• Les Antoinistes à Herstal

        Les antoinistes, je reconnais que je n'en avais jamais entendu parler jusqu'au jour où Celestin le mononke de mon ami René, nous a emmené à Jemeppe, son neveu et moi, dans la camionnette qu'il avait racheté d'occasion la semaine avant. Quand il a eu fini de discuter avec les gens qu'il leur avait ramoné leur cheminée, il nous a dit qu'il allait nous montrer quelque chose. Et il nous a conduit au cimetière de la commune, pas loin de la ligne de chemin de fer. Là, il a acheté des fleurs au magasin qui fait le coin, et il a été les mettre sur la première tombe, juste à côté de l'entrée. ''Cet homme-là, c'était un saint !'', qu'il nous a dit en nous montrant sur un marbre la photo d'un barbu. Et je veux bien le croire, parce que la tombe était couverte de fleurs et de ''remerciements au Père pour une grâce obtenue''. Il y avait même une plaque qui remerciait le Père et la Mère. Moi, j'ai tout le même fait remarquer que je connaissais un Saint Antoine de Padoue, un autre qui élevait des cochons (il paraît même qu'il faut prier un des deux et lui brûler un cierge quand on a perdu quelque chose, mais je ne me souviens plus lequel), mais que le vicaire, au catéchisme, n'avait jamais parlé de Saint Antoine de Jemeppe, et que je ne connaissais pas beaucoup de saints qui étaient mariés et pères de famille. Alors le mononke à René a haussé ses épaules, et il a dit que le Père Antoine n'était pas un saint catholique, vu qu'il avait fondé sa propre Eglise, et que les curés lui avaient fait toutes les misères possibles parce que, comme tous ceux qui sont dans les affaires, ils n'aiment pas que la concurrence leur prenne leurs clients. Et, en sortant du cimetière, le mononke à tourné à gauche, puis à droite, pour nous montrer la première église que le Père a construit. On voit encore son nom au-dessus de la boîte aux lettres : Louis Antoine. Il paraît qu'il y recevait des dizaines et des dizaines de gens tous les jours. Et c'est justement ça qui chiffonnait les curés, que Célestin a fait remarquer. '' Et pas seulement les curés, savez-vous, les docteurs avec, parce qu'Antoine soignait les malheureux. Il faut même croire que les docteurs sont encore plus tigneux que les curés, parce que, quand ceux de Jemeppe et des environs 'ont rendu compte que leurs salles d'attente restaient vides pendant qu'il faisait massacre chez Antoine, ils n'ont pas hésité à traîner l'homme au tribunal de Liège. Deux fois de suite. Ça ne crie pas vengeance, ça ? Faire des misères aux petites gens quand elles ont trouvé plus mali qu'eux pour les soigner sans leur sucer jusque leur dernier franc !'' Célestin en était vert de rage, rien que d'y repenser. Allez, je crois que si un docteur avait passé à ce moment-là avec sa voiture et une croix rouge dessus, le mononke à René n'aurait pas pu s'empêcher de crier après en le traitant de rèkem.
        Moi, j'aurais bien voulu entrer pour coir à quoi ressemble une église antoiniste. mais c'était fermé à clé. Alors, Célestin m'a invité à aller un dimanche matin avec lui entendre l'enseignement du Père au culte de la rue Tilman. Mais ça, ce sera difficile, parce que ma mère m'engueulera si je ne vais pas à messe avec elle et ma soeur. Surtout pour aller entendre une messe qui n'est pas catholique. Avouez que ce n'est tout de même pas facile d'essayer de s'instruire, quand on a des parents aussi contrariants sur le dos !
        Dans la camionnette, en rentrant à Herstal, Célestin (qui m'a tout l'air d'un antoiniste enragé) nous a raconté qu'un haut professeur de l'Université avait écrit un livre sur le Père Antoine quelques années avant la guerre (1), ce qui prouve bien que les gens instruits prennent ces histoires-là au sérieux. Même que son professeur de français à l'école moyenne du boulevard Saucy leur avait raconté un jour qu'il s'avait demandé des années au long qui étaient les hommes en deuil et en gibus et les femmes en deuil aussi avec un voile sur leur tête qui venaient de temps en temps trouver ce professeur-là dans on bureau à l'Université. Et bien, c'était des antoinistes qui venaient lui raconter la vie du Père pour l'aider à faire son livre. Quand j'en ai parlé le soir à la maison, mon père m'a dit que dans le temps, en effet, il en voyait tous les dimanches, habillés comme des croque-morts, qui descendaient la rue du 3 juin pour aller prier avec les autres au temple de la rue du Chou (c'est-à-dire de la rue Emile Tilman, mais mon père continue à l'appeler comme son père et son grand-père à lui), mais que maintenant ils ne mettent plus leurs buses et leurs costumes noirs que dans les toutes grandes occasions, comme aux fêtes et aux enterrements. C'est dommage, j'aurais bien voulu voir ça. Ma mère, elle, a grogneté - comme je m'y attendais - que je n'avais pas à m'intéresser à ces gens-là, que toute notre famille était catholique, et qu'elle comptait bien le rester. Alors j'ai compris qu'il était inutile de parler de l'invitation de Célestin. C'est vous dire si je me réjouis d'avoir dix-huit ans pour avoir le droit d'aller où il me plaît !

    (1) Célestin a raison. Ce professeur s'appelait Robert Vivier (1894-1989). Sa biographie romancée de Louis Antoine, Délivrez-nous du mal, a paru en 1936. Elle vient d'être rééditée à Bruxelles, chez Labor, en 1989. (L. Chalon).

    Paul BIRON & Louis CHALON, Tout a changé, Mononke, p.66
    source : Google Books


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  • Commentaires

    1
    Hubert
    Samedi 1er Avril à 17:23
    Ridicule
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