• Léon Souguenet - Chez les spirites de Gohyssart

     Jumet - Panorama du Bassin de Charleroi et Église de Gohyssart

    Chez les Spirites de Gohyssart.

     

        Je ne sais si la tragique impression du pays minier s’atténue sous le ciel d’été. Pour moi, j’en ressens l’horreur plus profondément peut-être par les belles journées, quand le firmament dépourvu de nuages n’est pourtant pas bleu, mais gris, mais souillé par la poussière qui s’élève incessamment de la terre, quand un impassible soleil fouille les toits noirs des maisons, creuse les interstices des pierres, illumine de sa radieuse ironie les visages flétris des travailleurs.
        Pays où se peut exercer l’imagination d’un Dante moderne, pays de désespoir où la nature se refuse à cohabiter avec l’homme, où les arbres ne sont plus que des sarments, où l’herbe est brûlée par le feu intérieur qui ronge la terre; c’est une ville immense, une ville noire, avec des carrefours qui sont d’immenses plaines, des horizons où toujours se découvrent des agglomérations de maisons noires, groupées (comme des moutons près de durs bergers) autour des cheminées, et partout, dominant les toits et les monuments, ces tas de scories qui paraissent des tumuli monstrueux entassés sur la fosse de morts lamentables et innombrables.
        - Les ouvriers, ici pourtant, me dit-on, sont souvent des résignés.
        - Bel exemple de passivité...
        - Ce que vous allez voir vous dénoncera les sources où ils puisent leur tranquillité.

     

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        Nous sommes à Gohyssart, près de Jumet, à quelques kilomètres de Charleroi. Il y a fête : des drapeaux flottent aux maisons, des guirlandes de papiers coloriés traversent les rues ; dans un orgue lointain, un saltimbanque moud de la musique dolente. Nous sommes venus ici pour assister à une séance de spiritisme. Gohyssart possède un groupe spirite assez important.
        - Le spiritisme ! à quelle foi se raccrochent donc ces malheureux ? Comment s’est répandue cette croyance ? A-t-elle beaucoup d’adeptes ?
        Et des gens du pays, des gens sérieux, étendent la main vers l’horizon, où la poussière noire insulte le ciel.
        - Dans l’agglomération de Charleroi, il y a au moins vingt mille adhérents fervents spirites et pratiquants. Ils sont répartis en cinq cents groupes, ayant leurs séances, leurs prières, leurs évocations.

     

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        Une petite maison très propre, dont la porte s’ouvre sans transition sur la plus grande chambre, voici le temple du culte. Au mur, des images morales ; sur la cheminée, un Christ, des vierges : rien d’extraordinaire.
        Voici le maître du logis ; il est aussi le chef du groupe. C’est un vieillard, au front élevé, aux yeux clairs ; d’un langage incorrect, mais d’idées logiquement enchaînées. Il nous raconte que deux étrangers, gens de loi ou curieux, sont venus tout récemment lui demander si ses pratiques pouvaient prolonger ou diminuer la vie humaine. A quoi il a répondu par une négation indignée et une profession de foi.
        Mais les fidèles entrent.
        Leur aspect est varié. Ils appartiennent à toutes les classes de la société. Il y a parmi nous des commerçants de Charleroi, un peintre déjà célèbre, un avocat, des journalistes, des ouvriers. Tout ce monde est croyant, sauf votre serviteur, qui s’avoue un mécréant, mais à qui on a dit : « Vous verrez et vous croirez ! » et qui, se faisant l’âme aussi simple qu’il peut, empli de bonne volonté, attend.
        Les extraordinaires figures ! Nous sommes cinquante dans une salle étroite et basse. Le long d’un mur, il y a de vieilles femmes, trois surtout, aux traits plissés, aux fronts ridés, à la bouche ravinée ; elles ont le teint jaune, une lueur de vieux rose s’efface à leurs pommettes ; vêtues de caracos roses, bleus, gris clair, elles semblent trois vieilles Grâces fanées.

     

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        Au centre de la salle se trouve une table ronde. Le président en occupe la place la plus proche de la cheminée. Les « médiums », au nombre de six, sont en face de lui, assis. Ce sont quatre femmes et deux hommes (rien extérieurement ne dénote leurs rares qualités) : des ouvriers, une ménagère, je crois, et une commerçante de Charleroi, celle-ci étant douée, paraît-il, d’une double vue qui devient en quelque sorte une prescience.
        - La séance est ouverte, dit le président.
        Elle commence par un cantique chanté avec ensemble, avec ferveur ; autant que j’en saisis les paroles, ce cantique ne serait pas désavoué par de stricts catholiques. Mais comme il finit, une femme médium, une vieille femme, assise, tordant ses mains, râlant, les épaules secouées, se débat, repousse quelque chose d’invisible, se démène jusqu’à risquer de tomber à la renverse. Tout le monde la regarde pieusement et froidement ; elle se calme enfin. On m’explique bas :
        - C’est sa petite fille morte qui veut se réincarner en elle et à qui elle se dérobe pour des raisons.
        Le président lit une longue prière. Il invoque le Dieu tout-puissant, maître des êtres ; il appelle les bons esprits, repousse les mauvais esprits. La prière est longue ; toutes les lèvres la récitent à mi-voix.

     

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    *        *

     

        Un silence, puis un médium se raidit, crispe ses mains et, les yeux fermés, parle :
        - Chers frères et sœurs !...
        Toute l’assistance en chœur répond :
        - Bonjour, cher esprit !
        - Je suis votre guide...
        Le guide est l’ange gardien spécialement préposé à la séance. Il nous donne d’excellents conseils de morale et de vertu par le truchement de celui dont il a pris le corps. Puis il nous dit :
        - Au revoir !
        On répond :
        - Au revoir, cher esprit !
        Soudain, une autre femme médium, râlant, suffocant, les narines sifflantes, la bouche éperdument ouverte, se renverse. C’est exactement le spectacle d’une terrifiante agonie. Les mains de la femme font le geste de hâler son corps à un câble invisible. A cette mimique extraordinairement expressive, tout le monde a compris.
        - Vous vous êtes pendu ? demanda-t-on.
        Le médium fait signe : Oui.
        Nous avons parmi nous l’âme d’un suicidé ! On récite pour lui une prière spéciale. On l’interroge. Il croit sentir toujours à son cou la corde fatale ; depuis des années, il se sent étranglé, suspendu. On m’explique : certains morts se sentent pendant des temps interminables, des siècles parfois, dans la même situation. L’expiation du suicide est douloureuse. Combien faudra-t-il d’incarnations successives pour effacer la faute ?...
        Un à un, tous les médiums parlent. Les uns demandent des prières ; un noyé sent l’eau qui lui remplit la bouche ; un pasteur d’âmes qui a fait le bien toute sa vie se demande pourquoi il est plongé dans la nuit ; un enfant de dix-huit mois se demande ce qu’il a fait dans ses avant-dernières incarnations ; puis passent des ouvriers des villages voisins. On leur demande leurs noms, la date de leur mort, leurs professions. Ils répondent. On me dit :
        - Voulez-vous contrôler ces renseignements ? Je l’ai fait cent fois avec succès ; inutile que je recommence...
        Pour tous ceux qui passent on récite une prière ; on les réconforte. Il y a des gens angoissés qui demandent si un bien-aimé disparu ne va pas se manifester. Et on comprend le prestige étrange de ce culte. La terreur de la mort ne pèse plus sur les épaules humaines, et les vivants continuent avec les en-allés la conversation interrompue.
        Un des médiums-femmes prend un crayon ; sa main est secouée d’un tremblement fébrile, puis elle écrit, écrit sans se lasser : c’est un médium-écrivain.
        Un médium parle : « Je ne sais plus rien, je ne vois rien, je suis dans le brouillard insondable ; mais une voix s’élève qui me dit : La Vérité planait sur le monde avant que la Science vînt lui offrir de fallacieux secours... L’homme s’en va vers la Vérité, d’hypothèses en hypothèses, qui toutes, les unes après les autres, s’écroulent... »
        On demande :
       - Qui donc êtes-vous ? cher esprit.
        - Je suis Paul Bert.
        Le médium en qui vient de s’incarner Paul Bert est un simple ouvrier lamineur.
        Puis, par le même médium, c’est Allan Kardec qui parle, lentement, d’une voix entrecoupée ; le langage est parfois très incorrect, quelquefois parfait ; la pensée est parfois haute, parfois banale. Le discours est long : il dure une demi-heure. Les vieilles femmes somnolent. Elles se réveillent quand on récite la prière, et toutes ces vieilles bouches sans dents, ces mentons de bois semblables à celui de Polichinelle, se meuvent pour exprimer les mêmes désirs de lumière, de rafraîchissement et de paix.
        Il est 6 heures. La température dans cette salle étroite est étouffante. Tous ces gens ont préféré venir se pencher sur le gouffre de l’au-delà plutôt que de boire par cette lumineuse après-midi la lumière et le soleil des vivants.
        - Peut-on lever la séance ?
        Un médium se sent frôlé par un esprit qui souffle : Oui.
        Une dernière prière, et les fidèles se dispersent, graves, émus comme il sied à des gens qui sentirent flotter toute une après-midi sur leurs fronts les linceuls des morts invisibles.

     

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    *        *

     

        - Vous êtes convaincu ?
        - Hum ! vous n’estimeriez pas ma foi si elle était si prompte.
        Mais, pour des raisons d’ailleurs plus sentimentales que scientifiques, je crois à l’entière bonne foi des acteurs de la scène. Le désir de converser avec les morts, vieux comme le monde, a entraîné les hommes souvent dans des pratiques étranges. Ici, il contribue à élever les âmes et les cours, et l’ironie serait sacrilège envers tous ces douloureux qui tâtonnent dans le brouillard en y cherchant l’étreinte fugitive d’un disparu.

     

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        Le train, aux yeux rouges, fonce comme un taureau dans les ténèbres. Aux vitres défile la fantasmagorie du pays noir. Brèves apparitions de carcasses d’usines, de rails, de lampadaires électriques et de baies ouvertes où flambent des fournaises ; devant le feu, des démons humains passent et repassent.
        Ah ! si la voix des morts berce les dolents humains qui rêvent et, comme une chanson, les charme sur le chemin poudreux, si des fantômes nous invitent à les suivre par la voie lactée ou poudroient les soleils, on imagine aussi la terreur, le désespoir infini des damnés, démons de la fournaise ou de la mine, penseurs, rêveurs, poètes, dont le front se bute à tant d’obstacles marmoréens et qui désormais se savent condamnés, sans recours, à l’immortalité.

     

    Léon Souguenet, Les Monstres belges, 1904


  • Commentaires

    1
    jpdh
    Mardi 9 Octobre à 18:18

    Quel beau texte, mais d'où est-il tiré ?

     
    2
    jpdh
    Mardi 9 Octobre à 18:20

    Quel beau texte, mais d'où est-il tiré ?

     

     
    3
    Jeudi 11 Octobre à 16:14

    On le retrouve dans le recueil de divers articles de Léon Souguenet Les Montres belges

    cf. mon article Léon Souguenet - Les Montres belges (1904)

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