• Maurice Colinon - Le Phénomène des sectes au XXe siècle (1959)

    Maurice Colinon - Le Phénomène des sectes au XXe siècle (1959)

    Auteur : Maurice Colinon
    Titre : Le Phénomène des sectes au XXe siècle
    Éditions : Fayard (Collection "Je Sais, Je Crois"), Paris, 1959

    Recension :
        Ce petit ouvrage allègrement écrit résume et synthétise pour le grand public catholique les résultats des travaux de l'auteur lui-même, du R. P. Chéry, du Chanoine Verrier, du R. P. Lavaud et du présent recenseur sur les « sectes » dans notre pays. Une bibliographie sommaire termine le livre et permet de pousser plus loin l'étude. Il faut remarquer et saluer ici un progrès certain dans la typologie de l'auteur. Certes le mot « secte » est employé un peu légèrement, d'une manière en tout cas qui étonne le sociologue. Ainsi lisons-nous, p. 11 : « Tous ces mouvements, toutes ces Eglises, toutes ces Sectes... ont en commun... quelques traits..., dont le principal parait étre celui-ci : aux Ecritures, elles ajoutent généralement une « révélation » due à quelque prophète inspiré qui est supposé éclairer ou compléter la Bible ». Dans ce cas-là, et nous doutons qu'il se vérifie dans la plupart des exemples dont M. Colinon nous entretient, il faut parler de religions nouvelles, et non indifféremment de mouvements, d'Eglises ou de Sectes. Ceci dit, notre auteur divise son monde en : 1) Sectes d'Origine Protestante, 2) Sectes Guérisseuses (non-protestantes, donc), et 3) « Dissidences » catholiques Modernes. Le refus initial d'une typologie est compensé par le groupement fait par l'auteur pour les besoins de sa rédaction. Nous nous félicitons de ce pas en avant vers une classification plus nettement scientifique, regrettant seulement qu'elle n'aille pas plus loin.
                      J. S.

    source : https://www.persee.fr/doc/assr_0003-9659_1959_num_8_1_2066_t1_0178_0000_2

     

        Évoque les Antoinistes de la page 73 à 81 :

    LE « PERE » ANTOINE ET L'ANTOINISME

        Il est parfois assez difficile de comprendre comment naît une secte. Quand il s'agit d'un mouvement d'origine protestante, le processus paraît bien établi. Mais que dire des « Petites Eglises » qui ont pris naissance chez nous (ou presque), à une date récente ?
        A ce titre, l'exemple de l'Antoinisme ne manque pas d'intérêt. Il s'agit, en effet, d'un mouvement numériquement important (un million d'adeptes, affirment ses dirigeants), d'origine proche (au début de ce siècle) et dont le fondateur est né et a vécu dans cette partie de la Belgique la plus voisine de la France : la région de Mons.
        Ce qui est arrivé à Jemeppe-sur-Meuse en 1906 ne pourrait-il pas se produire encore aujourd'hui ?
        Essayons donc de revivre cette extraordinaire aventure, et de comprendre de quelle manière un homme « comme les autres » peut devenir, par étapes, un guérisseur, un mystique, un prophète, un fondateur de religion et même – aux yeux de beaucoup de ses disciples – une sorte de Dieu.

    Un homme « comme les autres »

        Dans tous les temples antoinistes, un portrait domine la salle de culte : c'est celui d'un beau vieillard dont les longs cheveux blancs, la barbe en éventail et les moustaches d'ouate épaisse auréolent le visage extasié et doux. Ce vieillard, c'est le « Père » à la fin de sa vie terrestre.
        Les biographies du « Père » Antoine sont nombreuses, et souvent contradictoires sur les points importants. Nous suivrons plus volontiers celle que lui a consacrée M. Robert Vivier, auteur sympathique à l’Antoinisme et même probablement disciple du « Père ». Pour tout ce qui concerne l'homme, elle nous guidera avec objectivité.
        Louis Antoine est né le 7 juin 1846 à Mons-Crotteux, en Belgique. Il était le cadet d'une famille de onze enfants et son stimulé par l'exemple de ses parents, pieux et charitables, le petit Louis se passionnait pour l'histoire sainte. A douze ans, il fit sa première communion. Puis il quitta l'école et, à son tour, descendit dans la mine.
        Le métier de mineur lui déplaisait. Il obtint de ses parents la permission d'aller travailler à Seraing, dans une chaudronnerie. Il y resta jusqu'à l'âge de vingt ans. A cette époque, il avait une foi fort vive et s'écartait souvent de ses compagnons pour prier à son aise. En 1866, il partit faire son service militaire. Profitant de ses instants de loisir, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main. L'aumônier du régiment, qui redoutait les effets de ces découvertes désordonnées et disparates sur un homme dénué de culture de base, lui dit un jour : « Antoine, mon ami, prenez garde aux lectures. Ce sera votre péché... » Il ne croyait pas si bien dire.
        Quand, quatre ans plus tard, la guerre éclata avec l'Allemagne, Louis Antoine fut de nouveau appelé sous les armes. Là se produisit un événement tragique, qui devait avoir sur son esprit la plus profonde influence : au cours d'un exercice, Louis tua, d'un coup de fusil, un de ses camarades. Il était si estimé de ses chefs que la sanction fut bénigne. Mais, des années durant, Louis Antoine allait se demander : « Pourquoi cette épreuve ? Pourquoi ? ».
        Démobilisé, il partit travailler en Allemagne, où les ouvriers qualifiés touchaient de hauts salaires. Au cours d'un congé, il épousa la sœur d’un de ses amis, Catherine Collon, qui attendait un enfant de lui. Le bébé naquit en Allemagne et reçut le prénom de Louis. Trois ans plus tard, le jeune ménage rentrait en Belgique et Antoine se mit à vendre des légumes avec une carriole. L'hiver, il continuait à lire beaucoup. Il s'intéressait particulièrement à la médecine, et aussi aux doctrines socialistes. Il réfléchissait, seul, durant des heures.
        Le jeune ménage était très pauvre ; presque dans la misère. Aussi Antoine décida-t-il de s'expatrier à nouveau. Cette fois, ce fut comme contremaître dans une usine de Varsovie. Le jeune ménage en revint cinq ans plus tard, avec un pécule qui le mettait à l'abri du besoin. Et Louis se contenta des modestes fonctions de concierge aux « Tôleries liégeoises », à Jemeppe-sur-Meuse.
        Son caractère avait changé. Les pensées obscures qu'il retournait dans sa tête l'avaient aigri. Il souffrait de l'estomac ; un jour même, il s'était battu et avait eu affaire à la police. Il ne pouvait même plus prier. Un prêtre, auquel il confia son désarroi, lui dit : « Méfiez-vous. Il est très dangereux de penser quand on n'a pas assez d'instruction... » Il refusa la leçon, et décida de chercher ailleurs.
        C'est alors qu'un camarade, Gustave Gony, l'introduisit dans un cercle spirite. Il lui prêta Le Livre des Esprits, d’Allan Kardec. Louis Antoine s'enthousiasma pour le spiritisme, et crut y trouver la réponse à toutes les questions qui l'obsédaient depuis si longtemps ? Bientôt, les évocations eurent lieu chez lui. Il se découvrit médium, fonda son propre groupe « spiritualiste », qui prit le nom de Vignerons du Seigneur. C'étaient ses premiers pas sur un chemin qui devait le mener très loin...

    Guérisseur, puis prophète

        En 1893, Louis Antoine eut la douleur de perdre son fils unique. Il choisit de lui faire des obsèques spirites. Un seuil décisif était franchi : Antoine quittait avec éclat le catholicisme.
        Sa foi spirite s'affermit avec l'espoir de communiquer avec son fils décédé. En même temps, il s'attache au problème de la maladie. Les « esprits » répondent à son attente. Deux d'entre eux, qui disent se nommer « docteur Carita » et « docteur Demeure » lui dictent des ordonnances. Antoine impose les mains aux malades, recommande certains remèdes, distribue des morceaux de tissu « magnétisé », édicte des régimes alimentaires. Le voici guérisseur. Et guérisseur spirite.
        Bientôt, il quitte ses fonctions à l'usine et se consacre tout entier à sa « mission ». Séances de guérison et évocations spirites vont de pair. Antoine compose un résumé des « enseignements » des « esprits » qu'il intitule Petit catéchisme spirite et que ses disciples répandent de porte en porte. On y lit notamment :
        « Les Vignerons du Seigneur guérissent les maladies, chassent les démons (mauvais esprits), ressuscitent les morts, s'entretiennent avec les disparus de ce monde, donnent gratuitement ce qui leur a été donné gratuitement. »
        Pour Antoine, le corps n'est rien. Pour le guérir, c'est à l'âme qu'il faut s'attaquer. Et lui-même n'y parvient encore qu'avec l'aide d'un guide de l'au-delà dont il donne cette description :
        « Il m'apparaît comme un nuage lumineux lorsque je dois réussir ma cure ; mais quand ceux qui viennent à moi n'ont pas la foi, mon guide s'en va, je deviens seul... C'est la foi qui nous guérit. Si nous croyons que nous allons cesser d'être malade, la maladie s'en va. »
        En 1900, les malades se pressent si nombreux qu'il faut construire une vaste salle pour les recevoir. On la décore des portraits d’Allan Kardec, du curé d'Ars et du « docteur Demeure », ainsi que d'une gravure représentant « le Christ guérissant les malades ».
        Le 19 février 1901, Antoine comparaît devant le tribunal correctionnel de Liége pour exercice illégal de la médecine. Ne fait-il pas des diagnostics, n'ordonne-t-il pas des remèdes ? Antoine est condamné, avec sursis. Comme l'écrivent ses disciples : « Un nouveau magistrat s'est levé, et du coup un mauvais fluide s'est répandu dans la salle. Il y a eu lutte de fluides et finalement Antoine a perdu. »
        Mais, comme il arrive toujours en ces sortes d'affaires, les journalistes rendent longuement compte du procès et Antoine en retire une énorme publicité. Cette condamnation le fait réfléchir. Ne pourrait-il abandonner les passes magnétiques et tout le reste pour ne s'en tenir qu'à la prière ? il le tente, et s'aperçoit très vite qu'il obtient les mêmes résultats. Son journal L’Unitif écrira : « Sans cette condamnation, il aurait continué à opérer matériellement... Ainsi les médecins et les juges lui avaient rendu le plus grand service en dissipant un doute et en lui démontrant d'une manière palpable que seules opéraient sa foi et notre confiance en lui. »
        L'affaire, peu à peu, se dégage des gestes matériels. Le Père, comme on commence à l'appeler, précise lentement sa doctrine. En 1905 paraît en librairie, sous le titre d'Enseignement, le recueil des entretiens qu'il a avec ses disciples. Les adeptes se mettent en campagne pour colporter la parole du Père.
        A cette époque, Antoine est encore un pur spirite. Il répète : « Je ne suis qu'un guérisseur, un médium comme les autres. » Et son disciple Hollange proclame, dans un hymne en vers :

                  Déjà le spiritisme se lève
                  Et conquerra le genre humain...

        Mais, un dimanche matin, Antoine réunit ses fidèles et leur dit de sa voix tranquille et douce : « J'ai reçu une inspiration, mes enfants. Nous devons abandonner les évocations et la médiumnité. Le vrai spiritisme n'est pas là. »
        Il brûle tous les exemplaires de sa doctrine et précise : « Bientôt, je vous révélerai un nouvel Enseignement. »
        Nous sommes en 1906. La salle de consultations est démolie et remplacée par un véritable Temple. Le Maître quitte ses habits ordinaires pour y paraître désormais vêtu d'une longue lévite noire, fermée du haut en bas. Chaque dimanche, pendant trois ans, il va prêcher sa nouvelle révélation qui sera imprimée aussitôt. Ce seront : « La Révélation de l’Auréole de la Conscience », suivie du « Couronnement de l'œuvre révélée » et du « Développement de l'Enseignement », les trois livres sacrés de l'Antoinisme.
        On ne parle plus des Vignerons du Seigneur. L'Antoinisme est né. Après trois années de prédication, Antoine fait retraite. Pendant six mois, il s'enfermera dans sa chambre. Même sa femme, collaboratrice de tous les instants, se verra condamner sa porte. Que faisait Antoine ? M. Robert Vivier nous le dit : « Il ajustait avec prudence les pièces d'un étrange appareil de précision, fait de mots et de pensées. Et cet appareil, qu'il montait et démontait sans trève dans le silence de sa petite chambre, sous le toit, ce n'était rien moins que l'univers »...
        A Pâques 1910, Antoine reprend sa place dans le Temple. Désormais, il renonce à recevoir individuellement ceux qui viennent le consulter. Il impose les mains à l'assemblée tout entière. Le 15 août, il consacre solennellement le Temple au nouveau culte. Le dernier pas est franchi : Antoine, le « Père », fonde sa propre religion.

     

        L'introduction également est disponible en ligne.


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