• Les possibilités de l’âme

    [C]e que j’ai mal à l’âme !
    — Joris-Karl Huysmans, En route1


        Sans âme donne à lire la question religieuse sur deux plans, mais d’inégales valeurs aussi bien en ce qui a trait à l’évolution du héros qu’à l’élaboration de l’intrigue. Je parlerais ici d’une ambiance mystique, toile de fond d’un drame à l’avant-scène duquel se pose la question de l’âme.
        Julien Lepers, trente ans, est préparateur au Laboratoire de Physiologie des religions. À vrai dire, on l’y voit assez peu, et chaque fois moins pour travailler que pour bavarder avec le directeur, qui y accumule et étudie diverses expériences mystiques. Outre son travail, d’autres événements placent Julien en contact avec des manifestations religieuses, sans qu’il montre un très grand intérêt. Quand M. Pardoux, son propriétaire et voisin de palier, amateur d’ouvrages mystiques, l’invite à l’accompagner « à notre petite Fraternité », Julien refuse, mais s’y rend ensuite en catimini, mû par la simple curiosité et le désir de « surprendre des âmes2 ». Julien n’en tire guère de profit, mais soupçonne peut-être une vérité moins fortifiante que ce qu’il attendait en ne reconnaissant pas M. Pardoux, « ce fidèle insolite qui plongeait sa tête dans ses bras et donnait l’aspect d’une soumission anéantie à une lassitude amère, à une torpeur désolée, proche du désespoir3 ». Il interroge aussi Mme Lormier, la tante antoiniste de Lydia Lemège, une danseuse dont Julien va s’éprendre peu à peu ; mais encore une fois Julien n’agit que par curiosité, sans jamais penser qu’il pourrait en tirer profit pour son propre compte, lui qui n’a guère d’âme. Aussi Henri Martineau n’a-t-il pas tout à fait tort lorsqu’il ironise :

    Dans son dernier roman [Sans âme] on rencontre ainsi à chaque page des Antoinistes. En comptez-vous beaucoup parmi vos relations ? M. Thérive, lui, ne peut remuer un pied sans marcher sur eux. C’est donc qu’il a buté dans un guêpier : pas du tout, ces différents Antoinistes ne se connaissent pas du tout entre eux et surgissent par le seul effet du hasard. […] Je ne chicanerais même pas du tout l’auteur sur l’arrivée de ses Antoinistes s’ils avaient une part véritable à l’action de son livre. Mais ils ne sont là que pour enjoliver un peu, si l’on peut dire, la toile de fond4.

    En effet, le discours autour de l’antoinisme constitue finalement une sorte de décor, les traces de mysticisme ou d’occultisme étant disséminées un peu partout dans le texte sans arriver à prendre une forme réellement consistante. Le Laboratoire, l’antoinisme, la présence de M. Pardoux installent une ambiance qui sans doute relève de ces déviations de la mystique dont parlait Charpentier au sujet du Troupeau galeux5, mais que Thérive souhaite néanmoins placer en résonance avec la question de l’âme. C’est cette question qui fait le pont entre les deux « plans religieux » du roman, question par laquelle, par ailleurs, Sans âme croise En route.
        Dans En route, au moment de l’une de ses nombreuses crises qui le trouvent insatisfait aussi bien de lui-même que des ecclésiastiques, dont il déplore l’ignorance et la médiocrité, Durtal rappelle à quel point la mystique du Moyen Âge est en « parfait désaccord » avec le modernisme6. Mais Durtal, par l’entremise de l’art, parvient à combler cet écart : « Enfin Durtal avait été ramené à la religion par l’art. Plus que son dégoût de la vie même, l’art avait été l’irrésistible aimant qui l’avait attiré vers Dieu7 ». Or, cet intermédiaire, qu’il fût sous la forme de l’art ou d’autre chose, fait défaut chez Thérive. Ici, Dieu n’est accessible d’aucune manière ; et les déviations de l’occultisme que donnent à voir les antoinistes ne prouvent pas Dieu, ils seraient au contraire les signes les plus évidents de la dégénérescence de la foi, de la déliquescence de la valeur et de la grandeur religieuses. Dans cet univers sans âme, Julien ne saurait d’aucune façon faire ce pas que réalise Durtal vers l’Église, cet « hôpital des âmes8 », et ne pourrait encore moins envisager « une cure d’âme dans une Trappe9 », ce à quoi Durtal consentira dans la deuxième partie d’En route.
        Le populisme de Sans âme ne reconduit donc pas En route ; on ne refait pas davantage du Huysmans que du Zola trente ans plus tard. Mais dans l’esprit de Thérive et de Lemonnier, la fiction contemporaine maintient un lien plus évident avec l’auteur d’En route qu’avec celui de L’Assommoir, précisément parce que le vacillement du sentiment religieux ou la perte de la foi, qui contribue de manière décisive au « mal du siècle10 » et à « l’inquiétude11 » de l’après-guerre, trouve, dans le romanesque de la modernité qui s’impose à la fin du XIXe siècle, son exemple le plus convaincant chez Huysmans. Le but de la mystique, selon Durtal, est de rendre Dieu « visible, presque palpable12 ». Dans le roman de Thérive, c’est ce rôle que joue, en somme, le Laboratoire de Physiologie des religions. Or, cette « discipline nouvelle », dont les travaux se rattachent au Collège de France, est évidemment une bouffonnerie qui vise peut-être, dans l’esprit de Thérive, à caricaturer les travaux positivistes dont se réclamait Zola13. Le « roman expérimental » ne serait pas plus sérieux que les expériences du Laboratoire ou encore les croyances de pacotille des antoinistes.
        De la sorte, substituer Huysmans à Zola comme maître du populisme était pour Thérive la meilleure façon de circonscrire la spécificité du roman moderne. Dans cet essai de redéfinition, qui conduit Thérive vers la « théorie » populiste, Sans âme se trouve à problématiser l’écriture du roman moderne en approfondissant l’écart entre Durtal et Julien Lepers, héros tourmenté et impuissant à faire entrer la foi dans la vie. Cet approfondissement, Thérive y parvient au moyen de la trame amoureuse qui traverse le roman, et qui permet d’aménager une certaine forme de spiritualité, fût-elle désespérée. C’est sur cette base que s’élabore le second plan du roman.
        Julien entretient une relation avec Lucette Fauvel, dont il fait la connaissance à la sortie d’un cinéma. Mais peu à peu il se désintéresse de celle-ci au profit de la jeune Lydia, cousine de Lucette. Lydia provoque en lui un sentiment nouveau, une forme de jalousie qui engendre chez Julien « une mélancolie, un désespoir abattu, un dégoût de vivre ; c’était comme la menace d’une solitude, moins cuisante, mais plus durable que la menace d’une atteinte à sa personnalité14 ». Cette représentation que Julien se fait de Lydia introduit entre eux une émotion qui, lui semble-t-il, leur offre une âme en partage, qui à tout le moins le place dans des dispositions à la fois charnelles et existentielles qu’il n’a jamais connues auparavant. Un jour qu’il surprend Lydia « au meilleur moment de la mélancolie, de la misère15 », et peut-être parce que, comme le dirait Durtal, il est inapte à orienter vers l’Église « les affections refoulées par le célibat16 », il la force à se donner à lui. En revanche, elle a exigé qu’il disparaisse de sa vie pour toujours. Néanmoins, un an plus tard, Julien cherche à revoir Lydia, sans savoir si ce qui le guide est « la jalousie du présent, ou le remords du passé17 ». Il la trouve chez elle sur le point de mourir des suites d’un avortement qu’elle s’est imposé. Il comprend aussi, à ce moment-là, que Lydia l’avait aimé et qu’il était passé à côté d’un amour qui aurait pu donner un sens à sa vie.
        La mort de Lydia agit profondément sur Julien ; elle lui donne enfin ce qu’il ne savait trouver, ce qu’il avait cherché en vain et à tort auprès de l’expérience des religions populaires : une âme. Cette âme lui permet dès lors de rejoindre l’humanité souffrante : « Jamais il ne s’était senti moins seul ; une présence universelle l’entourait, la conscience d’une souffrance humble et nécessaire, qui rachetait l’ignominie et l’aveuglément des gens heureux18 ». La leçon à laquelle conduit le parcours de Julien est donc tragique : il aura fallu la honte de soi et l’ignominie de son propre comportement assassin pour rendre à l’être humain un peu de sa propre vérité. Cette leçon paraît sans rémission, puisque seule la responsabilité de la mort de l’autre, et donc la souffrance que cette situation engendre, conduisent à l’âme. Julien Lepers apprend ainsi, brutalement et dans la douleur, que les possibilités de l’âme ne sont pas plus du côté de la bourgeoisie que dans l’ésotérisme ou l’antoinisme, « une religion faite pour les pauvres et les infirmes19 », mais qu’elles seront plutôt à saisir dans une attitude humble envers la vie, dans une disposition d’esprit qui témoigne que seule la souffrance, dans un monde sans amour, peut venger les humiliés de l’existence. C’est ce que Julien découvre au terme d’une aventure qui l’a mené à une sorte de renoncement définitif et de pessimisme intégral. C’est par ce déplacement de l’âme religieuse (Huysmans) vers l’âme de cœur, si l’on peut dire, et qui n’est accessible qu’à la conscience souffrante, que Thérive fait du roman populiste. Mais ce populisme est profondément désespéré, comme on l’a souligné20.

    François Ouellet, Le « naturalisme interne » d’André Thérive
    Études littéraires – Volume 44 No 2 – Été 2013, 19–36.
    https://doi.org/10.7202/1023748ar

     

    1. Joris-Karl Huysmans, En route, Paris, Plon, 1947 [1895], p. 153.
    2. Ibid., p. 139.
    3. Ibid., p. 140.
    4. Henri Martineau, « André Thérive : Sans âme », Le Divan, 1928, p. 132. Même commentaire de François Le Grix dans La Revue hebdomadaire : « N’est-ce pas en vertu d’un hasard étonnant, et même arbitraire, que Julien Lepers, où qu’il se tourne, se cogne à des antoinistes, comme si c’était, en notre temps, la seule forme de l’aberration religieuse ? » (« Sans âme, par André Thérive », op. cit., p. 632).
    5. « Son livre est une réussite, et non seulement par le style qui reproduit à s’y méprendre celui du XVIIe siècle, mais par l’intelligence d’une des époques de notre histoire où l’inquiétude religieuse se manifesta avec tant d’âpreté. Cette inquiétude M. Thérive la partage-t-il ? Il n’y paraît pas, encore que l’on sache quel intérêt il porte à l’hérésie, en général, et singulièrement aux déviations de la mystique » (John Charpentier, « André Thérive : Le Troupeau galeux », Mercure de France, 15 décembre 1934, p. 578).
    6.
    Joris-Karl Huysmans, En route, op. cit., p. 45.
    7. Ibid., p. 29.
    8. Id.
    9. Ibid., p. 163.
    10. Voir le fameux texte de Marcel Arland, « Sur un nouveau mal du siècle » : « Mais un esprit où cette destruction de Dieu est accomplie, où le problème divin n’est plus débattu, par quoi comblera-t-il le vide laissé en lui et que maintient béant la puissance des siècles et des instincts ? » (« Sur un nouveau mal du siècle », La Nouvelle revue française, février 1924, p. 157).
    11. Voir les essais de Daniel-Rops (Notre inquiétude, 1927) et de Benjamin Crémieux (Inquiétude et reconstruction, 1931). Crémieux fait cette distinction intéressante : alors que les jeunes gens de 1825 étaient des « inadaptés sociaux », ceux de 1920 sont des « inadaptés métaphysiques » (Inquiétude et reconstruction, Paris, Gallimard (Les Cahiers de la NRF), 2011, p. 90-91).
    12. Joris-Karl Huysmans, En route, op. cit., p. 93.
    13. Davidou, un ami et collègue de Julien au Laboratoire, expose ainsi le paradoxe de leur situation : « Moi je trouve ça grotesque ; nous autres qui avons la formation positive, nous devons étudier les formes religieuses qui ont de la spiritualité, qui recouvrent des approximations du réel social » (André Thérive, Sans âme, Paris, Grasset, 1928, p. 123).
    14. Ibid., p. 109-110
    15. Ibid., p. 149
    16. Joris-Karl Huysmans, En route, op. cit., p. 73.
    17. André Thérive, Sans âme, op. cit., p. 160.
    18. Ibid., p. 189.
    19. Ibid., p. 97.
    20. « La fleur se dégage ici du fumier, peut-être pas avec assez d’élan, à mon gré ; et l’on reste, le livre de M. Thérive fermé, sur une impression bien pessimiste — je dirais même désespéré » (John Charpentier, « André Thérive : Sans âme », Mercure de France, 1er avril 1928, p. 147). Sans âme révèle « le nihilisme de l’écrivain qui porta Schopenhauer dans sa musette pendant quatre années de guerre » (Henri Clouard, Histoire de la littérature française, Du symbolisme à nos jours, Paris, Albin Michel, 1949, t. 2, p. 388).


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  • Auteur : Pierre Bathille
    Titre : L'Œuvre d'André Thérive
    Éditions : Chroniques, in Spetentrion, 1930, p.361-368


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  • André Thérive - Entours de la foi (1966)

    Auteur : André Thérive
    Titre : Entours de la foi
    Éditions : Grasset, Paris, 1966

        Évoque comment certains personnages de l'église on considérait les Antoinistes : le Père Valensin (prêtre jésuite) qui déclara qu'il "y a des âmes admirables et que Dieu aime autour de vous parmis les hindous, les musulmans, les luthériens et les antoinistes" et Raoul Stéphan (historien du protestantisme) qui considère le mouvement du Père Antoine comme faisant parti des "dissidence et extravagances analogues dans l'Eglise romaine". 


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  • André Thérive, Le populisme au cinéma (Cinémonde, n° 75, 27 mars 1930)(bibliotheques-specialisees.paris.fr)

    source : bibliotheques-specialisees.paris.fr


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  • André Thérive, Sans âme (Candide, 23 février 1928)

    La Chronique des Livres

    André THÉRIVE : SANS AME

        On comprendrait mal ce livre, et on ne le placerait pas à son rang, si l'on y cherchait seulement la peinture réaliste des tristes et grouillantes régions de la Glacière ou de la Butte-aux-Cailles, et l'étude de cette population tapie dans sa misère, d'où les fillettes s'évadent, lorsqu'elles le peuvent, vers les studios de cinéma ou les coulisses des cafés-concerts. Ce n'est pas là, pourtant, un simple décor, et je ne prétends pas en diminuer la portée. L'atmosphère de ce quartier parisien forme comme le climat de l'œuvre, et les êtres qui se développent dans cette sombre lumière en conservent dans l'âme les teintes blêmes et douloureuses. Toute cette partie descriptive est donc fort importante, avec ses prolongements dans tous les milieux où les personnages nous font pénétrer à leur suite. L'auteur se fût-il borné à tracer ces tableaux que son livre eût encore, je crois, charmé Huysmans par l'âpreté avec laquelle il nous dépeint cette frange lépreuse de la ville éclatante, cette zone maudite qui n'est ni campagne ni cité, cette hideur si atroce qu'elle atteint à la grandeur et à la poésie à force d'abjection et d'inhumanité.
        J'ajouterai qu'un des éléments du talent de Thérive est précisément ce don d'observation concrète qui lui permet de placer ses héros, avec une exactitude évocatrice, dans l'ensemble des formes extérieures parmi lesquelles ils se meuvent ; non pas à la façon de Zola, qui, procédant par accumulation et énumération, exige de ses lecteurs qu'ils construisent eux-mêmes, avec les matériaux qu'il leur fournit, le tableau qu'il n'a pas composé ; mais en réaliste classique, pour qui l'expression de la vérité, si stricte soit-elle, ne va pas sans interprétation, et qui nous la fait voir moins par des traits matériels qu'en éveillant en nous les émotions et les impressions que son spectacle a suscitées en lui. Il y a là une forme d'imagination à la fois réceptive et créatrice, une sorte de plaque sensible consciente de sa sensibilité, une tendresse et une pitié secrètes qui, sans s'exprimer, communiquent leur frémissement à la peinture et la rendent plus émouvante pour nous que ne serait la réalité.
        Notons aussi, dans cette œuvre, une science des âmes sur laquelle, pourtant, j'insisterai moins, car elle n'est pas, selon moi, la qualité la plus rare d'un romancier : quiconque fait métier de nous étaler notre cour doit évidemment le connaître, et, pour lui en faire un compliment, il faut vivre en ce temps singulier où l'on voit des écrivains dépourvus, tout à la fois, d'imagination, de sensibilité, de psychologie, et de syntaxe.
        Ces qualités, Thérive les possède éminemment, et il y joint une anxiété métaphysique qui en augmente infiniment la puissance et la portée. La véritable beauté de son livre, et ce qui, à mon avis, le place si haut dans la production moderne, c'est qu'il est un des cris les plus désespérés qu'ait poussés l'angoisse humaine.
        Julien Lepers – le principal personnage – est un bourgeois évadé de la bourgeoisie, un intellectuel indolent, attiré par la bohème, un contemplateur pour qui comptent peu les nécessités de la vie quotidienne, un solitaire que la solitude épouvante. Livré à ses instincts, à ses impulsions, à cette fatalité interne par laquelle nous avons remplacé l'antique ananké, il joue son existence plus qu'il ne la vit ; elle est pour lui une expérience à laquelle il assiste sans avoir le pouvoir, ni le désir de la conduire et de la modifier ; et, parce qu'il y a en lui deux tendances, il oscille, instable, attiré tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, incapable de choisir, impuissant à se fixer.
        Un certain type de femme exerce sur lui une emprise tyrannique. Il ne lui demande pas la beauté, mais quelque chose de plus mystérieux ; ce signe sexuel auquel il reconnaît que sa chair a besoin d'elle. Lucette, une humble ouvrière qui a quitté son gagne-pain pour un métier plus facile, pénètre ainsi dans sa destinée ; et, sans amour véritable, c'est pour lui, tout aussitôt, cet asservissement sensuel contre lequel, parfois, il se révolte, auquel pourtant il se soumet avez une fureur désespérée. Mais, obscurs, indéfinissables, ardents aussi, subsistent en lui d'inconscients besoins d'union spirituelle et de pureté. Une figurante de music-hall lui révélera les régions de l'âme autour desquelles il rôde, et qu'il entrevoit sans en trouver l'accès : Lydia, petit être étrange et violent, que la souffrance a bien armée, qui sait cacher sa pensée profonde, sa sensibilité, sa faiblesse, d'autant plus dure envers l'homme, qu'elle se sent plus près d'aimer.
        Un jour, pourtant, elle cède à Julien, parce qu'elle est à bout de forces, qu'elle ne peut plus lutter - et qu'elle l'aime silencieusement. Et lui, qui ne sait pas, qui ne comprend pas, que son âme seule tend à la possession de cette âme, lui qui s'abandonne à un illusoire désir charnel, par habitude, par orgueil, par aveuglement, il accepte la condition que Lydia lui impose :
        « – Aussi vrai que nous sommes ici, je vous jure que si je vous cède je ne vous reverrai plus jamais ensuite.
        « C'était un marché bizarre, mais sincère. Il l'accepta cruellement. Il chercha cette bouche glacée. Elle avait les yeux pleins de larmes...
        « Au matin, elle ne lui adressa pas la parole ; la rue Saint-André-des-Arts frémissait, jusque dans l'escalier pavé de briques. Elle se laissa embrasser sur la joue, et dit enfin :
        « – Adieu ; c'était convenu. Pas au revoir ; adieu.
        « Et c'est alors que, resté seul, il se réveilla tout à fait. Hélas ! il n'avait pas le don des larmes ! »
        Lydia tient parole : Julien ne la voit plus. Lorsqu'il est privé d'elle, il est désemparé, détaché de tout, errant et vide : la perdu ce qui l'arrachait à la terre. Il ne reverra plus Lydia que mourante – assassinée par lui – puisqu'il l'a rendue mère et qu'elle expire en se délivrant, (la scène est atroce, et d'une déchirante beauté), et il apprend alors qu'il était aimé.
        Qu'a-t-elle donc fait sur terre, cette petite créature au cœur craintif, au visage fermé ? Pourquoi ces élans vers un ciel muet, ces souffrances sans merci, ce destin sans lumière ?... Et tous les pauvres gens qui peuplent ce quartier d'infortune, ceux que connaît Lydia, ceux que connaît Lucette, tous ces vieux dont l'existence au fond des bouges est une ténébreuse agonie, qu'attendent-ils au cours de leur vie ? Comment en supportent-ils le poids ? Rien ne leur est concédé, ni les joies de l'esprit, ni les plaisirs du corps. A quelles illusions vont-ils s'accrocher ? Un obscur mysticisme fermente dans ces pensées confuses. A ceux qui n'ont rien sur terre, il faut une certitude plus haute, il faut un Dieu, mais un Dieu à leur mesure, à leur portée, immédiat, saisissable, presque visible. En marge du catholicisme, des sectes se forment donc, qui sont les étranges fleurs spirituelles de la zone et des impasses maudites ; l'antoinisme, avec ses affirmations massives, sa complaisance pour toutes les crédulités, son culte facile, ses miracles, se propage de ruelle en ruelle. Idolâtrie, superstition, mensonge, qu'importe ?... Toute cette humanité déchue, ces vieillards infirmes, ces femmes épuisées, ces frêles fillettes qui passent du ruisseau aux splendeurs du music-hall, et dont le cœur corrompu garde ses candeurs d'enfance, toute cette chair humaine, chair à supplices, chair à plaisir, toute cette chair sans âme est travaillée d'un désir, ardent : elle veut savoir, elle veut croire ; elle demande à connaître les raisons de sa présence sur terre ; elle exige la rançon de ses douleurs ; et elle tend vers un Dieu des mains tâtonnantes.
        Il y a là un pessimisme si profond, et d'un accent si sincère, si frémissant, que la lecture de cet ouvrage, à laquelle on ne peut s'arracher, laisse une impression d'écrasante tristesse. Car cette misère, non pas seulement physique, mais métaphysique, cette ignorance de nos origines et de nos fins, cette universelle tyrannie de la souffrance, cette épouvante du néant qui nous attend peut-être, et dont nous avons la terreur malgré les cruautés d'une vie que nous n'avons pas souhaitée, ce sentiment que nous, les hommes, tous a les hommes, poursuivis pour un crime inconnu, nous sommes des condamnés à mort, ce n'est pas la torture des plus déshérités, c'est la torture de tous ; et qui sait si elle n'est pas plus tragique lorsqu'elle devient plus consciente ? Je crois, pour ma part, que la culture et la pratique de la pensée lui communiquent une incomparable acuité. Je n'en veux d'autre témoignage que ce livre même. Ce n'est pas seulement le roman de quelques déshérités, c'est aussi, (j'outrepasse peut-être les droits de la critique en le notant, mais rien n'ébranlera en moi cette certitude), c'est une confession. Et c'est bien ce qui le rend si violemment dramatique, et ce qui lui donne ce ton de vérité vivante. Pour apercevoir, dans ces larves humaines grouillantes au fond des bouges, dans cette population « sans âme », tout ce qui se dissimule d'appétits spirituels, pour être poursuivi, devant toute créature, par cette hantise de la souffrance, de la vieillesse, de la mort, il faut un peu plus que l'observation et l'interprétation du monde extérieur : il faut une pensée travaillée sans cesse de ces obscurs et terribles problèmes, et qui, en s'exprimant, tente de se délivrer. Y parvient-elle, en prêtant à la souffrance une valeur de rachat, ou n'est-ce pas la dernière illusion à laquelle elle s'attache pour ne pas s'abîmer dans un désespoir sans retour ?
        « Jamais il ne s'était senti moins seul : une présence universelle l'entourait, la conscience d'une souffrance humble et nécessaire, qui rachetait l'ignominie et l'aveuglement des gens heureux. Cette conscience ne prenait pas de voix ni de nom. Elle ramenait peut-être à l'existence des foules innombrables de femmes, avilies, opprimées, des légions de pauvres gens que la mort a vengés de la vie, et à qui elle a restitué leur âme... Vilenies, illusions, esclavage qui ressemble à la liberté, combien de temps vous subir encore avant de voir ce que voient les yeux fermés sous l'océan de la terre, de regarder face à face une âme clémente et joyeuse qui lui aura pardonné ?... »
        Hélas ! ce cri d'espoir n'est encore qu'un cri de désir : mais nulle réponse ne lui est donnée ! D'un bout à l'autre du livre, c'est la même angoisse, la même interrogation jetée au ciel muet. Ainsi nous sommes emportés sur un plan de pensée auquel le roman n'a pas coutume de s'élever. Celui-ci y parvient, et s'y maintient, sans perdre jamais son étroit contact avec la vie ; il extrait de la plus humble réalité toute sa signification spirituelle : c'est assez dire sa puissance et son originalité.

                                               Auguste BAILLY.

    Candide, 23 février 1928


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