• Jules Bois - Le Guérisseur Louis Antoine (1901)

    L'AU-DELA
    ET LES FORCES INCONNUES
    III. LE GUÉRISSEUR LOUIS ANTOINE 

        Dans tout le Condroz, on me disait : « Allez voir Louis Antoine, c'est le plus grand guérisseur de la Belgique. Il fait des miracles comme les thaumaturges les plus fameux. Il n'a aucune science, sauf celle qui vient de son instinct ou, comme, disent les spirites, de son guide. » J'ai, pour ma part, une certaine faiblesse pour les guérisseurs. Ils sont généralement persécutés par les médecins, leurs rivaux, font souvent autant de bien qu'eux et, n'ayant pas de diplôme, sont moins pédants et plus pittoresques. J'ai beaucoup connu le zouave Jacob, qui eut des moments de gloire étourdissante. J'ai récemment assisté, à Lyon, aux exercices magnétiques de M. Bouvier, à qui il arrive de soigner des centaines de malades par jour, et, il y a deux ans, à Paris, je me faisais initier à l'art d'un bizarre Américain portant le pseudonyme de Saint-Paul et dont la main, réduite à trois doigts, laissait couler des torrents fluidiques. 
       Je me rappelle un discours de William Crooks, le grand chimiste, à l'Académie royale de Londres : « Quels que soient les mérites, disait-il, de la médecine actuelle, tout ce qu'elle peut faire, c'est de réveiller dans le malade, ce que j'appellerais le vis medicatrix, c'est-à-dire la force de se guérir, ou mieux, la volonté de vivre. Personne donc ne guérit personne, mais le malade se guérit lui-même et le médecin n'a été qu'un aide, celui qui a réveillé le vis medicatrix assoupi. » 
       Cette théorie, due à un savant remarquable, me paraît la bonne ; elle réhabilite en plus ces prétendus charlatans qui, renonçant à la pharmacie et à la chimie, s'adressent directement à la force vitale, l'appellent, l'exaltent et, en influençant l'élément psychique, commandent à la matière et à ses infirmités.
        Quand je descendis à la petite station de Jemeppes-sur-Meuse, je demandai au chef de gare : « Connaissez-vous Louis Antoine ? -  Si je le connais ! dit-il, on parle de lui dans toute la Belgique : il habite à deux cents mètres d'ici et cet après-midi vous le trouverez au milieu de ses consultants. » 
        Derrière la barrière j'aperçus Léon Foccroule, le président des spirites de Poulseur. Je n'avais donc plus à chercher un cicerone. Foccroule est un ami de Louis Antoine. Ses yeux ronds, sous ses paupières plissées, brillaient de finesse et de bienveillance. Louis Antoine est pour lui une sorte de saint, un curé d'Ars laïque qui travaille avec un désintéressement absolu pour le bonheur de l'humanité. Je compris aussitôt que Foccroule espérait que je serais non seulement étonné mais converti à leur évangile. C'est que les spirites sont, là-bas, des apôtres et que conquérir une âme leur donne certainement .autant de joie que de gagner le gros lot. J'étais ce jour-là le gros lot. Nous marchâmes dans la fumée des fabriques, au milieu des rails de trams à vapeur, sur une terre noire, le long de rues populeuses parfois passaient des femmes lentes avec, sur leurs épaules, une gaule d'où pendent contre leurs hanches de grands seaux. Le soleil s'était voilé, les cheminées d'usine augmentaient la tristesse et le brouillard. La spirituelle parole du socialiste belge, M. Demblon, me revint à l'esprit : « Le mysticisme, m'avait-il dit, naît la plupart du temps dans les villes où il y a trop de fumée. » Voilà pourquoi cette Belgique si pratique, passablement sensuelle, voit son borinage infecté de fantômes. 
        Au coin d'une traverse, une maison d'aspect presque officiel rappelant une clinique ou une petite mairie. La porte est ouverte. Foccroule cause en wallon avec quelques hommes attablés à un estaminet adjacent. La gueuze-lambic permet aux nombreux pèlerins d'attendre paisiblement l'heure où chacun, à son tour, ils seront reçus. Dans la salle d'attente, une multitude de femmes. Les clientes accusent les types les plus différents, depuis la femme du contre-maître, déjà bourgeoise et en chapeau, avec, sous la robe, un corset qui s'accuse comme une armure, jusqu'aux plus humbles ouvrières avec leurs châles à gros pois, leurs sabots, leurs cheveux filasse dont le manque d'éclat atteste les longues privations. Elles serrent contre leur poitrine flétrie par l'allaitement des chiffons secoués par les palpitations de la vie. Elles viennent là, moins pour elles-mêmes que pour leurs petits. Sans doute le médecin a désespéré où il demande trop cher, ou il n'a pas inspiré confiance ; alors elles sont allées vers celui que ses adversaires nomment le Charlatan, que la foule appelle le Guérisseur. Elles sont venues, portées par leur foi, exaltées par l'amour maternel, suppliant le Dieu des mères, de toute leur âme. Le silence n'est même pas troublé par le cri des enfants ; quelques vieilles se sont endormies sur leur parapluie, réveillées en sursaut quand la porte du fond s'ouvre pour laisser sortir quelque miraculé et entrer un autre douloureux. 
        J'ai passé par les coulisses de l'officine magnétique. C'est un corridor étroit où il y a, pour tout ornement, un tonneau à épluchures. 
       Ce corridor conduit à la hutte où habite Louis Antoine, une chambre seulement, bien pauvre et bien nue, où sa femme prépare le repas du soir. 
       Le thaumaturge a l'appréhension de la gloire, il n'aime point que s'établisse autour de lui une autre rumeur que celle, des guérisons accomplies. Foccroule lui a dit sans doute une phrase bien sentie dans leur patois car il m'accueille avec sympathie. Et puis, que quelqu'un soit venu de ce grand Paris pour le voir, cela le flatte secrètement. 
       J'ai deviné que Foccroule m'avait présenté comme un quasi-adepte. Voilà donc Louis Antoine. C'est un microcéphale, les cheveux coupés très ras, une barbe de la veille, et je ne sais quelle teinte grisâtre sur toute sa personne, provenant sans doute de l'âge, qui a décoloré ses cheveux et ses regards, de cette fumée aussi qui remplit tout Jemeppes, habille les êtres et les choses. Il parle avec une certaine difficulté, soit que le français ne soit pas sa langue habituelle, soit que sa nervosité, toujours en éveil, fasse trembler ses paroles. 
       - Faites excuse, me dit-il, je ne pourrais vous répondre qu'après L'avoir consulté. Je ne fais rien sans Lui. 
       Louis Antoine parlait ainsi mystérieusement de ce guide dont il ne sait pas très bien le nom, qui est tantôt pour lui l'âme du curé d'Ars ou cette du docteur Demeure, dont les portraits au crayon sont pendus aux murs de la salle d'attente, à côté de placards contre l'alcoolisme. Cet « esprit » ne me fut sans doute pas hostile, car presqu'aussitôt le guérisseur, sachant-que j'avais à prendre le train suivant, me reçut dans la chambre des miracles. 
       - Il m'apparaît, me dit-il, comme un nuage lumineux lorsque je dois réussir ma cure ; mais quand ceux qui viennent à moi n'ont pas la foi, mon guide s'en va, je deviens seul ; je puis si peu de chose par moi-même. 
       - Vous n'êtes donc pas magnétiseur ? 
       - Si ; mais je ne suis devenu vraiment Louis Antoine que lorsque je « m'ai acquis » la foi. C'est la foi qui guérit. Si nous croyons que nous allons cesser d'être malade, la maladie s'en va. Nous sommes guéris selon notre foi. | Plus j'ai réussi, plus j'ai eu confiance, plus j'ai réussi encore. Louis Antoine m'explique qu'il était ouvrier lamineur. Le feu où dansent les païennes salamandres, la fumée qui forme la corporalité des fantômes influencèrent lentement cette âme ignorante mais en correspondance avec l'universelle nature qui aime de chuchoter des simples des secrets. Il me conta la chose de sa voix grise aussi, voilée, avec des arrêts brusques et des intermittences. 
       - Quand on rentrait chez soi en revenant de la forge, on avait quelquefois le souvenir de toutes ces étincelles dans les yeux. Pendant la nuit, en dormant, elles ressemblaient à des étoiles. Ces étoiles me disaient : « Ecoute bien, Louis Antoine et comprends. Le feu de la forge rend le fer malléable et alors l'homme en fait tout ce qu'il veut. Ton âme est un feu aussi. Nous lui donnerons le pouvoir de repétrir la matière, la chair des autres, et les sourds entendront et les boiteux marcheront. » 
       Une mère et son enfant entrèrent. Le petit avait les jambes torses, le corps couvert de taches rouges. Un chétif résultat d'une existence sans hygiène et d'ancêtres dégénérés. 
       Louis Antoine pose sur ces membres déformés sa main rédemptrice : le petit tressaute de temps en temps comme sous une brûlure. Puis le thaumaturge lui ordonne de marcher, de courir même. Il marche, il court en effet avec ses misérables jambes convulsées. Réellement il va mieux, il rit, il saute dans les bras d'Antoine par cette sorte de reconnaissance instinctive qu'ont les enfants pour ce qui leur fait du bien. Il n'est pas guéri, certes, mais électrisé. Sa mère pleure de joie. L'atmosphère est propice au miracle entre ce thaumaturge qui affirme : « il guarira, savez-vous, il courra comme un lapin », cette femme en larmes et cet enfant galvanisé par la volonté de l'opérateur et la foi vague des tout petits qui ne comprennent pas l'existence de leur mal. 
       Vient une consultation sur la nourriture â donner au boiteux. Antoine défend le porc, ne permet qu'une pomme de terre avec du beurre, sans graisse. Ces détails culinaires sont écoutés avec religion, comme s'ils tombaient de la bouche d'un dieu. 
       Maintenant c'est le tour d'une vieille. Louis Antoine lui touche le front. Je vais assister à une des prérogatives du thaumaturge. Il lirait les maladies dans les corps, par intuition. Celle-là a la foi totale. Sous la coiffe noire, le visage s'accentue, à la fois têtu et docile, crédule. Au bout d'une minute, Louis Antoine profère son diagnostic. Ce qu'il a bien découvert, ce sont les souffrances de la brave femme et leur emplacement. Celle-ci en est tout émue ; chaque fois que le guérisseur lui découvre quelque infirmité, son enthousiasme grandit et elle s'écrie avec son accent rude de paysanne : « C'est ben comme ça, c'est ben comme ça ! » Mais Louis Antoine insiste : « Il faut dire la vérité, si c'est bien là ce que vous sentez. Nous ne devons pas propager le mensonge… la vérité nous soutient. » 
       Le train de banlieue qui doit me ramener de Jemeppes-sur-Meuse à Liège siffle déjà au loin ; il faut finir. Je demande à Louis Antoine ce qu'il pense des médecins, ses grands confrères et ennemis. Il ne m'en dit aucun mal. Ce magnétiseur a l'âme chrétienne : « Dans les maladies, ils soignent les effets ; moi, je m'attache aux causes », dit-il avec une certaine fierté. Louis Antoine est un philosophe. « Ils ont signé à cent cinquante une pétition contre moi : ma mission les gêne. Je n'ai été condamné pourtant qu'à quelques francs et conditionnellement encore. On sait que je ne demande pas d'argent, ut comme je ne donne pas de remède,' que peut-on me reprocher ? » 
       La vieille a jeté quelques sous dans la tirelire sur la cheminée. C'est tout ce qu'accepte ce philanthrope mystique. 
       - Avant de partir, prenez mon journal. 
       Louis Antoine est allé dans la chambre basse et obscure où sa femme prépare le repas du soir. De nouveau, je suis dans le corridor étroit, encombré par le tonneau d'épluchures. Le thaumaturge revient avec un imprimé qui a comme titre : Connais-toi. Je jette un regard sur ce papier rempli de ces phrases ampoulées dont les doctrinaires spiritualistes ont le secret. Ce ne doit pas être là une élucubration de Louis Antoine. Je le soupçonne d'écrire comme il parle, c'est-à-dire difficilement. Ses gestes, son milieu, son attitude, ses paroles, voilà ce qui m'a plu en lui. Une grande simplicité, de la naïveté même et de l'illuminisme, mais un brave homme, un brave homme vraiment, qui a la double chance d'être à la fois un ignorant et un croyant. 
       C'est peut-être pour cela qu'il fait des espèces de miracles. 
       Me revoici dans les rues fumeuses de Jemeppes, sur les chaussées noires. Léon Foccroule me jette un regard désolé. Il avait rêvé un long après-midi apostolique, où il m'aurait professé la philosophie d'Allan Kardec. 
       Le train siffle de nouveau, je lui serre la main en hâte, ses bons yeux sont émus. Il m'a fallu aller dans d'obscurs villages de Belgique pour trouver cette foi. Et je me dis que Louis Antoine dispose d'une force incalculable. Charcot, à la fin de sa vie, comprit les limites de cet hypnotisme qu'il avait, en quelque sorte, fait sien, et il écrivit, dans une revue anglaise, une étude devenue fameuse, intitulée The faith healing - la foi qui guérit. Ce génial observateur, quoique matérialiste, envoyait à Lourdes des malades désespérés, en qui il découvrait cette faculté de « croire » qui est vraiment un don surnaturel, car il n'y a pas de méthode pour l'acquérir. La désirer, la vouloir même, ne suffit pas : elle est un cadeau du Mystère. La foi ne soulève pas que les montagnes, elle peut rendre la santé étant elle-même une source secrète de la vie. 

    Jules BOIS. Le Matin 3 août 1901
    Reparu dans Le Miracle moderne en 1907 et dans Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche 17 décembre 1910

     


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