• Antoine le Guérisseur (L'Univers 1 avril 1912)

    Antoine le Guérisseur (L'Univers 1 avril 1912)

    Antoine le Guérisseur

        Puisque la presse parisienne commence à parler d'un soi-disant nouveau Messie, Louis Antoine, dit le Guérisseur, il faut bien se résoudre à parler de l'individu qui se donne pour tel. Ce ne sera point d'ailleurs le faire bénéficier d'une réclame, tant est déjà considérable la propagande de sa doctrine, surtout dans nos campagnes ; mais on pourra peut-être, ainsi prémunir des gens trop crédules contre le travestissement religieux dont s'affuble le personnage.
       Nous avons sous les yeux la minuscule brochure qui contient, outre sa bibliographie, la préface de sa prétendue religion, dite « l'Auréole de la conscience ». M. F. Deregnaucourt, éditeur de son enseignement, et Mme Desart, qui l'a sténographié, certifient en avoir reçu de lui-même la révélation dans son temple de Jemeppe-sur-Meuse, de 1906 à 1909.
        Selon ces deux adeptes autorisés, des milliers de cures, tant physiques que morales, ont été obtenues et s'obtiennent encore journellement au contact du guérisseur qu'ils appellent le « Régénérateur de l'humanité ». Ce contact aurait quelque chose de magnétique. En effet, si Antoine « nous révèle le but de la vie, la loi morale, les moyens d'arriver au bonheur suprême », il démontre, en particulier, « l'intelligence et les fluides qui nous donnent la pensée ». Dès la première page se trahit une sorte de spiritisme qui s'affirmera plus loin, au milieu de vagues notions du christianisme ; car il prétend aussi nous instruire « sur l'histoire d'Adam et sa défaillance, sur la façon dont on peut apprécier le rôle de Dieu, sa bonté, son amour ».

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        Louis Antoine naquit en 1846, dans la province de Liége. Ouvrier mineur, puis métallurgiste, il quitta la Belgique à vingt-quatre ans, travailla en Allemagne et en Pologne russe et, après avoir acquis une petite fortune, revint, au bout de dix ans, s'installer près de Liége, à Jemeppe-sur-Meuse. Dans l'intervalle de son séjour en Allemagne, il était retourné au pays pour se marier. Les deux époux ayant perdu leur fils âgé de vingt ans, purent supporter ce malheur « grâce à leur grande foi », et se dévouèrent désormais au soulagement des malheureux.
        Le mari est végétarien, au point de ne rien prendre qui provienne de l'animal. Son travail du jour et de la nuit pour ceux qui font appel à son concours, exige un recueillement constant ; c'est pourquoi il vit absolument seul. » La femme habite avec deux enfants qu'ils ont élevés ; « elle partage en tout sa mission ; elle remplace son époux et opère en son nom quand il doit s'abstenir ».
        Antoine « professa la religion catholique jusqu'à l'âge de 42 ans, puis il s'appliqua à la pratique du spiritisme, sans s'attarder toutefois dans le domaine expérimental ; ...il lui préféra la morale et s'y adonna de tout cœur » ; enfin, en 1906, il créa « le nouveau spiritualisme ; c'est là que commence sa mission de révélateur ».
        D'abord, catholique quelconque, il fit une chute dans le spiritisme ; mais, comme il ne peut s'y distinguer, il essaie de se relever en accommodant à sa façon ce qui lui reste de la morale chrétienne, et il s'imagine créer ainsi un nouveau spiritualisme ; en somme, il est devenu une sorte d'illuminé.

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        Depuis vingt et un ans qu'il est « en contact incessant » avec une « quantité innombrable de malades, son être moral n'a fait que grandir et développer en lui une puissance ignorée jusqu'à ce jour »; en se sacrifiant à l'humanité souffrante, « il s'est acquis des vertus, la foi, l'amour, le désintéressement », qui lui ont permis de fonder le nouveau spiritualisme sur la base inébranlable de la foi pure ». C'est de cette foi que naît l'amour pur qui se puise au sein de Dieu ; car il existe « un Dieu bon et miséricordieux ». La vraie religion n'est autre que cela. Mais voici que, pour M. Deregnaucourt et Mme Desart, il n'y a pas grande différence entre Dieu et leur guérisseur, comme si celui-ci était une incarnation de celui-là. Ils l'appellent « notre bon Père » et ils disent de lui : « Il possède le baume par excellence, l'amour vrai, qui guérit toute plaie et il le prodigue à toute l'humanité, car il est le médecin de l'âme plutôt que du corps... Nous faisons de lui notre sauveur ; disons qu'il est notre Dieu, parce qu'il est notre serviteur. »
        Mais c'est un dieu fort accommodant, assez semblable au dieu des bonnes gens de Béranger : « Ne croyez pas qu'Antoine le Guérisseur demande l'établissement d'une religion qui restreigne ses adeptes dans un cercle, les obligeant à pratiquer sa doctrine, à observer certain rite, à suivre une opinion quelconque, à quitter leur religion pour venir à lui. Non, il n'en est pas ainsi. » Quand nous serons pénétrés de son enseignement, « nous aurons les mêmes égards pour toutes les religions et même pour l'incroyance. »
        Cette dernière citation permet de juger de ce que vaut la doctrine.
        Néanmoins, nombre de nos campagnards se laissent séduire par les grands mots d'amour pur, de foi pure, de spiritualisme, mais plus encore, c'est probable, par le caractère mystérieux du spiritisme, et ils vont consulter les représentants du soi-disant guérisseur. Ne croyant plus guère en Dieu, ils croient toujours aux sorciers.

    J. MESSIRE.


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