• Etude: Sukyo Mahikari et la quête du bonheur – un mouvement religieux japonais en Afrique de l’Ouest et en France




    Sukyo Mahikari est un mouvement religieux prophétique né au Japon en 1959. Dans son processus d’exportation, Sukyo Mahikari ne modifie en rien le fondement de son système de sens, ni même sa structure, et encore moins ses rituels et objets sacrés. Pourtant, ce mouvement parvient à trouver des adeptes partout dans le monde.


    Pourquoi certains individus font-ils le choix de rejoindre de tels groupes spirituels, parfois au risque de se retrouver tournés en dérision ou stigmatisés ? Sur la base d'iune enquête menée en France et en Afrique de l'Ouest en allant à la rencontre des pratiquants, c’est la question à laquelle ce cahier voudrait répondre, afin d’apporter des éléments de compréhension sur les motivations des adeptes de se faire initier à l’«Art sacré de Mahikari».

    L'étude de Frédérique Louveau constitue le N° 10 des Cahiers de l'Institut Religioscope.


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  •             Nos Echos   -   Les Dieux en marge
        Chacun des quatre premiers jours de chaque semaine, à 10 h. du matin, « Mère » monte dans sa chaire du temple de Jemeppe-sur-Meuse, en Belgique, croise les mains, baisse la tête, et, silencieusement, évoque son époux, faut (terrestement parlant) Antoine-le-Généreux, dieu, ou quasi. A la même heure, aux mêmes minutes, à travers le vaste monde, et dans un même recueillement, Antoine, le « Père » est invoqué par les sept cent mille adeptes de son culte. C'est à ce moment qe descend pour les croyants, et au delà de ceux-ci pour l'humanité, le « fluide » divin dont Antoine est l'intercesseur ; c'est à ce moment que se produisent des guérisons miraculeuses, l'apaisement des âmes en détresse, la réconciliation au sein des ménages désunis.
        Antoine-le-Généreux, vers qui monte ainsi l'effusion de sept cent mille âmes, n'est, pour celles-ci, pas précisément Dieu, mais très exactement le successeur du Christ, le second Révélateur, la deuxième incarnation de l'Esprit Consolateur. Son enseignement est, comme le disent, sans nulle ambiguïté, les placards fixés aux murs de ses temples : l'enseignement du Christ, révélé à cette époque (entendez notre époque), par la Foi.
        Cette Foi, il faut également entendre qu'elle est de notre époque, c'est-à-dire raisonnante, critique, analytique. A ces épithètes, pourrait-on se risquer à ajouter de : scientifique ? Les sept cent mille Antoinistes répondent : « Oui. »  profane hésitera, rien qu'à lire les textes sacrés, dont l'orthographe et la syntaxe ont de quoi égratigner la raison dont le culte se réclame (1). Et sans aller jusqu'aux Ecritures mêmes, qui ne tiquerait, comme moi-même, à cette phrase que j'ai lues au « règlement intérieur », affiché dans la cellule de la desservante du temple antoiniste de Paris : « I° L'occupant d'un temple est désigné par le Premier Représentant, qui peut être inspiré de le déplacer s'il ne remplit pas ses devoir... » (2)
        Quoi qu'on en ait, la science ne se serait jamais séparée de l'Antoinisme, puisque le symbole, le Signe capital du culte est un astre (3), dans la frondaison duquel il y a écrit : « culte antoiniste », et dont le pied arbore, si l'on peut ainsi dire, cette légende nettement explicative : « L'Arbre de la Science du Bien et du Mal. » (4)
        Avec une rapidité qui tient bien du prodige, l'Antoinisme étend chaque jour son influence spirituelle. Sept cent mille adepts, c'est un nombre. Il y a quelques jours, un nouveau temple a été inauguré à Caudry, dans le Nord. Le mois dernier, Lyon avait, après Paris, après Tours, après Vichy, son église antoiniste. Un second temple parisien est en projet aux Batignolles. La Belgique, patrie terrestre de l'ouvrier mineur Antoine, miraculeux guérisseur, d'abord, puis évangéliste, puis dieu, ou quasi, la Belgique compte seize églises siennes. Enfin, tout dernièrement, l'Antoinisme a été reconnu « d'utilité publique ».
        A la porte intérieure du temple de Paris, un large carton affiche, copié en grosse ronde, la copie du décret d'utilité publique. C'est signé : « Masson, ministre de la Justice », à gauche ; à droite : « Albert, roi. »
        La desservante, en me montrant cet écriteau, me dit : « Voilà la reconnaissance officielle. C'est le plus grand évènement de l'histoire antoiniste ; c'est immense, c'est grandiose ! monsieur. Cela confirme notre certitude invulnérable, qu'un jour, et qui est plus proche qu' on ne suppose, l'humanité sera, brusquement, tout entière antoiniste ! » (5)
        A l'un des murs du péristyle est affichée une liste d'adeptes parisiens et de la banlieue, chez lesquels se fait une lecture hebdomadaire publique de l'Evangile du Père. L'un de ces adeptes s'appelle Lévy : « C'était un sculpteur, m'explique la desservante. Un jour, il est venu à l'antoinisme. Alors ses statues commencèrent de se fendre toutes seules, ou se brisaient inexplicablement à ses pieds. Il a abdiqué son art. De son atelier, il a fait une salle de lecture évangélique. Et il est devenu petit employé de commerce. Telle est l'une des mille et mille merveilleuses conversions qui opère sur les créatures le fluide d'Antoine, Notre Père. (5) André Arnyvelde.

    Le Petit Parisien 6 Nov.1922 (Numéro 16687)
    source : gallica

    (1) On sent bien ici le caractère discriminant de l'orthographe. On croirait lire sous la plume d'un journaliste, sensé juste informer, la déclaration de François Eudes de Mézeray en 1694, historiographe du Roi, qui voulait, par l'orthographe : « distinguer les gens de lettres d'avec les ignorans et les simples femmes. » Cela dit dans l'Enseignement, je n'ai relevé qu'une coquille dans l'exemplaire que je possède, mais jamais de fautes d'orthographes. Et la syntaxe me paraît très française, peut-être un peu complexe, mais cela est affaire de style.
    (2) Je pense que c'est le mot « inspirer » qui fait tiquer le journaliste. Bien la preuve qu'il ne connait pas son sujet, sinon il saurait que ce terme est utilisé dans un sens différent que dans le français courant. Comme le verbe « prier » n'a pas le même sens, en français courant (je vous prie de...), chez les Chrétiens, chez les Musulmans, chez les Juifs et chez les Antoinistes...
    (3) Encore bien une preuve que le sujet n'est pas du tout maîtrisé par le journaliste.
    (4) Il s'agit de l'Arbre de la Science de la Vue du Mal. Et celà n'est pas plus explicatif qu'un homme accroché sur une croix, d'une façon, de plus, qui ne lui permettrait pas de tenir, car les chairs des paumes de la main ne sont pas assez fortes pour supporter tout le poids du corps. Pour en savoir plus, il faut lire les Livres qui vont avec les cultes...
    (5) Pierre Debouxhtay commençait son petit opuscule sur l'Antoinisme, en 1945 par : « Culte à visées universalistes, l'Antoinisme est, croyons-nous, un phénomène social unique en Wallonie : que dans la suite il s'étiole ou continue à provigner peu importe : il mérite d'être étudié impartialement. » Malheureusement se ne fut jamais le cas et à l'heure actuelle ça l'est encore toujours pas par tous, et surtout pas par les journalistes. On ne sait pas si les prétentions du Père était à l'universalisme de son culte, ses derniers mots sont : « Je sens l'influence grandir depuis un certain temps ou plutôt depuis le commencement, je trouve que l'Enseignement prend de l'extension tous les jours... » (Développement, p.416). Mais il a aussi intitulé un chapitre : Cause de la variété des partis & de groupes, ce qui montre qu'il était bien conscient que les Hommes n'étaient pas près à l'unification fraternelle, même s'il l'appelait, comme cette desservante, de tout ses voeux.
    (6) La guillemet est ouverte, mais n'est pas refermé dans l'article. On ne sait donc où se termine la déclaration de la desservante. A-t-elle utilisé le mot évangélique ?


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  •     Alfred Edouard D'Hont (1840-1900), alias Donato, est un magnétiseur public belge connu pour les démonstrations spectaculaires qu'il fit à travers l'Europe dans les années 1870-1880. Il est né à Chênée (province de Liège) en 1840 et mort en 1900 à Paris à la maison Saint-Jean-de-Dieu, à l'âge de soixante ans.
        D'Hont effectue ses premières séances de magnétisme à Liège, en 1874. En 1880, il effectue une tournée en Suisse: Genève, Lausanne, Neuchatel, Fribourg, Montreux, Berne, La Chaux de Fonds, Bâle et Sion. Lors de cette tournée, il rencontre l'ophtalmologue lausannois Marc Dufour et d'autres médecins. Jean-Martin Charcot, chef du service de Neurologie à la Salpêtrière, et Charles Richet découvrent l'hypnotisme au cours des spectacles de cabaret où il se produit. Directeur de la revue Le Magnétisme. Revue générale des Sciences physio-psychologiques, parue en 1886, il a été à l'origine du donatisme, théorie qui insiste sur le rôle de l'imitation en hypnose.

    source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_D'Hont


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  • Espiritismo

           Il existe neuf formes d'Espiritismo ("Spiritisme") dans toute l'île de Cuba, mélangeant les théories spirites d'Alan Kardec, cultes des nombreux Saints catholiques, cultes congos et, dans une moindre des cultes yoruba. Ces pratiques religieuses s'accompagnent, dans les provinces de l'ouest, avec des cajones ("cajón al muerto"). Sur ces cajones on joue des rythmes apparentés soit à la rumba, soit à la makuta des Congos. Dans les transes de possession, ce sont des morts qui viennent habiter les corps des adeptes, et prodiguer leur conseils, ou règler des problèmes concrets de la société locale. Les révélations de ces esprits des morts sont toujours très spectaculaires.
          En Oriente, certaines formes de spiritisme sont appelées "Lucumí Cruzado". Dans d'autres formes ce sont des rondes s'accélèrant progressivement qui provoquent les transes des adeptes qui martèlent le sol de leurs pieds.

            Dans certaines familles de religion yoruba havanaises, il est nécessaire d'organiser une "messe spiritiste" pour "faire la paix avec ses morts" avant d'entamer une initiation à la Santería. Un orchestre de quatre musiciens (deux cajones, un catá et une clave en alternance avec une guataca, généralement jouées par un chanteur) est suffisant pour réaliser un cajón al muerto.

    source : http://www.baoasbl.org/Cultures_Afro_Cubaines.E.htm#Cultures_Afro_Cubaines.E


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  •     Certains savants occidentaux ont cru retrouver dans ce prétendu culte du Démon un vestige du dualisme iranien ; ils ont supposé que les Yezidis cherchaient à se concilier l'Esprit du Mal pour l'empêcher de nuire. Malheureusement, nos montagnards kurdes seraient bien en peine de concevoir un calcul aussi subtil. Pour eux, Tawûsê Melek n'est autre que le plus puissant (2) et le meilleur des anges ; c'est à lui qu'ils adressent de préférence leurs prières. Le Yezidisme repose donc non pas sur l'adoration du Diable, mais sur la négation de son existence. [...]
        Prêter au Démon la forme d'un paon n'est pas particulier à la doctrine yezidie. Les Mandéens, les Druzes (1) et les Takhtadjis se représentaient également le Diable sous l'aspect de cet oiseau. De même, les traditions musulmanes établissent des affinités étroites entre le tâwûs et le Mauvais Ange. Ibn 'Abbâs écrit : « L'oiseau le plus cher à Iblîs le Maudit est le paon ». Enfin, on rencontre assez souvent dans les commentaires du Coran une légende d'après laquelle Satan, cherchant à pénétrer dans le Paradis Terrestre, aurait tenté tout d'abord d'obtenir l'aide du Paon. Il lui promettait de lui enseigner les mots qui empêchent de mourir. L'oiseau hésita longtemps avant de répondre, mais il n'osa pas se décider. Force fut à Iblîs de s'adresser au Serpent qui accepta ses propositions. Malgré son refus, le Paon fut chassé du Paradis en même temps qu'Adam, Eve et le Serpent.
        Tout porte donc à voir dans le nom étrange de Tawûsê Melek un euphémisme servant à désigner le Démon. Si l'on songe que dans l'un des textes du Mishtefa Res, l'Ange-Paon est appelé également 'Azâzîl, tout comme Iblîs avant la chute, on ne peut conserver aucun doute sur sa nature réelle.
        Il nous reste à pénétrer les raisons qui ont poussé les Yezidis à vénérer l'Esprit du Mal, puis à altérer sa physionomie primitive au point de faire de lui l'auxiliaire de Dieu. Les textes réunis par Ahmad Taymûr et par 'Abbâs 'Azzâwî nous aideront à les comprendre.
        Le problème de la damnation d'Iblîs préoccupa particulièrement les mystiques musulmans des Ve et VIe siècles de l'Hégire. Certains se demandaient comment concilier le châtiment infligé au Démon avec la doctrine de la prédestination. 'Abd el Qâdir el Djîlânî, lui-même, se pose la question, mais sans la résoudre. Il narre dans un texte curieux une conversation qu'il eut en songe avec le Maudit : « Je vis en rêve Iblîs le Maudit, alors que je me trouvais au milieu d'une nombreuse assemblée. Je voulus le tuer. Il me dit (que Dieu le maudisse ! ) : « Pourquoi me tuer ? Quelle faute ai-je commise ? Si le destin est mauvais, je ne puis le transformer en bien, ni le détourner vers le bien ; s'il est bon, je ne puis ni le transformer en mal, ni le détourner vers le mal. De quoi suis-je capable ? ». Il ressemblait à un hermaphrodite, le langage doucereux, le visage difforme, le menton semé de touffes de poil. Il était d'aspect misérable, laid de figure. Il me fit un sourire honteux et craintif ». D'autres soufis, comme el Hallâdj, Ibn 'Arabî ou Ahmad el Ghazâlî n'hésitaient pas à trancher la difficulté. Ils considéraient que, refusant de se prosterner devant Adam et de lui rendre un hommage dû à Dieu seul, Satan n'avait failli qu'à cause de son amour excessif pour la Divinité. Au lieu de vouer le démon à la malédiction éternelle, ces mystiques le proposaient à l'admiration des fidèles ; certains voyaient même en lui la manifestation suprême de la majesté divine. Abû l Fath Ahmad el Ghazâlî disait que Satan était « le seigneur des monothéistes ». De son côté, el Hallâdj écrivait :
        « Il n'y avait pas, parmi les habitants du ciel, de monothéiste comparable à Satan : l'Essence lui apparut dans toute sa pureté ; il s'interdit, par timidité à son égard, aucun clin d'oeil et se mit à vénérer l'Adoré dans son isolement ascétique.
        Il encourut la malédiction quand il atteignit l'esseulement pleinier, et fut à la question quand, réclamant davantage, il demanda la solidarité.
        Dieu lui dit alors ; « Prosterne-toi devant Adam — Pas devant un autre (que Toi) ! — Même si Ma malédiction tombe sur loi ? — Elle ne me nuira point...
        Moïse rencontra Satan sur la pente du Sinaï et il lui dit : « 0 Satan ! Qu'est-ce qui t'a empêché de te prosterner ? » — Ce qui m'en a empêché, c'est ma prédication d'un Unique Adoré ; si je m'étais prosterné, je serais ton semblable. Car toi, on ne t'a crié qu'une fois: « Regarde vers la montagne ! » et tu as regardé, tandis que moi, on m'a crié mille fois : « Prosterne-toi ! » et je ne me suis pas prosterné, étant donné que ma prédication devait maintenir l'intention qui me l'avait fait émettre.
        Tu as mis de côté un commandement (de Dieu) ? —C'était (de Sa part) épreuve et non commandement ! — Sans péché ? Ta figure en a été pourtant déformée — O Moïse ! Ce que tu me dis là n'est qu'allusion à l'ambiguïté des apparences ; tandis que l'état de conscience, même frappé de déception reste inchangé, la sagesse persiste, telle qu'elle était au début, même si l'individu (qui l'a reçue) se trouve déformé.
        Fais-tu mémoire de Lui, à présent ? — Moïse ! La pensée pure n'a pas besoin de mémoire. Par elle, je suis commémoré, comme II est commémoré.
        Son mémento est mien et mon mémento Sien.
        Comment, se souvenant à deux, pourrions-nous,
                               [tous deux, ne pas être ensemble ?
        Je le sers maintenant plus purement, dans un instant plus vide, en un mémento plus glorieux ; car je le servais dans l'absolu, pour mon lot de bonheur, et voici que je le sers, maintenant, pour le Sien ».
        Telle était la doctrine que professaient les soufîs au sujet d'Iblîs. Il est certain que 'Adî [Prophète des Yézidis] et ceux de ses disciples qui étudièrent à Bagdad en eurent connaissance. Les bons paysans kurdes auxquels ils transmirent plus tard cet enseignement ne manquèrent pas de le déformer, faute d'en comprendre la portée exacte. Après avoir admis que le châtiment de Satan ne serait pas éternel, ils pensèrent que, grâce à son repentir, l'Ange avait d'ores et déjà obtenu son pardon et retrouvé son rang primitif dans la hiérarchie céleste. De là à oublier la faute de Tawûsê Melek, il n'y eut qu'un pas facile à franchir. Une dernière transformation de la tradition fît de lui le principal auxiliaire de Dieu.
        Il ne subsiste du cycle le plus ancien qu'un mythe assez obscur, dans lequel on voit encore intervenir une vague notion de rédemption. Dans les versions que nous rattachons à une seconde période, c'est déjà sur l'ordre de Dieu que l'Ange-Paon incite Adam au Péché : le temps que le premier homme devait passer en Paradis est révolu, il lui faut désormais vivre sur terre pour travailler et procréer. La variante la plus moderne ne conserve plus aucun souvenir de la faute de Tawûsê Melek, ni même du mythe du Paradis Terrestre.
        Nous donnerons ici un spécimen de chacune de ces catégories de récits.

        I. Histoire de Brîq el Asfar.
        « A cette époque, naquit notre père Brîq. On l'appela Brîq el Asfar, à cause de ses bienfaits. En effet, durant sept ans, ses yeux le firent souffrir, ainsi que son nez, ses mains et ses pieds. Il possédait un vase jaune. Il commença à se lamenter et à pleurer; ses larmes coulaient dans ce vase qui, au bout de sept ans, se trouva plein. Alors, il le lança dans le feu de l'enfer et le feu de l'enfer s'éteignit, si bien qu'il cessa de tourmenter le genre humain. Brîq el Asfar avait versé ses pleurs pour son frère de l'Autre Monde. Depuis ce temps-là, le feu de l'enfer est resté éteint ; c'est pourquoi chaque Yezidi doit avoir un frère dans l'Autre Monde... ».
        Ce texte, peu clair, confond manifestement deux versions différentes, puisque l'auteur, après nous avoir montré Brîq el Asfar pleurant sur ses propres misères, attribue une autre cause à ses larmes et le fait compatir à l'infortune de son frère de l'Autre Monde, condamné aux supplices de l'enfer. La disparition de la géhenne devant logiquement s'accompagner de la réhabilitation du Démon, nous pensons que le frère de l'Autre Monde dont parle la légende est Tawûsê Melek dont certaines traditions font, par ailleurs, le pîr d'Adam.

        II. Histoire de la création selon le Mishefa Res.
        On distingue dans l'étoffe confuse du Mishefa Res plusieurs récits que l'auteur — ou le faussaire — a tenté de fondre en un seul. Sans chercher à reconstituer séparément chacun d'eux, nous tâcherons de dégager les grandes lignes de l'ensemble. Dieu créa, en sept jours, sept anges (dont les noms varient avec les différents textes du Livre), puis il façonna une énorme perle blanche au centre de laquelle il s'isola durant quarante mille ans. Au terme de cette période, il brisa la perle, dont les éclats formèrent la terre, les cieux, la mer, etc. Il créa alors les animaux, les plantes et le Paradis Terrestre ; enfin, il pétrit de terre le corps d'Adam et y introduisit une âme. Adam fut placé dans le Paradis Terrestre et reçut l'autorisation de goûter à tous les produits de la terre, sauf au froment.
        Lorsque « le temps d'Adam fut révolu », Tawûsê Melek (ou Gabriel) alla trouver Dieu et lui dit : « Comment Adam s'accroitra-t-il et se multipliera-t-il, où est sa postérité ? ». Dieu lui répondit : « C'est une affaire dont je te laisse le soin ». Le Mishtefa Res continue de la sorte : « Tawûsê Melek s'en fut vers Adam et lui dit : « As-tu mangé du froment ? ». « Non, car Dieu me l'a interdit ». « Mange, tu t'en trouveras mieux ». Dès qu'Adam [en] eut mangé, son ventre enfla ; Tawûsê Melek le fit sortir du Paradis, l'abandonna et monta au ciel. Adam souffrit de son ventre, car il n'avait pas d'anus. Un oiseau nommé Tayr el Qallâdj lui fut envoyé, qui le piqua et lui ouvrit un orifice. Adam soulagea son ventre... ».
        Ce récit fait déjà du Démon le collaborateur de la Divinité. Si l'Ange-Paon tente Adam, c'est parce qu'il en a reçu l'ordre. D'autres légendes attribuent à Tawûsê Melek un rôle encore plus important ; d'après ces variantes, c'est lui qui façonne, avec de la terre, de l'eau et du feu, le corps du premier homme. On serait tenté de voir là une réminiscence des doctrines iraniennes reprises par certains penseurs musulmans, suivant lesquelles, la matière et le mal sont l'oeuvre du Diable, alors que tout ce qu'il y a de spirituel dans l'univers a été créé par Dieu. Cependant, dans la tradition yezidie, c'est également Tawûsê Melek qui introduit une âme en Adam (en lui soufflant dans l'oreille).

        III. La tradition populaire.
        Alors que les textes précédents constituent une tradition savante et peu répandue, celui que nous allons reproduire exprime l'aspect le plus vivant du dogme yezidi et la forme sous laquelle la croyance en Tawûsê Melek s'est cristallisée dans l'esprit du peuple, tout au moins au Sindjâr. « Au commencement, le monde était [entièrement recouvert] par la mer. Il n'y avait personne et l'homme n'existait pas. Un arbre s'éleva, sur l'ordre de Dieu. Ses racines s'enfonçaient dans le sol et ses branches se  dressaient dans les airs. A l'époque de la mer. Dieu se tenait sur cet arbre, [sous la forme d'un oiseau]. Tawûsê Melek était [aussi] un oiseau ; il errait par le monde et il était las, [car] il n'y avait rien sur quoi il pût se percher. Il vint vers cet arbre. Dieu lui donna un coup de bec et ne le laissa pas se poser. [Tawûsê Melek ignorait que cet oiseau n'était autre que son créateur ; il s'éloigna et rencontra Dieu qui se présenta à lui sous son aspect ordinaire]. Dieu dit à Tawûsê Melek : « Tu t'es promené par le monde, dis-moi, as-tu vu quelque chose ?». « Absolument rien ; le monde est entièrement [recouvert par] la mer. Il y a un arbre et, sur cet arbre, un oiseau ; je suis allé pour m'y percher, [mais l'oiseau ne me l'a pas permis] ». Dieu lui dit : « Va trouver cet oiseau, et dis-lui : « Tu es le créateur et je suis la créature, alors, il te laissera te percher (2) ». Cette fois, Tawûsê Melek alla sur l'arbre et dit ; « Tu es le créateur et je suis la créature ». Dieu le laissa se percher.
        Dieu créa la terre et les cieux, proches et lointains. Il plaça sous la terre le taureau et le poisson ; la terre (qui, jusqu'alors, avait été instable) se tint en équilibre, sur l'ordre de Dieu.
        Tawûsê Melek dit à Dieu : « Il n'y a personne dans ce monde ». Dieu lui répondit : « Va te promener par l'univers ! ». Tawûsê Melek alla et erra par l'univers. Il vit une femme. [Alors,] il revint vers Dieu et lui dit : « J'ai vu une femme ! ». Tawûsê Melek dit à Dieu : « Cette femme, sans homme, ne sert à rien ! ». Dieu créa alors l'homme, et le nom de celui-ci fut Adam. Dieu fit le corps d'Adam avec de l'argile ; il introduisit une âme dans ce corps.
        Adam était endormi. Hewa (la première femme) alla vers lui. Elle ne l'éveilla pas et s'en retourna. Adam s'éveilla. Il neigeait ; il aperçut des traces de pas humains. Il les suivit et vit cette Hewa. Il la prit [pour femme]. Dieu plaça quarante garçons et quarante filles dans le ventre de Hewa. Tawûsê Melek dit : « Comment les marierons-nous ? ». Dieu lui dit : « Que ceux du côté gauche passent à droite et ceux du côté droit, à gauche ! ». Tawûsê Melek dit : « O le Druze ! » (3). Ils rendirent le monde prospère et labourèrent ».
        Cette légende, encore plus naïve que les précédentes, permet de mesurer toute la distance qui sépare le Tawûsê Melek des Yezidis du Satan des Musulmans. L'Ange-Paon n'est plus que le conseiller presque impeccable de la Divinité ; le manque d'égards dont il se rend coupable envers son maître n'entraîne pour lui qu'un châtiment bénin et passager. Loin de chercher à nuire à l'homme, il s'emploie au contraire à l'assister, car il a une part à sa création. Le Yezidisme moderne, retirant ainsi au démon son rôle de tentateur, ne peut plus admettre le mythe du Paradis Terrestre et du péché originel. Ses fidèles doivent accepter les épreuves qu'il leur faut subir ici-bas, non plus comme une conséquence de la faute de leurs premiers parents, mais comme rentrant dans le cours normal des choses. Une conception aussi pessimiste de la vie s'accorde pleinement avec l'histoire tragique des Yezidis.

    (1) D'après la légende druze, ce fut le paon aidé du serpent qui tenta Adam. Dans le Livre de Saint Jean des Mandéens, Satan est appelé Tawûs. Il importe toutefois de noter que c'est à Mahomet que certains mystiques prêtent la physionomie d'un paon. Dans un traité de soufisme, nous avons rencontré l'épithète Tâwûs el Malâ'ika appliquée à Gabriel.
    (2) Dans le texte de Siouffi (Notice sur la secte des Yezidis), Dieu demande à Tawûsê Melek, alors que celui-ci tente pour la première fois de se percher sur l'arbre : «Qui suis-je et qui es-tu? ». Tawûsê Melek lui répond : «Tu es toi et je suis moi ». Irrité par cet orgueil, Dieu le chasse. L'ange continue à errer et rencontre finalement Sê Sims, installé sur un rosier. Il lui fait part de sa mésaventure et reçoit de lui le conseil d'aller trouver l'oiseau divin et de faire amende honorable en déclarant : « Tu es le créateur et je suis la créature ». Siouffi pense que cet épisode de la légende contient un dernier souvenir de la révolte de Satan et de son repentir.
    (3) Dans le récit de Cemîl axa et dans le texte publié par Siouffi, c'est un fils d'Adam qui suggère cette solution. Ni Cemîl axa, ni 'Elî Wûso n'ont su nous expliquer le sens de l'exclamation «O le Druze ! ». Siouffi la croit élogieuse et déclare que les Druzes sont tenus pour très astucieux par les Yezidis.

    Roger Lescot, Enquête sur les Yezidis de Syrie et du Djebel Sindjar (1938), p.48-60.
    source : archive.org


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