• Père Dor dans la foule

    "Quant au Père Dor il assistera, en 1912, aux funérailles du prophète de Jemeppe-sur-Meuse." 

    Jacques Cecius, Spa, Une dissidence de l'antoinisme : le dorisme
    source : http://prolib.net/pierre_bailleux/libresens/208.014.antoinisme.htm


    votre commentaire
  • Antoine, Dor et Cie (Le XXe siècle 02 07 1917)

     

    HISTOIRES DE RELIGION...

    ANTOINE, DOR & Cie

        Nous recevons d’un ecclésiastique de nos amis la piquante lettre ci-dessous :

                       Monsieur le Directeur.

        J’ai lu avec infiniment de plaisir les chroniques précises, pittoresques et ironiques à souhait de votre collaborateur J. Flament sur les aventures judiciaires du Père Dor.
        J’ai vécu plusieurs années dans le pays de La Louvière et dans le pays de Charleroi, qui comptent beaucoup d’adeptes de l’Antoinisme et des succédanés de l’Antoinisme. J’ai interviewé nombre de personnes et lu nombre de brochures. Vous estimerez sans doute intéressant que je rappelle l’essentiel de ces « religions ».
        Le Père Antoine et ses disciples professent que tous le mal vient de la chair.
        Pour combattre le mal, il faut donc, prêchent-ils, se désincarner.
        On se désincarne, dès cette vie, en se privant d’aliments qui proviennent du genre animal : la viande et le beurre : oui, le beurre – Et pour faciliter la tâche de ses fidèles, l’apôtre – ou sa femme – débitait de l’« axa » – beurre végétal – à la porte du temple. Vous imaginez sans peine les scènes qui se passaient dans les ménages dont un des membres seulement adhérait à l’Antoinisme ; il prétendait, celui-là, contraindre au végétarisme – et par les plus ingénieuses raisons, des raisons de conscience – toute la maisonnée.
        Mais la désincarnation essentielle, totale, ne s’obtenait – faut-il le dire ? — que par la mort.
        Aussi la mort ne causait-elle pas le deuil. Le père décédé, la mère décédée, pourquoi, je vous le demande, pourquoi s’endeuiller ? On n’endeuillait ni ses habits, ni sa maison, ni les lettres de faire-part. On godaillait même un peu...
        Et cette désincarnation suprême accomplie, que devenait-on ?
        Eh ! bien, on se réincarnait ; les braves gens, souvenez-vous que les Antoinistes se recrutaient presque exclusivement dans les classes ouvrières, les braves gens se réincarnaient, eux, dans des hommes soustraits aux fatigues du travail manuel : inspecteurs d’enseignement ou inspecteurs d’assurance, par exemple. Les autres se réincarnaient, mais dans des conditions qui les condamnaient à mener une misérable vie. Ainsi, les curés et les vicaires – méchantes gens s’il en est – se réincarnaient d’ordinaire dans des chevaux de halage !... Tel curé que j’ai connu, le curé de M..., s’était réincarné dans un cheval de halage qui trimait le long du canal de Charleroi à Bruxelles. Et l’ahan du cheval n’était autre chose que les mélancoliques soupirs du pauvre curé passant et repassant à proximité de son presbytère, à proximité de sa cave, disaient les Antoinistes les mieux informés...
        Enfantillages, sottises et rancunes ! Enfantillages surtout, et qui venaient de Russie. Le Père Antoine, houilleur presque illettré, avait travaillé dans le bassin du Donetz ; il y avait reçu les éléments de sa religion. Bref, une sorte de Raspoutinerie.
        Mais peut-être ne savez-vous pas que deux personnalités politiques de Belgique prétendirent, en 1914, obtenir de la Chambre et du Sénat la reconnaissance de l’Antoinisme par l’Etat ? Ainsi, cette farce religieuse, cette église burlesque se serait vu reconnaître l’existence légale tout comme le catholicisme ! Le Père Antoine aurait marché l’égal de l’archevêque Mercier !
        Les auteurs de ce projet saugrenu cherchaient-ils à organiser une concurrence au catholicisme, fût-ce par la plus ridicule des contre-Eglises ? N’exagéraient-ils pas plutôt la logique du libéralisme doctrinal, qui reconnait les mêmes droits, comme on sait, à toutes les doctrines, sans aucun souci de leur valeur intrinsèque et de leur utilité, par la seule raison qu’elles existent ?
        Je n’en sais rien, mais le fait doit laisser rêveur tout homme qui réfléchit.
        N’êtes-vous pas de cet avis ?

    Nous sommes aussi d’avis que ces deux « honorables », éclairés par l’expérience, ne pousseraient plus aujourd’hui à ce point la logique de leurs principes. Pour eux non plus, l’union sacrée n’est pas un vain mot, et ils ont appris par expérience qu’il y a religion et religion, comme il y a fagot et fagot...

    Le XXe siècle, 02 septembre 1917


    votre commentaire
  • Le procès Dor (Le bruxellois 07 04 1917)

     

             PALAIS DE JUSTICE
    COUR D’APPEL DE BRUXELLES

                Le Procès Dor

        Audience du 3 avril 1917. - Pour le cas Solms, Dor a eu plusieurs petites condamnations à 8 jours de prison, ce sont les faits les moins graves.
        Pour les époux Chartier, le tribunal de Charleroi a condamné à 4 mois de prison et 200 fr. d’amende. Ces victimes ont été sous une dépendance telle de Dor, qu’elles prenaient qu’elles se seraient jetées au feu s’il l’avait ordonné.
        Dor leur faisait prendre ses brochures, les engageait à lui payer du charbon, à mettre 100 fr. dans le tronc. La fille Chartier dont les parents voulaient faire une adepte, déclara à l’audience de Charleroi, que sa première visite chez le père fut pour elle une déconvenue et qu’elle ne put s’empêcher de le qualifier de cochon.
        Le cas Delisée est plus caractéristique encore. Cette femme fut à ce point subjuguée par Dor qu’elle déclara ne plus pouvoir vivre loin de lui. Elle se fit bâtir une maison proche de l’église doriste, installa à la demande de Dor le chauffage central dans le Temple moral et fit un grand nombre d’autres frais.
        Elle aussi eut un jour les yeux dessillés et c’est son cas qui valut à Dor, en première instance, 8 mois de prison et 17,000 fr. de dommages et intérêts.
        Après cet exposé général l’audience est levée à 5 heures.
        La Cour reprend audience à 10 heures. M. Smits continue la lecture de son interminable rapport. Il en vient aux audiences correctionnelles de novembre dernier à Charleroi. Ce sont les faits repris dans la prévention qui retiennent surtout l’honorable rapporteur.
        Quatrième audience : mercredi matin. – Beaucoup de monde ce matin. L’enceinte du public se garnit rapidement. M. et Mme Dor s’entretiennent amicalement, avec leurs adeptes.
        On apporte un banc pour les invités, des dames de magistrats qui, elles aussi, veulent voir le fondateur du Dorisme.
         A 10 heures, l’audience est ouverte. On entend encore quatre témoins cités par la défense. Ce sont des fanatiques du père. Ils ont été guéris. Le président les interroge avec adresse pour leur faire dire ou qu’ils ont payé les soins du faux médecin, ou que celui-ci s’est livré à des pratiques réprouvées par la morale des lois. Mais il a affaire à des témoins bien stylés qui répondent ce qu’ils veulent mais auxquels on ne fait pas dire autre chose. L’un d’eux avait même apporté un discours écrit. On le lui fait rengainer, l’audience devant être exclusivement orale.
        Au demeurant, rien de nouveau dans tout cela. A 10 heures, M. le président passe à
        L’interrogatoire du Père Dor. – Celui-ci s’avance très posément vers la Cour. Son ton est calme, fortement nasillard, il a l’accent wallon fort prononcé.
        D. – Le Parquet vous reproche d’exercer l’art de guérir.
        R. – Je ne donne que des conseils moraux. Nos maux proviennent de nos excès. Je remonte à la cause.
        D. – Vous déconseillez d’aller chez les médecins.
        R. – Ceux qui me consultent n’ont plus besoin du médecin, puisque je les aide à supprimer la source des maladies.
        D. – Vous avez donné des recettes directes. Vous avez fait supprimer des bandages, du lait des enfants ?
        R. – Je n’ai jamais donné que des conseils, et ceux qui les ont suivis s’en sont trouvés bien.
        D. – Vous avez ordonné du thé Chambard, des lavements salés, des potions sucrées.
        R. – C’est faux. Ceux qui qui disent cela sont des personnes achetées.
        D. – Il y a des maladies qui n’ont aucun rapport avec la morale : l’asthme, la pneumonie, la hernie. Vous avez exercé pour ces cas-là aussi.
        R. – Non ! Je me borne à conseiller l’énergie, la confiance.
        D. – Vous aviez des pratiques, des gestes spécieux pour en imposer.
        R. – Du tout. Je suis chez moi comme ici. Tout le monde fait des gestes en parlant.
        D. – On n’a pas toujours le geste solennel du serment, les bras levés, les yeux au ciel.
        R. – Ceux que je guéris le sont par la foi qu’ils ont en moi ; ceux qui n’entendent pas se corriger, je les renvoie aux médecins.
        D. – Vous avez fait déshabiller des malades ?
        R. – C’est faux.
        D. – Le Parquet vous reproche d’avoir par vos manœuvres extorqué pas mal d’argent à Solens, Chartier, Delisée.
        Le prévenu nie.
        D. – Vous vous faisiez appeler le Christ.
        R. – Non ! On m’appelait ainsi.
        D. – Vous laissiez faire.
        R. – Je ne pouvais empêcher cela. (Puis se recueillant et montant la marche qui le sépare de la Cour) D’ailleurs je suis le Christ ! Oui je le suis, non pas le faux, mais le vrai. (Mouvement prolongé et curiosité dans la salle.)
        D. – Vous admettez donc ce que vous contestiez hier ?
        R. – Oui. C’est la première fois que je me donne mon vrai titre.
        On attend anxieux. On suppose que le président va réclamer des preuves, une démonstration. Mais pas du tout ; il ramène de suite l’inculpé aux faits de la prévention.
        D. – Vous faisiez des grimaces sur vos malades ; vous mettiez la main sur leur tête.
        R. – Jamais, jamais.
        Dor s’explique avec chaleur au sujet des divers faits d’escroquerie. Il reconnait certains faits matériels, mais dit que les dépenses des Chartier et des Delisée ne lui ont jamais donné personnellement le moindre avantage.
        « Madame Delisée a fait pour moi un testament. Je n’ai connu la chose qu’après la descente du Parquet. Mais sapristi, malheureuse, lui ai-je dit, vous allez me compromettre. Courez vite à la gare, allez au coffre-fort du Crédit Général et déchirez cette pièce. – Voilà comment je suis intéressé, moi !
        « Quant aux attentats à la pudeur, c’est encore elle qui m’a devancé. Elle sait que le Père est innocent. Elle sait que j’ai sa confession et qu’il ne suffirait de la révéler pour la confondre. Mais qu’elle se rassure : je ne commettrai pas le crime de la dévoiler, elle est brulée. »
        Dor conclut en affirmant que s’il est condamné, il sera victime de son désintéressement et de son honnêteté.
        Toujours tranquillement, solennellement, ramenant ses bras en un geste bénisseur, le Christ retourne au banc d’infamie.
        Les plaidoiries. – M. le président : « La parole est donnée à la partie civile et d’abord à l’avocat de la Société de Médecine de l’arrondissement de Charleroi.
        Mtre Gérard rappelle la vocation de Dor, qui avait très bien pu vivre de son métier d’ajusteur, mais fut hypnotisé par les succès d’Antoine le guérisseur, qui était son oncle. Dor aurait pu s’installer prophète à Jemeppe, mais en bon neveu et en madré exploiteur, il préféra ne pas faire concurrence sur place au Père Antoine. Il choisit un milieu du même genre que Jemeppe et jeta son dévolu sur Roux-Wilbeauroux où il vint s’installer en 1909. Ses clients furent immédiatement nombreux. La justice en a entendu un certain nombre. Elle a entendu quelques victimes, quoique ces personnes préfèrent souvent se taire que de révéler leur crédulité et de provoquer des railleries. On a surtout entendu des fervents, des adeptes et la Cour a désiré se rendre compte par elle-même de la mentalité de ces malheureux que le charlatan est parvenu à subjuguer complètement, auxquels il impose de venir conter ses louanges jusque dans le prétoire de la Justice. Il se laissait appeler le Christ. Aujourd’hui dans le prétoire de la Justice, il a été plus outrecuidant encore : Le vrai Christ, s’est-il écrié, c’est moi ! (Rires.) Qui dira les méfaits des conseils de cet homme ? Ses principes végétariens, ses ordonnances de lavement au sel, ses conseils sur la nourriture des enfants constituent bel et bien l’exercice illégal de l’art de guérir. Ses manœuvres, impositions de main et le reste sont le corollaire du délit. Dor se faisait passer pour le Christ réincarné : il se prétendait capable de guérir toutes les maladies par son fluide. Ce fluide existe-t-il ? Y a-t-il des fluides particuliers, des rayons X, des rayons rouges ? C’est incontestable. Mais on ne peut s’en servir sans titres ni diplômes, et ces moyens sont un danger entre les mains des rebouteux. Dor proteste contre la prévention d’exercice illégal de guérir ; il n’aurait donné que des conseils moraux. Les médecins, dit-il très injustement, ne voient pas les causes du mal, ils ne s’occupent que des effets. Non, Dor ne se borne pas à donner des conseils d’hygiène, des conseils moraux. Il veut guérir toutes les maladies, il s’occupe du cancer aussi bien que des maladies d’enfant, des maladies d’estomac. Sa compétence est universelle. Il fait jeter le bandage des hernieux, il met des malades affaiblis au régime de l’eau, il commet ce crime de s’en prendre même à l’alimentation du nouveau-né.

    Le bruxellois, 7 avril 1917


    votre commentaire
  • Au Palais - La Belgique  19-11-1916

                             AU PALAIS

    TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI

                   LE PROCÈS DU « CHRIST »

                   AUDIENCE DE VENDREDI

        On refuse du monde, encore et toujours. On plaide prétoire fermé. De nombreux adeptes du „Père” l’assistent chaque jour dans la montée du Calvaire. C’est une garde prétorienne. Il est bon qu’elle protège efficacement l’accusé, car des énergumènes, excités par un témoin à charge dit-on, pourraient se livrer à d’inexcusables voies de fait. Je me hâte de dire que la petite vieille dame si propre n’est pas l’instigatrice d’un passage à tabac. Son âme, désemparée, n’est pas emplie de tant de fiel – j’allais écrire : de tant de fluide vengeur. Au reste, le fluide de la vengeance existe, tous les fluides existent dans le dorisme, sauf erreur, d’ailleurs excusable pour cause d’une trop rapide initiation.
        L’audience s’ouvre à 9 h. 1/2. L’accusé n’est pas à son banc ; le train de Bruxelles n’est pas arrivé. La parole est donnée Me Gérard, partie civile pour la Société de médecine de l’arrondissement de Charleroi.

                   LES PARTIES CIVILES

        – Pierre Dor, dit Me Gérard, cet homme qui se dit le Messie du XXe siècle, ébloui par le succès de son oncle Antoine le Guérisseur, eut un jour l’idée de lui faire concurrence. Une concurrence dans le même village eût été désastreuse. Pierre Dor vint, par conséquent, se fixer à Roux-Wilbeauroux. Exploitant la bêtise humaine, Dor se livre à l’art illégal de guérir. Vous avez vu, Messieurs, quelques-unes de ses victimes défiler à la barre. L’organe de la loi s’est même écrié, devant un témoin : „C’est un cas désespéré.”
        Me Gérard soutient qu’on venait, à l’Ecole morales demander conseil au guérisseur pour les varices, les hernies, les maladies d’estomac, etc. Dor jetait, à l’en croire, la déconsidération sur le corps médical. Combien de malheureux ont payé de leur vie les conseils de Dor ! Au tribunal, continuant sa comédie, il s’est dit le Christ réincarné. Il n’est pas sincère. C’est un imposteur, il le sait.
        – S’il était au banc des accusés, je lui dirais : Etes-vous l’auteur du „Livre précieux”, ou n’êtes-vous que l’homme de paille d’un syndicat d’exploiteurs !"
        L’avocat des médecins de l’arrondissement de Charleroi affirme que le livre de Dor : „Christ parle à nouveau”, est fait de plagiats, que tout est comédie dans les doctrines de l’accusé, et que ses adeptes ont été malades physiquement avant de l’être moralement. Les témoignages attestent que Dor pratiquait illégalement l’art de guérir. Il se faisait passer pour le Christ, il se livrait à des passes magnétiques, il faisait des essais d’hypnotisme, levant les mains, fermant les yeux. Il y avait aussi le fluide à distance.
        A ce moment, on entend, au dehors, des huées. Nouvelles manifestations d’antidoristes. Le Messie arrive. Le voici qui prend place au banc d’infamie, comme on dit. Il ne paraît nullement ému. Mme Dor semble nerveuse. Accompagnée d’une amie, Mme Dor s’assied derrière Mes Lebeau et Morichar.
        Me Gérard dit qu’il faut que l’art de guérir soit pratiqué par des gens possédant des diplômes. Or, Dor ne possède aucun diplôme. Il n’est que „docteur sans médicaments, Messie du XXe siècle” !.
        Plaidoirie très claire, dite sans passion.
        Et le fluide ? Me Gérard va, jusqu’à admettre les rayons M... N... tout ce que l’on voudra. Il leur concède même une consistance scientifique. Il y a des hommes qui possèdent un fluide, mais, s’ils n’ont pas d’autorisation légale de pratiquer, ils tombent sous le coup de la loi. Il y a manœuvres quand on use de passes magnétiques, lorsqu’on fait des „grimaces”, même en ne donnant point de médicaments. Le zouave Jacob a été condamné. Dor soutient qu’il donne des conseils de morale. Or, toutes les instructions ne visent pas que la morale :
        – Vous savez quelles instructions donnait ce charlatan aux mères de nouveau-nés.
        Me Lebeau. – On ne vient jamais le consulter pour des enfants sains.
        M. Mahaux, substitut du procureur du roi. – C’est l’aveu.
        Me Gérard reparle des lavements à l’eau salée du cas de ce malade qui portait un bandage herniaire et auquel Dor aurait dit d’enlever son bandage. L’homme souffrit terriblement.
        Me Lucien Lebeau objecte que le témoin s’est rétracté.
        Le Messie, bien calme à son banc, dément, de la tête, souriant, certaines affirmations de Me Gérard.
        Me Gérard, en terminant, dépose des conclusions au nom des médecins de l’arrondissement de Charleroi qui veulent que prenne fin cette concurrence nuisible, illégale, criminelle même.
        – Il y a quelques années, la Société des médecins a réclamé à un rebouteux 1 franc de dommages-intérêts. Aujourd’hui, il y a un préjudice matériel énorme. Certains membres ont été atteints dans leur existence. Dor a dénigré les médecins et a attiré les clients chez lui par des manœuvres louches. La société aura aidé au nettoyage des forbans. Le Père Dor ne peut quitter le prétoire avec quelques florins d’amende. La Société des médecins réclame 10,000 francs. Le tribunal décidera „ex æquo” et bono”. Nous aussi, nous sommes des médecins des âmes, nous connaissons bien des souffrances à soulager. La Société de médecine ne faillira pas à son devoir. La population de Charleroi est une population à laquelle on n’en conta pas aisément. Les victimes crieront bientôt : „Sus au charlatan ! Sus à l’exploiteur de la crédulité humaine !”

                                   ***
        A Me Gérard succède Me Bonehill, avocat d’une autre partie civile, Mme D...
        – Hier, dit Me Bonehill, avec une rare maîtrise l’honorable président a interrogé le faux Christ. Dor est sorti de cet interrogatoire couvert de ridicule. Il a subi les verges de l’honorable organe de la loi. Me Gérard vient de le clouer au pilori. Il est exposé à la raillerie de tous ceux qui ne sont pas ses adeptes. Ces derniers sont doués de l’obscurantisme à perpétuité. La remise des fonds a été provoquée par usurpation de faux titres et manœuvres frauduleuses. M. le procureur du roi a fait en des coups de pinceau le portrait du prévenu. Celui-ci ne méritait pas les honneurs de la toile. Il méritait la caricature. En six ans, il s’est érigé en Jésus opulent cossu. Mme D... a été une des premières victimes attelées au char du dieu. En 1912, Mme B... rabatteuse, lève un oiselet dans les fourrés de Bruxelles et le dirige vers l’épervier. C’est une dame âgée de 66 ans (Mme D...) qui a été spirite. Il y a dans ce cerveau un tout petit trou, mais le vilebrequin va y entrer. Elle n’a pas d’héritiers et elle est riche. Quelle bonne prise pour l’épervier ! Les cercles de l’épervier se resserrent : il plane. C’est la période de fascination. Il décide Mme D... à venir chez lui, et il la séquestre. C’est la période d’initiation. „L’apoplexie vous guette, il faut faire de bonnes œuvres.” Il tente de jeter un ferment d’amour dans ce vieux cœur.”
        Ce début promet. La parabole de Me Bonehill est spirituelle ; ses saillies mettent la salle en grosse gaietés. Orateur verveux, coloré, cinglant.
        Me Bonehill lit une aimable correspondance échangée entre le Père et Mme D..., propagandiste en Ardennes pour l’Ecole morale. Les lettres du Père sont émaillées de fautes d’orthographe, que Me Bonehill met en vedette, avec trop d’insistance, semble-t-il. Plaisanteries faciles, qui ne sont pas des arguments. D’honorable avocat souligne qu’à la première page du livre „Christ parle à nouveau”, le Père se donna comme le Messie du XXe siècle... il a, dans la vignette, un geste de rédemption.
        – Où est-il dit que ce langage serait image, métaphorique ?
        Me Lucien Lebeau. – Au bas de la page...
        Me Bonehill. – Vous êtes clairvoyant, je ne vois pas ça.
        Me Lucien Lebeau lit l’inscription et soutient sa manière de lire et de comprendre. Me Bonehill continue...
        – Dor s’arme des grands ciseaux avec lesquels il tond ses brebis, et coupe des textes dans des livres traitant du spiritisme. C’est le geai paré des plumes du paon.”
        Me Bonehill soutient que des textes „ont été cambriolés„. Dans des livres de Léon Denis et d’Allan Kardec, des textes ont été repris, avec des variantes parfois, par le Père. L’avocat de Mme D... met „Christ parle à nouveau„ sous les yeux des juges et fait la confrontation des textes. Il y a des brochures différentes à texte identique. C’est, d’autre part, le Père Dor qui fait répondre par Mme D... à des lettres demandant des renseignements sur lui et sur l’Ecole morale, à l’aide de brouillons tracés de sa main.
        – Mais un coup de fusil est parti près du nid de l’épervier. C’est le Parquet qui l’a tiré. Dans une lettre, il est question du Parquet. J’ai été, dans le temps, de la „Jeune Belgique”, mais jamais je n’ai vu d’élucubrations comparables à certaines lettres : „Comme il est assis sur la gloire de ses œuvres” – et surtout sur la grammaire et le dictionnaire – „il y aura peut-être un non-lieu.”
        Encore des fautes d’orthographe dans une lettre expédiée en Russie. Me Bonehill trouve-t-il vraiment spirituel de relever les fautes d’orthographe d’un homme, ancien forgeron, quasi illettré ?
        L’avocat, comparant l’accusé à un acteur qui se grime, fait des plaisanteries sur la longue chevelure que portait le Messie naguère, sur son costume, ses poses, sur l’éclairage particulier de la grande salle de l’Ecole morale.
        – Il est baigné de clarté quand il arrive à la chaire : ce sont les feux de la rampe. Les mains se joignent, il aspire des fluides avant d’en arroser les malades. C’est de la mise en scène, c’est de la comédie ! Cette pauvre Mme D... ne pouvait pas résister plus longtemps à de telles embuches... Elle voit Jésus, elle voit le Messie ! Il n’a garde de dire à Mme D... d’aller se noyer. C’est le moment de la curée. Il la plume, Il passe devant Mme D... avec le plateau des offrandes.”
        Me Bonehill, fort écouté, et qui, à tout moment, déclenche les rires, fait le compte des sommes déboursées par Mme D... Pour l’appartement qu’elle occupait à l’Ecole morale de Roux, pour le radiateur de la grande salle, pour l’achat de brochures. A propos de l’achat possible d’un terrain par Mme D... :
        – Il y a, dit-il, sur les bâtiments : „Ecole morale”. Il faudrait y substituer „Jeu de massacre”. Vous connaissez, Messieurs, ce jeu de marionnettes qui pivotent sur des tiges de fer. L’Ecole morale est un lieu de massacre. Au premier rang, les plus riches ; au fond, ceux qui feignent de croire au dorisme : hôteliers, artisans, etc. Ces marionnettes sont brèves, veules, des spectres, comme a dit le procureur du roi. Dor recule de dix pas, passe la main dans sa crinière. Il y a une marionnette qui vire, vire et revire : c’est Mme D... On va construire une maison à côté du Temple de la Vertu.”
        Me Lucien Lebeau. – Nous demandons l’expertise. Me Bonehill, un moment surpris, continue :
        – On dit à Mme D... que, dans l’intérêt de son progrès moral, elle doit s’enfermer dans cette maison, près des fluides producteurs. Dor lui dit, la prenant par la main : „Entrez dans la maison du Seigneur...” Après trois ans, Mme D... demande des comptes. Alors, c’est le courroux, la rupture : on doute du „Père”.
        Me Lucien Lebeau. – Rupture quand elle a demandé des explications.
        Me Bonehill conteste...
        – Mme D... est vieille. Pas d’héritiers. C’est la désincarnation prochaine. Les yeux de Mme D... sont dessillés...”
        Me Bonehill évalue la fortune du „Père”. En arrivant à Roux, il possédait 15,750 fr. Les bâtiments de Roux sont évalués à 55,000 francs. Dor consacre 18,000 francs à sa nouvelle installation, et destine le surplus des 55,000 francs (les bâtiments ont été mis en vente) à l’Ecole des estropiés de Charleroi „que je considère, dit Dor, comme la plus belle œuvre du monde”.
        – Essayez, dit Me Bonehill, de faire un don à cette école... Vous seriez bien reçu ! M. Pastur a les mains blanches comme l’hermine de sa robe et vous avez, vous, les mains noires ! Votre apport ternirait l’éclat de cette école. Vous n’aurez d’ailleurs jamais de refus, car vous ne donnerez jamais rien...”
        Les rudes coups que lui applique Mo Bonehill ne troublent point la sérénité du „Père”. Il reste d’un calme extraordinaire.
        – Les témoins à décharge sont $suspects. Ils sont venus comme une meute déchiqueter Mme D... Ils font tout ce qu’ordonne le maitre charlatan. Je ne proteste pas contre ces infamies, car elles n’atteignent pas l’honorabilité de Mme D... On a oublié qu’en salissant le „premier ministre” on salissait toute l’Ecole. Il y a dans les Kermesses de Teniers des gens qui vomissent sans se garer de leurs déjections. Les témoins à décharge font penser à ces gens-là. C’est ignoble... Si cette femme était la libertine que vous dites, elle sort de votre Ecole. Jef Lambeau n’a jamais renié les faunesses qu’il pétrissait...”
        En terminant sa plaidoirie si vivante, si colorée, ou pourtant l’esprit a parfois semble-t-il, tenu lieu d’arguments, Me Bonehill s’écrie :
        – S’il était acquitté aujourd’hui, il serait demain l’Antéchrist !”
        Il est 1 heure. L’audience est levée et sera continuée à 3 heures.
        Cette fois – il était temps ! – de sévères mesures de police ont été prises. Le Palais de Justice est déblayé ; les alentours sont évacués. Rue de la Montagne et près de la gare, des groupes compacts attendent, longtemps...
        Le Messie, sa femme et une adepte ont fait un frugal déjeuner au Palais de Justice.

          LA DEFENSTE
    PLAIDOIRIE DE Me Lucien LEBEAU
        A la reprise, à 3 heures, la parole et donnée à la défense.
        Après un hommage au tribunal, Me Lucien Lebeau fait d’abord observer que l’instruction de cette affaire trainait et qu’elle eût abouti à un acquittement si la plainte des C... n’était survenue.
        – Mme D..., animée d’un esprit de vengeance, a préparé une grosse montagne d’insinuations qui, elle aussi, a accouché d’une souris. Il n’y a pas eu de scandales à l’Ecole morale. Dans la brillante plaidoirie de Me Bonehill, il y a je ne sais quelle passion, comme si sa cliente l’avait enveloppé d’un fluide de vengeance. Me Bonehill a dit beaucoup de gros mots que j’ai été étonné d’entendre sortir de sa bouche. Quand on emploie des moyens qui dépassent le but, on nuit à sa propre cause. Puis, dans cette insistance à parler toujours du vrai Jésus pour l’opposer à celui-ci, il y a je ne sais quel appel peut-être inconscient à ce qu’il peut y avoir de religieux dans le cœur des juges. J’ai toujours entendu dire que lorsque les magistrats étaient croyants, ils se méfiaient plutôt de leurs propres sentiments. Donc, encore une fois, le moyen a dépassé le but.”
         Qu’est-ce que le dorisme ! Un phénomène d’ordre religieux, d’après Me Lucien Lebeau :
        – On a dit que l’homme était un animal religieux. C’est vrai. L’instinct religieux pousse l’homme à se troubler devant la Mort, devant le problème de l’Au-delà. Cette force le pousse à rechercher des sensations grandioses. A ce phénomène religieux se rattache la conversion. Comment sa réalise la conversion ? A la suite d’un événement important qui lui donne une secousse, l’homme se met à réfléchir au sens de la vie. Il s’aperçoit que ce qu’il prenait pour des réalités vraies était de mensongères réalités. L’homme change alors de conduite, il intervertit les valeurs de sa vie morale. Ce qui était au second plan passe au premier. Tolstoï, dans „Résurrection”, Ibsen, Pascal ont analysé du phénomène de la conversion. J’ose le dire : je rapproche ces exemples de phénomène doriste. Les doristes ont été l’objet de cette conversion. La plupart d’entre eux sont des malades. Un hasard les a mis en rapport avec M. Dor, qui leur a révélé la valeur mystique de la souffrance. Cette souffrance, a-t-il dit, sera un motif de résurrection. Dor leur enseigne que la douleur vient des fautes commises dans cette vie ou dans une autre. Il faut alors se dématérialiser, tuer ses passions. Le calme vient, et une grande satisfaction intérieure.”
        Me Lucien Lebeau, qui plaide avec une belle conviction et avec chaleur, conclut que les doctrines des doristes sont d’ordre moral et religieux.
        – Cette foi leur donne la sensation qu’ils ont enfin trouvé le bonheur. Ils se sentent délivrés des chaînes d’une vie antérieure. Ces gens ont rendu hommage à M. Dor avec un accent vibrant qui confine parfois au délire. Le dorisime est une religion créée par M. Dor. Voyez l’exemple de l’Angleterre. Tous les jours on rencontre, dans les grandes villes de l’Angleterre, des illuminés qui prêchent une nouvelle religion. Ce procès n’aurait pas eu lieu en Angleterre. C’est qu’en Angleterre il existe un sentiment religieux intense qu’on ne rencontre peint dans notre Wallonie moqueuse et sceptique.”
        Le prévenu a donné à ses adeptes la clef du bonheur :
        – Physiquement, ils sont guéris.
        Me Bonehill. – Morts...
        Me Lebeau. – Morts à l’ancienne vie si vous voulez. Pourquoi ses adeptes le consultent-ils encore ? Parce qu’il n’est pas seulement guérisseur, mais un chef de doctrine qui a su leur donner une foi. Cette commutation est capitale et doit, emporter l’acquittement.”
        Me Lebeau fait état de l’article 14 de la Constitution.
        – Condamner M. Dor serait s’ériger en juge de sa doctrine. Mais je vais plus loin : ou bien les doristes s’inclineront, et ils perdront la foi. Pour eux, ce serait un désastre moral, ce serait les décourager définitivement. Pouvez-vous enlever à des gens leur foi, alors qu’elle est bonne ? Votre respect serait hors de saison si le dorisme était nuisible. Les doristes pensent qu’il faut être bon, juste, sincère. Détromper ces gens et dire que la base de leur doctrine est fausse, serait commettre de mauvaise action. Ce sont de braves gens, ils ont droit à votre respect. Quand je vois des gens qui ont ainsi trouvé le bonheur, je me garde bien de sourire. Et si les doristes ne s’inclinent pas devant un jugement de condamnation ? Ils considéreront M. Dor comme un martyr. Ce sont eux qui seront surtout atteints, mais M. Dor grandira. Il eût fallu laisser le dorisme tranquille, et le dorisme aurait vécu ce que vivent les sectes. On vous demande, messieurs, une véritable persécution religieuse. Nous savons par l’Histoire que la persécution d’une secte n’a jamais servi qu’à susciter plus d’enthousiasme. La condamnation de M. Dor serait néfaste !”
        Mais si Dor n’était qu’un imposteur ? Me Lebeau va montrer au tribunal que Dor est sincère :
        – J’apporterai des preuves pour que vous disiez : il est possible qu’il soit sincère.” Je n’en demande pas plus.”
        Quand un homme est-il sincère ?
        – Sincère et insincère sont deux termes absolus. Chez l’homme, tout est relatif. Je pose donc ce principe : Quand un homme enseigne une religion, on doit le considérer comme sincère jusqu’à preuve du contraire. Quand un homme, en Belgique, ouvre une église, un tribunal ne peut pas le forcer à comparaître pour qu’il affirme sa sincérité. La bonne foi est toujours admise, en droit pénal comme en droit civil. Il est commode de dire : Dor a enseigné des choses extravagantes ; donc, il ne faut pas y croire. Halte-là ! Dans le domaine religieux, les choses déraisonnables et ridicules sont l’ordinaire „Creo quia absurdum”.La foi échappe à la raison banale, vulgaire.”
        On a ri au nez de Mahomet affirmant la visite de l’ange Gabriel : imposteur ! Il a du s’enfuir à La Mecque. Et depuis... Me Lebeau indique les points de tangence du bouddhisme et du dorisme. Le bouddhiste est un ascète, l’idée de Dieu est exclue du bouddhisme. Le végétarisme est imposé pour échapper aux passions animales.
        Me Bonehill. – le dorisme est donc un plagiat.
        Me Morichar, tronque. – Montrez donc une religion qui n’emprunte rien à aucune autre !
        Oui, que Me Bonehill montre cette religion-là. Mais Me Bonehill ne montre rien du tout.
        Avec une force d’argumentation qui semble faire une vive impression sur le tribunal, Me Lebeau, qui a la parole vive, mais nette, tranchante, montre le „Père” se conformant scrupuleusement à ses instructions, et cela encore, selon lui, prouve sa sincérité. Dor n’est pas riche : de ses fils, il fait des ouvriers. On fait des plaisanteries faciles sur ses livres : ce n’est pas un auteur-artiste ; son but est l’enseignement.
        On a dit qu’il n’ait pas l’auteur de ses livres et brochures. Qui donc les aurait écrits ? Qu’il se présente ! On a parlé de syndicat, de plagiat...
        Me Bonehill. – La voilà, la preuve !
        Me Morichar. – Pour quelques pages contenant des textes étrangers qu’il a trouvés à son goût, alors qu’il y a plus de trois cents pages dans son livre !
        Ms Lebeau. – J’apporte la preuve décisive. Voici des brouillons d’articles écrits de la main de Dor.”
        Le tribunal examine longuement ces brouillons.
        - Plagiats ? M. Dor a fait comme tant d’autres, comme Molière, somme Victor Hugo : il a pris son bien où il le trouvait.”
        Me Lebeau montre alors, par de nombreux faits, le désintéressement du „Père”. Il accepte notamment qu’on mette sur une margarine une vignette : „Margarine du Père Dor” ; il laisse croire que peut-être il bénéficie d’une commission, et il ne touche rien, rien...
        Il est 5 heures et demie. L’audience est levée. L’éloquent avocat continuera mercredi matin, puis ce sera le tour de Mo Morichar, dont on attend la plaidoirie, pour ce qui est des attentats, avec une vive curiosité.

                                   ***
        La foule est repoussée au loin, aux abords du Palais de justice. Des agents de police sont proposés à la garde du „Père”. Les manifestations font long feu.
        Tard, dans la soirée, on apprend que le Père Dor a vainement sollicité, une chambre dans de nombreux hôtels... Et le froid était vif. Quelle cruauté !...
        Ou quelle frousse...

                                      Pierre GRIMBERGHS

     

     

    La Belgique, 19 novembre 1916 (journal publié pendant loccupation sous la censure ennemie)


    votre commentaire
  • Interrogatoire de Dor le Messie (Le bruxellois 19 11 1916)

     

                      PALAIS DE JUSTICE

        TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE CHARLEROI. – Audience du 16 nov. – Interrogatoire de Dor « le Messie ». – Le Père Dor, interrogé, fait une profession de foi : « Je soulageais, je ne suis pas guérisseur ! » « Nos maladies proviennent de nos imperfections. Les médecins ne peuvent découvrir la cause des maladies. » « Mes adeptes deviennent leur propre médecin. » « Je suis le Messie du XXe siècle, à condition que l’on m’écoute », ajoute-t-il. Il aurait guéri Mme Beauvois, atteinte d’un cancer (et décédée d’inanition) (?)
        « C’est le fluide qui opéra alors encore, continue-t-il, et Mme Wéry n’a point failli mourir à la suite de traitement prescrit, non, mais elle parle, instiguée par un parent docteur, déclare-t-il. » Dor poursuit :
        « En 6 ans, avant de venir s’installer à Roux, il a récolté 24,000 fr. de bénéfices, avoue-t-il.
        « Antoine, de Jemeppe-sur-Meuse, était son oncle, et il « initie à la véritable vie », lui, Dor. Tout le monde peut devenir des Christ. »....
        Parlant de « la nature », de cet individu, qui, parcourant les rues, vendait des brochures, préconisant le régime végétarien (en un accoutrement bizarre). M. le Président dit : « Il est mort en prison, ce malheureux-là. »
        « C’est qu’il n’était point sincère », répond Dor. « Je vous comprends bien », M. le Président, « mais vous, vous ne me comprenez pas. » « Je suis tout puissant pour ceux qui sont dans la loi », ajoute-t-il.
        Dor nie presque tout ce dont les époux Chartier l’accusent. Il admet qu’ils ont distribué des brochures pour une somme de 1,200 fr. et pas de 1,500, puis il se pose en victime protestant de sa sincérité et de l’intégrité de ses mœurs, en dépit de ce qui est formulé contre lui.
        Il conteste la subornation des témoins appelés à la barre.
        Réquisitoire. – D’abord M. Mahause, substitut du Procureur du Roi, souligne l’ahurissement qui se dégage des débats. Il stigmatise les agissements du prévenu « danger social », qui a déjà produit maints malheurs et rappelle quelques-uns de ces incidents déplorables.
        – Dor, dit-il, use de manœuvres magnétiques, et il a prescrit, notamment, à des mères de ne donner aux nouveau-nés que de l’eau non bouillie et sucrée simplement, acte de criminel, sinistre farceur.
        En outre, Dor a encouru la haine du docteur et du pharmacien, et la jurisprudence constante incrimine ce qui lui est reproché, explique M. Mahause, au point de vue droit, judicieusement.
        La doctrine est irréfutable en ce sens-là. Dor achetait, par exemple, des brochures 0 fr. 80, et il les revendait 2 fr. 50, continue-t-il. Le tronc s’emplissait rapidement aussi. Restaurateur, mécanicien, Christ ; Dor réussit, à l’aide de mensonges et de fausses qualités. Il a fait usage d’une pompeuse mise en scène, de nature à troubler les esprits faibles. Une réclame tapageuse intervenait en faveur de ce « désintéressé », qui remplaça les troncs par un plateau. Quant aux dons volontairement donnés, en l’occurrence, ils peuvent être considérés comme délictueux en quelque sorte.
        « La philosophie de Dor est fondée sur le désintéressement des autres, ajoute l’honorable organe de la loi, en examinant tous ses exploits. Dor répudia publiquement une désabusée, après l’avoir déclarée cause d’un décès certifié irréalisable par lui, Sublime charité prêchée ! oui, et il n’est certes point l’auteur de ses brochures. »
        Mtre Bonnehil riposte à Mtre Lebeau : « Je vous le dirai demain. »
        Terminant, M. Mahaux fait état de la luxure qui régnait au « temple de la Vertu », où Dor se livrait à des actes immoraux. Enfin il montre Mme Delisée conspuée par les partisans de l’inculpé, ayant agi sous l’influence néfaste de Dor. Mtre Mahaux considère comme des « anémiés » ceux-là qui déposèrent par ordre. Il y a lieu de s’en défier sans oublier que beaucoup n’osent s’avouer trompés. M. Mahaux insiste sur la perversité de Dor, et réclame sa condamnation. La 13e heure approche, l’auditoire esquisse des mouvements d’approbation, et la foule, qui emplit jusqu’à la salle des pas-perdus, poursuit Dor. Elle se grossit de tous ceux qui n’ont pu entrer au palais et les coups de sifflets assourdissants retentissent longtemps. La séance est levée. (R. N.)

    Le bruxellois, 19 novembre 1916 (journal publié pendant l’occupation sous la censure ennemie)


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique