chaud sur le crâne du malade. Le bec du pigeon doit être tourné vers le front.
        Sur un cancer, on met une tranche de viande fraîche. Le cancer mange son bifteck et, ainsi rassasié, laisse tranquille sa victime. Le guérisseur populaire n'opère pas toujours au hasard. Souvent, il a sa doctrine et il base sa thérapeutique sur l'idée qu'il se fait du corps humain. Cette idée est parfois cocasse. Pour certains, le tronc de l'homme contient deux sortes d'organes ; il y a les foies qui sont dans l'abdomen, et l'estomac qui est dans le thorax. Au travers du tout, les nerfs circulent et s'avisent quelquefois d'être plus forts que le sang, ou de se « ramousseler » gros comme le poing, ou de s'enchevêtrer.
        D'autres parlent d'une grande veine qui se trouve un peu partout et qui a souvent besoin d'être remise. D'autres encore parlent du crochet de l'estomac qui s'est déplacé ; il s'agit de lui faire reprendre sa place pour que disparaissent les mauvaises digestions et les douleurs épigastriques.
        Mais nos derniers thaumaturges opèrent plutôt par la persuasion. Antoine le Guérisseur et le bon Dieu de Ressaix dit Baguete n'usaient que de leur magnétisme personnel. Ils disaient au paralytique : « Levez-vous et marchez ! », et le paralytique, pour peu qu'il eût la foi, abandonnait ses béquilles.
        La justice n'est pas tendre pour les illuminés, les rebouteurs, produits de la crédulité populaire, qui ne demande qu'à être exploitée ; je ne dis pas qu'elle a tort, mais ce qui étonne, c'est qu'elle donne carte blanche à n'importe quel charlatan dès l'instant qu'il est pourvu d'un diplôme.

                                                                       Maurice DES OMBIAUX.

    La Meuse, 11 février 1910 (source : Belgicapress)


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  • G. Lenotre - Guérisseurs (Le Monde illustré, 2 janvier 1909)

     Pages d’autrefois

    GUÉRISSEURS

        Aux environs de Maubeuge, en une partie du Nord où les gens ne sont point crédules, exerce en ce moment un guérisseur qui, d'un geste, moins encore, d'un mot, d'un simple regard, délivre de leurs maux les impotents qui viennent le consulter.
        Il y a foule. La porte de l'homme aux miracles est assiégée par tous les malades de la région. Il les reçoit, un par un, les laisse s'approcher de lui, leur demande de quoi ils souffrent, et, d'un ton de conviction et de recueillement profonds, il leur dit : « Allez, vous êtes guéri ! » Ils s'en vont et il faut croire qu'ils sont guéris, en effet, puisque le défilé ne cesse point et que la réputation de ce bienfaiteur de l'humanité s'étend maintenant, paraît-il, dans toute la contrée.
        Certains sceptiques, qui se prétendent éclairés, riront de cette fantasmagorie : les sages seront plus réservés. A la vérité, on ne sait pas ; on ne sait rien. Qui pourrait affirmer qu'il n'y a pas là un cas d'hypnotisme, quelque phénomène magnétique, quelque miracle de la volonté ? Qui oserait dire, après les étranges découvertes faites par la science, depuis vingt ans, que cet homme n'est pas un précurseur ? Son cas, à la vérité, n'est point nouveau : qu'on se rappelle la vogue extraordinaire du zouave Jacob, qui, au temps du second Empire, n'employait pas d'autre remède : le fameux trombone de la garde, – je crois bien me rappeler que le zouave Jacob était trombone, – fut, durant plusieurs mois, une des célébrités de Paris, et je ne sais même si l'Académie de Médecine ne fut pas invitée à examiner ses procédés. Il vit peut être encore : riche ? pauvre ? toujours en possession de son étrange pouvoir ? Je l'ignore. Ce serait là une curieuse figure de disparu à ressusciter.
        Le rédacteur des Souvenirs de la marquise de Créquy a consigné dans son livre charmant que, à l'époque de Louis XVI, tous les cochers, les palefreniers, les marmitons, les garçons de cuisine et surtout les laquais, furent en grand émoi : on n'en pouvait garder aucun à l'antichambre ; quand on les envoyait quelque part, ils n'en revenaient pas : les maîtres d'hôtel en perdaient la tête ; et comme la même chose arrivait dans presque toutes les maisons, on avait fini par en parler dans le monde et personne ne savait à quoi cela pouvait tenir.
        Or, il était arrivé d'Alsace un prodigieux médecin qui guérissait toute espèce de maladie par la simple imposition d'une de ses mains. Il ne recevait pas d'argent ; mais il était convenu que les personnes qui pouvaient payer donnaient quelque chose en s'en allant, et suivant leurs moyens, à une grosse fille qui se tenait derrière la porte. Ce médecin était allé s'établir dans une maison de la rue des Moineaux, sur la butte Saint-Roch, et c'était là que toute la livrée de Paris tenait ses assises. La foi des clients était telle qu'ils eussent mis en lambeaux toute personne qui se serait permis d'émettre un doute sur la guérison radicale des miraculés : une bonne femme avait amené au thaumaturge sa fille, boiteuse de naissance. Il lui toucha les hanches et lui ordonna de marcher sans béquilles. La boiteuse obéit et tomba de tout son long ; mais la mère s'écria que sa fille était une entêtée, qu'elle faisait exprès : et toutes les commères qui se pressaient dans la rue, voyant la malade s'en aller, comme elle était venue, cahotant sur ses béquilles, la huèrent, lui reprochèrent son obstination, et peu s'en fallut qu'on ne l'écharpât pour la punir de « sa mauvaise volonté ».
        Le fait est éloquent : il prouve de la part des bonnes gens qui ont recours à ces sortes de charlatans, une confiance si absolue, une foi si robuste, que c'est déjà là une sorte de prodige. Le rédacteur des piquants Souvenirs de la marquise de Créquy était un homme extrêmement spirituel, le soi-disant marquis de Courchamps. Il rit beaucoup, il s'indigne presque, de la naïveté des dupes que faisait le médecin fantaisiste de la rue des Moineaux. Il ne se doutait pas qu'un cas d'auto-suggestion bien autrement singulier le guettait lui-même. Quand il eut terminé d'écrire les sept volumes d'anecdotes qu'il attribuait à la vieille douairière, il s'imagina être devenu la douairière en personne. Il sortait vêtu d'une robe et d'un bonnet à la Fanchon ; son logement ressemblait à un boudoir de marquise : tentures de lampas, rocailles merveilleuses, lit à baldaquin et à bouquets de plumes. Assis sur ce lit majestueux, il se coiffait d'un bonnet attaché sous le menton par un ruban de nuance tendre ; une camisole de femme couvrait sa poitrine ; un vieux tartan était jeté sur ses épaules : on eût juré être en présence d'une vieille de soixante-dix ans, surtout lorsqu'il chantait de sa voix tremblante et nasillarde les refrains légers du XVIIIe siècle. On raconte qu'un jour M. de Durfort, venant pour lui parler et ne l'ayant jamais vu, lui dit en le saluant :
        – Madame, pourriez-vous m'apprendre où est M. de Courchamps ?
        Si un écrivain d'esprit – et Courchamps en avait beaucoup – parvient à s'hypnotiser au point de changer de sexe, faut-il s'étonner de l'empire qu'un homme de forte volonté peut exercer sur des âmes naïves ? Et d'ailleurs, qui peut se targuer d'être réfractaire à l'inexplicable et mystérieuse influence de l'imagination ? Existe-t-il un incrédule qui n'ait son petit coin de superstition ? A l'époque même où les gens du monde prenaient en pitié leurs laquais courant au guérisseur de la rue des Moineaux, eux-mêmes étaient engoués du baquet de Mesmer et payaient des sommes énormes pour être admis à pénétrer chez l'inventeur du fluide éthéré, auquel ils attribuaient toutes les vertus curatives. Ce fameux baquet était une sorte de cuve en métal, remplie de bouteilles cassées, et recouvert d'une toile verte d'où sortaient des tringles de fer recourbées : les Mesméristes se rangeaient autour de ce meuble bizarre et chacun tenait le bout d'une des tringles qu'il s'appliquait sur les yeux, dans l'oreille, aux reins, contre la poitrine, au creux de l'estomac, à la gorge, suivant le mal à guérir. L'effet miraculeux du baquet ne se faisait pas attendre : l'un des malades était pris de frisson ; l'autre se voyait inondé de sueur ; celui-ci tombait en convulsion ; un quatrième entrait en contemplation séraphique. Ici le patient riait à gorge déployée ; son voisin bâillait en pleurant, tandis que dans un coin de la salle, le docteur Mesmer s'occupait à toucher de l'harmonica.
        Son élève et son successeur, le docteur Deslon, supprima l'harmonica dont il ne savait pas jouer, mais il ajouta au baquet magique l'intervention d'une somnambule : c'était la première qui se produisait à Paris et elle inspira autant de terreur que d'admiration.
        Cette personne extra-lucide était une paysanne de Chatou, âgée de trente-quatre ans, qui, jusque-là, n'était jamais sortie de sa basse-cour. Quand elle était dans son état naturel, on ne pouvait pas en tirer une seule parole correctement prononcée ; mais, une fois sur le trépied, elle rendait des oracles en termes scientifiques et sibyllins. Tous les adeptes du magnétisme avaient en la somnambule du docteur Deslon une foi aveugle : les plus grands seigneurs, les plus nobles dames la consultaient et déclaraient s'en trouver à merveille : certains médecins même attestaient que la composition des tisanes qu'elle ordonnait étaient des chefs-d'œuvre de combinaison médicale. Le pouvoir surnaturel de cette fille ne rencontrait qu'un seul incrédule... et c'était le docteur Deslon lui-même. Ah ! comme il en fut sévèrement puni !
        Il faut dire que Deslon, qui n'avait pas plus de quarante ans et qui était d'une santé très robuste, supportait à lui tout seul, depuis la retraite de Mesmer, toutes les fatigues des opérations magnétiques. Un jour qu'il était en train d'endormir sa somnambule, il l'interrogea sur une petite douleur qu'il se sentait au creux de l'estomac. La pythonisse répondit qu'elle y voyait une cause de mort certaine et prochaine : que c'était un point noir, exubérant et putrescent ; que la grande quantité de fluide magnétique absorbée par le docteur avait l'inconvénient de lui corroder le système nerveux, de lui allumer la bile et de lui décomposer le sang, d'où venait qu'elle lui donnait le conseil de se baigner souvent et de ne magnétiser personne avant le retour du printemps, ni surtout pendant la canicule où l'on allait entrer. Cette fille ajouta que le docteur ne vivrait pas deux mois s'il ne suivait son avis.
        On l'a vu, Deslon ne croyait pas à la double vue de sa collaboratrice : ou, du moins, il y croyait suffisamment quand il s'agissait des autres ; mais quand sa propre santé était en question, il préférait des avis moins hasardés : il ne tint aucun compte du diagnostic porté par la somnambule et mourut dans le délai qu'elle avait fixé.
        Des commentaires et réflexions dont le pseudo-marquis de Courchamps agrémentait le récit de cette aventure, on ne doit retenir que cette formule qui devrait servir de règle à tous les savants et de leçon à tous les sceptiques : « Il faut savoir ignorer : il faut s'y résigner humblement, avec un sentiment de résolution soumise : il faut savoir dire à l'intelligence humaine, ainsi que l'Eternel à l'Océan révolté : Tu n'iras point au delà de ces remparts de roches où j'ai marqué ta limite : ici tu briseras l'orgueil de tes flots. »

    G. LENOTRE.

    Le Monde illustré, 2 janvier 1909


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  • G. Lenotre - Guérisseurs (Le Monde illustré, 6 juillet 1912)

     Pages d’autrefois

    GUÉRISSEURS

        Le métier de bienfaiteur de l'humanité comporte, bien assurément, certaines satisfactions intimes ; mais il ne va pas sans inconvénients et ceux qui l'exercent doivent s'attendre à nombre d'avanies. La disparition récente d'Antoine le Guérisseur, qui opérait dans le Hainaut belge et français, suscite cette constatation peu engageante. Antoine était certainement un brave homme, il ne donnait aux gens que de bons conseils : prier, avoir la foi, espérer avec confiance. Il arriva que certains malades se trouvèrent bien de ses avis et recouvrèrent, en les suivant, la santé, ce qui n'a rien de très étonnant par ces temps de neurasthénie générale. On eût dû encourager ce placide et inoffensif prophète et l'aide dans sa charitable mission. Mais sa popularité était grande ; quand il passait dans un village, l'auberge où il descendait était aussitôt assiégée d'une foule anxieuse, avide de l'approcher, d'écouter sa parole... et ceci passait, aux yeux de l'autorité, pour un désordre social. Comment ! un homme sans diplôme, sans titre, se permettait de prêcher aux malheureux la foi en Dieu et l'énergie morale ! C'était là, manifestement, une infraction à l'ordre établi, et l'autorité s'en inquiétait, autant sinon plus que de l'audace des apaches. Et le guérisseur fut surveillé, traqué, molesté et réprimandé comme s'il eût commis des crimes.
        Pareil mécompte advint jadis au zouave Jacob. Les gens d'un certain âge n'ont pas oublié l'enthousiasme étonné de Paris, de la France entière, quand, dans les dernières années du second Empire, le bruit se répandit que ce militaire, simple trombone dans un régiment de la garde impériale, opérait des miracles. Les paralytiques se présentaient chez lui en rangs serrés : il les recevait, leur touchait la main, leur ordonnait « de se lever et de marcher » ; et beaucoup, assurait-on, sous l'impression de cette voix autoritaire, redescendaient l'escalier sans aide et se déclaraient guéris. Mystère de la suggestion et de la volonté ; problème irrésolu de l'emploi des forces occultes, dont les savants reconnaissent l'existence, mais dont ils interdisent la mise en œuvre. Le zouave Jacob eut à s'en expliquer devant « qui de droit ». Était-il un thaumaturge inspiré ou un vulgaire charlatan ? Peu importe ! il suffisait qu'un seul de ses adeptes eût obtenu quelque soulagement, pour qu'on dût, semble-t-il, stimuler le zèle du trombone-sorcier. Non pas ; il est interdit en France de soulager ses concitoyens, si l'on n'a, au préalable, obtenu la permission du commissaire de police. De tout temps il en fut ainsi, et il y aurait une bien curieuse histoire à écrire des guérisseurs non patentes, qui, depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, ont essayé d'exercer, en dépit des persécutions et des railleries, leur mystérieux apostolat.
        Mme de Saint-Amour, dont M. Louis Villat nous révèle les aventures en une très curieuse étude récemment publiée, tiendrait, dans cette galerie de magiciens, une place honorable : son histoire est quasi merveilleuse et ressemble à un conte de fées. Née de parents français, en Hollande, le 11 novembre 1786, orpheline en bas âge, elle avait suivi, lors de la révolution, l'armée des émigrés, et vécu de l'existence errante des proscrits. Mariée en 1809 au capitaine Renaud de Saint-Amour, elle accompagna celui-ci dans sa vie de garnison, séjourna à Bayonne, à Arras, et se fixa enfin à Paris, en octobre 1826, pour surveiller l'éducation de son fils. Là elle rencontra un officier d'origine nantaise, Jacques Bernard, lequel avait étudié les théosophes, était quelque peu martiniste, et professait les doctrines de Swedenborg. Mme de Saint-Amour l'écouta avec extase : ils discutèrent ensemble de « la nouvelle Jérusalem » annoncée par l'Apocalypse et de bien autres choses encore. Toujours est-il que, lorsque Bernard mourut, en 1828, Mme de Saint-Amour, exaltée et purifiée par les entretiens qu'elle avait eus avec lui, manifesta une piété ardente : la prière et la contemplation absorbaient le meilleur de son temps, si bien que, à force d'avoir médité sur les livres saints, elle y découvrit que « Dieu accorde le don de guérir à ceux qui croient en lui ». Pleine de confiance, sûre de sa foi, elle en voulut tenter l'expérience, et s'aperçut, toute tremblante d'émotion et de reconnaissance, que, par la simple imposition des mains, elle avait ramené à la santé quelques enfants fiévreux. Très humble, elle reporta toute la gloire de ce miracle à l'ami disparu, à Bernard qui l'avait initiée à la vie dévote, et elle partit pour Nantes afin que profitassent, les premiers, de son don miraculeux, les compatriotes de son apôtre défunt.
        Elle avait alors quarante-deux ans ; c'était une petite femme très vive, très simple, très affable, toujours gaie et de bonne humeur, et qui n'avait rien d'une sorcière. L'ardeur de sa croyance, son originalité, l'attrait de sa conversation ont vite fait de grouper autour d'elle des amis très dévoués : son nom et sa réputation lui donnent accès dans les salons les plus fermés de la ville ; elle s'est installée rue du Bel-Air, non loin de l'église Saint-Émilien, et reçoit chez elle toutes les classes de la société. C'est, dans sa maison, un défilé ininterrompu de malades : « Les séances sont courtes, écrit M. Louis Villat, et dépourvues de tout appareil impressionnant. » Très simplement, Mme de Saint-Amour interroge, moins comme un médecin que comme un confesseur : « – Qu'avez-vous ? Telle infirmité. – Coyez-vous que Dieu, qui vous envoie le mal, puisse vous l'ôter ? – Oui. – Vous savez qu'il est dit dans l'Evangile : Demandez et il vous sera accordé ? – Oui. – Demandez donc avec moi, et dans ces sentiments, votre guérison... » Elle impose alors les mains et, dans le silence, transfigurée, elle prie avec ardeur. Chez le malade, d'abord inquiet, la confiance naît peu à peu, puis le calme, puis l'apaisement, et la guérisseuse le renvoie, disant : – « Allez, il vous est accordé suivant votre foi ou suivant la sincérité de votre prière. » (Mme de Saint-Amour, par Louis Villat. La Revue bleue du 24 août 1912.)
        Et les prodiges se multiplient : un paralytique laisse ses deux béquilles chez la thaumaturge et court se prosterner devant l'autel de l'église voisine ; un enfant, apporté dans les bras de sa bonne, retourne seul chez ses parents, escorté d'une foule admirative et tumultueuse. Les pèlerins arrivent de tous les points de Bretagne, du Maine et du Poitou : il en vient d'Angers, de Rennes, même de Tours, de Saumur et de Rochefort. Chacun est désireux de voir la sainte dame, de l'entendre, de toucher ses vêtements : l'administration municipale doit prendre des mesures pour assurer l'ordre aux alentours de sa maison ; deux gendarmes sont postés à demeure dans ses appartements, et, quand tombe la nuit, elle se met à son balcon, et elle étend les mains vers les malades qu'elle n'a pu admettre et qui s'agenouillent sur les pavés pour recevoir sa bénédiction bienfaisante. Quelques-uns même passent la nuit couchés sur le seuil de sa porte.
        C'est alors que se produisit le plus étonnant, le plus invraisemblable des revirements d'opinion. Cette femme, accueillie partout avec faveur, tant qu'elle se contentait de professer sa foi dans la puissance de la prière, fut reniée avec unanimité dès qu'elle mit en œuvre sa conviction. Obtenir des guérisons sans l'assistance d'un médecin, quelque ignare soit-il, n'est pas un acte de bon ton. Les salons aristocratiques se ferment devant Mme de Saint-Amour : les catholiques fervents s'inquiètent ; les « libéraux », les esprits forts, les « anticléricaux » de l'époque entreprennent une campagne acharnée contre ces jongleries. La Faculté entre en guerre contre les méfaits du mysticisme, du magnétisme et du spiritualisme et autres mystifications ; les petits journaux raillent la sorcière, la prophétesse, la pythonisse, qui se permet de soulager l'humanité souffrante : on la chansonne, on la met en vaudevilles, on la déchire de cent façons ; un mauvais plaisant pousse la facétie jusqu'à rédiger toute une biographie de Mme de Saint-Amour, biographie absolument mensongère où l'on révèle que, fille d'un horloger nantais, elle a épousé un bossu dont elle n'a jamais pu – miracle pourtant attendu – redresser la bosse ; et l'on chante
                        Cependant son taudis fourmille
                        De dos voûtés, de pieds tortus :
                        Le boîteux garde sa béquille,
                        Les bossus repartent bossus.
                         « Combien la sainte a de mérite ! »
                        Disent les borgnes d'alentour...
                        Allons, frères, allons bien vite
                        Voir la dame de Saint-Amour (bis).
        Seuls les pauvres qu'elle a réconfortés et consolés pourraient prendre sa défense ; mais le dénigrement est contagieux comme l'enthousiasme, et bientôt les racontars les plus absurdes, perfidement répandus, circulent, touchant ce cas étrange : « les uns parlent d'une bague électrique que la guérisseuse porte au doigt et dont la vertu soulage les malades ; d'autres affirment qu'elle répand sur les plaies une poudre propre à les cicatriser. Quelques-uns la traitent de cartomancienne : c'est une simple simulatrice ; si les muets ont parlé devant elle, c'est qu'elle est ventriloque !... »
        Comme jamais Mme de Saint-Amour n'avait consenti à recevoir d'aucun de ses visiteurs la moindre rétribution ; comme, au contraire, elle proclamait, à tout venant, que sa mission, toute de charité, n'attendait aucune rémunération temporelle, il était impossible de se débarrasser d'elle en l'incriminant d'exercice illégal de la médecine. Mais les quolibets et la calomnie suffisent à la besogne : maintenant, chaque fois qu'elle sort ou qu'elle paraît à son balcon, elle est saluée par les sifflets et les insultes ; la foule entonne la complainte historique sur la sorcière du vieux Bel-Air ; ceux qui ont bénéficié de ses prières et ont le courage difficile de ne point se montrer ingrats sont traités par les journaux d'atrabilaires, d'aliénés et d'idiots... Il fallut bien se résoudre à fuir devant l'ouragan : Mme de Saint-Amour quitta Nantes sous les huée  ; on ne sait où elle se réfugia, et, toujours comme dans les contes, jamais plus on n'entendit parler d'elle.
        Qu'était-elle ? Une aventurière ? Son biographe, en concluant, ne le pense pas. Une mystique, à coup sûr, sincère et désintéressée, ceci semble hors de doute ; ce qui la rend particulièrement intéressante, c'est qu'elle ne fut pas le phénomène unique : à toutes les époques et dans tous les pays, certains individus, jusqu'ici mal ou peu étudiés, se sont vantés de posséder le don de guérir : il serait curieux de savoir le lien qui les unit, en quoi ils différent, en quoi ils se ressemblent et d'arriver ainsi peut-être à percer le mystère de leur surnaturel pouvoir.

    G. LENOTRE.

    Le Monde illustré, 6 juillet 1912


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  •  
    Auteur : Alphonse Saltzmann
    Titre : La Médecine spirituelle
    Édition : Paris, Chez Alph. Saltzmann, 1924

        L'auteur participa au Fraterniste. Un site lui est consacré : https://alphonse-saltzmann.jimdofree.com/, ainsi qu'un blog http://alphonsesaltzmann.blogspot.com/
        Il apparaît également dans un numéro de Touche à tout de novembre 1913, consacré aux guérisseurs parisiens et qui évoque Jousselin qui fut élève du Père pendant un temps.

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  • A.-C. Bégot - Guérison spirituelle et médecine (1998)

    Auteur : Anne-Cécile Bégot
    Titre : Guérison spirituelle et médecine au tournant des XIXe et XXe siècles
    Éditions : Recherches sociologiques 1998/2 (A.-C. Bégot : pp. 65-80)

        La Science Chrétienne et l'Antoinisme sont deux groupes religieux minoritaires qui ont placé la "guérison" au coeur de leurs pratiques. Nés à la fin du XIxe siècle (Science Chrétienne) et au début du XXe siècle (Antoinisme), ces groupes s'inscrivent dans un contexte particulier, celui de l'avènement de la médecine scientifique. Les croyances et pratiques de ces groupes allaient à l'encontre des intérêts de la profession médicale et posaient alors le problème d'une délimitation des "champs" religieux et médical. Après une période conflictuelle, les rapports entre l'institution médicale et ces groupes se sont pacifiés: la première obtint le monopole de l'exercice de la médecine, et les pratiques des groupes, réduites à la prière de guérison, furent tolérées.

    Sommaire :
    I. La maladie comme expérience inaugurale
    II. La légitimité médicale : entre savoir et pouvoir
        A. Le cas belge
        B. Le cas américain
    III. Significations de la guérison spirituelle et relations groupes religieux/institution médicale
        A. Les significations de la guérison spirituelle
        B. Les relations groupes religieux et institution médicale : du conflit à la coexistence
            1. Le cas de la Science Chrétienne
            2. Le cas de l'Antoinisme
    Conclusions
    RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

    source : uclouvain.be
    À lire en ligne : https://sharepoint.uclouvain.be/sites/rsa/Articles/1998-XXIX-2_07.pdf


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  • Auteurs : Sous la direction de Raymond MASSÉ et Jean BENOIST, A.-C. Bégot
    Titre : Convocations thérapeutiques du sacré,
    “Formes organisationnelles et pratiques thérapeutiques : comparaison de deux groupes religieux minoritaires (Science chrétienne et antoinisme).” [p.61-80], in 1re partie : Églises de guérison, miracles et Conversion, Chapitre III
    Éditions : KARTHALA (Collection : “Médecines du monde”), 2002

    Sommaire:
    Introduction
        Extrait : L'étude des formes organisationnelles de deux groupes religieux, la Science chrétienne et l'antoinisme, permet d'envisager le rôle joué et la place occupée par ces organisations religieuses dans la gestion des pratiques thérapeutiques. L'intérêt de ces groupes réside dans le fait qu'ils ont accordé une place centrale à la « guérison » - alors que la médecine commence à faire ses preuves en termes d'efficacité thérapeutique (fin XIXe-début XXe siècle) - et d'être séculaires. Après avoir envisagé leurs rapports avec la société globale, on s'intéressera à l'économie du croire puis aux formes de domination.
    Les rapports à la société globale
    L'économie du croire
    Les formes de domination
    Conclusion


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  • Pierre Vachet - La Pensée qui guérit (1926)

    Auteur : Pierre Vachet (1892-198?)
    Titre : La Pensée qui guérit (L'Euphorisme, un nouvel art de vivre)
    Éditions : Grasset, Paris, 1924 (276 pages)
        Plus que les microbes, c'est notre imagination qui fait de nous des malades. Mais s'il y a une imagination qui tue, le Docteur Vachet nous apprend à former notre pensée pour en faire un instrument de guérison. – Voici peut-être le secret de la santé.

    Pierre Vachet - La Pensée qui guérit (1926)
        Docteur en médecine (Paris, 1915), il fut psychologue et directeur de l'École de psychologie et de la Revue de psychologie appliquée.
        Il s'intéressa à la guérison par la pensée, notamment dans la Science chrétienne, et chez les guérisseurs. Excellent praticien et maître de la vulgarisation, ses thèses se fondent largement sur des observations issues de ses riches expériences. Il est l'auteur (chez Grasset principalement) de Lourdes et ses mystères (1920, réédité sous le titre Le Mystère de Lourdes), Pensée qui guérit (1926 et réédité avec le titre complément L'Euphorisme, un nouvel art de vivre en 1960), Remède à la vie moderne (1928), La Santé du corps et de l'esprit (1929), Sur le chemin de l'optimisme et du bonheur (1959), Portez-vous bien (1980)...


        On le voit sur une carte postale avec Jean Béziat à Avignonnet.

    Quatrième de couverture :
        AUJOURD'HUI plus que jamais, dans l'époque d'agitation et d'inquiétude où nous vivons, le besoin se fait impérieusement sentir d'une règle de conduite qui, éliminant la nervosité et l'angoisse, nous permette de recouvrer l'équilibre et d'entrevoir de réelles possibilités d'être heureux.
        Depuis longtemps, le docteur Pierre Vachet s'est fait l'apôtre de la Pensée qui guérit. Dans ce livre, il nous montre comment nous pouvons utiliser les forces merveilleuses que nous portons en nous et comment, dans toutes les maladies, même organiques, cette force, véritable « sérum moral », est capable de provoquer la guérison.
        Mais le docteur Pierre Vachet va plus loin. Il conclut à la nécessité urgente d'un nouvel art de vivre, à une philosophie faite de sérénité qui nous aide à surmonter les épreuves de la vie moderne.
        Aux systèmes de négation, d'abandon, il oppose un système constructif, de confiance en soi et en l'avenir, associant dans une étroite communion l'hygiène de l'esprit et celle du corps, qu'il met à la portée de chacun de nous.
        Cette philosophie, étayée par quarante années de recherches et d'expériences, le docteur Pierre Vachet l'a appelée : Euphorisme. Son aboutissement est, en effet, de réaliser en nous un état d'équilibre intellectuel, physique, nerveux et moral qui est proprement un état d'euphorie.
        Ce livre simple et direct, agréable à lire parce qu'il n'a rien de doctrinal ni de sévère, nous donne les moyens pratiques de lutter contre ce nervosisme moderne dont nous sommes, tous, plus ou moins atteints, trop souvent à notre insu.

        Recension dans La Lanterne, du 16 octobre 1927 :
    Le Dr Pierre Vachet et la morale moderne
        Parmi les hommes qui sont venus à la vie publique depuis la fin de la guerre, le docteur Pierre Vachet tient une place de premier plan.
        Ce jeune médecin, travailleur consciencieux doublé d'une intelligence supérieure, esprit ouvert aux idées neuves, homme de la génération en un mot, s'est résolument débarrassé de tout le fatras des conceptions anciennes. Depuis trois ans, fruits de ses travaux, il a enrichi le domaine de la science de trois livres qui chacun marquent une étape sur la voie de la médecine nouvelle : Lourdes et ses mystères, la Pensée qui guérit, l'Inquiétude sexuelle.
        Ses deux premiers livres sont trop connus pour y revenir. Je me limiterai à rappeler seulement que la Pensée qui guérit, ouvrage de science mis à la portée de toutes les cultures, est venu réconforter une foule innombrables de malades qui désespéraient, et qu'il est aussi le bréviaire de santé de l'homme sain décidé à lutter contre le mal toujours probable, avec le seul et précieux remède de son énergie éduquée. Moins simpliste que les ouvrages du brave docteur Coué, ce livre ouvre des horizons qu'on n'entrevoyait jusqu'ici qu'avec timidité. A l'instar de Satan, archange déchu auquel France faisait dire dans La Révolte des Anges : « Nous portons Dieu en nous-même », la Pensée qui guérit démontre aux malades et aux autres qu'ils portent leur guérison en eux, et qu'il ne tient qu'à eux de la faire triompher.
        Mais le docteur Pierre Vachet a produit un livre plus récent qui s'attaque cette fois aux problèmes des sexes et à toutes les questions qui en dépendent. Avec un beau courage, et sans choquer personne, l'auteur a traité dans ce livre destiné au grand public de ce que l'on n'osait jusqu'ici évoquer que dans les cercles fermés des praticiens.

        Lucien Roure en écrira une recension très critique dans les Études (publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus) du 1er janvier 1926.

        Il participe à des débats sur le sujet au Club du Faubourg :

    Pierre Vachet - La Pensée qui guérit (1926)

     

    Pierre Vachet - Guérisons et guérisseurs (L'Œuvre, 13 mars 1928)


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  • Frédéric Boutet - Des guérisons mystérieuses (Cyrano, satirique hebdomadaire, 18 mars 1928) 1Frédéric Boutet - Des guérisons mystérieuses (Cyrano, satirique hebdomadaire, 18 mars 1928) 2


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  • André Bronté, Serge Saÿn - S.O.S. guérisseurs (1976)

    Auteurs : André Bronte & Serge Saÿn
    Titre : S.O.S. guérisseurs
    Éditions : Presses de la Cité, Paris, 1976, 281 pages

          Évoque la guérison obtenue par le guérisseur Michel Bontemps sur un guérisseur antoiniste :

         Avant de nous quitter, au terme de cette enquête sur son travail, Michel Bontemps nous proposa d'étudier le cas de M. Lucien Monnier, 51, rue du Pré-Saint-Gervais à Paris.
        « Ce cas, nous dit-il, est l'un des plus curieux que j'aie eus à traiter car ce malade était un confrère, si l'on peut dire.
        Il est peu courant de voir un guérisseur demander l'aide d'un autre guérisseur.
        C'est au mois de décembre dernier que je vis entrer dans mon cabinet, M. Monnier qui m'avait demandé rendez-vous sans me faire connaître ni son mal ni ses activités.
        A ma première question : « Alors, M. Monnier, qu'est-ce qui vous arrive ? », d'emblée, il me posa son problème.
        « Avant tout, je dois vous dire que je fais comme vous. Je suis guérisseur. Il ne s'agit pas d'un métier mais d'une vocation, un sacerdoce en quelque sorte.
        Je suis antoiniste, disciple du Père Antoine. Le Père Antoine était un prêtre guérisseur célèbre qui a formé des élèves qui ont perpétué sa méthode.
        Je suis un de ses élèves, guérisseur bénévole. Depuis plusieurs années, chaque week-end, je reçois des personnes souffrantes et je les guéris. »
        « Je lui demandai, dit Michel Bontemps :
        – Vous venez voir mes résultats pour découvrir mes méthodes ?
        – Non, je viens parce que ça ne va plus. Je suis malade et je ne peux plus exercer la mission qui m'a été confiée... »
        M. Monnier raconta alors à Michel Bontemps ses malheurs. Depuis plusieurs mois, certains symptômes avaient commencé à l'inquiéter : perte de poids, manque d'entrain, fatigue, irritabilité, etc.
        Malgré sa prévention contre la médecine officielle, lui dont la vocation était de soigner par des méthodes « parallèles » il se décida à consulter un médecin qui lui fit faire des analyses. Celles-ci devaient révéler une intoxication due à une mauvaise élimination générale, et en particulier, un taux de cholestérol trop élevé.
        « Ce médecin, à l'évidence très pressé, me garda quelques minutes dans son cabinet lors de ma seconde visite. Mais, nous raconte M. Monnier, juste le temps d'inscrire sur son bloc-notes une liste de médicaments d'une page et demie, puis il ajouta : « Prenez ça et revenez me voir dans un mois... »
        Cette visite, loin de me rassurer, ne fit qu'aggraver mes craintes. Rentré chez moi, j'ai lu et relu la liste de médicaments avec une impression de malaise. J'avais tellement vu, depuis dix ans, des personnes que les médicaments non seulement n'avaient pas guéries, mais au contraire avaient complètement détraquées, que je pensais, instinctivement, que ce n'était pas la bonne voie.
        Finalement, j'ai renoncé à faire réaliser l'ordonnance chez un pharmacien, tout en craignant de ne pas pouvoir tenir le coup très longtemps. C'était moins ma « petite santé » qui me préoccupait que l'idée de devoir renoncer de guérir mes amis.
        C'est un collègue de travail, à qui je parlais de ma fatigue permanente qui me donna l'adresse de Michel Bontemps.
        – Il a réussi à guérir ma femme de ses migraines, me dit-il. Cela fait quinze ans qu'elle en souffrait presque tous les jours. Va le voir... il guérit comme toi avec les mains, mais il donne aussi des plantes...
        Voilà comment je me suis retrouvé dans le cabinet de Michel Bontemps.
        Je pensais y trouver un guérisseur qui m'examinerait avec un pendule, ou qui m'imposerait les mains.
        Aussi, je fus très étonné quand il commença à examiner mon cil avec un « iriscope », cet appareil formé d'une loupe et d'une lampe.
        Le guérisseur m'expliqua que grâce à cette méthode il pouvait découvrir dans l'iris du malade presque tous les symptômes des maladies organiques.
        L'iris étant une zone particulièrement sensible, un véritable écran où s'inscrivent, pour celui qui sait le déchiffrer presque tous les dérèglements.
        Michel Bontemps me confirma le diagnostic des médecins.
        J'étais intoxiqué, mais il me précisa qu'il s'agissait également, dans mon cas, de troubles du système sympathique, de fonctionnement déficient des intestins et de problèmes circulatoires...
        Il me conseilla deux préparations à base de plantes, à prendre à raison de deux tasses par jour, et de suivre certaines directives en matière d'hydrothérapie (deux bains de pieds par semaine, au romarin ainsi que des douches spécifiques).
        En plus chaque semaine, pendant plus de quinze minutes il m’imposait des séances de magnétisme, en vue de me permettre de retrouver mon énergie et ma vitalité. »
        Quand nous avons rencontré M. Monnier, à la fin novembre, il avait repris cinq kilos, son taux de cholestérol était considérablement réduit et sa mine disait assez qu'il se sentait en pleine forme.
        « Pourtant, au bout de trois semaines de traitement, il n'y avait guère d'amélioration, nous a-t-il confié. Après les séances de magnétisme, je me sentais bien pendant quelques jours, puis, de nouveau, j'étais épuisé.
        Michel Bontemps insista alors pour que je n'aille pas à la réunion hebdomadaire du Temple Antoiniste, il m'expliqua que la force magnétique qu'il m'insufflait se trouvait dispersée dès que j'essayais de soigner des malades.
        A contrecœur, j'ai obtempéré et c'est à partir de ce moment que j'ai commencé à me sentir revivre.
        Dès lors les résultats ont même été spectaculaires.
        Début novembre j'avais repris du poids. En même temps les analyses de sang attestaient une baisse importante du taux de cholestérol.
        Bien mieux, avant la fin de l'année, avec l'accord de Michel Bontemps, j'ai pu reprendre mes activités de guérisseur, auprès de mes amis antoinistes.
        Je ne ressens plus aucune fatigue.
        Aujourd'hui, à part une préparation à base de plantes et des conseils de diététique que je continue à suivre, j'ai cessé tout traitement.
        Je suis persuadé que je reviens de loin.
        Pour ne pas inquiéter mon entourage, je cachais à quel point j'étais à bout de forces.
        Même pendant ma captivité en Allemagne je n'avais pas été aussi épuisé.
        Le plus terrible, c'est que j'étais tellement tendu que je ne parvenais plus à dormir.
        Ni médicaments ni calmants n'avaient prise sur moi.
        Aujourd'hui, je peux mesurer l'efficacité de Michel Bontemps car c'est vraiment lui qui m'a tiré d'affaire... »


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  • Robert Tocquet - Les Pouvoirs du surnaturel (1974)Robert Tocquet - Les Pouvoirs du surnaturel (1974)

    Auteur : Robert Tocquet (cf. l'article wikipedia)
    Titre : Les Pouvoirs du surnaturel
    Éditions : Pierre Belfond, Collection : Sciences secrètes, 1974

        Dans le chapitre I Guérisons miraculeuses et médications psychologiques, et plus particulièrement consacré au traitements métaphysiques et moraux, l'auteur évoque l'antoinisme en ces termes :
        Le « Père » Antoine, qui a fondé l'Antoinisme, n'appartenait pas à l'Eglise alors que l'on croit souvent, à cause de cette appellation de « Père », qu'il faisait partie d'une communauté religieuse. Né en 1846 à Mons-Crotteux, dans la province de Liège, il descendit tout enfant à la mine, avec son père et l'un de ses frères, pour aider ses parents à nourrir ses dix frères et sœurs. La misère le mena en Allemagne puis en Russie, ensuite le ramena avec quelques économies en Belgique où il se maria. Il s'installa alors définitivement à Jemeppe-sur-Meuse pour exercer, aux Forges et Tôleries Liégeoises, de modestes fonctions de concierge. Rien ne le prédisposait par conséquent à devenir le fondateur d'une sorte de religion guérisseuse qui compte actuellement plusieurs centaines de milliers d'adeptes.
        Mais le Destin veillait et l'extraordinaire aventure de l'obscur employé commença le jour où un ami lui prêta Le Livre des Esprits d'Allan Kardec. Bien que sachant à peine lire et écrire, Antoine dévore l'ouvrage spirite dont le contenu est pour lui une véritable révélation. Il fait tourner les tables, installe en sa demeure une « chambre à invocations » et se prend à prêcher les « vérités » dictées par les esprits. C'est un étrange mélange de catholicisme, de spiritisme et de théosophie", de sorte que le tout constitue un ensemble assez déconcertant, bien peu homogène et souvent obscur. En 1893, Antoine perd son fils unique, et, dès lors, son activité se tourne vers le problème de la guérison. Deux esprits, le docteur Demeure et le docteur Caritas, lui enseignent, de l'au-delà, que les maux n'existent pas par eux-mêmes et qu'il n'est de réel et de malfaisant que le péché. En même temps, ils lui accordent des fluides guérisseurs. Atteint d'une maladie d'estomac qui l'épuisait lentement et contre laquelle la « science officielle » était demeurée impuissante, il applique sur lui-même les conseils de ses guides, et, sur le coup, ses douleurs gastriques disparaissent. Après s'être guéri, il a l'idée de guérir les autres. Il impose les mains, distribue des morceaux de tissu « magnétisé », puis, à la suite de quelques ennuis avec le Syndicat des Médecins, change de méthode et n'emploie plus que la prière comme agent thérapeutique. Sa renommée s'étend. On vient à lui de toute la Belgique, puis des pays environnants. Il rend l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, le mouvement aux paralytiques, apaise des milliers de souffrances. Ses disciples se groupent. On l'appelle Père et sa femme la Mère. Une sorte de religion se constitue : l'Antoinisme. En quelques jours, dans une partie de la Wallonie belge, cent cinquante mille signatures sont recueillies tendant à faire reconnaître officiellement le culte en Belgique. Des temples s'élèvent.
        A la mort du Père, ou plutôt à sa « désincarnation », survenue le 25 juin 1912, on pensait, et, dans les milieux catholiques qui voyaient d'un mauvais œil la secte se développer dangereusement, l'on espérait que l'Antoinisme allait disparaître. Il n'en fut rien. La Mère releva le flambeau, et, jusqu'à sa mort, en 1942, continua le culte. Il subsiste toujours, très solidement implanté en divers pays. En Belgique, l'Antoinisme possède actuellement vingt-neuf temples dont deux à Bruxelles. En France, on trouve des centres dans quelques grandes villes : Paris, Lyon, Tours, Aix-les-Bains, etc. Ils rassemblent approximativement dix mille adeptes et l'on évalue, dans le monde, le nombre total des fidèles à un million environ. Ce sont surtout des ouvriers et particulièrement des métallurgistes et des mineurs.
        Dans chaque temple, le principal culte ou Opération générale a lieu, en principe, chacun des quatre premiers jours de la semaine, à dix heures du matin très précises, car l'un des caractères spécifiques de l'Antoinisme c'est de combiner l'heure des prières émanées des différents centres de façon que toutes fassent bloc. De plus, on admet que, dans l'autre vie, le Père participe à l'opération, d'où la nécessité (?) de cette rigoureuse ponctualité. Cependant, il faut ajouter que les antoinistes français effectuent aussi des « opérations particulières », de sorte que les temples sont ouverts, du matin au soir, aux personnes souffrantes. Il y a toujours un Frère ou une Sœur (car tel est le nom des ministres antoinistes) qui se tient à la disposition des malades pour chasser le mal, sur l'heure, en invoquant le Père.
        Les chapelles antoinistes sont très simples. Ce sont généralement des salles aux murs nus avec une chaire à deux étages et des bancs pour les assistants. Sur les murs figurent les « Dix Principes » de l'Antoinisme. Pénétrons dans l'une de ces chapelles à l'heure du service. Le ministre du temple, en soutanelle noire boutonnée jusqu'au menton, monte à la chaire supérieure cependant que le desservant occupe la chaire inférieure. L'officiant lève les bras vers le ciel et toute l'assistance médite pendant quelques minutes. Puis le desservant lit les « Dix Principes » dont voici le premier :
              Si vous m'aimez
              Vous ne l'enseignerez à personne
              Puisque vous savez que je ne réside
              Qu'au sein de l'homme
              Vous ne pouvez témoigner qu'il existe
              Une suprême bonté
              Alors que du prochain vous m'isolez.
        Les autres principes sont aussi abscons mais cela est sans importance car les fidèles y trouvent la paix de l'âme et la guérison de leurs maux. C'est parce que le Père récitait ces dix principes qu'il obtenait des cures merveilleuses, et c'est parce que ses successeurs ont conservé cette tradition que les malades accourent encore vers eux de toute l'ardeur de leur foi.
        Enfin, la cérémonie, qui n'a duré qu'une demi-heure, se termine par ces paroles rituelles : « Mes frères, au nom du Père, merci. » Et le temple se vide.
        En principe, les « opérations » individuelles, telles qu'elles sont pratiquées à Paris, se font sans témoin. Cependant, Pierre Geyraud a assisté à l'une d'elles, avec la permission du Frère guérisseur et du malade.
        « J'ai trouvé, écrit-il dans son ouvrage : Les Petites Eglises de Paris, un malade accommodant. C'est un commerçant du quartier. Nous sommes tous trois debout, dans la petite salle, tournés vers le portrait du Père : « Où avez-vous mal ? » demande le Frère. « Au foie. Je souffre de lourdeurs et même parfois j'éprouve de véritables douleurs. Ainsi, en ce moment... » – « Depuis longtemps ? » – « Depuis l'âge de quatorze ou quinze ans. » – « Ah ! je vois : c'est un fluide mauvais. » Je questionne : « Un fluide mauvais ? Le péché, n'est-ce pas ? » – « C'est cela », me répond le Frère. Je regarde le commerçant en état de péché. Il a l'air perplexe, et paraît interroger ses souvenirs. Mais le Frère a déjà levé les mains vers le portrait du Père. Ses yeux se révulsent; on n'en voit que le blanc, sous les paupières tremblotantes. Les lèvres, de temps à autre, sont agitées par la prière silencieuse. « Je vois que le mal s'en va lentement ; vous vous sentez déjà mieux, n'est-ce pas ? » demande le Frère, les yeux toujours révulsés, et les mains élevées. » — « Heu... oui ; ça va mieux. » La prière continue ; les mains expulsent obstinément le mal. « C'est fini : je vois que vous êtes guéri. » Les prunelles reprennent leur place ; les mains s'abaissent. « C'est merveilleux », dit le commerçant abasourdi, en portant la main à son foie. « Ah ! ça, par exemple ! Zut, alors ! » Il cherche son porte-monnaie dans sa poche. « Oh non ! » dit vivement le Frère ; et il lui montre une pancarte interdisant toute rémunération. Le commerçant est tout titubant de surprise et de trac. Il prend son chapeau, dit au revoir au Frère, me lance un : « Merci bien, monsieur ! » comme si j'étais le Père guérisseur, et dit, en refermant la porte sur lui : « Ah ! zut, alors ! » Je reste seul avec le Frère et je demande : « Qu'avez-vous vu tout à l'heure ? Vous disiez : je vois que le mal s'en va... » — « On ne voit pas avec les yeux... C'est avec d'autres sens. » — « Mais, avec ces autres sens, qu'est-ce que vous avez vu ? » – « Une masse noire, la masse fluide du péché. » — « Et pourquoi faisiez-vous ce geste avec la main ?... Vous frictionniez le foie du malade ? » – « Non, je poussais la masse au loin. » – « Et quand elle est partie, que reste-t-il ? » – « Du blanc. » – « Votre prière, en quoi consiste-telle ? » – « Il n'y a pas de prière fixée d'avance. Nous prions selon l'inspiration du cour. Par exemple, tout à l'heure, je disais : Père, guéris cet homme de son mal... Père, guéris-le de son mal. » - « Vous recevez beaucoup de malades, comme cela ? » — « Pour ma part, il m'en est passé plus de deux cent mille entre les mains. » – « Beaucoup de guérisons ? » – « Des dizaines et des dizaines de milliers. La puissance du Père est merveilleuse. »

        La chapitre se termine sur cette considération psychanalytique :
        Il faut cependant noter que les fondateurs de ces « religions » guérisseuses, qu'il s'agisse de Mrs. Eddy, du Père Antoine, de Georges Roux et des autres « messies » de ce genre, sont, autant que les fondateurs des religions orthodoxes, animés d'une conviction profonde qu'ils transmettent bientôt à leurs adeptes lesquels deviennent à leur tour d'ardents prosélytes. Ils croient en leur propre mission ce qui les conduit à persévérer dans leur action malgré les sarcasmes, les déboires, les ennuis de toutes sortes qui les assaillent continuellement au cours de leur « sacerdoce ». Quant à la solidité et à la vraisemblance du message qu'ils répandent, cela n'importe guère. Il se trouve toujours, en effet, un certain nombre de personnes pour qui telle ou telle doctrine convient, quelle que soit sa consistance, tant est profond et multiforme, chez l'homme, le besoin de croire au merveilleux, de chercher un appui, un refuge au-delà de lui-même, en dehors de sa propre volonté. En outre, pour les adeptes, le chef de l’une ou l'autre de ces sectes guérisseuses est le « maître », le « grand homme » tel que le définissait Freud, c'est-à-dire, en fait, celui qui incarne le « père » auquel chacun de nous, enfant, rêva de s'identifier. Le suivre et répandre son enseignement, c'est donc, dans une certaine mesure, réaliser un rêve de jeunesse.


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  • Pierre Scize - Au pays des guérisseurs (Marianne, 25 juillet et 15 août 1934)Pierre Scize - Au pays des guérisseurs (Marianne, 25 juillet et 15 août 1934)Concernant l'Antoinisme :
        Quelles rigueurs exercer contre ce doux petit vieillard, pratiquant du culte antoiniste, qui m'a demandé avec de vraies larmes dans les yeux de ne point citer son nom, et qui opère, dans un faubourg où on le tient pour un saint, des cures extraordinaires ?
        L'Antoinisme, comme la Christian-Science, sur quoi un de mes lecteurs lyonnais m'envoie de curieux détails, échappe trop à une telle enquête, en ce sens que la guérison des maladies n'est chez lui qu'une infime partie de la doctrine. Il faudra bien un jour mener cette enquête des petites religions, si prometteuses, si pleines d'humanité. Mais je peux indiquer, en passant, que les desservants de ces cultes mineurs (en France) pratiquent avec un désintéressement rare « leur mission ».

    Concernant l'Institut des forces psychosiques :
        A Sin-le-Noble, près de Douai, il y a un « Institut des forces psychologiques », dont le directeur, Henri Lormier, est un élève et le continuateur du célèbre guérisseur d'Avignonnet, Jean Béziat, mort depuis quelques années.
        Il accomplit, par simple suggestion, des cures qui lui amènent des malades de tout le Nord. Lui aussi se défend de faire des miracles. Il ne promet ni la guérison du cancer, ni celle de la tuberculose. Mais, chaque fois que le mental peut influer sur le physique, sa thérapeutique fait merveille. Personne, que je sache, ne s'est avilsé de l'inquiéter. Le ferait-on qu'il y aurait, au pays des « ch'ti mi » de véritables soulèvements populaires.


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  • A.-C. Bégot - Mutations de la représentation du divin (2000)

    Auteur : Anne-Cécile Bégot
    Titre : Les Mutations de la représentation du divin au sein d’un groupe à vocation thérapeutique - Le cas de l’antoinisme (Des formes sensibles de la religion)
    Éditions : Archives de sciences sociales des religions, 111 | juillet-septembre 2000, p. 41-55

    Source : https://journals.openedition.org/assr/20222

    Résumé :
        L’antoinisme est un groupe religieux minoritaire, d’origine belge, fondé sous l’impulsion de Louis Antoine. Apparu au tout début de ce siècle, ce groupe a pour particularité d’avoir centré ses pratiques autour de la guérison. La succession du « prophète » de Jemeppe-sur-Meuse a été assurée par sa femme dite Mère. Le culte antoiniste, toujours présent au sein du paysage religieux français, se distingue de son homologue belge en reconnaissant l’héritage légué par Mère. Il en résulte, au niveau de la représentation du divin, de l’expérience du sacré et des pratiques thérapeutiques, une certaine souplesse évitant de délégitimer l’un de ces héritages.


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  • Pierre Simon - De la vie avant toute chose, autobriographie (1979)

    Auteur : Pierre Simon (cf. sa fiche wikipedia)
    Titre : De la vie avant toute chose (autobiographie)
    Éditions : Paris, Mazarine, 1979

    4e de couverture :
    Gynécologue-accoucheur, chirurgien, ancien Grand Maître de la Grande Loge de France, Pierre Simon est avant tout un militant de la vie. Depuis vingt-cinq ans, il lutte pour transformer non seulement la médecine, mais aussi la loi et les mœurs. De la vie avant toute chose, c'est une vision globale de notre société, à travers les combats et les expériences quotidiennes d'un homme qui a été le pionnier de l'accouchement sans douleur et le co-fondateur du Mouvement français pour le Planning familial. Conseiller du ministre de la Santé lors des grands débats législatifs sur la contraception, il a été l'un de ceux qui contribuèrent à faire passer la contraception dans la vie quotidienne.
    La vie, Pierre Simon l'a placée au cœur de son action politique, médicale, philosophique. Vingt-cinq ans de luttes, De la vie avant toute chose est aussi le portrait de cette France qui s'est mise à l'heure de l'histoire par la grâce de quelques grands horlogers. Pierre Simon est de ceux-là.

    Recension :
                Pierre SIMON
    De la vie avant toute chose
                Mazarine, 1979, 264 pages.

        Un plaidoyer pour une prise en responsabilité de la Vie. Ou mieux, la relation d'une recherche, d'une lutte. D'une foi aussi, qui est respectable, même si l'on ne partage pas toutes les opinions qui sont ici émises et si l'on pense que le seul progrès scientifique ne suffit pas à assurer le bonheur. Ce qui fait impression chez le Dr Simon, gynécologue-accoucheur et chirurgien, ce sont la sincérité et la pureté qui ont conduit sa réflexion et son action. D'origine israélite, ayant eu des contacts avec le catholicisme et le protestantisme, les philosophies de l'Inde, le spiritisme, les Antoinistes, il a opté pour le rationalisme et la franc-maçonnerie, dont il a été grand-maître à la Grande Loge de France. Son combat pour l'accouchement sans douleur, la contraception, la fondation et le développement du Planning familial est connu. Il le situe dans un courant de la tradition médicale qui se veut libre de tout dogmatisme, pour servir l'homme. Un témoignage qu'on aurait intérêt à écouter... et dont on aimerait discuter avec l'auteur.
                                                                   • Pierre Frison

    Études des Pères de la Compagnie de Jésus, mars 1980

     

    On y lit, dans le chapitre Premiers choix, pp.36-37 :

        J'achevais alors mon périple dans les religions de notre temps. Ni l'exotisme ni les sectes ne me rebutèrent. Je fis un tour chez les spirites. La très haute fantaisie des tourneurs de table offensa bientôt ma rigueur scientifique. Je n'y restai pas quinze jours. Puis j'allai voir les Antoinistes. Leur temple se trouve encore rue Vergniaud. Je possède toujours chez moi, le Livre du Père Antoine, un illuminé belge de la fin du siècle dernier. D'autres « Père Antoine », d'autres « Mère Antoine » lui avaient succédé. Ceux du moment m'informèrent que les réunions étaient gratuites. L'enterrement, en revanche, un écriteau l'annonçait, nous était compté quarante francs. Ainsi s'équilibraient les choses de ce monde. C'est ici qu'on m'appela, pour la première fois, « Frère Simon ».
        On pratiquait, chez les Antoinistes, une forme singulière de thérapie de groupe ; au cœur de leur foi se trouvait l'Opération. Elle consistait pour les « pères » investis par l'Antoine originel, à vous brancher en direct sur Dieu : grâce à l'Opération, l'humanité souffrante côtoyait tout de go l'Éternel, qui soulageait alors ses souffrances. Le temple du Père Antoine fut ma dernière escale dans les croyances du siècle. Il me fallait d’autres guides. »


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  •  La Revue mondiale (ancienne Revue des revues), 1 mai 1928

    DEUS HOMO

         Pavillon Osiris, au bout de la Salpêtrière. Tandis qu'avec, pour guide, le professeur Gosset, seigneur du lieu, je vais de laboratoire en laboratoire, parfois, dans un couloir, nous croisons quelque malade visiteur et, sitôt qu'il a reconnu mon compagnon, ce passant change de visage, une espèce de dévotion colore sa face, le regard luit tendrement. Dans les sous-sol, comme nous nous dirigeons vers les salles de radiologie, une cinquantaine de consultants attendent leur tour, assis sur des banquettes, dans la pénombre ; le professeur, continuant une explication qu'il me donnait, les enveloppe brièvement d'un regard familier, le voici déjà la main sur la poignée d'une des portes ; mais j'ai eu le temps de voir, de ressentir plutôt, l'efflux de toutes ces attentes, de ces espoirs, vers lui, géant souriant. Où donc ai-je été frappé de cette même onde, de cette sorte de moiteur de ferveur ? Ma mémoire d'elle-même insère à ce que je rencontre ici, le souvenir d'une matinée d'il y a quinze ans... On inaugurait un temple antoiniste, à Paris, rue Vergniaud. Une grande foule emplissait la nef, encore nue. Une très vieille femme parut, vêtue de noir, qui monta dans une chaire, appuya ses mains sur le rebord, ferma les yeux et se recueillit. D'entre la foule, des bras entourés de bandelettes se tendirent vers elle, des béquilles furent brandies. Cette prêtresse était la Mère Antoine, la veuve du dieu qu'on adorait en ce temple ; Antoine, mort quelques années auparavant, « monté au ciel, disent ses exégètes, après sa désincarnation » et continuant, auprès d'un Dieu plus ancien que lui, sa tâche de guérisseur miraculeux. Antoine l’Intercesseur, Antoine le Généreux, l'ancien ouvrier mineur de Jemmeppe-sur-Meuse. Ce temple était le seizième (1) qu'on lui élevait ; les adorateurs présents n'étaient qu'une poignée des sept cent mille Antoinistes répandus dans le monde.
        Cette image m'obsédera et me proposera d'étranges réflexions lorsque, témoin émerveillé de la plus étonnante organisation scientifique, j'aurai quitté le pavillon Osiris et j'écouterai le créateur de cette organisation me préciser les travaux, les expériences des savants qu'il a réunis là. Mais si ces réflexions doivent avoir quelque intérêt, ne faut-il pas premièrement partager au lecteur les circonstances qui leur donneront cet intérêt ? – Un malade, me dit tout d'abord le professeur Gosset, et plus particulièrement du point de vue de la chirurgie (mais, s'interrompt-il, où situer, si l'on sort des vieilles classifications, la démarcation de la maladie tout court et de la maladie « chirurgicale » ?), un malade relève toujours de différents ordres de recherches, médecine, radiologie, chimie, bactériologie, etc. Généralement le malade est obligé à de nombreuses allées et venues entre les divers services auxquels ressortit chacune des catégories qui détermineront son cas, et le voici courant de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud de la ville, perdant un temps considérable... Mon idée première fut de joindre en un centre unique tous ces services, et de prendre le malade depuis le moment où il se présente jusqu'au moment où il s'étendra — s'il y a lieu — sur la table d'opération. Entre temps, tous les documents qui peuvent étayer le diagnostic et éclairer l'intervention auront été assemblés, et les divers auteurs de ces documents demeureront en perpétuel contact.
        « Cette idée fut vivement approuvée et soutenue par mon vieil ami Clemenceau, avant la guerre, mais celle-ci advint, qui retarda toute réalisation. Après la guerre l'argent manquait. Je consacrai personnellement une certaine somme à commencer l'entreprise. Ensuite des dons importants du Pari mutuel et de l’Assistance publique me permirent d'aller de l'avant.
        « Donc, un service chirurgical, pour fonctionner convenablement, doit avoir, outre de nombreux assistants, des attachés médicaux. Et qui dit médecine dit nécessairement : radiologie, chimie, bactériologie, hématologie, laboratoires d'anatomie pathologique, laboratoires expérimentaux...
        « Venez. »

     *
    *   *

         La première pièce où m'entraîna le Professeur était une vaste bibliothèque.
        — Elle me fut donnée par mon maître Terrier, à sa mort. Elle était alors composée de tous les périodiques chirurgicaux du monde entier, de 1885 à 1908. Je l'ai continuée, dans ce local que j'ai voulu digne d'elle. Tous les élèves du service peuvent en profiter. Ici, également, sont conservés les registres d'observation : tous les malades opérés ont leur observation reproduite en face du compte rendu opératoire, dans des registres à onglets.
        Le professeur s'émeut et parle de Terrier qui fut, en ce service chirurgical de la Salpêtrière, son prédécesseur, de 1879 à 1882. A Terrier succéda Terrillon (1882-1894), Segond (1894-1912), puis Gosset (1913).
        — L'on ne saura jamais assez vénérer la mémoire du grand Terrier. C'est lui qui créa l'asepsie. Celle-ci a ouvert aux chirurgiens toutes les possibilités. Nous sortons de la bibliothèque. Un clair couloir.
        — Le but de chaque laboratoire, dit le professeur, est double : d'abord, et avant tout, les analyses pré et post-opératoires, indispensables pour une saine chirurgie, et ensuite les recherches de science pure.
        Une porte. Une grande pièce inondée de lumière par quatre grandes baies vitrées.
        — Le laboratoire d'anatomie pathologique. — Docteur Ivan Bertrand, chef de ce laboratoire.
        Présentations.
        Des tables de lave devant les baies. Quatre panneaux de la salle occupés par de hautes vitrines. Plusieurs centaines de pièces anatomiques baignant dans l'alcool emplissent ces vitrines.
        — Notre musée, dit fièrement le professeur.
        Nous quittons le laboratoire.
        — Les problèmes, dit le professeur, qui se posent aux pathologistes apparaissent de plus en plus comme des cas particuliers de questions biologiques d'ordre général. Tel est, au premier rang, le problème du cancer, qui ne semble devoir être résolu que par la connaissance des lois biologiques de la division cellulaire.
        J'ai été très vivement frappé par des travaux de biologie végétale d'où ressort l'appui mutuel que pourraient se prêter la pathologie animale et la physiopathologie, si ces deux sciences cessaient de s'ignorer l'une l'autre, comme elles l'ont trop souvent fait jusqu'ici. Je me bornerai à vous citer, entre autres recherches de cet ordre, celles de Noël Bernard, qui retrouve chez les orchidées envahies par des champignons symbiotiques les lois générales de l'infection et de l'immunité ; celles d'Erwin F. Smith, qui découvre et étudie, chez diverses espèces végétales, des tumeurs semblables aux cancers du règne animal. Aussi, j'ai tenu à organiser le laboratoire de biologie expérimentale en vue de l'étude des maladies des plantes, et en particulier du cancer végétal... »
        Il pousse une porte. Un laboratoire, et, contiguë, une petite pièce largement éclairée par une baie et un plafond vitré. C'est une serre. Les plantes y sont disposées dans des coffres remplis de terre et sur des gradins.
        — Ce laboratoire est une création originale et unique en son genre. Il diffère complètement des laboratoires de pathologie végétale déjà existants, où les maladies des plantes sont étudiées, soit au point de vue botanique pur, soit au point en vue des applications agricoles. Ici, comme je vous disais, c'est un laboratoire de biologie et de pathologie générales, en liaison étroite avec le service hospitalier et les laboratoires cliniques, et où les plantes ne sont considérées que comme des matériaux commodes pour les recherches expérimentales.
        « Le chef de ce laboratoire, docteur Magrou. »
        Je salue un homme, de taille moyenne, vêtu d'une blouse blanche. Je regarde avec émotion ce savant dont les travaux sont déjà célèbres. Des fleurs étranges me sont montrées, boursouflées, ici et là, d'énormes tumeurs, œuvre du Bacterium tumefaciens...
        « Sans doute, objectera-t-on, a écrit le Dr Magrou, qu'un rapprochement entre des organismes aussi distants que les plantes et les animaux, risque d'être artificiel; mais en fait, l'élément dont la réaction donne naissance à une tumeur, la cellule non différenciée, voisine du type embryonnaire, diffère peu d'un règne à l'autre ; il est parfaitement légitime de comparer son évolution chez l'animal et la plante... »
        Il a écrit encore (1927) : « MM. Blumenthal et Auler et Mlle Meyer ont, au cours de recherches récentes, isolé de tumeurs humaines ouvertes une bactérie ayant les caractères morphologiques et culturaux du Bacterium tumefaciens... »

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         Nous voici au laboratoire de chimie, dirigé par le professeur agrégé W. Mestrezat, chef de laboratoire à l'Institut Pasteur, chargé de Conférences au Collège de France. M. Mestrezat est secondé ici par M. Loiseleur, chimiste à l'Institut Pasteur.
        — A la suite des travaux de Claude Bernard, me dit le professeur Gosset, nous apprécions la valeur des données que la chimie et la chimie physique sont susceptibles de fournir à maints problèmes pathologiques, que ce soit dans leur étiologie ou leur thérapeutique. Ce laboratoire est consacré aux recherches corrélatives de ces données et à la préparation de certaines substances thérapeutiques, les colloïdes entre autres. L'installation est des plus modernes, jugez : appareil pour la mesure des conductivités, potentiomètre, installation pour spectroscopie et polarimétrie, centrifugeuse à grande vitesse. Nous sommes, de plus, outillés pour la microanalyse, d'après les techniques de Pregl. Placé au centre des autres laboratoires, celui-ci leur permet éventuellement le bénéfice de ses installations et favorise, par la réunion des chefs de service, la réalisation du « travail d'équipe ».
        — Travail d'équipe, dis-je, voici un grand mot... un mot franchement moderne. Il serait mieux de l'appeler un grand mot de demain. Car il est encore rare de le voir employé dans la plupart des milieux scientifiques...
        Le professeur hoche la tête. Nous gagnons le laboratoire de bactériologie et d'hématologie.
        — Docteur Rouché, directeur.
        Le laboratoire a pour objet de pratiquer tous les examens bactériologiques et hématologiques utiles au diagnostic et au pronostic des malades consultants et hospitalisés. Nous ne séjournons point. Le Dr Rouché travaille en ce moment à rechercher l'influence du radium sur le sang des cancéreux.
        Nous pénétrons dans une vaste pièce rectangulaire éclairée par six fenêtres et deux baies vitrées à pans coupés analogues à celles des salles d'opération.
        Le laboratoire de chirurgie expérimentale.
        — La reconnaissance de la nécessité et des besoins de l'expérimentation, me dit le professeur, m'a conduit à organiser ce laboratoire comme un service de chirurgie, avec une salle d'opérations aseptiques, une clinique pour animaux et un personnel au courant des méthodes chirurgicales et des soins post-opératoires. Ce service est sous la direction du Dr Georges Loewy.
        La salle est carrelée et tapissée de carreaux de faïence et contient, largement espacées, six tables d'opérations couplées avec des tables annexes.
        — La pensée dominante de ce laboratoire, continue mon guide, est de concilier l'humanité et ces nécessités de la recherche. Aucun animal n'est opéré ici sans être endormi d'une façon complète. L'anesthésie est commencée à l'éther dans une caisse hermétique où les animaux respirent les vapeurs et s'endorment. L'animal est apporté endormi sur la table d'opérations. L'« intubation » de la trachée est faite rapidement et la canule reliée à l'appareil à éther. A partir de ce moment, l'anesthésie est automatique et durera pendant tout le temps de l'opération.
        « Nos recherches ont porté sur les voies biliaires, sur les fonctions de la vésicule biliaire, sur les réparations de la muqueuse gastrique après perte de substance étendue, sur la cholestérine, sur la cholecystographie... (conséquence de découvertes récentes, ce procédé consiste à rendre la vésicule biliaire radiographiquement visible au moyen d'une substance opaque aux rayons X. Cette méthode a été appliquée à tous les malades de la clinique chirurgicale de la Salpêtrière, suspects de lésion des voies biliaires. Le diagnostic fait par la cholecystographie a été contrôlé à l'intervention)... sur l'emploi du catgut dans les sutures gastro-intestinales, sur un procédé de prévention des adhérences post-opératoires, sur les hormones ovariennes. Des expériences de toxicité du plomb colloïdal et de l'argent colloïdal ont été entreprises également...
        Je transcris littéralement cette énumération dont on peut imaginer les conséquences pour l'homme. Je songe aux innombrables controverses sur la vivisection...

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         Visite du laboratoire de photographie, des services de radiologie — radioscopie et radiothérapie profonde — de curiethérapie (le service possède environ 600 milligrammes de radium-élément). Nous gagnons le pavillon des malades et des opérés. Deux cent cinquante lits. Plusieurs salles communes. Une salle divisée en boxes de bois verni, spacieux, clairs, les uns à lit unique, les autres à deux ou trois lits. Nous entrons dans les salles d'opération.

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         L'homme qui a mis debout ce service scientifique unique en sa cohésion, qui en a su rassembler les hommes, les appareils, les innombrables matériaux, dont l'esprit a dû être sensible à chacune des découvertes accomplies dans tant d'ordres différents de recherches, de la photographie à la radiologie, de la biologie végétale à la physico-chimie, de la mécanique qui perfectionne les appareils à la pure spéculation qui éveille les possibilités nouvelles, est ce même homme que j'ai vu, botté, vêtu, voilé, casqué de blanc, tailler la chair, atteindre en un instant le mal, si insidieusement qu'il se cachât aux

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         Mon guide me reconduit, achève ses explications. Nous faisons quelques pas sous les arbres centenaires d'une large allée de l'hôpital. Le regard des consultants et des malades de tout à l'heure, ce regard de ferveur qui recréa en moi l'atmosphère d'une foule extatique d'il y a quinze ans, me hante tandis que parle le Professeur. C'est bien le même sentiment qui alluma les yeux de cette foule et faisait luire les yeux d'aujourd'hui. Mais que veulent donc dire les mots ? Cette même flamme du regard, cette même vague profonde de l'âme, là allaient à un dieu, ici elles allaient à un homme. Là, avant qu'il mourût, et qu'on se tournât vers le Ciel pour l'implorer, le Guérisseur aux dix-neuf temples et aux sept cent mille adorateurs, était un simple ; j'ai sous les yeux ses Évangiles. J'extrais ceci de l'Unitif, bulletin mensuel de l'Antoinisme :

     DIX PRINCIPES RÉVÉLÉS
    en prose
    par Antoine le
    GÉNÉREUX

     DIEU PARLE :

     Premier principe
    Si vous m'aimez
    Vous ne l'enseignerez à personne
    Puisque vous savez que je ne réside
    Qu'au sein de l'homme

     Vous ne pouvez témoigner qu'il n'existe
    Une suprême bonté
    Alors que du prochain vous m'isolez.

     ........................................................

     SIXIÈME PRINCIPE
    Quand vous voudrez connaitre la cause
    De vos souffrances
    Que vous endurez toujours avec raison
    Vous la trouverez en l'incompatibilité de
    L'intelligence avec la conscience.

     .......................................................

     DIXIÈME PRINCIPE
    Ne pensez pas faire toujours un bien
    Lorsqu'à un frère vous portez assistance :
    Vous pourriez faire le contraire,
    Entraver son progrès.
    Sachez qu'une grande épreuve
    Sera votre récompense,
    Si vous l'humiliez, en lui imposant le respect
    Quand vous voudrez agir,
    Ne vous appuyez jamais sur la croyance
    Car elle pourrait vous égarer ;
    Reportez-vous seulement à votre conscience
    Qui doit vous diriger et ne peut se tromper.

         Et voici un fragment d'une profession de foi rédigée par Antoine :

         « Etant allé à l'étranger, en Allemagne et en Russie, comme ouvrier métallurgiste, j'avais pu, malgré la maladie d'estomac dont j'étais affligé, économiser un petit pécule qui me permettait de vivre sans travailler. Je compris que je me devais à mes semblables, c'est alors que je ressentis la foi qui m'affranchit de toute crainte au sujet de l'âme, j'étais convaincu que la mort est la vie ; le bonheur que j'en éprouvais ne me laissait plus dormir, je m'inspirais ainsi le devoir de me dévouer toujours davantage envers ceux qui souffrent moralement et physiquement et je continue la tâche car leur nombre augmente sans cesse. Je leur raisonnais l'épreuve, sa cause et son efficacité. Sans la foi qui me soutenait, j'aurais été bien souvent embarrassé et tracassé devant la foule de malades qui, nuit et jour, pendant plus de vingt-deux ans, sont venus me demander assistance. Mais une longue expérience me fit reconnaître que les plaies du corps ne sont que la conséquence des plaies de l'âme. C'est à celle-ci que j'ai donc appliqué le remède, je n'ai jamais cessé de la raisonner aux malheureux qui se trouvent dans la même situation que celle que j'ai pu traverser et qui se désespèrent... » Ici, c'est un cerveau riche des plus rares trésors de l'intelligence et de la volonté... Mais, à poursuivre, quelle commune mesure est-il possible de tenter ? L'un agissait par les vertus secrètes de l'âme, l'efficience d'une effusion qui vient d'au delà de l'intelligence, et de la réalité corrélative de cette intelligence. Et ses miracles s'accomplissaient là où lui répondaient une même effusion et ces mêmes vertus, dont l'essence passe toute science humaine. L'autre agit par des gestes, des instruments et des substances dont rien n'est secret, qui se mesurent, se nombrent, se pèsent. Qu'importe, si cette dernière action exige les plus beaux fruits de la plus subtile et de la plus difficile culture ! Qu'est-ce, auprès de l'autre, qui n'est point de même espèce ? Cependant, pour beaucoup, aujourd'hui, ces grandes merveilles de l'effusion, celle qui guérit et celle qui permet qu'on guérisse, ces merveilles ressortissent à l'un des districts de notre réalité corporelle ; beaucoup pensent, disent, témoignent qu'elles relèvent de la psychopathologie. Délivrés de toute prévention philosophique, explorateurs des faits enfin saufs de tout parasitisme, ils les pénètrent avec le même soin lucide et méthodique qu’un Magrou apporte à l'évolution du Bacterium tumefaciens, un Gosset au muscle qu'il va reséquer. Déjà mille et mille documents donnent aux phénomènes de la foi une place aux laboratoires. De ce dernier point de vue, réduits à leur réalité psycho-physiologique, malgré les millénaires d'histoire mystique, la ruée de l'espèce vers les Antoine, au cours des siècles, le transfert au Surnaturel de réponses morales et de directions que l'on ne pouvait attendre d'une nature trop complexe, tels, décantés des lyrismes, des morales et des métaphysiques, et relevant, en vérité, d'un des districts de l'organisme, les voici du même coup devenus l'une des catégories d'entre toutes celles sur quoi se penchent des hommes comme le Professeur et sa phalange... Et si cela était ainsi, et s'il ne s'agissait, quant au creuset humain d'où s'épanouissent les dieux que l'un de ces labyrinthes du réel où de tels hommes avancent, pas à pas et coup de pioche à coup de pioche, éclaireurs d'une terre et d'une humanité tout entières à redécouvrir, que voudraient alors dire les mots ?... Dieu... Homme... Qu'est-ce que cet homme qui marche à côté de moi sous ces arbres centenaires ?

     André ARNYVELDE.

     

     (1) Dix ans après, en 1921, il y avait dix-neuf temples antoinistes : seize en Belgique (Bruxelles, Verviers, Liège, Herstal, Seraing, etc.), un à Monaco, deux en France : Paris, Vichy. Un vingtième était en construction à Tours.

     

    La Revue mondiale (ancienne Revue des revues), 1 mai 1928 (p.77-85)


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  • Lesage, Simon, Crépin - Peintres, spirites & guérisseurs (2019)

    Auteur : Collectif, dont Jean Vilbas
    Titre : Des Douaisien.nes en quête d'absolu (1880-1970) (p.92-98)
    in Lesage, Simon, Crépin - Peintres, spirites & guérisseurs
    Éditeur : LaM (Lille Métropole Musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut), Villeneuve-d'Ascq, 2019, 264 pages (19,2 cm × 26,0 cm × 2,1 cm)

        Le catalogue est publié à l'occasion de l'exposition Simon, Lesage, Crépin : un jour tu seras peintre présentée au LaM du 5 octobre 2019 au 5 janvier 2020. Il propose au lecteur de partir à la découverte des oeuvres de trois peintres spirites originaires des Hauts-de-France : Augustin Lesage (1876-1954), Victor Simon (1903-1976) et Fleury Joseph Crépin (1875-1948). Mineur de fond, plombier-zingueur ou cafetier au moment où les voix leur commandent de peindre, ils vont sous la conduite de l'au-delà changer le cours de leur vie.
        Ils ont en commun d'être tous les trois guérisseurs. Conçues comme des édifications spirituelles leurs peintures concentrent (associent) des influences et motifs d'origines chrétiennes, hindoues, islamiques ou bien encore inspirées par l'Egypte antique. A partir de ces oeuvres étranges et d'une grande qualité plastique le catalogue chemine à travers les sociétés spiritualistes, le bassin minier, les guerres mondiales, les expositions universelles avant de parcourir le Maroc, l'Algérie et L'Egypte où ces créations spirites ont rencontré un succès étonnant.
    Leurs peintures seront collectionnées par André Breton, Jean Dubuffet qui les classa dans l'art brut ou Nicolas Schöffer, elles connaissent maintenant un rayonnement international.

    cf. https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/nord-0/villeneuve-ascq/villeneuve-ascq-lam-expose-oeuvres-adeptes-du-spiritisme-appeles-voix-peinture-1740351.html
    cf. https://www.musee-lam.fr/fr/lesage-simon-crepin
    et la vidéo https://www.youtube.com/watch?v=fhDn36azo64&feature=youtu.be


        Un chapitre notamment nous donne des indications intéressantes sur le foyer qu'à été la région pour la pratique et la philosophie du spiritisme (avec Théophile Bra, auteur de la statue de la grand'place de Lille) et du Fraternisme de Jean Béziat et Paul Pillault de Sin-le-Noble (à côté de Douai). Les dernières lignes sont consacrées à l'Antoinisme à Douai :
        "Un dernier avatar du spiritisme, le culte antoiniste ne s'est implanté que tardivement à Douai, malgrès un indéniable succès dans le bassin minier wallon (1). Le mineur Louis Antoine (1846-1912) a fondé à Jemeppe-sur-Meuse, près de Liège, un groupe spirite dénommé Les Vignerons du Seigneur ; en 1906, il se proclame le Père, détenteur d'une nouvelle révélation qui complète celle du Christ (2). Une partie de son succès est due aux pouvoirs de thaumaturge que lui reconnaissent ses disciples. Secondé par son épouse Catherine Collon, dite la Mère, il ouvre en Belgique et en France de nombreux temples, où les souffrants sont reçus gratuitement par des adeptes costumés, et des salles de lecture où l'on étudie son enseignement. Le groupe douaisien se réunit dans l'arrière-salle d'un estaminet de la rue des Ferronniers, dans l'immédiat après-guerre. Il ne rassemblera qu'un nombre réduit d'adeptes et sera incapable d'ouvrir un temple dans la cité douaisienne.

    Lesage, Simon, Crépin - Peintres, spirites & guérisseurs (2019)

    Douai - La rue Bellain (au coin un estaminet)


    (1) On y trouve encore une vingtaine de temples en activité.
    (2) Le roman Délivrez-nous du mal : Antoine le guérisseur de Robert Vivier, publié pour la première fois en 1936, évoque la figure du père Antoine. Le sociologie lillois Régis Dericquebourg a consacré de nombreuses études à l'antoinisme, dont : Les Antoinistes, Maredsous, Brepols, 1993, et Religions de guérison, Paris, Cerf, 1998.


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  • Propos du jour - Le problème des Guérisseurs (Le Concours médical, 1932)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    PROPOS DU JOUR

    La répression de l'exercice illégal de la médecine : Le problème des « Guérisseurs » –
    Que devient le respect absolu et intangible du secret médical ?

        Nous avons le plus grand respect pour la Justice de notre pays. Les uns prétendent qu'elle est aveugle, les autres qu'elle est boiteuse. Nous nous bornerons à affirmer qu'elle est humaine, c'est-à-dire qu'elle n'est pas exempte des infirmités qui affligent notre pauvre humanité. Quoiqu'il en soit, la mentalité des juges évolue et les malheureux confrères qui ont négligé d'adhérer au « Sou Médical », savent ce qui leur en coûte de soucis et de frais si, par hasard, il arrive un accident insolite à un de leurs malades, ce malade fût-il un de leurs amis et de ce fait traité par eux gracieusement. Les magistrats, sans doute influencé par les procès constants résultant des accidents d'automobile, tendent de plus en plus à étendre la responsabilité et assimilent volontiers le chirurgien à son chauffeur. Nous sommes loin de l'époque où régnait la thèse de la faute lourde donnant seule lieu à la responsabilité du praticien, thèse du Procureur général Dupin, que défendait si éloquemment Brouardel. Actuellement, le médecin est responsable de toute faute, même légère. Il lui arrive parfois d'être condamné, même quand les experts affirment qu'il n'y a pas faute du tout. Il est de rares magistrats qui font preuve dans leur jugement d'une ironie que nous trouverions plaisante si le sujet était moins grave. Nous pourrions citer ce juge de paix qui qualifiait un revolver d'objet de toilette, ayant sa place toute naturelle dans le sac à main d'une jolie femme à côté de la boîte à poudre et du bâton de rouge, la vente et l'usage du revolver ne sont-ils pas l'objet d'une étrange tolérance ?
        Les armuriers sont loin d'être soumis aux mêmes obligations draconiennes que les médecins, et les pharmaciens pour la prescription et la délivrance de stupéfiants. Le revolver cependant paraît faire en France plus de victimes que la morphine et la cocaïne réunies.
        Mais la boutade de ce juge de paix humoriste cède le pas au jugement d'un tribunal qui n'admet pas de responsabilité pour les fautes, lourdes, d'un rebouteux. Déboutant de sa plainte un père de famille dont l'enfant avait été estropié par l'empirique, il condamnait le premier à un franc de dommage-intérêt pour le préjudice moral causé à l'auteur responsable de l'infirmité ; bien plus il donnait acte à ce rebouteux de la présence de l'avocat du Syndicat médical de la région, dans le cas où le dit guérisseur désirerait intenter aux médecins une action en dommages-intérêts. Ce jugement qui, dans un de ses attendus, reproche au père d'être reste quinze jours sans avoir conduit de nouveau son enfant au rebouteux, ne s'explique que par la notoriété étrange dont jouissait ce dernier dans la région, et qui impressionnait les magistrats eux-mêmes et le leur rendait sympathique. Ce singulier procès pose nettement une fois de plus le problème de guérisseurs tel que notre distingue confrère, le Dr Maurice Igert, l'a instruit, il y a quelques mois dans un livre fort intéressant (1).
        Le Dr M. Igert sépare les guérisseurs des exploiteurs vulgaires et des charlatans. Pour lui, est guérisseur « tout individu qui s'inspire d'un sentiment mystique quel qu'il soit, religieux ou non, pour exercer des pratiques curatives. »
        Les guérisseurs ont une signification sociale répondant au mysticisme collectif qui est la persistance de la mentalité des primitifs, mentalité combattue par les conquêtes du rationalisme. Le « don de guérir » est envers et contre tout une fonction sociale particulière, c'est un pouvoir occulte qui repose sur l'insurrection du mysticisme latent de la foule contre le rationalisme scientifique.
        Le guérisseur subit l'influence et répond aux tendances mythomanes des foules qui sont en quelque sorte la persistance d'une mentalité ancestrale lointaine. L'homme primitif, le sauvage, l'enfant des civilisations modernes sont en proie aux croyances mystiques que parvient à atténuer, sinon faire disparaître, l'éducation rationaliste et scientifique. Le guérisseur est doué d'une prédisposition favorable pour répondre à ces croyances mystiques qui sommeillent et parfois se réveillent dans le milieu social.
        Le Dr Igert distingue les guérisseurs mystiques en débiles intellectuels et sentimentaux et en intelligents.
        Tous sont indiscutablement sincères et crédules, mais parmi les intelligents ; les uns sont désintéressés, les autres plus nombreux ne de dédaignent pas les avantages matériels qui, la sotise humaine aidant, peuvent devenir considérables.
        Le guérisseur mystique intelligent répond d'emblée à toutes les sollicitations effectives. Il ne soumet pas les faits à la critique de sa raison et si son intelligence intervient, c'est pour servir à légitimer sa croyance.
        Le guérisseur mystique débile est un minus habens qui n'a pas d'organisation systématique de ses actes, mais qui se livre à des superstition incohérentes ; s'il a recours des rites religieux ou occulte, il le fait d'une façon désordonnée et un vrai religieux taxerait sa pratique de sorcellerie.
        M. lgert cite un grand nombre d'exemples très intéressants de guérisseur de ces divers ordres. Certains sont des psychopathes, des hystériques, des persécutés, des paranoïaques, comme par exemple le fameux Zouave Jacob. Il en est qui se découvrent tout à coup le pouvoir de guérir, finissent par se persuader qu'ils possèdent ce don. Désintéressés d'abord, ils finissent par se laisser gagner par l'auri sacra fames et alors, montrent une grande ingéniosité commerciale dans l'exploitation de la crédulité publique.
        « On dit que ce n'est pas celui qui coupe de foin qui le mange, disait une fameuse guérisseuse dont les procès occupèrent la presse pendant des mois ces dernières années. Eh bien ! Moi je veux manger le foin que je coupe. » Et Béziat, le guérisseur d'Avignonnet qui fit courir à sa ferme tous les malades incurables du midi de la France et même des pays avoisinants, homme de bonne foi et évidemment sincère, autodidacte primaire, se disant plus ou moins ingénieur agronome et diplômé herboriste, qui était le premier surpris de ses succès qu'il ne cherchait pas expliquer, mais qu'il constatait avec un orgueil sans affectation, après avoir longtemps guéri pour rien, délivre des tickets payants et lança avec une habileté toute commerciale des prospectus vantant son « Vitalogène », qu'il fit suivre ensuite de toute une gamme de spécialités de grand rapport.
        Atteint d'hématurie avec lymphogranulomatose, il eut recours aux médecins dont il suivit scrupuleusement les conseils ; puis, se voyant perdu et désespéré, il se livra aux pratiques de la plus étrange sorcellerie.
        Le guérisseur mystique est éminemment suggestible. Il est convaincu qu'il joue un rôle social. Il vit par et pour le milieu où il se trouve. La suggestibilité domine sa vie mentale.
        Selon le Dr Igert, il n'y a pas de vrais ni de faux mystiques ; tous sont plus ou moins sincères, mais leur mysticisme affecte aussi des formes plus ou moins parfaites.
        Le Dr Igert, abordant le problème médico-légal des guérisseurs, fait l'histoire de la répression de l'exercice illégal de la médecine et rappelle la lutte épique des médecins et des magnétiseurs, lutte à laquelle nos Syndicats médicaux paraissent avoir mis un terme.
        M. Igert conclut que si « les charlatans ordinaires sont justiciables de poursuites efficaces, les guérisseurs puisent un nouveau prestige dans une condamnation ou trouvent une référence officielle dans un acquittement. »
        L'impuissance de la répression à leur égard tient à la nature mystique de leur fonction qui répond à un besoin de merveilleux qui domine les foules. Souvent aussi, le guérisseur ne prescrit pas de traitement et ne réclame pas d'honoraires, ce qui désarme les juges et les faits acquitter ou condamner à des peines infimes, Souvent, le guérisseur mystique est un inconscient et de ce fait irresponsable, au sens pénal du mot, de son influence sociale nocive. Il n'en est que plus dangereux. Mais tous les arguments que donnent les médecins reposent sur des raisons et sont sans effet au regard des sentiments collectifs dont bénéficient les guérisseurs, sentiments qui sont autrement puissants.
        Me M. Garçon d'accord avec un Congrès spirite, émettait un avis tendant à faire utiliser par les médecins l'influence indiscutable de certains guérisseurs sur certains malades. Le guérisseur d'Avignonnet Béziat a répondu très logiquement à cela en disant un jour : « Ne vous y trompez pas ; le public aime le merveilleux, l'inattendu, et du jour où on me sentirait couvert par un docteur, je n'aurais plus le même prestige et mes clients diminueraient. »
        Cette réponse, parfaitement sensé, de guérisseur intelligent nous rappelle l'histoire de la fontaine Saint-Hilaire près de Matagne-la-Petite, histoire que nous avons jadis rapportée (2). A cette fontaine, voisine de Givet en Ardennes, couraient se baigner les malades atteints de plaies suppurantes, d'eczémas rebelles, d'ulcères variqueux. Certains, atteints de maladies internes buvaient sans dégoût cette eau infecte. Les miracles étaient nombreux. Un nouveau curé vint à Matagne : écœuré par ce spectacle, il fit réparer la source, séparant la piscine de la buvette. Hélas ! les fidèles abandonnèrent la source qu'ils jugèrent désormais inefficace. « Il a gâté notre source », disaient les paysans en regardant leur curé de travers. Là, comme pour les guérisseurs, la mystique n'a rien de commun avec la raison.
        Le Dr Igert propose une conduite médico-légale aux syndicats médicaux dans la répression de l'exercice illégal de la médecine ;
        Cet exercice illégal peut être le fait de charlatans ou de mystiques débiles et de guérisseurs intelligents. « Vis-à-vis des premiers, la répression garde toute sa valeur »,
        Vis-à-vis des débiles, le Dr Igert conseille une expertise médico-légale le jour de l'audience, permettant d'établir en public leur ineptie et de montrer tout le ridicule de leurs conceptions et de leurs pratiques.
        Pour les guérisseurs intelligents, il faut agir avec prudence, s'assurer, comme le conseille le Prof. Balthazard, de leur esprit commercial, des revenus importants qu'ils retirent de leur exercice et muni de documents nombreux et sûrs, demander une répression énergique et des dommages-intérêts élevés. Il y aurait encore la pression telle que la comprend la loi italienne du 22 juin 1927 sur la discipline des auxiliaires des professions médicales : lors de la première poursuite, une amende relativement légère et, en cas de récidive, une condamnation sévère à 15 ou 30 jours de prison et une amende de 500 à 1.000 lires.
        Nous avons personnellement une opinion qui n'est pas celle de tout le monde sur l'exercice il légal de la médecine. A notre avis, ce ne sont pas les syndicats médicaux qui devrait poursuivre, car il ne faudrait pas rabaisser la répression d’un danger social à un dommage, toujours plus moins discutable, causé à une profession.
        Le parquet devrait systématiquement poursuivre charlatans et guérisseurs, les uns coupables d'escroquerie, les autres comme contrevenant à la protection de la santé publique.
        Mais il faudra encore que la mentalité des magistrats évolue et qu'ils ne se bornent pas considérer les médecins instruits comme responsables des fautes même légères qu'ils peuvent commettre et les rebouteurs ignorants comme irresponsables à cause même de leur ignorance, qu'ils ne poussent pas encore la bienveillance jusqu'à allouer au rebouteux, objet d'une plainte, des dommages-intérêts pour le préjudice moral qui lui est porté par les poursuites.

                                                                                                J. NOIR

    (1) Dr Maurice Igert. – Le problème des guérisseurs. Dessins de P. Igert. Vigot, frères édit. Paris, 1931.
    (2) J. Noir. – La ville de Givet en Ardennes. De quelques préjugés, superstitions, sanctuaires et pèlerinages à attributions curatives dans la région des Ardennes, Progrès Médical, 1905.

     

    Le Concours médical, 1932.


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  • Maurice Igert - Les guérisseurs mystiques (1928)Auteur : Maurice Igert
    Titre : Les Guérisseurs Mystiques, Étude psycho-pathologique et médico-légale
    Thèse pour le doctorat en médecine, présentée et soutenue publiquement en Décembre 1928
    Éditions : Imprimerie J. Fournier, Toulouse, 1928



    Recension :
        Maurice Igert. — Le problème des guérisseurs, I vol. in-8°, J. Fournier, Toulouse, 1928.
        Notre civilisation est le résultat d’une série de luttes entre la mentalité primitive faite de foi dans le merveilleux et la tendance à interpréter rationnellement les phénomènes. Le plus positif restant toujours par quelque côté un peu mystique, c’est l’éternel conflit du sentiment et de la raison. Le médecin est représentatif de celle-ci, le guérisseur de celle-là ; aussi, la foule va-t-elle d’instinct au guérisseur, d’instinct au médecin est hostile.
        Le guérisseur mystique réalise donc les aspirations profondes de la foule ; bien loin de la dominer, il n’est que son écho. De là, sa sincérité, même lorsqu’il en vient à tirer profit de la crédulité publique ; de là, ses succès thérapeutiques parfois ; de là, la difficulté de la répression légale. Ces données générales s’éclairent de l’étude particulière de quelques guérisseurs mystiques, les uns débiles mentaux, les autres intelligents. Ceci et cela constituent une étude consciencieuse, originale et clairement exposée qui mérite d’être lue.
    Chronique bibliographique, p.137
    in La Chronique médicale : revue mensuelle de médecine historique, littéraire & anecdotique, 36e année, 1929

        Maurice Igert. — Le problème des guérisseurs, un vol. in-8°,
    Vigot, Paris, 1931. (Prix : 15 francs.)
        "Isoler de la troupe des contrebandiers de la médecine un type psychologique et social : le guérisseur mystique, définir sa nature, décrire ses caractères particuliers, puis déduire de cette étude une conduite médico-légale à son égard, telle a été l'idée directrice de ce travail" (p. 202). Ce programme, que M. Igert s’était tracé, a été rempli de façon si parfaite qu’il sera désormais impossible de reprendre l’étude
    des guérisseurs mystiques sans lire cette œuvre consciencieuse, impartiale et fouillée, et sans en tenir le plus grand compte. Un résumé ne peut montrer le jour qu’elle jette sur le mysticisme contemporain autant que sur les troubles psychosiques de nos thaumaturges ; et le compte rendu le mieux fait ne saurait suppléer à ces pages qui sont à lire et qui expliquent, en particulier, la sympathie des juges pour les guérisseurs.
        A cet égard, une leçon vient de la lecture de ce volume, une leçon dont les syndicats médicaux peuvent faire leur profit, en attendant que quelques-uns dans le public même, de bon sens robuste ou simplement habiles et forts du droit commun, devancent les poursuites syndicales. Ce serait, en vérité, un intéressant procès que celui qu’un père intenterait à un guérisseur parce que celui-ci aurait, par exemple, méconnu une appendicite et que les vains espoirs qu’il donna laissèrent passer l’heure utile de l’intervention salvatrice. Ici, les dons merveilleux que la foule affirme plus encore que celui même qui les reçut, l’exercice illégal de la médecine lui aussi sur quoi la partialité peut disputer toujours, sont hors de cause. Le débat est particulier et précis. Sans doute, les premiers procès de ce genre seraient perdus ; mais, même perdus, ils seraient, contre ceux que M. Igert appelle les contrebandiers de la médecine, plus efficaces sans nul doute que nos plaintes corporatives qui aboutissent à un franc de dommages et à une auréole.
    Chronique bibliographique, p.137
    in La Chronique médicale : revue mensuelle de médecine historique, littéraire & anecdotique, 36e année, 1932


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