• Père Dor - procès

     Père Dor - procès   Des plaintes sont déposées contre lui. Selon la presse, Dor fait payer ses consultations, contrairement à Antoine. Accusé d'attouchements, il se défend en affirmant que de nombreuses femmes étaient amoureuses de lui et l'avaient faussement accusé d'attentat à la pudeur parce qu'il avait refusé leurs avances. Il lui est aussi reproché d'avoir capté l'héritage. Le parquet de Charleroi diligente aussi une enquête sur la mort d'une jeune fille imputée à la doctrine doriste.
        Dor comparaît une première fois en novembre 1916. Il est condamné à 16 mois de prison, 800 francs d'amende et 17 000 francs à verser à une victime. En avril 1917, il comparaît en appel. Il est cette fois-ci condamné à 100 florins d'amende pour pratique illégale de l'art de la guérison et 500 francs de dommages-intérêts envers la Société de médecine de l'arrondissement de Charleroi, mais est relaxé des accusations d'escroqueries. Alors qu'il réclame haut et fort que l'École Morale n'est pas une religion, ses avocats, Mes Lucien Lebeau et Louis Morichar (ici à gauche en médaillon, cliquez sur l'image pour l'agrandir), basent toute leur défense sur l'article 14 de la Constitution sur la liberté des cultes. Après sa condamnation, Dor déménage à Uccle et son mouvement disparaît peu après sa mort.

  • Le père Dor contre ''La Région'' (Gazette de Charleroi, 6 février 1920)(Belgicapress)CHRONIQUE JUDICIAIRE
    Tribunal Correctionnel de Charleroi

    Le père Dor contre “La Région„

        On se souvient que, pendant l'occupation, le père Dor fut condamné par le tribunal correctionnel de Charleroi pour escroqueries, exercice illégal de l'art de guérir, etc.
        La Cour d'appel de Bruxelles révisa ce jugement et, le 16 mai 1917, le père Dor fut acquitté de la prévention d'escroquerie.
        Le surlendemain, le journal « La Région » publia en deuxième page un article signé M. R., intitulé « La Justice » et dont le thème était fourni par le procès du père Dor. Celui-ci y était cité nominalement.
        Le 29 mai 1917, le père Dor envoya un droit de réponse qui ne fut pas inséré. Il en envoya alors un second reproduisant l'arrêt de la Cour d'appel ; celui-là non plus ne fut pas inséré.
        Le 6 novembre 1917, « La Région » fut assignée une première fois. L'audience devait se tenir en janvier 1918. La séance fut remise mais, sur ces entrefaites survint la suspension des audiences.
        Le 25 novembre 1919, le père Dor assigna de nouveau « La Région ». L'affaire fut inscrite au rôle plusieurs fois et, finalement, remise à cette audience.
        Me Lebeau plaide pour le père Dor. Il évoque l'ombre de « La Région » et rend hommage à la presse qui, par dignité et par patriotisme, refusa de se soumettre à la censure. « La Région » dit Me Lebeau, s'est jetée sur tous les prétendus scandales qui se sont commis pendant l'ocupation pour les donner en pâture au public. C'est ainsi qu'elle s'est activement occupée de l'affaire Dor, accablant, dès l'ouverture de l'instruction, le père Dor d'injures et de calomnies.
        Me Lebeau accorde au père Dor une confiance complète et le considère comme un homme irréprochable et honnête. Il s'étend assez longuement sur sa doctrine philosophique et sur les procédés « fluidiques » qu'il employait pour soulager les malades qui se présentaient à lui.
        Me Lebeau insiste sur l'indignité de la partie citée. Il lit l'article de « La Région » incriminé et le droit de réponse du père Dor : celui-ci rend hommage aux juges qui l'ont acquitté, à l'avocat qui l'a défendu, en l'occurrence Me Lebeau, et à notre collaborateur Alceste.
        Me Lebeau réfute, avant la lettre, les objections de son adversaire.
        Le droit de réponse ? Il était fondé puisque le père Dor était cité.
        Les tiers cités ? Le père Dor pouvait le faire, en vertu d'un arrêt de la Cour de cassation de 1883, puisqu'il n'y avait pas d'imputations calomnieuses à leur charge.
        Le droit de réponse devait être visé par la censure ? Cela regardait la rédaction du journal.
        Me Lebeau conclut en insistant sur le préjudice causé, par l'article incriminé, au père Dor et réclame pour celui-ci 3000 frs de dommages-intérêts et la contrainte par corps.
        Me Lefèvre défend Pestiaux, l'éditeur responsable de « La Région ». Il s'étonne que son adversaire veuille embrouiller la situation en faisant le procès de « La Région » alors qu'il ne s'agit que d'une querelle entre le journal et le père Dor.
        Il fait l'historique du procès et soutient qu'il était impossible de vivre pendant cinq ans sans nouvelles quotidiennes données par un journal. Le fait de se soumettre à la censure, dit-il, ne tomba pas sous l'application de la loi et, du reste, le père Dor s'y est lui-même soumis puisqu'il a fait éditer des brochures pendant la guerre.
        Me Lefèvre ridiculise le père Dor et son « fluide » ; c'était, dit-il, un charlatan et un escroc. L'arrêt de la Cour d'appel est un brevet de malhonnêteté. Un des attendus est, en effet, rédigé à peu près comme suit : « Attendu que le délit a été commis six ans avant l'assignation, la prescription est acquise. Pour les autres faits, continue l'arrêt, il ne sera pas condamné, car il n'est pas absolument impossible qu'il soit de bonne foi. »
        On se trouve donc en présence, dit Me Lefèvre, d'un cas pathologique peu ordinaire : ou bien le père Dor est un malhonnête homme ou il est une espèce d'illuminé irresponsable.
        « La Région » a donc bien fait de ne pas insérer cet arrêt dans l'intérêt du père Dor. De plus, la réponse n'était pas adéquate ; donc, il n'avait pas le droit de la faire imprimer.
        Quant aux personnes citées, elles auraient parfaitement pu envoyer des droits de réponse. Le père Dor se répand en éloges dithyrambiques sur vous, mon cher confrère, dit Me Lefèvre. Je ne doute pas que le ridicule dont le père Dor vous couvrirait de la sorte ne vous ait été fort désagréable : vous auriez très bien pu, à votre tour, envoyer à « La Région » un droit de réponse.
        Quant à Alceste, le père Dor eut voulu qu'on reproduisit des extraits d'une de ses « Quotidiennes », mais il y ajoutait des expressions à sa façon et Alceste se serait certainement froissé de cette collaboration intempestive qui eût pu, elle aussi, attirer un droit de réponse à « La Région ».
        Enfin, en ce qui concerne le visa de la censure, c'était au père Dor à l'obtenir car « La Région » n'était pas son commissionnaire.
        Me Lefèvre aborde ensuite la question des dommages-intérêts. Les faits étant couverts par la loi d'amnistie, aucune condamnation pénale n'est possible. Il n'a été causé aucun préjudice au père Dor ; bien au contraire, on lui a rendu service en lui évitant le ridicule.
        Me Lebeau réplique. Dor a été légalement acquitté pour les faits qui lui étaient reprochés. Dor est moralement le frère du Christ, s'exclame l'avocat ; je l'ai affirmé devant la Cour d'appel et je le répète encore ici.
        Dor avait intérêt à faire publier sa réponse. On ne l'a pas insérée ; il a donc subi un dommage.
        La parole est ensuite donnée à M. le substitut du Procureur du Roi qui demande la remise de l'affaire à quatre semaines afin de pouvoir étudier le dossier pour donner son avis.
        M. le président remet donc cette affaire à l'audience du 4 mars.

    Gazette de Charleroi, 6 février 1920 (source : Belgicapress)


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  • Le père Dor contre ''La Région'' (Journal de Charleroi, 6 février 1920)(Belgicapress)Procès de Presse
    LE PERE DOR CONTRE « LA REGION »

        Aujourd'hui est revenu devant la chambre correctionnelle le procès intenté par Pierre Dor, dit père Dor, à Camille Pestiaux, ex-éditeur du journal « La Région » pour la non-insertion d'un droit de réponse à un article du 18 mai 1917, intitulé « La Justice » et signé M. R.
        Me Lebeau plaide pour Pierre Dor. Il évoque, pour commencer, l'œuvre du journal « La Région », son attitude dissolvante pendant l'occupation et en profite pour rendre hommage aux journalistes professionnels qui n'hésitèrent pas à déposer la plume plutôt que de la mettre au service de l'ennemi. Cette feuille de chou, dit Me Lebeau, ne vivait que de scandales qu'elle provoquait pour se faire lire. Cet article a ridiculisé père Dor pour qui son défenseur ne trouve que des éloges. C'est un ouvrier qui, par son intelligence, s'est élevé. Sa philosophie est tirée de celle d'Antoine le Guérisseur, son oncle, et il fit beaucoup de bien pendant la guerre. Cet homme procure, à l'aide du fluide, un grand soulagement moral. Il en profite pour acquérir sur l'esprit de ses adeptes une grande et salutaire influence. Père Dor pourrait influencer moralement bien des malades et Me Lebeau, en citant des faits remarquables posés par son client, met l'honnêteté de celui-ci en parallèle avec l'action infamante de « La Région ». Il rappelle entre autres la manifestation de sympathie dont fut l'objet le père Dor lors d'un procès retentissant lui intenté pendant l'occupation.
        Il donne lecture de l'article incriminé où l'on cite le père Dor comme un escroc ; il détaille également l'arrêt de la Cour d'appel qui a innocenté son client. Ensuite, il lit le droit de réponse qui cite un article de la « Gazette », signé Alceste et qui l'a vivement frappé. Un second droit de réponse contenant l'arrêt de la Cour d'appel ne fut pas inséré non plus.
        Me Lebeau conclut à la légitimité de sa cause et réclame une somme de 3,000 francs comme dommages-intérêts avec contrainte par corps et comme « La Région » ne parait plus, il renonce au droit d'insertion.
        Me LEFEVRE, défenseur de Pestiaux, trouve que Me Lebeau a embrouillé la situation en faisant le procès de « La Région ». Il ne s'agit que d'une querelle entre le père Dor et ce journal. L'article incriminé est du 18 mai 1917, le droit de réponse du 29 mai et l'assignation à comparaître date du 6 décembre !
        L'affaire fut remise à janvier 1918. M. Dor refuse de plaider. L'affaire fut remise encore par suite de la suppression des tribunaux. Vint l'armistice et nous voilà au 25 novembre 1919. L'honneur du père Dor attend bien longtemps sa réparation !
        Ce droit de réponse a donc perdu toute son importance.
        Il y a des journaux censurés qui ont été condamnés, d'autres qui ne le sont pas. C'est donc que le seul fait d'avoir paru sous la censure n'est pas condamnable. D'ailleurs, père Dor a écrit aussi pendant la guerre. Lui-même a été censuré. Il est bien mal choisi pour attaquer un journal censuré. Dor, a-t-on dit, est un parfait honnête homme ; quoiqu'illettré, il écrit correctement le français... Comme M. Jourdain, il fait de la prose. Dor est tout simplement un charlatan, Il cite un fait : un homme atteint de hernie va consulter le père Dor ; celui-ci lui révèle que les maux physiques n'existent pas, que son client a péché, qu'il n'a qu'à se purifier. Il faut rentrer chez vous dit-il, et enlever votre bandage. Son adepte, à peine sorti, suit son conseil, ce qui provoque immédiatement une hernie étranglée. Dor est un escroc, Me Lefèvre tend à le prouver par la lettre que Dor a envoyée à « La Région » avec l'arrêt de la Cour d'appel. Me Lefèvre dit que cet arrêt parle de faits consommés. Si Dor a été acquitté, c'est que les faits étaient couverts par la prescription. Dor est un escroc, couvert par la prescription.
        Il a été acquitté parce que le tribunal n'est pas sûr que Dor n'était pas de bonne foi. L'arrêt dit : « Vous êtes un illettré, fervent des méthodes spirites et à tout prendre on peut dire que vous êtes de bonne foi et êtes votre propre dupe ».
        Au point de vue du Droit, le défenseur constate que le droit de réponse ne correspond pas à l'article incriminé. Dans ce droit de réponse, Dor fait non seulement sa propre glorification, mais la glorification relative de la justice, qui, dans certains cas, arrive à appliquer le droit au fait.
        Ce droit de réponse cite en outre 5 ou 6 personnes étrangères au débat, Me Lebeau en tête, auquel Me Lefèvre dit : « Vous êtes en butte aux effusions du père Dor, ainsi que Me Morichar de Bruxelles et lorsque père Dor m'envoie un droit de réponse avec votre éloge dithyrambique, je ne puis insérer. Le droit de réponse qui reproduit l'article d'Alceste est rempli de fautes d'orthographe. Si nous l'avions inséré tel quel nous nous attirions d'Alceste un nouveau droit de réponse.
        Ensuite, pendant la guerre, le droit de réponse devait passer par la censure et ce n'était pas à nous à nous faire les domestiques de Dor pour soumettre sa lettre à la censure des occupants.
        La loi ne prévoit pas des dommages-intérêts. La non-insertion n'a pas causé préjudice au père Dor.
        Me Lefèvre termine en déposant des conclusions tendant à l'acquittement de Pestiaux.
        Dans une brève riposte, Me Lebeau soutient que Me Lefèvre est sorti de son droit en traitant son client d'escroc. Il insiste sur ce que l'arrêt de la Cour d'appel a acquitté père Dor et affirme que celui-ci est le frère du Christ.
        Le droit de réponse qui cite des tiers n'est pas injurieux, mais bien élogieux pour ceux. ci. Il y a donc lieu dans ce cas de conclure à son insertion.
        L'affaire est remise au 4 mars pour entendre l'avis du Procureur du Roi.

    Journal de Charleroi, 6 février 1920 (source : Belgicapress)


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  • Au Pays wallon (L'écho belge, 7 décembre 1917)

            Au Pays Wallon

        Le „Christ”, autrement dit le père Dor, prétendit avoir restitué à son accusatrice sa maison, son parquet, son chauffage central. Or, Mme Délisée dément la chose.
        „Il est exact, écrit-elle, que le Père Dor a reconnu à son accusatrice la propriété de sa maison. Quant au remboursement du chauffage central et du parquet, elle lui oppose le démenti le plus formel ; il s'est refusé à rien rembourser. ”

    L'Écho Belge, 7 décembre 1917


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  • A Charleroi (L'écho belge, 8 novembre 1917)

                   A Charleroi 

        Les Carolorégiens n'ont pas oublié le procès du père Dor, plus connu sous le surnom de Christ. Or, après des tribulations sans nombre, pour répondre à toutes les accusations dont il prétend être la patiente victime, le père Dor vient de restituer sa maison à la personne qui l'avait accusé avec le plus de violence. En outre, il a vendu pour 16.800 francs la petite propriété qu'il possédait à Roux, en versant l'excédent – soit 800 francs – à l'Ecole des Estropiés de Charleroi.
        Le Christ est généreux. Ce n'est pas pour moi, dit-il, que j'ai fait cette donation pour qu'on ne me traite plus de fripouille et d'escroc, mais pour mes adeptes qui souffraient de me voir ainsi malmené.

    L'Écho Belge, 8 novembre 1917


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  • Les tribulations d'un prophète (Le Vingtième Siècle, 14 juin 1917)(Belgicapress)

    Les tribulations d'un prophète

    LE « PÈRE DOR » EN COUR D'APPEL

        La Cour d'appel de Bruxelles vient de rendre son arrêt dans l'affaire du P. Dor, après d'interminables plaidoiries et plusieurs remises à huitaine. Car le prophète ne s'est pas enlevé au ciel ; (il n'avait pas de « Passier-schein » il ne s'est pas enveloppé d'un nuage ; (les Allemands les envoient au front, chargés de gaz asphyxiants). Il est venu, – non sans majesté – s'asseoir au banc des prévenus : il s'est, avec la même égalité d'âme, entendu tour à tour, porter aux nues des plaidoiries, trainer dans la boue des réquisitoires ou des réclamations de la partie civile.

    LES ANTI-DORISTES

        Me Bonnehill plaide pour Mme Delisée, qui se prétend victime de sa confiance en le « Père Dor ». Il s'obstine à considérer le « Messie » comme un paresseux, le dorisme comme une profitable industrie ; il n'hésite pas à comparer au mauvais larron celui qui se proclame le Christ.
        L'honorable organe de la Loi – M. le substitut Simons – fait bon marché des doctrines. Le dorisme n'étant pas un culte n'est pas couvert par la Constitution ; le Père Dor est un homme de génie – de ce génie qui, dans la fertile sottise humaine, découvre, exploite un filon nouveau. En vain, pris d'une soudaine humilité, il dénie à ses gestes toute majesté, toute vertu ; en vain, il rabaisse au modeste emploi de robe de chambre, la toge qui le drapait de ses plis. Il a voulu en imposer aux simples ; il leur a « soutiré » de l'argent, vendu des brochures ; le chauffage central et le parquet de Mme Delisée sont – si j'ose ainsi m'exprimer – les chevaux de bataille de l'accusation.

    LES DORISTES

        C'est leur faire peut-être beaucoup d'honneur que d'appeler ainsi les défenseurs du « Messie ». Me Lebeau se promène, avec aisance, parmi les plate-bandes des théologies. Il parle du boudhisme ; il évoque la figure de Jean Huss, brûlé jadis comme hérétique. Il proclame l'honnêteté, la bonne foi du P. Dor et revendique, pour sa doctrine, le respect que mérite toute croyance sincère.
        Dor a touché de l'argent : il n'en a jamais demandé ; il a le droit de vivre de l'autel qu'il dessert, l'eut-il bâti de ses mains. Somme toute, Me Lebeau dépeint le Père Dor comme un illuminé, convaincu de l'excellence des doctrines qu'il enseigne et tout dévoué au bonheur de l'humanité. Ces assertions ne vont pas sans soulever les protestations des avocats de la partie civile ; l'on parle, tour à tour, de la femme à barbe, de Mahomet, de l'ange Gabriel et d'un commerce de margarine où le Père Dor eût pu faire fortune. Il ne l'a pas voulu, ce qui prouve son désintéressement : il est prêt d'ailleurs, à rembourser à Mme Delisée et aux plaignants leurs offrandes, toutes volontaires.

    ETRE LE CHRIST OU NE PAS L'ETRE

        Maître Lebeau plaide avec une conviction qui émeut les Doristes de l'auditoire ; ils ne sont pas loin de le prendre pour un adepte. Me Lebeau ne s'offusque pas de ce que Dor se dise le Christ ; tout au plus, y aurait-il lieu de le soumettre à un examen mental. Après tout, les adeptes du Père Dor ont été moralement améliorés, sinon guéris de leurs maux physiques. Ce sont de braves gens, respectueux des lois et de ceux qui les appliquent. S'il y avait plus de Doristes, il faudrait moins de gendarmes et moins de magistrats.

    LE TOUR DE LA PARTIE CIVILE

        Maître Lebeau n'est pas tendre pour les ennemies du Père Dor. Elles, l'avoir aimé ? Manières ! elles ont voulu jouer un rôle dans la religion nouvelle, vivre auprès du Père, capter sa confiance, s'imposer à lui. Il n'admet pas davantage que le Messie les ait aimées ; il lui eût fallu, assure-t-il, « un rude courage ». Lui ! aimer ces vieilles femmes, ces véritables monstres de laideur.... J'en passe, et des meilleurs. Car la plaidoirie de Maître Lelong – c'est Maitre Lebeau, que je veux dire – rendrait, pour l'élasticité, des points à la ligne Hindenburg. Le président, le substitut, les avocats de la partie civile le conjurent de passer au déluge ; Maître Lebeau s'en tient à la genèse.... de l'affaire, et ne cesse de peindre le Paradis terrestre que Mme Delisée dota du chauffage central et d'un parquet flambant neuf.
        Il se résigne pourtant à en finir : il tresse des couronnes au front inspiré du Messie de Roux. Il exécute une dernière fanfare à la gloire du prophète. Pour un peu, il menacerait le tribunal et les plaignants des foudres vengeresses. Mais il se modère ; il n'exige même pas leur conversion au culte du « Perfectionnement moral ». Il lui suffit que justice soit rendue à son client.

    OU IL EST QUESTION DE....

        De quoi ne parle pas Maître Morichar, second défenseur du Messie ? De l'article 14 de la Constitution – monument invoqué dans le temple de Thémis comme en une forteresse ; des principes du dorisme ; de l'origine des cultes ; de Marconi ; d'Edison et d'aviation – le P. Dor étant accusé de vol – enfin, de la laideur – physique et morale – des plaignantes : elles accusent le P. Dor de les avoir trop aimées ; elles semblent plutôt regretter qu'il les ait dédaignées

    LE MESSIE A PARLE

        Et peut-être eût-il mieux fait de se taire. Le prudent silence qu'il gardait devant ses juges, tels gestes adroits, l'outrance même de son affirmation : « Je suis le Christ », lui conféraient quelque prestige. L'intimité le dépouille de son auréole. Un journaliste bruxellois a interrogé le Messie ; et le Messie fait figure de pauvre homme. Il a reçu quelques dons ; ne faut-il pas boire et manger ? Il est végétarien sans nul doute, il se contente d'œufs, de lard et de saindoux. Il glisse rapidement, et non sans embarras paraît-il, sur les effusions de ses fidèles suivantes Et il résume sa doctrine en ces mots : « Je recommande la pratique du bien. Je ne me permets de rien imposer ; je laisse chacun, même dans mon entourage immédiat, libre de vivre et d'agir à sa guise... »

    CONCLUSION QUI NE CONCLUT PAS

        La Cour d'Appel a statué. Elle ne retient contre le P. Dor que l'accusation d'exercice illégale de la médecine, et confirme, sur ce point, l'arrêt du tribunal de Charleroi. Le Messie est donc libre ; il peut continuer de travailler, en paix, au « perfectionnement moral de l'humanité ». Pourvu qu'il s'abstienne de prescrire du thé Chambard, des ingurgitations sucrées, des clystères salés, il peut prêcher la foi en sa personne et chanter les louanges du dorisme. Peut-être – car cette folle histoire ne va pas sans quelque mélancolie – peut-être est-il de bonne foi, et verra-t-il se presser, sous son geste emphatique, les pauvres gens en quête d'une croyance ou d'une consolation Je m'incline devant ces douleurs qui cherchent une espérance, et marchent vers la plus faible lueur entrevue dans la nuit. Mais le P. Dor n'enlève rien à mon scepticisme. Je me vois mal à ses pieds, dans la chambre banale où le dépeint son interviewer, parmi un bureau américain, un poêle émaillé, une plante d'ornement. Je me croirais égaré dans un décor de vaudeville...

                                                            Julien FLAMENT.

    Le Vingtième Siècle, 14 juin 1917 (source : Belgicapress)


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  • Père Dor - Cours d'appel (L'écho belge, 27 mai 1917)

        La Cour d'appel de Bruxelles a prononcé son jugement dans l'affaire du Christ. Le fameux père Dor était accusé d'avoir exercé illégalement la médecine. Il a été reconnu qu'il avait le droit de prêcher ses doctrines, mais non pas de passer de la théorie à la pratique dans l'art de vouloir guérir.
        La mauvaise foi n'est pas suffisamment démontrée en ce qui concerne les manœuvres frauduleuses qu'on lui reprochait. Les escroqueries articulées par les époux A. ne sont pas suffisamment démontrées, ni la plainte de Mme D. en captation d'héritage. La Cour condamne cependant le Christ à 100 florins d'amende pour exercice illégal de l'art de guérir ; met le premier jugement à néant en ce qui concerne les escroqueries ; confirme le premier jugement quant aux attentats à la pudeur de Mme D... ; met également à néant le premier jugement quant à la somme allouée à Mme D... (17,000 francs) ; et, finalement, confirme la condamnation à 500 francs de dommages intérêts envers la Société de médecine de l'arrondissement de Charleroi. Les frais des deux instances incombent à Mme D..., à l'Etat et au „Christ”.
        C'est un triomphe. Les adeptes du „Christ” lui font une ovation ainsi qu'à ses brillants avocats, Mes Morichar et Lebeau.

    L'Écho Belge, 27 mai 1917


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  • La Justice (La Région de Charleroi, 18 mai 1917)(Belgicapress)La Justice

        Une fois encore un jugement a donné lieu à des discussions, passionnées où les esprits simplistes décident de façon irréfutable des questions de droit les plus difficiles. Est-il nécessaire de dire que je veux faire allusion à l'épilogue du procès du Père Dor, tant commenté par nos concitoyens.
        Le public est porté à ne voir en toutes choses que partialité et injustice. Sans doute l'expérience a-t-elle formé ainsi sa compréhension de notre vie moderne mais il n'existe pas de règle sans exceptions et la probité, vertu pratiquée par une petite élite, conserve cependant ses prêtres fervents.
        Loin de moi l'idée de commenter et surtout d'approuver ou de désapprouver le verdict rendu ; je n'y vois qu'une occasion de parler de la Justice telle qu'elle est ou doit être rendue.
        L'on est prompt à soupçonner l'impartialité d'un magistrat et, s'il existe des magistrats corrompus, d'étendre à la généralité des cas particuliers. Or la première imperfection, la plus flagrante, la plus frappante, c'est dans la Loi qu'il faut la chercher. Nos lois, imprécises, sujettes à mille interprétations différentes ne permettent pas à deux hommes également loyaux d'évaluer également le même mal.
        La Loi marque tel acte de blanc ou de noir. Mais entre le blanc et le noir il existe toute une gamme de gris et dans ces tons il en est de si mal définis que la meilleure vue aurait grand'peine à assurer qu'ils se rapprochent plus du noir que du blanc ou réciproquement. Or les hommes ont une bien mauvaise vue et chacun de nous voit d'une façon différente de celle du voisin. En affirmant que cette teinte est trop sombre vous êtes aussi sincère que moi qui la déclare trop claire et tous deux nous sommes assurés d'être dans la note juste.
        Dès lors, pour une chose aussi délicate que l'application d'une loi, comment ne pourrait-il exister de jugements contradictoires ? Tel individu condamné en correctionnelle et en appel se voit, après la cassation du jugement, acquitté en dernier ressort. Chaque juge est persuadé cependant, en son âme et conscience, d'avoir judicieusement appliqué le code.
        Les uns ont vu mal, les autres bien. Et l'on frémit à cette idée qu'un pseudo coupable puisse être déféré devant une suite de magistrats voyant mal en ce cas.
        Cette réflexion enlève un peu du prestige dont nous avons auréolé la Justice et ses prêtres et nous montre cette déesse suprême, plus faillible que la moindre divinité de l'Olympe et souvent plus mal servie par les Ministres de son culte. Combien de désillusionnés sont sortis du temple de Thémis en murmurant, les larmes aux yeux : « Et pourtant, j'avais raison ! » Combien d'odieux malfaiteurs sont retournés la tête haute !
        Est-ce la négation de la Justice ? La guerre nous accoutumé à tant de négations et nous savons ce que valent les grands mots de bonté, fraternité, amour et respect du prochain, dont on avait grisé nos jeunes âmes, le meurtre et ses horreurs n'étant une faute chez l'individu que parce qu'il est un monopole d'Etat. Non, la Justice est toujours l'admirable vertu devant laquelle s'inclinent les mondes, mais combien intangible et insaisissable ! Elle est le rêve splendide et nous subissons la réalité.
        Qu'un escroc ait été assez habile pour se faire innocenter par ses juges, que des circonstances malheureuses aient fait condamner un honnête homme, je ne pourrais m'attarder à ces infimes détails et ce n'est pas dans son sanctuaire que j'applaudirai à l'application du Droit. Ceux qui ont suivi les méandres de ce labyrinthe en connaissent assez les détours pour me comprendre et m'approuver.
        La justice pure n'existe pas dans les verdicts humains, qui n'en sont qu'un pâle reflet. C'est dans les cours simples qu'il faut la chercher, c'est en soi qu'il faut l'honorer.
        Que l'homme se pétrisse une âme droite et loyale, qu'il agisse en toutes choses selon sa Conscience. C'est en elle qu'il trouvera le prix de ses bonnes actions et le plus réel châtiment de ses fautes. Et devant ce jugement, tout autre jugement semble vain et imparfait.

    La Région de Charleroi, 18 mai 1917 (source : Belgicapress)

        Cet article donnera lieu à une attaque en justice de la part du Père Dor contre le journal « La Région ».


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  • L'Affaire Dor - Arrêt de la cour d'appel (Le bruxellois, 17 mai 1917)L'AFFAIRE DOR
    ARRÊT DE LA COUR D'APPEL

        Voici donc enfin le grand jour pour le père Dor. On comprend à le voir entrer grave, recueilli, dans la salle d'audience des appels correctionnels, qu'il sent, malgré sa maîtrise soir soi-même, qu'il est à un tournant de son histoire.
        Tandis qu'on attend fébrilement l'entrée de la Cour, c'est naturellement de l'œuvre du père Dor qu'il est question dans tous les groupes, il n'y en a que pour lui, resté impassible. De nombreux avocats viennent curieusement examiner la physionomie de l'audience. Voici Mtre Woeste, très vert, très verveux. Il jette un long regard sur Dor qui semble lui aussi toiser cette haute personnalité. Dor va-t-il être présenté à l'éminence grise ? On pourrait le croire à voir certains gestes des avocats du prévenu.
        Dor semble maintenant absorbé par un entretien avec les journalistes.
        10 h. 10. L'huissier annonce la Cour.
        On liquide d'abord divers arrêts. A 10 h. 30, enfin, on appelle l'affaire Dor.
        M. le Président admoneste le public qui déjà manifeste son impatience. « Je ne tolérerai aucune manifestation ni pour ni contre l'inculpé et je demande de s'abstenir de toute approbation ou désapprobation dans cette affaire.
        S'il y a le moindre bruit, je préviens dès à présent le public qu'il sera expulsé. »
        M. Eeckman commence alors la lecture de l'arrêt extrêmement long qui n'est achevé qu'à 11 h. et constitue pour Dor un véritable triomphe.
        La seule prévention maintenue est l'exercice illégal de l'art de guérir pour lequel la condamnation reste de 100 florins plus 500 fr. de dommages et intérêts au profit de la Société de médecine de Charleroi.
        Pour ce qui concerne les escroqueries, la Cour déclare prescrits certains faits et ne s'en occupe pas autrement.
    Pour les faits Salms, Chartier et Delisée, qui avaient provoqué des réparations civiles globales d'une vingtaine de milliers de francs, la Cour estime qu'il n'y a eu aucune manœuvre frauduleuse dans le chef de Dor, car il n'a pas été démontré que celui-ci a été de mauvaise foi en se donnant comme guérisseur de toutes les maladies, le fait de la guérison de certaines maladies, ce qui s'explique d'ailleurs très naturellement par suggestion, est d'ailleurs établi.
        D'autre part, les dépositions contradictoires, tardives, des parties civiles sont des plus suspectes. La Cour trouve notamment très singulier que les affirmations d'hypnotisme par Mme Delisée n'aient pas été produites dans la plainte initiale, mais seulement en juin 1916.
        Les prétendues menaces à Chartier et à Delisée sont également très sujettes à caution.
        Quant aux préjudices subis par les parties civiles, la Cour estime que Dor a offert la restitution des objets prétendument escroqués, qu'il offre notamment une hypothèque en premier rang sur les immeubles de Roux. Que Dor a refusé un grand nombre de libéralités à lui offertes par ses adaptes, qu'il fit déchirer le testament rédigé en sa faveur par Mme Delisée.
        La Cour acquitte donc pour la prévention d'escroquerie et confirme le jugement d'acquittement du chef d'attentat aux mœurs.
        M. le Président, après la lecture du document judiciaire, explique à Dor brièvement l'arrêt. Dor s'incline respectueusement, balbutie un remerciement.
        La cause est entendue. Dor se retire triomphant. Ses adeptes l'attendent, mais Mtre Morichar a prévenu Dor qu'il fallait éviter tout bruit au palais. Il entraîne l'inculpé par l'escalier du Parquet, à la grande déception des adeptes qui ne savent pas où est passé leur dieu.
        On prépare d'ailleurs une fête grandiose pour cet après-midi à Uccle. Les bouquets sont commandés. On boira le vin d'honneur.

    Le Bruxellois, 17 mai 1917


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  • Père Dor en appel (La métropole d'Anvers, 16 mai 1917)

        Le Père Dor, plus connu sous le nom du “ Christ ”, plaide en appel contre les seize mois de prison et les huit cents francs d'amende que le tribunal correctionnel de Charleroi lui a généreusement octroyés ! La condamnation ne se bornait pas à cela. Le Père Dor était condamné aussi à payer 17.000 francs à Mme D., partie civile au procès et 500 francs à la Société de Médecine de Charleroi pour exercice illégal de la profession de médecin.
        La 8e Chambre devant laquelle le “Christ” a interjeté appel était présidée par M. Eeckman, assisté des conseillers Smits et Dassesse. M. Raphaël Simons occupait le siège du ministère public. Mes Morichar et Lucien Lebeau assistent encore le “ Père ”; Me Bonehill représente Mme D... et Me Gerard les médecins de l'arrondissement de Charleroi.

    La Métropole d'Anvers, 16 mai 1917


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  • Palais de Justice, Affaire Dor (Le bruxellois, 11 mai 1917)PALAIS DE JUSTICE
    Affaire Dor

        COUR D'APPEL DE BRUXELLES. — Audience du 9. — L'affaire Dor. — Mardi matin grand brouhaha au début de l'audience de la 8e chambre des appels correctionnel. Les intéressés n'ont pu être avisés que l'arrêt serait ajourné et tout le monde est au poste.
        Le père Dor, toujours calme et impassible, s'installe au banc des témoins en attendant l'ouverture de l'audience. Il ne bronche pas quand on dit que son sort restera encore huit jours en suspens.
        Dans la salle énormément de monde, de dames surtout, plusieurs sont venues de Roux, de Charleroi par le tain du matin. La nouvelle de la remise de l'arrêt circule aussitôt et est accueillie par certaines avec satisfaction. « On n'oserait condamner le père, pour sûr il sera acquitté, » D'autres s'indignent de ce nouveau retard. « N'est-ce pas trop déjà d'avoir fait attendre si longtemps au père sa réhabilitation. » « On aurait bien pu l'acquitter après les plaidoiries, car c'est plus qu'un innocent.... c'est un saint... un martyr... un dieu ! »
        A 10 h. 10 un coup de sonnette. L'huissier annonce : « La Cour ». Le silence devient émouvant.
        M. Eeckman fait appeler « Dor ; partie civile Delisée » ! Dor se présente accompagné de Mtre Lebeau. Mme Delisée ne paraît pas.
        M. le président : L'arrêt dans cette affaire est remis à huitaine, les dossiers ayant été déposes tardivement.
        Appelez l'affaire Leurquin.
        La foule suit Dor dans les couloirs et on lui prodigue les marques d'affectueux respect. Le père Dor est décidément la coqueluche de ces dames. Celles-ci se préparaient à d'enthousiastes ovations ; elles comptent que ce n'est que partie remise.

    Le Bruxellois, 11 mai 1917


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  • Le Père Dor fait appel (L'écho belge,  22 avril 1917)    Le Père Dor, plus connu sous le nom de Christ, plaide en appel contre les seize mois de prison et les huit cents francs d'amende que le tribunal correctionnel de Charleroi lui a généreusement octroyés ! La condamnation ne se bornait pas à cela. Le Père Dor était condamné aussi à payer 17.000 francs à Mme D., partie civile au procès, et 500 francs à La Société de Médecine de Charleroi pour exercice illégal de la profession de médecin. La 8e chambre, devant laquelle le Christ a interjeté appel, était présidée par M. Eeckman, assisté des conseillers Smits et Dassesse. M. Raphaël Simons occupait le siège du ministère public. Mes Morichar et Lucien Lebeau assistent encore le Père; Me Bonehill représente Mme D... et Me Gerard les médecins de l'arrondissement do Charleroi .

    L'Écho Belge, 22 avril 1917


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  • Un Messie devant la Cour d'Appel de Bruxelles (Le XXe siècle, 22 avril 1917)SPECTACLE DE SEMAINE SAINTE

    UN MESSIE
    devant la Cour d'Appel de Bruxelles

        Fidèle à la tradition — qui veut pour la fin du Carême des spectacles graves et des concerts spirituels, — la Cour d'appel de Bruxelles a commencé, le lundi saint, l'examen de l'affaire du Père Dor, dit le « Christ de Roux. » Nous en résumons, d'après les journaux bruxellois, le très authentique compte rendu.
        Le Père Dor est l'élève et le neveu du Père Antoine, dont Jemeppe-sur-Meuse devint le Sinaï ; c'est là que, du haut du terril, fut promulgué la loi de l'« Arbre de la Conscience » ; c'est là que, aux grands jours de l'Antoinisme, pèlerinaient des théories d'adeptes, les hommes en longue redingote et funèbre haut-de-forme, les femmes en voile de veuve.
        Le P. Dor est l'Elysée du cet Elie ; mais il ne fait pas à feu son oncle, et à sa tante qui continue « les affaires », une concurrence déloyale. Il s'est établi à Roux, dans le Borinage, et s'est voué « au bien » de ses semblables.

    LE MESSIE

        Le Père Dor est de haute taille, abondamment barbu et chevelu ; des fils d'argent se mêlent à sa noire crinières. II est prosaïquement vêtu d'une redingote et d'un pardessus, coiffé d'un feutre à larges bords. Sa femme l'accompagne, petite et toute de noir vêtue. Le couple prédestiné s'installe au banc des avocats et, fort de l'autorisation des défenseurs persiste à s'y prélasser. Le banc des accusés reste vide.
        Le Père Dor appelle d'un jugement prononcé contre lui à Charleroi le 17 décembre dernier. Le tribunal correctionnel l'a condamné à 100 florins d'amende pour exercice illégal de l'art de guérir ; à 200 francs d'amende, à 8 mois et 400 francs, à onze peines de huit jours, à un mois et 25 francs d'amende pour divers faits d'escroquerie. Il le condamnait en outre à 500 francs de dommages et intérêts en faveur de la Société de Médecins de Charleroi, et 17.000 francs en faveur de Mme Delisée, naguère fidèle à toute épreuve, aujourd'hui principale plaignante.

    LE « TEMPLE DE LA MORALE »

        Ainsi s'appelait le lieu où le Père Dor rendait ses oracles ; le temple de Roux avait, à Uccle, une succursale achalandée. L'enseignement du Messie borain n'avait, cependant, rien de bien original. Dans les dossiers de l'enquête, dans les déclarations de l'accusé ou des témoins, il est question, en termes vagues, d'Amour et de Justice, quelques témoins du beau sexe affirment qu'en ce qui les concerne, le P. Dor écrivait « amour » sans majuscule. Hâtons-nous d'ajouter que, sur ces faits, l'enquête n'a rien apporté de probant
        L'« Ecole de la Morale » prêchait surtout la foi au P. Dor. Pour guérir les malades qui recouraient à ses lumières, le « Messie » se contentait d'habitude de passes magnétiques, de regards lourds d'effluves. Plus prosaïquement, il lui arriva d'enlever à des hernieux leur bandage — non leur hernie, — de proscrire le lait du régime de petits enfants ; il alla jusqu'à prescrire du Thé Chambard, des lavements salés, des potions sucrées. Ce sont ces ordonnances que l'accusation considère comme exercice illégal de la médecine. Ces clystères et ces juleps nous semblent, d'ailleurs, n'avoir que des rapports assez éloignés avec la Justice, l'Amour et le « Temple de la Morale ».

    OU IL EST QUESTION DE TRONCS,
    D'ASSIETTES, DE BOUTONS
                ET DE LITTERATURE

        Le P. Dor ne réclamait, de ses adeptes, aucune rétribution. Dans la candeur de ses débuts, il s'était contenté d'appendre, aux colonnes du Temple, des troncs humblement solliciteurs. Aux gros sous des fidèles, des sceptiques — ou des malades que le Messie n'avait pas soulagés — mêlèrent des boutons de culottes. Le P. Dor dépendit les troncs et les remplaça par des assiettes, qu'il couvait d'un œil vigilant. Mais ces offrandes, volontaires n'étaient que la menue monnaie du Temple de la Morale.
       
    Une adepte du « Messie » versa, pour ses œuvres, une somme de cent francs, qui lui a d'ailleurs été restituée. Une autre fut guérie d'un asthme rebelle par le Père Dor, lequel se contenta pourtant de travailler à son perfectionnement moral. (De là à faire passer tous les asthmatiques pour des gens qui ont un fichu caractère, il n'y a qu'un pas.)
        Revenons à nos moutons, à ceux plutôt que tondit le P. Dor. L'asthmatique guérie forma une société, ouvrit une souscription pour, propager les œuvres du « Père ». Cette brochure au titre prometteur, l'Ere nouvelle, serait d'ailleurs une assez maladroite compilation, un « horrible mélange » où maint auteur aurait, avec peine, reconnu son bien.
        Mais tels adeptes — peut-être le P. Dor leur avait-il prodigué son fluide, son amour et sa justice — tels adeptes ne s'en tirèrent à si bon compte.

    PAQUET, CHAUFFAGE CENTRAL ET TESTAMENT

        Mme Delisée, qui plaide aujourd'hui contre le Messie, fut de ses plus fidèles croyantes. « O mon cher petit père, s'écriait-elle, comme je vous aime ! Si jamais il me mettait hors de chez lui, je crois que j'en mourrais ! »
        L'infaillible presciences du P. Dor prévit-elle ce décès ? Toujours est-il que Mme Delisée dota le « Temple de la Morale » d'un parquet neuf et du chauffage central. Elle acheta un lot considérable de brochures — dont coût, au total, vingt mille francs environ. Puis, elle rédigea, en faveur du Prophète, un testament en bonne et due forme ; elle habitait une maison qu'elle s'était fait bâtir en style dorique ? à l'ombre du « Temple de la Morale ».
        Hélas ! les yeux de Mme Delisée s'ouvrirent un beau jour, à des clartés qui n'étaient plus celles de la foi au Messie de Roux. Elle vit, elle sut, elle ne crut plus, elle était désabusée. Elle réclame aujourd'hui au P. Dor le remboursement de ses avances, le coût du parquet neuf et du chauffage central ; Le testament, elle l'a déchiré sur l'ordre exprès du Père, éclairé par la descente d'un Parquet, où les soins diligents de Mme Delisée n'avaient, cette fois, rien à voir.

    COUP DE THEATRE

         M. le conseiller Smits a terminé la lecture d'un interminable rapport ; des adeptes ont témoigné d'une foi inébranlée ; certains avocats ont fait, devant le tribunal, les gestes rituels, les passes, magnétiques que le P. Dor employait pour guérir ses malades ; M. Eeckman qui préside assisté des conseillers Dassesse et Smits, interroge l'accusé. Le Messie secoue sa longue chevelure, caresse sa barbe et répond, avec un savoureux accent « borègne ».
        Il n'a pas exercé l'art de guérir. Il est remonté à la cause morale des maux qui nous accablent, supprimant ainsi la source des maladies. Il n'a donné que des conseils ; ceux qui les suivirent s'en trouvèrent bien. Il a prêché l'énergie, la confiance ; ceux qui eurent la foi s'en retournèrent guéris. On l'appelait le Christ ? Pouvait-il empêcher cela ? II laissait faire ; et d'ailleurs...
        Le P. Dor se recueille ; il monte les degrés qui le séparent de la Cour, il étend la main : « Et d'ailleurs, je suis le Christ ; oui, je le suis, non pas le faux, mais le vrai ! »
        L'auditoire frémit ; mais le plafond ne s'effondre pas sur la tête du tribunal ; les murs demeurent impassibles. Le président ne s'émeut pas. Il prend acte de l'affirmation et termine l'interrogatoire. La parole est aux avocats des parties civiles.
        Plaidant pour la Société des Médecins de l'arrondissement de Charleroi, Me Gérard, dit que Dor, simple ouvrier ajusteur, ignorant et illettré, a représenté les médecins comme mus uniquement par l'esprit de lucre. Dans plusieurs cas, ses, prescriptions ont été nuisibles aux malades qui s'adressaient à lui. Sous prétexte de fluide, d'hygiène et de conseils moraux, il a porté préjudice à des médecins honorables ; plus que du dommage matériel, c'est du dommage moral que la Société de Médecine demande réparation.
        Me Bonnehill défend les intérêts de Mme Delisée. Il représenta le P. Dor comme un être cupide, comme un imposteur. Il qualifie l'enseignement de la Morale, de la Justice et de l'Amour de « sinistre et ridicule comédie ». Tout naturellement, il évoque le souvenir de Molière, qui prit parfois son bien dans les œuvres des autres. Car Me Bonnehill n'épargne même pas la littérature du P. Dor. Il fait, de ses œuvres prophétiques, des plagiats non seulement impudents, mais, malhabiles.

    *
    *  *

        L'affaire en est là ; le tribunal s'est ajourné. Le « Christ de Houx » a été invité à revenir devant la Cour d'appel, après les fêtes de Pâques. Nous conterons en son temps, la suite de ses aventures.
                                                     Julien FLAMENT

    Le XXe siècle, 22 avril 1917


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  • Au Palais - Le Procès du ''Christ'' (La Belgique, 17 avril 1917)AU PALAIS

    COUR D'APPEL DE BRUXELLES.

    LE PROCÈS DU « CHRIST »

    Audience de lundi.

        A 9 heures précises, exactement précises, l'audience commence et Me Lucien Lebeau de continuer.
        — Messieurs, dit-il, dans une affaire comme celle-ci, il ne faut, pas se perdre dans les détails, et je pense à l'art de guérir.
        Pas de visites, pas d'examen. Dor n'a qu'une vague capacité thaumaturgique ; il traite par la culture morale. Ce serait étendre le texte de la loi, d'après l'avocat, que d'incriminer le „Christ”.
        Y eut-il des passes magnétiques ? Non, Dor a un rayonnement fluidique, rien de plus ; d'ailleurs, il ferme les yeux :
        — Je réclame de nouveau, dit Me Lebeau, la nomination de médecins. Des juristes sont incompétents.
        Pas d'injections d'eau salée, et, pour ce qui est du hernieux, il y a une distinction à faire :
        — En réalité, Dor n'ordonne jamais, ne conseille jamais ..
        Dor enseigne une doctrine morale et religieuse : est-ce pratiquer l'art de guérir ?
        Me Lebeau discute le régime végétarien.
        — Le régime des Trappistes est exclusivement végétarien, pas de maladies d'estomac, Henri de Varigny l'affirme. Le régime végétarien est le régime par excellence pour la tuberculose.
        L'eau non bouillie ordonnée aux nourrissons, même pendant six mois : Dor n'a jamais prescrit ce régime, une formule maladroite disparaîtra de ses livres.
        Enfin, aucune plainte des parents.
        Me Bonehill. — Votre client est-il végétarien sincère et antialcoolique ?
        Me Lebeau.— Oui...
        Me Bonehill. — Voici une lettre d'un négociant de Bordeaux qui lui a vendu un fût de fine champagne...
        Me Morichar, éclatant. — Qui a bu cette fine champagne ? Voilà !
        En conclusion, Me Lebeau résume habilement tous les faits de cette cause célèbre :
        Enfin, enfin... Me Lebeau termine, se ralliant à l'opinion de l'avocat général :
        — Il est certain que M. Dor est au moins un demi-fou, un trois quarts de fou. Il a une idée fixe : mission à remplir. Il se croit le Messie du XXe siècle. Cette idée fixe est la source de sa force et celle de sa faiblesse.
        Mais Me Lebeau ne lâche pas Mme. D... ; celle-ci a fait une déclaration importante : elle a eu l'impression que M. Dor était un homme aux idées élevées.
        — Je vous propose, Messieurs, d'acquitté M. Dor sur la foi même de son adversaire la plus terrible.
        Me Lebeau a fini, bien fini…

    PLAIDOIRIE DE Me MORICHAR.

        Il est 10 heures et demie. Il y a foule. C'est au tour de Me Morichar, qui se bornera, dit-il en commençant, à épingler les arguments.
        — Cette affaire, Messieurs, a fait, depuis quinze jours, un pas immense. Vous ne connaissiez M. Dor que sous les injures savamment calculées dans les métaphores de Me Bonehill. A Charleroi, on l'avait représenté comme un vicieux, un violeur de vieilles femmes. Après la plaidoirie si vivante, si documentée, si savante, quoiqu'un peu longues, de Me Lebeau, vous serez convaincus qu'il est sincère.
        Me Morichar dépeint les doristes, montrés sous un aspect qui n'est pas le vrai :
        L'œuvre, les livres de Dor :
        — Nous avons placé au seuil de notre défense l'article 14 de la Constitution. Est-il encore debout, cet article, dans l'effroyable chaos qui s'est déchaîné sur le pauvre petit pays ? N'est-ce pas le moment d'invoquer cet article ? Pouvons-nous compter sur vous ?
        Me Morichar examine quelques libertés. L'article 14 s'applique à toutes les manifestations du culte.
        — Est-ce un culte sérieux ? questionne l'avocat général.
        — J'avais noté votre objection. J'y arrive. Il y a 15,000 doristes. Il faut un commencement à tout. Pourquoi ne seraient-ils pas 1,500.000 dans quelques années ? Mais Dor a dit' qu'il était le Christ réincarné : donc c'est un escroc ou un fou !
        La réincarnation ? Des savants illustres y croient.
        — Pourquoi n'existerait-il point, dans le domaine psychique comme dans le domaine physique, des puissances encore inconnues ?
        Télégraphie sans fil, aviation, navigation sous-marine :
        — Chacun, un jour, aura peut-être son petit avion ou son petit sous-marin. Un précurseur de M. Raphaël Situons en aura condamné les inventeurs !
        Les plaintes émanent de doristes désabusés „qui ont formé contre Dor une ligue de chantage”. Mme D... fut prise d'un amour ardent pour le Père Dor. Les Ch... sont bouffis d'orgueil et de prétentions.
        D'après Me Morichar, si Mme D... a menti pour les attentats, elle a menti aussi pour les escroqueries. Les attentats ? Inexistants.
        Me Morichar plaide avec chaleur, avec force, mettant, dans l'exposé de certains faits, une ironie incomparable, un humour extraordinaire. Il a des demi-teintes et des éclats savamment gradués.
        — Vous jetez, Monsieur l'avocat général Mme D... par dessus bord... Gardez-la ! Il y a tout un complot. S'ils mentent pour les attentats, ils mentent pour les autres faits. Si vous l'acquittez sur le chef d’attentats, vous acquitterez le Père Dor, Messieurs, sur les autres chefs... J'ai dit...
        Le président. — La Cour rendra son jugement le 9 mai. L'audience est levée.
        Il est 11 heures et demie. Le prétoire est comble. Impassible, comme à Charleroi quand des énergumènes l'insultaient, le bafouaient, le crucifiaient, le „Christ” sort du prétoire, entouré d'un grand nombre de doristes, surtout de femmes, avec, sur le visage une sérénité extraordinaire.
        Quelle énigme !

                                    Pierre GRIMBERGHS

    La Belgique, 17 avril 1917


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  •  Palais de Justice, Le Procès Dor (Le bruxellois, 17 avril 1917)PALAIS DE JUSTICE
    COUR D'APPEL DE BRUXELLES
    Le Procès Dor
    (Suite.)
    Audience du lundi 16 avril.

        L'audience de ce lundi matin est annoncée comme irrévocablement la dernière des débats d'appel, aussi les curieux sont-ils plus nombreux que jamais. C'est une dernière occasion de voir le « Christ » réincarné ; ceux qui ne l'ont jamais vu, le contemplent avec un curieux scepticisme ; ceux qui le connaissent, l'accompagnent de leurs vœux de triomphe s'ils sont parmi ses adeptes, de toutes leurs-passions mauvaises s'ils se sont rangés parmi ses adversaires. Dor, lui, conserve une placidité déroutante. Son entrée dans le prétoire ne manque jamais de souveraine grandeur. Ce n'est pas vers le banc d'infamie qu'il se dirige, il va à sa place comme à une chaire de vérité ou à une tribune où rien d'hostile ne l'attend. Il entre par la porte des témoins, salue en souriant longuement ses adeptes fidèles rangés au premier banc. Il a un regard discret pour le gros du public, s'incline à gauche vers les invités de marque, a un coup d'œil discret et plus renfermé pour les journalistes, évite le banc de la partie civile et vient enfin s'entretenir avec ses avocats. Les pontifes de l'Eglise romaine, les princes du Vatican en camail et en robe cramoisie n'ont pas plus de solennité et de lente majesté, et ce qui ajoute à cette entrée peu banale, c'est qu'elle semble sans aucun apprêt théâtral. A son banc. Dor conserve souvent une attitude détachée, parfois il feuillette un livre, semble s'absorber en lui-même, souvent cependant il semble s'inquiéter d'un mot, d'une omission de ses avocats. Il se retourne alors, insiste doucement mais fermement sur le détail, sur tel témoignage. Il s'agit de ne rien laisser à l'ombre, d'éplucher jusqu'à la dernière ligne du dossier. Si les débats se sont prolongés au delà de toute prévision, si la plaidoirie de Mtre Lebeau a paru longue, a impatienté sinon la Cour, du moins le ministère public, c'est surtout, semble-t-il, le fait de Dor qui lui, n'en avait jamais assez et semblait conjurer son défenseur de fouiller les pièces de la procédure jusqu'au moindre détail. Il reste à parler ce matin de deux dernières préventions reprochées à Dor : l'exercice illégal de l'art de guérir et les attentats à la pudeur.

    Les dernières plaidoiries.

        Mtre Lebeau reprend sa plaidoirie à 9 heures. Il revient sur la question de la propriété de la maison. Cette maison a été construite par Mme Delisée et lui appartient. Elle-même en a disposé en faveur d'une de ses amies, sans consulter M. Dor. On comprend mal dès lors sa constitution de partie civile. Les autres réclamations ne sont pas plus justifiées et le gain fait sur les brochures est retenu par M. Dor pour régler la pension de Mme Delisée chez lui. Tout compte fait, dit l'avocat, M. Dor est en déficit vis-à-vis de Mme Delisée.
        Mtre Lebeau examine, d'après les Pandectes et la jurisprudence, ce qu'il faut entendre par l'art de guérir. Il faut un examen personnel du patient ; il faut l'ausculter. Est-ce cela que fait Dor ? Non ; à tous il conseille indistinctement l'amélioration morale. Il faut se guérir de ses défauts, de ses vices ; le reste viendra par surcroît. Il ne se donne pas comme guérisseur des corps, il ne se proclame que le médecin de l'âme. Dor ne connaît ni ne pratique le magnétisme. Il se défend de toutes passes, de toute pratique de ce genre. Dans plusieurs passages de ses livres, il dit expressément qu'il ne connaît absolument rien en fait de médecine. En général, la justice est très large vis-à-vis des guérisseurs. Dès que la santé publique n'est pas en danger, on laisse faire. C'est notamment ce que consacre un arrêt de la Cour de Gand du 15 juin 1852. II s'agissait d'un homme du même genre que Dor, qui imposait les mains et obtenait des guérisons. Ce guérisseur acceptait l'argent qu'on lui offrait. Il a été acquitté.
        Mtre Lebeau examine la question des passes magnétiques. Rien de semblable ici. Si cependant la Cour avait des doutes, des médecins seuls pourraient éclairer la Cour sur la nature des pratiques de Dor. On reproche à Dor quelques petits faits précis. Mme Beauvois souffrait d'un cancer ; elle est morte d'inanition, dit la partie civile, le Père lui ayant ordonné de l'eau sucrée. Il est à noter que cette personne était soignée par un médecin, qu'elle n'a pas été personnellement visitée par le prévenu. Le mari et la fille Beauvois ont manifesté une grande hostilité à Dor. N'était-ce pas à eux à obéir aux prescriptions des médecins et leur témoignage n'est-il pas plus que suspect lorsqu'ils viennent dire que Dor aurait prescrit des lavements à l'eau salée ? Ordonner un remède précis, est la négation même du système de M. Dor. Ce qu'on lui reproche c'est un procédé ultra-simpliste du prévenu. On dit qu'il aurait recommandé du thé Chambard ; c'est faux encore, et on n'a parlé de ce thé Chambard qu'après la constitution du complot Delisée-Chartier. Richard était un vieux bonhomme qui avait été employé chez Dor, puis congédié. Richard avait une hernie et en 1909 il enleva son bandage de son plein gré et tout alla bien. Il eut dans la suite me seconde hernie, pour laquelle il est allé consulter M. Dor. Mais il est faux de dire que Dor ait conseillé à personne d'enlever un bandage. Richard dit d'ailleurs explicitement : « Dor ne m'a jamais soulagé et cependant j'ai en son pouvoir une confiance aveugle. » Vous avez entendu ici même une hernieuse qui a proclamé qu'elle avait été guérie par Dor, mais jamais, a dit ce témoin, le prévenu ne m'a engagé à abandonner mon bandage.

                                                                                         (À suivre.)

    Le Bruxellois, 17 avril 1917


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  • Le Père Dor parle au ''Bruxellois'' / Au Palais (Le bruxellois, 14 avril 1917)LE PERE DOR
    parle au “Bruxellois„

        Ce qu'il pense et ce qu'il dit dans l'intimité.

        Sur la lisière de Saint-Job, dans un endroit pittoresquement écarté, rue du Moulin, 234, ou pour mieux dire « Drève », — car c'en est une dans toute l'acception du mot, — se dresse une modeste maison basse, construite plutôt en profondeur qu'en hauteur, et dont l'architecture un peu spéciale frappe tout de suite le regard. Sur une sorte de porte cochère, toute pimpante de fraîche peinture, se détache, à hauteur d'homme, une enseigne, qui porte en belles lettres bien lisibles : « Ecole Morale » avec, en dessous, la mention : Le Père reçoit le jeudi de 7 à 2 heures. D'autres indications de jours de la semaine sont supprimées au moyen d'une simple bande de papier blanc collée dessus...
        C'est là, — dans son sanctuaire, — que le « Père » nous reçoit, — le « Père » tout court, car son pontificat ne semble pas trop volontiers s'encombrer d'une désignation familiale plus précise. On longe le bâtiment dans toute sa longueur, pour pénétrer, dans le fond, sur la gauche, dans une salle, qui a plus d'un prétoire de justice de paix, que d'un temple ou d'une salle d'école. De nombreux bancs sans dossiers, simples, mais confortables, s'alignent là. Dans le fond, au centre, en plein mur, se détache une photo au charbon, presque grandeur nature, représentant le « Père » Dor qui, d'un geste accueillant et protecteur encourage une femme éplorée, qui se traîne, suppliante, à ses pieds. Cela rappelle un peu, — oh ! très vaguement, — le fameux tableau figurant le Christ accueillant d'un geste plein de mansuétude et d'indulgence, Madeleine repentie, se prosternant devant lui... En face de la petite porte donnant accès dans la salle de réunions, dans un coin, se dresse un petit pupitre devant lequel trône une brave dame, dans laquelle, du premier coup d'œil, on reconnaît une fervente adepte. Elle est préposée à la vente des « ouvrages » du Père, dont le prix, — 2 fr. 50 le volume — est affiché bien visiblement sur les murs.
        On nous annonce au Père Dor qui vient au devant de nous et, comme il y a là deux dames venues pour le consulter, nous dit, chose toute naturelle : — Les dames d'abord, n'est-ce pas, Monsieur ?...
        On est talon-rouge dans le temple du Père !..
        Mais cela ne semble pas traîner chez lui. C'est en cinq sec que les visiteurs sont expédiés. Ils ne font en quelque sorte qu'entrer et sortir, dans une petite pièce meublée uniquement d'un bureau américain à tambour en chêne vernis, très modern-style, d'un petit poêle fantaisie et d'une plante d'ornement.
        Pas de chaises... C'est un ustensile mobilier superflu aux yeux du « Père », car il pourrait inciter aux trop longues stations dans son « salon » de réception... Or, si jamais le précepte bureaucratique « Soyez bref ! », trouve son application, c'est bien chez le « Père ».
        Pour « Le Bruxellois » le Père Dor veut bien faire une exception. Il prolonge l'entretien pendant une bonne heure et, dame ! force lui est bien d'aller chercher deux sièges...
        — C'est la première fois depuis longtemps, que des chaises entrent ici ! observe-t-il en souriant. Toutes mes réceptions se font « debout ».
        D'abord extrêmement réservé, le « Père », ayant sans doute l'intuition qu'aucun fluide hostile n'émane de nous ne tarde pas à se livrer tout entier, et, en une aimable causerie, il nous expose tout au long son histoire, d'un bout à l'autre. On la connaît suffisamment par les comptes rendus des débats du procès de Charleroi et par ce qui s'est dit jusqu'ici à son sujet dans le prétoire de la 3e Chambre des Appels correctionnels de Bruxelles. Inutile donc d'y revenir.
        Ce qui était plus intéressant pour l'instant, à la veille de la reprise des débats et du jugement de la Cour, c'était de fixer la mentalité présente du « Christ » de Roux et de recueillir ses pensées intimes.
        Le « Père », dont le visage, au cours de la conversation se transforme, se rajeunit en quelque sorte, reflétant une parfaite sérénité d'âme, se laisse doucement aller aux confidences. Sa voix est égale, dégagée de toute passion, même fugitive ; il n'y a que dans ses yeux bleus qui s'allument par moments une flamme de jeunesse, très vive, et c'est cette flamme là qui, peut-être, est pour beaucoup, dans l'influence que le « Père » exerce dans certains milieux, et surtout sur l'élément féminin. (Se rappeler le moine Raspoutine et son influence sur les grandes dames russes.).
        Le « Père » affirme surtout et par dessus tout son « désintéressement » et il cite, à l'appui de ses affirmations, de nombreux faits qui, selon lui le prouvent irréfutablement.
        — Mais, faisons-nous observer, le public, non sans quelque raison, se demande comment se concilie ce « désintéressement » avec les quêtes, la présence d'un tronc, dans votre salle de réunion, et la vente de vos brochures.
        — Mon Dieu, Monsieur, nous réplique le « Père », il faut bien récupérer ses frais ; il faut bien vivre aussi... Et comment ferais-je pour manger ?
        La vie est très chère... J'ai des frais généraux et les impressions me coûtent ; il y a la typographie et le papier... Je cherche à récupérer, non à gagner.
    Et puis, mon tronc, si j'étais intéressé, je ne l'aurais pas placé dans la salle de réunion, en une place où personne ne voit ce qui est donné, mais bien ici même, sous mes yeux, dans la petite pièce où nous sommes... D'ailleurs, j'ai fait placer un avis au-dessus de ce tronc et il est explicite, il me semble... (Cet avis, dont nous avons pris copie, en prenant congé du Père, est conçu dans les termes suivants) :
                          AVIS TRES IMPORTANT
        LE PERE prévient que toute personne qui déposerait (sic) dans le tronc, dans le but d'obtenir satisfaction à une demande quelconque, commet par cet acte une infraction à la loi du désintéressement ; c'est en un mot : Douter du Père que de croire qu'avec de l'argent on pourrait acheter soit sa guéri son, soit la chance, etc., etc. (sic).
        Sur le trône même qui est de dimensions respectables, figure la mention : « Pour les frais généraux de l'Ecole ».
        — Mais, faisons-nous remarquer, le public sceptique peut fort bien croire que ce tronc n'est là que pour la façade et que vous pouvez recevoir, de la main à la main, et « entre quatz'yeux », comme on dit vulgairement, les offrandes les plus diverses et plus ou moins importantes ?... Avec un sourire désabusé le Père réfute l'argument par ces simples mots ;
        — Alors, à quoi bon ce tronc ?...
        Au fait, rien n'empêche le « Père » de se passer de ce tronc, qu'il n'a d'ailleurs installé que depuis le mois de juin 1916 à Roux et ensuite, en octobre de la même année, à St-Job, lors de son installation dans son nouveau « Temple ».
        — Je suis venu ici pour ma santé, nous dit-il. Je n'aurais plus eu longtemps à vivre si j'étais resté là-bas... Ici, au moins, je respire le grand air, je puis me promener en plein bois... Ça me fait du bien... J'exècre la ville et je n'y vais que lorsque j'y suis forcé...
        — Comme maintenant, M. Dor ? insinuons-nous.
        Le « Père » sourit, avec le même sourire désabusé.
        — Voyez-vous, ce qui me chagrine, ce qui me fait de la peine, c'est que la plupart des gens me critiquent et me jugent sans absolument rien connaître, ni de ma personne, ni de mes principes, ni de mes préceptes. Je recommande le bien, mais je n'en impose pas la pratique. J'en fais ressortir la nécessité, mais je ne cherche pas à forcer les gens à agir contre leur naturel. Il en est ainsi au point de vie moral comme au point de vue matériel. Tenez, ainsi moi qui suis végétarien convaincu et fervent, qui mange tout au plus quelques œufs, un peu de saindoux sur le pain et quelques rares tranches de lard, — (hé ! hé ! cher « Père », le saindoux et le lard, pour un végétarien, cela donne à réfléchir !) — j'ai deux fils, l'un de 20 ans, qui termine ses études d'électricien, à Charleroi, et l'autre de 16 ans, qui habite avec moi à Saint-Job, qui est très intelligent, mais qui n'aime pas du tout l'étude, ces deux fils mangent, eux, de la viande, et « goulûment » (sic) même, lorsqu'ils en ont l'occasion. Et je ne leur dis rien ; je ne leur impose pas mes principes végétariens... Il ne faut jamais forcer quelqu'un à faire quelque chose qui ne lui dit pas. C'est pourquoi je n'oblige pas mon plus jeune fils à étudier, puisque l'étude lui répugne. Il n'a qu'à chercher sa voie... Je ne force jamais à rien et ceux qui viennent à moi, c'est qu'ils le veulent bien...
        — Autrement dit, Monsieur Dor, vous prêchez en quelque sorte à des convaincus ; vous enfoncez, comme l'on dit, des « portes ouvertes » ?..
        Sans répondre directement à cette question, — et « qui ne dit mot consent » dit le proverbe, — le « Père » continue :
        — Je ne me suis jamais posé, en guérisseur... Si j'ai opéré des guérisons, c'est malgré moi... Et à ce point de vue là seul, la justice peut m'atteindre, car il est indéniable que j'ai opéré des guérisons. Mais est-ce là un bien grand crime ?.. Beaucoup de personnes, beaucoup, qui étaient ou qui se disaient souffrantes, sont venues à moi. Elles m'ont touché, elles ont embrassé mes pieds, mes genoux, — eh bien, c'est du fanatisme, du fanatisme pur... Et si elles se sont trouvées soulagées, comme elles l'ont proclamés, c'est encore sous l'effet de ce fanatisme et de la SUGGESTION qui en découle...
        Je vois cela à Roux, où je me rends une fois chaque semaine et où je reçois, dans une seule tournée 1,500 visiteurs... Et à ce propos, permettez-moi de faire ressortir que, si j'étais l'homme intéressé qu'on veut voir en moi, si j'en tirais un profit, eh bien ! je ne me contenterais pas d'aller une fois à Roux, j'irais deux et même trois fois par semaine et cela me ferait chaque fois 1,500 « clients » (sic) de plus !...
        Après avoir effleuré la question des « escroqueries » reprochées au Père Dor, — matière qu'il nous est impossible d'apprécier ni de juger actuellement, la justice étant saisie des faits et les avocats du « Père » étant là pour prendre sa défense, — nous abordons la question « féminine ».
        C'est là un sujet que le « Père » n'aime pas trop à aborder, un terrain glissant sur lequel il semble ne s'engager qu'avec hésitation. Nous respectons ses scrupules.
        — Voyez-vous, nous dit-il, il est de ces choses que l'on ne PEUT pas dire. Les femmes sont d'un caractère qu'il est souvent impossible de définir... Je sais... Mme Delisée, Mme Chartier... Que voulez-vous, si je devais dire ce qu'il en est réellement, je trahirais le secret d'une confession, — (le « Père » allait peut-être dire : d'un aveu). Non, je ne puis pas, je ne puis pas !... Il est de ces questions d'amour-propres froissés, de dépits, qu'il vaut mieux ne pas mettre sur le tapis... Ah ! si l'on savait, si I'on savait!... Mais je ne dirai rien à ce sujet, on me fait assez dite de choses inexistantes, on place dans ma bouche assez de réflexions que je n'ai pas faites, et ce dans des « interviews » qui n'ont jamais eu lieu, comme par exemple celui tout récent d'un journal illustré, « Le Temps Présent », que je me tiens sur mes gardes. Cela me décourage de parler...
        Sur une question précise relative à l'opinion du « Père » en ce qui concerne les relations sexuelles, il nous expose ainsi sa théorie :
        — J'estime que c'est une parfaite utopie que de vouloir réunir les deux sexes, lorsqu'il s'agit d'enfants et de jeunes gens, dans une promiscuité complète, en tablant sur une réserve de leur part ou en escomptant la possibilité de voir l'instinct ne pas s'éveiller... C'est une chose naturelle ; pour beaucoup, le rapprochement sexuel est un besoin, et en ce qui me concerne, je suis loin de le condamner, de le réprouver. Je n'ai aucune raison de te désapprouver, ni aucune raison de le recommander, et j'estime qu'il faut laisser, dans cet ordre d'idées chacun libre d'agir selon ses inclinations, ses dispositions, en un mot selon son instinct...
        Après quelques brefs échanges de vues sur les diverses croyances, le « Père », que de nombreux fidèles des deux sexes attendent déjà dans la salle, ajoute, en matière de conclusion :
        — Voyez-vous, on ne peut, on ne doit pas me condamner, pour autre chose que pour une légère infraction à la loi sur l'exercice illégal de l'art de guérir. Mais c'est là peu de chose. Si l'on me condamne tout de même, eh bien, que voulez-vous, j'irai en prison avec la même placidité que celle que vous me voyez en ce moment... Mais alors, il viendra un jour, tôt ou tard, soit de mon vivant, soit après ma mort, où l'on reconnaîtra que j'aurai été victime d'une grande injustice !... »
        Sur ces mots, nous prenons congé du Père et, en nous éloignant nous entrevoyons, dans le modeste logis du « Christ », la silhouette fort affairée au nettoyage, de sa « compagne », dont il avait vanté à plusieurs reprises, au cours de notre conversation, les grands mérites de « ménagère modèle » !

                                      Robert Fleurus.

     

    PALAIS DE JUSTICE
    COUR D'APPEL DE BRUXELLES

    Le Procès Dor 
    (Suite.)

    Audience de l'après-midi.

        L'audience est reprise à 3 h. ½.
        Ne parlons pas de blasphème. Le Christ pardonne à Dor. (Rires.)
        Père Dor, le Christ, serait un homme comme un autre dont la morale était excellente, mais avait pourtant quelques imperfections. Quoi de singulier dès lors que Dor s'imagine faire mieux. Il a une conviction comme d'autres illuminés en ont eu. La sincérité est indiscutable. Il y a une autre hypothèse que l'escroquerie, que la folie ; il y a la chose étrange commandée par le cœur et l'esprit qui font de lui un illuminé.
        La Cour doutera certainement et dans le doute l'acquittement s'impose.
        Mtre Lebeau. — Depuis la levée de l'audience, un mot de M. l'avocat-général me trotte en tête. N'y a-t-il pas lieu de soumettre mon client à un examen mental ? Le fait de se dire le Christ, est-ce de la folie ? Oui ! c'est de la folie. Mais combien d'actes chez certains hommes ne sont pas des actes de folie ? Celui qui recherche l'argent, la gloire politique, n'est-il pas un fou ? Oui, à certains égards, Dor poursuit une chimère.
        Mtre Simons. — La question est de savoir s'il a la responsabilité de ses actes.
        Mtre Lebeau. — M. Dor est un fou en ce sens qu'il a un idéal énorme, mais cela l'empêche-t-il de poser des actes bien coordonnés ?
        Mtre Morichar. — Si même il est fou, il n'est assurément pas un escroc.
        Mtre Lebeau. — On a retenu comme manœuvre frauduleuse, les guérisons à distance. Il ne guérit d'aucune façon ; il fait que le malade se guérisse lui-même. L'épouse Ducort affirme qu'un jour étant venue trouver Dor, celui-ci lui dit : Retournez chez vous, votre mari va mieux. Et le fait fut reconnu exact. C'est un fait de ta télépathie.
        La communication à longue distance, dit l'illustre Flammarion, existe aussi certainement que les courants électriques. Si la télépathie existe, quelle impossibilité au fait rapporté par le témoin ? Il ne pourrait y avoir manœuvre frauduleuse que si Dor exagérait la valeur de ces phénomènes étrangers et s'il en profitait.
        Dans la question du spiritisme, il croit, dit-il, à ces phénomènes, mais il déconseille de s'embarquer dans le spiritisme.
        Voilà la preuve de son honnêteté intellectuelle. Dirigez-vous vers le perfectionnement individuel : c'est la chose essentielle.
        Je suis profondément convaincu de la bonne foi de mon client. J'espère vous avoir communiqué ma conviction, tout au moins un doute sur sa mauvaise foi.
        Supposez enfin, — je le suppose un instant — que Dor ne soit pas de bonne foi. Est-il pour cela un escroc ? Non encore, car en faisant remettre cas sommes de 10 centimes à 10 francs, il ne faisait que se rémunérer d'un travail écrasant.
        Le Tribunal de Charleroi a reconnu que les adeptes de Dor ont été moralement améliorés. Eh bien ! l'intérêt social bien compris réclame de vous l'acquittement.
        S'il y avait plus de Doristes, le Parquet aurait moins de besogne. Ce sont de fort braves gens inspirés de bonnes idées qu'ils ont été chercher chez le Père.
        Il n'y eut pas eu de poursuites sans les plaintes très précises des Chartier et Delisée. Ces prétendues victimes sont des Doristes désabusés. Ils ont fait l'un et l'autre au Père des cadeaux.
        Il ne s'agit pas d'escroquerie d'argent, mais bien d'objets déterminés : un parquet, un chauffage central, tous objets bien encombrants et qui perdent au moins la moitié de leur valeur si les donateurs veulent les reprendre.
        De plus, Dor reconnaît tout dans les termes où il le reconnaît aujourd'hui. Enfin, il offre la restitution.
        Mtre Bonnehil. — Depuis quand ?
        Mtre Lebeau. — Depuis toujours.
        Mtre Bonnehil. — Des débris.
        Mtre Lebeau. — Relisez ma lettre. Quant aux objets incorporés dans l'immeuble, il a dit : « Reprenez votre chauffage, votre parquet. Si vous préférez, nous vous tiendrons compte par une hypothèque de toute plus-value. Il ne peut y avoir plus, car il n'y a pas d'argent. Quant à la maison, vous en êtes propriétaires ; régularisons l'acte et passons chez le notaire. »
        Et quels sont les plaignants ? Il y a d'abord les Chartier. Mme Chartier était malade ; elle fut guérie par le Père. Elle souffrait de suralimentation ; le végétarisme l'a guérie. (Rires.) De là une immense reconnaissance qui se manifesta de diverses manières. Notamment par le discours que voici. (Mtre Lebeau donne lecture du discours.)
        M. le conseiller-rapporteur Smits. — Est-ce Chartier qui a écrit cela ? On en douterait en comparant ce document avec d'autres pièces du dossier.
        Mtre Lebeau. — C'est lui qui a écrit ; c'est son écriture.
        Mtre Bonnehil. — Un charcutier-poête, alors ! (Rires.)
        M. Smits. — Chartier ne dit-il pas quelque part que c'est Dor qui a fait ce discours ?
        Mtre Lebeau. — C'est impossible. Il y a là des détails que nul autre que les Chartier ne pouvaient retracer. M. Dor, qui avait d'abord accueilli les Chartier avec faveur, a constaté que Mme Chartier était bavarde, indiscrète, se permettant même de donner des conseils médicaux. Il y a eu des froissements et la coalition Delisée-Chartier a abouti à toute la campagne de calomnies contre laquelle nous nous débattons.
        Chartier se plaint d'avoir livré du charbon, d'avoir fait fabriquer des casiers, d'avoir dû distribuer des brochures du Père, et cela sous la menace d'épreuves terribles. Dor l'aurait même menacé d'apoplexie. Chartier et Delisée se plaignent d'avoir été hypnotisés.
        Mtre Simons. — Il s'agit peut-être d'une simple suggestion.
        Mtre Lebeau. — Je crois qu'ils ont prétendu parler de véritable hypnotisme. Ils se plaignent l'un et l'autre de manœuvres d'application de la main sur la tête, sur la colonne vertébrale.
        Mme Chartier se plaint que Dor a frotté sa figure barbue contre la sienne. Si le Père a fait cette action, il a dû avoir un rude courage. Maintenant viennent les imputations infâmes : il faut forcer les imputations par des propos vraiment scandaleux. Et la fille vient et se plaint d'attouchements impurs et la mère dit : « Retournez-y, c'est pour votre avancement ! » (Rires.) Comme c'est naturel ! Surtout quand on a affaire à une vieille femme comme Mme Delisée et que la fille n'est rien moins qu'un véritable monstre de laideur. (Rires.)
        Mtre Bonnehil. — Vous n'êtes pas galant !
        Mtre Lebeau. — Ce n'est pas le lieu de l'être. Quand on est comme nous en but à des accusations calomnieuses, on se défend en disant la vérité, toute brutale qu'elle soit. Vous avez été sali, pillé ? Mais alors, pourquoi retourner à l'école morale ?
        Mtre Morichar. — Les Chartier n'ont pas osé se constituer partie civile.
        Mtre Bonnehil. — Ils sont généreux.
        Mtre Morichar. — Non pas ! Prudents.
        Mtre Lebeau rapporte les griefs des Chartier et ceux de Salms.
        Mire Bonnehil. — Mme Salms est la sœur de Mme Chartier.
        Mtre Lebeau. — Cela ne l'empêche pas de mentir. (Rires.) — L'avocat parle aussi d'une certaine demoiselle M....qu'il traite de « déshonneur des trottoirs de Charleroi ».
        Mtre Bonnehil proteste violemment.
        Une vive altercation se produit.
        M. le président rappelle à l'ordre et demande à Mtre Lebeau de passer à un autre sujet.
        Si la Cour avait le moindre doute au sujet de ce témoin, rien qu'à le voir, sa conviction serait vite faite.
        Mme Delisée était une inconnue pour Dor ; c'était une spirite ; elle vivait alors à Bruxelles, où elle était divorcée.
        Aussitôt qu'elle fait la connaissance du Père Dor, elle s'enthousiasme pour lui et de son plein gré lui demande de venir habiter Roux, où elle compte jouer un rôle et s'assurer une heureuse vieillesse. Elle avait eu un passé orageux et rêvait dans le Dorisme un calme et une félicité inconnus. Elle a offert ses services au Père, qui accepta qu'elle distribuât les tickets.
        Mme Delisée a dit au juge d'instruction et à l'audience de Charleroi, qu'elle était hypnotisée par Dor et qu'elle était incapable d'agir et de penser par elle-même. C'est une manœuvre grossière de Mme Delisée, et elle savait fort bien ce qu'elle faisait et ce qu'elle donnait ; elle était très fière de tenir une place et un rôle importants dans cette nouvelle Eglise. Elle eût humblement tenu son rôle. Mais quand le Père décida de s'installer à Uccle, Mme Delisée ne fut pas conviée à le suivre à cause de certaines difficultés qu'elle avait soulevées entre M. Dor et son épouse.
        Mme Delisée en fut cruellement dépitée. Elle refusa l'arrangement du Père, qui lui proposa de vivre hors du ménage, dans une maison voisine de l'école morale. C'est elle qui a voulu la discussion, le scandale ; qu'elle en porte la responsabilité. Elle qui était la femme de confiance, la secrétaire de Dor, c'était une sorte de chanoine.
        Mtre Bonnehil. — Vanité coûteuse. (Rires.)
        Mtre Lebeau. — Avec un esprit de ruse bien féminine, Mme Delisée a essayé d'enchaîner M. Dor avec des chaînes d'argent.
        Mtre Bonnehil. — Dor... des chaînes d'or.
        Mtre Lebeau. — Si vous voulez ! Elle a encombré M. Dor d'un chauffage central. C'est elle et elle seule qui l'a proposé. De même elle a voulu faire placer un parquet de chêne. Il y avait autrefois un carrelage. Comme elle habitait cet appartement, c'était pour elle donc. Dor n'y tenait aucunement. Et puis, encore une fois, si Dor exerçait sur Mme Delisée une influence si considérable et si c'était un escroc, mais il n'avait qu'à lui dire : « Donnez-moi les 1,800 francs que vous destinez au parquet ; ils serviront à m'enrichir. »
        Les brochures ! Dor en reconnaît pour 2,700 fr. Elle les a achetées par prosélytisme, pour payer son propre entretien. Elle s'est vantée de payer pour son entretien 1,000 ou 2,000 francs. Ceci est faux.
        Mtre Lebeau lit sa correspondance à Mtre Bonnehil avant la plainte. Les dates de ces lettres causent un court et violent incident. Quand Mme Delisée parle du prix de sa pension, comme si souvent d'ailleurs...
        Mtre Simons. — Vous avez promis de terminer à 5 heures. Il est 5 h. 20. Vous avez déjà parlé dix fois plus que moi.
        Mtre Lebeau. — J'aurai bientôt fini. Dans l'affaire de la maison se révèle toute la duplicité de Mme Delisée.
        Il conclut qu'il ne peut y avoir escroquerie puisque l'intention de s'approprier une chose appartenant à autrui n'existe pas. L'honorable avocat s'efforce de démontrer qu'aucun témoignage des plaignants ne tient debout.
        Mtre Simons. — Il est 5 heures et demie.
        Mtre Lebeau. — Je termine.
        Mtre Morichar. — Abrégez, terminez.
        Mtre Lebeau s'avance vers la Cour et explique, à l'aide d'un plan, la situation de la maison protégée contre les indiscrets et les voleurs.
        Mtre Bonnehil. — Et les voleurs ne sont pas loin !
        Mtre Lebeau explique sa manière de dédommager Mme Delisée : hypothèque et la réalisation après la guerre. Il s'efforce de démontrer à la Cour qu'il n'y a pas escroquerie et demande à s'expliquer lundi matin sur la prévention de l'art de guérir.
        M. le président (fort ironique). — Vous ne prendrez pas toute l'audience, au moins ? Il est 6 h. 1/2 lorsque l'audience est levée et remise à lundi.

    IMPRESSIONS D'AUDIENCE.

        — Salle très calme, religieusement calme, quoique bondée. Dans un silence exemplaire, la voix de Mtre Lebeau s'élève, nette, précise, claire, pour la défense du « Christ », qui, par moments, manifeste de légers symptômes d'énervement. Dans son petit coin, sur le même banc que son défenseur, Mtre Bonnehil, dont elle est séparée par quelques « gens de robe », la petite Mme Delisée se tient coi, très attentive, bien sage, comme une image. On ne se croirait de loin pas dans une salle d'audience où se déroulent les débats d'un procès sensationnel. Pas plus d'émotion que s'il s'agissait de l'interprétation des clauses d'un marché en denrées quelconques. Le Tribunal lui-même semble sous l'influence d'un fluide calmant. M. Eeckmann, le sympathique président, manifeste quelques tendances à la somnolence et réprime de temps à autre un léger bâillement. Les assesseurs — tout comme le président d'ailleurs — prêtent néanmoins à la plaidoirie de Mtre Lebeau la plus vive attention. M. Dassesses ne perd pas un mot et se fige dans une immobilité de sphinx, tandis que M. Smits, l'assesseur de gauche, — évocation de la physionomie du Duc d'Albe, — se complaît en un continu et méphistophélique sourire. Et Mtre Bonnehil, à moitié tourné vers la salle, semble écouter les arguments de son confrère d'une oreille distraite, mais en réalité fort distraite, et, depuis que le Procureur du Roi a lancé au milieu des débats une allusion peut-être hors de propos à « la femme à barbe », le défenseur de la petite Mme Delisée ne cesse de caresser complaisamment la sienne... (de barbe, non de femme, s'entend !...). R.F.

    Le Bruxellois, 14 avril 1917


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  • Palais de Justice - Le Procès Dor (Le bruxellois, 13 avril 1917, p.3)

    PALAIS DE JUSTICE
    COUR D'APPEL DE BRUXELLES

    Le Procès Dor 
    (Suite.)
    Audience du 10 avril.

        Suite de la plaidoirie de Mtre Lebeau :
        Dor a institué un culte, il a en conséquence le droit d'en organiser des manifestations extérieures sans pouvoir être interdit. Je vais plus loin : il a le droit de vivre de son métier. Dès qu'on professe une loi, il faut un temple, un lieu de réunion, du charbon et par conséquent il y a un problème financier à résoudre. Voilà pourquoi Dor a placé un tronc. C'était son droit absolu, quelle que soit la mentalité enfantine de sa doctrine.
        M. l'avocat-général. — Il ne pouvait tromper ses adeptes.
        Mtre Lebeau. — Eh ! qui vous dit qu'il les a trompés ? Cet homme n'est-il pas de bonne foi ? Tout prophète est de bonne foi. M. l'avocat-général nous a magnifié ce matin Jean Huss et sa mort. Mais transportons donc Dor à cette époque. C'est lui que nous trouverions sur le bûcher, et c'est le démocrate organe de la loi d'aujourd'hui que nous verrions attiser les flammes allumées par les conservateurs d'alors. En réalité, ceci est un épisode nouveau des persécutions religieuses. On aura beau ergoter, il n'y a rien autre chose. Dor a le droit de demander à vivre de son autel et ceux-là qui ont seuls le droit de demander des comptes à Dor, ce sont les gens qui lui ont donné de l'argent. La Cour ne peut s'occuper de sa petite église, parce qu'elle échappe à sa compétence. Elle ne pourrait s'en occuper que s'il y avait des manœuvres basses et grossières pour gruger des imbéciles.
        M. l'avocat-général. — Il se dit le Christ. N'est-ce pas bas et grossier cela ? L'est-il, le Christ ?
        Mtre Lebeau. — Non, il ne l'est pas. (Rires au banc de la partie civile.) Mais ce n'est pas mon opinion à cet égard qui doit prévaloir ici. En tous cas il n'est pas grossier de le prétendre dans le sens Qu'admet Dor. Celui-ci a une morale supérieure, des idées qui élèvent l'homme, lui servent à le rendre meilleur. Les Doristes ont un idéal, leur culte que nous considérons nous autres comme primitif et enfantin ; leur doctrine que l'on peut traiter de rudimentaire suffit à ces mentalités frustes et simples. Dor comme d'autres prophètes affirme que sa doctrine vient du ciel. Prouverez-vous que cela n'est pas ? Mahomet a révolutionné le monde en affirmant que c'était l'ange Gabriel qui lui avait inspiré sa mission. Contesterez-vous que Mahomet ait été le chef d'une Eglise, le fondateur d'un culte ? Quelle base scientifique possédez-vous pour démentir des assertions du même genre de la part de Dor ? Nous sourions, nous, de certaines de ses thèses, de la puérilité de certaines de ses pratiques. Mais d'autres y ont foi, son langage dépourvu de délicatesse et de goût fait impression sur ses fidèles. C'est en matière religieuse surtout qu'il importe d'être tolérant et de ne pas juger sur un mot, sur une impression. Il n'y a aucune intention frauduleuse à s'appeler le Christ, le Messie du XXe siècle et il ne faut pas être grand clerc pour trouver un sens très logique à semblables paroles dans la bouche de Dor. Il ne faut pas rire non plus, comme on l'a trop fait, de son fluide. Cette expression empruntée à la science spirite indique qu'il exerce certaines influences morales et même physiques. Or, est-ce vrai cela ? Contestez-vous qu'il ait soulagé, amélioré ses adeptes ? Contestez-vous que beaucoup ont en Dor une confiance illimitée ? Un magistrat catholique me disait : Le procès Dor doit être pour nos prêtres un enseignement important. Il révèle dans la foule des sources insoupçonnées de besoins religieux. Le peuple a besoin de croire, d'être guidé, éclairé. On ne s'en rend pas assez compte. Dor a compris ce besoin, cette soif de l'âme ; il se penche sur toutes les misères morales et arrive souvent à les soulager et par-dessus le marché les misères physiques d'une manière providentielle. M. l'avocat-général, dans un raisonnement simpliste, nous dit : « Nous sommes en face d'un vrai culte, ou d'une escroquerie. » Pardon ! il faut envisager une troisième hypothèse : Dor n'a pas un culte reconnu ; il peut néanmoins être un prophète de bonne foi, réalisant des phénomènes qui ne se réaliseraient pas sans son intervention.
        M. l'avocat-général. — Je vous entends venir. Vous allez demander l'examen mental de votre client.
        Mtre Lebeau. — Oui ! Je demande l'expertise et ce n'est pas la première fois que je la demande. Quand le parquet de Liège s'occupa d'Antoine le guérisseur, il délégua des médecins qui interrogèrent le Père Antoine et ses adeptes guéris. Ces docteurs admirèrent la sincérité du Père Antoine et reconnurent des guérisons jugées impossibles dans certains cabinets de docteurs. Le Père Antoine n'était donc pas un imposteur, ni un escroc.
        Mtre Gérard. — Lisez le jugement. Il dit tout autre chose.
        Mtre Lebeau. — Du tout. M. le président. — Est-ce qu'Antoine a été pré venu d'escroquerie ?
        Mtre Lebeau. — Absolument.
        Mtre Gérard. — Il a été acquitté faute de preuves suffisantes.
        Mtre Lebeau. — Je me demande à quoi rime cette intervention, Mtre Gérard.
        Mtre Bonnehil. — Dois-je intervenir alors ? (Rires.) Hé bien ! Je demande moi la nomination d'un expert comptable. Montrez votre comptabilité.
        Mtre Lebeau. — La grosse malice ! Dor n'a pas de comptabilité ; S'il en avait on dirait : « Quel bon commerçant ! » Il n'en a pas ; on dit : « Quel escroc ! »
        Mtre Bonnehil. — On vous fera cependant rendre gorge.
        Mtre Morichar. — Nous vous avons maintes fois proposé des comptes.
        Mtre Bonnehil. — Des comptes d'apothicaire.
        Mtre Morichar. — Du tout ; seulement vous êtes trop gourmands.
        M. le président. — Remettons la suite de ce débat à demain et tachons de terminer le matin.
        L'audience est levée à 5 heures.

                                   Audience de mercredi matin.

        Dernière journée, très probable, du « Calvaire du Christ. » On s'attend à une déclaration sensationnelle de Mtre Lebeau, mais on suppose qu'il n'y aura pas de répliques.
        La Cour a vivement insisté pour que les débats soient terminés aujourd'hui.
        Mtre Lebeau reprend la parole à 10 heures. Il affirme que Dor est de bonne foi.
        Ce serait au ministère public à faire la démonstration de la mauvaise foi de Dor. Il ne l'a pas fait, moi je vous le démontrerai.
        Dor a toujours aimé le travail, il n'a pas de besoin, il a toujours repoussé avec dédain les moyens faciles et nombreux de faire fortune. Dor a suivi l'école de son oncle, Antoine le Guérisseur, de Jemeppe, qui, d'après l'enquête du parquet de Liège, était un illuminé sincère, Dor n'a jamais été condamné ; il a passé par de nombreuses usines du pays de Liège et partout il a obtenu les certificats les plus élogieux.
        A Jemeppe-sur-Meuse, à la suite d'un accident dont il fut victime, il est devenu commerçant et s'est établi à proximité de son oncle Antoine, commerce d'épiceries, merceries et hôtellerie. Ce commerce était destiné à une prospérité certaine. En 1906 il versait à la banque des sommes très importantes. En cinq mois ses bénéfices montent à 4,124 francs, somme avec laquelle il a acheté un groupe de maisons. En quelques années il réalise un actif de plus de 25.000 fr.
        Il faisait de si bonnes affaires que son départ de Jemeppe stupéfie son entourage. Il vient s'installer à Roux, où il vit en ascète. Il ne sort jamais et se borne à se promener dans son jardin. Il faut une fameuse dose de volonté pour cela... »
        M. le substitut Simons. — C'est comme la femme à barbe à la foire. (Rires.)
        Mtre Lebeau. — « La femme à barbe » sort, je l'ai déjà rencontrée. (Rires.) Dor suit un régime de végétarien, il ne mange que de la margarine. Il en porte la marque sur toute sa personne, ses allures compassées, sa voix blanche, son visage émacié ; tout cela provient du régime qu'il s'impose. Il témoigne de sa sincérité en conformant ses actes à ses théories. Il prêche d'exemple, c'est pourquoi ses disciples le respectent.
        Est-ce un paresseux ? Il se livre à un travail écrasant, il reçoit entre 1,400 à 1,500 personnes par jour, il compose des livres.
        Quelle est dès lors l'explication de sa vie étrange ? C'est que c'est un illuminé, un homme de bonne foi. Ses ouvrages encore démontrent sa bonne foi. : Il n'est pas lettré et malgré cela il compose des livres, bien conçus, bien enchaînés, d'inspiration claire. Son inspiration souvent éloquente est une preuve certaine de conviction. On a insinué que ses livres ne sont pas de lui. C'est le contraire ; qui est vrai. Il a trouvé des correcteurs pour ses fautes de français, mais il n'aurait pas permis que l'on retouche à sa pensée.
        S'il y avait eu un autre auteur, vous le connaîtriez certainement par Mme Delisée. Ne vous a-t-elle pas signalé des livres d'où il a tiré de minuscules paginettes ? Nous possédons d'ailleurs ses brouillons ; la Cour les a vus. Le fait de composer des livres aussi profondément mystiques démontre que Dor n'est pas un escroc mais un illuminé sincère. Dans la vente des livres, la délicatesse, les scrupules de Dor apparaissent encore d'une manière indiscutable. Il n'impose son livre à personne, il n'offre pas ses ouvrages. Les adeptes achetaient le livre non pour payer Dor, mais dans l'intention de s'instruire. Les Doristes ont parfois essayé de pousser à la vente en organisant le colportage. Cela a été considéré par Dor comme un excès de zèle et il a arrêté net cette propagande. Est-ce là le fait d'un escroc ?
        Les témoins sont des convaincus, ce sont des obligés de Dor et qui n'hésiteraient pas à le payer ; s'il demandait une rémunération quelconque. Or, Dor n'exige rien.
        Il a été condamné dans le chapitre des escroqueries générales pour avoir reçu de 10 cent. à 10 fr. et cela pour avoir donné des entretiens, des consultations parfois très nombreuses au même client. Sa bonne foi nous est encore démontrée par son influence extraordinaire sur ses adeptes. Par sa seule volonté il parvient à leur imposer une vie conforme à la moralité.
        Croyez-vous qu'un vulgaire escroc parviendrait à influencer son entourage de manière à lui donner des sentiments d'idéal et d'abnégation ? Essayez un peu, M. l'avocat général, vous qui êtes si éloquent, de convertir vos auditeurs à une vie nouvelle.
        M. Simons. — je ne suis pas jaloux de Dor, ni désireux de tromper comme lui mes semblables.
        Mtre Lebeau. — Il ne s'agit pas de tromper, mais bien de donner à autrui une conviction que L'on n'a pas.
        M. l'avocat général. – Toutes les cartomanciennes savent fasciner leurs clients.
        Mtre Lebeau. — Aucune d'elles ne fait changer la vie de leurs clients. Le mot de Boileau reste vrai.
        « Pour me tirer des larmes il faut que vous pleuriez ! »
        On ne convertit pas les gens sans être convaincu soi-même.
        Les clients du Père sont des gens convaincus, cela vous ne pouvez le nier. Ils puisent cette conviction dans leur confiance vis-à-vis de Dor, confiance souveraine, irrésistible.
        Dor est désintéressé. L'affaire de la margarine le montre d'une manière éclatante. II autorisé la firme Era, margarine végétale, à mettre sur ses paquets « Margarine du Père Dor » et cela à la seule condition que le produit soit pur. Pendant la guerre, comme il ne trouve plus le produit à son goût, il permet à la firme Axa que l'étiquette soit transportée à la marque concurrente. On se disait que Dor agissait par esprit de lucre, qu'une grasse commission lui était payée, soit par le fabricant, soit par les dépositaires. Or, dans le procès fait au « Rappel », il a été prouvé qu'il ne touchait absolument rien ni d'un côté, ni de l'autre.
        Voici une autre preuve de son désintéressement. M. Van V..., de Liège, lui donne un jour 5,500 fr. Dor n'attendit pas longtemps pour remettre intégralement cette somme à celui qui la lui avait donnée sans esprit de retour.
        La conclusion de tout ceci, c'est que Dor est un illuminé et non pas un escroc. Pour lui l'argent n'a qu'une importance accessoire.
        Mtre Bonnehil. — Rendez gorge alors !
        Mtre Lebeau, — J'ai à vous faire une déclaration, Mtre Bonnehil ! Je vous propose, pour vous rembourser — ceci par pure honnêteté d'ordre moral — de vous concéder une hypothèque sur les immeubles de Roux, à concurrence de leur plus-value acquise à la suite des améliorations apportées par Mme Delisée.
        M. Simons. — Oui, après l'examen mental. S'il n'est pas escroc, c'est un fou. C'est aux médecins à en juger.
        Mtre Lebeau. — Mon client est un illuminé de bonne foi.
        M. Simons. — Cela ne me suffit pas.
        Mtre Bonnehil. — Ni à moi non plus. Une aumône ne me satisfait pas.
        Mtre Lebeau. — Sa bonne foi peut très bien être admise.
        M. Simons. — Oui, si vous prouvez sa folie.
        Mtre Lebeau. — Erreur manifeste.
        M. Simons. — Il n'est pas fou de se dire le Christ.
        Mtre Morichar. — Pourquoi ? Un illuminé sincère peut aller jusque-là.
        M. Simons. — Enfermons-le et n'en parlons plus.
        Mtre Lebeau. — Vous auriez aussi enfermé Mahomet parce qu'il disait converser avec l'ange Gabriel...
        Il importe de détruire la légende de la fortune de Dor.
        Fortune immobilière de 65,000 fr. affirme Mtre Bonnehil ; fortune mobilière incalculable ajoute-t-il.
        Dor possédait en 1909 outre ses maisons, qui furent vendues 15,500 fr. un dépôt en banque de 5,000 fr. Il vendit son commerce 7,500 fr. Avec diverses autres sommes qu'il possédait encore, on arrive à un total de près de 30,000 francs.
        S'il était resté à Jemeppe, il se fut enrichi sans se donner trop de mal. Au lieu de faire fortune, de thésauriser, Dor est obligé de vendre ses propriétés, il est obligé d'éditer ses sermons, de vendre des brochures.
        Mtre Lebeau estime que l'« Ere nouvelle » rapporta un millier de francs à son client ; « Christ parle à nouveau », 9,000 fr.
        Dor eut certes pu s'enrichir, mais logique avec ses principes, il immobilise tous ses capitaux et déclare que si son capital en banque dépasse 2 000 francs, il en versera le surplus à l'Ecole des estropiés de Charleroi.
        Ce projet de donation est incontestable, il résulte d'une lettre de M, Pastur.
        Il résulte des démarches que fît à Roux l'honorable député permanent, démarches qui n'échouèrent qu'à cause de la guerre.
        Pour fonder sa succursale à Uccle, cet argent ne suffit pas. Et c'est pourquoi il emprunte à ses adeptes. J'en viens à la question du fluide. Ce fluide émane de l'influence d'un personnage et imbibe toutes ses paroles, tous ses gestes.
        Dor a-t-il un pouvoir de rayonnement agissant sur ses malades ? C'est bien possible. Des médecins admettent que les malades peuvent être impressionnés par des influences morales magnétiques ! De nombreuses maladies, disent-ils, peuvent être guéries par la suggestion. Si cela est, la bonne foi de Dor est indiscutable et il ne peut être question d'escroquerie.
        Dor affirme que c'est son amour pour son prochain qui lui donne le pouvoir de guérir ses semblables.
        Les médecins guérisseurs sont ceux qui sont de grands philanthropes : ceci de l'aveu des médecins. Une moquerie n'explique rien. Vous voyez qu'un examen du Père et des malades s'impose.
        D'ailleurs, Dor dit et affirme à maintes et maintes reprises que ce n'est pas lui qui guérit, mais bien qu'on se guérit soi-même en s'améliorant moralement. Si Dor était un escroc, mais il ferait de la réclame, de la propagande. Mais non ; c'est tout le contraire. Il n'appelle personne et refuse qu'on insiste pour lui amener des malades.
        Il a le souci d'éviter le fanatisme chez ses clients. Les formules intolérantes sont aimées des esprits simples. Lui n'en a pas. On reproche au Père Dor son charlatanisme, école morale et le reste. Il a commis de nombreuses fautes de goût, mais il ne faut pas oublier que c'est un illettré, un primaire. A cause de cela, il n'est pas susceptible d'une délicatesse extraordinaire. Il a cru trouver quelque chose de neuf. Il est fier, il est heureux de sa trouvaille. Il a le goût de la propagande et cela provient de sa confiance illimitée en lui-même. Pour faire de la propagande démocratique chrétienne il faut aussi avoir du mauvais goût. (Rires.)
        M. Simons. — Merci.
        Mtre Lebeau. — Ne cherchez pas du bon goût dans ses descriptions emphatiques ni dans les illustrations de ses brochures. C'est nécessairement un caractère commercial. On critique surtout ses gestes hiératiques, gestes très simples, si simples que la plupart des fidèles ne le remarquent pas. Il lève parfois la main, mais pour faire taire les bavards et en imposer à ceux qui pourraient lui faire perdre son temps.
        S'il a l'âme mystique, il a l'allure hiératique, cela se tient. Son costume, sa longue chevelure, sa barbe, tout cela est de l'ermite et est adéquat a sa mentalité. Son temple est fort simple, c'est comme une église protestante.
        La grosse question maintenant. Il a dit qu'il était le Christ. Il a blasphémé, il s'est livré à des manœuvres frauduleuses. S'agit-il du Christ des chrétiens ? Du tout ; celui-là est au ciel et il en voudrait à Mtre Bonnehil de ne pas avoir bien conservé ses intérêts. (Rires.)
        Lui pardonne. Les hommes sont méchants et mettent un nom sur des étendards, mais lui est juste, bon, mystérieux.
        L'audience est levée à 2 heures. (B.)

    Le bruxellois, 13 avril 1917 (page 3)


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  • A Propos du Procès du PERE DOR (Le bruxellois, 13 avril 1917)A Propos du Procès
    du PERE DOR

        « Le Bruxellois » a publié, il y a quelques mois, une étude sur la doctrine du « Nouveau Bon-Dieu de Roux ». Le Père Dor nous écrivit, à cette occasion pour préciser certains points restés, à son avis, injustement dans l'ombre : depuis le procès actuel, certain organe ultramontain s'attache, d'autre part, à insister sur le caractère d'escroquerie de l'Ecole Morale et des entreprises du Christ de Roux. Le ministère public est représenté à la barre par Mtre Raphaël Simons, un jurisconsulte intelligent qui doit sa situation à son talent d'abord, mais surtout au désir bien compréhensible qu'éprouvèrent certains chefs conservateurs de se débarrasser au plus tôt d'un leader redoutable de la démocratie chrétienne d'il y a 20 ans, en le remisant dans la magistrature. M. Raphaël Simons fût devenu, sans son entrée dans cette carrière qui l'enlevait pour toujours à l'arène politique, un chef d'une autre envergure que les Renkin et consorts qui, eux, n'étaient que d'ambitieux arrivistes dont son renoncement favorisa la fortune rapide au sein de leur parti.
        A côté de ce lieutenant de l'abbé Pottier et de feu le professeur Godefroid Kurth, figurent des avocats de talent inégal mais réel, tels que Mtre Lebeau qui défend le Père Dor en appel, comme il l'a défendu à Charleroi, c.-à-d. avec une conviction apparente telle que les fidèles Doristes boivent ses paroles à l'audience et le croient même touché de la grâce, et bien prêt à s'enrégimenter sous la bannière du thaumaturge.
        Tout autre est Mtre Morichar, le distingué échevin de l'instruction de St-Gilles et dit-on, l'une des lumières de l'ordre maçonnique. Esprit cultivé, d'un élégant scepticisme à la Pétrone, cet avocat disert, doublé d'un philosophe averti de la vie, fait consciencieusement son devoir à la barre mais sans se donner les gants de tenter de nous laisser croire un seul instant qu'il se figure que c'est arrivé. Lui ne sera jamais un adepte du Dorisme, si j'en juge par le dilettantisme aimable et désabusé avec lequel il épiloguait naguère, sur une plate-forme de tramway, au sujet des incidents tumultueux qui marquèrent la première manche de l'affaire plaidée, à Charleroi. Au point de vue juridique sa défense du Père Dor est un monument remarquable de clarté et de précision.
        Mtre Bonnehill apporte dans le débat, au nom de la partie civile qu'il représente, la note plus acerbe des ripostes à l'emporte-pièce. Le ministère public, c'est en l'occurrence M. Raphaël Simons, an nom de la société, requiert sévèrement contre l'imposteur et l'escroc à qui les juges de Charleroi ont déjà octroyé toute une collection de mois de prison. Lui aussi est dans son rôle et il le tient brillamment avec son admirable éloquence. Aussi m'inclinerai-je comme chrétien et comme citoyen devant l'arrêt de la Cour d'appel. Res judicata pro veritate habetur....
        Mais je me refuse à aboyer contre le Père Dor ou à piétiner son œuvre, quelque criticable et sujette à caution qu'elle soit, parce que d'abord toute opinion sincère est éminemment respectable. Ce n'est déjà pas si banal de rencontrer aujourd'hui des gens qui croient sincèrement aux idées qu'ils affichent ou même dont ils vivent en les exploitant. Puis, et c'est là le point capital, le Père Dor ne fait point en soi œuvre immorale en fournissant un nouveau credo, une nouvelle base de morale, une croyance, un levier de vie intérieure en un mot, à des milliers d'êtres humains que l'ignorance, l'agnosticisme pratique ou le dégoût de tout idéal religieux avaient peu à peu réduits à une vie quasi végétative, sinon animale, qui les tenait obstinément fermés à tout éclair de vérité spirituelle. « Il vaut mieux, dit Lamennais, dans ses « Paroles d'un croyant », avoir ou pratiquer une religion, si soit-étrange elle, que de vivre sans penser au delà de la matière et des sens. » Que n'a-t-on pas dit des Salutistes et de l'armée du fameux et tintamaresque maréchal Booth. Qui ne se rappelle les plaisanteries, les zwanzes indécentes et les colossales blagues organisées contre leur église bouffe et leurs conférences à coups de grosse caisse qui dégénéraient en chahut. Eh bien, le catholique « Gaulois » et l'ultramontain « Univers » de Paris, ont rendu publiquement hommage à la sublime abnégation, aux magnifiques initiatives sociales, aux admirables résultats du relèvement de la femme et de la rédemption des déshérités de tout acabit qui couronnèrent la croisade baroque des protestants non-conformistes d'un genre si particulier que sont les soldats de l'Armée du Salut. Le noble et très catholique académicien d'Haussonville leur a même consacré des pages dithyrambiques dans le non moins orthodoxe « Figaro ».
        Ce sont là des opinions autorisées dont certain confrère rabique pourrait s'inspirer, en commençant par les lire, ce qu'il n'a sans doute jamais fait jusqu'ici. Puis on se remémorera l'œuvre splendide accomplie par les Mormons, qui ont transformé les déserts de l'Utah, où le fanatisme persécuteur les força à émigrer, en un Etat d'une prospérité inouïe, dont Salt-Lake City est la capitale florissante.
        Plus près de nous on ne méconnaîtra point non plus l'influence du spiritisme lancé par Allan Kardec et dont la base morale, pour n'être point neuve, n'en a pas moins contribué à provoquer un mouvement de renaissance religieuse, une sorte de revivalisme néopythagoricien, dont le résultat le plus immédiat fut d'infuser un renouveau de ferveur spirituelle et de foi morale à tant de pauvres êtres jusque-là dénués de tout lien les rattachant à la vie de l'au-delà.
        En 1904, j'assistai au procès intenté à l'oncle du Père Dor, feu le Père Antoine, de Jemeppe, que les juges liégeois ne purent condamné pour escroquerie, se bornant à lui infliger cette fois, une amende, pour exercice illégal de l'art de guérir. Je revois encore les centaines d'adeptes reconduisant en cortège triomphal le brave Antoine à la gare des Guillemins. Antoine est mort ; sa veuve continue son apostolat ; comme lui elle pontifie devant des foules crédules agenouillées. Que Dor disparaisse demain, et qui sait si quelque illuminé ne reprendra pas sa succession ?
        Qu'y a-t-il au fond de ces vagues de religiosité mystique qui, périodiquement, depuis que le monde existe, et surtout depuis l'avènement du Christ, passent sur l'humanité désemparée, pour créer dans son sein des courants nouveaux, où se concrétisent des formes en apparence inédites, et des modalités d'expression qu'on croirait neuves, de l'éternelle tendance de l'homme à lever les yeux vers le ciel qui lui reste interdit, sinon, en espérance ? Certes les religions devenues officielles, après être sorties des persécutions qui forgèrent leur puissance, qualifièrent d'hérétiques et tentèrent de supprimer ces manifestations de foi qui créent des cultes antagonistes et s'abritent dans des temples, futurs comptoirs de la concurrence. Mais cette évolution du sentiment religieux, la mobilité qu'il affecte dans ses avatars, comme le caractère éphémère qui scelle fatalement toute entreprise humaine, quelque séculaire que soit sa durée, prouvent aux philosophes que l'être humain reste, comme l'a dit Pascal, un animal essentiellement religieux et qui, quoique courbé vers la glèbe par la misère et le travail, aspire sans cesse vers un meilleur devenir. C'est la soif inextinguible de l'idéal qui l'oppresse. Aussi écoute-t-il tour à tour tous les prophètes, s'agenouille-t-il devant tous les oracles, croit-il à tous les miracles, et même les plus incrédules se réveillent les plus croyants, sinon parfois les plus naïvement crédules. Bref l'homme veut croire à un idéal de justice, de vérité, de bonté. Sa raison exige, sous peine de sentir toute logique faire naufrage dans son intellect, qu'il connaisse enfin, après que le radeau sera tombé sur le court drame de la vie, les choses qui lui furent cachées ; tandem contecta cognosco !
        « Plus de lumière ! Plus de lumière ! » s'écrie Goethe mourant, et, je me remémore ce credo du poète Ovide, qui, analysant au siècle d'Auguste, ce phénomène de la nécessité de la croyance spirituelle pour tout homme qui pense, rappelait en vers lapidaires que : nous ne sommes point faits pour ramper, mais pour élever audacieusement nos regards vers les sommets d'où se découvrent les grands horizons et où l'on entrevoit enfin le voile qui cache le mystère des choses :
    Os homini sublime dedit cœlumque tueri jussit.
    Et erectos ad sidera tollere vultus.

        Le Père Dor et sa doctrine néo-spirite passeront comme passe tout ce qui dure ici bas. D'autres sectes verront le jour, qui, avec des modalités que d'autres foules croiront neuves, reprendront les mêmes formules essentielles, esquisseront des gestes semblables quoique d'allure diverse : elle ne feront que perpétuer le symbolisme cultuel dont nous venons de rappeler la pérennité, car si Dor, Antoine et leurs émules, que certains qualifient irrévérencieusement de « boutiquiers concurrents », n'ont aucun titre à se prétendre des Christs réincarnés, tous néanmoins agissent sur leur milieu, par la suggestion, puissance formidable qui domine toutes les religions et dont eux-mêmes ne sont que les instruments plus ou moins conscients .
        Le procès du père Dor peut se synthétiser dans la phrase typique que répliqua la fameuse maréchale d'Ancre, Léonora Galigaï, à ses juges, qui lui demandaient de quel magique pouvoir, ou de quel artifice diabolique elle s'était servie, pour s'emparer de l'esprit de la Reine de France : « du pouvoir que donne à une âme forte sa volonté et sa foi sur l'esprit d'une belourde ! »
        C'est le résumé de toute suggestion, et l'on sait quel rôle celle-ci joue dans l'histoire des religions.

                                                Guy d'Alta.

    Le bruxellois, 13 avril 1917 (page 2)


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  • Palais de Justice - Le Procès Dor (Le Bruxellois, 12 avril 1917)(Belgicapress)

    PALAIS DE JUSTICE
    COUR D'APPEL DE BRUELLES
    Le Procès Dor
    (Suite.)
    Audience du 10 avril.

        Suite de la plaidoirie de Mtre Lebeau :
        Dor a institué un culte, il a en conséquence le droit d'en organiser des manifestations extérieures sans pouvoir être interdit. Je vais plus loin : il a le droit de vivre de son métier. Dès qu'on professe une foi, il faut un temple, un lieu de réunion, du charbon et par conséquent il y a un problème financier à résoudre. Voilà pourquoi Dor a placé un tronc. C'était son droit absolu, quelle que soit la mentalité enfantine de sa doctrine.
        M. l'avocat-général. – Il ne pouvait tromper ses adeptes.
        Mtre Lebeau. – Eh ! qui vous dit qu'il les a trompés ? Cet homme n'est-il pas de bonne foi ? Tout prophète est de bonne foi. M. l'avocat-général nous a magnifié ce matin Jean Huss et sa mort. Mais transportons donc Dor à cette époque. C'est lui que nous trouverions sur le bucher, et c'est le démocrate organe de la loi d'aujourd'hui que nous verrions attiser les flammes allumées par les conservateurs d'alors. En réalité, ceci est un épisode nouveau des persécutions religieuses. On aura beau ergoter, il n'y a rien autre chose. Dor a le droit de demander à vivre de son autel et ceux-là qui ont seuls le droit de demander des comptes à Dor, ce sont les gens qui lui ont donné de l'argent. La Cour ne peut s'occuper de sa petite église, parce qu'elle échappe à sa compétence. Elle ne pourrait s'en occuper que s'il y avait des manœuvres basses et grossières pour gruger des imbéciles.
        M. l'avocat-général. – Il se dit le Christ. N'est-ce pas bas et grossier cela ? L'est-il, le Christ ?
        Mtre Lebeau. – Non, il ne l'est pas. (Rires au banc de la partie civile.) Mais ce n'est pas mon opinion à cet égard qui doit prévaloir ici. En tous cas il n'est pas grossier de le prétendre dans le sens qu'admet Dor. Celui-ci a une morale supérieure, des idées qui élèvent l'homme, lui servent à le rendre meilleur. Les Doristes ont un idéal, leur culte que nous considérons nous autres comme primitif et enfantin ; leur doctrine que l'on peut traiter de rudimentaire suffit à ces mentalités frustes et simples. Dor comme d'autres prophètes affirme que sa doctrine vient du ciel. Prouverez-vous que cela n'est pas ? Mahomet a révolutionné le monde en affirmant que c'était l'ange Gabriel qui lui avait inspiré sa mission. Contesterez-vous que Mahomet ait été le chef d'une Eglise, le fondateur d'un culte ? Quelle base scientifique possédez-vous pour démentir des assertions du même genre de la part de Dor ? Nous sourions, nous, de certaines de ses thèses, de la puérilité de certaines de ses pratiques. Mais d'autres y ont foi, son langage dépourvu de délicatesse et de goût fait impression sur ses fidèles. C'est en matière religieuse surtout qu'il importe d'être tolérant et de ne pas juger sur un mot, sur une impression. Il n'y a aucune intention frauduleuse à s'appeler le Christ, le Messie du XXe siècle et il ne faut pas être grand clerc pour trouver un sens très logique à semblables paroles dans la bouche de Dor. Il ne faut pas rire non plus, comme on l'a trop fait, de son fluide. Cette expression empruntée à la science spirite indique qu'il exerce certaines influences morales et même physiques. Or, est-ce vrai cela ? Contestez-vous qu'il ait soulagé, amélioré ses adeptes ? Contestez-vous que beaucoup ont en Dor une confiance Illimitée ? Un magistrat catholique me disait : Le procès Dor doit être pour nos prêtres un enseignement important. Il révèle dans la foule des sources insoupçonnées de besoins religieux. Le peuple a besoin de croire, d'être guidé, éclairé. On ne s'en rend pas assez compte. Dor a compris ce besoin, cette soif de l'âme ; il se penche sur toutes les misères morales et arrive souvent à les soulager et par-dessus le marché les misères physiques d'une manière providentielle. M. l'avocat-général, dans un raisonnement simpliste, nous dit : « Nous sommes en face d'un vrai culte, ou d'une escroquerie. » Pardon ! il faut envisager une troisième hypothèse : Dor n'a pas un culte reconnu ; il peut néanmoins être un prophète de bonne foi, réalisant des phénomènes qui ne se réaliseraient pas sans son intervention.
        M. l'avocat-général. – Je vous entends venir. Vous allez demander l'examen mental de votre client.
        Mtre Lebeau. – Oui ! Je demande l'expertise et ce n'est pas la première fois que je la demande. Quand le parquet de Liége s'occupa d'Antoine le guérisseur, il délégua des médecins qui interrogèrent le Père Antoine et ses adeptes guéris.
        Ces docteurs admirèrent la sincérité du Père Antoine et reconnurent des guérisons jugées impossibles dans certains cabinets de docteurs. Le Père Antoine n'était donc pas un imposteur, ni un escroc.
        Mtre Gérard. – Lisez le jugement. Il dit tout autre chose.
        Mtre Lebeau. – Du tout.
        M. le président. – Est-ce qu'Antoine a été prévenu d'escroquerie ?
        Mtre Lebeau. – Absolument.
        Mtre Gérard. – Il a été acquitté faute de preuves suffisantes.
        Mtre Lebeau. – Je me demande à quoi rime cette intervention, Mtre Gérard.
        Mtre Bonnehil. – Dois-je intervenir alors ? (Rires.) Hé bien ! Je demande moi la nomination d'un expert comptable. Montrez votre comptabilité.
        Mtre Lebeau. – La grosse malice ! Dor n'a pas de comptabilité. S'il en avait on dirait : « Quel bon commerçant ! »
        Il n'en a pas ; on dit : « Quel escroc ! »
        Mtre Bonnehil. – On vous fera cependant rendre gorge.
        Mtre Morichar. – Nous vous avons maintes fois proposé des comptes.
        Mtre Bonnehil. – Des comptes d'apothicaire.
        Mtre Morichar. – Du tout ; seulement vous êtes trop gourmands.
        M. le président. – Remettons la suite de ce débat à demain et tachons de terminer le matin.
        L'audience est levée à 5 heures.

    Audience de mercredi matin.

        Dernière journée, très probable, du « Calvaire du Christ. » On s'attend à une déclaration sensationnelle de Mtre Lebeau, mais on suppose qu'il n'y aura pas de répliques.
        La Cour a vivement insisté pour que les débats soient terminés aujourd'hui.
        Mtre Lebeau reprend la parole à 10 heures. Il affirme que Dor est de bonne foi.
        Ce serait au ministère public à faire la démonstration de la mauvaise loi de Dor. Il ne l'a pas lait, moi je vous le démontrerai.
        Dor a toujours aimé le travail, i n'a pas de besoin, il a toujours repoussé avec dédain les moyens faciles et nombreux de faire fortune. Dor a suivi l'école de son oncle, Antoine le Guérisseur, de Jemeppe, qui, d'après l'enquête du parquet de Liége, était un illuminé sincère, Dor n'a jamais été condamné ; il a passé par de nombreuses usines du pays de Liége et partout il a obtenu les certificats les plus élogieux.
        A Jemeppe-sur-Meuse, à la suite d'un accident dont il fut victime, il est devenu commerçant et s'est établi à proximité de son oncle Antoine, commerce d'épiceries, merceries et hôtellerie. Ce commerce était destiné à une prospérité certaine. En 1906 il versait à la banque des sommes très importantes. En cinq mois ses bénéfices montent à 4,124 francs, somme avec laquelle il a acheté un groupe de maisons. En quelques années il réalise un actif de plus de 25,000 fr.
        Il faisait de si bonnes affaires que son départ de Jemeppe stupéfie son entourage. Il vient s'installer à Roux, où il vit en ascète. Il ne sort jamais et se borne à se promener dans son jardin. Il faut une fameuse dose de volonté pour cela... »
        M. le substitut Simons. – C'est comme la femme à barbe à la foire. (Rires.)
        Mtre Lebeau. – « La femme à barbe » sort, je l'ai déjà rencontrée. (Rires.) Dor suit un régime de végétarien, il ne mange que de la margarine. Il en porte la marque sur toute sa personne, ses allures compassées, sa voix blanche, son visage émacié ; tout cela provient du régime qu'il s'impose. Il témoigne de sa sincérité en conformant ses actes à ses théories. Il prêche d'exemple, c'est pourquoi ses disciples le respectent.
        Est-ce un paresseux ? Il se livre à un travail écrasant, il reçoit entre 1,400 à 1,500 personnes par jour, il compose des livres.
        Quelle est dès lors l'explication de sa vie étrange ? C'est que c'est un illuminé, un homme de bonne foi.
        Ses ouvrages encore démontrent sa bonne foi. Il n'est pas lettré et malgré cela il compose des livres, bien conçus, bien enchainés, d'inspiration claire. Son inspiration souvent éloquente est une preuve certaine de conviction. On a insinué que ses livres ne sont pas de lui. C'est le contraire qui est vrai. Il a trouvé des correcteurs pour ses fautes de français, mais il n'aurait pas permis que l'on retouche à sa pensée.
        S'il y avait eu un autre auteur, vous le connaitriez certainement par Mme Delisée. Ne vous a-t-elle pas signalé des livres d'où il a tiré de minuscules paginnettes ? Nous possédons d'ailleurs ses brouillons ; la Cour les a vus. Le fait de composer des livres aussi profondément mystiques démontre que Dor n'est pas un escroc mais un illuminé sincère. Dans la vente des livres, la délicatesse, les scrupules de Dor apparaissent encore d'une manière indiscutable. Il n'impose son livre à personne, il n'offre pas ses ouvrages. Les adeptes achetaient le livre non pour payer Dor, mais dans l'intention de s'instruire. Les Doristes ont parfois essayé de pousser à la vente en organisant le colportage. Cela a été considéré par Dor comme un excès de zèle et il a arrêté net cette propagande. Est-ce là le fait d'un escroc ?
        Les témoins sont des convaincus, ce sont des obligés de Dor et qui n'hésiteraient pas à le payer s'il demandait une rémunération quelconque. Or, Dor n'exige rien.
        Il a été condamné dans le chapitre des escroqueries générales pour avoir reçu de 10 cent. à 10 fr. et cela pour avoir donné des entretiens, des consultations parfois très nombreuses au même client. Sa bonne foi nous est encore démontrée par son influence extraordinaire sur ses adeptes. Par sa seule volonté il parvient à leur imposer une vie conforme à la moralité.
        Croyez-vous qu'un vulgaire escroc parviendrait à influencer son entourage de manière à lui donner des sentiments d'idéal et d’abnégation ? Essayez un peu, M. l'avocat général, vous qui êtes si éloquent, de convertir vos auditeurs à une vie nouvelle.
        M. Simons. – Je ne suis pas jaloux de Dor, ni désireux de tromper comme lui mes semblables.
        Mtre Lebeau. – Il ne s'agit pas de tromper, mais bien de donner à autrui une conviction que l'on n'a pas.
        M. l'avocat général. – Toutes les cartomanciennes savent fasciner leurs clients.
        Mtre Lebeau. – Aucune d'elles ne fait changer la vie de leurs clients. Le mot de Boileau reste vrai.
        « Pour me tirer des larmes il faut que vous pleuriez ! »
        On ne convertit pas les gens sans être convaincu soi-même.
        Les clients du Père sont des gens convaincus, cela vous ne pouvez le nier. Ils puisent cette conviction dans leur confiance vis-à-vis de Dor, confiance souveraine, irrésistible.
        Dor est désintéressé. L'affaire de la margarine le montre d'une manière éclatante. Il autorise la firme Era, margarine végétale, à mettre sur ses paquets « Margarine du Père Dor » et cela à la seule condition que le produit soit pur. Pendant la guerre, comme il se trouve plus le produit à son goût, il permet à la firme Axa que l'étiquette soit transportée à la marque concurrente. On se disait que Dor agissait par esprit de lucre, qu'une grasse commission lui était payée, soit par le fabricant, soit par les dépositaires. Or, dans le procès fait au « Rappel », il a été prouvé qu'il ne touchait absolument rien ni d'un côté, ni de l'autre.
        Voici une autre preuve de son désintéressement. M. Van V..., de Liége, lui donne un jour 5,500 fr. Dor n'attendit pas longtemps pour remettre intégralement cette somme à celui qui la lui avait donnée sans esprit de retour.
        La conclusion de tout ceci, c'est que Dor est un illuminé et non pas un escroc. Pour lui l'argent n'a qu'une importance accessoire.
        Mtre Bonnehil. – Rendez gorge alors !
        Mtre Lebeau. – J'ai à vous faire une déclaration, Mtre Bonnehil ! Je vous propose, pour vous rembourser – ceci par pure honnêteté d'ordre moral – de vous concéder une hypothèque sur les immeubles de Roux, à concurrence de leur plus-value acquise à la suite des améliorations apportées par Mme Delisée.
        M. Simons. – Oui, après l'examen mental. S'il n'est pas escroc, c'est un fou. C'est aux médecins à en juger.
        Mtre Lebeau. – Mon client est un illuminé de bonne foi.
        M. Simons. – Cela ne me suffit pas.
        Mtre Bonnehil. – Ni à moi non plus. Une aumône ne me satisfait pas.
        Mtre Lebeau. – Sa bonne foi peut très bien être admise.
        M. Simons. – Oui, si vous prouvez sa folie.
        Mtre Lebeau. – Erreur manifeste.
        M. Simons. – Il n'est pas fou de se dire le Christ.
        Mtre Morichar. – Pourquoi ? Un illuminé sincère peut aller jusque-là.
        M. Simons. - Enfermons-le et n'en parlons plus.
        Mtre Lebeau. – Vous auriez aussi enfermé Mahomet parce qu'il disait converser avec l'ange Gabriel...
        Il importe de détruire la légende de la fortune de Dor.
        Fortune immobilière de 65,000 fr. affirme Mtre Bonnehil ; fortune mobilière incalculable, ajoute-t-il.
        Dor possédait en 1909 outre ses maisons, qui furent vendues 15,500 fr. un dépôt en banque de 5,000 fr. Il vendit son commerce 7,500 fr. Avec diverses autres sommes qu'il possédait encore, on arrive à un total de près de 30,000 francs.
        S'il était resté à Jemeppe, il se fut enrichi sans se donner trop de mal. Au lieu de faire fortune de thésauriser, Dor est obligé de vendre ses propriétés, il est obligé d'éditer ses sermons, de vendre des brochures.
        Mtre Lebeau estime que l'« Ere nouvelle » rapporta un millier de francs à son client ; « Christ parle à nouveau », 9,000 fr.
        Dor eut certes pu s'enrichir, mais logique avec ses principes, il immobilise tous ses capitaux et déclare que si son capital en banque dépasse 12,000 francs, il en versera le surplus à l'Ecole des estropiés de Charleroi.
        Ce projet de donation est incontestable, il résulte d'une lettre de M. Pastur.
        Il résulte des démarches que fit à Roux l'honorable député permanent, démarches qui n'échouèrent qu'à cause de la guerre.
        Pour fonder sa succursale à Uccle, cet argent ne suffit pas. Et c'est pourquoi il emprunte à ses adeptes. J'en viens à la question du fluide. Ce fluide émane de l'influence d'un personnage et imbibe toutes ses paroles, tous ses gestes.
        Dor a-t-il un pouvoir de rayonnement agissant sur ses malades ? C'est bien possible. Des médecins admettent que les malades peuvent être impressionnés par des influences morales magnétiques ! De nombreuses maladies, disent-ils, peuvent être guéries par la suggestion. Si cela est, la bonne foi de Dor est indiscutable et il ne peut être question d'escroquerie.
        Dor affirme que c'est son amour pour son prochain qui lui donne le pouvoir de guérir ses semblables.
        Les médecins guérisseurs sont ceux qui sont de grands philanthropes : ceci de l'aveu des médecins. Une moquerie n'explique rien. Vous voyez qu'un examen du Père et des malades s'impose.
        D'ailleurs, Dor dit et affirme à maintes et maintes reprises que ce n'est pas lui qui guérit, mais bien qu'on se guérit soi-même en s'améliorant moralement. Si Dor était un escroc, mais il ferait de la réclame, de la propagande. Mais non ; c'est tout le contraire. Il n'appelle personne et refuse qu'on insiste pour lui amener des malades.
        Il a le souci d'éviter le fanatisme chez ses clients. Les formules intolérantes sont aimées des esprits simples. Lui n'en a pas. On reproche au Père Dor son charlatanisme, école morale et le reste. Il a commis de nombreuses fautes de goût, mais il ne faut pas oublier que c'est un illettré, un primaire. A cause de cela, il n'est pas susceptible d'une délicatesse extraordinaire. Il a cru trouver quelque chose de neuf. Il est fier, il est heureux de sa trouvaille. Il a le goût de la propagande et cela provient de sa confiance illimitée en lui-même. Pour faire de la propagande démocratique chrétienne il faut aussi avoir du mauvais goût. (Rires.)
        M. Simons. – Merci.
        Mtre Lebeau. – Ne cherchez pas du bon goût dans ses descriptions emphatiques ni dans les illustrations de ses brochures. C'est nécessairement un caractère commercial. On critique surtout ses gestes hiératiques, gestes très simples, si simples que la plupart des fidèles ne le remarquent pas. Il lève parfois la main, mais pour faire taire les bavards et en imposer à ceux qui pourraient lui faire perdre son temps.
        S'il a l'âme mystique, il a l'allure hiératique, cela se tient. Son costume, sa longue chevelure, sa barbe, tout cela est de l'ermite et est adéquat à sa mentalité. Son temple est fort simple, c'est comme une église protestante.
        La grosse question maintenant. Il a dit qu'il était le Christ. Il a blasphémé, il s'est livré à des manœuvres frauduleuses. S'agit-il du Christ des chrétiens ? Du tout ; celui-là est au ciel et il en voudrait à Mtre Bonnehil de ne pas avoir bien conservé ses intérêts. (Rires.)
        Lui pardonne. Les hommes sont méchants et mettent un nom sur des étendards, mais lui est juste, bon, mystérieux.
        Ne parlons pas de blasphème. Le Christ pardonne à Dor. (Rires.)
        Père Dor, le Christ, serait un homme comme un autre dont la morale était excellente, mais avait pourtant quelques imperfections. Quoi de singulier dès lors que Dor s'imagine faire mieux. Il a une conviction comme d'autres illuminés en ont eu. La sincérité est indiscutable. Il y a une autre hypothèse que l'escroquerie, que la folie ; il y a la chose étrange commandée par le cœur et l'esprit qui font de lui un illuminé.
        La Cour doutera certainement et dans le doute l'acquittement s'impose.
        L'audience est levée à 2 heures. (B.)

    Le Bruxellois, 12 avril 1917 (source : Belgicapress)


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  • Palais de Justice - Le Procès Dor (Le Bruxellois, 5 avril 1917)(Belgicapress)

    PALAIS DE JUSTICE
    COUR D'APPEL DE BRUXELLES
    Le Procès Dor

        Audience du 3 avril 1917. – Pour le cas Solms, Dor a ou plusieurs petites condamnations 18 Jours de prison, ce sont les faits les moins graves.
        Pour les époux Chartier, le tribunal de Charleroi a condamné à 4 mois de prison et 200 fr. d'amende. Ces victimes ont été sous une dépendance telle de Dor, qu'elles prenaient pour un Dieu, qu'elles se seraient jetées au feu s'il l'avait ordonné.
        Dor leur faisait prendre ses brochures, les engageait à lui payer du charbon, à mettre 100 fr. dans le tronc. La fille Chartier dont les parents voulaient faire une adepte, déclara à l'audience de Charleroi, que sa première visite chez le père fut pour elle une déconvenue et qu'elle ne put s'empêcher de le qualifier de cochon.
        Le cas Delisée est plus caractéristique encore. Cette femme fut à ce point subjuguée par Dor qu'elle déclara ne plus pouvoir vivre loin de lui. Elle se fit bâtir une maison proche de l'église doriste, installa à la demande de Dor le chauffage central dans le Temple moral et fit un grand nombre d'autres frais.
        Elle aussi eut un jour les yeux dessillés et c'est son cas qui valut à Dor, en première instance, 8 mois de prison et 17,000 fr. de dommages et intérêts.
        Après cet exposé général l'audience est levée à 5 heures.
        La Cour reprend audience à 10 heures. M. Smits continue la lecture de son interminable rapport. Il en vient aux audiences correctionnelles de novembre dernier à Charleroi. Ce sont les faits repris dans la prévention qui retiennent surtout l'honorable rapporteur.
        Quatrième audience : mercredi matin. – Beaucoup de monde ce matin. L'enceinte du public se garnit rapidement. M. et Mme Dor s'entretiennent amicalement, avec leurs adeptes.
        On apporte un banc pour les invités, des dames de magistrats qui, elles aussi, veulent voir le fondateur du Dorisme.
        A 10 heures, l'audience est ouverte. On entend encore quatre témoins cités par la défense. Ce sont des fanatiques du père. Ils ont été guéris. Le président les interroge avec adresse pour leur faire dire ou qu'ils ont payé les soins du faux médecin, ou que celui-ci s'est livré des pratiques réprouvées par la morale des lois. Mais il a affaire à des témoins bien stylés qui répondent ce qu'ils veulent mais auxquels on ne fait pas dire autre chose. L'un d'eux avait même apporté un discours écrit. On le lui fait rengainer, l'audience devant être exclusivement orale.
        Au demeurant, rien de nouveau dans tout cela. A 10 heures, M. le président passe à
        L'interrogatoire du Père Dor. – Celui-ci s'avance très posément vers la Cour. Son ton est calme, fortement nasillard, il a l'accent wallon fort prononcé.
        D. – Le Parquet vous reproche d'exercer l'art de guérir.
        R. – Je ne donne que des conseils moraux. Nos maux proviennent de nos excès. Je remonte à la cause.
        D. – Vous déconseillez d'aller chez les médecins.
        R. – Ceux qui me consultent n'ont plus besoin de médecin, puisque je les aide à supprimer la source des maladies.
        D. – Vous avez donné des recettes directes. Vous avez fait supprimer des bandages, du lait des enfants ?
        R. – Je n'ai jamais donné que des conseils, et ceux qui les ont suivis s'en sont trouvés bien.
        D. – Vous avez ordonné du thé Chambard, des lavements salés, des potions sucrées.
        R. – C'est faux. Ceux qui disent cela sont des personnes achetées.
        D. – Il y a des maladies qui n'ont aucun rapport avec la morale : l'asthme, la pneumonie, la hernie. Vous avez exercé pour ces cas-là aussi.
        R. – Non ! Je me borne à conseiller l'énergie, la confiance.
        D. – Vous aviez des pratiques, des gestes spéciaux pour en imposer.
        R. – Du tout. Je suis chez moi comme ici. Tout le monde fait des gestes en parlant.
        D. – On n'a pas toujours le geste solennel du serment, les bras levés, les yeux au ciel.
        R. - –Ceux que je guéris le sont par la foi qu'ils ont en moi ; ceux qui n'entendent pas se corriger, je les renvoie aux médecins.
        D. – Vous avez fait déshabiller des malades ?
        R. – C'est faux.
        D. – Le Parquet vous reproche d'avoir par vos manœuvres extorqué pas mal d'argent à Solms, Chartier, Delisée.
        Le prévenu nie.
        D. – Vous vous faisiez appeler le Christ.
        R. – Non ! On m'appelait ainsi.
        D. – Vous laissiez faire.
        R. – je ne pouvais empêcher cela. (Puis se recueillant et montant la marche qui le sépare de la Cour) D'ailleurs je suis le Christ ! Oui je le suis, non pas le faux, mais le vrai. (Mouvement prolongé et curiosité dans la salle.)
        D. – Vous admettez donc ce que vous contestiez hier ?
        R. – Oui. C'est la première fois que je me donne mon vrai titre.
        On attend anxieux. On suppose que le président va réclamer des preuves, une démonstration. Mais pas du tout ; il ramène de suite l'inculpé aux faits de la prévention.
        D. – Vous faisiez des grimaces sur vos malades ; vous mettiez la main sur leur tête.
        R. – Jamais, jamais.
        Dor s'explique avec chaleur au sujet des divers faits d'escroquerie. Il reconnait certains faits matériels, mais dit que les dépenses des Chartier et des Delisée ne lui ont jamais donné personnellement le moindre avantage.
        « Madame Delisée a fait pour moi un testament. Je n'ai connu la chose qu'après la descente du Parquet. Mais sapristi, malheureuse, lui ai-je dit, vous allez me compromettre, Courez vite à la gare, allez au coffre-fort du Crédit Général et déchirez cette pièce. – Voilà comment je suis intéressé, moi !
        « Quant aux attentats à la pudeur, c'est encore elle qui m'a devancé. Elle sait que le Père est innocent. Elle sait que j'ai sa confession et qu'il me suffirait de la révéler pour la confondre. Mais qu'elle se rassure : je ne commettrai pas le crime de la dévoiler ; elle est brûlée. »
        Dor conclut en affirmant que s'il est condamné, il sera victime de son désintéressement et de son honnêteté.
        Toujours tranquillement, solennellement, ramenant ses bras en un geste bénisseur, le Christ retourne au banc d'infamie.
        Les plaidoiries. – M. le président : « La parole est donnée à la partie civile et d'abord à l'avocat de la Société de Médecine de l'arrondissement de Charleroi.
        Mtre Gérard rappelle la vocation de Dor, qui avait très bien pu vivre de son métier d'ajusteur, mais fut hypnotisé par les succès d'Antoine le guérisseur, qui était son oncle. Dor aurait pu s'installer prophète à Jemeppe, mais en bon neveu et en madré exploiteur, il préféra ne pas faire concurrence sur place au Père Antoine. Il choisit un milieu du même genre que Jemeppe et jeta son dévolu sur Roux-Wilbeauroux où il vint s'installer en 1909. Ses clients furent immédiatement nombreux. La justice en a entendu un certain nombre. Elle a entendu quelques victimes, quoique ces personnes préfèrent souvent se taire que de révéler leur crédulité et de provoquer des railleries. On a surtout entendu des fervents, des adeptes et la Cour a désiré se rendre compte par elle-même de la mentalité de ces malheureux que le charlatan est parvenu à subjuguer complètement, auxquels il impose de venir conter ses louanges jusque dans le prétoire de la Justice. Il se laissait appeler le Christ. Aujourd'hui dans le prétoire de la Justice, il a été plus outrecuidant encore : Le vrai Christ, s'est-il écrié, c'est moi ! (Rires.) Qui dira les méfaits des conseils de cet homme ? Ses principes végétariens, ses ordonnances de lavement au sel, ses conseils sur la nourriture des enfants constituent bel et bien l'exercice illégal de l'art de guérir. Ses manœuvres, impositions de main et le reste sont le corollaire du délit. Dor se faisait passer pour le Christ réincarné ; il se prétendait capable de guérir toutes les maladies par son fluide. Ce fluide existe-t-il ? Y a-t-il des fluides particuliers, des rayons X, des rayons rouges ? C'est incontestable. Mais on ne peut s'en servir sans titres ni diplômes, et ces moyens sont un danger entre les mains des rebouteux. Dor proteste contre la prévention d'exercice illégal de guérir ; Il n'aurait donné que des conseils moraux. Les médecins, dit-il très injustement, ne voient pas les causes du mal, ils ne s'occupent que des effets. Non, Dor ne se borne pas à donner des conseils d'hygiène, des conseils moraux. Il veut guérir toutes les maladies, il s'occupe du cancer aussi bien que des maladies d'enfant, des maladies d'estomac. Sa compétence est universelle. Il fait jeter le bandage des hernieux, il met des malades affaiblis au régime de l'eau, il commet ce crime de s'en prendre même à l'alimentation du nouveau-né.

    Le Bruxellois, 5 avril 1917 (source : Belgicapress)


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  • Palais de Justice - Le Procès Dor (Le bruxellois, 5 avril 1917)PALAIS DE JUSTICE
    COUR D'APPEL DE BRUXELLES
    Le Procès Dor
    (Fin de l'audience de mardi)

        Le rapporteur analyse très longuement les divers témoignages. Il fait connaître la déposition de Mme Délisee à l'audience, les manœuvres dont cette personne prétend avoir été victime pour en arriver à débourser en faveur de Dor des sommes très importantes. — On sait que le tribunal de Charleroi a accordé 17,000 fr. de dommages et intérêts à Mme Delisée. — Il s'agissait notamment d'achat d'un stock important de brochures, de placement d'un parquet du chauffage central, etc.
        « Dor insistait auprès de moi qui étais sa loque » pour que je me dépouille de mon argent. Vous comptez trop, ne cessait-il de cire. » Dor possédait même un testament en sa faveur de cette adepte.
        Après la descente du parquet ce document fut déchiré.
        Le tribunal de première instance tâcha de se rendre compte si des attentats à la pudeur avaient réellement été commis par Dor. Mme Delisée ne put convaincre les juges à cet égard.
        Il parait que non contents du culte doniste, Mme Delisée était théosophe à Bruxelles et y évoquait les esprits.
        Les manœuvres de Dor furent assez caractéristiques pour que le tribunal retint la prévention d'escroquerie.
        De même pour les époux Ch.... qui ont versé de nombreuses sommes à Dor et lui payaient notamment de grandes quantités de charbon.
        M. le conseiller fait connaître de même les témoignages favorables à Dor, l'interminable séquelle des adeptes illuminés qu'il traîna devant le tribunal.
        Puis vient la lecture du long jugement qui clotura le premier acte du calvaire du Christ.
        La prévention d'exercice illégal de l'art de guérir est prouvée par ses paroles et par ses actes. Il n'a ni titre ni diplôme et assure la guerison à ses clients par la transmission de son fluide, par des lavements, l'absorption d'eau non bouillie.
        Les escroqueries sont établies aussi, car il se faisait passer pour le Christ réincarné ; ses réserves elles-mêmes constituent des manœuvres qui ont dû impressionner les esprits simples, ses poses hiératiques, ses titres de guérisseur, de stimulateur de vertus lui ont valu de s'approprier indûment le bien d'autrui.
        En conséquence Dor fut condamné aux diverses peines de prison et d'amende que nous avons fait connaître antérieurement.
        A 12 h. et demi la lecture du rapport est terminée et M. le président passe à l'
                                                       Audition des témoins.
        Eugénie Thonus
    , adepte du Père Dor, habite St-Gilles.
        Me Lebeau. — Quelle est la cause de votre trouble lors de votre comparution à Charleroi ?
        R. — j'étais malade à causa de la grande chaleur qui régnait dans la salle et énervée à la suite des trois heures passées dans la salle d'attente.
        D. — Vous n'étiez pas hypnotisée par le Père Dor ?
        R. — Non.
        M. le président. — Et lorsque vous vous êtes écriée : « Sauvez-moi ! », est-ce lui que vous invoquiez ?
        R. — Non, tout le monde. Lui d'abord puisque c'est mon sauveur (!) mais aussi tous ceux qui auraient pu m'assister, me secourir.
        Me Lebeau. — J'insiste surtout pour bien faire voir qu'il n'y avait pas d'hypnotisme de la part de Dor.
        Me Simons, substitut du procureur général. — Je n'attribue pas la moindre importance à cet incident.
        D. — N'aviez-vous pas versé 100 fr. à l'œuvre du P. Dor ? Cet argent vous a-t-il été restitué ?
        R. — Oui, Mme Delisée me la remis.
        D. — Cela a-t-il eu lieu après les premières poursuites dit parquet.
        R. — Je ne m'en souviens pas.
        D. — Mme Delisée montrait-elle beaucoup d'affection pour le Père Dor ?
        — Oui, beaucoup. Elle parlait constamment de lui. Sans lui, disait-elle, elle ne se faisait aucun bien. Souvent elle s'écriait : « O mon cher petit père, comme je vous aime. (Rires.) Si jamais il me mettait hors de chez lui, je crois que j'en mourrais. »
        M. le président. — Pourriez-vous me dire quel genre d'amour elle professait pour l'inculpé.
        R. — Elle était fort légère dans ses paroles.
        D. — Oui, mais, l'aimait-elle d'un amour charnel ?
        R. — Je ne saurais vous le dire.
        Me Bonnehil. — Vous avez dit tout le contraire lors de l'instruction.
        D. — Comment aimiez-vous l'inculpé ?
        R. — Je l'aimais comme sauveur, mais non comme homme, pour les conseils moraux qu'il me donnait.
        Me Gérard. — La déclaration que vous venez de faire ne vous a-t-elle pas été suggéras par l'inculpé ? Ne l'avez-vous pas écrite à l'avance ?
        R. — Rien ne m'a été demandé. J'ai écrit ma déclaration de mon plein gré.
        Me Gérard. — Comme les autres témoins ?
        R. — Je l'ignore.
        Louis van den E…, 31 ans, de Couillet, déclare avoir été guérie d'un asthme par l'inculpé.
        D. — Vous a-t-il prescrit des médicaments ?
        R. — Non. Il a travaillé seulement à mon perfectionnement moral.
        D. — Avez-vous vendu des brochures du Père Dor ?
        R. — Oui. Une société avait été formée par nous pour propager ses œuvres. J'ai moi-même souscrit 100 fr. pour cela.
        D. — Une souscription a été ouverte pour l'œuvre du Père chez Romain. Qui en a eu l'idée ?
        R. — C'est moi.
        D. — On a rendu une partie des souscriptions ?
        R. — Oui plus de la moitié. C'est moi qui en tenais la comptabilité.
        D. — La brochure « L'ère nouvelle » comprenait-elle seulement les sermons du Père Dor ? A-t-elle été éditée avant ou après la rupture de Dor avec Mme Delisée ?
        R. — Avant.
        Me Gérard. — Vous avez écrit votre déposition à la demande de Dor ?
        R. — Je l'ai écrite spontanément de moi-même en réponse aux bruits infâmes qui couraient sur P. Dor.
        — Quelle sorte de bruits ? Touchant la moralité ?
        R. — Oui.
        Alice Pouille, 55 ans, dit qu'elle a connu le P. Dor chez le Père Antoine. Elle a mieux aimé aller chez Dor qui habitait plus près.
        M. le président. — Leur religion était autre. Le 1er c'est St Jean-Baptiste ; Dor c'est le Christ. (Rires.)
        D. — Alliez-vous souvent chez Dor ?
        R. — Tous les quinze jours. Il a même été question que j'aille passer les vacances chez Mme Delisée.
        D. — Que pensez-vous de cette dame ?
        R. — C'était jadis une croyante. Mais comme elle était légère et variable, elle a changé.
        Me Bonnehill. — La doctrine du Père ne vous oblige-t-elle pas de vous dire coupable de fautes que vous n'avez pas commises ?
        R. - ?!?...
        Me Lebeau, protestant. — Vous interprétez mal la doctrine du Père Dor.
        L'audition des témoins de ce matin est terminée.
        M. le substitut du procureur-général. — Il a été fait allusion tout à l'heure à des sollicitations, faites à Charleroi par le prévenu pour obtenir des adeptes des témoignages favorables. Une enquête a été faite par le parquet de Charleroi... je dépose le dossier sur le bureau de la Cour.
        L'ordre du jour est établi ensuite.
        Demain mercredi audition des témoins, puis interrogation du P. Dor. Les plaidoiries des parties civiles doivent être finies demain.
        Mardi prochain, réquisitoire et plaidoiries de la défense. (B.)

    Le bruxellois, 5 avril 1917


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