• L'Antoinisme, religion nouvelle (L'Humanité 5 mai 1913)

    L'Antoinisme, religion nouvelle (L'Humanité 5 mai 1913)

    L’“ANTOINISME”, RELIGION NOUVELLE

                    Au Pays
     DU CÉLÈBRE GUÉRISSEUR
                  Une Visite
      DU TEMPLE DE JEMEPPE

        Nous avions parcouru, depuis le matin, la région industrielle qui s'étend entre Liége et Flémalle, sur la rive droite de la Meuse, et nous allions revenir sur nos pas, lorsque mon compagnon de route, Louis Piérard, rédacteur au journal de Bruxelles, Le Soir, me dit :
        – Savez-vous que nous sommes ici tout près du pays des « Antoinistes »?... Vous avez bien entendu parler de l'« Antoinisme », cette religion nouvelle dont l'apôtre, Antoine le Guérisseur, qui mourut l'an passé, fut suivi jusqu'à la fosse commune par un cortège de plus de quinze mille fidèles gémissant et pleurant ! Eh bien, tenez, c'est en face, sur l'autre rive du fleuve, à Jemeppe, que ce nouveau messie a bâti son église. Si nous allions la visiter ?
        J'acquiesçai. Trois amis se joignirent à nous et, trente minutes après, l'auto menée par l'un d'entre eux nous déposait devant le temple.
        C'est une maison neuve dont les fumées n'ont pas encore noirci la façade blanche. Aucun signe, aucun emblème extérieur ne désignent l'église. Ces mots seulement, en majuscules d'or : CULTE ANTOINISTE.
        Au bruit que fait l'auto, qui stoppe devant la porte, une petite femme, toute vêtue de noir, apparaît sur le seuil et nous observe. Elle tient les bras croisés, la main droite coulée dans la manche gauche et la main gauche dans la marche droite, à la manière des religieuses. Elle ne porte ni coiffe ni bonnet ; elle a des cheveux grisonnants, rassemblés vaille que vaille, un visage un peu gras à peau plissée et jaune, et deux petits yeux qui ne nous quittent pas.

        Nous nous approchons et lui exprimons notre désir de visiter le temple. Alors, en s'effaçant :
        – Entrez ! dit-elle la maison du Père est ouverte.
        Nous sommes dans un vestibule carré. Au fond, une porte à deux battants rembourrés. Contre le mur de droite, un grand tableau sur lequel sont inscrits les noms des villes ou l'« Antoinisme » à des églises. Il y en a plusieurs à Paris ; il y en a aussi à Vienne, à Pétersbourg, au Caire, en Amérique, même en Nouvelle-Zélande.
        – Vous êtes la Mère Antoine ? demande l'un de nous.
        – Je suis la guérisseuse du temple. La Mère se tient chez elle ; on ne la voit que le matin pour les « opérations » ; moi, je reçois les malades à toute heure.
        La «guérisseuse » ! Les « opérations » ! Loin de marquer des bornes à notre curiosité, elle l'excite.

                Dans le Temple
        Elle se dirige vers la porte aux battants rembourrés ; elle l'ouvre et nous entrons dans le sanctuaire, dont les portes se referment derrière nous. Les cinq voyageurs gardent le silence ; mais la « guérisseuse », les bras croisés et les mains dans ses manches, parlant un peu du nez, fait le cicerone...
        Nous nous tenons debout dans l'arrière-partie de la salle. Devant nous, les chaises en rangs bien alignés. A la place d'autel, au fond, une tribune à laquelle on accède par un double escalier. C'est du haut de cette estrade que le Père enseignait et c'est là que, depuis la mort d'Antoine, la Mère, quittant chaque matin sa retraite, se montre aux fidèles pendant quelques instants.
        A droite de la porte d'entrée, un évier long au-dessus duquel trois robinets allongent leurs becs ; à trois clous correspondant, sont accrochés trois gobelets retenus au mur par des cordons. Et il y a encore cette inscription :

    Cette fontaine n'a d'autre destination que de
                                                                [désaltérer
            Ceux qui viennent dans ce Temple.
    En faire un autre usage est un manque de foi
      Qui porterait plutôt obstacle à la guérison.
    Votre foi en l'opération du Père seule
                            Vous guérira.
                                                        LE CONSEIL.

        Nous entourons la guérisseuse et nous la pressons de questions sur l'art, le secret, les moyens de guérir. Et d'abord, comment le Père Antoine opérait-il ? Bras croisés, d'un bref mouvement de tête, elle montre la tribune :
        – Le Père, il donnait la bénédiction à tous les malades. La Mère fait la même chose.
        – Cela suffit ?
        – Si vous croyez au Père, oui... Il faut croire au Père... Vous pensez au Père : c'est comme un courant électrique que vous sentez... Moi, je ne crois qu'au Père. J'ai eu un dérangement d'estomac et j'ai été longtemps malade ; je suis venue ici et il m'a guérie... Et j'ai mon mari qui a eu une « pumonie » et qui a été guéri lui aussi...
        – Mais vous-même, lui dis-je, vous faites des guérisons ?
        – Tout le monde peut en faire ! répond-elle. Vous le pouvez, vous aussi : c'est un dévouement.
        A l'entendre, guérir se fait ainsi, sans qu'on sache comment. On peut guérir sans l'aide d'un intermédiaire :
        – Si vous avez une peine, murmure-t-elle sur un ton qui veut se faire persuasif, vous venez ici, vous pensez au Père et vous sentez tout de suite quelque chose qui vous dégage.
        – Le « courant électrique » ! murmure l'un de nous.
        – La Mère Antoine fait-elle des guérisons ? demande un autre.
        – La Mère Antoine fait comme faisait le Père ; mais elle ne parle pas. Elle vient le matin ; elle monte à la tribune ; elle étend la main et c'est fini... La Mère ne parle avec personne, sauf pour des questions morales.
        Nous exprimons le désir de voir la Mère. Elle nous fait dire que si nous revenons une autre fois, après avoir lu les enseignements du Père, elle nous parlera peut-être. Toutefois, la petite vieille en noir ramène avec elle une autre « sœur ».
        C'est une dame aux cheveux noirs, aux yeux très noirs, et qui nous livre tout d'un trait, l'histoire de sa vie et de sa conversion. Elle a « couru» le monde, dont elle connaît le fond et le tréfonds. (Ce disant, elle nous lance un regard qui semble dire : « Vous autres, hommes, vous m'entendez ! ») Bref, elle s'était retirée à Monte-Carlo. La maladie, plusieurs maladies l'accablaient. Jeune, elle eut longtemps des accès de somnambulisme. Un jour, « une comtesse » lui parla du Père Antoine, lui conseillant de l'aller voir :
        – Et je suis venue ici ! Et le Père m'a inspirée tout de suite et j'ai été guérie ! Depuis, je me suis vouée à l'Antoinisme !

                Des malades sensibles aux fluides
        Tandis que mes compagnons entretiennent la « sœur » aux yeux noirs, au visage amaigri, qui a « couru le monde » et qui « connaît la vie », je parcours la brochure contenant l'enseignement du Père et les confessions de quelques adeptes notoires, je constate que tous ceux-ci sont venus ici pour y chercher d'abord la guérison de leurs diverses maladies.
        Et c'est la maladie qui semble avoir aidé l'apôtre lui-même à découvrir sa voie :
        – La maladie, a-t-il raconté, m'avait tellement affaibli que, par moments, je ne savais plus si j'avais un corps ; mon esprit était de venu d'une sensibilité incroyable ; alors je palpais tous les fluides dans lesquels je puisais les pensées pour me diriger.
        – Vos convertis, dis-je à la « sœur », sont tous d'anciens malades !
        – Nous ne venons à l' «Antoinisme » que par l'épreuve ! répond-elle. Lorsque le Père nous a conquis, il suffit alors de penser à lui pour sentir qu'il est là, et tout aussitôt le fluide nous pénètre !

        Des malades, sensibles aux « fluides » ! L'histoire des « Antoinistes » ressemble à celle de presque tous les convertis.

                                                                    François CRUCY.

    L'Humanité, 5 mai 1913


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