• Léo FERRE parle de la mort

    La male parole - 23/02/1976 - 30s

    Léo FERRE parle de sa mort.

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    Production

    Antenne 2



    Générique

    Follin, Gérard
    Chabrol, Jean Pierre
    Ferré, Léo

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  •     Si d'autre part je ne partage pas ta tristesse et tes préoccupations, et si je n'ai pas le droit de me laisser gagner par elles, cela ne signifie pas que je les conteste et que je ne les prenne pas au sérieux.

    Hermann Hesse, Le Jeu des perles de verre, p.412
    Calmann-Lévy, Le Livre de Poche, Paris, 2005


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  •                         La sonorité Dieu...

       Ce qui me reste de Dieu ? Une sonorité, rien de plus, avec laquelle parfois j'aime jouer, pour quelques progrès en musique, ou une incursion dans l'inexploré. Au fond, avec son air mâle, rural, sa simplicité bourrue, Dieu, comme monosyllabe, est une belle invention. Voyez avec quelle force D pousse i, e, u dans notre acoustique intime. D est le muscle absolu, tantôt le dur butoir où s'adosse ieu, tantôt la détente qui en décide la détonation. Dans le mot Dieu, D a la carrure de l'athlète total, ramassé sur lui-même, prêt à la propulsion. I, e, u, c'est son énergie, drue, explosive, l'Esprit se portant vers l'esprit, quelquefois. Ou alors, D est le manche, ieu la lame effilée qui pénètre le verbe. D est viril, et i, e, u trois voyelles femelles, toute la fureur féconde du mot. Dieu est construit pour la fulgurance, le violent, l'irrigation brutale. En ce sens, c'est une création du diable. Voilà bien un mot imputrescible, plus qu'un diamant noir, lui sombre alors que « diable » rit, grâce à son « a ». Insidieux et subtil, violent, dévorant, amour et vengeance, tel est le son Dieu, le premier des cris de fou, premier aussi contre la mort, mort, autre magique phonème, avec son « o » irrécusable, l'anneau total refermé sur l'homme. Dieu, seul mot dilatable à l'infini, du Rien auquel l'athée le réduit au Tout dont le croyant le charge. Comment son aventure ne vaudrait-elle pas d'être observée par l'enragé du verbe, allumeur de significations, fournisseur de chair au corps caverneux des mots qui ont cessé de vivre, d'exprimer, de révéler ? Dans ce vaste cimetière du vocabulaire qui nous tient lieu de communication, le mot le plus dense d'histoire est aussi celui dans lequel semble se résumer le mieux tout l'insanité actuelle de l'histoire. Sa nouvelle démesure est l'incroyable, le vertigineux silence où le confine la désagrégation du langage. Mot désormais sans excès, passe-partout, bon à tous les usages, du bassement pratique à l'ésotériquement lourd, il est devenu ce reliquat de démence légendaire que l'on se repasse de salon en séminaire, via les porcheries bourgeoises. C'est le dernier recours des impuissants et des blasés en mal de titillation supra-intellectuelle. Parfois, l'imagination des infirmes auréolés du brevet de penser s'en sert comme d'un lierre grimpant autour d'un ithyphallus en difficulté. Dans la bouche des impies, pour la plupart des ratés de l'Eucharistie, il fait plus l'effet d'un émulsion de mollusque que d'un crachat imprécatoire. Depuis que marchands se sont avisé de l'introduire dans leurs spéculations et que même des sciençolâtres l'attellent à leur corbillard d'étoiles, il n'a plus rien de l'ancien pourvoyeur de dévergondables. Moins charnel que Christ, Dieu avait cet atout d'être aussi irriguant qu'il était inaccessible. Il avait ce génie propre aux hypothèses vertigineuses de produire des chercheurs de vertige. A force d'inexistence, à tout le moins d'improbabilité, il a conquis la toute-puissance et a fondé civilisations. J'en ai confié la sonorité à mon intempérance naturelle. A l'abri des vidangeurs de paroxysmes, elle rend bien des services, entre autres comme tonalité musicale, tout en n'étant plus qu'elle-même : une sonorité, encore habitée des commencements de l'homme. Je n'ai pas eu besoin de me pénétrer de la réalité du sens du sacré dans ma vie pour l'incorporer à mon glossaire ivre. Elle semble n'avoir pas traversé en vain des siècles d'excès, puisqu'elle rutile aujourd'hui dans mes extravagances.
        Je la soupçonne de préférer vivre comme sonorité privilégiée dans mon mental que d'être présente, sous forme d'espérance, dans l'esprit des doux et des mous. Ici, au moins, elle retrouve quelque chose qui lui rappelle son ancien environnement : feu, fièvre, insatiété. Avec moi, elle n'est pas dépaysée, parmi ses vieilles connaissances : démons, enfers et mort. En moi, on travaille dur pour faire de l'incandescente beauté, sans compter l'atmosphère de croisade, même à visage de horde. On y crée pour rien comme si c'était pour tout. On s'y jette sur l'immédiat comme on s'élance vers l'éternel. Certes, le divin est absent du jeu frénétique des démesures. Mais tant pis pour le divin, se dit la sonorité, dès lors que ce qui ne l'est pas n'a rien à envier, en consumantes énergies, à ce qui l'est. Tant pis pour l'espérance, la résurrection des corps, la béatitude au terme des souffrances, l'amour au Ciel en récompense de la vertu sur terre, puisque ce qui se fait dans le refus de tout cela a la qualité des passions qui s'embrasent pour tout cela, et que cette passion, par surcroît a le mérite de n'attendre de rien d'autre que d'elle-même cette qualité, dont elle sait qu'elle mourra avec elle. Voilà ce qui la rend si étrangère à ceux qui croient comme à ceux qui ne croient pas. Telle est la conscience qu'a la sonorité Dieu de son insolite présence dans mes drôles de cantiques.
        Le mot Dieu fit son entrée, jadis, par le blasphème, dans mon vocabulaire. Depuis lors, il n'a cessé de s'étoffer. Il n'est plus creux, maintenant, il a pris quelque chair. A défaut d'être resté l'irremplaçable illusion qui fit trembler le monde, il lui arrive d'illuminer, gratuitement, ma certitude du néant. A rouler dans mon sang, mes tripes, mes viscères, il a gagné en poids, en coloration. C'est désormais un son mauve, sachant prendre sa part de mon vin d'ivrogne, de mes repas de viande. Il sera noir quand je serai tragique, obscène avec mon abscénité, tendre avec ma tendresse et cruel avec cruauté. Chaque jour il se félicité, dans mon for intérieur, d'avoir échappé à l'intellectualisme. Il a appris à me connaître, à savoir que je n'entreprends rien qui ne soit de la sainte rage d'écriture vraie. Mais la sonorité ne peut guère m'aider beaucoup dans mes travaux d'Hercule. Un jour, songeant à la « religion » de ce livre, je m'exclamai grossièrement : « Que les branleurs de transcendantal ne comptent pas sur moi pour entrer dans leurs condieuseries ! » J'entendis rire, d'un rire cristallin, la sonorité de Dieu.
        Pour tout dire, la sonorité Dieu n'est qu'une exquise composante du Monstre. Le Monstre, qui n'est pas qu'une sonorité, lui, mais un fait, la réalité de l'écriture vécue comme démesure, incessant développement de l'être verbal, et conscient, le Monstre a fait sa place à Dieu comme tous les autres porteurs de monstruosité.  Le Monstre ne serait-il pas lui-même s'il n'était pas le lieu de l'intensification du sens des mots qui comptèrent dans ma vie. Le corps du Monstre s'épaissit de chaque nouvelle injection de signification dans le corps verbal. Il tire son volume, de plus en plus monstrueux, de deux forces, la densité, sans cesse accentuée. Qu'il s'agisse d'Amour, de Haine, de Mort, d'Instincts, d'Ecriture, de Folie, de Beauté, d'Ivresse, de Liberté et de Vérité, les mots essentiels ont fini par se gonfler d'une telle somme de pouvoirs sur ma vie, et ces pouvoirs semblent tellement alimentés, sans répit, par des pouvoirs supérieurs qu'il fallait bien l'envergure illimitée d'un Monstre pour contenir tout cela et lui donner son vrai sens : aventure solitaire et cas de possession, la maladie divinatoire d'un homme rompu de lucidité.
        Non que dans le Monstre les mots de moindre importance n'ait des rôles à jouer, dont celui de faire en sorte que le Monstre soit toujours plus monstrueux. Mais ces mot n'y entrent qu'obligés à leur tour à signifier plus qu'ils ne signifient dans le langage ordinaire, le parler des cultures qui mentent. Ainsi des mots apparemment anodins accélèrent un jour, au prix d'une régénération de leur sens, à la hiérarchie verbale. Ainsi, d'autres, illustres ceux-là, comme fraternité ou justice, dans leur version politique, jamais ne se hissèrent très haut sur l'échelle monstrueuse. Souvent, ils en dégringolèrent.
        Je ne parlerais point de Monstre si je n'éprouvais à tout instant la pression explosive des mots essentiels, la violence interne de chacun de ces mots, une violence à me faire vaciller sur mes bases, une noire lumière d'orage s'épaississant au fur et à mesure que j'écris. Un livre est récolte des éclairs, mais non dissipation de l'orage. Le Monstre est monstrueusement orageux.
        L'accession de la sonorité Dieu à la tragique constellation des mots qui m'importent s'est faite sans heurts ni reniement. Il a pourtant fallu que j'éprouve un bien grand dégoût envers les succédanés modernes du spirituel pour que j'en arrive à lui faire cette place, étrange, magnétique, qui est la sienne. De son vieux talent d'enjoliveur de vide, elle fait passer son souffle léger entre les mots compacts du tragique. Parfois, comme Pan, elle semble jouer de la flûte, au loin, d'un poumon large, pour l'aristocratie des sourds. Cette célèbre sonorité va et vient dans le Monstre, elle est un peu de sa respiration.

    Marcel Moreau, Monstre, p.143-148
    Luneau Ascot Editeurs, Paris, 1986


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  •     Trois ans. Invraisemblable ? MAIS QU'EST-CE DONC QUE L'INVRAISEMBLABLE ? Le déchet de la vérité ? Le nom que donnent les hommes à la partie de leur destin qui est à l'ombre ? Qu'ils donnent à ce qu'ils refusent de la réalité ? Invraisemblable ? C'est vite dit. Je l'ai cru moi aussi. J'ai cru cette chose horrible, la pire, que c'était moi l'invraisemblable — et donc le coupable. Mais je vous aurais dit : trois ours, vous n'auriez as trouvé ça invraisemblable. Et en quoi mes trois ans sont-ils plus invraisemblable que vos trois jours ? Une fois qu'on raisonne. Une fois qu'on connaît un peu le calcul des probabilités. Si je jette cinq lettres sur le plancher et qu'elles forment AMOUR, c'est invraisemblable. Mais si elles forment MUOAR, ce ne l'est pas. Pourquoi ? En quoi MUOAR est-il plus vraisemblable qu'AMOUR ?

    Félicien Marceau, Chair et cuir, p.61
    Gallimard, Folio, Paris, 1954


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  •     La grande justification [de l'esclavage] se compte surtout en bénéfices sonnants et trébuchants, c'est entendu. Ils sont immenses. Certains économistes en arrivent à calculer que toute la révolution industrielle qui a fait décoller l'Occident au XIXe doit son succès à l'accumulation du capital réalisée dans les siècles précédents grâce au profit tiré de la traite. Quoi qu'il en soit, au XIXe, ce sont presque toujours des arguments strictement économiques dont on se sert pour retarder l'abolition : bien sûr, dit candidement le lobby des planteurs, il faut mettre un terme à l'esclavage, c'est une nécessité morale, mais il faut attendre un peu avant d'y arriver car le coût de la mesure serait trop dur et ruinerait notre économie. Le chantage est connu, on l'entend encore pour barrer la route à toutes les réformes sociales.

    François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, p.405
    Fayard, Le Livre de Poche, Paris, 2010


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