• Père Dor - procès

     Père Dor - procès   Des plaintes sont déposées contre lui. Selon la presse, Dor fait payer ses consultations, contrairement à Antoine. Accusé d'attouchements, il se défend en affirmant que de nombreuses femmes étaient amoureuses de lui et l'avaient faussement accusé d'attentat à la pudeur parce qu'il avait refusé leurs avances. Il lui est aussi reproché d'avoir capté l'héritage. Le parquet de Charleroi diligente aussi une enquête sur la mort d'une jeune fille imputée à la doctrine doriste.
        Dor comparaît une première fois en novembre 1916. Il est condamné à 16 mois de prison, 800 francs d'amende et 17 000 francs à verser à une victime. En avril 1917, il comparaît en appel. Il est cette fois-ci condamné à 100 florins d'amende pour pratique illégale de l'art de la guérison et 500 francs de dommages-intérêts envers la Société de médecine de l'arrondissement de Charleroi, mais est relaxé des accusations d'escroqueries. Alors qu'il réclame haut et fort que l'École Morale n'est pas une religion, ses avocats, Mes Lucien Lebeau et Louis Morichar (ici à gauche en médaillon, cliquez sur l'image pour l'agrandir), basent toute leur défense sur l'article 14 de la Constitution sur la liberté des cultes. Après sa condamnation, Dor déménage à Uccle et son mouvement disparaît peu après sa mort.

        Les articles sont classées du plus ancien au plus récent pour pouvoir suivre les débats et les faits de ce procès à partir de la presse de l'époque.

  • La justice et les Antoinistes - Père Dor (Journal de Liège et de la province 24 02 1914)       La justice et les Antoinistes

        On a parlé à diverses reprises du Père Dor, le neveu d’Antoine le Guérisseur, et du temple qu’il a élevé entre Roux et Courcelles.
        Lundi matin, une centaine de personnes, hommes et femmes, appartenant pour la majorités à la classe bourgeoise, étaient réunies dans le temple, écoutant religieusement la prêche du Père Dor, quand les magistrats du parquet de Charleroi, escortés de huit gendarmes, firent leur entrée.
        Les pandores se placèrent devant les portes de façon à laisser entrer les nouveaux arrivants, mais une fois dans la souricière on n’en sortait plus.

        Le Père Dor descendit de sa chaire et suivit les magistrats dans son bureau. On perquisitionna partout, mais on ne trouva que des brochures traitant exclusivement de propagande végétarienne.
        La justice n’aime pas les thaumaturges et on croyait bien pouvoir, cette fois, poursuivre le Père Dor pour exercice illégal de la médecine, mais le neveu d’Antoine le Guérisseur présenta sa défense de façon fort adroite.
        Tout d’abord, c’est avec l’argent provenant de la vente de ses quelques propriétés qu’il construisit son premier temple qui bientôt fut trop petit pour recevoir les nombreux fidèles qui se présentaient chez lui. Des dons volontaires déposés dans les troncs par les visiteurs, lui permirent d’édifier le temple actuel.
        – Je ne m’immisce en rien dans l’art de guérir, a dit le Père Dor. Je ne donne aucun médicament, je n’en prescris aucun, je ne conseille aucun traitement. Je me borne, lorsqu’on me consulte, de diagnostiquer le mal dont souffrent ceux qui s’adressent à moi. Je ne demande aucune rétribution. Je vends ma brochure végétarienne au prix uniforme de 2 fr .50 à tout le monde, qu’ils aient ou non eu recours à moi.
        Les magistrats, avant de se retirer, ont pris le nom de toutes les personnes présentes à l’office antoiniste.
        Pendant tout le temps que le parquet a passé dans le Temple, le père Dor a été l’objet d’ovations frénétiques de la part de ses fidèles et si cette descente de justice n’a pas pour résultat des poursuites contre lui, elle aura certainement contribué à accroître encore sa popularité.

    Journal de Liège et de la province, 24 février 1914


    votre commentaire
  • LE PARQUET FAIT UNE DESCENTE CHEZ UN “ANTOINISTE„

        CHARLEROI, lundi. – Le culte antoiniste compte en Belgique des milliers d'adeptes ; mais il n'y a pas qu'à Jemeppe-sur-Meuse que se rendent en foule les nouveaux croyants. Un des plus connus disciples d'Antoine-le-Guérisseur, le Père Dor, s'est depuis de nombreuses années établi à Roux, et la renommée de ses « miracles » s'étant répandue, n'a pas tardé à voir de nombreux malades venir implorer ses secours. Chaque jour, le Père Dor reçoit deux à trois cents malades ; parfois, la foule est telle, que c'est une véritable procession qui défile dans les rues de Roux.
        Le Père Dor a fait construire un temple pouvant contenir cinq à six cents personnes. Chaque dimanche on y célèbre le culte antoiniste.
        En semaine, le Père Dor reçoit simplement, sans faire d'office. Les malades souffrant des maux les plus divers viennent le consulter. Le Père, comme les fidèles l'appellent, se borne à leur recommander de vivre dans la foi, de réciter certaines prières, et d'espérer de Dieu le soulagement de leurs maux.
        Le Père Dor ne fait pas payer ses consultations ; il n'accepte même pas de présents ; mais il vend un livre de prières et sur la doctrine antoiniste, moyennant 2 fr. 50. La vente marche d'ailleurs admirablement et plusieurs wagons de livres ont déjà été vendus. En outre, le Père Dor publie un journal hebdomadaire, qui compte des milliers d'abonnés.
        Il parait que de nombreux malades ont été guéris. Mais il en est d'autres qui se sont plaints d'avoir été exploités, et le parquet en a reçu l'écho.
        Il a opéré lundi matin une descente au temple du Père Dor. Quatre-vingts personnes se trouvaient dans le local, munies de cartes avec un numéro d'ordre, attendant d'approcher le « Père ».
        Le Père Dor a été interrogé. Il se défend de pratiquer l'art de guérir, fait dont on veut l'inculper. Environ cinq cents lettres, attestant des guérisons ont été saisies. Le parquet a assisté à la façon d'opérer du « Père ».
        Cette descente avait provoqué dans toute la région où les fidèles du Père Dor sont très nombreux, une émotion considérable qui s'est traduite dans l'après-midi par un afflux de centaines de personnes au temple de Roux.

    La Dernière Heure, 24 février 1914

        Cet article sera l'objet d'un droit de réponse du Père Dor.


    votre commentaire
  • Alceste - Quotidiennes sur Pierre Dor (La Gazette de Charleroi, 25 février 1914)(Belgicapress)Quotidiennes

        Le parquet a donc opéré une descente chez le père Dor, le thaumaturge de Roux. On lui reproche d'exercer illégalement l'art de guérir. Ce reproche me paraît extraordinaire. Car enfin, la loi est inhumaine qui interdit de guérir en dehors de certaines règles déterminées. Guérir est l'essentiel. Ce que la loi devrait proscrire, sous peine de sanctions rigoureuses, c'est l'art de ne pas guérir.
        Pierre Dor n'a pas de parchemin délivré par les bonnets carrés de l'Université. Pour ma part, je regarderais à deux fois avant de m'abandonner à ses soins magiques, car j'ai encore le respect atavique des diplômes qui constituent, en somme, une présomption de savoir. Mais Dor n'est pas seul dans son cas. Où sont, je vous la demande, les diplômes de la kyrielle de bienheureux et de bienheureuses établis, depuis des siècles, spécialistes des affections les plus diverses et les plus délicates ? Si le parquet contrarie le père Dor dans l'exercice de sa profession, il doit, en toute équité, sévir aussi contre saint Hubert, saint Guy et les autres médecins du paradis.
        On dit que le thaumaturge de Roux opère par l'imposition des mains. C'est une méthode divine. Jésus l'a illustrée, sans compter Mahomet dont les musulmans, égarés par leur fanatisme sectaire, prétendent que les prodiges sont les seuls authentiques.
        On m'objectera que cette thérapeutique n'a de valeur que par celui qui l'emploie. Excellente quand Jésus l'utilisait, elle est illusoire lorsqu'un Dor y recourt pour abuser la crédulité populaire.
        Ce raisonnement est fallacieux. Certes, le Sauveur a accompli des miracles, mais Dor en a effectué également. Invoquez donc le témoignage de ses fidèles : ceux-ci seront des centaines à attester, par serment, qu'il les a guéris de la jaunisse, du diabète, de la gale et de tout ce qu'il vous plaira. Et comment auriez-vous le droit de rire de leurs témoignages, alors que vous acceptez sans discussion ceux de gens trépassés depuis vingt siècles ?
        Je commence à croire véhémentement que, si le Seigneur recommençait ses cures merveilleuses en notre beau pays, il recevrait la visite des gendarmes et serait coffré par la magistrature catholique.
                                                                                     ALCESTE.

    La Gazette de Charleroi, 25 février 1914 (source : Belgicapress)


    votre commentaire
  • Une lettre du Père Dor (Gazette de Charleroi, 27 février 1914)(Belgicapress)Une lettre du Père Dor

            M. Pierre Dor, évoqué dans plusieurs articles de la « Gazette », nous envoie le droit de réponse suivant que nous reproduisons parce qu’il donne une idée du thaumaturge de Roux :

                                 Roux, le 27 février 1914.
                    Monsieur de directeur de la « Gazette de Charleroi »
        En vertu du droit de réponse que me confère la circulation de mon nom dans votre honorable organe et que je respecte bien sincèrement, en ce jour 24 février, je vous prie et vous demande tout à la fois d’insérer dans un numéro de cette semaine ou de dimanche prochain, même rubrique, les lignes ci-après.
       Il est exact que j’ai eu la visite du Parquet et je viens vous demander de bien vouloir rectifier l’article paru à ce sujet, concernant ce qui suit : D’abord il est inscrit : le Parquet chez les Antoinistes, ceci est un erreur, je ne suis nullement Antoiniste : en plus je n’ordonne pas de prière et non plus n’indique par la foi ; au contraire, tout mon travail détruit la prière et la foi : je dis page 54 de mon livre qui n’est pas basé sur la doctrine Antoiniste, mais qui est bien le fruit de mon expérience. Ce livre est intitulé : « Christ parle à nouveau ». Vous pouvez conclure que le Père ne guérit pas par la foi, mais par la pratique de ses instructions : pour la seule raison que recouvrer la santé par la foi, ce n’est pas être guéri, puisque la foi n’est qu’une croyance à une chose non réelle qui laisse l’homme dans les ténèbres après la mort comme avant la mort. Tandis que par l’application de ces enseignements, on est éclairé afin de ne pas se tromper dans le sentier qui mène au but que nous désirons : au bonheur réel. Par la foi, fluide matérielle, on peut obtenir le soulagement, le repos : il suffit simplement pour cela d’être indolent, fluide contraire à la vertu. Ce repos obtenu pour avoir eu foi en sa demande ne peut être que pour servir pour son avancement moral. Que ceux qui souffrent, donc marchent, non pas vers la foi, mais qu’ils marchent vaillamment, en luttant pour surmonter ce qui les fait souffrir, qu’ils marchent d’un pas ferme et résolu pou gravir la pente qui conduit aux cimes qu’on appelle Vertu. Alors, là, leur conscience dégagée, des ombres matérielles, vices et passions, se dressera devant eux comme un juge représentant de la Charité pure, leur demandant : « Qu’avez-vous fait de vos vies ? » Et ils répondront : « Nous avons lutté, nous avons souffert, nous avons aimé, nous avons enseigné le bien, la vérité, la justice ; nous avons donné à nos frères l’exemple de la droiture, du désintéressement ; nous avons soulagé ceux qui souffraient, consolé ceux qui pleuraient. Et maintenant, vous pouvez nous juger, nous voici entre vos mains. » Et on leur répondra : « Passez à droite, car une place vous est destinée dans le royaume des cieux », c’est-à-dire où on jouit de la véritable vie.
        Agréez, je vous prie, Monsieur le Directeur, l’assurance de ma considération distinguée.                                  LE PÈRE DOR.

    Gazette de Charleroi, 27 février 1914 (source : Belgicapress)

        Pas trace de cet article dans la Gazette de Charleroi, mais bien dans la Dernière Heure.


    votre commentaire
  • Le Père DOR inquiété en Belgique (Le Fraterniste, 20 mars 1914)Le Père DOR inquiété en Belgique
    à ROUX, près Charleroi

         Les succès continuels des guérisseurs de toutes les écoles indisposent fortement la Justice.
        C'est tous les jours un de nos frères dévoués au soulagement de l'Humanité souffrante qui se voit l'objet d'enquêtes et de poursuites.
        Les magistrats de Charleroi se sont tout récemment présentés au temple de Roux, où le père Dor soigne les nombreux malades qui viennent à lui. Ce dernier a revendiqué hautement son droit de guérir, et le parquet s'en est allé, emportant les noms des personnes présentes à l'offices.
        Nous espérons que le père Dor ne sera pas inquiété. Nous ne doutons point d'ailleurs, si un procès lui était intenté, qu'il n'obtienne un acquittement retentissant, puisque les guérisons obtenues par la médecine spirituelle ne sont plus niables. Il n'y aura pas un seul juge en Belgique qui voudra avoir à se reprocher la honte de condamner un bienfaiteur de l'Humanité.

     Le Fraterniste, 20 mars 1914


    votre commentaire
  • Palais de Justice, Tribunal correctionnel de Charleroi (Le bruxellois, 13 novembre 1916)    TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI. — Audience du 10 novembre 1916. — « Le Messie », « père Dor », vient, à l'instar de feu le père Antoine, de Jemeppe-sur-Meuse, de s'asseoir sur le banc de la 5° chambre correctionnelle. Il est âgé de 53 ans et serait monteur de son état. De nombreuses et importantes escroqueries lui sont reprochées, en même temps que l'exercice illégal de l'art de guérir, et des actes immoraux.
        M. Mahaux, substitut du procureur du Roi, soutient l'accusation.
        Vingt-quatre personnes sont citées par son ministère et 38 par la défense.
        De l'interrogatoire auquel M. Bodart, le commissaire de police, est soumis, il appert que des types « semblables » au prévenu font florès à Roux.
        Le distingué policier rappelle qu'en 1909 Pierre Dor vint s'installer dans la commune. Il ne brillait point, mais petit à petit if fut visité par une foule de gens qui le considéraient comme « le Messie », le Christ !
        Par le fait qu'on croyait en lui, on bénéficiait de son « fluide » ! disait-il.
        Il édifia un temple, et un homme auquel il avait ordonné de ne plus porter bandage tomba, paraît-il, un jour évanoui sur la route.
        Me Gérard déclare se constituer partie civile au nom de la Société de Médecine de l'arrondissement de Charleroi, société fondée en 1907 et représentée par M. le docteur Haelewyck, président, et Me Houzé, avoué.
        Mme Delisée Marie, épouse Lechien Gustave, d'Etterbeek, dépose ensuite :
        Devenue « l'auxiliaire » de l'incriminé, elle subit son influence. Il opéra des massages sur sa personne, et elle lui remit d'abord 2000 fr. pour le dédommager des frais qu'elle lui avait causés. Il l'envoya vendre 5000 brochures dans les provinces de Namur et de Liége. Il la menaçait d'attaques d'apoplexie ! « Ne comptez pas, donnez, donnez ! » lui répétait-il sans cesse. Il lui conseilla même fortement de ne pas tester en faveur de ses héritiers ; ceci contrariait leur avancement moral, expliquait-il, et elle testa alors en faveur... du père Dor.
        Il se proclamait Jésus-Christ réincarné, et ajoutait : « Il est temps que le monde sache qui je suis. »
        Quand on qualifiait de « magnétisme » sa prétendue puissance (fluide), il se récriait, et quand le Parquet l'inquiéta, il exhorta le témoin à gratifier « l'Ecole des Estropiés » de sa fortune.
        Mme Delisée rapporte les attentats dont elle fut également victime, et proteste lorsqu'elle s'entend accuser d'avoir troublé le ménage de l'inculpé.
        Mme Dor lui semble trop grossière pour être l'épouse d'un « surhomme ».
        Me Bonnehil, son mandataire, réclame 17,000 fr. seulement.
        M. Chartier, arrivé à la barre, raconte comment il s'est rendu auprès de Dor ; sa femme était « adepte », à cause d'une affection d'estomac.
        Dor prétendit qu'il le connaissait de vieille date et le convertit au végétarisme, lui faisant craindre une paralysie. Peu après, il lui commanda de faire l'achat d'un terrain, de charbons, ventilateurs, casiers, etc. Alors, Dor promettait quasi le triomphe du cartel et le renversement du gouvernement. « Au bon Dieu qu'est-ce qu'on ne donnerait pas », répond le témoin à un certain moment. Avant de terminer, il raconte de quelle manière aussi Dor empocha le prix de plusieurs coupons destinés à payer son pèlerinage à sa maison natale, à Mons-Crotteux-lez-Liége, le 15 août 1914.
        Mme Chartier, elle, reconnaît qu'elle a consulté jadis Antoine, à Jemeppe, et qu'elle fut déclarée fort malade par Dor. Celui-ci l'incita à coopérer à son œuvre et la menaça de paralysie, après son mari. A Bruxelles, Spa et Ostende elle vendit des brochures et se disposait à partir en Suisse lors de la déclaration de guerre. A elle encore, Dor déconseilla de léguer ses biens à ses descendants. Elle vendit des immeubles. Dor ne se contentait point de ce qu'elle donnait, de ce qu'elle faisait. Il se livra sur elle aussi à des attouchements. Quant à sa fille, elle était curieuse, annonce-t-elle, de connaître Dor. « Mademoiselle » lui dit-il, quoiqu'elle fût mariée. Ce que « Dieu » aurait dû savoir, songea-t-elle. Elle allégua un mal d'estomac, et lui d'en profiter aussitôt, en affirmant qu'elle seule lui donnerait le bonheur.
        L'audition subséquente des témoins révèle que Dor s'était enquis de la situation de fortune de Mme Delisée ; qu'abstraction faite des troncs qu'il avait placés en évidence, il désignait quel livre il fallait lui acheter, qu'en moyenne il donnait 300 à 400 consultations quotidiennement. Les débats continuent. (R. N.)

    Le bruxellois, 13 novembre 1916


    votre commentaire
  •  Le Père Dor en correctionnelle (La Région de Charleroi (17-11-1916), warpress.cegesoma.be)

    Chronique des Tribunaux
    Tribunal correctionnel de Charleroi
    Audience du 16 novembre
    Le Père Dor en Correctionnelle
    LES ALÉAS DE LA DIVINITÉ

        Si l'exactitude est la politesse des Rois, elle est aussi celle des « dieux » car Pierre Dor se trouvait à l'audience d'hier pour 9 heures du matin, heure fixée pour l'ouverture des débats.
        Comme MM. les membres du siège attentaient l'arrivée de Me Morichar, l'un des défenseurs du prévenu, l'audience ne fut ouverte qu'à 9 h. 45.
        Dans l'intervalle de ce temps, le prévenu se montre d'une nervosité inusitée ; il se lève souvent et fait face à l'auditoire qui est très nombreux. Veut-il lui envoyer son bon fluide et l'animer de sentiments, moins hostiles que ceux qui ont été témoignés à son égard lors des audiences précédentes ? That is the question !
        Me Lucien Lebeau joint son client vers 9 h. 30 et lui donne une vigoureuse poignée de mains en lui disant : « Bonjour, maître ».
        — La Cour, clame l'huissier de service, et l'audience est ouverte.
        Pierre Dor, sur l'invitation de M. le président Castagne se lève ; il va être procédé à son

    Interrogatoire

        A la demande de Me Lebeau, le tribunal décide d'entendre le témoin Broset.
        Me Bonnehill. — il est regrettable que Me Lebeau ait fait venir ce témoin sans me prévenir. Si j'avais su cela, j'aurais fait citer le témoin Collard et il y aurait eu confrontation.
        Le Président. — Mais le témoin Broset a été entendu à l'instruction. Le tribunal décide de ne pas entendre ce témoin.     Le Président à Dor. — Vous êtes inculpé d'escroquerie, d'art illégal de guérir et d'attentat à la pudeur. Que pensez-vous des douleurs physiques ?
        Père Dor. — Tout effet à une cause, je ne suis pas guérisseur, je procède d'une façon que je ne puis indiquer.
        Le Président. — Vous prétendez agir comme moraliste ?
        Père Dor. — Absolument.
        Le Président. — Que pensez-vous des médecins ?
        Père Dor. — Ils peuvent guérir l'effet et non la cause.
        Le Président. — Vous les excluez cependant ; vous conseillez à vos adeptes de ne pas y avoir recours.
        Père Dor. — Parce qu'ils deviennent leur médecin eux-mêmes.
        Le Président. — D'après vous, ils soulagent mais ne guérissent pas.
        Père Dor. — Absolument. Il s'agit de découvrir la cause.
        Le Président. — Toutes les maladies, dites-vous, proviennent de nos vices.
        Pire Dor. — Absolument, de nos vues de jeunesse.
        Le Président. — Supposez que dans un moment de colère j'attrape une hernie ; vous me guérissez de ma tolère, mais me guérissez-vous en même temps de ma hernie. (Rires).
        Père Dor. — Evidemment, mais si vous faites un nouvel excès, vous retombez dans le mal. La colère est pire que le vice.
        Le Président. — Quels sont vos titres pour justifier que vous Le Père Dor en correctionnelle (La Région de Charleroi (17-11-1916), warpress.cegesoma.be)êtes dans le vrai et les docteurs dans le faux.
        Père Dor. — J'ai mon amour pour ceux qui souffrent.
        Le Président. — Et vous estimez que cela suffit ?
        Père Dor. — Oui.
        Le Président. — Croyez-vous tue les médecins n'ont pas cet amour de l'humanité ?
        Père Dor. — Le médecin a surtout l'amour de l'or.
        Le Président. — Vous généralisez donc, toutes les maladies peuvent être guéries par vos conseils.
        Père Dor. — C'est vrai, mais quand les personnes ne sont pas à même de se corriger, je les envoie chez les docteurs.
        Le Président. — Vous poussez tout à l'extrême et vous n'avez pas assez de science pour agir de la sorte.
        M. le Président lit un passage du livre du Père Dor, où il dit : « qu'un gosse qui a bu de l'eau sucrée est devenu un colosse. » (Hilarité).
        Père Dor. — Certaines de ces mères ont nourri leurs bébés pendant 4 mois de cette façon.
        Le Président. — Vous prétendez avoir guéri un hernieux et il est établi que celui-ci a dû être opéré dans la suite.
        Père Dor. — Mais je l'ai guéri une fois ; il se peut qu'il ait été atteint d'une seconde hernie. Si j'ai un bandeau sur l'œil, c'est que j'ai mal à l'œil ; je l'enlève dès que je ne souffre plus.
        Le Président. — Croyez-vous qu'on peut guérir le malade sans médicaments ? Cela constitue un grand danger de vous laisser continuer de la sorte.
        Père Dor. — Des médecins m'ont, eux-mêmes, consulté et ont reconnu l'inutilité des médecins.
        La Président. — Dans vos livres où vous prenez le titre de Docteur sans médicaments, vous affirmez que vous guérissez toutes les maladies même celles dont sont atteints les moribonds… surtout quand ces personnes vous consultent à temps (hilarité) ; vous parlez de l'asthme, de gastrite, de pneumonie, etc. Avez-vous exercé l'art de guérir ses maladies qui ne sont pas des maladies morales ?
        Père Dor. — Je prétends que non.
        Le Président. — Il y a des lettres saisies dans lesquelles des personnes soignées parlent de maladies physiques et non morales.
        Père Dor. —Je dis que l'homme n'est rien du tout ; je combats le fanatisme ! ! On doit avoir confiance en moi et en mes instructions.
        Le Président. — Chaque jour, vous receviez quantité de personnes atteinte de différentes maladies ; que leur ordonniez-vous ?
        Père Dor. — De remonter à la cause et d'avoir du courage et de l'énergie. On doit avoir confiance dans le Messie du XXe siècle.
        Le Président. — Vous excluez les médicaments, dites-vous, mais on se rend compte qu'il n'en est pas ainsi quand vous donnez certains conseils.
        Nous allons examiner quelques cas particuliers : le premier, celui de l'épouse Beauvois atteinte d'un cancer.
        Père Dor. — Mme Beauvois est venue me consulter ; elle m'a dit qu'elle avait des douleurs dans le corps et a ajouté que quand elle buvait de l'eau, cela lui faisait du bien.
        Je lui ai répondu : « Si cela vous fait du bien continuez ». (Rires).
        Ce malade devait avoir confiance en moi.
        Le Président. — Et vous croyez que cela suffit.
        Père Dor. — Comme le parfum qui se dégage de la rose ranime, ceux qui suivent mes conseils ne souffrent plus.
        Le Président. — Vous niez donc avoir ordonné des lavements à l'eau salée ? (Rires.)
        Père Dor. — Je le nie.
        Le Président. — Le mari et la fille de la malade ont affirmé le contraire ici à l'audience.
        M. le Président discute alors le cas de Mme Hortense Lecomte qui, elle, est venue à l'audience affirmer que le Père Dor ordonnait des médicaments et un régime végétarien. Le cas de M. J.-B. Richard, ce hernieux de Roux, qui est mort, est aussi symptomatique.

    L'ESCROQUERIE

        Le Président. — Croyez-vous vous-même à votre pouvoir ? (Hilarité).
        Le Père Dor ne répond pas directement à cette question. Je ne puis pas le dire, dit-il enfin.
        Le Président. — Vous avez exercé ce métier de guérisseur en Russie où vous avez eu des démêlés avec la police. Vous êtes revenu, vous avez eu des démêlés avec le Père Antoine. Pourquoi ?
        Père Dor. — Je ne peux pas le dire (rires).
        Le Président. — Question de concurrence sans doute ? Comment considérez-vous le Père Antoine ?
        Père Dor. — Comme un homme de bien, un incompris.
        Le Président. — Etes-vous de bonne foi ?
        Père Dor. — Oui.
        Le Président. — Pourquoi vous intitulez-vous Père Dor ?
        Père Dor. — Parce que je fais naître à la vie.
        Le Président. — Pourquoi dites-vous que vous êtes le messie du XXe siècle ?
        Père Dor. — Je ne puis pas le dire.
        Le Président. — Vous ne leur suggérez pas qu'ils vous appellent le Christ ?
        Père Dor. — Non.
        Le Président. — Certains de vos adeptes sont cependant venus vous appeler de cette façon à l'audience.
        Père Dor. — Çà c'est leur affaire, je serais honteux si mes adeptes m'appelaient le Christ, tout le monde peut être le Christ.
        Le Président. — Dans certain passage de votre livre vous suggérez l'idée que vous êtes le Christ ?
        Père Dor. — Non.
        Le Président. — N'y a-t-il pas là une manœuvre frauduleuse dans le but d'exploiter la crédulité de certaines personnes ?
        Père Dor. — Non.
        Le Président. — Vous vous présentez à vos adeptes dans une tenue sommaire ?
        Père Dor. — Cela n'est pas, Mme Delisée ne m'a jamais vu dans cette tenue ; elle est ici, cette dame. N'est-ce pas Marie ? (Rires prolongés).
        M. le Président, parlant de l'opération individuelle, pose diverses questions au prévenu, qui a tort de lever les mains et de faire toute une mise en scène.
        Père Dor. — J'ai donné hier plus de 2,000 consultations gratuites ; si j'avais dû chaque fois lever les bras je n'aurais pu le faire. (Rires.)
        Je ne faisais cette opération, mais de façon générale, que le dimanche. Ce geste d'étendre les mains signifie écoutez-moi, je vais parler. (Rires.)
        Le Président. — Vous avez un costume spécial, une chevelure spéciale.
        Père Dor. — Le Père « La Nature » se promenait dans les rues vêtu d'une grande robe et ayant une chevelure opulente. (Rires).
        Le Président. — Oui, et le malheureux est mort en prison.
        Père Dor. — C'est qu'il n'était pas sincère (nouveaux rires).
        Le Président donne lecture de plusieurs lettres écrites par des personnes qui demandent au Père son bon fluide pour faciliter le règlement de certaines affaires de famille.
        Père Dor. — Celui qui va à l'église croit qu'il fait bien et il a confiance ; celui qui vient chez moi se trouve dans ce cas.
        M. le Président en arrive au cas des époux Chartier. La façon d'entrer en relations avec le Père Dor qui donna la main à M. Chartier, assurant à ce dernier qu'il l'avait déjà connu dans l'autre monde, permet à Pierre Dor de dire que les Chartier sont des menteurs.
        Le Président. — Vous avez procédé à des passes magnétiques et vous avez conseillé à Mme Chartier de vendre ses propriétés.
        Père Dor. — Comment voulez-vous qu'un simple ouvrier tel que moi connaisse le magnétisme ? Quant aux conseils que j'ai donné à Madame Chartier, c'est dans le but de la tranquilliser car elle avait des ennuis avec ses locataires. Je ne puis en dire trop long car ce sont des confidences.
        Le Président. — Quoi qu'il en soit les Chartier vous ont donné beaucoup d'argent ; ils vous ont acheté du charbon ; des casiers pour placer les livres et Mme Chartier à distribué pour 1500 francs de vos livres.
        Père Dor. — Pardon pour 1200 francs ; je n'ai jamais reçu du charbon de ces personnes. Je paie le charbon moi-même.
        Les époux Chartier étaient très jaloux et se croyaient supérieurs aux autres parce qu'ils distribuaient des numéros. Ils se permettaient d'enseigner la morale et voulaient être plus « moral » que le Directeur de l'Ecole morale.
        Le Président discute le cas de Mme Delisée qui, par les menées du Père Dor et l'ascendant que ce dernier avait sur cette personne, remit une somme de 17.000 francs. Vous la faisiez appeler grand'mère.
        Père Dor. — Oui, par déférence pour son grand âge.
        Si j'avais été un escroc j'aurais nié avoir reçu ces sommes. Mme Delisée ment comme les Chartier.
        Le Président parle de l'attentat à la pudeur commit par le prévenu sur la personne de Mme Delisée.
        Père Dor se tournant vers Mme Delisée demanda à celle-ci de déclarer que cela est faux.
        Mais Madame Delisée qui ne subit plus le fluide du Père répond : « Je maintiens ma déposition ».
        Pire Dor. — Vous comprenez, M. le Président, que recevant 600 personnes par jour si je devais faire à chacune d'elle pareil simulacre, je n'en sortirais pas (explosion de rires).
        M. le Président termine l'interrogatoire du prévenu qui maintient qu'il agit, mu par un désintéressement des plus complet.
        M. le Président donne la parole à M. Mahaux, substitut du Procureur du Roi.
        M. Mahaux. — La longue instruction à laquelle il a été procédé avec tant de soin a provoqué l'ahurissement.
        Elle a preuve qu'hélas la crédulité humaine est sans limite. Quand le charlatan se présente sous la forme d'un simple vendeur de plantes sur nos places publiques ; il n'est pas dangereux, mais quand des téméraires abusent de leur ascendant sur certains esprits faibles pour pratiquer l'art de guérir, cela constitue un grand danger.
        A tous les malades, Dor conseillait invariablement le régime végétarien.
        On se rend compte du danger qu'il y a de prescrire le même régime à tous les malades sans distinction d'âge ni d'affection. L'honorable organe de la loi rappelle la déclaration de la fille Beauvois dont la mère morte aujourd'hui, hurlait de douleur quand elle suivait le traitement ordonné par le Père Dor.
        M. Mahaux relit la déposition de M. Richard qui, atteint de hernie et apprenant que le Père Dor guérissait toutes les maladies, se présenta chez ce dernier qui lui conseilla d'enlever son bandage herniaire et de ne plus voir de docteurs. On sait les suites que devait avoir pour ce malheureux le fait d'avoir été rendre visite au prévenu.
        A n'en pas douter, les pratiques magnétiques employées vis à ris des époux Chartier et de Mme Delisée avaient un but guérisseur.
        Le Père Dor était aussi consulté par les mères de nouveau-nés. Il leur ordonnait de l'eau sucrée et, parfois, même uniquement de l'eau non bouillie jusqu'à l'âge de 6 mois.
        Ceci est criminel.
        Et à ce moment où tous nos savants cherchent à ce que notre jeune génération soit sainement nourrie il est pénible de constater que des gens comme le prévenu qui n'a qu'une science infuse sont la cause que plus d'un enfant est mort à la suite de mauvais soins en buvant de l'eau contenant des microbes.
        Beaucoup de mères n'ont pu porter plainte, car elles étaient la cause de ce mauvais traitement et leur conduite était aussi lâche que coupable.
        M. Mahaux rappelle deux jugements de Cour d'appel qui ont condamné des prévenus dans des cas semblables à celui que le tribunal est appelé à juger ce jour.
        M. Mahaux. — Cela m'amène à parler du magnétisme et de l'hypnotisme.
        Le prévenu affectionna spécialement le mot fluide, la signification de ce dernier prouve le sens même de l'opération individuelle.
        Quelle que soit l'explication qu'on puisse donner du magnétisme, il est hors de doute qu'il était employé dans un but curatif et dès lors constitue l'art illégal de guérir.
        L'honorable organe de la loi donna à ce sujet lecture de la jurisprudence.
        Je pense, dit M. Mahaux, avoir prouvé suffisamment en fait et en droit que la première prévention est établie.
        Analysant celle ayant trait à l'escroquerie, M. Mahaux dit que le livre que Pierre Dor vendait 2.50 coûtaient à son auteur 80 cent. Les brochures vendues 25 cent. coûtaient 10 centimes.
        Les bénéfices provenant de la vente de ces livres et brochures se montent à 12.500 fr. et le montant total des sommes encaissées par le prévenu doit laisser rêveur.
        Dor était restaurateur ; quelque temps auparavant il était mécanicien ; c'était le temps où on l'appelait le « Plaisant » oh !combien ! (Rires.)
        Maintenant on l'appelle le Christ :
        Mensonge, fausse qualité. Cette appellation erronée constitue une manœuvre frauduleuse qui s'extériorise dans le but d'exploiter la crédulité du public.
        Lors de la grande fêle qui est organisée le jour de la Toussaint au temple de Roux, des illuminés implorent le prévenu. N'est-ce pas là des manifestations extérieures déclinées à matérialiser le culte.
        Pierre Dor s'intitule de divers noms, dépassant les qualités des autres hommes.
        L'intérieur du bâtiment ressemble à un véritable temple, à l'intérieur duquel on célèbre un culte divin.
        Le prévenu apparaît sous un aspect effrayant : il est vêtu d'une grande robe noire et coiffé d'une calotte noire, il a une barbe broussailleuse ; c'est de cette façon qu'il prêche, le dimanche, dans la chaire de vérité, devant ses fidèles assemblés.
        Aujourd'hui, il a l'air un peu plus humain ; c'est sans doute, dit M. Mahaux le crépuscule du Dieu ! (Rires.)
        Le Père Dor savait que les époux Chartier et Mme Delisée jouissaient d'une fortune rondelette et c'est pour mieux les exploiter qu'il les avait plongés dans un état d'hypnose. Ces personnes étaient devenues sa chose ; Mme Delisée l'a dit à l'audience : « J'étais comme une loque. »
        Le Père leur disait : « Donnez, donnez sans compter, l'argent engendre un cortège de misères ». Ces manœuvres coupables eussent été poussées plus loin si une intervention ne s'était produite.
        Pierre Dor est presque un illettré ; à peine sait-il lire et écrire.
        Les strophes figurant dans le livre « Le Christ parle à nouveau », qui sont dues à la plume de Pierre Dor lui-même ressemblent plutôt à celles figurant sur certains petits papiers entourant certains petits bonbons et que s'échangent les amoureux le jour des kermesses (rires).
        M. Mahaux lit d'autres passages du même livre qui eux ne sont pas du prévenu.
        Me Lebeau. — Ce sont des citations.
        Mme Bonehill. — Le prévenu n'en indique pas la source.
        M. Mahaux. — Nous sommes tous d'accord. Le prévenu s'est emparé de doctrines qui ne sont pas les siennes.
        A la faveur de cette mise en scène et des observations auxquelles Dor se livre, le tronc s'emplit et au moment de lever ce dernier, il engagea un adepte d'y introduire une somme de 100 francs.
        Il y avait des relations plutôt tièdes entre le Père Antoine et le Père Dor et ce, par esprit de concurrence.
        Le commerce de la Margarine du « Père Dor » à Roux, marchait d'abord très bien, mais celui qui l'exploitait d'abord ayant refusé de céder une partie de son bénéfice au père Dor, celui-ci détourna la plus grande partie de la clientèle.
        Cet homme, dit M. Mahaux, n'est désintéressé qu'en apparence.
        Ses brochures, son livre, n'émanent pas de lui.
        Me Lebeau. — De qui émanent-elles ?
        Me Bonehill. — Je vous le dirai demain.
        M. Mahaux. — M. Hans vous a dit qu'au début il corrigeait, au point de vue grammatical, certains écrits et qu'il remarqua que ces derniers n'étaient pas de la main du prévenu.
        Abordant la prévention d'attentat à la pudeur, M. Mahaux est convaincu que Mme Delisée déposant sous la foi du serment a dit la vérité et il n'est pas étonnant que les fanatiques qui ont déposé comme témoins à décharge, aient accablé Mme Delisée comme étant une passionnée.
        Mme Delisée était la chose du Père et lorsqu'il s'agissait d'attentat à la pudeur, ce n'était plus un conseil qu'il donnait, mais un ordre auquel la malheureuse obéissait.
        Le Père Dor ne s'était pas dégagé de ses soins animaliers.
        Si le tribunal ne retient pas l'attentat à la pudeur avec violences, il retiendra le même attentat avec menaces.
        Les adeptes sont des malheureux qui sont atteints mentalement.
        Ils ont déposé par ordre : ce sont des fascinés, ce que je pourrais appeler le suicide de la volonté : il y a là un état psychologique spécial dont il faut tenir compte.
        Les témoins à charge ont été moins nombreux, car il faut avoir su faire un certain effort pour être venu témoigner à l'audience ; d'autres ont eu peur de s'y faire décerner un certificat d'imbécillité. Que penser d'ailleurs de déclarations de gens qui mettent en pratique cette maxime contenue dans le livra à savoir que si on ne se souvient pas d'avoir manqué en rien, on doit néanmoins s'avouer coupable.
        M. Mahaux termine son fouillé et admirable réquisitoire en disant qu'il y a un puissant intérêt social à faire cesser les agissements de cet imposteur et à protéger les témoins à décharge qui n'ont pas encore vu clair.
        A vous, Messieurs, de les protéger en condamnant sévèrement le prévenu.
       L'audience est levée à 1 heure, elle sera reprise ce jour à 9 heures du matin.
        La sortie de l'audience est on ne peut plus tumultueuse.
        Le nombre de curieux, dont très peu d'adeptes, ne veulent quitter la salle des pas-perdus sans avoir vu Pierre Dor.
        Ce n'est pas dans le but de l'ovationner, car dès son apparition, le Père Dor fut copieusement hué, conspué, on crie : Escroc, ignoble personnage ; allez au parc à pouyes. (1)
        Précipitamment Pierre Dor dévale les escaliers et ne demande qu'une chose, c'est d'être dehors.
        A l'extérieur les cris hostiles redoublent et sous les regards amusés des passants ce dieu gagne la Ville-Basse copieusement enguirlandé par environ 2500 personnes.
        Décidément, Pierre Dor aura dû se faire cette réflexion : « La Roche tarpéenne est bien près du Capitole ».                                             RASAM.

    La Région de Charleroi, 17 novembre 1916

     

    (1)    Parc à pouyes (litt. enclos à poules) désignait, à Charleroi (Boulevard Frans Dewandre) durant la Première Guerre mondiale un lazaret installé par les Allemands et destiné à accueillir les femmes de mœurs légères atteintes de maladies vénériennes. (charleroi-decouverte.be)


    votre commentaire
  • Le Père Dor en correctionnelle - Les aléas de la divinité (La Région de Charleroi, 19 novembre 1916)(Belgicapress)

     Chronique des Tribunaux
    Tribunal correctionnel de Charleroi
    Audience du 17 novembre
    Le Père Dor en Correctionnelle
    LES ALÉAS DE LA DIVINITÉ

    Audience de l'après-midi

        L'audience du matin terminée, la foule stationne longtemps sur le boulevard Audent, attendant la sortie du Messie du XX° siècle qui en avait pris quelque peu pour... son rhume pendant trois heures qui ont dû lui paraître interminables.
        La curiosité du populo fut déçue car Pierre Dor ne parut pas et festoya, à la végétarienne, sans doute, dans une salle attenant à celle des débats.
        Il aura été fort peu désireux d'être à nouveau l'objet des manifestations de sympathie... à rebours organisées en son honneur les journées précédentes et il a cru bon de respirer quelques heures de plus l'atmosphère plus clémente du temple de Dame Thémis.
        Stoïquement, du reste, nombre de curieux, j'allais écrire passionnés, firent comme le Père Dor et restèrent au Palais pour « retenir » leur place !
        Peu avant l'ouverture des débats, le petit père s'avança vers ses adeptes et leur dit : « Mes enfants, je n'irai pas à Roux lundi, mais seulement la semaine suivante. »
        Ouf ! voilà une semaine de fluide... au diable.

    *
    *   *

        L'audience est reprise à 3 heures 15 et la parole as donnée à Me Lucien Lebeau, premier défenseur du prévenu.
        Me Lebeau dit, qu'il s'en voudrait, au début de sa plaidoirie, de ne pas rendre hommage à Messieurs les membres du siège, pour l'impartialité dont ils ont fait preuve depuis l'ouverture des débats.
        Le Parquet a poursuivi sur la plainte des Chartier et de Mme Delisée. Le prévenu s'en félicite. On escomptait un scandale et finalement on a abouti à l'accouchement d'une souris ; à l'Ecole Morale, tout s'est passé correctement.
        L'honorable avocat rend hommage enfin aux belles plaidoiries de ses deux adversaires.
        Celle de Me Bonehill a été particulièrement brillante.
        J'ai cru, dit Me Lebeau, distinguer dans cette manière de tuer le Christ et l'Antechrist l'idée de provoquer la passion religieuse dans le cœur des magistrats.
        Ces moyens n'ont pas abouti et vous rendrez, messieurs, votre jugement dans le calme de votre conscience.
        Le Dorisme est un phénomène d'ordre religieux.
        J'entends que le Dorisme est une manifestation de l'instinct religieux. Ce culte pousse l'homme à rechercher son origine. Au domaine religieux appartient ce phénomène de la conversion.
        Voici comment la conversion se réalise : un homme vise à gagner beaucoup d'argent et croit que c'est là le bonheur ; à un certain moment, à la suite de la mort d'un enfant, cet homme est ébranlé dans sa conviction d'avoir voulu atteindre un bonheur illusoire.
        Alors ses désirs du second plan passe au premier plan.
        Ce problème est admirablement résolu par l'éminent historien Tolstoï dans son livre intitulé « Résurrection ».
        Les adeptes Doristes sont des gens qui ont soufferts moralement ; ils se sont adressés à M. Dor qui leur dit qu'ils s'étaient trompés de route en courant après un bonheur illusoire.
        On se guérit de la souffrance en se dématérialisant. Il faut tuer ses passions et lorsqu'on a tué ces dernières : on éprouve une grande satisfaction. Les conversions des doristes sont à la fois d'ordre moral et religieux.
        Leur conversion morale a été suscitée par leur croyance. Cette foi leur donne la sensation qu'ils ont trouvé le bonheur.
        Ces gens se sentent délivrés d'une vie antérieure, comme le prisonnier de guerre qui rentre dans sa patrie.
        La Doctrine Doriste est une petite religion nouvelle, créée par M. Dor.
        Si le fait s'était passé en Angleterre, M. Dor n'aurait pas eu besoin de s'expliquer.
        En Angleterre, à tout instant, un illuminé crée une religion.
        Si au lieu de juger M. Dor vous auriez eu à juger un rebouteux, verriez-vous des gens qui s'émouvraient jusqu'au délire ? Non, vous verriez quelques témoins qui déposeraient avec calme et sans enthousiasme exagéré.
        Or, ce n'est pas cela ; c'est autre chose ; la reconnaissance des adeptes du Père Dor revêt un caractère de reconnaissance exaltée.
        M. Dor les a initiés à une doctrine qui pour eux, est la lumière. Physiquement, ils sont guéris.
        Me Bonehill. – Ils sont morts.
        Me Lebeau. – Ils sont morts de leur ancienne vie.
        A leurs yeux, M. Dor est le professeur de la doctrine qui provoque l'extase. L'action du ministère public se brise contre l'article 14 de la Constitution lequel vise la liberté du culte.
        Pouvez-vous décider que le culte Doriste leurre un amas d'imbéciles ?
        Les adeptes considèrent le culte Doriste come la religion véritable et non comme des billevesées.
        Bien plus, en frappant M. Dor, en l'emprisonnant vous trapperiez cette petite église dans la personne de son chef.
        Des gens sains consultent journellement M. Dor et on vous demande de condamner ce dernier, parce qu'il a fondé cette église.
        La corps judiciaire n'a pas le droit de dire cela et doit s'incliner devant lui comme devant un fait.
        Supposez que dans un avenir éloigné on traduise devant les tribunaux tous les prêtres et qu'on les condamne comme imposteurs, mais ce serait atteindre le culte lui-même.
        Avoir fait un tel effort pour s'élever et retomber alors à plat, ce serait pour les adeptes la désillusion la plus complète.
        Si cette croyance était nuisible à l'ordre public, on admettrait mais les théories morales du Père Dor sont louables.
        Il faut laisser en paix les Doristes, qui sont de braves gens qui ont trouvé le bonheur dans la pratique des doctrines du Dorisme.
        Supposez que vous condamniez M. Dor et que les adeptes ne s'inclinent pas, ce sera alors M. Dor que grandira et ses adeptes le considèreront comme un martyr et l'en vénéreront davantage.
        Ce serait de la persécution religieuse et nous savons par l'histoire que la persécution n'a jamais servi qu'à faire grandir l'enthousiasme des adeptes.
        Le tribunal hésite et se demande si M. Dor n'est pas un imposteur. M. Dor a-t-il l'obligation de prouver qu'il est sincère ? Non. C'est un problème moral et non juridique, il est insoluble.
         Quand direz-vous qu'un homme est sincère ou non ?
        Vous ne le pouvez et jusqu'à preuve du contraire, M. Dor doit être considéré comme sincère.
        Quand quelqu'un ouvre une église et crée un culte, il n'a de compte à rendre à personne. Il est commode de dire que M. Dor dit des extravagances, mais la foi ne se démontre pas et les affirmations de M. Dor ne sont pas une preuve contre lui. Mahomet a dit un jour qu'il avait vu l'ange Gabriel.
        On lui a d'abord ri au nez, mais Mahomet a néanmoins fondé une grande religion. Cette doctrine est-elle si obscure qu'on veuille bien le croire ? Non.
        Ses disciples affirment qu'il est le Christ réincarné, M. Dor croit à la réincarnation des âmes et il est certain qu'il est profondément imbu des doctrines du Christ.
        Vous avez affaire à un homme qui est passionné. La croyance sincère de M. Dor, qu'il est le Christ réincarné, ne doit donc pas faire sourire.
        Me Lebeau parle du bouddhisme qui est né à une époque à laquelle il y avait un affaissement moral.
        L'honorable avocat donne lecture des quatre vérités du culte de Bouddha.
        Les passions rendent malheureux. Pour être heureux il faut donc renoncer aux passions, cause des souffrances.
        Le bouddhisme ressemble au dorisme.
        Le régime végétarien est également imposé et ce uniquement pour éviter qu'on ne mange un de ses frères. (Rires.)
        M. le Procureur a raillé le passage du livre « Le Christ parle à nouveau » qui dit qu'il faut toujours s'avouer coupable, mais cela est vrai car le mal est en vous.
        Me Bonehill. – Si vous nous parlier du désintéressement du bouddhisme.
        Me Lebeau. – Le bouddhisme est désintéressé.
        Me Bonehill. – Il est inconciliable alors avec le dorisme.
        Me Lebeau. – Cette doctrine a produit de bons résultats, les adeptes du Dorisme sont des gens qui se sont corrigés de leurs défauts.
        C'est aux fruits qu'on doit juger l'arbre.
        Vous pouvez souhaiter qu'il ait embrassé une autre doctrine, mais vous ne pouvez leur contester le droit d'être doristes ; ce serait contraire à l'esprit de la constitution.
        M. Dor donne l'impression d'un rêveur ou d'un contemplatif.
        Vous avez entendu Zoé Fermeuse, l'ancienne femme de charge de M. Dor ; cette femme a affirmé que M. Dor suivait le même régime que celui qu'il impose à ses adeptes.
        Ce n'est que depuis quelques temps, que M. Dor prend des œufs et ce à cause des circonstances présentes.
        M. Dor vivait cloîtré à la manière d'un ermite, il est arrivé à puiser une grande force morale.
        A ce moment de la plaidoirie de Me Lebeau, Pierre Dor est très abattu, il soupire longuement quand son défenseur parle de ses enfants, dont l'ainé fréquente les cours de l'Université du Travail et se destine à l'électricité.
        Dor n'a donc pas une fortune permettant d'entrevoir pour ses enfants des positions brillantes.
        M. Dor est d'origine ouvrière et il met ses principes en concordance avec ses actes.
        Me Lebeau donne lecture de différents passages du livre : « Christ parle à nouveau », et se demande où on voit là-dedans un style empirique.
        N'est-ce pas une manière familière de dire les choses. Est-il extraordinaire qu'un artisan ait écrit cela ?
        Non, ce sont là des paroles qui ne sont pas banales.
        Dire que la vie telle que la comprennent beaucoup de personnes ne sont que des illusions qui cachent bien des peines n'est pas une pensée banale c'est toute la théorie de Platon.
        Me Lebeau s'arrête là et affirme que l'ouvrage du Père Dor est consciencieusement pensé et écrit.
        Il tire la conclusion que bien que l'auteur n'ait pas le talent d'écrire, arrive à dire des choses vraies et pense ce qu'il dit ; c'est ainsi qu'on peut voir des orateurs élégants laisser leur auditoire indifférent, tandis que des plébéiens, prononçant des discours dans un langage frustre, soulevaient littéralement leur auditoire.
        Un incident se produit, une dame tombe en syncope. On réclame un docteur. On sourit et on semble désigner le père Dor, capable de ranimer cette femme qui peut-être est une de ses adeptes.
        On a dit que le Père Dor n'était pas l'auteur de ses livres et de ses brochures, je verse aux débats les brouillons livrés par le Père Dor.
        Me Bonehill. – Sont-ils enregistrés ? (Rires.)
        Me Lebeau. – Vous n'avez pas fait la preuve que M. Dor était un plagiaire.
        Me Bonehill. – La voilà...
        Me Morichar. – Oui, dix pages sur trois cents.
        Me Lebeau. – Il y a bien quelques passages plagiés, mais le Père Dor le signale et l'encadre.
        Du reste, M. Dor veut toujours perfectionner son œuvre et c'est ainsi qu'il a écrit plus d'un livre.
        S'il avait voulu exploiter la crédulité humaine, il se serait uniquement attaché à vendre un seul livre.
        Me Lebeau invoque l'exemple de Molière.
        M. le Président. – Molière était un génie.
        Me Lebeau. – Et malgré cela il a plagié. Victor Hugo a aussi été accusé de plagiat. Donc pour se résumer à cet égard, ces livres sont de lui et prouve sa sincérité. M. Dor prêche le désintéressement. Est-il désintéressé ? Oui et il est parvenu à avoir des preuves écrites de son désintéressement.
        Vous connaissez son passé, il a commencé par être ouvrier et comme tel possède des certificats d'honnêteté et de moralité. Il gagnait bien sa vie. Qu'est-ce qui l'a incité à quitter l'usine ? C'est un accident.
        A l'âge de 33 ans il s'est installé épicier et un peu plus tard restaurateur à Jemeppe-sur-Meuse, où il gagnait largement sa vie. Il abandonna ce commerce lucratif, vendit ses maisons pour une somme de 18,000 francs.
        Dans son compte de banque arrêté au 30 juin 1906, on remarque qu'il versait régulièrement, fin de chaque mois des sommes relativement importantes provenant de bénéfices réalisés dans son commerce. C'est alors qu'il a été l'objet d'une cause morale et il s'est aperçu à ce moment la cause de ses maux.
        Il alla chez le Père Antoine avec qui il tomba en désaccord. Il rencontra un industriel liégeois qui le décida de l'accompagner en Russie. Il y fit des guérisons et c'est ainsi que la police et les docteurs eux-mêmes firent des propositions à M. Dor de travailler sous leur responsabilité, ce à quoi il refusa.
        Comme conséquence de son refus, il dut quitter la Russie et c'est ainsi qu'en 1909 il vint à Roux, où il fonda le culte Doriste.
        Un Liégeois en reconnaissance des services lui rendus par le Père Dor, offrit à celui-ci des fonds en vue de la création de l'Ecole Morale.
        Le Père Dor remboursa cette somme deux ans après, alors que le Liégeois de le demandait pas.
        Ceci est décisif, dit Me Lebeau, le désintéressement complet de M. Pierre Dor.
        Le solde, soit 3.00 fr., fut remboursé par une cession de créance. L'acte fut passé devant notaire.
        Si cet industriel n'a pas été cité comme témoin, c'est parce qu'il est actuellement en Russie où il a ses intérêts.
        J'ai démontré qu'il posait un acte qui ne peut s'expliquer que par un désintéressement complet.
        Un autre fait : M. Dor se mit en rapport avec la célèbre fabrique de margarine Vanderbergh's Limited.
        M. Romain se mit à vendre la margarine « Bra » avec d'importants bénéfices.
        Comme M. Dor juger cette margarine excellente, il conseilla à la firme de la dénommer « margarine du Père Dor ».
        On crut alors que c'était une affaire d'or et que Pierre Dor en retirait gros bénéfices.
        Le dépositaire se brouilla avec le Père Dor et fut remplacé par M. Servaes.
        Il y eut procès dans lequel intervint personnellement M. Dor qui favorisa de sa déposition l'adversaire de son protégé.
        Le Père Dor n'a touché aucun bénéfice de la société ; mais l'opinion publique colportait le bruit que le Père Dor touchait des bénéfices du dépositaire.
        Or, dans une correspondance échangée entre Monsieur Romain et M. Dor, le premier proposa de laisser tout le bénéfice au profit de l'Ecole morale, qu'il se contenterait, lui, de son bénéfice de restaurateur.
        Dor refusa catégoriquement : nouvelle preuve de son désintéressement.
        Il est 6 h. 30 ; Me Lebeau interrompt sa plaidoirie qu'il continuera à l'audience de mercredi prochain.
        Armons-nous de patience, car l'honorable défenseur annonce qu'il en a encore pour 3 heures.
        Me Morichar prendra ensuite la parole ; puis viendront les répliques. Il y a dès lors lieu de supposer que cette affaire ne sera terminée que mercredi soir pour autant que le tribunal siège l'après-midi.
        La semaine... Doriste est terminée. Pierre Dor s'est acheminé vers la Ville-Basse.
        Une foule énorme lui a fait escorte en lançant à son adresse quantité de quolibets wallons, tous au plus plaisants.
        Pour l'instant, on ne parle plus de la guerre ni des chômeurs, c'est l'affaire du Père Dor qui fait l'objet de toutes les conversations. On discute les chances d'acquittement ou les dangers d'une condamnation. On joue même au jurisconsulte et certains veulent ouvrir des paris ! L'argent est rare, aussi parie-t-on deux demis contre un.
        Dans le but d'orienter certains parieurs... de demis, nous donnerons dans notre numéro de demain, différentes opinions sur cette cause qui passionne tant l'opinion publique.                                                RASAM.

    La Région de Charleroi, 19 novembre 1916 (source : Belgicapress)


    votre commentaire
  • Interrogatoire de Dor le Messie (Le bruxellois 19 11 1916)

     

                      PALAIS DE JUSTICE

        TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI. – Audience du 16 nov. – Interrogatoire de Dor « le Messie ». – Le Père Dor, interrogé, fait une profession de foi : « Je soulageais, je ne suis pas guérisseur ! » « Nos maladies proviennent de nos imperfections. Les médecins ne peuvent découvrir la cause des maladies. » « Mes adeptes deviennent leur propre médecin. » « Je suis le Messie du XXe siècle, à condition que l’on m’écoute », ajoute-t-il. Il aurait guéri Mme Beauvois, atteinte d’un cancer (et décédée d’inanition) (?)
        « C’est le fluide qui opéra alors encore, continue-t-il, et Mme Wéry n’a point failli mourir à la suite de traitement prescrit, non, mais elle parle, instiguée par un parent docteur, déclare-t-il. » Dor poursuit :
        « En 6 ans, avant de venir s’installer à Roux, il a récolté 24,000 fr. de bénéfices, avoue-t-il.
        « Antoine, de Jemeppe-sur-Meuse, était son oncle, et il « initie à la véritable vie », lui, Dor. Tout le monde peut devenir des Christ. »....
        Parlant de « la nature », de cet individu, qui, parcourant les rues, vendait des brochures, préconisant le régime végétarien (en un accoutrement bizarre). M. le Président dit : « Il est mort en prison, ce malheureux-là. »
        « C’est qu’il n’était point sincère », répond Dor. « Je vous comprends bien », M. le Président, « mais vous, vous ne me comprenez pas. » « Je suis tout puissant pour ceux qui sont dans la loi », ajoute-t-il.
        Dor nie presque tout ce dont les époux Chartier l’accusent. Il admet qu’ils ont distribué des brochures pour une somme de 1,200 fr. et pas de 1,500, puis il se pose en victime protestant de sa sincérité et de l’intégrité de ses mœurs, en dépit de ce qui est formulé contre lui.
        Il conteste la subornation des témoins appelés à la barre.
        Réquisitoire. – D’abord M. Mahause, substitut du Procureur du Roi, souligne l’ahurissement qui se dégage des débats. Il stigmatise les agissements du prévenu « danger social », qui a déjà produit maints malheurs et rappelle quelques-uns de ces incidents déplorables.
        – Dor, dit-il, use de manœuvres magnétiques, et il a prescrit, notamment, à des mères de ne donner aux nouveau-nés que de l’eau non bouillie et sucrée simplement, acte de criminel, sinistre farceur.
        En outre, Dor a encouru la haine du docteur et du pharmacien, et la jurisprudence constante incrimine ce qui lui est reproché, explique M. Mahause, au point de vue droit, judicieusement.
        La doctrine est irréfutable en ce sens-là. Dor achetait, par exemple, des brochures 0 fr. 80, et il les revendait 2 fr. 50, continue-t-il. Le tronc s’emplissait rapidement aussi. Restaurateur, mécanicien, Christ ; Dor réussit, à l’aide de mensonges et de fausses qualités. Il a fait usage d’une pompeuse mise en scène, de nature à troubler les esprits faibles. Une réclame tapageuse intervenait en faveur de ce « désintéressé », qui remplaça les troncs par un plateau. Quant aux dons volontairement donnés, en l’occurrence, ils peuvent être considérés comme délictueux en quelque sorte.
        « La philosophie de Dor est fondée sur le désintéressement des autres, ajoute l’honorable organe de la loi, en examinant tous ses exploits. Dor répudia publiquement une désabusée, après l’avoir déclarée cause d’un décès certifié irréalisable par lui, Sublime charité prêchée ! oui, et il n’est certes point l’auteur de ses brochures. »
        Mtre Bonnehil riposte à Mtre Lebeau : « Je vous le dirai demain. »
        Terminant, M. Mahaux fait état de la luxure qui régnait au « temple de la Vertu », où Dor se livrait à des actes immoraux. Enfin il montre Mme Delisée conspuée par les partisans de l’inculpé, ayant agi sous l’influence néfaste de Dor. Mtre Mahaux considère comme des « anémiés » ceux-là qui déposèrent par ordre. Il y a lieu de s’en défier sans oublier que beaucoup n’osent s’avouer trompés. M. Mahaux insiste sur la perversité de Dor, et réclame sa condamnation. La 13e heure approche, l’auditoire esquisse des mouvements d’approbation, et la foule, qui emplit jusqu’à la salle des pas-perdus, poursuit Dor. Elle se grossit de tous ceux qui n’ont pu entrer au palais et les coups de sifflets assourdissants retentissent longtemps. La séance est levée. (R. N.)

    Le bruxellois, 19 novembre 1916 (journal publié pendant l’occupation sous la censure ennemie)


    votre commentaire
  • Au Palais - La Belgique  19-11-1916

                             AU PALAIS

    TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI

                   LE PROCÈS DU « CHRIST »

                   AUDIENCE DE VENDREDI

        On refuse du monde, encore et toujours. On plaide prétoire fermé. De nombreux adeptes du „Père” l’assistent chaque jour dans la montée du Calvaire. C’est une garde prétorienne. Il est bon qu’elle protège efficacement l’accusé, car des énergumènes, excités par un témoin à charge dit-on, pourraient se livrer à d’inexcusables voies de fait. Je me hâte de dire que la petite vieille dame si propre n’est pas l’instigatrice d’un passage à tabac. Son âme, désemparée, n’est pas emplie de tant de fiel – j’allais écrire : de tant de fluide vengeur. Au reste, le fluide de la vengeance existe, tous les fluides existent dans le dorisme, sauf erreur, d’ailleurs excusable pour cause d’une trop rapide initiation.
        L’audience s’ouvre à 9 h. 1/2. L’accusé n’est pas à son banc ; le train de Bruxelles n’est pas arrivé. La parole est donnée Me Gérard, partie civile pour la Société de médecine de l’arrondissement de Charleroi.

                   LES PARTIES CIVILES

        – Pierre Dor, dit Me Gérard, cet homme qui se dit le Messie du XXe siècle, ébloui par le succès de son oncle Antoine le Guérisseur, eut un jour l’idée de lui faire concurrence. Une concurrence dans le même village eût été désastreuse. Pierre Dor vint, par conséquent, se fixer à Roux-Wilbeauroux. Exploitant la bêtise humaine, Dor se livre à l’art illégal de guérir. Vous avez vu, Messieurs, quelques-unes de ses victimes défiler à la barre. L’organe de la loi s’est même écrié, devant un témoin : „C’est un cas désespéré.”
        Me Gérard soutient qu’on venait, à l’Ecole morales demander conseil au guérisseur pour les varices, les hernies, les maladies d’estomac, etc. Dor jetait, à l’en croire, la déconsidération sur le corps médical. Combien de malheureux ont payé de leur vie les conseils de Dor ! Au tribunal, continuant sa comédie, il s’est dit le Christ réincarné. Il n’est pas sincère. C’est un imposteur, il le sait.
        – S’il était au banc des accusés, je lui dirais : Etes-vous l’auteur du „Livre précieux”, ou n’êtes-vous que l’homme de paille d’un syndicat d’exploiteurs !"
        L’avocat des médecins de l’arrondissement de Charleroi affirme que le livre de Dor : „Christ parle à nouveau”, est fait de plagiats, que tout est comédie dans les doctrines de l’accusé, et que ses adeptes ont été malades physiquement avant de l’être moralement. Les témoignages attestent que Dor pratiquait illégalement l’art de guérir. Il se faisait passer pour le Christ, il se livrait à des passes magnétiques, il faisait des essais d’hypnotisme, levant les mains, fermant les yeux. Il y avait aussi le fluide à distance.
        A ce moment, on entend, au dehors, des huées. Nouvelles manifestations d’antidoristes. Le Messie arrive. Le voici qui prend place au banc d’infamie, comme on dit. Il ne paraît nullement ému. Mme Dor semble nerveuse. Accompagnée d’une amie, Mme Dor s’assied derrière Mes Lebeau et Morichar.
        Me Gérard dit qu’il faut que l’art de guérir soit pratiqué par des gens possédant des diplômes. Or, Dor ne possède aucun diplôme. Il n’est que „docteur sans médicaments, Messie du XXe siècle” !.
        Plaidoirie très claire, dite sans passion.
        Et le fluide ? Me Gérard va, jusqu’à admettre les rayons M... N... tout ce que l’on voudra. Il leur concède même une consistance scientifique. Il y a des hommes qui possèdent un fluide, mais, s’ils n’ont pas d’autorisation légale de pratiquer, ils tombent sous le coup de la loi. Il y a manœuvres quand on use de passes magnétiques, lorsqu’on fait des „grimaces”, même en ne donnant point de médicaments. Le zouave Jacob a été condamné. Dor soutient qu’il donne des conseils de morale. Or, toutes les instructions ne visent pas que la morale :
        – Vous savez quelles instructions donnait ce charlatan aux mères de nouveau-nés.
        Me Lebeau. – On ne vient jamais le consulter pour des enfants sains.
        M. Mahaux, substitut du procureur du roi. – C’est l’aveu.
        Me Gérard reparle des lavements à l’eau salée du cas de ce malade qui portait un bandage herniaire et auquel Dor aurait dit d’enlever son bandage. L’homme souffrit terriblement.
        Me Lucien Lebeau objecte que le témoin s’est rétracté.
        Le Messie, bien calme à son banc, dément, de la tête, souriant, certaines affirmations de Me Gérard.
        Me Gérard, en terminant, dépose des conclusions au nom des médecins de l’arrondissement de Charleroi qui veulent que prenne fin cette concurrence nuisible, illégale, criminelle même.
        – Il y a quelques années, la Société des médecins a réclamé à un rebouteux 1 franc de dommages-intérêts. Aujourd’hui, il y a un préjudice matériel énorme. Certains membres ont été atteints dans leur existence. Dor a dénigré les médecins et a attiré les clients chez lui par des manœuvres louches. La société aura aidé au nettoyage des forbans. Le Père Dor ne peut quitter le prétoire avec quelques florins d’amende. La Société des médecins réclame 10,000 francs. Le tribunal décidera „ex æquo” et bono”. Nous aussi, nous sommes des médecins des âmes, nous connaissons bien des souffrances à soulager. La Société de médecine ne faillira pas à son devoir. La population de Charleroi est une population à laquelle on n’en conta pas aisément. Les victimes crieront bientôt : „Sus au charlatan ! Sus à l’exploiteur de la crédulité humaine !”

                                   ***
        A Me Gérard succède Me Bonehill, avocat d’une autre partie civile, Mme D...
        – Hier, dit Me Bonehill, avec une rare maîtrise l’honorable président a interrogé le faux Christ. Dor est sorti de cet interrogatoire couvert de ridicule. Il a subi les verges de l’honorable organe de la loi. Me Gérard vient de le clouer au pilori. Il est exposé à la raillerie de tous ceux qui ne sont pas ses adeptes. Ces derniers sont doués de l’obscurantisme à perpétuité. La remise des fonds a été provoquée par usurpation de faux titres et manœuvres frauduleuses. M. le procureur du roi a fait en des coups de pinceau le portrait du prévenu. Celui-ci ne méritait pas les honneurs de la toile. Il méritait la caricature. En six ans, il s’est érigé en Jésus opulent cossu. Mme D... a été une des premières victimes attelées au char du dieu. En 1912, Mme B... rabatteuse, lève un oiselet dans les fourrés de Bruxelles et le dirige vers l’épervier. C’est une dame âgée de 66 ans (Mme D...) qui a été spirite. Il y a dans ce cerveau un tout petit trou, mais le vilebrequin va y entrer. Elle n’a pas d’héritiers et elle est riche. Quelle bonne prise pour l’épervier ! Les cercles de l’épervier se resserrent : il plane. C’est la période de fascination. Il décide Mme D... à venir chez lui, et il la séquestre. C’est la période d’initiation. „L’apoplexie vous guette, il faut faire de bonnes œuvres.” Il tente de jeter un ferment d’amour dans ce vieux cœur.”
        Ce début promet. La parabole de Me Bonehill est spirituelle ; ses saillies mettent la salle en grosse gaietés. Orateur verveux, coloré, cinglant.
        Me Bonehill lit une aimable correspondance échangée entre le Père et Mme D..., propagandiste en Ardennes pour l’Ecole morale. Les lettres du Père sont émaillées de fautes d’orthographe, que Me Bonehill met en vedette, avec trop d’insistance, semble-t-il. Plaisanteries faciles, qui ne sont pas des arguments. D’honorable avocat souligne qu’à la première page du livre „Christ parle à nouveau”, le Père se donna comme le Messie du XXe siècle... il a, dans la vignette, un geste de rédemption.
        – Où est-il dit que ce langage serait image, métaphorique ?
        Me Lucien Lebeau. – Au bas de la page...
        Me Bonehill. – Vous êtes clairvoyant, je ne vois pas ça.
        Me Lucien Lebeau lit l’inscription et soutient sa manière de lire et de comprendre. Me Bonehill continue...
        – Dor s’arme des grands ciseaux avec lesquels il tond ses brebis, et coupe des textes dans des livres traitant du spiritisme. C’est le geai paré des plumes du paon.”
        Me Bonehill soutient que des textes „ont été cambriolés„. Dans des livres de Léon Denis et d’Allan Kardec, des textes ont été repris, avec des variantes parfois, par le Père. L’avocat de Mme D... met „Christ parle à nouveau„ sous les yeux des juges et fait la confrontation des textes. Il y a des brochures différentes à texte identique. C’est, d’autre part, le Père Dor qui fait répondre par Mme D... à des lettres demandant des renseignements sur lui et sur l’Ecole morale, à l’aide de brouillons tracés de sa main.
        – Mais un coup de fusil est parti près du nid de l’épervier. C’est le Parquet qui l’a tiré. Dans une lettre, il est question du Parquet. J’ai été, dans le temps, de la „Jeune Belgique”, mais jamais je n’ai vu d’élucubrations comparables à certaines lettres : „Comme il est assis sur la gloire de ses œuvres” – et surtout sur la grammaire et le dictionnaire – „il y aura peut-être un non-lieu.”
        Encore des fautes d’orthographe dans une lettre expédiée en Russie. Me Bonehill trouve-t-il vraiment spirituel de relever les fautes d’orthographe d’un homme, ancien forgeron, quasi illettré ?
        L’avocat, comparant l’accusé à un acteur qui se grime, fait des plaisanteries sur la longue chevelure que portait le Messie naguère, sur son costume, ses poses, sur l’éclairage particulier de la grande salle de l’Ecole morale.
        – Il est baigné de clarté quand il arrive à la chaire : ce sont les feux de la rampe. Les mains se joignent, il aspire des fluides avant d’en arroser les malades. C’est de la mise en scène, c’est de la comédie ! Cette pauvre Mme D... ne pouvait pas résister plus longtemps à de telles embuches... Elle voit Jésus, elle voit le Messie ! Il n’a garde de dire à Mme D... d’aller se noyer. C’est le moment de la curée. Il la plume, Il passe devant Mme D... avec le plateau des offrandes.”
        Me Bonehill, fort écouté, et qui, à tout moment, déclenche les rires, fait le compte des sommes déboursées par Mme D... Pour l’appartement qu’elle occupait à l’Ecole morale de Roux, pour le radiateur de la grande salle, pour l’achat de brochures. A propos de l’achat possible d’un terrain par Mme D... :
        – Il y a, dit-il, sur les bâtiments : „Ecole morale”. Il faudrait y substituer „Jeu de massacre”. Vous connaissez, Messieurs, ce jeu de marionnettes qui pivotent sur des tiges de fer. L’Ecole morale est un lieu de massacre. Au premier rang, les plus riches ; au fond, ceux qui feignent de croire au dorisme : hôteliers, artisans, etc. Ces marionnettes sont brèves, veules, des spectres, comme a dit le procureur du roi. Dor recule de dix pas, passe la main dans sa crinière. Il y a une marionnette qui vire, vire et revire : c’est Mme D... On va construire une maison à côté du Temple de la Vertu.”
        Me Lucien Lebeau. – Nous demandons l’expertise. Me Bonehill, un moment surpris, continue :
        – On dit à Mme D... que, dans l’intérêt de son progrès moral, elle doit s’enfermer dans cette maison, près des fluides producteurs. Dor lui dit, la prenant par la main : „Entrez dans la maison du Seigneur...” Après trois ans, Mme D... demande des comptes. Alors, c’est le courroux, la rupture : on doute du „Père”.
        Me Lucien Lebeau. – Rupture quand elle a demandé des explications.
        Me Bonehill conteste...
        – Mme D... est vieille. Pas d’héritiers. C’est la désincarnation prochaine. Les yeux de Mme D... sont dessillés...”
        Me Bonehill évalue la fortune du „Père”. En arrivant à Roux, il possédait 15,750 fr. Les bâtiments de Roux sont évalués à 55,000 francs. Dor consacre 18,000 francs à sa nouvelle installation, et destine le surplus des 55,000 francs (les bâtiments ont été mis en vente) à l’Ecole des estropiés de Charleroi „que je considère, dit Dor, comme la plus belle œuvre du monde”.
        – Essayez, dit Me Bonehill, de faire un don à cette école... Vous seriez bien reçu ! M. Pastur a les mains blanches comme l’hermine de sa robe et vous avez, vous, les mains noires ! Votre apport ternirait l’éclat de cette école. Vous n’aurez d’ailleurs jamais de refus, car vous ne donnerez jamais rien...”
        Les rudes coups que lui applique Me Bonehill ne troublent point la sérénité du „Père”. Il reste d’un calme extraordinaire.
        – Les témoins à décharge sont $suspects. Ils sont venus comme une meute déchiqueter Mme D... Ils font tout ce qu’ordonne le maitre charlatan. Je ne proteste pas contre ces infamies, car elles n’atteignent pas l’honorabilité de Mme D... On a oublié qu’en salissant le „premier ministre” on salissait toute l’Ecole. Il y a dans les Kermesses de Teniers des gens qui vomissent sans se garer de leurs déjections. Les témoins à décharge font penser à ces gens-là. C’est ignoble... Si cette femme était la libertine que vous dites, elle sort de votre Ecole. Jef Lambeau n’a jamais renié les faunesses qu’il pétrissait...”
        En terminant sa plaidoirie si vivante, si colorée, ou pourtant l’esprit a parfois semble-t-il, tenu lieu d’arguments, Me Bonehill s’écrie :
        – S’il était acquitté aujourd’hui, il serait demain l’Antéchrist !”
        Il est 1 heure. L’audience est levée et sera continuée à 3 heures.
        Cette fois – il était temps ! – de sévères mesures de police ont été prises. Le Palais de Justice est déblayé ; les alentours sont évacués. Rue de la Montagne et près de la gare, des groupes compacts attendent, longtemps...
        Le Messie, sa femme et une adepte ont fait un frugal déjeuner au Palais de Justice.

          LA DEFENSTE
    PLAIDOIRIE DE Me Lucien LEBEAU
        A la reprise, à 3 heures, la parole et donnée à la défense.
        Après un hommage au tribunal, Me Lucien Lebeau fait d’abord observer que l’instruction de cette affaire trainait et qu’elle eût abouti à un acquittement si la plainte des C... n’était survenue.
        – Mme D..., animée d’un esprit de vengeance, a préparé une grosse montagne d’insinuations qui, elle aussi, a accouché d’une souris. Il n’y a pas eu de scandales à l’Ecole morale. Dans la brillante plaidoirie de Me Bonehill, il y a je ne sais quelle passion, comme si sa cliente l’avait enveloppé d’un fluide de vengeance. Me Bonehill a dit beaucoup de gros mots que j’ai été étonné d’entendre sortir de sa bouche. Quand on emploie des moyens qui dépassent le but, on nuit à sa propre cause. Puis, dans cette insistance à parler toujours du vrai Jésus pour l’opposer à celui-ci, il y a je ne sais quel appel peut-être inconscient à ce qu’il peut y avoir de religieux dans le cœur des juges. J’ai toujours entendu dire que lorsque les magistrats étaient croyants, ils se méfiaient plutôt de leurs propres sentiments. Donc, encore une fois, le moyen a dépassé le but.”
         Qu’est-ce que le dorisme ! Un phénomène d’ordre religieux, d’après Me Lucien Lebeau :
        – On a dit que l’homme était un animal religieux. C’est vrai. L’instinct religieux pousse l’homme à se troubler devant la Mort, devant le problème de l’Au-delà. Cette force le pousse à rechercher des sensations grandioses. A ce phénomène religieux se rattache la conversion. Comment sa réalise la conversion ? A la suite d’un événement important qui lui donne une secousse, l’homme se met à réfléchir au sens de la vie. Il s’aperçoit que ce qu’il prenait pour des réalités vraies était de mensongères réalités. L’homme change alors de conduite, il intervertit les valeurs de sa vie morale. Ce qui était au second plan passe au premier. Tolstoï, dans „Résurrection”, Ibsen, Pascal ont analysé du phénomène de la conversion. J’ose le dire : je rapproche ces exemples de phénomène doriste. Les doristes ont été l’objet de cette conversion. La plupart d’entre eux sont des malades. Un hasard les a mis en rapport avec M. Dor, qui leur a révélé la valeur mystique de la souffrance. Cette souffrance, a-t-il dit, sera un motif de résurrection. Dor leur enseigne que la douleur vient des fautes commises dans cette vie ou dans une autre. Il faut alors se dématérialiser, tuer ses passions. Le calme vient, et une grande satisfaction intérieure.”
        Me Lucien Lebeau, qui plaide avec une belle conviction et avec chaleur, conclut que les doctrines des doristes sont d’ordre moral et religieux.
        – Cette foi leur donne la sensation qu’ils ont enfin trouvé le bonheur. Ils se sentent délivrés des chaînes d’une vie antérieure. Ces gens ont rendu hommage à M. Dor avec un accent vibrant qui confine parfois au délire. Le dorisime est une religion créée par M. Dor. Voyez l’exemple de l’Angleterre. Tous les jours on rencontre, dans les grandes villes de l’Angleterre, des illuminés qui prêchent une nouvelle religion. Ce procès n’aurait pas eu lieu en Angleterre. C’est qu’en Angleterre il existe un sentiment religieux intense qu’on ne rencontre peint dans notre Wallonie moqueuse et sceptique.”
        Le prévenu a donné à ses adeptes la clef du bonheur :
        – Physiquement, ils sont guéris.
        Me Bonehill. – Morts...
        Me Lebeau. – Morts à l’ancienne vie si vous voulez. Pourquoi ses adeptes le consultent-ils encore ? Parce qu’il n’est pas seulement guérisseur, mais un chef de doctrine qui a su leur donner une foi. Cette commutation est capitale et doit, emporter l’acquittement.”
        Me Lebeau fait état de l’article 14 de la Constitution.
        – Condamner M. Dor serait s’ériger en juge de sa doctrine. Mais je vais plus loin : ou bien les doristes s’inclineront, et ils perdront la foi. Pour eux, ce serait un désastre moral, ce serait les décourager définitivement. Pouvez-vous enlever à des gens leur foi, alors qu’elle est bonne ? Votre respect serait hors de saison si le dorisme était nuisible. Les doristes pensent qu’il faut être bon, juste, sincère. Détromper ces gens et dire que la base de leur doctrine est fausse, serait commettre de mauvaise action. Ce sont de braves gens, ils ont droit à votre respect. Quand je vois des gens qui ont ainsi trouvé le bonheur, je me garde bien de sourire. Et si les doristes ne s’inclinent pas devant un jugement de condamnation ? Ils considéreront M. Dor comme un martyr. Ce sont eux qui seront surtout atteints, mais M. Dor grandira. Il eût fallu laisser le dorisme tranquille, et le dorisme aurait vécu ce que vivent les sectes. On vous demande, messieurs, une véritable persécution religieuse. Nous savons par l’Histoire que la persécution d’une secte n’a jamais servi qu’à susciter plus d’enthousiasme. La condamnation de M. Dor serait néfaste !”
        Mais si Dor n’était qu’un imposteur ? Me Lebeau va montrer au tribunal que Dor est sincère :
        – J’apporterai des preuves pour que vous disiez : il est possible qu’il soit sincère.” Je n’en demande pas plus.”
        Quand un homme est-il sincère ?
        – Sincère et insincère sont deux termes absolus. Chez l’homme, tout est relatif. Je pose donc ce principe : Quand un homme enseigne une religion, on doit le considérer comme sincère jusqu’à preuve du contraire. Quand un homme, en Belgique, ouvre une église, un tribunal ne peut pas le forcer à comparaître pour qu’il affirme sa sincérité. La bonne foi est toujours admise, en droit pénal comme en droit civil. Il est commode de dire : Dor a enseigné des choses extravagantes ; donc, il ne faut pas y croire. Halte-là ! Dans le domaine religieux, les choses déraisonnables et ridicules sont l’ordinaire „Creo quia absurdum”.La foi échappe à la raison banale, vulgaire.”
        On a ri au nez de Mahomet affirmant la visite de l’ange Gabriel : imposteur ! Il a du s’enfuir à La Mecque. Et depuis... Me Lebeau indique les points de tangence du bouddhisme et du dorisme. Le bouddhiste est un ascète, l’idée de Dieu est exclue du bouddhisme. Le végétarisme est imposé pour échapper aux passions animales.
        Me Bonehill. – le dorisme est donc un plagiat.
        Me Morichar, tronque. – Montrez donc une religion qui n’emprunte rien à aucune autre !
        Oui, que Me Bonehill montre cette religion-là. Mais Me Bonehill ne montre rien du tout.
        Avec une force d’argumentation qui semble faire une vive impression sur le tribunal, Me Lebeau, qui a la parole vive, mais nette, tranchante, montre le „Père” se conformant scrupuleusement à ses instructions, et cela encore, selon lui, prouve sa sincérité. Dor n’est pas riche : de ses fils, il fait des ouvriers. On fait des plaisanteries faciles sur ses livres : ce n’est pas un auteur-artiste ; son but est l’enseignement.
        On a dit qu’il n’ait pas l’auteur de ses livres et brochures. Qui donc les aurait écrits ? Qu’il se présente ! On a parlé de syndicat, de plagiat...
        Me Bonehill. – La voilà, la preuve !
        Me Morichar. – Pour quelques pages contenant des textes étrangers qu’il a trouvés à son goût, alors qu’il y a plus de trois cents pages dans son livre !
        Ms Lebeau. – J’apporte la preuve décisive. Voici des brouillons d’articles écrits de la main de Dor.”
        Le tribunal examine longuement ces brouillons.
        - Plagiats ? M. Dor a fait comme tant d’autres, comme Molière, somme Victor Hugo : il a pris son bien où il le trouvait.”
        Me Lebeau montre alors, par de nombreux faits, le désintéressement du „Père”. Il accepte notamment qu’on mette sur une margarine une vignette : „Margarine du Père Dor” ; il laisse croire que peut-être il bénéficie d’une commission, et il ne touche rien, rien...
        Il est 5 heures et demie. L’audience est levée. L’éloquent avocat continuera mercredi matin, puis ce sera le tour de Me Morichar, dont on attend la plaidoirie, pour ce qui est des attentats, avec une vive curiosité.

                                   ***
        La foule est repoussée au loin, aux abords du Palais de justice. Des agents de police sont proposés à la garde du „Père”. Les manifestations font long feu.
        Tard, dans la soirée, on apprend que le Père Dor a vainement sollicité, une chambre dans de nombreux hôtels... Et le froid était vif. Quelle cruauté !...
        Ou quelle frousse...

                                      Pierre GRIMBERGHS

    La Belgique, 19 novembre 1916 (journal publié pendant loccupation sous la censure ennemie)


    votre commentaire
  • Le Père Dor en correctionnelle (La Région de Charleroi, 20 novembre 1916)(Belgicapress)LE PÈRE DOR
    EN CORRECTIONNELLE
    Quelle sera l'issue du Procès ?

        Ainsi que nous l'avons dit, nombre de personnes qui, jusqu'ici, ont suivi les débats avec beaucoup d'intérêt se livrent à un tas de suppositions quant à l'issue de ce procès sensationnel.
        Les uns disent : « La prévention ne tient pas et le Père Dor sera acquitté, car sa religion ressemble à toutes les religions et l'exercice de ces dernières est garanti par l'article 14 de la Constitution ».
        D'autres opinent qu'une condamnation sévère interviendra car Pierre Dor est un mystificateur et il a abuse de l'ascendant qu'il possède sur ses adeptes pour se faire remettre par ces derniers des sommes relativement importantes.
        Généralement, on parle peu de la troisième prévention : celle d'attentat à la pudeur.
        L'opinion, qui prévaut au palais, est qu'après la plaidoirie de Me Morichar qui ne manquera pas d'être brillante, il se peut qu'il reste bien peu de chose de cette prévention.
        On est plus pessimiste en ce qui concerne l'exercice illégal de l'art de guérir et le délit d'escroquerie.
        Des avis autorisés escomptent une condamnation et la grande majorité de personnages compétents estime qu'après le brillant réquisitoire de M. Mahaux ,substitut du Procureur du Roi, les plaidoiries admirables et fouillées de MMes Gérard et Bonehill, le Père Dor aura grand peine à s'en tirer indemne, malgré les efforts de son défenseur, Me Lucien Lebeau, lequel, dans l'intérêt de la cause de son client, a procédé à un immense travail préparatoire.
        Quant à nous, nous n'émettrons aucune opinion car il nous semble que le plus sage est d'attendre.
        Médicalement parlant, il faut espérer que la loi est suffisamment armée pour mettre un terme aux agissements dangereux de certains empiriques dont les conseils pernicieux vont à l'encontre de toute science médicale et compromettent dangereusement la santé publique.
        Au point de vue de la doctrine, bornons-nous à dire qu'il est aisé de reprendre par-ci par-là quelques principes de religions diverses, de les amalgamer pour en faire un tout attirant le public par certains côtés mystérieux.
        Evidemment, on ne peut attacher la moindre confiance à semblables théories qui n'ont d'autre but que d'attirer les gogos.
        Ce serait peut-être le moment de rappeler un mot célèbre de Talleyrand qui, interrogé sur la doctrine d'un empirique bien connu au temps du Directoire, répondit par ces mots : « Tout cela est bien, très bien même, qu'il aille maintenant se faire crucifier »                      RASAM

    La Région de Charleroi, 20 novembre 1916 (source : Belgicapress)


    votre commentaire
  • Le ''Christ'' devant ses juges (Le Messager de Bruxelles, 20 novembre 1916)(Belgicapress)

    CHARLEROI
    (De notre correspondant particulier)
    Le « Christ » devant ses juges
    Plaidoirie de Me Lebeau, un des défenseurs
    du Père Dor

        Avant d'entamer le fond de sa plaidoirie, Me Lebeau rend hommage à l'honorable tribunal et particulièrement au président, qui, par sa patience, sa bonne grâce vis-à-vis de la défense, a permis que la vérité se lit éclatante et convaincante sur la légende de l'Ecole Morale en dépit des calomnies infames dont elle fut l'objet. Il souligne que ce n'est qu'après les plaintes Chartier et Delysée que le Parquet se décida enfin à effectuer une descente à Roux, et à ouvrir une instruction. On escomptait un scandale ; la déception fut vive car on ne découvrit rien de semblable : l'Ecole Morale était à l'abri de tout reproche.
        Il dit avoir écouté avec attention les brillantes plaidoiries de ses adversaires ; celle de Me Bonnehill surtout, qui contenait certaines affirmations des plus graves pour le Père et son œuvre, et où la rage et la passion étaient distillées, et qui renfermait beaucoup d'invectives qu'il a été surpris d'entendre de la part d'un tel confrère à la parole si élégante. N'a-t-il pas dépassé la mesure ?
        Me Lebeau y voit une maladresse, car lorsqu'on emploie des moyens qui dépassent le but, on nuit à sa propre cause. Il reproche aussi cette manière de plaider où il oppose continuellement le vrai Jésus avec Dor et l'appel fait au tribunal pour qu’il « tue » avec le Père Dor les doristes eux-mêmes. Il met en garde le tribunal contre son propre sentiment dans ces questions religieuses.
        L'enquête a fait naître un sentiment qui sera partagé par le tribunal ; pour Me Lebeau, c'est une demi-révélation, c'est que le Dorisme, c'est-à-dire la petite église qui s'est formée autour de Dor, est un phénomène d'ordre religieux : c'est là la véritable caractéristique de cet état d'esprit, de cette mentalité étrange qui s'est manifestée à l'audience. Le dorisme est une manifestation de cet état d'esprit propre à tout homme qui recherche son idéal : à se troubler devant certaines manifestations des forces de la nature devant la mort, devant le problème de l'au-delà. Au domaine religieux appartient précisément ce phénomène moral de la conversion que l'éminent avocat définis dans toutes ses phases avec une rare maîtrise et qu'il agrémente de citations de Tolstoï, Pascal et Ibsen.
        Les doristes ont précisément été l'objet de cette conversion morale pour la plupart, c'est la maladie qui en a été la cause primordiale, car ils n'avaient pas trouvé auprès des hommes de l'art le soulagement qu'ils escomptaient ; Dor, avec sa doctrine, leur a révélé la valeur mystique de la souffrance qui constitue un avertissement, pour adopter une ligne le conduite meilleure, car on ne peut se libérer de la souffrance qu'en se dématérialisant.
        Les convictions des doristes sont donc à la fois d'ordre moral et d'ordre religieux. C'est une secte bien caractérisée comme on en rencontre beaucoup en Angleterre où tout le monde peut devenir un innovateur et réunir autant d'adeptes qu'on le peut.
        Me Lebeau, très habilement, invoque la jurisprudence belge basée sur la liberté des cultes. Il définit exactement la nature du procès engagé qui vise plus haut que le simple délit d'escroquerie et même de l'art de guérir et se fait un argument puissant des protestations exubérantes de la reconnaissance et de la vénération des adeptes du Père Dor, que ceux-ci considèrent comme un être suprême et non à l'égal d'un simple rebouteur guérissant avec ou sans diplôme, auquel on doit de la reconnaissance, et rien de plus, Dor est plus que tout cela, c'est le fondateur de leur religion. L'éloquent et persuasif défenseur insiste sur cette constatation qui doit, selon lui, emporter l'acquittement du prévenu. L'action du Ministère public doit fatalement se briser dès lors contre un obstacle d'ordre constitutionnel, contre l'art. 14 de la constitution belge : La liberté des cultes. Le tribunal peut-il, en conscience, décider que la doctrine Doriste n'est qu'un amas d'insanités, qu'elle constitue un artifice pour l'exploitation des crédules ! Si une condamnation devait intervenir, c'est admettre que les 1,500 ou 2,000 adeptes de Dor se sont trompés du même coup.
        Le tribunal ne le peut ; la constitution belge d'abord s'y oppose et ensuite le tribunal ne peut s'ériger en concile charge de juger une hérésie. En frappant Dor, on atteint l'unique dépositaire de la doctrine Doriste, mais Dor n'a commis aucun délit de droit commun ; on veut atteindre surtout la religion qu'il a fondée. Tout sentiment religieux, quel qu'il soit, doit être respecté. Au cas d'une condamnation du fondateur de la religion doriste, deux hypothèses se présenteraient : Ou bien Dor s'inclinerait devant la sentence et alors ce serait l'effondrement suivi du découragement de milliers de doristes revenus à la pratique d'une meilleure vie par suite d'un puissant effort sur eux-mêmes et l'impossibilité pour eux de s'attacher à d'autres croyances ; ou bien encore que Dor et les doristes ne s'inclineront pas devant le jugement ; sachant que Dor n'est pas un imposteur, il lui décerneront la palme du martyr et le vénéreront comme tel, et le résultat sera dès lors contraire à celui auquel on voulait arriver...
        L'honorable avocat disserte longuement sur la religion bouddhiste, qui présente une grande analogie avec la religion doriste ; il établit des comparaisons très habiles que nous nous dispenserons, bien à regret, de publier pour la documentation de nos lecteurs, mais qui démontrent que la religion doriste, à peu de chose près, est issue des doctrines du Bouddha, sans que Dor en ait jamais eu l'intuition bien définie. Me Lebeau en arrive à examiner si Dor est réellement sincère.
        Le tribunal aura certainement retenu une impression favorable de l'interrogatoire du prévenu, qu'il considèrera peut-être comme un ascète, un rêveur, un contemplateur, mais non pas comme un vil escroc. Tout concorde à établir que Dor vivait pauvrement, qu'il se cloitrait, lisant, écrivant, recevant tous les jours 5 à 600 personnes, se livrant en un mot à une besogne obsédante, déprimante. On re peut affirmer qu'il avait l'amour de l'argent puisqu'il vivait misérablement, ne se livrait à aucune dépense, donnant seulement à ses deux fils une instruction rudimentaire : l'un est apprenti ouvrier, l'autre plus jeune, suit des cours à l'Ecole de St. Gilles.
        On critique aussi ses ouvrages ; on y relève beaucoup d'inexactitudes, on a débité beaucoup de plaisanteries ; mais plaisanter n'est pas raisonner ; Dor n'a aucune prétention : ce n'est pas un lettré ni un érudit, et néanmoins il y a dans ses livres de belles pages (il lit plusieurs pages que l'auditoire, amusé, écoute), et on conclut que les ouvrages de Dor peuvent être lus sérieusement, car ils ont été consciencieusement pensés et écrits. Pas de talent, certes, mais des convictions ardentes, remarquables, personnelles, ce qui est étrange. On a prétendu que ce livre avait été corrigé, écrit par une autre personne, mais on n'a jamais pu le prouver ni désigner un autre auteur que Dor !
        A ce moment, une femme s'évanouit : vif moi passager ; un policier la transporte dans une salle contiguë où on lui prodigue des soins.
        Me Lebeau verse au dossier de nombreux cahiers renfermant les brouillons des théories du Père publiées dans les brochures incriminées. (Remarque de Me Bonnehill, les dites pièces n'ayant pas été enregistrées.)
        Me Lebeau veut démontrer d'une manière lumineuse la sincérité de son client. Dor prêche le désintéressement et montre l'exemple. En effet, il est parvenu à réunir des preuves écrites de son désintéressement : il a derrière lui tout un passé d'honnêteté et de probité. A la suite d'un accident de travail dont il fut victime, il abandonna sa profession d'ajusteur et s'établit dans le commerce, il devint successivement épicier, puis restaurateur à la Porte du Temple d'Antoine, son oncle, où il gagnait beaucoup d'argent (les témoignages abondent dans ce sens). Il est de bonne conduite et de mœurs honorables, une attestation du commissaire de police de Jemeppe en fait foi ; ce n'est ni un escroc ni un imposteur, son casier judiciaire est vierge et il jouit de l'estime et de la considération de ses concitoyens. Attiré par les belles maximes d'Antoine, son oncle, il devint un de ses adeptes, mais se détacha bientôt de lui, c'est alors qu'il connut un industriel de Liége, nomme V..., qu'il guérit d'une grave maladie. Cet industriel lui avait voué une gratitude illimitée, il l'amena en Russie où il fut l'objet des sollicitations de la médecine et des agents de la police et revint en Belgique où il vint s'installer à Roux ; afin d'aider à ses premiers besoins, l'industriel V... fut sollicité pour un prêt de 5,500 francs, qu'il consentit avec empressement et sans espoir de remboursement (une lettre émanant de cet industriel en fait foi). Avec cet argent, Dor acheta un terrain, mais, pris de remords, il renvoya une première fois 2.000 francs à V..., qui en parut fort étonné, puisqu'il avait consenti la donation à fonds perdus, et plus tard Dor remboursa le solde de ce qu'il considérait comme un prêt à terme par l'abandon d'une créance de 3.558 fr. (15 février 1911). Tout ceci est prouvé par des documents authentiques que l'éminent avocat communique à l'appréciation du tribunal. Ce beau geste de désintéressement doit être apprécié d'autant mieux que cet acte a toujours été tenu secret même vis-à-vis des adeptes. Il y a encore un deuxième fait, une preuve plus décisive encore, souligne Me Lebeau. C'est l'affaire de la margarine.
        En 1912, M. Dor, après avoir reconnu la valeur de la margarine végétale, se mit en rapport avec la firme Vanderdherghe qui fabriquait la margarine Era, afin de faire vendre ce produit à Roux, où les adeptes du Père, sur la recommandation de celui-ci, viendraient se pourvoir. La firme susdite accepta avec empressement, et Romain Jules fut commis pour la vente. Or, selon l'aveu même de ce Monsieur qui devint plus tard un ennemi acharné de M. Dor, celui-ci n'a jamais été intéressé d'un seul centime et malgré que quelque temps après il fit confectionner des emballages à son nom « Margarine Père Dor » sans jamais réclamer le moindre avantage pécunier, ni du fabricant, ni de l'intermédiaire ; mieux, il refusa la proposition de M. Servaes succédant à M. Romain dans la vente de la margarine et cependant les bénéfices réalisés par le vendeur du produit, aux témoignages même de celui-ci, étaient fort appréciables. (M.Servaes, qui habite actuellement Bruxelles, et qui ne fut jamais un adepte du Père Dor, est venu témoigner qu'il avait réalisé un bénéfice de fr. 0.30 à 0.40 au kilo et que la vente avait monté une année à 9,078 kilos. Ces faits sont décisifs parce qu'une participation dans les bénéfices aurait parfaitement pu être tenue secrète.
        Me Lebeau résume : Première considération : Le Père Dor n'a pas fait le geste inconsidéré qui fait tendre les mains vers l'argent ; deuxième considération : non seulement, Dor est un désintéressé, mais il est aussi un naïf, précisément parce que la margarine à sa marque ne rapportait pas un sou et qu'il laissait dire à tout le monde qu'il intervenait dans les bénéfices de la vente ; en effet, c'est contraire à notre logique mercantile que nous prêtions assistance à une opération commerciale sans récupérer la moindre parcelle du profit. N'est-ce pas exactement le contraire de ce que fait l'escroc, Considérer Dor comme un illuminé, un apôtre, cela explique amplement toute l'affaire…
        Il est 5 h. ½ ; le tribunal décide de reporter au mercredi 22, à 9 heures, la cotinuation de la plaidoirie de Me Lebau et d'entendre ce même jour à l'audience de l'après-midi la défense de la troisième prévention qui incombe à Me Morichar. Ensuite, selon toute vraisemblance, l'affaire sera remise en délibéré.

                Plaidoirie de Me Bonnehill

        Me Bonnehill prenant la parole, rappelle la rare maîtrise avec laquelle M. le Président a procédé à l'interrogatoire du faux Christ et, d'une part, la claire et fluide logique du magistrat, sa profonde connaissance ; d'autre part, la piteuse et lamentable mentalité du prévenu qui est sorti de l'audience couvert de ridicule après avoir passé sous une volée de verges administrées par l'honorable organe de la loi, après aussi que Me Gérard, dans sa puissante plaidoirie, l'eut cloué au pilori de l'opinion publique. Il rappelle que le Ministère public a démontré l'interprétation que les commentateurs donnent à l'art. 496 : les délits d'escroquerie existent lorsque la remise a été déterminée par l'usage de faux nom et de fausse qualité ou bien lorsque la remise des sommes a été provoquée par des manœuvres frauduleuses. Or, ces faits de la prévention ont été suffisamment établis.
        Il expose ensuite la demande de la partie civile Delysée, M. le Procureur du Roi a portraituré (que d'honneur !) le Père Dor : il a dépeint sa course vertigineuse à la fortune. Mme Delysée fut amenée à connaître Dor par un des rabatteurs de ce dernier : il discerna aussitôt tout le Profit qu'il pourrait tirer d'une telle adepte car il découvrit qu'elle était très âgée (66 ans), ancienne théosophe, spirite, qu'elle était riche et n'avait aucun héritier direct ; après l'avoir fascinée, éblouie, il en fit sa commensale, la séquestra et, par la menace des pires douleurs physiques et de châtiments éternels pour ses défunts, il lui soutira de grosses sommes. La lecture de certaines lettres du Père soulève l'hilarité de l'auditoire par l'énoncé des fautes triviales de syntaxe qui y figurent, mais démontrent la sollicitude toute particulière du « charmeur » à l'égard de « sa chère enfant ». Il cite aussi de nombreux passages tendancieux du livre précieux dont la pauvre femme avait fait son livre d'heures et dont elle imprégnait son esprit des inepties y contenues. Or, il appert que le livre en question n'était autre chose qu'une vulgaire reproduction de livres de morale, de psychologie et autres traités parus à une date antérieure à celle où « Christ parle à nouveau « fut imprimé. Pendant qu'il lit les livres du plagiaire, le tribunal suit attentivement les passages incriminés.
        Mme Delysée pouvait-elle résister à tant d'artifices ! Comme elle l'a affirmé, elle n'était plus qu'une misérable loque entre les mains du « charmeur ». D'autres hommes sont venus affirmer qu'il était bien le Messie, le Christ réincarné d'il y a 2.000 ans. Ce sont les pantins dont il tire la ficelle. La proie, en l'occurence Mme Delysée, est suffisamment préparés. En 1913, le Père persuade à la pauvre femme que les appartements qu'il occupe sont insalubres, qu'il manque d'air et de clarté, et lui soutire 1,800 francs pour le parquet et la vérandah, on ne demande pas de reçu à Jésus, mais lorsqu'il paie ses fournisseurs, il prend soin de se faire délivrer des reçus en due forme. En 1914, 4.000 francs sont encore versés pour l'installation du chauffage central, puis, afin de contribuer à la diffusion de l'œuvre, des brochures sont achetées au prix de la vente au numéro, pour une somme de 5,400 francs.
        En 1905, il convient que Mme Delysée signala sa présence par de nouvelles libéralités, et le rusé coquin se souvient qu'il dispose d'un terrain improductif entre le temple et la maison voisine. L'Ecole Morale devrait plutôt s'intituler « Jeu de massacre des Innocents ».
        Nous sommes loin des maximes enseignées par le Père sur le désintéressement : Donnez, dépossédez-vous. Quel joli couple d'éperviers, dit-il, en faisant allusion à Dor et à sa femme.
        Après avoir vendu ses maisons de Jemeppe pour 15,700 francs, comme cela résulte d'une attestation du receveur de St-Nicolas, il vint habiter Roux, où il loue une maison d'une valeur locative de 20 fr. Six années après, il fait édifier une Ecole Morale, que Me Bonnehill évalue à 55,000 francs.
        On discute le droit de réponse adressé le 3 mai à « La Région » et établissant les immeubles dont se compose la fortune du Père et l'affirmation de ce dernier assurant qu'il fait don d'une somme à l'Ecole des Estropiés se heurte à incrédulité de l'orateur, car il ne suffit pas de promettre, mais aussi d'exécuter. Donc, en 1909, 15,750 francs. En 1916. 15,000 francs, plus la valeur de la propriété que le Père fit construire à Uccle et évaluée à 30.000 francs. (Protestations de Me Lebeau, qui conteste cette évaluation et affirme que le coût de cette construction a été payé par une tierce personne qu'il désignera.)
        L'affirmation du Père au sujet de ce qu'il a avoué avoir recueilli en dix mois de temps uniquement dans les troncs, doit laisser rêveur ! Me Bonnehill ajoute qu'en admettant le geste du Père de verser une somme au profit de l'Ecole des Estropiés, il est hors de doute que Me Pastur, qui a les mains blanches comme l'hermine de sa robe, tandis que celles de Dor sont noires, refuserait l'offrande, car il sait que chaque brique de l'Ecole Morale représente l'apport d'un malheureux spolié, mais il ajoute qu'il ne croit pas à une pareille tentative sérieuse de Dor.

    Le Messager de Bruxelles, 20 novembre 1916 (source : Belgicapress)


    votre commentaire
  • Le Père Dor en Correctionnelle (La Région de Charleroi, 23 novembre 1916)(belgicapress.be)

    Chronique des Tribunaux

    Tribunal correctionnel de Charleroi
    Audience du 22 novembre

    Le Père Dor en Correctionnelle

    LES ALEAS DE LA DIVINITÉ

        Dès 6 heures et demie du matin, nombre de personnes se pressent déjà devant les portes, encore closes du Palais de justice.
        Toutes sont désireuses d'être placées de façon à voir le Christ réincarné et d'entendre la suite de la plaidoirie de Me Lucien Lebeau.
        Le prévenu prend place à son banc quelques instants avant l'ouverture de l'audience.
        La parole est continuée à Me Lucien Lebeau, premier défenseur du prévenu.
        L'honorable avocat rappelle qu'à la dernière audience il en était à la démonstration de la sincérité du Père Dor.
        Celui-ci a mis ses actes en concordance avec ses principes.
        Il reste à dire que la pensée de M. Dor a été de fournir à ses adeptes un aliment sain en recommandant la margarine « Era ».
        La firme Vandenberg's Limited avait le monopole de la vente. Le prévenu n'a en aucune idée de lucre.
        Il est évident qu'un autre personnage n'aurait eu en vue que de gagner de l'argent.
        Comment peut-on concilier pareillement mentalité avec celle d'un épervier, oiseau de proie ?
        Dans ces conditions, le tribunal voudra-t-il faire des difficultés pour reconnaître la sincérité de M. Dor ? Non, n'est-ce pas.
        Personnellement, Me Lebeau avait tenu, au début, en suspicion la sincérité du prévenu, mais lorsqu'il connut la vie de M. Dor, il ne pensa plus ainsi.
        Il y aussi le fait Delcroix. M. Delcroix avait offert à M. Dor une somme de 5.000 francs pour avoir guéri son épouse.
        M. Dor a refusé. Le témoin a déclaré que si le prévenu avait insisté pour en obtenir 10.000, il les aurait donnés volontiers.
        Voilà donc M. Dor qui refuse alors que de bon gré on voulait lui donner de l'argent. Voilà un singulier escroc ! Les Chartier se plaignent que M. Dor leur a escroqué de l'argent sous la menace de douleurs morales, alors qu'il refuse de l'argent – 10,000 francs – qu'on lui offre.
        De pareils exemples ne peuvent pas se concilier avec are intention cupide de la part de M. Dor.
        Il règne dans la sphère des adeptes du Père Dor, la conviction qu'on ne pouvait pas offrir de l'argent.
        Me Gerard. – Il était bien triste lorsqu'on mettait des boutons de culotte dans le tronc ?
        Me Lucien Lebeau. – Il ne voulait pas être l'objet de plaisanteries.
        Me Bonehill. – Pourquoi votre client a-t-il accepté notre argent ?
        Me Lebeau. – Mais ne m'interrompez pas, je vous prie.
        Me Bonehill. – Pendant ma plaidoirie, vous m'avez interrompu continuellement, à tel point que Me Morichar a dû vous engager à vous asseoir.
        Me Lebeau. – Puisqu'alors vous protestiez, prêchés maintenant d'exemple. (Rires).
        M. le Président. – C'est cependant ce que vous devriez plaider : c'est ce point que signale Me Bonehill.
        Me Bonehill. – Absolument.
        Me Lebeau. – J'y viendrai mais il y a deux faits : l'escroquerie morale et la matérielle.
        Il régnait donc parmi les Doristes l'opinion qu'il ne fallait rien donner.
        Il est évident que M. Dor avait inspiré à ses adeptes le mépris de l'argent, mais non à son avantage.
        L'honorable défenseur rappelle le cas de M. Muylaerts dont la femme avait fait un don anonyme de 150 francs que M. Dor a fait rependre à la suite de son prêche.
        Le fait d'avoir mis un tronc dont le contenu devait servir à la construction de la salle est parfaitement logique et ne constitue pas une escroquerie.
        Les avis qu'il publiait étaient significatifs à cet égard. Chaque geste du Père Dor, constitue au contraire, un geste repoussant l'argent.
        M. Dor est réellement un croyant, un illuminé qui ne croit pas à la valeur de l'argent.
        Il tient en justice autre chose que des affirmations toutes gratuites.
        M. Dor est, au contraire, un homme naïf.
        Il a commis des maladresses qui jurent avec la prévention dont on l'accable. Dans l'affaire de la margarine il se compromet sans profit pour lui. La brochure qu'il a faite en 1915 à l'occasion de son procès constitue une nouvelle maladresse.
        Il y a écrit que ses adeptes devaient déposer en toute sincérité et il a envoyé cette brochure à la plupart des magistrats. S'il avait voulu prescrire à ses adeptes un faux témoignage, il l'aurait fait de personne à personne, on sait que les femmes, même doristes, sont des bavardes. (Hilarité.)
        Me Gérard. – Alors pourquoi demandait-il à ses adeptes de lui communiquer par écrit les témoignages qu'ils allaient faire devant le tribunal ? Pour tirer les meilleurs sans doute ?
        Me Lebeau. – Non, non ; M. Dor est monté en chair, il devait parler et il a parlé.
        Me Gérard. – A bon entendeur, salut.
        Me Lebeau. – M. Dor fait placarder une affiche invitant les personnes désireuses de faire une bonne œuvre de faire un don pour le chauffage de la salle. Il faisait donc tout au grand jour, et on a représenté cet homme comme un être tortueux.
        M. Dor a bien dit un jour à M. Chartier qu'il avait un tempérament apoplectique, mais il y a une nuance avec l'insinuation du témoin Chartier qui a affirmé que le prévenu l'avait menacé d'apoplexie.
        J'ai déjà entendu des gens qui disaient : « Il faut être stupide pour aller à la messe ». J'ai trouvé ce raisonnement stupide, car les personnes qui ont la foi sont des fonctionnaires, des commerçants pour qui le fait d'aller à la messe constitue un gage de succès dans leur avancement ou dans leurs affaires.
        Il en est de même pour les Doristes parmi lesquels nous voyons un officier de police et des artisans.
        Un témoin est venu dire : « Oui je crois que M. Dor est le Christ réincarné et qu'il est ici comme il était devant an tribunal il y a 2000 ans. »
        Et bien ce témoin était sincère.
        Me Gérard. – Et ce témoin s'est rétracté au sujet des bandages herniaires.
        Me Lebeau. – J'y viendrai, tous les témoins Doristes étaient sincères.
        Quand j'ai demandé à M. Muylaerts s'il savait qu'il y avait une seconde édition du livre « le Christ parle à nouveau », le témoin a répondu : « Je crois que... » Les mots « je crois que » prouvent la sincérité du témoin.
        Le chef et le fondateur de cette petite église est M. Dor.
        Cette église a un noyau d'adeptes, 8,000 je crois.
        Le prévenu. – 15,000.
        Me Gerard. – Le boudhisme en a 500 millions.
        Me Lebeau. – Toutes les personnes qui rendent journellement visite au Père Dor sont donc des adeptes qui étaient malades physiquement avant de l'être moralement.
        Me Gérard. – Je retiens l'aveu.
        Me Lebeau. – Ne m'interrompez pas ainsi, je vous prie. Toutes ces personnes sont donc des adeptes qui viennent se confier au fondateur de l'Ecole morale.
        Il dit lui-même dans une brochure que ses adeptes viennent régulièrement le consulter pour entretenir leur loi dans sa morale. Outre les consultations individuelles, il y a aussi des réunions publiques collectives.
        En outre, il y a de petits cénacles pour la lecture. Ceci évoque les réunions de protestants pour lire la Bible.
        Le culte Doriste est donc semblable à tous les autres cultes.
        Il est à remarquer que le droit de croire est accompagné du droit d'organiser des manifestations extérieures sans pouvoir être interdit ni poursuivi.
        M. le Président. – Nous sommes tous d'accord là-dessus.
        Me Lebeau. – Pour exercer ce culte, on peut ouvrir un temple ou une église.
        Il y a les cultes reconnus et les cultes non reconnus, mais leur liberté, à l'un comme à l'autre, est garantie par l'article 14 de la Constitution.
        Dès qu'on professe une foi, il faut un temple, des réunions, du charbon et dès lors il y a un problème financier et M. Dor avait le droit de le résoudre.
        M. Dor avait donc besoin d'argent et il a mis un tronc dont l'argent a servi à l'édification de la salle.
        Cette dernière ayant été construite, le tronc fut enlevé et cependant il avait le droit de le garder ; il est impossible qu'il put vivre d'un autre métier. Ceux qui ont le droit de demander des comptes à M. Dor ce sont les gens qui lui ont donné de l'argent.
        Le tribunal doit s'incliner devant cette petite église parce qu'elle échappe à sa compétence. S'il y avait des manœuvres basses et grossières pour gruger des imbéciles, le tribunal aurait quelque chose à y voir.
        Je comprendrais poursuivre des imposteurs tels que le bon Dieu de Ressaix et autres personnes n'appartenant à aucun culte et qui cependant s'occupent de guérir. Dans le cas présent, M. Dor est le chef d'une église et d'une doctrine.
        Dire que cette doctrine n'est pas vraie et la condamner atteindrait les adeptes dans leurs convictions les plus chères.
        Me Lebeau aborde enfin l'examen de manœuvres frauduleuses que l'on reproche à M. Dor.
        Il s'étonne qu'on ait poursuivi ce dernier.
         Les Doristes ont une morale qu'ils s'efforcent de pratiquer.
        Il est injuste de chicaner M. Dor qui, au lieu d'ouvrir un cinéma, un café ou une maison de prostitution a ouvert une école morale où il enseigne une morale supérieure pour le plus grand nombre de ces innombrables personnes qui la fréquentent.
        Il eut mieux valu s'inspirer des procédés usités en Amérique et en Angleterre, qui laissent en paix ces petits cultes ; dans ces pays, on n'est pas plus catholique que le pape. Pourquoi, ici, réclamer sur une question de quelques pièces de cent sous ?
        On a dit que Dor est un charlatan. On réclame de lui les qualités contraires à celles qui sont nécessaires pour réaliser une œuvre comme la sienne.
        Cette œuvre suppose une conviction que les idées que l'on a sont supérieures à celles des autres. S'ils n'avaient pas cette conviction, les Doristes ne seraient pas ce qu'ils sont.
        Ils ont des expressions qui leur sont propres, Luther s'est attaqué au pape, il a soutenu à la face du monde qu'il était l'Ante-Christ ; il avait en lui une confiance extraordinaire, il a réussi et de par son influence il a même provoqué des guerres.
        Il arrive souvent aux fondateurs de religions qu'ils ont l'impression que leurs idées viennent du ciel et ce à cause de l'intensité de leurs convictions. Ils ont des visions et c'est ainsi que Mahomet a fort bien pu dire qu'il avait reçu la visite de l'ange Gabriel...
        Par une intention honnête, M. Dor a dit : « Le Christ parle à nouveau » et il était sincère quand il s'est dit le Christ réincarné, le Messie du 20e siècle.
        Il n'a ici aucune intention frauduleuse en s'appelant de la sorte.
        C'est l'ordre religieux avec des exagérations, avec des emphases.
        Le tribunal l'admettra comme naturel.
        M. le procureur du roi doit démontrer au moyen d'autres arguments qu'il y a intention frauduleuse. On reproche à M. Dor un esprit de lucre. Ici encore il y a une déduction fausse.
        Le prophète est souvent dépourvu de délicatesse et de goût, car parlant aux foules, il emploie un langage spécial et imaginé destiné à faire impression.
        On se demande comment le Père Dor a mis au bas de la première page de son livre que la base de ses principes était l'amour du Bien.
        Si M. Dor était un réel charlatan, il eut plutôt écrit : « Guérison certaine, concurrence impossible » ; chez les Salutistes, l'allure réclamière se confond avec l'allure commerciale.
        Encore une fois, la thèse de M. le Procureur du Roi devrait prouver qu'il y avait un intérêt cupide.
        En réalité, il faut prendre l'homme dans son ensemble. Les qualités s'accompagnent immanquablement de défauts.
        On est descendu encore plus bas dans les objections. On lui a reproché son costume. C'est un argument qui ne prouve rien.
        Le choix de notre costume, le choix de la coupe de cheveux et de la barbe ; c'est le reflet de nos idées et de nos caprices personnels.
        M. Dor, notamment, qui est convaincu qu'il est dépositaire de la doctrine du Christ, a cru tout naturel de se vêtir et de se « croquer » à la mode de ce dernier.
        L'allure extérieure de son costume d'apôtre le maintient dans son rôle. Nous ne sommes pas seulement une âme, mais aussi un corps.
        Toutefois, il ne faut pas croire que le port de cet habit influe d'une façon exagérée sur l'esprit des adeptes.
        Me Bonehill a entamé là-dessus un couplet...
        Me Bonehill. – Et vous, vous entamez le refrain. (Rires).
        Me Lebeau... fort fallacieux destiné à abaisser les idées de morale de M. Dor.
        Celui-ci invite la personne qui vient le trouver à avoir un ton sérieux.
        M. Dor fait quelques gestes rudimentaires, il n'y a ni feux de rampe, ni vitraux, ni jet de lumière.
        Ces cérémonies rudimentaires s'exerçant dans un temple, dans un milieu spécial, ne constituent pas une intention frauduleuse.
        M. Dor veut convertir des âmes à un culte. Il y a les robes d'avocats.
        Me Bonehill. – Ne déconsidérez pas notre robe.
        Me Lebeau. – L'esprit des croyants doit être impressionné.
        M. Dor fait un minimum de cérémonie : c'est son droit. 0n lui reproche qu'il s'attribue le pouvoir de guérir, mais les adeptes reconnaissent que le Père Dor soulage simplement.
        Lorsque M. Dor dit que recevant des malades, il les soulage, ment-il ? Non puisque Me Gérard a reconnu que le prévenu avait un fluide particulier.
        A cet égard il est utile de rappeler les poursuites dont fut l'objet Antoine le Guérisseur et le Parquet de Liége peut être plus avisé que celui de Charleroi, a délégué deux médecins qui ont interrogé le Père Antoine et divers de ses adeptes se disant guéries.
        Ces docteurs se sont acquittés de leur tâche avec une grande conscience.
        Ils admettent la sincérité du Père Antoine et reconnaissent certaines guérisons jugées impossibles dans certains cabinets de docteurs.
        Le père Antoine n'était donc pas un imposteur ni un escroc, mais bien un homme sincère.
        Le tribunal s'inspirera des conclusions de ce rapport et ne frappera pas le Père Dor.
        M. Dor ne dit même pas qu'il guérit les gens, mais dit au contraire que ces derniers sont soulagés mais non guéris. Vous seuls pouvez vous guérir par effort personnel.
        Un charlatan tiendrait un autre raisonnement, profiterait du premier mouvement d'extase du malade pour le persuader de sa guérison radicale.
        M. Dor conseille alors de suivre les instructions contenues dans son livre.
        Dans l'esprit de M. Dor, la guérison véritable, c'est de faire disparaître la cause et on n'y arrive qu'en pratiquant sa morale.
        Il s'intitule le guérisseur des âmes souffrantes. Si on le consulte comme guérisseur de maux physiques, pour ensuite aller se replonger dans les plaisirs malsains, M. Dor déclare lui-même que tel n'est pas son pouvoir, car il ne fait que soulager, mais ne guérit pas.
        Le travail du charlatan a pour but de soutirer de l'argent et dans ce but ne sous évalue pas son travail. Il promettra le maximum d'effet avec le minimum d'efforts.
        M. Dor fait le contraire ; la pratique de sa morale est extrêmement dure et sévère. Il exige de ses adeptes un effort absolument surhumain.
        La conséquence en est que la façon d'agir de M. Dor est contraire à celle des charlatans.
        Le petit miracle qu'il réalise par le soulagement momentané, il en détruit de suite l'impression dans l'esprit de son adepte à qui il impose sa doctrine morale.
        S'il guérit, s'il soulage, on a dit que c'était au moyen de son fluide. Ceci est une blague.
        Par fluide, qu'entend M. Dor ? C'est un mot qu'il a emprunté à la science spirite.
        Il parle du fluide homme, fluide de colère, etc.
        Il veut dire que ce sont des essences qui dégagent certaines influences.
        Il veut parler de son influence à la fois morale et physique.
        Le corps de l'homme a des nerfs et il est indéniable qu'il dégage une influence morale.
        Me Lebeau parle de l'opération individuelle reprochée au prévenu.
        Me Bonehill. – Parlez-nous de la pompe foulante.
        Me Gérard... et aspirante.
        Me Lebeau. – J'en parlerai tantôt.
        Me Bonehill. Vous allez toujours parler de tout et vous n'en faites rien. Vous n'avez pas encore rencontré la prévention.
        Me Lebeau. – Je suis convaincu du contraire. Le grand mérite du Père Dor est qu'il dit aux gens qu'il guérit qu'il y est arrivé parce qu'il était mû à leur égard de grands sentiments de charité.
        C'est donc dire à ces personnes : pratiquez la charité et alors vous complèterez votre guérison.
        Cette théorie a pour eux un effet foudroyant et la pratique de ce principe amène un résultat étonnant.
        Aux docteurs il manque cet ascendant moral que possède M. Dor à la suite de circonstances particulières.
        Les Doristes ont pour M. Dor une reconnaissance qui va jusqu'au délire.
        Il n'y a pas eu de pratiques mystérieuses.
        Me Gérard. – Parlez nous de l'eau salée ?
        Me Lebeau. – Nous en parlerons, soyez tranquille, et vous verrez que l'eau salée se dessalera.
        L'honorable avocat rappelle les dépositions des témoins à décharge qui tous ont dit qu'il n'y avait pas de passes magnétiques, que M. Dor n'employait aucune manœuvre spéciale et qu'il n'y a pas d'opération individuelle.
        La pose du Père Dor est une pose évangélique. L'opération générale est celle qui est faite pour les vivants et les morts.
        Il ne s'agit pas de guérison : c'est la célébration de la fête de la Toussaint, fête catholique.
        Le jour de la célébration de cette fête, il y a chez les Doristes un sentiment de pieux souvenir à l'adresse de ceux qui sont morts.
        M. Dor n'a rien innové, mais il a trouvé en lui-même des notions d'amour et de bien.
        Le sentiment religieux est un sentiment excessif qui pousse l'adepte à un élan furieux qui aboutit parfois à un sacrifice personnel ; ils ne sont pourtant pas fous. Qu'étaient-ce les chrétiens dans les temps primitifs ?
        Ces gens étaient les esclaves pauvres et misérables, ils étaient traqués et se réunissaient dans les catacombes où ils célébraient le culte à l'intention du Christ leur sauveur, dans les yeux ils avaient les éclairs de la foi religieuse.
        Les Doristes sont mus par ce même sentiment et le transport de ces gens est dicté par leur reconnaissance envers le père Dor qui les a délivrés d'un esclavage moral. Vous devez admettre la sincérité de M. Dor qui tient beaucoup plus à son rêve qu'à l'argent.
        Lorsque les adeptes achetaient un livre, c'était dans l'intention non de rémunérer M. Dor, mais bien dans le but de s'initier à sa doctrine. Le livre précieux contenant les principes du Père Dor constitue pour ses adeptes un livre évangélique.
        Il est établi que M. Dor ne demandait à personne d'acheter ce livre.
        Seuls, les époux Chartier et Mme Delisée ont prétendu le contraire.
        Le prévenu n'a même plus voulu, à un certain moment, qu'on vendit le livre. Ces gens savaient cependant que le Père Dor réalisait un bénéfice sur la vente des livres, mais ils n'ignoraient pas que M. Dor devait vivre et ils savaient qu'ils l'aidaient de la sorte.
        Depuis la guerre, le colportage a complètement cessé.
        Qui vendaient les brochures ? Mais précisément les époux Chartier et Mme Delisée. Pour acheter les brochures, on devait s'adresser à cette dernière et si M. Dor avait tenu à exploiter cette vente, à la forcer même, il eut donné des instructions dans ce sens à Mme Delisée ; or, celle-ci, n'en a jamais rien dit. M. Dor n'a donc jamais eu cette pensée : celle de s'enrichir.
        Ce qu'il demande à la vente de ces brochures, c'est de gagner de quoi vivre.
        Le désintéressement et la sincérité de M. Dor sont une fois de plus démontrés.
        L'audience est levée à midi 45 ; elle sera reprise mercredi prochain à 9 heures du matin.
        Me Lebeau a déclaré en avoir encore pour deux bonnes heures.
        La sortie du Palais se fait dans le calme le plus complet, mais dès que Pierre Dor paraît ce sont des huées et des coups de sifflet à son adresse.
        Suivi d'une foule d'environ 1500 personnes, le prévenu entouré de quelques partisans se dirige vers la gare de Charleroi-Sud.                                       RASAM

    La Région de Charleroi, 23 novembre 1916 (source : belgicapress.be)


    votre commentaire
  • Au Palais - Le Procès du ''Christ'' (La Belgique, 24 novembre 1916)AU PALAIS

    TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI

    LE PROCÈS DU « CHRIST »

    AUDIENCE DE MERCREDI.

        En voyant mercredi matin l'enceinte publique de la 5e chambre du tribunal correctionnel bondée au point que les curieux sont, pour la plupart, obligés, tant la pression des voisins est forte, de se tenir sur la pointe des pieds, je pensais à certain député belge disant un jour à la Chambre : „Messieurs, la Belgique s'ennuie...” Certes, Charleroi s'ennuyait, puisque la curiosité est si vive, à chaque audience, pour le procès du „Christ”. Aujourd'hui, depuis 6 heures et demie, d'après un huissier, le prétoire est bondé et surbondé.
        L'audience est ouverte à 9 heures et demie. Me Lucien Lebeau, qui a chômé depuis vendredi, se remet au travail. Ces longues interruptions, ces „chômages” de la Justice dans les procès en cours sont déroutants. Les jugements viennent en „banlieue”. Les haltes sont nombreuses. Quand on „brûlera” les stations, la Justice sera mieux rendue.
        Me Lebeau rappelle qu'à la dernière audience il a montré le désintéressement de l'accusé.
        — Voilà l'homme, dit-il, qu'on dépeint comme un „épervier” ! M. Dor a refusé 5,000 francs que lui offrait M. D...
        Me Bonenill. — A quelle époque ?
        Me Lucien Lebeau. — En 1913.
        Me Gérard. — C'était adroit.
        Me Lucien Lebeau. — Mais un homme cupide qui voudrait se faire passer pour indifférent eût refusé cette somme en public ! Voilà l'escroc !”
        Le défenseur du „Père” lit des témoignages qui attestent que l'accusé soignait gratuitement. Un article du „Messager de l'Amour-Dieu” spécifie que le Père Dor n'accepte pas d'argent, même d'anonymes.
        De l'avis de Me Lucien Lebeau, le Père Dor est un illuminé, un grand naïf plutôt qu'un escroc. Exemple : la vente de la margarine. Il va faire la fortune de plus malins que lui en prêtant son nom. Il n'y a pas eu, d'autre part, corruption de témoins : le „Père” a recommandé à ses adeptes de dire toute la vérité à la Justice.
        Me Gérard. — Pourquoi le prévenu a-t-il demandé des dépositions écrites aux témoins ?
        Me Lebeau. — C'est une nouvelle naïveté du „Père”, si vous voulez ; mais tous les prévenus ont le droit d'agir de la sorte.”
        Les témoins à décharge a-t-on dit, ont été hypnotisés :
        — Cela ne tient pas debout. Ils ne sont pas stupides, parce que doristes. Il y a, parmi eux, des commerçants, des adjoints de police, des chefs de fabrication, etc. Ce ne sont donc pas des candidats à la folie. Ce sont des gens sincères qui ont une religion comme beaucoup de leurs semblables.”
        L'éloquent défenseur s'étend longuement sur le cas de M. R..., chef de fabrication dans une importante usine, et que le procureur du roi a appelé, on le sait, un „cas désespéré”. Ce fut un témoignage remarquable. Quant à l'Ecole morale, c'est une petite église nouvelle. Il y a trois mille doristes...
        — Quinze mille, rectifie le „Père”.
        Me Gérard. — Le bouddhisme compte 500 millions d'adeptes.
        Me Lucien Lebeau démontre que la valeur du dorisme ne peut être contestée et que soutenir que Dor est un imposteur serait violer l'article 14 de la Constitution.
        Le président. — Nous sommes tous d'accord là-dessus.
        Me Lebeau. — C'est pour en arriver à l'histoire des troncs, Monsieur le président. J'en tire la conclusion que le dorisme peut s'extérioriser et que le prêtre, ici le Père Dor, peut chercher quelques ressources pour entretenir son église et organiser son culte. Il y a dans l'église de M. Dor les mêmes pratiques que dans les autres églises. En ordre principal, le tribunal doit s'incliner devant cette petite église. Pas de superstitions grossières ici, comme chez les sorciers. Pas de doctrine : il n'y a rien. Vous avez pour devoir de vous incliner sinon ce serait empiéter sur un domaine qui échappe à votre appréciation. M. le procureur du roi a parlé de l'égoïsme de Stuart Mill et de l'égoïsme doriste.
        M. Mahaux. — Je n'ai pas voulu faire de comparaison !
        Me Lebeau. — Les poursuites sont injustes à priori. S'il avait ouvert un café ou un cinéma où il aurait empoisonné l'âme des enfants, comme a dit un juge, il n'aurait pas été poursuivi. Non, il a ouvert une école qui a donné de bons résultats pour une foule de gens. On le poursuit même pour des faits qui n'ont fait l'objet d'aucune plainte. Les Anglais et les Américains laissent se fonder toute espèce de religions. Voilà la manière large, libérale, de comprendre la liberté des cultes.”
        L'avocat, qui parle d'abondance, avec une belle clarté — il est peut-être un peu long, trop abondant — en vient aux manœuvres frauduleuses. On reproche au „Père” ses phrases emphatiques, sa propagande exagérée, et on en a conclu qu'il est un charlatan :
        — Il faut aux chefs de religions un orgueil extrême, la conviction que leurs idées sont supérieures à toutes autres. Ils se persuadent que leur doctrine est la plus belle. Si Mahomet avait fait imprimer actuellement les phrases du „Père”, il eût été traduit en correctionnelle. L'exagération du langage correspond à l'exagération du sentiment. Luther s'est attaqué au Pape, il a soutenu qu'il était l'Antéchrist, il a déchaîné des guerres autour de ses idées, il était convaincu qu'il avait la raison pour lui !”
        Un détail qu'oublie Me Lebeau : en entrant au château de la Wartbourg, Luther, se faisant appeler „chevalier Georges”, avait la barbe entière, les cheveux longs, et portait l'épée au côté. Le „Père” ne porte aucune épée...
        — Il arrive à ces fondateurs de religions de croire que leurs idées viennent du Ciel. Mahomet a cru avoir reçu la visite de l'ange Gabriel. Il n'y a pas de mahométans ici... Je puis dire qu'il s'est trompé. Fra Angelico, quand il peignait, se croyait sous l'inspiration divine ; son orgueil était donc formidable, puisque ses toiles étaient, disait-il, peintes par Dieu. Dor a dit : „Christ parle à nouveau”. Pourquoi ? Parce qu'il est imbu de la doctrine du Christ ; en toute sincérité, il se croit le Christ réincarné. Je ne vous demande pas de dire que le dorisme est une religion parfaite, mais de reconnaître que „Christ” et „Messie” n'ont aucune intention frauduleuse. Il serait étonnant qu'un homme comme Dor parlât comme un autre. Je conclus qu'il ne peut pas être permis au procureur du roi de dire qu'il y a intention frauduleuse parce qu'il y a des expressions emphatiques. Ce n'est pas une preuve directe de l'intention frauduleuse.”
        Même raisonnement quant aux allures réclamières de l'inculpé.
        — On oublie que la propagande religieuse sincère se concilie avec la réclame commerciale. Il est faux de conclure de cette réclame à une intention frauduleuse. Les prophètes sont souvent des hommes qui manquent de goût. Pour parler aux foules, ils emploient parfois un langage cru, imagé, pour produire un effet certain sur les esprits durs. A la première page de „Christ parle à nouveau”, il y a, c'est certain, une image de mauvais goût ; c'est du pathos. Mais ce qui est écrit au-dessous : „Une seule chose peut sauver l'homme : l'amour du bien”, est admirable. Est-ce le fait d'un charlatan ?”
        Me Lebeau évoque l'Armée du Salut, qui rend d'énormes services ; elle fait une réclame commerciale, ses adeptes portent des costumes ridicules, ils ont une musique criarde.
        — Des banderoles annonçaient un jour, à Charleroi : „La Maréchale vient”. Je me demandais qui pouvait bien être cette maréchale...”
        Me Lebeau conduit avec une fine ironie :
        — Si certains hommes étaient modestes, ils ne seraient rien : ni députés, ni ministres...”
        Le costume, les cheveux du „Père” :
        — Il se croit le dépositaire pur et dernier de la doctrine du Christ. Son costume confirme sa mentalité. Il porte la barbe et les cheveux comme le Christ. Notre barbe et notre costume n'indiquent-ils pas notre mentalité ?”
        A ce propos, il est aussi question de Barrès, l'écrivain des sentimentalités nouvelles, et, peut-on dire, le dorisme est une sentimentalité nouvelle ; celui des morts successives, et les réincarnations sont un peu des morts successives de notre Moi. Mais Bérénice et Bougie-Rose : que nous voilà loin, décidément, de la petite vieille dame à collerette blanche qui reproche des horreurs au „Messie”...
        Est-il faux que Dor soulage des maladies par son fluide ? Nullement, affirme Me Lebeau. Antoine le Guérisseur a aussi été poursuivi, lui qui soutenait que toute pensée a son fluide, mais deux médecins ont reconnu que les guérisons d'Antoine étaient indiscutables, bien qu'il ne se fût agi que de maladies nerveuses. Le Père Dor dit que la foi peut amener des guérisons ; d'après lui, les médecins ne remontent pas à la cause. Le „Père” ne dit pas qu'il guérit, mais qu'il soulage momentanément, que ses malades doivent être leur propre médecin. Il leur indique une morale excessivement dure et sévère ; il exige de ses adeptes un effort surhumain.
        Et le fluide ?
        — On a parlé du fluide-homme, du fluide-femme, du fluide-colère, etc. On a fait des plaisanteries. Ce n'est pas une sorte de courant électrique dont M. Dor aurait le monopole. Tout homme dégage une influence, c'est ce que M. Dor a voulu dire ; influence qui produit un effet attractif ou répulsif.”
        Me Bonehill soutient que Me Lebeau n'explique rien... Par exemple !
        Me Lebeau explique encore une fois l'opération individuelle, l'opération générale, les poses du „Père”, les offices de la Toussaint dans le culte doriste. Il évoque la Rome antique et les catacombes, les persécutions contre les chrétiens.
        — Le sentiment religieux est nécessairement excessif. Il y a des martyrs dans toutes les religions. Ce qui fait la beauté du soldat mourant au champ d'honneur, c'est qu'il est fou. Si le soldat réfléchissait devant le canon, il se cacherait. L'Humanité est faite de ces folies. M. Dor est en proie à la folie religieuse ; c'est son droit, il faut l'acquitter !
        Me Gérard. — il a perfectionné le système d'Antoine.
        Me Morichar. — Qu'est-ce que cela signifie ? A quoi cela répond-il ?
        Me Gérard n'insiste pas.
        Me Lebeau prouve encore que M. Dor ne force pas ses adeptes à acheter ses livres.
        — M. Dor, dit-il, a bien le droit de vivre des bénéfices de la vente de ses livres.”
        Il est midi et demi. L'honorable président, dont la courtoisie est extrême, demande à Me Lebeau combien de temps il compte encore plaider. Me Lebeau en a encore pour deux heures. En conséquence, l'audience est levée et l'affaire, remise en continuation à mercredi prochain, sera terminée ce jour-là.


      

        Escortés d'agents de police, le „Père”, sa femme et une adepte se dirigent vers la gare. Plusieurs milliers de personnes les accompagnent, riant, criant, hurlant. Devant la gare, des gosses font provisionna mottes de gazon pour en bombarder le „Messie”. Un éminent avocat bruxellois, qui s'en retourne encore une fois à Saint-Gilles avec une plaidoirie „rentrée” — Me Morichar n'a pas encore pu plaider, et c'est douloureux, dit-on, une plaidoirie „rentrée”... — cet avocat se précipite sur les gosses, leur fait honte de tant de gaminerie, et les jeunes manifestants abandonnent leurs projectiles végétariens.
        Et le train ramène à Uccle Pierre le Démolisseur…

                                           Pierre GRIMBERGHS

    La Belgique, 24 novembre 1916


    votre commentaire
  • Le Père Dor en correctionnelle (La Région de Charleroi, 30 novembre 1916)(Belgicapress)

    LE PÈRE DOR
    EN CORRECTIONNELLE

    LES ALÉAS DE LA DIVINITÉ

    Audience du 29 novembre (matin)

        Une foule énorme se pressait, dès 6 heures du matin, devant les portes, encore closes, du Palais de Justice. Avec une patience toute doriste, les nombreux adeptes se sont empaquetés comme de véritables sardines dans l'auditoire de la 5° chambre, où la chaleur était vraiment insupportable.
        Deux femmes s'y sont trouvées mal et ont eu une syncope.
        Aussitôt emportées et soignées, elles ont ensuite repris leurs sens et... leur place dans cette atmosphère surchauffée.
        L'entrée du prévenu ne suscite aucune curiosité outrée.
        L'audience est ouverte à 9h. 30. M. le Président donne la parole à Me Lucien Lebeau.
        L'honorable avocat déclare qu'avant de continuer son argumentation il verse au dossier deux lettres dont l'une concerne les dommages et intérêts qu'aurait pu toucher éventuellement le Père Dor lors de son procès contre « Le Rappel ».
        Il voulut les verser au profit de l'Ecole des Estropiés.
        Les gens qui consultaient le Père Dor avaient une confiance dans ce dernier et ils exagéraient parfois leur confiance : c'est ce que le prévenu leur reprochait parfois.
        La foi ne connaît pas des limites strictes. Si l'intention est bonne, le procédé est licite.
        Me Lebeau en arrive à la vente des brochures et des livres.
        Cette vente était faite par les adeptes et de leur plein gré.
        Qu'a-t-il retiré de cette vente ? A-t-on le droit de discuter les bénéfices du Père Dor ?
        On n'a pas le droit de vérifier ces bénéfices, car puisqu'il est établi qu'il y a exercice de culte, le pouvoir judiciaire n'a pas le droit d'intervenir et de vérifier les comptes ; c'est contraire à l'esprit de l'article 16 de la Constitution.
        Me Bonehill a dit qu'à son entrée à l'Ecole morale M. Dor n'avait qu'une somme d'environ 15.000 francs. Cela est faux car, en outre de cette somme, il possédait en banque un dépôt d'une somme de 5000 fr.
        Il a ensuite remis son commerce contre le paiement d'une somme de 7500 francs.
        Avec quelques autres sommes qu'il possédait encore on arrive à un total de 27.000 francs.
        Cet homme, au lieu de faire fortune, vend plutôt ses propriétés et retire de la Banque des sommes qu'il y avait mis en dépôt.
        Le volume « Christ parle à nouveau » lui revenait à 70 centimes. Il n'y a eu qu'une édition. Cet ouvrage a été tiré à 10.000 exemplaires.
        Il en a été vendu 5050 à raison de 2 fr. 50 le volume d'où un bénéfice de 9000 francs depuis l'année 1913.
        Il a fait éditer 2000 brochures « Ere Nouvelle ». Ces brochures lui coûtaient environ 50 centimes, d'où un bénéfice de 1400 francs.
        Bref, le bénéfice total réalisé sur ces différentes brochures vendues se montent à 36,000 francs.
        L'actif de M. Dor est donc de 51,000 francs.
        Tous ses capitaux sont immobilisés dans des bâtiments, sauf un dépôt de 12.000 frs à la Banque.
        M. Dor ne veut pas que son capital grossisse et s'il devait en être ainsi, il verserait le surplus à une œuvre telle que celle de l'Ecole des Estropriés.
        Me Bonehill fait un signe de dénégation.
        Me Lebeau donne lecture d'une lettre datée du 23 février 1914.
        Me Bonehill. – Un mois après la descente du Parquet
        Me Lebeau. – Cette lettre conserve toute sa valeur car elle prévoyait simplement le paiement d'une rente viagère à l'épouse de M. Dor.
        Ce projet fut abandonné et cet argent servit à construire l'immeuble de Roux.
        Il y a certainement eu intention, de la part de M. Dor un projet sérieux de céder son immeuble de Roux, à l'Ecole des Estropiés, ainsi qu'en témoigne une lettre écrite par M. Pastur à M. Dor.
        M. Pastur regrette de ne pouvoir envisager l'offre et ce, en raison des événements actuels.
        Me Bonehill. – A quelle date cette lettre fut-elle écrite ?
        Me Lebeau. – En juin 1916, M. Dor n'a plus actuellement aucun capital, ses capitaux sont épuisés.
        M. Dor a dû remettre un tronc à l'école morale au moment où il devait comparaître en justice.
        Les bâtiments de Roux ont une apparence très grande et si M. Dor avait été un escroc, il n'eut pas donné des dimensions grandioses à son temple.
        Ces bâtiments sont difficiles à vendre car ils ne conviennent pas à tout genre d'exploitation.
        Il n'y a aucune hypothèque sur ces bâtiments ; voilà encore une preuve de l'honnêteté de M. Dor.
        Celui-ci a emprunté de l'argent pour faire construire et au lieu de les hypothéquer il augmente l'importance des bâtiments.
        Est-ce l'œuvre d'un escroc que de donner des garanties à ses créanciers ?
        Non, et à supposer que ce soit un escroc, le tribunal se trouverait en présence de questions insolubles. En voilà assez avec les escroqueries générales.
        L'intention frauduleuse n'existe pas et les actes de M. Dor ont été conciliés avec ses principes qui sont des plus purs.
        Me Lebeau montre au tribunal l'humble tronc qui était déposé au temple. Il n'y avait pas de richesses cachées, ainsi que l'a affirmé M. le Procureur du Roi.
        Le Dorisme est bien un phénomène religieux. Il faut laisser tranquille M. Dor.
        En provoquant ce débat, on empiète dans le domaine privé, car en reconnaissant le caractère religieux, le tribunal devra juger d'après l'article 14 de la Constitution.
        Le Père Dor a des ennemis qu'il ne connaît pas.
        Il habite une petite commune où il attaqua le culte catholique et même certaines tendances socialistes.
        Dans certaines familles, il y a des conversions au dorisme. Il est fatal que des membres de ces familles voyant d'un mauvais œil ces conversions en veulent à M. Dor.
        Mme Boulvin, cette antoiniste, adepte d'une religion qui attaque le Dorisme, est venue déposer contre le prévenu avec cette manie qui caractérise les gens qui pensent différemment.
        Tout le monde ne voit pas de la même façon.
        Il y en a qui sont malicieux, d'autres mystiques.
        Certains témoins ont déposé d'une façon erronée.
        A la suite des interrogatoires faits par les gendarmes ceux-ci ont mis dans la bouche de certaines personnes des mots qu'elles n'ont pas prononcés.
        Les mots « passes magnétiques » n'ont jamais été prononcés, par exemple, et s'ils ont été consignés dans un procès-verbal, c'est le fait des gendarmes eux-mêmes.
        Le tribunal devra puiser des renseignements dans les principes de M. Dor et pas ailleurs.
        Les plaintes des époux Chartier et de Mme Delisée sont l'œuvre de gens intéressés.
        A qui a-t-on à faire ? Pirson ne connaissait pas Mme Delisée avant cette affaire. Elle sort de Bruxelles où on se cache mieux que dans un bois. C'est une divorcée. A priori, on ne peut avoir aucune espèce de confiance dans le témoignage de cette dame.
        Me Lebeau discute alors le ménage Chartier.
        Mme Chartier lorsqu'elle est entrée à l'école morale était atteinte de nombreuses affections.
        C'était, dit l'honorable avocat, parce que cette dame, ancienne charcutière, avait mangé trop de sa marchandise. (Hilarité prolongée).
        M. Chartier a prononcé un discours de reconnaissance à l'adresse de M. Dor.
        Ce discours a été reproduit dans la brochure « L'ère nouvelle ».
        Une série de témoins ont déclaré que Mme Chartier et son mari avaient voué à M. Dor, une grande reconnaissance, car ce dernier les avait guéris, en les engageant vers la sobriété et le végétarisme.
        En faisant étalage de leur petite fortune, les époux Chartier ont fait certains dons à l'Ecole Morale, mais y a-t-il manœuvre frauduleuse ? Non.
        M. Chartier qui était assez corpulent, avait chaud lorsqu'il se trouvait dans le temple ; il a fait placer un ventilateur sous lequel il s'asseyait aux jours des réunions pour bien montrer qu'il en était le donateur.
        Quant aux casiers, ils ont été offerts pour y remiser les livres. Quel est le profit qu'en a retiré M. Dor ? Aucun ?
        Quant à la vente des brochures, elle a été faite par prosélytisme.
        M. Dor n'aimait pas beaucoup les Chartier, car le mari était très vaniteux et la femme, qui donnait les tickets, se permettait de donner elle-même des conseils hygiéniques.
        Quand M. Dor partit pour Bruxelles, ils ne le surent que quelques jours après et encore par une tierce personne.
        Ils en eurent leur vanité blessée ; cette vanité tua leur foi. Ils furent déshypnotisés.
        Il y a dans le dossier deux pièces capitales ; ce sont les plaintes des époux Chartier et de Mme Delisée.
        C'est Me Bonehill qui a rédigé ces plaintes, celles-ci ont été très bien rédigées.
        Après une véritable instruction contradictoire, car au préalable Me Bonehill avait sommé M. Dor de rembourser les sommes données par ses clients.
        Me Lebeau répondit lui-même et énuméra les sommes que son client avait reçues de Mme Delisée sans cependant les avoir sollicitées.
        M. Dor déclarait alors que son ancienne adepte pouvait reprendre tout ce qu'elle avait donné.
        Quant aux brochures, les époux Chartier et Mme Delisée les ont achetées et vendues de leur plein gré.
        La plainte rédigée par Me Bonehill était donc complète car elle l'a été après la lettre écrite par Me Lebeau qui répondait point par point aux allégations des époux Chartier et de Mme Delisée.
        Toute la plainte de ceux-ci, est de croyants qui ne croient plus, ainsi qu'en témoigne la déposition que fit M. Chartier devant M. le Juge Vandam.
        Le plaignant Chartier et Mme Delisée quelques jours après leur audition par M. le juge Vandam, écrivent à celui-ci : « J'ai oublié de vous dire que j'ai été hypnotisé. » C'est pourquoi Me Bonehill dans sa plaidoirie a été excessivement sobre sur l'hypnotisme.
        Cet hypnotisme est une invention mensongère.
        Jusqu'au jour de l'audience, qui avait été hypnotisé ? le mari, uniquement. C'est la femme qui donne, elle on ne l'hypnotise pas, on procède à cette opération sur le mari qui ne paie pas. (Rires).
        Il est vrai qu'à l'audience l'épouse Chartier a déclaré qu'elle-même avait été hypnotisée.
        Cette ultime déclaration a du lui être suggérée.
        M. Dor a voulu rembourser et ce n'est pas là le geste d'un escroc.
        Concernant la plainte de M. Chartier, c'est la fille de Mme Chartier qui l'a suggérée.
        Me Lebeau discute la vie privée de certaines personnes.
        M. le Président engage Me Lebeau à ne pas continuer à fouiller la vie privée des témoins.
        M. le Procureur du Roi proteste à son tour.
        Me Morichar. – Je démontrerai à M. le Procureur Roi qu'il a parlé de la même façon lors de son réquisitoire.
        M. Mahaux. – Je n'ai avancé aucune parole de mauvais goût.
        Me Lebeau. – Mme Delisée avait prétendu que M. Dor l'avait engagée à quitter Bruxelles. Or, à l'audience, elle a reconnu que c'était elle qui en avait manifesté le désir.
        Mme Delisée faisait partie d'une société de spiritisme. Elle avait, malgré son âge, des tendances passionnées. Après une vie orageuse, elle avait rêvé de vivre d'une façon plus calme et elle a trouvé, dans le Dorisme, des félicités inconnues. Elle a offert ses services.
        M. Dor commençait alors ses séances dans sa grande salle ; il avait besoin de personnel et il a agréé les services de Mme Delisée qui lui offrit continuellement de l'argent.
        Mme Delisée prétend maintenant qu'elle n'en pouvait rien, qu'elle était hypnotisée. C'est évidemment une manœuvre de la dernière heure.
        Quand Mme Delisée offrit à M. Dor le chauffage central c'était évidemment dans le but de le dédommager des frais que nécessitait son entretien.
        Mme Delisée était en réalité le secrétaire du Père Dor et elle en était fière, car elle faisait la figure d'un personnage important très considéré par les adeptes.
        Cette femme avait un sentiment humain et un prosélytisme réel.
        Elle se livrait au colportage des brochures d'une façon assidue.
        Elle avait le désir de se faire de l'Ecole Morale un asile de vieillesse ; mais lorsque M. Dor partit pour Bruxelles, elle vit s'écrouler tout ce beau rêve, d'où sa vengeance.
        Pourquoi M. Dor n'a-t-il pas emmené avec lui Mme Délisée ? Précisément parce que cette dernière était une cause de discorde dans le ménage des époux Dor. L'origine de la construction de la petite maison se trouve encore justifiée par ce fait.
        Toutefois M. Dor voulait remplir ses devoirs moraux envers Mme Delisée ; il lui aurait permis d'habiter une maison construite près de l'Ecole Morale l'éloignant ainsi de son ménage.
        Mme Delisée a provoqué cette discussion et si ce scandale rejaillit aujourd'hui sur elle c'est sa faute.
        Elle a voulu accuser M. Dor de sentiments humains à son égard en communiquant une lettre, dans laquelle il l'appelle Ma chère petite Marie et parle d'Amour avec un grand A.
        Cette femme importunait M. Dor avec des démonstrations qu'il ne pouvait tolérer. Le scandale, c'est Mme Delisée elle-même qui l'a créé.
        Dans la plainte, il n'y a pas d'autres griefs que ceux énumérés et rencontrés jusqu'ici.

        Il n'y a pas eu comme dans la plainte des époux Chartier la menace de douleurs physiques.
        Or, à l'audience, elle a affirmé que M. Dor lui avait dit que la paralysie la guettait, ceci est faux, archi-faux. M. Dor n'a jamais voulu accepter de l'argent de la part de Mme Delisée : c'est celle-ci qui lui en offrait continuellement.
        M. Dor, importuné, finit par lui dire : « Si vous avez de l'argent en trop, donnez-le à l'Ecole des Estropiés. »
        Qu'il y ait une expertise, cela démontrera que les sommes versées par Mme Delisée ont été employées à la construction de la maison qu'elle a habitée.
        Mme Delisée n'a pas cessé de mentir depuis le commencement pour essayer de mieux porter préjudice à M. Dor.
        Il est 11 h. 45. M. le Président prie Me Lebeau d'abréger, car l'audience du matin ne sera levée que si Me Morichar a terminé sa plaidoirie, l'audience de l'après-midi étant réservée aux répliques.
        M. Mahaux. – Le débat ne peut pas s'éterniser.
        Me Lebeau va s'efforcer d'abréger.
        Mme Delisée est une comédienne.
        Me Bonehill.- Vous l'avez formée.
        Me Lebeau. – On ne forme plus à cet âge. Elle a inventé quantité d'arguments qu'elle n'avait pas présenté d'abord, même à son avocat.
        M. Dor a voulu restituer, on n'a pas accepté.
        On a fait appel à beaucoup de témoins qui ont déposé dans un sens de dénigrement.
        Me Lebeau demande au tribunal qu'il accorde la parole à Me Morichar. Il reprendra ensuite la parole pour terminer sa propre plaidoirie.
        Me Morichar (mouvement d'attention) rend hommage aux divers orateurs qui, avant lui, ont pris la parole.
        Me Lebeau, dit-il, a démontré péremptoirement l'inconstitutionnalité des poursuites.
        L'honorable avocat discute la prévention d'attentat à la pudeur, celle qui atteindrait le plus cruellement le prévenu s'il était condamné de ce chef.
        Ou bien ces attentats à la pudeur sont commis sur des mineures ou bien ils sont commis sur des majeures.
        Dans le premier cas, il y a des constatations matérielles.
        Ici pas. Mme Delisée a fait citer trois témoins dont les déclarations n'ont rien appris de nouveau.
        Le Ministère public a essayé de créer alors un atmosphère d'impudicité.
        Des témoins sont venus dire que le Père Dor avait voulu les faire déshabiller. C'est absolument grotesque. Tous ces témoins du reste ont été confondus.
        On a entendu Mme Chartier qui a affirmé que le Père Dor avait frotté sa barbe contre sa figure.
        Le témoignage de la fille de la femme Chartier a été fait sur un ton et avec un langage ordurier. On aurait dit qu'elle regrettait de ne pas avoir été, elle-même, l'objet d'un attentat à la pudeur.
        Le tribunal lui-même n'y a pas cru. Qu'il l'abandonne donc complètement. On reste en présence d'un seul témoignage : c'est celui de Mme Délisée à la fois plaignante, témoin et partie civile.
        Cette dame après être devenue une adepte du Dorisme, est devenue ensuite une passionnée d'un amour un peu moins mystique et plus sensuel. Qu'on se rappelle la déposition des témoins qui ont dit au tribunal les confidences que leur avait faites cette femme.
        Eh bien ! des personnes comme Mme Delisée sont dangereuses et peuvent en arriver à tramer les pires complots contre un personnage qu'elles veulent perdre.
        L'honorable défenseur s'incline avec admiration devant les Doristes qui sont venus en audience publique, affirmer ce qu'ils savent et proclamer les tares physiques dont ils étaient atteints.

        Ces gens sont très honnêtes et très sincères. Pourquoi mettre en doute la sincérité de leurs témoignages lorsqu'ils affirment leur foi dans la doctrine du Père Dor et l'honorabilité de ce dernier ? Faut-il vouer ces témoignages au mépris public ? Non, car si ces témoins avaient été à charge au lieu d'être à décharge, on les eut entendus avec beaucoup plus de sympathie.
        Ces témoins mentent, a-t-on dit, parce qu'ils ont dû communiquer au père Dor le texte de leur témoignage avant de le faire devant le tribunal.
        Cela n'est pas vrai pour tous les témoins.
        Mme Delisée a été entendue comme témoin à charge. Or, elle se porte partie-civile et, partant, n'aurait pas dû être entendue comme témoin.
        Supprimez son témoignage, je supprime tous mes témoins et le prévenu sortira d'ici acquitté. (Rires).
        Le premier attentat s'est commis en mars 1914. Mme Delisée a eu l'occasion de s'adresser trois fois à la justice.
        Ce n'est plus une jeune fille, une ingénue, c'est une femme qui a vécu, qui a vu le monde.
        Votre conviction est la mienne, elle n'a pas été hypnotisée un instant et loin de l'être elle s'est efforcée de s'emparer du cœur du Père Dor et de se l'accaparer.
        En octobre 1915, cinq mois après avoir quitté le Père Dor, Mme Delisée ne parle pas de l'attentat à la pudeur dans la plainte qu'elle formule par le canal de Me Bonehill.
        Comment, on avait blessé Mme Delisée dans ce qu'une femme a de plus cher : l'honneur, et elle n'en dit rien. Mais, lorsque, en juin 1916, elle parle pour la première fois des attentats, elle prend les devants et, comme on ne manquera pas de la qualifier de passionnée, elle se dit qu'elle va accuser M. Dor d'attentat à la pudeur.
        C'est d'autant plus probable que Mme Delisée après deux attentats s'en est offert un troisième. (Hilarité.)
        Au premier attentat, il y aurait eu commencement d'exécution.
        Au second il n'y aurait eu davantage aucune exécution.
        Enfin au troisième, le fait aurait été consommé et le Père Dor aurait dit : « J'ai vaincu la passion charnelle. »
        Rien n'est venu prouver cela.
        Dira-t-on que M. Dor est un satyre ? – Non, voyez son passé, car s'il y avait une vraisemblance, c'est cent attentats qui auraient été commis, en égard à la quantité de personnes qui lui rendent visite. Mais encore, pour qu'il y ait attentat à la pudeur, il faut qu'il y ait des violences physiques.
        Rien de pareil n'a été constaté.
        Me Morichar en appel à la jurisprudence, pour prouver les bien fondé de sa démonstration.
        On se trouve donc en présence d'un seul témoignage qui suffirait s'il s'agissait de celui d'une femme désintéressée et non de celui d'une femme malade, comme c'est le cas de Mme Delisée.
        Sous l'égide de cette figure symbolique de la justice, le tribunal rendra un jugement de droiture.
        Me Lebeau a plaidé la liberté du culte garanti par cette constitution pour le respect de laquelle nous avons tant combattu.
        Dans une superbe péroraison, Me Moorichar demande au tribunal de rendre un jugement de droit et de se poser en défenseur de la liberté de conscience.
        On dira que ce n'est pas la guerre au Dorisme que l'on aura fait, mais bien au charlatan, il n'en a pas été moins discuté ici les idées du Dorisme.
        Il y a dans cette cause des cas isolés, il y a des excès de zèle qui ont été commis, des fautes qui ont été commises, mais ce qu'il faut voir, c'est l'affaire dans son ensemble.
        Ce qu'il faut voir, c'est, si le prévenu est sincère, si, réellement il a voulu soulager les douleurs morales.
        A Saint-Gilles, il y a cinq paroisses qui ont été construites grâce aux oboles des fidèles.
        Est-ce pour cela que nous ne nous inclinons pas devant la probité des prêtres.
        Dans la religion catholique, des fidèles ne viennent-ils pas consulter les prêtres au sujet de certaines maladies ? Si, n'est-ce pas.
        Me Morichar énumère la série de saints que l'on va prier pour guérir tels ou tels maux.
        Le jugement sera que M. Dor est sincère et vous l'acquitterez.
        L'audience, levée à 1 heure, sera reprise l'après-midi, à 3 heures.
        La sortie du Palais est extrêmement houleuse.
        Le public attend avec impatience que le Père Dor paraisse, mais il sera déçu, car celui-ci prend son repas de midi au Palais.
        Les doristes commentent avec une grande satisfaction les plaidoiries de Mes Lebeau et Morichar qui, d'après eux, détermineront le tribunal à acquitter le fondateur de l'Ecole morale.

                                             RASAM.

        Nous donnerons dans notre numéro de demain le compte-rendu de l'audience de l'après-midi.

    La Région de Charleroi, 30 novembre 1916 (source : Belgicapress)


    votre commentaire
  • Le Père Dor en correctionnelle (La Région de Charleroi, 1er décembre 1916)(Belgicapress)

    LE PÈRE DOR
    EN CORRECTIONNELLE

    LES ALÉAS DE LA DIVINITÉ

    Audience du 29 novembre (après-midi)

        Il y a la même affluence de monde qu'à l'audience du matin.
        A 3 heures 20, l'audience est reprise. Me Lebeau continue sa plaidoirie. M. Dor est donc prévenu de l'art illégal de guérir. Les pandectes belges expliquent bien que pour exercer cet art, il faut ausculter les malades.
        Il y a cette petite opération individuelle qui est bien anodine.
        Il s'agit d'un homme qui indistinctement à tous les malades prescrit le même traitement : se guérir de leurs vices d'abord et alors ils seront guéris de leurs maux physiques. M. Dor n'est pas médecin il ne pratique pas l'hypnotisme.
        Il s'agit de savoir si le dossier établit que M. Dor se livrait à des passes magnétiques.
        Les moyens employés par M. Dor ne sont pas ceux employés par le magnétiseur. M. Dor a, comme tout le monde, des notions qu'il a puisées dans les livres.
        Me Gerard. – Le zouave Jacob ne pratiquait pas le magnétisme.
        Me Ledeau. – Si le corps judiciaire veut trancher cette question, il doit se faire aider par les lumières de médecins.
        M. Dor n'ordonnait rien ; on oppose à M. Dor quelques petits faits.
        Ceux-ci ne peuvent être retenus, car ils sont en contradiction avec les déclarations des Doristes et avec les principes de M. Dor, lui-même.
        Il y a d'abord le cas Beauvois. Son système consiste à guérir les maux physiques par la médication de l'âme.
        Comment veut-on, dès lors, qu'il ait ordonné des lavements à l'eau salée.
        Mme Beauvois était une malheureuse qui allait mourir d'un cancer à l'estomac.
        Cette personne est morte d'inanition à la suite de ce cancer.
        M. Dor se borna à lui donner des conseils moraux et à conseiller de boire de l'eau sucrée.
        M. Beauvois et sa fille étaient hostiles au Père Dor, d'où leur déposition intéressée : il y a là un petit drame de famille.
        Mme Beauvois n'était pas la Doriste fanatique qu'on a dit.
        Cette personne n'avait plus la force d'aller chez Dor ; elle était alitée. Qui dès lors faisait ces injections à l'eau salée. Etait-ce le mari et la fille qui devaient s'opposer à ce que les lavements fussent opérés.
        La question du thé Chambard est aussi du domaine de la légende.
        Elle a été inventée par les Chartier qui avaient créé un petit cercle de gens qui voulaient perdre le Père Dor.
        Ces témoignages sont suspects, c'est un témoignage tendancieux dont le tribunal se défiera.
        Richard est un hernieux qui a été opéré 4 ans après avoir consulté M. Dor.
        Or, Richard a déclaré lui-même que lorsque sur les conseils de M. Dor il ôta son bandage, il souffrit horriblement, est-il possible qu'il ait pu souffrir pendant 4 ans ? Non, cet homme, aujourd'hui décédé, mentait et ce qu'il y a de vrai c'est qu'il lui est survenu une nouvelle hernie.
        C'est donc cette dernière qui le fit souffrir et non l'ancienne.
        Celle-ci avait été guérie à la suite d'une consultation du Père Dor.
        Richard a cru et il s'en est bien trouvé.
        Il n'y a chez M. Dor aucun fanatisme et il n'ordonnait aucun médicament. Le problème à résoudre est le suivant : M. Dor pratique-t-il l'art de guérir par la Doctrine qui tend à établir que le mal physique est guéri par la mise en pratique de ses principes qui recommandent d'abord de se guérir de ses maux moraux.
        Dans toutes les religions, il y a une question d'hygiène ; c'est ainsi, que chez les mahométans, il y a des ablutions qui sont imposées.
        Le conflit entre la morale et l'hygiène est sérieux, chez les carmélites, les bains sont interdits.
        Oserait-on défendre la flagellation prescrite par des communautés religieuses. Les trappistes ne se lavent pas. Pouvez-vous leur en faire un grief ?
        M. Dor est un végétarien, pouvez-vous le lui reprocher ? Non.
        Le régime végétarien est un excellent régime recommandé par des autorités médicales.
        M. le Procureur du roi nous a dépeint le cortège des Doristes défiant à la barre, avec un teint pâle, des traits émaciés.
        Ce teint pâle prouve que ces gens ont souffert énormément.
        Le régime végétarien ne donne évidemment pas la force brutale que procure le régime carné qui, lui, fait plus rapidement sauter la machine.
        On a aussi dit que M. Dor est un criminel qui avait ordonné à des enfants un régime contraire à leur bonne santé.
        M. Dor dit qu'avec la confiance et la foi, le régime produira de bons résultats.
        M. Mahaux. – Est-ce l'enfant de 4 mois qui doit avoir la foi ?
        Me Lebeau. – Non, c'est la mère.
        M. Mahaux. – Ah ! (Hilarité.)
        Me Lebeau. – M. Dor est parfois maladroit pour s'expliquer.
       Il m'a envoyé des mamans avec leurs bébés pour me prouver que le régime Doriste avait donné de bons résultats.
        Y a-t-il eu des bébés morts. Y a-t-il eu des plaintes ?
        Me Gérard. – Les morts ne parlent plus, il y a des cercueils qui devraient s'ouvrir (mouvement).
        Me Lebeau. – Vous ne pouvez pas faire des suppositions d'avoir de telles doctrines, c'est le droit des Doristes.
        Actuellement la médecine s'oriente de plus en plus vers le non interventionnisme, c'est-à-dire vers l'exclusion du médicament.
        Pourquoi au cours d'une maladie ordonne-t-on de cesser d'ingurgiter certains médicaments pris jusqu'alors ? c'est qu'on a reconnu l'effet néfaste de ce médicament.
        D'après certain docteur, on peut guérir l'appendicite sans devoir recourir à l'opération qui était de mode.
        Me Lebeau se demande si M. le Président de la Société de Médecine avait bien le droit de faire poursuivre de son propre gré sans l'assentiment de ses collègues.
        Me Gérard. – Il y a eu ratification, à la suite d'une assemblée de médecins.
        Me Lebeau. – Ce n'est pas un beau geste de la part des médecins, de réclamer une somme de 10.000 fr. Ils eussent plutôt dû demander condamnation, pour le principe.
        Le geste eut été plus beau. Quant à M. Dor, il n'a pas pratiqué l'art illégal de guérir, mais seulement recommande à ses adeptes de se guérir de leurs maux moraux, de leurs imperfections.
        Je souhaite aux docteurs d'être entouré un jour d'un cortège d'admirateurs comme ceux qui ont ici accompagné M. Dor.
        Celui-ci n'a pas dénigré les docteurs, mais il a affirmé qu'ils étaient inutiles. Il n'y a pas eu de concurrence déloyale.
        Je suis au bout de ma tâche ; je demande l'acquittement de M. Dor que j'ai défendu avec une conviction que j'ai rarement eue.
        L'idéaliste va droit devant lui. A un moment donné il se réveille voyant autour de lui une foule grossière comme celle qui a organisé des manifestations dans le genre de celle qu'on a vue dernièrement. Je suis allé vers lui et je l'ai défendu avec chaleur.
        Le bon droit n'est jamais du côté des foules. M. Dor est un homme sincère et désintéressé.
        J'ai dit.
        Me Gérard sera bref, il engage le tribunal à examiner la note juridique qui lui a été remise.
        Me Lebeau, dans une brillante plaidoirie, nous a exposé les doctrines des diverses religions.
        Il est resté trop longtemps dans les sphères élevées et a craint de prendre pied sur le sol pour rencontrer les diverses préventions mises à charge de M. Dor.
        Celui-ci a bien semblé petit vis-à-vis de Bouddha dont a parlé Me Lebeau.
        Le Christ d'il y a vingt siècles n'était pas un trafiquant, il ne se faisait pas suivre d'une pléiade d'apôtres qui vendaient des brochures.
        Leur bonne parole suffisait. Jésus n'avait pas de comptoir dans son temple et on l'a vu dans ce temple un fouet à la main en chasser les trafiquants. Vous, M. Dor, vous avez fait de bonnes petites affaires avec la margarine. (Hilarité.)
        Quand vous vous êtes retiré à Uccle, ce n'était pas pour vous retirer des affaires, mais bien pour les continuer et vous avez fait une réclame pour votre boutique.
        La foule ne jette pas des cailloux à la tête d'un personnage qui se dépense au bien-être des malheureux.
        Me Lebeau. – Le Christ a aussi été outragé et flagellé.
        Me Gérard. – On a eu tort, mais ce n'était pas la même chose.
        Le peuple en conspuant le Père Dora voulu venger les innombrables victimes du dorisme. Il n'y a personne d'avisé, même en Angleterre, qui voudraient laisser exercer pareille doctrine lorsqu'elle constitut un délit.
        Supposons qu'un illuminé informe le public que chaque soir, dans un local qu'il désigne, il donnera des conseils et des prescriptions dans le but d'éloigner d'eux la présence de docteurs et de les guérir sans devoir recourir à l'emploi des médicaments.
        Viendriez-vous, à la barre, plaider la bonne foi de cet illuminé qui est un danger social ?
        Me Lebeau. – Oui.
        Me Gerard. – Allons donc, c'est pour démasquer cet imposteur que la Société médicale s'est constituée partie civile.
        Le dorisme c'est de l'antoinisme déguisé.
        Le Père Antoine a été condamné. Dor, lui, avait pris ses précautions et voulait échapper aux mailles de la justice.
        On lit dans son nouveau livre des retouches assez importantes à la page 4, il écrit : qu'il est préférable de guérir l'âme que le corps.
        Il en est de même au sujet d'autres passages où il y a des restrictions très adroites visant la guérison de certaines maladies par le régime de la propreté ou le régime végétarien.
        Devant le malade, le consultant, se restait toujours le tronc.
        Si Dor avait accepté la somme de 10.000 francs lui offerte par un sieur Delcroix, c'eut été trop criard.
        Me Lebeau a dit que si M. Dor était un charlatan, il eut inscrit au bas de la première page : guérison certaine, concurrence impossible.
        Mais il était trop rusé pour écrire de telles phrases, c'était pour lui la guillotine.
        Parlant de la fête des morts qu'on célèbre à la Toussaint, Me Gérard s'indigne qu'à côté de celle célébrée par le culte catholique, le Père Dor s'est aussi évertué à la célébrer de son côté !
        Charlatan et indigne comédien, s'exclame l'honorable avocat.
        Me Lebean. – C'est un procès à tendance que vous faites.
        Me Gérard. – Les malheureux adeptes que Dor appellent ses enfants, sont venus témoigner, ils n'avaient garde d'accuser leur père (rires), pas plus qu'un apôtre n'accuse son Dieu.
        Me Gérard conclut :
        « Abandonnez, Dor, votre métier de guérisseur et retournez à l'atelier exercer le métier que vous n'auriez jamais dû abandonner.
        Me Gérard demande condamnation.
        Me Bonehill prenant la parole dit, que M. Lebeau a parlé de diverses religions mais, il a omis de donner la définition du mot religion.
        L'honorable avocat dit que l'idée de Dieu est inséparable de celle de religion. Or, Dieu n'est qu'un mot, et le prévenu n'était pas à même de créer une religion.
        Il s'est lui-même reconnu le Christ réincarné et il l'écrit dans son livre.
        Me Lebeau. – Ne parlons pas de religion.
        M. le Président. – Vous avez vous même attiré vos adversaires sur ce terrain.
        Me Bonehill explique de quelle façon s'exerce le culte antoiniste, dont les cérémonies ont été plagiées par Dor.
        Il n'était pas capable de fonder une religion ; dès lors, il n'y avait pas de culte.
        Jetons donc une bonne foi par-dessus bord l'article 14 de la Constitution.
        Il nous était absolument indifférent qu'il fondât une religion, mais ce que nous lui reprochons c'est de s'être enrichi à nos dépens.
        Me Lebeau s'est évertué à plaider le désintéressement de Dor.
        Il a remboursé une somme de quelque mille francs qu'on lui avait prêtée.
        Me Lebeau. – Donnée.
        Me Bonnehill… prêtée, mais il a fait ce que tout homme quelque peu honnête aurait fait. Des déclarations de Delcroix et Muylaerts, il faut se délier, car ce sont des adeptes très fervents.
        Il y a aussi l'affaire de la vente de la margarine. Il y ici un perdant : c'est la déclaration de M. Romain concernant la vente d'un terrain. Vous n'avez pas la dignité de rembourser à Mme Delisée les 17.000 francs que vous reconnaissez détenir.
        Me Lebeau. – Nous n'avons pas d'argent.
        Me Bonehill. – Dor était d'après Me Lebeau la maladresse réincarnée. A la veille des débats il publie une affiche où il se raille de la magistrature.
        Conclusion : Dor n'est pas un escroc d'envergure, c'est un escroc de bas étage ; Me Morichar est tombé de Wilmart à Dor. (Hilarité.)
        Votre crédulité n'est pas incurable. Le jour de la Toussaint vous magnifiez les Ames des soldats tombés pour la patrie : la fin de la séance fut odieuse.
        Dor dit que sa patrie était le monde entier et il a ajouté qu'on ne devait pas être exclusivement patriote pour détendre son pays.
        Dans sa plaidoirie, Me Lebeau a dit que Dor était désintéressé et que son intention était de ce purifier les mains en voulant verser de l'argent dans la caisse de I'Ecole des Estropiés.
        C'était facile de prendre l'argent de Mme Délisée pour le verser à l'œuvre de l'Ecole des Estropiés !
        Me Lebeau a dit que Mme Délisée était une épave, une divorcée. J'ai ici le jugement de divorce prononcé aux torts du mari. Vous auriez pu le dire. Sur quoi vous basez-vous pour dire que Mme Délisée a eu une vie orageuse ? Vous ne l'avez pas dit. Vous avez aussi parlé de ces bons petits bourgeois, les époux Chartier.
        Vous avez dit que Dor n'aimait pas ces gens. Et bien, il n'est pas propre d'accepter de l'argent de la part des gens qu'on n'aime pas.
        Dans ma plainte, tout n'y figure pas ainsi que vous l'avez prétendu.
        Avez-vous prouvé que cette femme était venue de Bruxelles de son plein gré ? Non, Mme Delisée a été amenée à Dor par cette rabatteuse qui a nom de Broset.
        Me Lebeau n'a pas parlé de lettres que son client écrivait à Mme Delisée, lorsque celle-ci se trouvait dans les Ardennes où elle se livrait au colportage des brochures.
        Est-ce que cette lettre a été écrite ?
        Me Lebeau. – Oui, mais amour était écrit avec un grand A.
        Me Bonehill. – Vous mettez des majuscules à tous les substantifs (rires prolongés).
        Quant aux sommes qui ont été déboursées pour le chauffage, vous savez que vous avez reçu de Mme Delisée une somme de 4,000 francs et vous n'avez payé a M. Dufrasne qu'une somme de 3,600 francs. Après cela, Mme Dor écrit à Mme Delisée qu'elle a chauffé gratuitement cette dernière.
        Ceci est trop fort, Mme Delisée a été chauffée avec sa chaufferie (rires).
        C'est de la facétie.
        J'ai dit.
        Me Mahaux réplique à son tour et estime que tout a été dit par les éminents avocats de la partie civile.
        La longue plaidoirie de Me Lebeau et les efforts qu'il a faits pour détruire la base de mon réquisitoire ont été vains.
        On a voulu faire des rapprochements entre de modestes ouvriers de Mons Crotteux et Bouddha.
        L'honorable organe de la loi met en contradiction l'intellectualité des éminents défenseurs du prévenu et de la mare stagnante dans laquelle croupit ce dernier.
        Défions nous, dit M. Mahaux du Dorisme qui habilement ont doré Mes Lebeau et Morichar. (Rires).
        Dans le dorisme, il n'y a pas de discipline : Dor est, à la fois, le pape et le vicaire. Un culte n'est considéré comme professé que lorsqu'il se manifeste par des rythmes solennels et publics.
        Que se passe-t-il à Roux ?
        C'est une longue suite de personnes qui attendent leur tour d'être introduites près de Dor.
        Après cette formalité ces gens se retirent non sans avoir passé devant le tronc comme on le sait.
        Qu'y a-t-il là de solennel et de public ? Rien, absolument rien.
        Il y a bien un rythme... public peut-être, mais non solennel le jour de la Toussaint où le propriétaire de l'endroit prononce un discours saugrenu.
        Le prévenu a purement et simplement fondé un système de morale. Me Lebeau n'est pas parvenu à prouver que ce style ampoulé étant de Dor lui-même, on a fait justice de son soi-disant désintéressement.
        N'a-t-il pas voué une haine féroce à M. Romain qui a refusé de remettre au prévenu une partie de son bénéfice provenant de la vente de margarine ? Abordant l'examen de l'argument invoqué par la défense, à savoir que le Dorisme devait être protégé, en vertu de l'article 14 de la constitution, qui garantit le libre exercice des cultes.
        De quel culte, s'agit-il, ici ?
        Pensez, Messieurs, que la loi a laissé aux tribunaux le soin d'apprécier si des manifestations religieuses peuvent être élevées à la hauteur d'un culte.
        Les pratiques du Dorisme ne sont pas d'un culte, mais bien de la superstition.
        Un dernier argument qui est décisif : c'est l'aveu de Dor lui-même.
        Le 2 juin, le prévenu envoyait à « La Région » de Charleroi, un droit de réponse dans lequel il disait qu'il n'existe pas de Dorisme, car à l'Ecole Morale, il n'y a ni religion, ni secte, ni société, ni rien qui puisse porter un nom. Le Père Dor dit toujours comme Jésus : « Je ne suis pas revenu pour apporter la paix sur la terre, mais l'épée, car sans la destruction de toute idée religieuse, l'accord des uns avec les autres est impossible. »
        Voilà ce que le prévenu écrivait lui-même ; il nie qu'il existe la moindre idée de religion et il nie qu'il y ait des Doristes.
        Sera-t-il permis à n'importe qui d'exercer l'art de guérir pour commettre des escroqueries.
        Nous nous trouvons en présence d'un escroc fort habile, retors, qui ne craint pas de s'attaquer à une sexagénaire.
        Je pense qu'il sortira d'ici flétri par une condamnation et qu'il paiera ainsi la mort prématurée à laquelle il a, par ses odieuses prescriptions, condamné beaucoup de petits enfants. (Mouvement).
        M. Mahaux donne lecture de ses conclusions motivées et M. le Président donne la parole à Me Lucien Lebeau.
        Celui-ci déclare qu'il ne rencontrera qu'une objection : celle affirmant que le Dorisme n'est pas une religion.
        On a pris la définition du mot religion dans un Larousse. Ces définitions n'ont aucune valeur.
        L'honorable avocat versera aux débats un livre publié par une sommité en la matière.
        On a fait état d'une lettre de M. Dor dans laquelle il reconnait lui-même que le Dorisme n'est pas une religion.
        Et bien, malgré M. Dor lui-même, le Dorisme est une religion.
        Si on avait interrogé Mahomet sur le point de savoir s'il avait fondé une religion, il eut protesté et aurait répondu : « Non, je suis seulement le prophète et je mets simplement en pratique une morale qui m'a été révélée.
        Il faut être moral pour éviter la désincarnation ainsi que le proclame le Bouddhisme. Le Dorisme existe malgré M. Dor.
        M. Dor a suscité chez les Doristes des sentiments religieux : il n'y a donc pas de religion méprisable et méprisée.
        Peu importe les formes extérieures que revêt le Dorisme, il y a culte et à l'insu de M. Dor, lui-même.
        L'article 14 protège les cultes à quelque titre que ce soit contrairement à ce qu'a prétendu M. le procureur du Roi.
        Le Dorisme a poussé les adeptes à poser des actes honnêtes et consciencieux.
        La liberté de conscience est ce que nous avons de plus cher.
        Ceux qui voient conduire à Lourdes des malheureux qui meurent en cours de route, voient dans ce fait une manifestation divine s'ils sont croyants ou une odieuse chose s'ils sont mécréants.
        Prenez garde, Messieurs, les persécutés d'aujourd'hui peuvent être les persécuteurs de demain.
        Un seul moyen d'éviter cela, c'est de rendre un jugement d'acquittement.
        Cet homme façonne des braves gens ; laissez-le continuer ; nous en avons fortement besoin.
        Les débats sont clos. L'affaire est mise en délibéré il sera statué à l'audience du 16 décembre prochain.
        A 6 heures 40, Pierre Dor quitte le Palais de justice, entouré d'une demi-douzaine s'agents de police.
        Un nombreux public lui fait escorte, en le conspuant fortement.
        Ce sont aussi des bordées de coups de sifflet.
        Ce cortège pittoresque s'achemine vers la Ville-Basse et le prévenu quitte la ville de Charleroi où il ne reviendra plus avant le 16 décembre prochain pour entendre la lecture du jugement qui interviendra.
                                                                     RASAM.

    La Région de Charleroi, 1er décembre 1916 (source : Belgicapress)


    votre commentaire
  • Au Palais - Le Procès du Christ (La Belgique, 1er décembre 1916)Au Palais - Le Procès du Christ (La Belgique, 2 décembre 1916)AU PALAIS

    TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI

    LE PROCÈS DU « CHRIST »

    AUDIENCE DU MERCRED1 28.

        La „campagne de Charleroi“ va se terminer aujourd’hui pour Me Morichar et pour un autre Bruxellois. C’est la septième audience. Ce doit être la dernière, selon le vœu du tribunal. Me Morichar va pouvoir plaider et examiner la vraisemblance des attentats à la pudeur dont se plaint la petite vieille dame bien propre. Je note, ici, que rien n’est plus agréable que de voyager avec un avocat qui s’apprête à plaider. Ainsi, chaque jour d’audience, dans notre 12720 F 2 – Me Bonehill va s’écrier que je plagie Mirbeau ! — dans le train qui nous conduisant parfois jusque Marchienne-au-Pont et parfois jusque Charleroi, Me Morichar ne donnait point de tar à tes pensées : il se taisait, mais ses yeux plaidaient, son visage plaidait... Et cette plaidoirie n'était pas dénuée d’éloquence. Mardi soir, j'ai interrompu la plaidoirie, car je venais de faire une découverte extraordinaire.
        — Maître, lui ai-je dit soudain, écoutez donc : Je lis ceci dans le compte rendu de la conférence inaugurale faite par Edmond Picard en 1906 à Ostende : „Michelet parle d’art et dit : C’est la nature humanisée Et, en effet, continue Picard, c’est bien cela. C'est l’homme qui a pris une cause en dehors de lui, et qui la reproduite en y mêlant un fluide sorti de lui, un élément secret jailli de son essence humaine... Voilà le fluide réhabilité, s’il en était besoin...
        — C’est bien cela... Et on blague le fluide !
        Dernière audience. Mais à quelle heure finira-t-elle ? Nul ne le sait. Ce matin, dès 7 heures, l'enceinte publique était comble, et, à 9 heures déjà, une curieuse se trouvait mal, on devait l'emporter au dehors. Bientôt sortie de son évanouissement, elle rentrait dans le prétoire...
        L’audience s'ouvre à 9 h. 20. Le président. — Me Lebeau, vous avez la parole. Veuillez éviter les répétitions et les redites.
        Me Lucien Lebeau signale d’abord qu'un des fils du Père Dor a abandonné ses salaires à la caisse de secours de l'Université du travail et que Dor a conseillé à Mme D..., faisant un procès au Rappel, de laisser le montant des dommages intérêts à l'Ecole dés estropiés de Charleroi.
        — Ou a parlé de pompe aspirante et foulante à propos de l'opération générale pratiquée par M. Dor. C’est une image d’une chose vraie.
        Me Gérard. — C'est donc ainsi qu’il guérit la constipation ?
        Me Lucien Lebeau. — Si vous voulez que je finisse aujourd'hui, n'interrompez pas.  
        On a reproché au „Père  de ne pas avoir découragé ceux qui s'adressaient à lui. Dans toutes les religions du monde, soutient Me Lebeau, aucun prêtre ne monte en chaire pour dire aux adeptes que leur sentiment est exagéré. La foi ne porte pas de corset rigide. Les doristes vendaient volontairement livres et brochures ; ils procuraient ainsi au Père Dor de quoi vivre. Dor n'a pas de trésor caché. A-t-on le droit de discuter ses bénéfices ? C'est contraire à l'article 14 de la Constitution, si sa doctrine a un caractère sérieux. La liberté des cultes a été proclamée par la Révolution française.
        Me Lebeau conteste les évaluations faites par Me Bonehill quant à la fortune du Père Dor, et fixe les chiffres des tirages des livres et brochures :
        — Depuis 1909, son actif est monté à 51.000 francs. Ces chiffres importent peu. Ils ne sont qu'approximatifs. Le Père Dor ne tenait pas de comptabilité. Tous ses capitaux sont immobilisés.
        Me Bonehill sourit, dénie, et sa cliente a un sourire extatique. Quelle drôle de petite vieille dame, décidément... Quelle énigme !
        — M. Dor a un jour demandé à la Caisse d'épargne quelle somme il fallait capitaliser pour que sa famille eût 1,200 francs de rente à capital abandonné.
        Me Bonehill. — Quelle date ?
        Me Lebeau. — 5 mars 1914.
        Me Bonehill. — Un mois après la descente du parquet.
        Me Lebeau. — Il faudrait prouver que M. Dor eût songé à faire une demande fictive !
        Les bâtiments de Roux ont été mis en vente, mais il ne se présenta aucun amateur : c'étaient des bâtiments bizarres. On a dit que M. Pastur refuserait un don du Père Dor.
        — M. Pastur, dit Me Lebeau, a l'esprit aussi large que les épaules, pour continuer le genre de pensées de Me Bonehill parlant de la blanche hermine et des mains noires.“
        Me Lebeau lit une lettre de M. Pastur à M. Dor lui annonçant que, vu les événements actuels, il ne pouvait donner suite à l'offre faite des bâtiments de Roux.
        Me Bonehill — Quelle date ?
        Me Lebeau. — 27 février 1916, avant la plainte de Mme D... La fortune de M. Dor est dans les bâtiments de Roux et d’Uccle. Un escroc n'aurait pas fait bâtir. L’EcoIe morale est quitte et libre de toute hypothèque. Il donne prise aux créanciers éventuels. Un escroc agirait-il ainsi ? II a mis un tronc pour construire la salle et, la salle bâtie, il l'a retiré. Donc, le ministère public n’a rien prouvé. Le dorisme est un phénomène religieux. Il faut laisser tranquilles le Père Dor et ses adeptes ; sinon, c'est de la persécution...
        Me Lebeau montre le Père Dor en butte aux attaques de certains socialistes, parce qu'il combat les matérialistes. Dans quelques familles, il a contre lui des maris et des enfants, parce que des épouses et des mères sont devenues doristes. De plus, des Antoinistes, témoins à charge, lui sont hostiles. Des témoins ont commis des erreurs par suite des imperfections de leurs souvenirs :
        — Jamais ces témoins du même fait ne font des dépositions concordantes... On voit avec ses yeux, avec son émotion, avec ses passions, avec ses pensées. Des impressions sa réfractent, se déforment dans le cerveau. Les témoins ne mentent pas : ils se trompent. Les livres du Père Dor et les témoignages de ses adeptes intelligents, voilà les sources où il faut puiser. Quand, au lieu de s'adresser aux prêtres catholiques, on s'adresse à des humbles, on obtient une caricature de la religion. Et le dorisme est une religion naissante.  
        Me Lebeau considère les plaintes des Ch... et de Mme D... comme des actes de vengeance, corsés, après coup, d'inventions. Qu’est-ce que Mme D... ?
        — Elle vient de Bruxelles. Elle a eu une vie orageuse. Elle a dû être jolie, et est encore coquette. Mme D... a des bandeaux blancs. A Bruxelles, on voit diverses espèces de femmes avec des bandeaux blancs.
        La petite vieille dame, à ces mots, paraît médusée, ou en catalepsie, ou hypnotisée, ou ne sait pas bien... Elle va parler, mais elle se tait ; elle se tait, mais elle ouvre la bouche. Encore quelques jolies dents. Quelle coquette petite vieille dame avec son beau grand nœud blanc sous le menton, et cet autre nœud blanc sous l'oreille gauche ! Elle est la joie de ce procès.
        — Il ne faut accorder aucune espèce de confiance à son témoignage, dit Me Lebeau, impitoyable. Et les époux Ch... ? M. Ch... a épousé, sur Le tard, la veuve d'un ancien charcutier ; celle-ci avait quelque avoir. Elle a une fille qui vit en excellents termes avec sa mère. Une mère qui entretient ces relations avec une fille semblable ne mérite pas créance.  
        Me Lebeau lit d'amusantes lettres de gratitude des époux Ch... au Père Dor. Les époux Ch... sont des bourgeois vaniteux .
        — M. Ch... a offert des ventilateurs, et, à chaque séance, il s'asseyait sous les ventilateurs, pour qu'on n'oubliât point qu’il les avait offerts...
        Me Lebeau a de l'esprit, du mordant, et une âpreté dans la discussion, une combativité qu'on admire sans restriction. Ce jeune avocat a du fluide, et du meilleur. Il soutient que les plaintes des Ch... et de Mme D... ont été rédigées par Me Bonehill ; c’est son style...
        Me Bonehill. — C'est bien possible.
        Me Lebeau. — C'est oui ou non ! Me Bonehill a bien rédigé ces plaintes, il a dû l'aire subir un interrogatoire aux plaignants. Il m'a averti qu’une plainte serait déposée, je lui ai répondu. (Me Lebeau lit sa lettre) M. Dor a remplacé à ses frais une servante indésirable. (Oh ! Madame D...) Entre les dépositions à l'audience et la plainte, il y a des différences énormes. Ce n’est pas le résultat d'un oubli, mais d'un mensonge. Ils sont disqualifiés. Ces gens sont des compères ! M. Ch... aurait été hypnotisé... C'est la femme qui donne de l'argent et c'est le mari qui est hypnotisé ! C'est bouffon !
        Me Bonehill. — Vous oubliez, mon cher confrère, que M. Ch... ne se porte pas partie civile.
        Me Morichar, riant. — Il a bien tort !
        Me Lebeau. — Il a peur ! Mme Ch... dit que M. Dor aurait frotté sa barbe contre sa figure. C'eût été un acte de courage de la part du Père Dor. Elle aurait dû en être flatté. La preuve que M. Dor a été correct avec Mlle M... (la fille de Mme Ch...), c'est qu'elle n'y est jamais retournée.

    INCIDENT.

        On rit longuement... Me Lebeau ne ménage par la fille M...
        Le substitut du procureur du roi. — ce sont des insinuations continuelles.
        Me Lebeau. — C'est elle l’accusatrice.
        Le substitut. — Ne parlez pas de sa vie privée.
        Me Morichar, s'avançant vers le tribunal. — Monsieur le substitut, vous devriez être le dernier à parler ainsi, vous qui avez parlé comme vous l'avez fait de la femme M...
        Cette attaque directe ou cette mise au point, produit un long mouvement dans le public.
        Me Lebeau dit que les illuminés ont toujours eu du succès auprès des femmes. Il en appelle au témoignage de Daudet dans ses „Rois en exil“.
        — Mme D..., celle qu'un journal a appelée une petite vieille dame bien propre', était le secrétaire de M. Dor. C'était un personnage important à Roux.
        Et la jalousie vint de se voir dédaignée par le Père... Vengeance ! C’est, d’après Me Lebeau, Mme D... qui a provoqué le scandale.
        — Elle était nourrie, chauffée, éclairée... Mme D..., d'une mince petite voix blanche aussi. — Pas éclairée !
       
     Tiens, Mme D... ne dormait pas...
        — Mme D... a dit au juge qu’elle avait payé 1,500 francs pour sa pension. Ici, à l’audience, elle dit 2,000 francs. Ce n'est pas dans la plainte.
        Me Bonehill. — Oh ! il aurait fallu faire un volume !
        Me Morichar. — Il fallait trois lignes !
        Me Bonehill à Me Lebeau. — J'aurais été aussi Long que vous l'êtes aujourd’hui !
        Cette remarque désobligeante étonne de la part de Me Bonehill, d'ordinaire fort courtois. Si Me Lebeau est long, il a du moins le mérite d'accumuler des arguments plutôt que des métaphores comme Me Bonehill
        Me Lebeau. — Mme D... a rédigé ses impressions et parle de dents serrées. Vrai style de roman-feuilleton ! Dans la cross-examination“ que lui a fait subir Me Bonehill (trois attentats du Père Dor et  une cross-examinationde Me Bonehill : pauvre petite Mme D...!), il n'est rien dit de cela. Les Ch... et Mme D... ont ourdi un complot de calomnies. Tout a toujours été correct chez le Père Dor.
      
     Il est 11 heures et demie. La parole est donnée à Me Morichar — mais Me Lebeau n'a pas terminé — pour la troisième inculpation à charge du Père: les attentats à la pudeur.

    PLAIDOIRIE DE Me MORICHAR.

        Me Morichar paraît radieux... Son masque méphistophélique s'éclaire subitement...
        L'éminent avocat félicite le tribunal de toute la longue attention qu'il apporte à ces débats, s'associe à l'hommage rendu par Me Lebeau au procureur du roi et aux avocats de la partie civile. Se tournant alors vers Me Lebeau, il dit son admiration pour son beau talent, pour son éloquence, pour sa plaidoirie qui restera dans les annales judiciaires.
        Cet exorde accompli, Me Morichar en vient aux attentats à la pudeur.
        — Ou bien des enfants en sont victimes, et vous savez comme leurs témoignages sont suspects, „testis unus, testis nullus. Ou bien c'est une femme, comme celle-ci, et il faut des constatations matérielles. Ici, rien de semblables. Il faut donc pouvoir étayer l'accusation par des témoignages parallèles. Mme D... a cité trois témoins, et aucun n'apporte la confirmation. Un témoin est venu dire que Dor l'avait fait se déshabiller. Cette accusation d’homosexualité est grotesque : déshabiller un homme ! De plus, ce témoin s’est contredit. Mme Ch... a dit que le Père Dor avait promené sur sa figure sa barbe longue et soyeuse. Mme Ch... doit évidemment préférer la barbe plus courte et plus dure de son mari. Il fallait trouver quelque chose de mieux. Il y a alors la fille M... Ceci est plus copieux, plus pimenté. Vous avez vu, messieurs, son sans-gêne à l'audience, vous avez entendu ses expressions, ses horreurs. Elle paraissait regretter de ne pouvoir en dire de plus grosses, de n'avoir pas été souillée elle aussi. C'eût été, pour elle, une réhabilitation ! Il reste Mme D..., victime, plaignante, partie civile. Que vaut son témoignage ? Je n’insiste pas sur sa mentalité. Elle eut voulu d'un amour charnel après l’amour mystique. Ces femmes, lorsque des hommes les dédaignent, peuvent être capables de tous les crimes, de tous les forfaits. Mme D... finira peut-être, après tant de mensonges, par croire qu’elle a dit la vérité...
       
    Ce qui ne se peut marquer ici, c'est l'accent, c’est la mimique, ce sont les jeux de physionomie de l'éminent avocat. Il lance la raillerie sans y appuyer, avec quelle souplesse !
        — Les témoins à décharge, on les suspecte en bloc ; parfois, on va jusqu'à les accuser de calomnie. Je m'incline avec respect devant leurs témoignages : il faut un certain courage pour avouer des tares, pour faire une confession. Ce sont d’honnêtes gens qui sont sincères. Vous n'avez pas le droit de les mépriser ainsi !
        Ceci est dit avec force, et pour le substitut du procureur du roi, et pour les avocats de la partie civile.
        — Certains témoins apportent des faits absolument caractéristiques. Le témoin T..., je le connais depuis dix ans. Elle est servante à Saint-Gilles. Sa probité est reconnue : c'est du pur cristal. Son témoignage a paru travesti : elle a, dans un médaillon, le portrait du Pure Dor qui l'a sauvée. Elle aime le Père Dor, mais pas d’un amour charnel comme Mme D... Des témoins sont venus rapporter des confidences. Comme on les a traités ! Ah I s'ils avaient été à charge, que de complaisance on eût eu pour eux ! A tout moment, on condamne des gens sur des conversations rapportées. Ils ont rédigé leurs dépositions : donc ils mentent !
        Le désintéressement de Mme D... :
        — Elle s’est constituée parte civile. Au civil, vous seriez débouté. J’abandonne tous les témoins à décharge si vous supprimez Mme D..., nous nous en iront acquitté ! Après sa déposition, Mme D... se constitue donc partie civile.
        Le président. — C'est la loi.
        Me Morichar. — Oui, mais le tribunal est libre de son jugement.
       
    Les attentats : — Ils sont trois : Omne trinum perfectum. Le dernier remonte à 1914. Mme D... a connu le Père Dor de 1912 à 1915. Elle a eu trois occasions d’en saisir la justice. Elle ne dit rien avant 1914 : elle est médusée, hypnotisée. Ce n'est pas une jeune fille innocente, ce n'est pas une femme du peuple : elle est instruite, intelligente ; elle a été théosophe, elle a fait tourner des tables. Elle s’est ingéniée à s’emporter du Père Dor, à le subjuguer par les sens, elle a été éconduite ; par dépit, elle est devenue la femme que vous savez. Supposons qu’en 1914 elle ait été encore sous la domination du Père Dor, mais le 6 octobre 1915, cinq mois après l’avoir quitté, elle n’était plus hypnotisée : elle avait quitté le Père Dor pour Bonehill.
        Longue hilarité. Me Bonehill paraît de mauvaise humeur.
        — Il fallait trois lignes pour ces attentats. Rien dans la plainte !
        Conclusion.
        — S’il n'en est pas question dans la plainte, c'est que Me Bonehill a dit : Non, pas ça, pas ça !... Elle parle des attentats quand le Père Dor prétend qu’elle est une passionnée et qu'elle voulut l’aimer charnellement : elle prend les devants, elle ment pour parer le coup... Quand on a pu vivre pendant trois ans sous deux attentats sans déposer plainte, et qu'on s’en est offert un troisième...
        Me Morichar fait bien rire le public. Mme D... est sur le point de considérer la raillerie de Me Morichar comme un quatrième attentat à sa pudeur de petite vieille dame de 67 ans... Elle est hébétée...
        Le Père Dor lui aurait déclaré... qu'il devait se livrer sur elle à trois attentats ! Me Morichar démontre que les attentats ont été inventés par la victime “. Sur quoi le tribunal baserait-il une condamnation ? Mais, à supposer les attentats exécutés, il faut des violences physiques ou morales.
        — Le procureur du roi a lu une citation et un jugement. La citation ne se rapporte pas à un attentat à la pudeur, et le jugement s'applique à... une extorsion de signature. Cela n'a aucun rapport !
        Me Morichar conclut, montrant qu’à côté de la déesse Justice il y a la déesse Liberté.
        — La liberté a fait la grandeur de notre pauvre petit pays. Ce que nous resterons ? Je n'en sais rien. Mais, malgré la rafale, vous êtes restés, messieurs, dans ce Palais, à votre poste, tandis que tant d'autres ont abandonné leur poste ! Je vous demande de penser à cette liberté en rédigeant votre jugement. Vous aurez beau faire : ses doctrines ont été critiquées, bafouées ; mais un jugement de condamnation serait considéré comme une persécution. Il vous faut un certain courage pour sentir des contingences. Au fond de beaucoup d'entre nous gît la crainte de la liberté. Cette liberté a ses dangers ; mais ils sont mille fois préférables à l'étouffement.
        Quelle liberté n'offre pas des inconvénients ? La liberté individuelle : le coupable met la frontière entre la justice de son pays et lui. La liberté de la Presse : quelle liberté a produit plus d'abus ? Des fautes et des imprudences ont été commises par le Père Dor ; il y a eu des excès de zèle chez ses adeptes. Il faut voir l’ensemble de haut. Il faut examiner s'il est de bonne foi, désintéressé. Si vous voulez chicaner sur les petits côtés, pas une religion n'échappera. Je m’incline devant la beauté, la magnificence de la doctrine du Christ ; mais il y a des troncs, des collectes. Grâce à ces offrandes, de petites chapelles deviennent des églises. Toutes les religions ont un côté matériel. On va à Saint-Hubert pour la rage, à Anderlecht pour les chevaux, à Dieghem pour le bétail et les oiseaux. A la grotte de Notre-Dame de Lourdes, à Laeken, on guérit des blessures à distance. Il y a des lettres de nos blessés qui le prouvent. Sont-ce des manœuvres frauduleuses ! Non ! Dor est un illuminé, mais c'est un honnête homme. J'ai dit.
        La belle plaidoirie de Me Morichar est fort commenté dans le public. Il est midi et demi. A tantôt, à 3 heures, les répliques des avocats de la partie civile et celle du procureur du roi. J'oublie de dire que Me Lebeau n'a pas fini... Et il répliquera... En voilà encore pour quelques heure... Me Morichar retourne seul à Bruxelles dans notre 12720 F 2…
        (La suite à demain.)

                                                            Pierre GRIMBERGHS

    La Belgique, 1er décembre 1916


    AU PALAIS

    TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI

    LE PROCÈS DU « CHRIST »

    AUDIENCE DE MERCREDI APRES-MIDI
    (Suite.)

        L’audience est reprise à 3 heures. Il y a de nombreux avocats en robe. Derrière le tribunal, des magistrats prennent place.
        La plaidoirie de Me Morichar a fait sur le tribunal et sur l’auditoire une profonde impression. Il y aurait un parallèle intéressant à faire entre la façon de plaider à Bruxelles et en province — en admettant que le prototype du Barreau bruxellois soit Me Morichar — et ses confrères de Charleroi. Ce sera pour une autre fois. Toujours est-il que la plaidoirie de l'éminent défenseur de Dor fut un modèle de clarté et de concision. Sans exclure l’élégance et la distinction de la forme, il a le mot juste, le qualificatif qui renforce l'idée, et sa voix chaude et prenante fait qu'on l'écoute toujours avec plaisir et sans fatigue. Il a magistralement démoli les préventions d'attentats et remporté un grand succès personnel.
        La parole est continuée à Me Lebeau, sur lequel la fatigue n’a aucune prise.
        Me Lebeau affirme, abordant la prévention d'exercice illégal de l’art de guérir, que Dor est le guérisseur des âmes souffrantes, rien de plus. Il donne des remèdes purement moraux. Pas de passes magnétiques. Le Pèreprend l’attitude de celui qui enseigne quelque chose d'élevé. Me Lebeau invoque un livre du docteur Crocq fils, d'après lequel le magnétisme n'existe pas, n'a pas de réalité scientifique. Pas d'objet brillant pour endormir. Des médecins seuls, et qui ne seraient pas les premiers venus, pourraient donner un avis intéressant.
        Me Gérard. — Le zouave Jacob ne faisait pas non plus d'hypnotisme.
        Me Lebeau — Un corps judiciaire ne peut pas trancher ces questions-là. C'est Antoine le Guérisseur qui a préconisé le thé. Dor condamne toutes les tisanes. Par conséquent, pas d'exercice de l'art de guérir. Dor nie avoir conseillé des injections à l'eau salée. Son système est qu'il faut guérir les maux du corps par la médication de l'âme. Une femme, qui avait le cancer à qui Dor avait conseillé de l'eau sucrée, était aussi soignée par un médecin.
        L’avocat du Pèreexplique deux cas de hernie et rappelle que les adeptes se guérissent de leurs maux physiques en s'améliorant. Mais dans toutes les religions il y a des pratiques hygiéniques : des ablutions, défense de manger du porc, jeûnes, végétarisme.
        — Pourquoi condamner une doctrine qui dirait que les malades ont une cause morale ? Ce serait réfréner la pensée libre. Ce n'est pas comme médecin que Dor recommande le végétarisme. Il affirme ne rien connaître de l'art de guérir. Dans certains ordres, il est défendu de prendre des bains. Par exemple, chez les Carmélites, Pascal, par ascétisme, ne se lavait jamais. Pouvez-vous condamner ces pratiques au nom de la médecine ? Oseriez-vous condamner les flagellations, le jeûne, sévir contre les Trappistes ?
        Me Gérard. — Connaisses-vous les Trappistes ?
        Me Lebeau. — Je sais qu'ils ne se lavent pas.
        Le président, mécontent. – Me Lebeau, vous vous égarez. Le tribunal s'estime suffisamment éclairé.
        Me Lebeau. — Je dois placer l'affaire sur ce terrain-là. Les Doristes affirment que le régime végétarien est une des conditions de leur santé.”
        A propos de l'alimentation des nourrissons :
        Le procureur du roi. — Est-ce pour qu'ils aient plus vite la foi que les enfants de quatre mois doivent prendre de l'eau non bouillie ?
        Me Lebeau. — La mère doit, avoir la foi. Il faudrait des spécialistes pour se prononcer sur ces cas. M. Dor m'a montré des enfants florissants.
        Me Gérard. — Des morts ne parlent plus : des cercueils devraient, s'ouvrir...
        Me Lebeau. — Il n'y a pas eu de plaintes. La faillite des médicaments est proche, la médecine recommande de plus en plus la non-intervention. Ce sont surtout les médecins ignorants ou intéressés qui proscrivent une foule de drogues. Un bon médecin a dit : Le médicament est une chose presque toujours inutile ou dangereuse. La maladie a une tendance naturelle à la guérison. Il y a eu des médicaments à la mode. Le docteur Héricourt soutient que dans de nombreux cas d'appendicite, les malades auraient pu être guéris par la diète.
        Me Gérard. — Il est dangereux de généraliser.
        Me Lebeau—Je m'abrite derrière la théorie un docteur Héricourt qui vaut bien la vôtre. Je me suis laissé dire que tous les membres de la Société de médecine n'étaient pas d'accord pour se constituer partie civile.
        Me Bonehill — Suppositions !
        Me Gérard. — Il y a eu une réunion de la Société. Vous n'êtes pas à l'aise sur ce terrain.
        Me Lebeau. — Ce ne sont pas des suppositions. Me Gérard a employé un mot qu'il doit peut-être regretter. Il a parlé de concurrence déloyale. Quand on parle des médecins, on ne devrait jamais dire qu'ils sont payés. Ils ne sont pas payés, ils sont honorés, comme les avocats. Dans l'intentement de cette action, je trouve la preuve que la société de médecine n'a pas conscience de l'honneur de la corporation.
        L'honorable président regarde avec fixité Me Lebeau. Il voudrait certainement l'interrompre pour le prier d'abréger, si non pour s'étonner de la thèse qu'il soutient.
        Me Lebeau. — La Société de médecine veut remplir sa caisse.
       
    Ayant évoqué le témoignage de M. Mithouard, président du Conseil municipal de Paris, quant aux guérisons opérées par Clermont sans rien réclamer, donnant des conseils de père et de médecin, Me Lebeau soutient que la somme die 10,000 francs réclamé par la Société de médecine n'est pas justifiée.
        — A qui a-t-il nui ? Il faut une justification des 10,000 francs.
       
    Mais voici que Me Lebeau conclut :
        — Je demande l’acquittement de M. Dor sur les trois préventions. Je l'ai défendu avec une conviction que j'ai rarement eue. Je reconnais en lui un homme affligé d'une tare qui rend les gens bien malades : I’idéalisme. C'est bien malheureux d'être idéaliste : on est l'objet de mille machinations que l'on ne soupçonne pas. Autour de soi s'agitent des appétits grossiers, des foules hurlantes. Dor prétend réaliser son rêve : c'est dangereux. Quand on voit dans l'embarras un homme qui a péché par excès de noblesse, on se porte à son secours. La foule hait d'instinct les idéalistes, parce qu’ils veulent s'élever au-dessus d'elle. Il faut donc acquitter M. Dor.
        Le jeune avocat se rassied et des confrères s'empressent de le féliciter. Ce fut une plaidoirie, longue sans doute, tant les faits de la cause sont complexes, mais admirable de netteté, de logique, bourrée d'arguments ; et vive, chaude, âpre, la plaidoirie d'un enthousiaste, d'un esprit large qui ne délimite point le domaine des possibilités scientifiques, admettant toutes les hypothèses, toutes les vérités de demain, quelles qu'elles soient. Que Me Lebeau ne se défende point d'avoir été idéaliste lui aussi : ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est toujours l'idéalisme...

    REPLIQUE DE Me GERARD.

        Me Gérard félicite son jeune confrère de sa belle plaidoirie, laquelle, dit-il, lui a rappelé le cours du comte Goblet d'Alviella sur l'évolution des religions à l'Université libre de Bruxelles. Après l'épervier de Me Bonehill, voici alors une libellule : Me Gérard reproche à Me Lebeau de s'être élevé trop haut comme la libellule, et affirme sérieusement que Père Dor est bien petit à côté du Père Bouddha. Il invoque Christ parle à nouveau, puis :
        — J'aurais volontiers entendu un résume de l'histoire du Christianisme ; Jésus-Christ aussi guérissait des malades...
        Me Lebeau. — Aujourd'hui, il passerait en correctionnelle !
        Me Gérard. — Il ne faisait usage ni de troncs ni de sébilles, il ne répandait pas de livres, où, pour ne pas faire d’anachronisme, de tablettes. Votre divin Vous, Dor, ne prêtait pas son nom à une sorte de margarine, c'est avec un fouet qu'il chassa les marchands du Temple.
        Me Gérard commente malicieusement une brochure du Père, les indications contenues : Les trams partant de la place Rouppe, gare du Midi, vers le Vivier d’Oie, etc....
        Me Lebeau. — Il n'y avait pas de tramway électrique en Judée.
        Me Gérard. — A Roux, on ne jette pas de cailloux aux apôtres, à ceux qui se dévouent par altruisme. Vous avez entendu les huées de la foule : c'est la réponse grossière aux désastres et aux deuils que vous jetez dans les familles. Vous avez sagement fait d’aller à Uccle...
        D'après Me Gérard, les plus savantes dissertations ne peuvent transformer le Père. En Angleterre comme en Belgique, on ne peut pas transgresser la loi.
        — Si, sur un banc des boulevards, un énergumène venait un jour affirmer qu'il soigne gratuitement les malades, que la guérison est certaine, n'aurait-il pas un certain succès ? Invoquerez-vous l'article 14 de la Constitution ? Il était de notre devoir de démasquer le Père, de demander réparation...
       
    Me Gérard soutient que Dor a chaussé les pantoufles de son oncle Antoine et commente à nouveau des livres et des brochures de Dor :
        — On y suggère d'éloigner les médecins et de repousser les médicaments. Il a refusé 5,000 francs. Mais accepter cette somme eût été une maladresse.
        S’
    adressant à Dor qui le regarde avec une bonhomie souriante :
        Vous êtes un charlatan ! doublé d'un imposteur, quand vous aspirer voluptueusement l'encens de vos thuriféraires. A la Toussaint, vous dites qu'il ne faut pas aller s'agenouiller sur la tombe des disparus...
        Me Lebeau. — Il a le droit de dire cela !
        Me Gérard. — Dor est un comédien. Il a demandé une déclaration écrite à ses adeptes parce qu'il se méfiait d'eux. Un jugement de condamnation sera le fluide le plus bienfaisant pour le faire rentrer dans le bon chemin. Acceptez votre condamnation comme un bien. Retroussez vos manches, retournez à l’atelier... Un acquittement serait donner le champ libre à tous les exploiteurs de la crédulité humaine. Vous vous êtes comparé à une rose : vous êtes le mancenillier sous lequel des voyageurs trouvent la mort !

    REPLIQUE DE Me BONEHILL.

        Il est 4 h. 40 quand Me Bonehill se lève à son banc. Il reproche à Me Lebeau d’avoir tourné autour de la prévention, de l'avoir effleuré de son éloquence.
        — Il a essayé d'auréoler son Christ. Les mânes de Luther, de Mahomet ont du sourire devant ses efforts infructueux. Vous avez oublié, mon cher confrère, la définition du mot religion. D'après Littré, ensemble d'actes et de pratiques qui sont le rapport entre l’homme et la puissance divine. D'après les Pandectes, le lien qui rattache l'homme à Dieu.
        — La divinité est à la base de toutes les religions. Dor s’intitule le démolisseur de Dieu. A la page 152 de „Christ parle à nouveau, Dor écrit que „Dieu n’est qu'un mot. Comment pourrait-il créer une religion puisque la religion est inséparable de l’idée de Dieu ?
        Me Lebeau. — Je prouverai que c'est faux.
        Me Bonehill. — Vous changez votre fusil d’épaule. Dor a plagié Dubois, Denis, d’autres encore. Il a plagié jusqu'au moindre geste d'Antoine.
       
    Me Bonehill, on le voit, récidive... Que de pages il faudrait encore écrire sur le plagiat !
        — Jetons donc par-dessus bord l'article 14 de la Constitution, s'écrie Me Bonehill, qui n'y va pas de main morte. Peste ! L'article 14, de la contrebande ?
        — Peu nous importe d'ailleurs qu'il fonde une religion ; il lui est surtout défendu de s'enrichir à nos dépens. Me Lebeau a magnifié certains gestes de Dor...
        Me Bonehill met en suspicion des témoignages divers favorables au prévenu, refait l'histoire de la margarine, doute du désintéressement du Messie.
        — II n'a pas eu un atome de pudeur pour restituer les 17,000 francs à Mme D... Qu'il fasse le geste !
        Me Lebeau. — Il l'a fait ! Mais il n'a pas l'argent.
        Me Bonehill. —Et vous parlez de libéralités à l'Ecole des estropies ! Certains gestes de Dor ont été cupides. D'après Me Lebeau, Dor serait la maladresse réincarnée. Il joint l’arrogance à l'insolence et au cynisme... Ce matin, Me Morichar est tombé de Wilmart à Dor...
        Le patriotisme de Dor vient maintenant en discussion. On remarque que Me Bonehill ne se préoccupe pas un instant des attentats à la pudeur. Non, pas ça, pas ça,.. Voyons donc quel est le patriotisme d’un homme accusé d'escroquerie, d'exercice illégal de l'art de guérir et d'attentats à la pudeur. C'est très important.
        Me Bonehill lit :
        Etre patriote pour son pays, pour sa nation, c'est traiter en ennemis les citoyens d'un autre pays... Quiconque se réclame du patriote est un prétentieux et un patriote prétentieux est un adversaire de l'amour de la liberté, de l'égalité, de la fraternité.  Je ne dis pas que je n'ai pas tort de vouloir annihiler l'esprit patriotique, mais seulement pour ceux-là qui y trouvent un intérêt, pour ceux-là qui, en se montrant patriotes, occupent de belles places. Mais alors, pour les personnes qui, par cet effet, sont exploitées, et après cela amenées à se faire massacrer et tuer, je crois bien qu'elles seront unanimes à s'écrier avec le Père : A bas la guerre, effet du patriotisme, et vive la paix, fruit de la fraternité universelle !
        Me Lebeau — C'est son droit de penser cela !
        Me Bonehill — Il a bavé sur la patrie !
        On en revient à la vieille petite dame blanche, bien oubliée par son avocat :
        — Le divorce de Mme D… a été prononcé aux torts du mari. Vous avez lancé une insinuation malveillante, vous avez parlé de sa vie orageuse. Sur quoi vous bases-vous ? Sur les dépositions de certains témoins que nous avons vus hypnotisés...
       
    Encore ? Me Bonehill n'est pas heureux dans sa réplique.
        — La plainte que j'ai faite a été rédigée hâtivement pour permettre au parquet de faire la lumière. J'ai oublié un poste de 1,800 francs...
       
    Et, sans doute, les attentats...
        Après lecture de lettres où se remarque une orthographe mystique — des majuscules à amour, à il, à lui“, etc. — Me Bonehill critique en terminant, la finale du livre Christ parle à nouveau.

    LE MINISTERE PUBLIC.

        M. Mahaux est d'avis qu'on a fait trop d'honneur à Dor en le comparant à Bouddha et à Platon : — Il y a loin des hauteurs où se sont élevés Mes Lebeau et Morichar à la mare où Dor croupit. Vous ne ferez pas au bon sens l'injure de croire que cet homme ait pu soupçonner l'existence de théories philosophiques. Toute religion suppose quatre entités : dogme, discipline, culte, morale. C’est la négation absolue de l'idée de Dieu que le dorisme.
        L'honorable organe de la loi s'efforce de démontrer, en une logique serrée, que les quatre entités font défaut dans le dorisme et que l'harmonie, notamment, entre les actes de Dor et ses principes, est nulle. D'autre part, et ce serait décisif, Dor, dans une lettre à la „Région, le 2 juin 1916, affirme qu'il n'y a pas de doristes, pas de religion, pas de société.
        — Dor doit être condamné. Il traînera derrière lui une sévère condamnation, et son âme sera ployés au souvenir des petites victimes qu'il a envoyées à la mort.

    REPLIQUE DE Me LEBEAU.

        Me Lebeau rencontre l'affirmation que le dorisme ne serait pas une religion, s'appuie sur le témoignage de M. Salomon Reinach, et montre, contrairement à la morale de Socrate, qu'il y a, dans le dorisme, des sanctions.
        — Le tribunal doit s'arrêter devant ce phénomène religieux. La liberté de conscience est la liberté la plus chère !... Puisque Dor forme de braves gens, il faut le laisser continuer...
        Me Gérard. — Et peupler les cimetières !
        Les débats sont clos.
        M. le président. — Le tribunal rendra son jugement à l'audience du 16 décembre. L'audience est levée à 6 heures. L'immense foule qui encombre de Palais de Justice se désagrège peu à peu, s'éloigne. Des manifestants obstinés guettent le Père Dor. Une femme est à leur tête. Serait-ce la petite vieille dame réincarne déjà en une sorte de Jeanne Hachette ? Non, pourtant, la voici qui descend les marches du Palais, qui passe devant moi, et me regarde, un peu fâchée..
        Le Père Dor a pu, cette fois, loger à Charleroi. Un pronostic ? Une condamnation dont il sera fait appel.
        Mais quel procès intéressant, que d'idées remuées et débattues, que de systèmes philosophiques évoqués — où l'idéaliste ne parvient pas à faire un choix...

                                                            Pierre GRIMBERGHS

    La Belgique, 2 décembre 1916


    votre commentaire
  • Palais de Justice, Tribunal correctionnel de Charleroi (Le bruxellois, 19 décembre 1916)                         PALAIS DE JUSTICE
     TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI. — Dor, « le Messie ». — Jugement. — Dor est d'abord convaincu d'avoir usurpé, si pas le titre de guérisseur, certainement l'application de ce que la loi réserve aux médecins exclusivement.
        Il est donc reconnu coupable d'avoir, illégalement, exercé l'art de guérir, et encourt de ce chef une amende de 100 florins (220 fr.).
        Il écope également d'une seconde peine, consistant en 4 mois d'emprisonnement et une amende de 200 fr., d'une troisième, équivalent au double de cette dernière, soit par conséquent 8 mois d'emprisonnement et 400 fr. d'amende, puis d'une 4e, formée d'un emprisonnement d'un mois et d'une amende de 26 fr., ensuite d'une 5e, composée, elle, de onze emprisonnements de 8 jours et de onze amendes de 26 fr. encore.
        Les extorsions et fourberies qu'il commit à l'égard des époux Chartier, de Mme Delisée, de feue Mme Richard Solms, et d'autres, lui procurent ce total de 13 mois et 88 jours d'emprisonnement, et de 912 fr. d'amende.
        Le tribunal n'a point retenu, à sa charge, la prévention de s'être aussi livré à des actes immoraux sur la personne de cette dame Delisée susmentionnée, mais il a, en outre, décidé que le condamné restituerait à celle-ci 17,000 fr., et payerait à la Société Médicale de l'arrondissement de Charleroi 500 francs, à titre de dommages-intérêts. Dor n'assistait point à la lecture du jugement prononcé, et très longuement motivé.
        Une foule nombreuse était accourue, et beaucoup jubilaient, parce qu'ils prétendaient avoir fait des paris relatifs à la fin des poursuites intentées contre le « réformateur », paris qu'ils disaient avoir gagnés. (R. N.)

    Le bruxellois, 19 décembre 1916


    votre commentaire
  • Père Dor (Notre Belgique 24 janvier  1917)

                                        ROUX.
        Le fameux « Père Dor » espèce d'Antoine le Guérisseur a été condamné le 16 décembre par le tribunal de Charleroi. Il était accusé d'attentats à la pudeur, d'exercice illégal de la médecine et de plusieurs escroqueries...
        Le Père Dor a été acquitté du premier chef, mais condamné à une vingtaine de mille francs pour les deux autres.

    Notre Belgique, 24 janvier  1917


    votre commentaire
  • À Charleroi - La cour rendra le jugement (L'écho belge, 16 mars 1917) A Charleroi

        Grande affluence à la 8e Chambre du tribunal correctionnel de Charleroi. On allait rendre le jugement dans le procès de Pierre Dor, dit le Christ, une espèce d'Antoine le Guérisseur, accusé de différentes choses, notamment de pratique illégale de la médecine.
        Le prévenu ne s'est point présenté. Le président M. Castaigne a donné lecture du jugement, dont voici un résumé :
        1o. Quant à l'exercice de l'art de guérir :
        Attendu que le prévenu ne possède aucun diplôme ; qu'il s'est donné, dans des assemblées, comme guérisseur de toutes les maladies : carie des os, cancer, constipation, etc.; qu'il est aussi consulté par lettres ; qu'il prétend qu'un seul remède existe, celui qui agit sur la cause morale ; qu'il représente les médecins comme des gens cupides et qu'il assure la guérison, à ceux qui le consultent, par la transmission de son fluide ;
        Attendu que, dans certains cas, il a préconisé des lavements à l'eau salée, notamment pour une cancéreuse ; qu'il a recommandé, pour des nourrissons, de l'eau sucrée ou non, mais non bouillie, et prescrit le végétarisme;
        2o. Quant aux faits d'escroquerie :
        Attendu qu'il faut tenir compte de la mentalité de ceux qui s'adressent au prévenu ; qu'ils ont en lui une foi invincible et le croient le Christ réincarné ; mais attendu que ce phénomène psychologique n'est pas nouveau ; que le prévenu se défend d'avoir employé des manœuvres frauduleuses ; qu'il n'a pas dissuadé ses adeptes quant à son origine ; qu'il a gardé une réserve qui est le résultat d'une manœuvre ; qu'il a eu recours à une mise en scène, poses hiératiques ; qu'il s'est laissé appeler Père Dor, guérisseur, stimulateur de vertus, etc. ; qu'il se prétend doué d'une sensibilité spéciale (fluide d'amour), etc., etc.;
        Attendu qu'il a employé des manœuvres pour s'approprier le bien d'autrui, et qu'il n'y a pas lieu à application de l'article 14 de la Constitution (liberté des cultes) ;
        Par ces motifs, le tribunal acquitte le prévenu du chef des attentats à la pudeur, et le condamne : pour exercice illégal de l'art de guérir, à 100 florins d'amende ; pour escroqueries, à 4 mois et 200 francs d'amende pour les faits concernant les époux Ch..., et à 8 mois et 400 francs, pour les faits lui reprochés par Mme D... ; à onze peines de 8 jours pour onze autres faits ; à 1 mois et 26 francs pour ce qui concerne l'épouse S...; le condamne, en outre, à payer 500 francs à la Société de médecine de l'arrondissement de Charleroi, et 17.000 francs à Mme D... ; et, enfin, le condamne aux dépens. Le substitut du procureur du Roi a requis l'arrestation immédiate du Christ, mais le tribunal s'y est refusé.

    L'écho belge, 16 mars 1917


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique